PRÊTRE DE SAINT-SULPICE ET AUTEUR DE LA VIE DE M. OLIER
Etienne-Michel Paillon naquit le 3 Janvier 1800, à Tarascon, ville de Provence où se conserve le tombeau de sainte Marthe. Ses parents étaient bons chrétiens, et dès l’enfance ils lui inspirèrent l’amour de la vertu. Vers l’âge de onze ans, il fut placé par son père au lycée d’Avignon pour y commencer l’étude de la langue latine. Il n’avait point alors en vue l’état ecclésiastique; cependant ses condisciples , frappés sans doute de sa régularité et de sa modestie, lui donnèrent l’honorable surnom d’abbé. Le jour de sa première communion, Dieu commença à lui révéler sa vocation, du moins il crut entendre intérieurement une voix qui lui disait : Tu seras prêtre ; mais cette impression ne tarda pas à s’effacer. Quant à sa première communion elle-même, il en conserva une si grande reconnaissance que jusqu’à la fin de sa vie il ne passa jamais à Avignon sans aller, pour en remercier Dieu, offrir le saint sacrifice dans l’église du lycée.
Il faisait sa quatrième quand les évènements de 1814 l’obligèrent de rentrer dans sa famille ; il y poursuivit ses études en suivant, comme externe, les cours du collège de Tarascon, qu’avait relevé un ancien doctrinaire, l’abbé Guérard. Il arriva à la fin de ses humanités sans
goût décidé pour aucune carrière. Le sous-préfet d’Arles, M. le comte de Barrême, qui l’affectionnait, tenta par deux fois de le faire entrer dans une école spéciale, où il pût cultiver les heureuses dispositions qu’il avait pour le dessin : il se prêta d’assez mauvaise grâce et par pure complaisance à cette démarche, qui n’aboutit pas. Il copiait un plan du département dans les bureaux de la sous-préfecture, quand, dans les derniers mois de 1817, les Missionnaires de France, sous la conduite du Père Rauzan, arrivèrent à Arles et y ouvrirent une mission qui eut un plein succès. Nous hésitons à compter parmi ses fruits le changement merveilleux qui s’opéra alors dans les dispositions de M. Faillon. Dieu, qui le destinait à devenir l’historien de M. Olier et son très-fidèle disciple, voulut en effet que, comme ce saint prêtre, il fût immédiatement redevable à la très-sainte Vierge de toutes les faveurs célestes qui devaient le sanctifier: « Je dois à cette divine Mère, dit-il plus » tard dans une circonstance mémorable, tout ce que » je suis dans l’ordre de ma sanctification, ou plutôt je » lui dois tout au spirituel et au temporel. Je serais » coupable de la plus noire ingratitude si je ne le con- » fessais à ses pieds; et je déclare que si j’ai un jour le » bonheur d’arriver au ciel, comme j’en ai la douce » espérance, ce sera à Elle, et à Elle seule, que j’en » serai redevable après Dieu. »
Ces paroles, comme l’indique expressément la note autographe à laquelle nous les empruntons, faisaient surtout allusion à la grâce insigne que M. Faillon reçut alors. Il assistait, le 21 novembre, fête de la Présentation, à une cérémonie solennelle que les missionnaires faisaient dans l’église de Saint-Trophime, lorsqu’il se passa en lui quelque chose d’extraordinaire. Il lui sembla que la Sainte-Vierge l’environnait d’une lumière éclatante, et il crut entendre intérieurement sa voix qui l’invitait à s’abandonner à Elle, lui promettant que désormais Elle serait tout pour lui, qu’Elle le conduirait où il devait aller, l’aiderait et l’assisterait même dans les moindres choses, pourvu qu’il fût fidèle à se confier
SUR M. FÀILLON.
en son secours. En ce moment il sentit son âme inondée de consolation, et, rentré chez lui, il ne put prendre ni nourriture ni sommeil. A dater de cet heureux jour, qu’il inscrivit dans son Calendrier spirituel avec ces mots sortis de son cœur : Eternelle reconnaissance, M. Paillon fut un homme nouveau. Il se levait de grand matin, priait longtemps, assistait à la messe tous les jours , et communiait très-souvent. Dès le premier dimanche de décembre, sa vocation à l’état ecclésiastique avait été décidée par le Père Rodet, un des missionnaires, et en attendant qu’il put entrer au séminaire, il se livrait à l’étude de la rhétorique, sans négliger le dessin et même la peinture, dont il prit alors quelques leçons. Sa conduite était si édifiante, que le curé de sa paroisse, selon l’usage alors reçu dans le diocèse, le désigna pour l’ordination de la Trinité, et il fut en effet tonsuré à Montpellier, le 19 mai 1818.
