‹ Vie de J.B.P. MolièreChapitre 68 sur 221 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

avait droit à une de ces places. Le roi, s'arrêtant à la place qu'il devait occuper, dit à son contrôleur : « Monsieur, prenez près de moi pour ce soir la place de celui qui vient de vous offenser et que l'expression de mon mécontentement pour cette injuste offense vous tienne lieu de toute autre réparation. »

Ni Dangeau ni aucun chroniqueur officiel n'a enregistré ce fait non plus que l'autre. Quel qu'ait été le zèle des courtisans preneurs de notes, il n'est pas impossible que tel détail intime, telle menue action accomplie avec simplicité leur ait échappé. Saint-Simon ne daignait pas sans doute en tenir compte, et en effet cela n'infirmait nullement les règles et observations générales qu'il formulait.

On a tort, encore une fois, de s'armer en guerre contre ces traditions, ces sortes de légendes qui, dans la biographie de Molière, suppléent aux faits positifs et aux documents qui font défaut. Ne leur accordons pas plus d'autorité qu'elles n'en ont; acceptons-les sous toutes réserves, mais acceptons-les. Elles ont presque toujours l'avantage d'exprimer quelque idée vraie, quelque fait réel, sous une forme saisissante et qui se grave dans la mémoire. Ainsi l'anecdote de l'en-cas de nuit exprime d'une façon pittoresque la protection que Louis XIV donna à Molière non seulement contre ses nombreux rivaux et ennemis, mais aussi contre les tracasseries subalternes, qui ne devaient pas être les moins pénibles.

Cette protection était-elle entièrement efficace ?« Molière, dit Sainte-Beuve , était-il et demeurait-il aussi touché de la réparation que de l'injure ? » Molière, clairvoyant comme il était, devait ne rien perdre des humiliations, môme les plus légères, auxquelles dans ce monde hautain sa condition l'exposait sans cesse, et il souffrait certainement de n'avoir à leur opposer que la protection du maître, protection qui ne pouvait être constamment efficace. Il subissait toutefois les conséquences de cette position difficile; il se résignait aux affronts et à la bienveillance des grands, quelquefois plus amère que les affronts. C'était encore un sacrifice qu'il faisait à l'art qui était le but exclusif de sa vie.

Page 1