‹ Vie de Jésus ou Examen critique de son histoireChapitre 22 sur 110 · DE LA TROISIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA TROISIÈME ÉDITION

mais je ne suis plus autant convaincu qu'il ne l'est pas. Les caractères de ce qui est digne de foi et de ce qui ne peut être cru , de ce qui s'approche et de ce qui s'éloigne de la vérité, se heurtent et se croisent d'une façon si singulière dans cet évangile , le plus remarquable de tous, que, dans la première rédaction de mon livre, j'avais, avec le zèle d'une polémique exclusive, mis uniquement en évidence le côté défavorable, qui me semblait avoir été négligé; mais, peu à peu, le côté favorable a repris ses droits j seulement je ne puis pas , comme le font presque tous les théologiens actuels jusqu'à De \V elte, sacrifier, sans plus ample informé, toutes les objections. Par cette position , mon livre comparé avec la rédaction première et avec les écrits dictés par une opinion opposée à la mienne , paraîtra avoir perdu en unité; mais il a gagné, j'espère , en vérité. Quanta la forme, j'avais vécu dans la sécurité la plus complète, parce qu'elle avait été louée par des juges qui ne m'étaient pas d'ailleurs favorables ; mais tout récemment Ewald , parmi beaucoup d'autres dures accusations, m'a reproché l'abus des mots étrangers. En conséquence, j'ai fait attention à ce reproche , et j'ai trouvé réellement qu'à cet égard je m'étais donné trop de licence; j'ai donc extirpé, dans cette dernière édition , une foule de ces mauvaises herbes, et je n'ai conservé ces mots étrangers que là oîi la brièveté et la précision de l'expression ou même la variété du style paraissait l'exiger. Je parle de mots étrangers qui s'étaient glissés à tort dans le texte allemand, mais non des mots et des phrases du Nouveau-Testament que j'ai souvent intercalés, en original, dans mon livre; car ce

itl PRÉFACE DE LA TBOISIÈME ÉDITION.

n'est pas il cela que j'ai tlù rapporter le blâme d'Ewald , puisque celte espèce de mélange des langues doit être permise à un hcmme qui écrit sur un ouvrage rédigé dans un idiome étranger. En terminant , je crois devoir remercier l'auteur, à moi inconnu, de l'apologie de ma personne et de mon livre, pour la bonne volonté avec laquelle il a essayé de se mettre à mon point de vue , quoiqu'il ne soit pas le sien, et pour l'indépendance de vues et la libéralité d'esprit avec laquelle il a su dissiper plusieurs malentendus et écarter plusieurs fausses interprétations.

Stmtgai J, |p s avril il

L'AUTEUR

DKVELOPPEMEÎVT DE LA DOCTRIIVE MYTHOLOGIQUE POUR L'HîSTOrRE ÉVA1\GÉLIQUE.

Formation nécessaire de différents modes d'expliquer les histoires sacrées.

Parloiit où une relij^ion , s'iippuyîint sur des documents écrits, agrandit son domaine dans le temps et dans l'espace, et accompagne ses adliérenls à travers: un développemeftt et une civilisation de plus en plus variée et élevée , il se manifeste plus tôt ou plus tard un désaccord entre ces vieux documents et la nouvelle culture de ceux qu'on y renvoie colnme à des livres sacrés. Tantôt ce désaccord ne touche qu'à des choses peu essentielles , à des choses de forme , par exemple quand l'expression et l'exposition dans ces livres ne sont pas trouvées conformes au sujet ; tantôt il porte sur des points capitaux, les idées et les opinions fondamentales de ces livres ne suffisant plus aux progrès de la culture intellectuelle. Aussi longtemps que ce désaccord n'est pas assez considérable ou n'a pas pénétré assez avatit dans la conscience publique pour amener une rupture complète avec ces documents, en tant que sacrés, on voit s'établir et se conserver, parmi ceux qui sentent plus ou moins clairement la dissidence, un travail de conciliation qui procède par l'explication des Ecritures saintes.

