POUR LE ROI
« Le samedi 16 octobre, au Louvre, le Dépit amoureux et le Médecin volant.
« Le jeudi 21 octobre, l'Étourdi et les Précieuses, au Louvre.
« Le mardi 26 octobre. l'Étourdi et les Précieuses, au Louvre, chez S. Ém. M. le cardinal Mazarin. qui étoit malade dans sa chaise. Le roi vit la comédie incognito, debout, appuyé sur le dossier de ladite chaise de Son Éminence {nota qu'il rentroit de temps en temps dans un grand cabinet). Sa Majesté gratifia la troupe de 3,000 livres.
« Le 23 novembre, un mardi, on a joué à Vincennes, devant le roi et Son Éminence, Don Japhet (de Scarron) et le Cocu.
« Le samedi 4 décembre, joué au Louvre, pour le roi, Jodelet prince (de Thomas Corneille).
Le 25 décembre, joué au Louvre, Don Bertrand (de Thomas Corneille) et Jalousie de Gros-René.
« La troupe a reçu, dans l'intervalle qu'elle n'a point joué en public, cinq mille cent quihze livres.
La salle du Palais-Royal s'ouvrit le 20 janvier 1661; la troupe de Monsieur y joua le Dépit amoureux et le Cocu imaginaire. Mais Molière faisait répéter pour l'inauguration du nouveau théâtre une nouvelle œuvre. Le retour de la cour et des courtisans, le réveil du goût espagnol auquel la jeune reine servait de prétexte, les souvenirs de cette scène où la tragi-comédie avait fleuri, semblaient favoriser une tentative dans un genre tout opposé à celui des comédies précédentes, se rapprochant davantage du Dépit amoureux, mais allant plus loin dans la noblesse et dans l'héroïsme des sentiments. Molière comptait avoir alTaire à un autre public et voulait le servir à son gré. Il conservait l'ambition d'embrasser tout le domaine dramatique; il se sentait bien capable des créations les plus élevées, et il était préoccupé de voir trop restreindre son rôle et spécialiser son génie. Il ne s'avisait pas encore
que le moyen de s'établir dans les régions supérieures de l'art c'était, non pas de sortir de la vraie et franche comédie, mais de l'y porter elle-même.
Il avait depuis quelque temps déjà composé une de ces œuvres d'un caractère mixte qu'on appelait tragi-comédies ou comédies héroïques. Don Garde de Navarre ou le prince jaloux parut sur la scène du Palais-Royal le 4 février 1661: il y éprouva le plus malheureux sort. La chute fut à coup sûr plus profonde qu'elle ne l'aurait été, si des rivalités et des hostilités nombreuses n'avaient été excitées contre Molière par ses récents succès. Quoique l'intérêt languisse dans cette pièce, bien peu, entre les nombreuses tragi-comédies des prédécesseurs ou des contemporains, lui sont pourtant comparables. De grandes qualités s'y découvrent. On y voit poindre très visiblement l'idée de la haute comédie que Molière réalisera plus tard. Mais les conditions du genre héroïque où l'auteur s'est placé le dominent fatalement: elles gênent le développement des caractères et répandent la froideur sur les situations les plus vigoureusement indiquées; le spectateur n'est pas gagné tour à tour à la pitié ou au sourire; il reste incertain entre ces deux sentiments, et sans pouvoir se décider pour l'un et pour l'autre.
Est-il vrai toutefois, comme on s'accorde unanimement à le dire, qu'on doive considérer cette tentative de Bon Garcie comme « une aberration malencontreuse, l'erreur d'un homme d'esprit, un faux pas du jugement si droit de Molière, un retour de sa déplorable passion pour le tragique... »? Nous n'acceptons pas ces jugements trop sommaires; nous voyons dans cet ouvrage un essai remarquable et un prélude digne de toute notre attention. A travers la phraséologie élégiaque et souvent précieuse dont l'auteur n'a pas réussi à se dégager, dans ces personnages glacés par les conventions romanesques, une sensibilité profonde et délicate çà et là se faitjour, une âme passionnée respire. Bon Garcie nous présage le Misanthrope, et nous doutons que Molière eût fait l'un s'il n'avait pas fait l'autre. Nous ne dirons pas non plus, « qu'il se tint pour battu, qu'il fut corrigé et guéri, et qu'il n'y revint plus... > mais qu'il y revint au contraire.