Le 16 octobre suivant, il entra au grand séminaire d’Aix et se mit sous la conduite du vénérable M. Dalga, qui eut toujours pour lui la plus tendre affection. Ce fut par le conseil de ce sage directeur, qu’après avoir étudié la philosophie et suivi pendant deux ans les cours de théologie à Aix, il se détermina, en 1821, étant déjà sous-diacre, à aller terminer ses études ecclésiastiques au séminaire de Saint-Sulpice. «En y entrant, je fus ravi, » disait-il plus tard, de voir la grande dévotion envers » Marie dont on fait profession dans cette maison, et sur- » tout la solennité et la piété avec lesquelles on y célé- » bre la fête de la Présentation.» Le cours élémentaire de théologie terminé, il suivit pendant un an ou deux les leçons de M. Carrière et ht sous cet habile maître de nouveaux progrès dans la théologie. Il était dès lors chargé d’un catéchisme à la paroisse de Saint-Sulpice, et ce ministère, qui lui demeura toujours cher, servait d’aliment à l’activité de son zèle et de sa piété. Les succès qu’il y eut le firent nommer, en dernier lieu, chef du catéchisme de persévérance pour les filles, ce qui, alors comme aujourd’hui, était la fonction la plus importante des catéchistes de Saint-Sulpice. « Dans cet
» admirable catéchisme, dit un éloquent Prélat qui y » travaillait avec lui, on comptait quatre ou cinq cents » jeunes personnes de toute condition qui persévéraient » à y revenir après leur première communion pour » s’instruire plus à fond de notre sainte religion, pen- » dant deux, trois, quatre, huit et dix ans, et même » généralement jusqu’à l’époque où elles entraient dans » le monde et se mariaient, ou le quittaient pour se » faire religieuses (1). » Par son zèle et son activité industrieuse, M. Faillon se montra digne de succéder aux ecclésiastiques de mérite qui l’avaient précédé dans cette place.
Ordonné diacre vers la fin de 1822, il fut appelé à recevoir la prêtrise la veille de la Trinité, en 1824 ; mais les grandes occupations que lui donnait le catéchisme de première communion des garçons dont il était chargé, quoique chef de celui de persévérance des filles, lui tirent désirer un ajournement : « L’Ordination étant » une circonstance qui ne se présente qu’une fois dans » la vie, écrivait-il à sa mère, j’aime mieux attendre et » m’y disposer comme il faut.» Il fut ordonné par Monseigneur de Quélen, le samedi des Quatre-Temps de septembre, et le lendemain il célébra sa première messe dans cette chapelle des Allemands si aimée et si souvent le théâtre de son zèle. Toutes les associées du catéchisme de persévérance s’y trouvèrent réunies pour recevoir sa première bénédiction et se nourrir du pain des Anges que sa parole avait consacré. Ce fut pour lui une touchante cérémonie; mais dès qu’elle fut achevée, il se retira à Issy pour y méditer à loisir sur les grandes merveilles qui venaient de s’accomplir en lui. « Aujour- » d’hui, écrivait-il à sa mère, j’ai paru pour la pre- » mière fois dans l’église revêtu des ornements sacer- » dotaux, et je me suis dit à moi-même : me voilà » maintenant établi pour le salut ou pour la ruine des » âmes qui me seront confiées. Ne pensez pas toutefois
(I) L’OEuvre par excellence, etc., par Monseigneur Dupanloup, p. 591.