Une partie capitale de tout document religieux est une histoire sacrée, c'est-à-dire une série d'événements où la divinité intervient dans l'humanité sans intermédiaire, et où les idées se montrent dans une incorporation immédiate (1). Mais

(4) Je donne aux nioi% immédiat et médiation le sens dans lequel George , Veber Mytlius iind Sage, p. 78 , dit du miracle : << C'est l'intervention d'une idée isolée dans les pLénomènei, sans prendre en coosidération reucl.<aînenieut total, »

16 IMRODK.TION. ^ I.

comme la civilisation est surtout une médiation, les peuples, à mesure qu'ils se développent, acquièrent un sentiment de plus en plus distinct des médiations dont l'idée divine a besoin pour se réaliser : aussi est-ce sur la partie d'apparence historique que se manifeste le désaccord entre la nouvelle culture et les anciens documents religieux, et l'intervention immédiate de la divinité dans l'humanité perd sa vraisemblance. A cela peut se joindre une sorte de répulsion, attendu que la partie humaine de ces documents appartenant à une humanité des premiers âges, est dans une enfance relative , et , en quelques circonstances , porte l'empreinte de la rudesse. I^es choses divines [so'û à cause de l'intervention immédiate , soit à cause de la rudesse) ?i€ peuvent avoir été ainsi opérées , ou les choses aiîisi opérées ne peuvent être divines : ainsi s'exprimera le désaccord : et, si l'interprétation cherche à en triompher, elle voudra, ou représenter les choses divines comme ne s'étant pas ainsi passées, et alors elle contestera aux anciens documents leur valeur historique ; ou démontrer que ce qui s'est passé n'est pas divin dans le sens qu'on y attache, et alors l'explication enlèvera à ces livres leur signification intrinsèque et leur valeur absolue. Dans les deux cas, l'interprétation peut se mettre à l'œuvre avec ou sans préjugés : avec préjugés, quand elle s'aveugle malgré la conscience qu'elle a du désaccord survenu entre la nouvelle culture et l'ancienne Ecriture, et quand elle s'imagine ne faire que découvrir le sens original des saints livres; sans préjugés, quand elle reconnaît clairement et avoue sans détour qu'elle considère les récits de ces anciens écrivains autrement qu'ils ne les ont considérés eux-mêmes. Adopter ce dernier point de vue, ce n'est cependant, en aucune façon, rompre avec les vieilles écritures religieuses ; mais ici encore , en conservant ce qui est essentiel , on peut sans crainte faire le sacrifice de ce qui ne l'est pas.

INTKOiJLCTIoN. ^, IF. t7

Différentes explications des légendes divines dici: les Grecs.

On ne peut pas dire que la religion hellénique ait reposé sur (les documents écrits. Elle avait cependant quelque chose de semblable , par exemple dans Homère et Hésiode j et, comme ces poëmes, la légende traditionnelle a dû éprouver les différentes explications dont il s'agit à mesure que la culture du peuple grec s'estdéveloppée. De bonne heure, la sévère philosophie grecque, et, par elle, quelques poètes, sentirent en eux-mêmes que la divinité n'avait pas pu se manifester sous une forme humaine aussi tangible, ni avec autant de grossièreté qu'on le voyait dans les luttes sauvages de la Théogonie d'Hésiode et dans les interventions commodes des dieux homériques. De là vint la querelle de Platon , et avant lui , de Pindare avec îîomèro (1); de 15 vint qu'Anaxagore, à qui l'on a voulu attribuer l'invention de l'explication allégorique , rapportait les poésies homériques à la vertu et à la justice (2) ; que les sloïciens interjirétaient la Théogonie d'IIésiode comme le jeu des éléments naturels, dont l'unité suprême constituait pour eux l'essence divine (3). Ainsi ces penseurs admettaient, à la vérité , dans les légendes, une sigflilication intrinsèque et absolue , chacun d'après sa manière de voir, les uns une signification physique, les autres une signification morale ; mais ils en rejetaient la forme , en tant que fait et histoire (4).

