CHAPITRE VI
prétendus mémoires fournis par le public. Tout au plus pourrait-on admettre que l'excellent placet de Caritidès eût été recueilli parmi les suppliques grotesques dont alors comme aujourd'hui la gent solliciteuse était prodigue. Il y règne un accent de conviction auquel il n'est pns permis de se méprendre. Quelque haut fonctionnai"^ a fort bien pu communiquer ce morceau d'éloquence à Molière, qui l'aurait retouché et mis à point pour le faire figurer dans sa pièce.
La Fontaine, qui recevait les bienfaits du surintendant, et qui les paya d'une noble reconnaissance, assistait à la fête de Vaux; il en fit la description à M. de Maucroix dans une lettre du 22 août. Il n'oublie pas la comédie des Fâche u.c. et voici comment il s'exprime sur le compte de son auteur :
C'est un ouvrage de Molière :
Cet écrivain, par sa manière, Charme à présent toute la cour.
De la façon que son nom court Il doit être par delà Rome (1).
J'en suis ravi, car c'est mon homme.
Te souvient-il Bien qu'autrefois Nous avons conclu d'une voix Qu'il alloit ramener en France Le bon goût et l'air de Térence?
Plante n est plus qu'un plat bouffon, Et jamais il ne lit si bon Se trouver à la comédie; Car ne pense pas qu'on y rie De maint trait jadis admiré Et boD in Mo tempore :
Nous avons changé de méthode; Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
On aime à constater que l'un de ceux qui les premiers ont apprécié Molière, c'est La Fontaine. Ces deux génies, les plus originaux de leur époque, se sont devinés, compris, reconnus avant leurs plus illustres contemporains.
(1) Où Maucroix était alors.
15l VIE DE MOLIÈRE
Il y a en effet une contre-partie aux vers de La Fontaine. Un jour, à deux ou trois ans de là, que Racine et Boileau avaient raillé un peu vivement le fabuliste, Molière disait à Descoteaux, célèbre joueur de flûte : c Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'effaceront par le bonhomme (1). »
Les Fâcheux ne parurent que trois mois plus tard sur la scène du Palais-Royal. Ce délai fut commandé sans doute par les événements qui suivirent les fêtes de Vaux. Depuis longtemps déjà Colbert, penché sur sa table de travail, découvrait les rapines, Ips fraudes, les combinaisons monstrueuses, sur lesquelles reposait la fortune inouïe du surintendant des finances. Louis XIV, en parcourant du regard les magnificences plus que royales du séjour de Vaux, n'y avait vu que l'aveu des dilapidations qui ruinaient l'État. D'ailleurs, il entendait être maître de ses finances, et ne pas supporter la tutelle des surintendants. Le 29 août, il partit pour la Bretagne. Le 5 septembre, il fit arrêter à Nantes Fouquet. dont la condamnation ne fut pas obtenue sans peine du parlement, et dont la vie s'acheva dans les cachots de Pignerol. La comédie des Fâcheux, a laquelle se rattachait le souvenir du surintendant, attendit que la première émotion causée par ces mesures politiques fût apaisée. Une occasion se présenta bientôt de la produire à la faveur de réjouissances publiques. Un dauphin naquit à Fontainebleau le 1er novembre. Les Fâcheux furent joués à Paris, le 4 novembre, et eurent quarante-deux représentations consécutiv s.
Vers la fin de ce mois, le 20 novembre 1661, Molière tint sur les fonts baptismaux une fille de Marin Prévost, bourgeois de Paris, et d'Anne Brillart: et l'on a remarqué qu'il se qualifie dans cet aete public : Jf-an-Baptiste Poquelin Molière, « valet de chambre du roi ». Il avait toujours conservé ce titre puisque nous le lui avons vu prendre h Xarbonne. en 1650, dans une circonstance toute semblable. Mais nous avons dit que son frère puîné, le
(1) Le même mot. sous une forme un peu différente, est dans les oie de Jean Racine, par Louis Racine. Édition de Lausanne, 1747, p. 121.