‹ Vie de Jésus: ou examen critique de son histoire (volume 3)Chapitre 28 sur 35 · XXXIV · texte numérisé non relu

XXXIV

Essais d'explications naturelles pour l'histoire des mages. Transition

à l'explication mythique.

Pour éviter les nombreuses difficultés qui arrêtent à chaque pas l'explication surnaturelle de ce chapitre, il fallut essayer d'une autre explication qui, sans rien admettre de surnaturel, pût rendre raison de tout d'après les lois physiques et psychologiques. Cette tâche, <|u'il valait bien la peine de tenter, c'est Paulus qui s'en est le mieux acquitté.

La première difficulté est : Comment se fait-il que des mages païens des contrées lointaines de l'Orient aient su quelque chose de la naissance prochaine d'un roi juif? On l'écarté en transformant ces hommes en Juifs étrangers. Mais cette transformation est , ce semble , en contradiction complète avec le texte de l'évangéliste, car en mettant dans la bouche des mages la question : Où est le roi des Juifs quia été enfanté? 7TOu> eGTtv 6 T£j(6eU PaaiXeùç twv îou&atwv , V. 2 , il les fait se distinguer des Juifs. Quant à la tendance de tout le récit , l'Église ne paraît pas avoir autant de tort que le pense Paulus, quand elle considère la visite des mages comme la première reconnaissance du Christ parmi les païens; néanmoins , comme il a été remarqué plus haut , cette difficulté peut se lever sans admettre la supposition de Paulus.

( i) Gieseler, in den Studien und Kri- Fritzsche, S. io4* (Comparez ffieron. ad *^en, i83i, 3, Heft. S. 588 f.; et Jetai., ii, i.)

D'après l'explication naturelle, le but réel du voyage de ces hommes n'est pas de voir le roi nouveau-né ; l'étoile qu'ils observèrent n'a pas été l'occasion de leur départ; mais ils sont venus à Jérusalem, peut-être dans des vues de commerce. Ce n'est que parce qu'ils entendent parler ça et là dans le pays d'un roi nouveau-né, qu'ils sont frappés d'un météore céleste qu'ils avaient récemment aperçu, et ils dé^ sîrent de voir eux-mêmes l'enfant dont il est question. Par là on diminue sans doute ce qu'a de choquant l'importance donnée à l'astrologie dans l'explication ordinaire, mais ce n'est qu'en forçant le sens des mots ; car, lors même qu'on pourrait transformer sans difficulté des mages , (/.ayouç , en marchands , néanmoins leur but , dans ce voyage , n'a pu être un but de commerce, puisque, à leur arrivée k Jérusalem, ce qu'ils demandent d'abord c'est le roi nouveau-né des Juife. Ils indiquent , comme raison de cette demande, l'étoile qu'ils ont vue dans l'Orient et qui a été aussi Ja cause de leur voyage actuel , et ils disent que le but de leur présence en Judée est l'adoration qu'ils doivent offrir au nouveau-né (V. 2 : iuou êcmv — eï&o(/.ev yàp — xal 7iXôo{Aev xpocy-

KUVTJffat).

"L'astre est, par cette explication, changé ou en météore naturel, ou en comète (t), ou en constellation, c'est-à-dire conjonction de plusieurs planètes; et à cette dernière opinion énoncée par Kepler, plusieurs astronomes et théologiens ont, dans ces derniers temps, donné leur assentiment (2). Ija question principale est ici de savoir si, avec cette explication , il est plus facile de concevoir que X astre précède les mages et s'arrête sur une maison comme il est dit dans le texte. J'ai examiné plus haut les deux explications qui considèrent Y astre comme un météore ou comme

(1) Ces deux explications sont dans Miinter, der Stem der Wcisen ; Ideler, Kuinœl sur ce passage. Handbuch der mathemat. und te chu.

