‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 183 sur 221 · BARON · texte numérisé non relu

BARON

i Molière éleva et forma un homme, dit Voltaire, qui, par la supériorité de ses talents et par les dons qu'il avait reçus de la nature, mérite d'être connu de la postérité : c'était le comédien Baron, qui a été unique dans la tragédie et la comédie... Son mérite était dans la perfection de l'art du comédien, perfection qui n'a presque appartenu qu'à lui. Cet art demande tous les dons de la nature, une grande intelligence, un travail assidu, une mémoire imperturbable, et surtout ce talent si rare de se transformer en la personne qu'on représente. »

Michel Boyron, dit Baron, naquit à Paris le 8 octobre 1653. Michel était fils d'André Boyron, comédien du roi, et de Jeanne Auzoult, fille de Jean Auzoult, aussi comédien du roi, et d'Anne de Crenet. Jeanne Auzoult, ou la Boyron, ou la Baron, ou enfin la Baronne, car on lui donnait ces différents noms mous avons vu encore M1,e Le Baron, page 102), Jeanne Auzoult ou Auzou fut une beauté célèbre en son temps. Elle avait un grand air avec beaucoup de charme à la fois; la reine Anne d'Autriche l'avait prise en affection. Lorsqu'elle se présentait pour avoir l'honneur de paraître à la toilette de la reine mère, Sa Majesté

disait à toutes ses dames : i Mesdames, voilà la Baron », et elles prenaient la fuite. Veuve en 1655 elle mourut au mois de septembre 1662. à l'âge de trente-sept ans. Loret fit son épitaphe dans la Muse historique (9 septembre) :

Cette actrice de grand renom,

Dont la Baronne étoit le nom,

Cette merveille du théâtre

Dont Paris étoit idolâtre...

Est depuis deux jours dans la bière.

Et la mort n'a point respecté

Cette singulière beauté, etc.

Elle avait eu, non pas seize, comme dit Tallemant des Réaux, mais six enfants. Michel Baron avait neuf ans lorsqu'il demeura orphelin. Grimarest a raconté l'histoire de cet organiste de Troyes, nommé Raisin, qui imagina de faire construire une épinette dans le corps de laquelle i! faisait entrer le plus jeune de ses enfants, J.-B. Raisin, âgé de cinq ans, et qui déjà savait jouer de l'épinette. Grâce à cet invention ingénieuse, il obtint des succès merveilleux, non seulement à la foire Saint-Germain, mais aussi à la cour. L'épinette avait l'air de jouer toute seule les airs qu'on lui commandait. Lorsque le secret eut été découvert, il imagina d'ajouter à son spectacle un petit divertissement joué par ses enfants et par quelques autres. Cette troupe juvénile prit le titre de Comédiens de M. le Dauphin, et eut beaucoup de succès. Baron était pendant ce temps en pension à Villejuif. Ses tuteurs, un oncle et une tante, ne savaient qu'en faire. Sur le conseil d'un avocat, ils l'engagèrent dans la troupe de Raisin, où le précoce comédien reçut des applaudissements extraordinaires.

Nous avons dit (1) comment Molière l'engagea dans sa troupe en 1665, et prit dès lors le plus grand soin de son éducation. On connaît l'anecdote de Mignot ou Mondorge, présenté à Molière par Baron. Ce pauvre comédien avait été,