SUR M. FAILLON
» que ces réflexions portent l’abattement dans mon » âme ; c’est en les faisant que j’ai reçu l’imposition des » mains et Fonction sacerdotale qui consacre les prêtres : » je m’en suis nourri tout le temps de cette redoutable » cérémonie, afin de ne jamais les oublier; et, en rani- » niant mon ardeur, elles n’ont servi qu’à fortifier ma » confiance en Dieu. »
En ce moment, M. Faillon n'était pas encore fixé sur son avenir: un instant il avait pensé à la Société naissante de Saint-Hyacinthe destinée par Monseigneur de Quélen, son fondateur, à former des prédicateurs pour le diocèse de Paris ; de nouvelles réflexions lui firent demander d’être admis dans la Compagnie de Saint-Sulpice, et le 16 février 1826, M. Duclaux l’envoya à la Solitude d’Issy pour y faire son noviciat. M. Mollevaut, dont les vertus ont brillé d’un si vif éclat, et dont le nom sera longtemps vénéré à Saint-Sulpice, dirigeait celte fervente communauté. Malgré son ardeur pour l’étude et son goût pour les œuvres de zèle, particulièrement pour la prédication, il se trouva heureux dans ce lieu de recueillement et de prière, et de bon cœur il répétait les paroles qu’il avait lues sur la porte d’entrée: Mihi solitudo paradisus. La célébration des saints mystères, en particulier, était pour son âme une source abondante de consolations. « Qu’il est bon, disait-il à sa » mère, de se nourrir tous les jours des saints mystères ! » Comme toutes les choses du monde sont sans goût » lorsqu’on descend de l’autel ! »
Aux vacances de 1826, M. Faillon fut chargé d’une classe de dogme au séminaire de Lyon. Il eut d’abord à enseigner le traité de l’Eglise qui, en ce moment, faisait naître une difficulté spéciale par suite des ordres qu’avait donnés le gouvernement : «Tous mes élèves savent, » écrivait-il plus tard au cardinal Fornary, que l’en- » seignement des quatre articles , d’après notre mé- » thode, m’a servi d’occasion pour leur montrer plus à » découvert les fondements de la plénitude de puis- » sance du souverain Pontife. » Dès son début dans le professorat, M. Faillon montra cette force d’application
qui lui permettait de travailler presque sans relâche, et toujours la plume à la main : «Voilà trois mois, disait- » il un jour, que je parcours dix volumes, et j’en ai » déjà fait quatre mille extraits.» A l’ardeur pour les recherches il joignait le talent de les classer dans son esprit et de se les rappeler au besoin. De là cette abondance de citations qui rendaient ses classes si- solides et ses conversations si agréables. De là encore l’estime que lui témoignaient ses élèves. Sa maturité comme directeur n’était pas moins remarquable et n’inspirait pas une moindre confiance.
Malgré l’occupation que lui donnaient la préparation de sa classe et la direction d’environ quarante séminaristes, il trouva le moyen de commencer à Lyon un autre genre d’apostolat pour lequel la Providence semble l’avoir spécialement choisi. C’est à Lyon qu’il écrivit ses premiers ouvrages. Nous n’en parlerons pas en détail dans cette notice, nous le ferons dans un travail plus étendu où il sera permis de retracer, avec les développements convenables, les actions et les vertus de ce saint prêtre, et de donner sur ses nombreux et importants écrits tous les renseignements qu’on peut souhaiter. Nous nous bornerons ici à le faire connaître comme auteur de la Vie de M. Olier, ne mentionnant ses autres ouvrages qu’autant qu’ils ont quelque rapport avec celuilà. M. Paillon a été jugé depuis longtemps comme hagiographe et comme antiquaire ; on a dit de lui qu’il avait la patience et l’érudition d’un Bénédictin. Ce n’est pas trop dire : on peut même ajouter qu’il a fait des œuvres de Bénédictin sans aucun des secours qui ne manquent jamais au Bénédictin. Les secrétaires, copistes, collaborateurs subalternes, correspondants, etc., ont fait défaut, du moins ordinairement , au laborieux Sulpicien. 11 a fait lui-même toutes ses recherches et n’a jamais eu de secrétaire ni de collaborateur. Ses premiers travaux eurent pour objet M. d’Ifurlevent, M. Démia et M. de Lantages liés tous les trois par le cœur au fondateur de Saint-Sulpice. « Je crois, disait-il en » 1838, que Dieu m’avait préparé de longue main à faire
SUR M. FAILL0N.
» la Vie de M. Olier, et que tout ce que j’ai fait jusqu’à » présent n’a été qu’une préparation à cela. J’avoue que » sans ces travaux analogues que j’ai eu occasion de » faire jusqu’ici, cette Vie passerait mes forces et mon » courage, au lieu qu’elle est pour moi une occupation » aussi agréable qu’édifiante. »
Il avait passé quatre ans à Lyon lorsqu’aux vacances de 1829, M. Garnier l’appela à Paris et lui confia avec une chaire de dogme au séminaire de Saint-Sulpice, la direction des catéchismes de la paroisse. Avant d’entrer dans ces nouvelles fonctions, il voulut aller visi ter Notre- Dame de Chartres, et ce pèlerinage qu’il fit à pied, le remplit de ferveur et de consolation. Il s’y était proposé, entre autres fins, d’obtenir d’abondantes bénédictions pour ceux avec qui il aurait des rapports dans l’œuvre des catéchismes (1); il en rapporta en outre un vif attrait pour la lecture des écrits de M. Olier et un grand désir de marcher sur les traces de ce saint prêtre. Malgré ses nombreuses occupations il trouva le moyen de suffire à tout. Il avait déjà l’habitude, qu’il a conservée toute sa vie, de se lever chaque jour à quatre heures et de ne lire aucun journal; cette économie de temps, jointe à son infatigable application, lui permit encore, dans les premières années de son séjour à Paris, de composer plusieurs ouvrages en faveur de l’œuvre des catéchismes de Saint-Sulpice. Il les fit pendant que la capitale était livrée aux agitations de 1830 ou aux frayeurs que le choléra y répandit en 1832. La paix inaltérable dont il jouissait le mettait en état de travailler partout. « Je vous » prie de croire, disait-il à ses parents, en ces pénibles » circonstances, que je suis fort calme et fort joyeux au » fond de mon âme. J’abandonne toutes choses entre les » mains de la Sainte-Vierge. Ma grande joie est de sa- •» voir que je suis à Dieu et que personne ne peut me » soustraire à son aimable empire. »
Nous ne dirons rien du ministère de charité qu’il remplit en 1832 auprès des cholériques, ni du cours de
(1) Vit de Mademoiselle Momper, t. 1, p. 192.