(a) Kepler, dans plusieurs traités; Chronologie, 3, Bd,, S, 399 if.

une comète. Si l'on prend la troisième explication , c'est-à-dire si on le regarde comme une conjonction de planètes, il faudra admettre que le verbe qu'emploie l'évangéliste, Tzçwirf iw , précéder, V. 9, signifie la disjonction des planètes qui, jusque là, avaient été réunies (1) , bien que le texte ne fasse mention d'aucune disjonction et parle uniquement du mouvement en avant de tout le phénomène, ou bien il faudra recourir au plus-que-parfait de Suskind et supposer que la constellation que les mages n'avaient pas pu voir dans la vallée , entre Jérusalem et Bethléem , se remontra tout-à-coup à eux arrêtée au-dessus de la demeure de l'enfant (2) ; car les mots, au-dessus de V endroit où était F enfant, &iràva> ou viv to iratStov, V. 9, doivent signifier simplement le lieu de résidence et non la maison où étaient l'enfant et ses parents, nous l'accordons; mais l'évangéliste ajoutant immédiatement après, et entrant dans la maison, xal eiaeXÔovTeç et; ty)v ouuav, le lieu de résidence prend d'une manière plus précise le sens de maison, et Ton comprend que cette explication n'est que le produit d'un effort impuissant pour diminuer Iç merveilleux dans le récit évangélique.

Ce qu'il y a de plus remarquable, quand on prend Y astre pour une constellation, c'est que l'on croit, à l'aide de cette application, avoir trouvé un point fixe auquel on puisse rattacher le récit de Matthieu. D après le calcul de Kepler, "rectifié par Ideler , il y eut, trois ans avant la mort d'Hérode, l'an de Rome 747, une conjonction de Jupiter et.de Saturne dans le signe des Poissons; et, comme elle revient de la même façon à peu près tous les huit cents ans. dans ce signe attribué par les astrologues à la Palestine, elle avait eu lieu aussi trois années avant la naissance de Moïse d'après le calcul du juif Abarbanel. Ainsi il se pouvait qu'au temps

(1) Voyez dans Olshausen, S, 67. (2) PaïUos, 1. c, S. 202, tsi*

d'Hérode les espérances sur le second grand Sauveur de la nation se rattachassent à cette conjonction, et que les Juifs babyloniens y vissent une occasion de prendre des informations. Mais l'étoile mentionnée par Matthieu a-t-elle été cette conjonction de planètes? Une affirmation serait excessivement précaire, puisque l'année de la naissance de Jésus est aussi incertaine que la date de ce calcul astrologique ; d'un autre côté, des circonstances du récit évangélique telles que les mots précédait , 7rpoviyev et s'arrêta , e<ro) , n'y conviennent pas; donc, du ipoment qu'il se présente une autre donnée qui ressemble plus au récit de Matthieu que cette conjonction, nous sommes autorisés à supposer que la conjonction des planètes est étrangère à ce récit.

Quant aux difficultés que soulèvent les passages de l' Ancien Testament faussement interprétés, l'explication naturelle les écarte en contestant que la fausse interprétation appartienne aux écrivains du Nouveau Testament. C'est le Sanhédrin seul qui applique la prophétie de Michée au Messie et k sa naissance à Bethléem , et Matthieu ne dit pas un seul mot qui. aille à l'approbation de cette application; mais, comme Matthieu raconte plus loin que l'événement a répondu à l'explication du Sanhédrin , il l'approuve par le fait même. Relativement au passage du prophète Osée, Paulus et Steudel (1) s'accordent pour imaginer un expédient singulier : suivant eux , Matthieu , en citant ce passage , a voulu seulement écarter les doutes que pourraient concevoir des Juifs de la Palestine en voyant <Jue le Messie avait quitté momentanément la Terre Sainte, et il fait remarquer que le peuple Juif, ce premier-né de Dieu dans un autre sens, avait été amené d'Egypte, et que , par conséquent, personne ne devait s'étonner si le Messie, fils de Dieu, avait aussi visité la terre profane. Mais dans tout le passage il n'y a aucune

