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Vie de Jésus ou Examen critique de son histoire

Le premier, c'est de donner à des lecteurs qui rarement sont préparés d'une manière suffisante, une entrée plus facile dans le livre allemand. Écrit pour l'Allemagne, et sous l'inspiration d'une philosophie (celle de Hegel) qui, admise ou repoussée, est, là, familière aux esprits cultivés, cet ouvrage porte en soi tous les caractères du lieu, du temps, du système. Mais, à mesure qu'il se propage dans le reste de l'Occident et que, pour ainsi dire, il se dépayse, des difficultés surgissent à le comprendre et à le juger. Il n'est pas impossible, cependant, de mettre en dehors l'aperçu fondamental qui le détermine et d'en montrer l'importance historique et religieuse. Ces deux mots, on le verra par la suite de cette Préface ^ ont une connexion étroite; de telle sorte que, si, en effet, il n'y a pas d'histoire sans religion, il n'y a pas non plus de religion qui ne soit assujettie à toutes les lois générales de l'histoire.

En second lieu, j'ai voulu étendre les enseignements que peut fournir celte explication préliminaire et y joindre, par une transition qui sera trouvée naturelle, une vue sommaire de la doctrine positive. La philosophie de îîegcl est celle qiii arrive le plus près de cette

doctrine, et elle y aurait sans doute mené, si la méthode métaphysique n'élait pas entachée d'un vice radical qui lui interdisait une telle transformation. C'est donc un complément, je peux dire nécessaire, que d'annexer ici les notions principales qui caractérisent la nouvelle doctrine, pour ceux du moins qui ont entendu dire que quelque part il se préparait de quoi satisfaire aux besoins intellectuels, et moraux des générations modernes. Quant à ceux qui ne connaissent pas même de nom la doctrine positive, je susciterai peut-être en eux le désir de s'en enquérir davantage, et de changer, pour des croyances stables et chères, l'état sceptique de libres penseurs où ils sont nécessairement, puisqu'ils me lisent.

De la sorte, les deux motifs qui me déterminent sont connexes. Que si l'on me demandait pourquoi je n'ai pas fait, lors de la première édition, cette préface, je répondrais que pour moi aussi le temps acheminé, non sans profit. Il y a dix ou douze ans, il ne m'était pas plus possible d'écrire ce que j'écris maintenant qu'aujourd'hui il ne me serait possible d'écrire autre chose. Les convictions positives ont pris domicile en moi, et celui-là comprendra le bienfait qu'elles apportent, qui se représentera le (rouble général des esprits, plus grand encore que le trouble des choses, dans l'Occident entier.

J En cherchant la différence la plus remarquable entre l'anliquité et le temps moderne, on n'en trouvera pas de plus marquée, ni qui soit plus effective que celle qui touche h croyance au miracle. L'intelligence antique y croit; rintelligence moderne n'y croit pas. Là est le signe par lequel on distinguera le plus sûrement des âges qui sont pourtant dans un rapport de filiation, tellement que l'incrédulité des uns ne se serait

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jamais établie sans la crédulité des autres ; le développement de riuimanilé ayant traversé des phases nécessaires, sans losquellos rien ne se serait fait.

Partout dans lanliquilé est le miracle. Les dieux descendent sur la terre et remontent au ciel. Les pytlionisse^ rendent des oracles pour les particuliers et pour les États. Des apparitions viennent épouvanter ou éclairer les hommes. Les maladies épidémiques, les malheurs publics ne fondent jamais sur les peuples sans que le courroux des dieux ne soit considéré comme la cause, et leur apaisement comme le remède du mal. Pendant que cela est ainsi dans le polythéisme d'Egypte ou de Syrie, de Grèce ou de Rome, il n'en est pas autrement dans le monothéisme judaïque. Jéhovah apparaît aux hommes éminenis qu'il favorise; les anges vent et viennent incessamment des cieux à la terre, apportent des ordres, emportent des prières. Les disgrâces du peuple choisi sont toujours des inflictions divines ; les prophètes prédisent l'avenir, obtiennent des signes, guérissent les malades et montent dans l'empyrée.

Et ce n'est pas seulement aux époques primitives, alors que Moïse traversait les déserts à la lêle du peuple choisi, alors que la Grèce, conduite par les dieux, assiégeait Troie bâtie par des mains divines, alors que Ron)ulus, fils de Mars, jetait les fondements de la ville éternelle, ce n'était pas seulement dans ces ténèbres des origines qu^ l'opinion plaçait les scènes miraculeuses qui alimentaient sa croyance. Aux temps les plus historiques, le spectacle n'était guère différent. L'état mental restait fondamentalement le même et produisait les mômes effets. Awssi, encore aujourd'hui, tandis cpie la raison moderne a exclu du ciM-clcde ses notions ridée de miracle, il est des pays, l'Inde, la Chine,