patristique dont il fut chargé en 1833, au séminaire de Saint-Sulpice, ni enfin d’un nouvel ouvrage qu’il publia en 1835 sous le titre de Monuments de l’ église de Sainte-Marthe à Tarascon. Il corrigeait les épreuves de ce livre lorsqu’il commença à faire des recherches sur la Vie de M. Olier. En lui confiant ce travail, M. Garnier ne se proposait d’abord que de faire réimprimer, avec quelques additions, la Vie composée parM. Nagot ; mais, dans les mains de M. Faillon, la nouvelle édition devint une nouvelle Yie beaucoup plus édifiante et plus riche en faits que la première, il entreprit ce travail avec l’amour d’un fils, et s’y appliqua, durant cinq ans, avec un zèle et une patience infatigables. La Vie donnée par M. Nagot était tirée, en grande partie, de celle que M. de Brelonvilliers avait laissée manuscrite; on y trouvait aussi les principaux faits conservés par MM. Baudrand et Grandet. Tout cela, selon le goût d’une époque qui n’aimait pas les citations, avait été fondu et rajeuni dans une narration qui ne manquait ni de grâce ni de chaleur. Sans méconnaître le mérite de ce travail, et tout en formant le dessein de lui emprunter plusieurs passages qui reproduisaient bien les sources, M. Faillon résolut de recourir immédiatement aux pièces originales. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les citations sans nombre qui couvrent les marges de son livre, pour se faire une idée de la diligence avec laquelle il recueillit ses matériaux. <l Rien ne lui coûtait pour cela, dit un » ecclésiastique qui l’aida quelquefois dans ses reclier- » ches : un jour, après un léger déjeûner au séminaire, » il m’emmena avec lui à Versailles pour explorer les » archives de la Marine et voir s’il ne s’y trouvait rien » sur la colonie de Ville-Marie. Nous y passâmes toute » la journée , et nous ne revînmes que le soir sans » avoir rien mangé et rien trouvé. M. Faillon ôtait » néamoins très-content de son expédition. Au moins, » disait-il, je suis assuré de ne laisser derrière moi » aucun document important (1). » Que de courses
(1) Souvenirs de M. de Ch.
SUR M. FAILL0N.