(i) Bengeïs Anhiv., 7, a* S. 4*4»

trace du but simplement négatif et de précaution que Matthieu aurait eu s'il avait cité, dans cette intention, la prophétie de l'Ancien Testament (i); tout au contraire, ces citations ont un but positif, c'est de fonder le caractère messianique de Jésus en montrant que des prophéties messianiques ont été accomplies en lui. On a encore essayé , à propos des deux prophéties citées dans le paragraphe en question, d'atténuer le sens du verbe s'accomplir, TuV/ipcoÔvjvat, jusqu'à n'y voir que l'indication d'une simple analogie ou similitude ; mais c'est une tentative inutile qui n'a besoin d'aucune réfutation. Enfin les avertissements multipliés que les personnages de notre récit reçoivent dans des songes sont expliqués tous psychologiquement par les pensées et les notions que ces personnages avaient dans la veille. Une pareille explication de la dernière vision de cette espèce , V. 22 , paraît s'offrir d'elle-même, le texte disant que Joseph, ayant appris qu' Archélaùs était devenu maître de la Judée , avait craint d'y retourner, et qu'alors il avait, en songe, reçu un avertissement d'en haut. Néanmoins, si l'on y regarde de près, la communication donnée dans le sommeil est quelque chose de nouveau que les réflexions faites pendant la veille n'ont pas suggéré. Ne pas aller k Bethléem à cause d'Archélaus, telle avait été l'idée de Joseph éveillé, et c'est une idée négative ; se rendre à Nazaret, tel est l'avertissement donné par le songe, et c'est quelque chose de positif. Dans les autres visions en rêve , ce serait interpoler le texte que de vouloir l'interpréter de cette façon, car, d'après le texte, les projets de meurtre d'Hérode contre l'enfant aussi bien que la mort de ce prince ne sont connus de Joseph que par le rêve ; de même aussi les mages ne conçoivent de la défiance contre Hérode que lorsque le rêve les avertit de se garder de lui.

(1) Il est vrai que plus tard des ca- toute autre nature ; j'en parlerai daus le lomnies juives se rattachent à ce voyage chapitre suivant, de Jésus en Egypte, tois elles sont de

QUATRIÈME CHAPITRE. § XXXIV, 2j3

Ainsi, d'une part, c'est aller contre le sens du récit évangélique que de concevoir comme naturels les événements que l'auteur raconte ; d'autre part , prendre ce récit dans son sens propre , c'est pousser le surnaturel jusqu'à l'extravagance, et l'invraisemblable jusqu'à l'impossible. 11 faut donc se laisser conduire à douter du caractère historique de cette narration, et à conjecturer que nous avons peut-être ici, sous les yeux, quelque chose de mythique. Mais dans cette voie les premières tentatives ont été si malhabiles que, par le fait, elles ne se sont pas élevées au-dessus de la sphère de l'explication naturelle , qu'elles voulaient dépasser. Voici , par exemple, ce que dit Krug : Des marchands arabes, étant venus par hasard à Bethléem, connurent les parents de Jésus, et apprirent qu'ils étaient étrangers et dans le besoin (d'après Matthieu , les parents de Jésus n'étaient pas étrangers dans Bethléem); ces marchands leur firent des présents, leur souhaitèrent du bonheur pour leur enfant, et partirent. Plus tard , Jésus ayant joué le rôle de Messie , on se souvint de cette aventure, et on l'embellit des récits sur l'étoile, sur la vision en songe et sur la pieuse adoration. Les particularités de la fuite en Egypte et du massacre des innocents y entrèrent aussi, parce qu'on supposa que cet événement n'avait pas été sans influence sur Hérode, lequel, peut-être, avait fait périr vers la même époque 5 mais pour d'autres causes, quelques familles à Bethléem; il se peut aussi que Jésus soit allé plus tard en Egypte pour d'autres motifs (i).