la Turquie, OÙ cette idée a pleine possession des esprits; et, parmi nous, les classes peu éclairées, quoique mises elles-mêmes en défiance par les lumières qui leur viennent des classes éclairées, l'acceptent par mille côtés, prêtes encore à y retomber pleinement, si l'effort incessant du progrès humain n'y donnait un démenti de plus en plus confirmé. Il suffit de lire les historiens de Pvome ou de la Grèce, ainsi que les biographies de leurs hommes considérables, militaires, politiques ou philosophes ; le miracle était toujours à côté de la vie la plus réelle; les sceptiques mêmes et les incrédules n'en étaient pas affranchis; et César, qui, dans le sénat, déclarait ne pas croire à une autre vie et aux peines des enfers, avait ses crédulités superstitieuses. Le judaïsme n'était pas dans une autre condition : Philon, leur philosophe, Josèphe leur historien, et les rabbins en font foi continuellement. Parmi les exemples qui caractérisent le mieux cette manière d'être de l'opinion, il n'en est guère, ce me semble, de plus significatif que celui de Socrale. Cet homme si justement célèbre racontait à ses concitoyens qu'il entendait une voix, laquelle lui donnait des directions pour la conduite de la vie. Suivant lui c'était un démon, un bon génie, qui, lui parlant, l'avertissait dans les circonstances importantes. Une telle croyance, qui le fortifiait en lui inspirant la conviction d'avoir des communications avec les êtres supérieurs, passait à ceux qui l'écoutaient ; et, bien loin de lui nuire dans leur esprit, elle augmentait leur confiance, imprimant un caractère surnaturel à ses paroles. Mais aujourd'hui il en serait tout autrement. Évidemment Socrate était halluciné, au sens technique et médical; s'il faisait présentement la dangereuse confidence des voix q ni lui parlnien!, il appr^lh-rait sur lui l'allention

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des médecins; auprès de ses amis, auprès du public, il ne serait qu'un homme d'une intellifjenco lésée; cette croyance lui nuirait, bien loin de le soutenir; ses autres facultés, quelque intactes qu'elles restassent, ne suffiraient pas pour le défendre, et l'halluciné, au lieu de voir son influence agrandie , comme jadis, par cet état pathologique, la verrait amoindrie, annulée en raison du milieu où il se trouverait placé. En rejetant le miracle, l'âge moderne n'a pas agi de propos délibéré, le voulant et le cherchant, car il en avait reçu !a tradition avec celle des ancêtres toujours si chère et si gardée, mais sans le vouloir, sans Je chercher et par ie fait seul du développement dont il était l'aboutissant. Une expérience que rien n'est jamais venue contredire lui a enseigné que tout ce qui se racontait de miraculeux avait constamment son origine dans l'imagination qui se frappe, dans la crédulité complaisante , dans l'ignorance des lois naturelles. Quelque recherche qu'on ait faite, jamais un miracle ne s'est produit là où il pouvait être observé et constaté. Jamais, dans les amphithéâtres d'anatomie, et sous les yeux des médecins, un mort ne s'est relevé et ne leur a montré par sa seule apparition que la vie ne tient pas à celte intégrité des organes qui , d'après leurs recherches, foit le nœud de toute existence animale et qu'elle peut encore se manifester avec un cerveau détruit, un poumon incapable de respirer, un cœur inhabile à battre. Jamais, dans les plaines de l'air, aux yeux des physiciens, un corps pesant ne s'est élevé contre les lois do la pesanteur, prouvant par là que les propriétés des corps sont susceptibles de suspensions temporaires, qu'une intervention surnaturelle peut rendre le feu sans chaleur, la pierre sans pesanteur, et le nuage orageux sans électricité. Jamais,

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dans les espaces inter-cosmiques, aux yeux des astronomes, la terre ne s'est arrêtée dans sa révolution diurne, ni le soleil n'a reculé vers son lever, ni l'ombre du ca'iran n'a manqué de suivre Taslre dont elle marque les pas; et les calculs d'écIipses, toujours établis lonotemps à l'avance et toujours vérifiés, témoignent qu'on effet rien de pareil no se passe dans les relations des planètes et de leur soleil. Ainsi a parlé l'expérience perpétuelle.

Cette expérience a eu un autre résultat encore plus décisif. Elle a servi de base à une induction (générale qui n'est autre que la doctrine des lois naturelles et de leur constance. Ce n'est point par basard, si jamais l'ordre des choses ne s'est démenti, si jamais des interversions n'ont eu lieu dans l'arran^jement du monde, dans la succession des causes et des effets. L'étude séculaire des phénomènes, étude préparée , entamée, poursuivie par toutes les civilisations qui se sont remplacées l'une l'autre dans une série hiérarchique, a dévoilé en (général comment les choses se meuvent, s'arranfjent , ajjissent mutuellem.ent, se combinent et se décomposent, vivent et meurent, se transmettent par fdiation et se perfectionnent. Les lois des nombres, des formes géométriques et des mouvements sont connues; la pesanteur meut les asires dans leurs orbites; la matière est chaude , lumineuse , électrique, maj^nélique , sonore, suivant des conditions régulières. Elle est douée d'une force secrète qui la travaille en ses molécules et la désagrège incessamment pour en former d'autres agrégats déterminés. Des propriétés encore plus particulières règlent la constitution des corps organisés, donnent la vie, l'entretiennent et la renouvellent. Enlin, dans celte masse vivante qui se divise hiérarchiquement en végélalité , animalité et huma-

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