semblables, que de séances longues et fatigantes dans les bibliothèques publiques, aux archives de la nation, au dépôt de la Marine et des Colonies, et partout enfin où il espérait trouver quelque détail sur les personnes et les choses dont il voulait parler! Disons en passant que son air plein de candeur, de modestie et d’affabilité, disposait les esprits en sa faveur, et qu’il a trouvé généralement auprès des fonctionnaires préposés à la surveillance des bibliothèques, archives et dépôts, une obligeance qui facilitait beaucoup son travail et dont il est demeuré très-reconnaissant. Mais ce serait s’écarter tout-à-fait de ses propres sentiments que d’attribuer à la bienveillance des hommes ou à sa sagacité personnelle les heureuses découvertes dont, plus d’une fois, ses recherches ont été récompensées. Quand on le félicitait à ce sujet, il ne manquait pas de répondre que c’était Dieu, l’ami des pauvres et des misérables, qui, voyant sa détresse, lui faisait trouver les choses, juste au moment où il en avait besoin. C’est bien ainsi, en effet, qu’il trouva les Mémoires de M. du Ferri er où il a puisé tant d’utiles renseignements. Il ne soupçonnait même pas leur existence, et l’eût-il connue, jamais l’idée ne lui serait venue de les chercher dans la section du droit canonique où ils se trouvent classés. Aussi leur découverte inattendue lui parut-elle d’abord un rêve, lien fut d’autant plus reconnaissant envers Dieu, que, sur le désir de M. Garnier, qui voyait avec quelque peine ses fréquentes sorties du séminaire, il devait terminer ce jour-là les recherches que depuis longtemps déjà il faisait dans les bibliothèques. La découverte des Mémoires de M. Baudrand ne lui parut pas moins providentielle. Il les croyait perdus sans retour, quand on les lui présenta à la Bibliothèque nationale, où un chiffonnier les avait portés depuis quelques mois seulement. Son grand esprit de foi lui fit voir dans ces heureuses rencontres un nouveau motif de s’appliquer avec ardeur à un travail dont il semblait que Dieu favorisât sensiblement le dessein. Au printemps de 1837, il se retira au séminaire d’Issy, pour y commencer plus à loisir la dis-
position des matériaux qu’il avait recueillis. Deux ou trois fois la semaine, il passait quelques heures au séminaire de Saint-Sulpice pour faire sa classe et voir ses pénitents : le reste de ses longues journées était donné tout entier, après le devoir de la prière, à l’étude attentive de ses manuscrits et au classement des extraits nombreux et variés qu’il y avait accumulés. Ce travail le remplissait de lumières et de consolation ; au contact de M. Olier, dont il lut alors tous les écrits, il fit de nouveaux progrès dans la perfection et s’éleva rapidement à ce haut degré de sainteté qui est nécessaire pour écrire la Vie d’un saint. Pendant les vacances suivantes, M. Mollevaut ayant été déchargé de la supériorité de la Solitude, M. Caduc occupa sa place et M. Faillon lui fut donné pour l’aider dans cet emploi. On eût difficilement trouvé quelqu’un plus rempli de l’esprit du fondateur et plus en état de former les novices de la Compagnie. Bientôt se montrèrent aux regards de tous, les trésors de doctrine, de bons conseils et de saintes conversations qu’il avait puisés dans l’étude de M. Olier. Partout il parlait de ce saint prêtre, rappelant ses exemples, développant ses maximes, invoquant son autorité, citant ses paroles, conseillant de recourir à lui et de l’invoquer avec confiance, comme tant de vertueux prêtres de la Compagnie et saint Vincent de Paul lui-même l’avaient autrefois pratiqué. Il avait un talent merveilleux pour intéresser dans les récréations ; on ne se lassait jamais de l’entendre, tant il racontait agréablement les choses instructives et édifiantes dont sa mémoire était pleine. Du reste, sa vue seule donnait de la joie : « Quel homme » du ciel que M. Faillon, disait un de ses disciples ! je » ne pense pas qu’il y ait sur la terre un homme plus » aimable : Quand j’ai le front ridé, je vais frapper à sa » porte. Il me suffit de voir cette figure sur laquelle » rayonne le bonheur des anges, et la paix se fait en » moi. »
M. Faillon n’avança pas beaucoup son travail sur M. Olier pendant les neuf ou dix mois que durèrent les exercices de la communauté ; mais aux vacances, étant
SUR M. FAILLON