Dans cette explication, ainsi que dans l'explication purement naturelle, restent toujours, comme autant de faits, l'arrivée de quelques Orientaux, la fuite en Egypte et le massacre de Bethléem, seulement ces faits sont dépouillés de

(i) Sur F explication des récits de mi» Mémoire sur les deux premiers chapitres

racles d'après le mode de leur formation de Matthieu et de Luc , dans Hcnkc's

dans Henke's Muséum, i, 5 , 399 ff. De Magazin, 5, 1, 171 ff., et dans Maithœi,

pareilles explications se trouvent dans le Religionsgl. dcr Apostcl» 2. S. 422 ff.

l'enveloppe merveilleuse dont le récit évangélique les a entourés; on les suppose intelligibles de cette façon , et l'on pense qu'ils peuvent bien être arrivés réellement ; mais en vérité ils ^viennent plus incompréhensibles que dans l'explicàty^brthodoxe elle-même ; car, en les privant de leur enveloppe miraculeuse, on les prive en même temps de tout ce j|tti les motivait, et toute base leur manque. La relation qui Rétablit entre les Orientaux et les parents de Jésus est compjfc$$en4ent motivée dans le récit de Matthieu , mais d'après l'explication demi-naturelle ce n'est plus qu'un hasard singulier ; le massacre de ïîethléem a , dans le récit évangélique, une cause précise , ici on ne comprend plus qu'Hérode en vienne à l'ordonner ; de même, la fuite de Jésus en Egypte est tiécessitée par des circonstances urgentes dans Matthieu, ici elle devient tout-à-fait inexplicable. À la vérité on peut dire : Ces événements ont eu leurs causes suffisantes dans la réalité, seulement Matthieu en a caché l'enchaînement naturel et a substitué, à la place, un enchaînement miraculeux ; mais , si l'écrivain ou la légende est capable d'entourer les événements de motifs et de circonstances accessoires tout-à-fait fausses, l'écrivain ou la légende est également capable d'inventer les événements eux-mêmes, et cette invention est d'autant plus vraisemblable que l'on peut montrer avec plus de clarté comment la légende a eu un intérêt à représenter comme réellement arrivés des événements qui pourtant n'ont jamais eu lieu.

Ce dernier argument s'adresse aussi aux théologiens qui , dans ces derniers temps, ont essayé, du point de vue du surnaturalisme, de faire, dans le récit évangélique, le triage de ce qui est réel et de ce qui a été inventé. Dans un pareil récit, dit Neander, il faut distinguer avec soin le fait luimême des circonstances isolées, et ne pas demander le même degré de certitude pour toutes choses. Suivant lui , ce qui est essentiel et certain, c'est que les mages, à l'aide de leurs

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recherches astrologiques, ont eu le pressentiment de la naissance du Rédempteur en Judée et sont venus à Jérusalem pour lui rendre hommage. Maintenant, une fois arrivés dans cette ville, comment ont-ils appris que l'enfant est né à Bethléem? Est-ce par Hérode lui-même ou de toute autre façon? Sur ces questions, Neander ne veut pas garantir avec une certitude égale les détails de Matthieu, et il ajoute que ce n'est pas là, non plus, l'affaire essentielle. Les mages ont pu , dans la petite ville de Bethléem, être conduits au lieu de la naissance de l'enfant par plusieurs dispositions de la Providence , qui auront été conformes au cours ordinaire des choses, par exemple , la rencontre des hergers ou d'autres personnes pieuses qui avaient pris part au grand événement. Une fois arrivés dans la maison , ils ont pu représenter leur observation astrologique et la cause de leur pressentiment suivant l'idée qu'ils s'en étaient formée en tournant leurs regards vers le ciel étoile. Neander (1) conserve comme historiques la fuite en Egypte et le massacre des innocents. Cette; explication du récit évangélique ne s'est débarrassée, à proprement parler, que de la plus grande difficulté, c'est-àdire de l'étoile qui précède les mages et qui s'arrête sur la maison ; les autres difficultés subsistent. Mais elle a abandonné la .confiance illimitée dans la véracité de Févangéliste et admis une partie non historique dans le récit qu'il nous a transmis. Maintenant, si l'on se demande jusqu'où s'étend cette portion non historique , de quelle espèce elle est, et si •elle s'est produite sur un fond historique ou sur de simples idées , il est aisé de voir que le peu d'histoire mal précisée qu'une critique moins indulgente que celle de Neander peut laisser subsister, est bien moins propre à la création du récit évangélique que le cycle très précis d'idées et de types qui va être développé dans le chapitre suivant.

(i) L. J.-G, s. ag f.

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