(1 ) Platon , De repuhl.^ 2, p. 377, f. scIiichtHchen Characlcr ùer kannnixchen

Stepli. Pindare, Nem., 7, 31. Compare/, EvangcUen, inshesniulere der Kindheits-

sur ce sujet et sur ce qui suit, Baur, "eschichte Jesu^ mit Beziehung auf das

Symb. und Myth., I, S. 343 ff., et O. L. J., n/on D. F. Strauss, S. 1), et

Millier, J'rolegnmena zu einer wissen- Osiandcr {Apolof;. d,-:: L. J. gegen dcn

schafdiclieii Mythologie, S. 8G ïi. 99 f. neiiesten f'ersiich, es in Mythen aufzu-

(2) Dioj;. Laert., I. 2, c. 3, n. 7. losen , S. 10) se sont élevés contre cet

(3) Cic, De nat. De.or., 1,10, 15. appel à la mythologie grecque. Ils ont Compare/, CJlément,//f)OT. vi, 1, et suiv. fait valoir les différences essentielles

(Ix) Plusieurs contradicteurs , Hof- des religions païennes avec la religion

riiaiiu [lias Lehen Jfsu von D' Strauss, jndéo-clirétienne et des motifs qui ,

gi'iniifl, S. 38^ Lan-ie (ii/>er deii £"- d'une c! d'rtitrc ]iart , ronduisirciit a

18 iMnouLCTioN, ^ m.

D'autres, plus dominés par les idées populaires et portés par le développement de leur esprit vers le raisonnement sophistique, suivirent une voie opposée : pour eux tout le fond divin et absolu dos légendes s'était complètement évanoui ; mais ils comprenaient également que toutes ces histoires des dieux , que ces actes qu'on leur attribuait , n'avaient rien de divin : aussi conservèrent-ils à ces récits lo caractère d'une histoire véritable ; seulement des dieux qui en étaient les o])jets, ils firent, avec Evhémèré (1), des hommes, des héros et des sages des premiers âges, d'anciens rois et tvrans , qui, par des actions de force et de puissance , s'étaient attiré des honneurs divins (2). On alla môme, avec Pohbe (3) et d'autres , jusqu'à considérer toute la doctrine des dieux comme une fable inventée par les fondateurs des États pour contenir le peuple.

§ iir.

înlerprélation allégorique chez les Hébreux. — Philon.

La stabilité du peuple hébreu, son attachement tenace au point de vue surnaturel, durent, il est vrai, borner, chez lui, le développement de semblables manifestations 3 mais^ d'ui) autre cùté, ces manifestations, du moment qu'elles ap parurent, furent une singularité d'autant plus frappante, que l'autorité des livres sacrés était plus impérieuse , et qu'il fallait procéder à leur interprétation avec plus d'art

l'emploi de l'allégorie. Mais, des denx Proleg. zu einer wissenschaflUclien My-

côtés , il T a une religion et une civili- thologie, reliraient, des mythes, le mer-

sation en dissidence avec elle et s'effor- veilleux. l'impossible, le fantastique :1e

cant de se tenir en accorda l'aide d'une reste, quelque intimement que le tout

interprétation. A la vérité, la dissidence fiit réuni , étnit jiris j)ar eux comme ré-

se manifesle plus du côté moral dans un sultat historique, et à ces prétendus

des cas , et plus du coté intellectuel événements ils supposaient, pour les

dans l'autre; mais cela ne laisse pas enchaîucr, les motifs qui convenaient a

moins subsister la possibilité d'une leur propre époque.» C est là justement

comparaison l'image d'une interprétation de l'his-

[i) X)\\>Aor.?>\c.,, Bill. fragm.,\. \i, toire biblique dont il sera question

Cic., De nat. Deoi:. 1, i2. § vi.