allé dans un séminaire de province pour y être moins dérangé, il en rapporta les deux premières parties à peu près terminées. En revenant à la Solitude, il passa à Chartres pour y faire hommage de son travail à Marie, de qui seule il attendait tout le succès. « Je suis étonné, » dit-il dans une de ses lettres, de voir les soins de » notre sainte Mère dans le travail que je fais. Souvent » ce ne sont que des riens, de petits morceaux pris de x> droite et de gauche, et puis tout cela s’adapte, s’unit, » et je suis surpris toujours davantage. Je ne sais que » penser des desseins de Dieu qui a voulu tirer tout cela » de la poussière, je dirais presque de la confusion, du » chaos et du néant. » Il était surtout consolé par les bons effets que la lecture de son manuscrit commençait à produire. «Je vois par là, écrivait-il, que la sainte » Vierge veut faire connaître et aimer M. Olier, pour » attirer par lui les cœurs à Elle, et pour les donner » Elle-même à Notre-Seigneur : fiat, fiat. » Tout le monde, au séminaire de Saint-Sulpice, où la première partie était lue en manuscrit à la communauté, ne partagea pas d’abord la satisfaction de l’auteur. Il est curieux aujourd’hui de voir les jugements divers portés alors sur ce livre qui depuis a été reçu avec tant de faveur dans la Compagnie de Saint-Sulpice, dans le clergé et même parmi les gens du monde. On en voit quelque chose dans une lettre de M. Faillon. « Il s’en faut bien » que je sois découragé, disait-il à un confrère qui l’en- » gageait à continuer malgré les critiques. Le bon et » saint M. Mollevaut n’aime pas cette nouvelle Vie, » qu’on lit à Paris. Il voulait qu’on se contenlât de par- » 1er des vertus de M. Olier, et qu’on fît venir sous » divers chefs les principaux traits de sa vie. Il dit que » toutes ces histoires sont des longueurs. M. Galais se » fâche presque contre lui; M. Carrière est un peu de » l’avis de M. Mollevaut; M. Garnier goûte au contraire » ces détails ; M. Gosselin ne veut pas qu’on les retran- » che. Au reste, ces Messieurs ne sont pas encore assez s avancés pour en juger. Ils en sont encore à Vaugi- » rard, à cause des prédications de nos séminaristes qui
là
» coupent tellement cette lecture, qu’il est, .j’en con- » viens, fort aisé de n’en pas voir le fil. Mais que l’on » dût retrancher de cette Vie les rapports avec le P. de » Condren, ce serait, à mon avis, la mutiler pour la » rendre plus belle. » S’il y avait de l’exagération dans les critiques, il y avait aussi du vrai, et M. Faillon le reconnut volontiers en modifiant le litre et le plan de son premier travail. « J’espère avoir terminé les Mé- » moires sur la Vie de M. Olier au mois de mai, écrivait- » il en février 1839 ; la Vie que je commencerai alors » sera un abrégé de ces Mémoires. » Dans ce nouveau travail il sut conserver presqu’entièrement la matière du premier, au moyen de notes où il fit entrer, après chaque livre, mille traits intéressants qui, dans le texte, étaient un hors d’œuvre.
Sa correspondance nous apprend que la troisième partie lui offrit des difficultés spéciales. Il fut obligé de la refaire plusieurs fois. L’ouvrage allait être mis sous presse quand il écrivait à un de ses amis : « La Iroisiè- » me partie a besoin d’être cassée et reconstruite à frais » nouveaux. J’ai besoin de vos prières pour cela. Je » vois bien que c’est la très-sainte Vierge seule qui peut » y mettre la main. Je suis, je l’avoue, plus incapable » qu’au commencement : mais c’est le cas de dire : tem- » pus faciendi, Domina, tempus faciendi. Il faut non- » seulement que cette sainte Mère fournisse les maté- » riaux, mais qu’elle prenne la peine de les classer, afin » que ce soit per Ipsam, cum Ipsa et in Ipsa que tout » cela se fasse : et plût à Dieu que je pusse dire, quand » tout sera terminé: Sine Ipsa factum, est nihil quod » factum est. » Il fut fait à ce dévot serviteur de Marie selon la vivacité et la simplicité de sa confiance : il acheva très-aisément celte troisième partie, et l’impression de l’ouvrage n’éprouva aucun retard.
Autant il avait été fidèle à implorer le secours de la Mère de Dieu pendant le travail, autant après, il fut empressé à lui témoigner sa reconnaissance. Dès que la première fouille eut été imprimée, il la lui fit offrir dans plusieurs de ses sanctuaires comme prémices du tout ;
SUR M. FAILLON
et quand arriva le 21 novembre 184 0, il lui fit hommage de l’ouvrage entier, non-seulement par la belle dédicace qu’il mit en tête du premier volume, mais encore en faisant célébrer le saint sacrifice de la messe dans cinq églises spécialement chères à M. Olier : à Notre-Dame de Lorette, en Italie, à Notre-Dame de Chartres, à Notre-Dame de Paris, à Notre-Dame du Puy et à Notre- Dame de Liesse. Dans cette circonstance, il n’oublia pas l’église de Saint-Trophime d’Arles. Déjà, pendant les vacances de 1839, il y était allé lui-même offrir le livre en manuscrit à sa divine Bienfaitrice : le 21 novembre 1840, sa mère s’y rendit en son nom et y communia dans ses pieuses intentions.