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paraît-il. camarade de Molière en Languedoc; il était tombé dans la misère ; il résolut de recourir à cet ancien camarade et pria le jeune Baron de lui servir d'intermédiaire. Celuici se prêta volontiers à la démarche. Il alla trouver Molière et lui transmit la requête de Mondorge : i II est vrai que nous avons joué la comédie ensemble, dit Molière, et c'est un fort honnête homme; je suis fâché que ses petites affaires soient en si mauvais état. Que croyez-vous, ajouta-t-il, que je doive lui donner? » Baron se défendit de fixer le plaisir que Molière voulait faire à Mondorge. qui, pendant que l'on décidait sur le secours dont il avait besoin, dévorait dans la cuisine, où Baron lui avait fait donner à manger. « Non, répondit Molière, je veux que vous déterminiez ce que je dois lui donner. » Baron, ne pouvant s'en défendre, statua sur quatre pistoles, qu'il croyait suffisantes pour donner à Mondorge la facilité de joindre une troupe, c Hé bien, je vais lui donner quatre pistoles pour moi, dit Molière à Baron, puisque vous le jugez à propos; mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous : je veux qu'il connaisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service que je lui ronds. J'ai aussi, ajouta-t-il, un habit de théâtre dont je crois que je n'aurai plus de besoin; qu'on le lui donne; le pauvre homme y trouvera de la ressource pour sa profession. » Cependant cet habit, que Molière donnait avec tant de plaisir, lui avait coûté deux mille cinq cents livres, et il était presque tout neuf. Il assaisonna ce présent d'un bon accueil qu'il lit à Mondorge, qui ne s'étail pas attendu à tant de libéralité. Molière chargea Baron, âgé de treize ans, du personnage de Myrtil dans Me lice . Pendant les répétitions, Armande Béjart donna, dit-on. un soufflet au jeune acteur. Après la représentation du Ballet des Muses, dont Mélicerte faisait partie, Baron, indigné de l'afl'ront qu'il avait reçu, quitta Paris et s'engagea dans une troupe de province. « Par la suite, dit Grimarest, l'âge, le changement, lui firent sentir la reconnoissanoo qu'il devoit à son premier maître, et le tort qu'il avoit eu de le quitter. Il ne cacha pas ses sentiments, et il dit publiquement qu'il ne cherchoit point à se remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit indigne. Ces discours furent rapportés à

APPENDICE I 6b\)

Molière; il en fut bien aise, et, ne pouvant tenir contre l'envie qu'il avoit de faire revenir ce jeune homme dans sa troupe, qui en avoit besoin, il lui écrivit à Dijon une lettre très touchante, et lui marqua de prendre la poste pour se rendre plus promptement auprès de lui. t>

Baron partit aussitôt qu'il eut reçu la lettre; et Molière, occupé du plaisir de revoir son jeune acteur quelques moments plus tôt, fut l'attendre à la porte Saint-Victor le jour qu'il devait arriver; mais il ne le reconnut point. Le grand air de la campagne et la course l'avaient tellement harassé et défiguré qu'il le laissa passer sans le reconnaître; et il revint chez lui tout triste, après avoir bien attendu. Il fut agréablement surpris d'y trouver Baron, qui ne put mettre en œuvre un beau compliment qu'il avait composé en chemin : la joie de revoir son bienfaiteur lui ôta la parole.

« Molière demanda à Baron s'il avoit de l'argent. Il lui répondit qu'il n'en avoit que ce qui étoit resté de répandu dans sa poche, parce qu'il avoit oublié sabourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée; qu'il s'en étoit aperçu à quelques postes, mais que l'empressement qu'il avoit de le revoir ne lui avoit pas permis de retourner sur ses pas pour chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché et reconnoissant. Il n'oublia rien pour le remettre dans son lustre ; et il reprit la même attention et le même soin qu'il avoit eus jadis pour l'éducation de ce jeune homme. »

La Grange consigne en effet sur son registre, à la date de 1670 : « Quelques jours après qu'on eut recommencé après Pâques, M. de Molière manda de la campagne le sieur Baron qui se rendit à Paris après avoir reçu une lettre de cachet (pour rompre son engagement), et eut une part. »

Le premier rôle que joua Baron à son retour fut celui de Domitien dans la Bérénice de Corneille (28 novembre 1670). L'année suivante, il joua avec un très grand succès le rôle de l'Amour dans Psyché. Nous avons rapporté précédemment (1) comment les représentations de

(1) Voyez ci-devant, page 287.

Psyché donnèrent naissance à une anecdote qui ne ferait pas honneur au jeune comédien, mais qui n'a pour garant qu'un libelle sans autorité.

Baron avait à peine vingt ans lorsqu'il joua Alceste dans le Misanthrope (24 janvier 1673), moins d'un mois avant la mort de son maître. La véritable carrière de Baron, toutefois, ne commence qu'après la mort de Molière ; elle se prolongea jusqu'en 1729; il est vrai, avec une interruption de trente ans.

Baron ne fut pas seulement acteur; il composa un certain nombre de comédies, qui ont été recueillies en deux volumes (1736), ou trois volumes (1759).

Il mourut le 22 décembre 1729, moins de trois mois après avoir quitté la scène. Il avait épousé Charlotte Le Noir, fille de la Thorillère. On peut voir, dans les Nouvelles pièces de M. Campardon, leur contrat de mariage, qui fut signé par Racine.

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