(2) "Ces gens positifs, dit O. ^liiUcr, (3) Hist., vi , 5G.

tNTR0t)JICT10N. <c^ III. 19

et (le précaution. De là naquirent dans la Paleslino môme, après l'e\il de Babylone , et surtout après le tcnijisdes Machabées, plusieurs artifices dans l'explication du Vieux Testament, par lesquels il devint possible d'adoucir des passages qui choquaient, de combler des lacunes et d'introduire de nouvelles idées. Il se trouve des exemples de ce genre d'interprétation dans les écrits des rabbins , et même dans le Nouveau Testament (l); mais cette méthode, surtout relativement au contenu historique de l'Ancien Testament, ne fut appliquée pour la première fois dune manière conséquente que dans le lieu où la civilisation juive , par son contact avec la civilisation grecque, s'était dépassée elle-même de la manière la plus caractérisée , je veux parler d'Alexandrie. Après plusieurs précurseurs, ce fut particulièrement Philon qui développa la doctrine : que les Écritures sacrées renfermaient un sens vulgaire et un sens plus profond; de ces deux sens, il ne \oulait en aucune façon que le premier fùtsacrihé, mais li plupart du temps il les laissait subsister l'un à côté de l'autre. En plusieurs cas cependant, il mettait complètement de côté le sens littéral et la conception historique, et il prétendait ne conserver du récit que la représentation symbolique d'idées; c'était particulièrement lorsqu'il se trouvait, dans l'Ecriture sainîe, des traits qui semblaient être indignes Je Dieu, ou conduire au matérialisme et à l'anlhiopomorphisme (2). A cùlé

(1) Voyez Doepki-, Die ITenncneutik lettre , fc récit aurait de la rcsseiiihlaiice der neutestamenltic/ien SchriJ'tslelUr, S. avee des rayllies païens; il faut doue y 123 ff. iijoiitei- mic autre .signilicalion plm

(2) Voyez Gfra-rer, l'hilu uiiil die haute. Loin de la, le .sens littéral e^t alexandriiiisclic Tlfoscipltie , 1 Tli , S. ahsnhjiiieiit rejeté ; it on le voit aussiiôt 84 (f. , 95. Ualine, Gcschichtliclie Durs- si l'oii se donne la peine de lire jihi.s telluni^ d'T Juclisch - alexandriitischen loin , où il vsl dit : Comment en effet Religions-Philosophie , 1, S. 62 , C.3. admcltiait-on que de la cote d' Adciiii a Pliilun, .sur le récit mosaïque de la ete faite une Jemme ou , en général , un création de la feruine avec la c«*)te de homme.'' Leg. alltg., 1, cd. iMang., 1, l'homme, par exemple, dit positive- 8, 70. On ne peut méconnaître la méinLment :« Cela est une alléf^orio, To û-/)Tov altitude dans les nwin: C'est une pmif ln\ toÛtOv ii\/Oà>^:'ç tzx:. ■> .'V la vérité simplicité de croire que le monde a eie Hoffmann, S. 39, prétend que la phrase fuit en six jours, ru, ahsnhimfn! . d.:ns de Philon signifie seulement : Pris à la le temps.

(Je ce mode d'explication , qui , pour conserver la pureté du sens absolu, sacrifiait maintes fois la forme de la réalité historique, on ne vit pas se produire l'interprétation opposée, celle qui, comme dans Evhémère, conserve l'iiistoire, mais la rabaisse à une histoire humaine et vulgaire, il faut attribuer cette circonstance au point de vue surnaturel, auquel les Juifs se sont toujours tenus fermement attachés. Ce sont les chrétiens qui, pour la première fois, ont fait passer les livres de l'Ancien Testament sous l'explication d'Evhémère (1).

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