La très-sainte Vierge daigna bénir un ouvrage qui lui avait été si souvent et si cordialement offert. Les prêtres de Saint-Sulpice, à qui il était particulièrement destiné, en furent très-édifiés et consolés. Tous, après l’avoir lu, disaient avec le vénérable M. Garnier : M. Faillon nous a fait connaître notre Père. Le public religieux ne lui fit pas moins bon accueil. Plusieurs journaux et revues de la capitale en rendirent compte et furent unanimes pour louer l’abondance des documents, le choix des matériaux et l’intérêt de la narration. « C’est un des carac - » tères de la nouvelle Vie, disait M. Picot, d’être à la » fois un curieux ouvrage historique et un bon livre de » piété. En tout, l’estimable et modeste auteur à qui » on doit ce beau travail, y a fait preuve d’une exacti- » tude, d’un discernement, d’une érudition et d’une » piété qui doivent lui concilier l’estime et la reconnais- » sance du public religieux (1). » Un grand nombre de prêtres, des évêques, des cardinaux, et même quelques laïques distingués, félicitèrent le modeste écrivain. « La Vie de M. Olier, lui écrivait le cardinal Wiseman, » est un livre qu’on ne peut lire trop souvent et qu’on » relit toujours avec un nouveau profit. Agréez donc » l’assurance de ma bien vive reconnaissance pour le » très-grand service que vous avez rendu au clergé et à
(1) Ami de la Religion, n° 3436, 3465.
» l’Eglise par voire précieux travail. » M. Faillon n’admirait pas moins que les autres les trésors réunis dans cet ouvrage, mais il était bien loin de s’en attribuer le mérite. « Cette Vie, écrivait-il, maintenant que je la » revois à loisir, me paraît à moi-même un événement ». incroyable: j’en suis tout surpris, même à présent. » Dieu soit béni, qui fait tout comme bon lui semble » et dans les moments que sa Providence a marqués. »
En faisant ce grand travail sur le fondateur de Saint- Sulpice, M. Faillon avait écrit surtout pour les ecclésiastiques, mais il ne tarda pas de mettre son livre à la portée des autres classes de lecteurs, au moyen d’une édition abrégée qui , par des extraits bien choisis, présentait d’une manière plus rapide la suite des desseins de Dieu sur M. Olier et l’histoire de ses travaux (1).
Il n’est pas de notre sujet d’indiquer, ou du moins de faire connaître en détail, les nombreux ouvrages que M. Faillon composa dans la suite. Notons seulement que son inclination vers M. Olier était si grande qu’il semblait se faire violence quand il devait s’appliquer à autre chose. L’assemblée de la Compagnie, l’ayant choisi pour occuper une place parmi les assistants, exprima le désir qu’il écrivît la vie de M. Emery. Il se mit à l’œuvre et recueillit les riches matériaux sur lesquels travailla plus tard M. Gosselin. Quant à lui, son cœur allait encore à M. Olier : « Il y a bientôt dix-huit ans, disait-il en » 1847, que je nourris toujours en moi-même le désir » de travailler sur les manuscrits de M. Olier : mais il » paraît queNotre-Seigneur veut que ce désir soit purifié » par l’attente. » Les Monuments inédits sur sainte Madeleine, qui lui ont demandé cinq ans entiers d’un travail opiniâtre, il ne les entreprit, comme nous l’apprend une de ses lettres, qu’en vue de M. Olier : « Je » m’occupe dans ce moment, écrivait-il en 1842, d’un » petit travail sur sainte Madeleine qui sera court, mais » tout-à-fait conforme aux vues de M. Olier. S’il vivait,
(1) Avertissement de l’éditeur de 1843, p. vin.
SUR M. FAILLON
» il m’y engagerait le premier, et d’ailleurs dans un » mois j’espère être sorti de cette digression qui, du » reste, n’en est pas une, car j’aurais à justifier M. Olier v dans le cours de ses ouvrages, si je ne faisais main- » tenant ce travail. »
En 1849, M. de Courson le chargea de visiter les établissements que le séminaire de Saint-Sulpice possède aux Etats-Unis d’Amérique et en Canada. M. Carrière lui confia la même mission en 1855 et en 1857, etmême, à raison de sa santé qui se trouvait bien du climat de Montréal, l’autorisa à y faire un séjour de plusieurs années. Il en profita pour développer de plus en plus parmi les membres de la Compagnie qui travaillent dans ce pays lointain, l’esprit de M. Olier et l’amour des règles qu’il a données à ses enfants. Il entreprit aussi de faire l’histoire de la colonie de Ville-Marie, qui honore le fondateur de Saint-Sulpice comme un de ses principaux bienfaiteurs ; et ce travail, qui l’occupa longtemps, lui a surtout mérité la reconnaissance des trois anciennes communautés religieuses de Montréal dont il a, dans des Mémoires particuliers, fait connaître les vénérables fondatrices.
Quoique nommé en 1864 procureur général de la Compagnie près du Saint-Siège, M. Faillon ne passa pas entièrement à Rome les six dernières années de sa vie. L’état de sa santé, qui s’altérait de plus en plus .depuis son retour du Canada, l’obligea souvent de rentrer en France et l’y retint assez longtemps. En 1867, il s’y occupa surtout de la cause de M. Olier, dont son beau travail sur le servitêur de Dieu, avait fait désirer l’introduction, et dont il avait été nommé postulateur. A peine sorti des procédures qui eurent lieu à Paris pour cette affaire, il fut averti, au moment où il y pensait le moins, de l’existence des écrits de Marie Rousseau, qu’il croyait perdus depuis longtemps. C’était une mine précieuse, mais difficile à exploiter. La collection était considérable, l’écriture mauvaise , le style obscur, l’ordre faisait défaut partout, la pieuse veuve écrivant par le commandement de son directeur toutes les vues que Dieu lui donnait,
sans se mettre en peine de faire line composition méthodique, claire et bien digérée. Toutes ces difficultés n’effrayèrent pas M. Faillon; la plume à la main, il lut d’un bouL à l’autre cette longue série de cahiers, dans lesquels il trouva sur les premiers temps de la Compagnie d’intéressants détails qu’il ne connaissait pas encore. Il les lit entrer dans la nouvelle édition de la Vie de M. Olier qu’il commençait à préparer et qu’il enrichit également de plusieurs passages empruntés aux écrits du serviteur de Dieu. Enfin, prévoyant bien que c’était le dernier perfectionnement qu’il lui serait donné d’apporter à cet ouvrage, il s’efforça de ne rien omettre de ce qui concernait le fondateur de Saint-Sulpice et l’œuvre qu’il avait plu à Dieu de lui confier. Dans ce dessein, il s’étendit davantage sur le séminaire de Saint- Sulpice et sur les établissements du même genre commencés dans les provinces par les disciples de M. Olier. Grâces à ses laborieuses recherches, ce livre offrira désormais sur l’histoire des séminaires en France une étude approfondie qui fait bien connaître l’origine de ces maisons.
Depuis longtemps la pensée de la mort était familière à M. Faillon. « Demandez pour moi la grâce d’une » sainte mort, » disait-il fréquemment à ses confrères, et aux personnes de sa connaissance. « Jamais, ajou- » tait-il quelquefois, je n’avais récité avec tant de bon- » heur qu’à présent le dernier article du symbole : Et » vitam venturi sœculi. C’est la conclusion de tout le » reste ; demandez à Notre-Seigneur que j’y arrive heu- » reusement en faisant tous les jours’ sa sainte volonté.» Dieu allait combler les vœux de son fidèle serviteur.
La nouvelle édition de la Vie de M. Olier était terminée ; on avait môme commencé l’impression, quand les évènements de la guerre rendirent impossible les rapports de Paris avec la province. L’approche des Allemands ne lui lit rien perdre de sa paix et de sa sérénité ordinaires. « Ils ne nous ôteront pas Jésus-Christ, » disait-il ordinairement à ceux qui lui exprimaient quelque crainte. Dans les premiers jours d’octobre, il se
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sentit atteint d’un érésypèle qui plusieurs fois déjà l’avait fait souffrir. Cela n’effraya personne ; on espérait que le mal serait sans gravité. Cependant, le malade fit mettre en ordre tous ses papiers, particulièrement ceux qui intéressaient la nouvelle édition de la Yie de M. Olier dont il s’occupa tant que son esprit fut capable d’application. C’est de son lit de mort qu’il dicta une dernière note relative à cet ouvrage et indiqua l’épigraphe qu’il désirait placer au frontispice. Il reçut le saint Viatique et l’Extrême-onction le 1 7 octobre, communia encore le 19, fête de l’Intérieur de la très-sainte Vierge, et le 23, qui était un dimanche. Dans ces derniers moments, il fut un sujet d’édification et de consolation pour tous ceux qui le visitaient. Plein de reconnaissance pour les bienfaits de Dieu et la protection de Marie, il témoignait, en particulier, le prix qu’il attachait à la grâce de sa vocation, disant à ses confrères qu’il remerciait la bonté divine, 1° d’avoir été appelé à la compagnie, 2° de ne s’en être jamais désaffectionné , 3° de n’en avoir pas été exclu par les supérieurs, 4° enfin d’y avoir été presque toujours occupé de la Vie et des écrits de M. Olier. Le 23 octobre, vers les 3 heures du matin, il rendit sa belle âme à Dieu, pendant qu’un de ses confrères récitait près de lui les prières de l’Eglise. Il était dans sa 71e année. Son corps, déposé provisoirement dans les caveaux de l’église de Saint-Sulpice, fut, après le siège, transporté à lssy et inhumé dans le cimetière attenant à la chapelle de Notre-Dame de Lorette.