PRÉFACE, XI
voulait bien me fournir tous les renseignements qu'il possédait.
Je me mis en devoir de les compléter. A force de perquisitions dans les livres , les journaux, les collections d'autographes; à force de correspondances et de relations avec les personnes qui ont connu Madame de Kriîdener et dont plusieurs sont devenues pour moi des amis précieux , je me confirmai dans l'opinion que sa vie n'était point suflSsamment connue du public. Le plus fidèle et le plus distingué des biographes qui l'aient décrite en est lui-même convenu. M. Sainte-Beuve a mis la note que voici en tète du portrait de Madame de Kriîdener. *
c( Comme biographie , ce simple pastel, dans » lequel on s'est attaché à l'esprit et à la » physionomie , plus encore qu'aux faits , laisse » sans doute à désirer : un de nos amis , M.
» Charles Eynard , à qui l'on doit déjà une vie » du célèbre médecin Tissot , prépare depuis
* Portraits de femmes , édition Charpentier 1844.
XIl PUÉFÂGE.
» long-temps une biographie complète de Ma- » dame de Krîîdener. Renseignements intimes , )9 lettres originales^ rien ne lui aura manqué , » surtout pour la portion religieuse ; nous hâ- » tons de nos vœux cette publication. »
C'est, en effet , la portion religieuse de la vie de Madame de Krïidener, qui, jusqu'ici a été la moins comprise , mais c'est précisément aussi pour la bien connaître que j'ai dû m'enquérir, avec le plus grand soin , de ce qu'avait été sa vie mondaine.
Je l'ai d'abord peinte légère , distraite , entraînée par les plaisirs , attentive par moments à sa grande et véritable destination , détournée de nouveau , relevée dans ses chutes , corrigée dans ses écarts , soudainement éclairée par un effet de la grâce. Dès-lors elle s'efforce de marcher au but de la vocation céleste ; mais les souvenirs d'un monde qu'elle a trop aimé , les séductions de la vanité , les pièges de l'orgueil , les dangers de la bonne et de la mauvaise renommée ; les alternatives de la pauvreté et de la richesse , de la faveur et de la dis-
PRÉFACE. Xin
grâce f de la santé et de la maladie , sont an* tant d'occasions de reconnaître le grand travail opéré dans cette âme.
Du jour où elle a connu Dieu y Madame de Kriidener ne ferme les yeux ni sur les sources de bonheur qu'il a laissées ouvertes dans la vie humaine , ni sur les sources d'amertumes que le péché fait déborder à larges flots sur toutes les existences. Les unes lui mettent au cœur un cantique d'actions de grâces^ dont rien ne vient jamais étouffer l'harmonie , les autres font appel à sa compassion , et elle répond à cet appel; autant sa reconnaissance se plait à énumérer les bienfaits de l'Eternel^ autant elle s'empresse à faire le compte des misères qui l'entourent. La charité étend sa vue , donne de la profondeur à son regard. Elle voit partout la souffrance , suite du péché , elle la devine plus encore qu'elle ne l'aperçoit : compatissante pour le malheur qu'elle soutient par l'espérance y elle l'est aussi pour le bonheur dont elle pressent les mécomptes , et son infatigable ar« deur à soulager les maux de l'humanité ne
XIV PBËFÂGE.
conaatt point de limites. Par la force foute puissante de Dieu , elle accomplit de grandes choses, elle résiste à de rudes épreuves ; elle est réduite à de dures extrémités , mais elle remporte la couronne de justice. Elle a combattu le bon combat ; elle a gardé la foi.
C'est là ce qu'il faut raconter à la gloire de Celui qui a opéré ces merveilles dans le cœur d'une pauvre pécheresse.
On le comprend , la vérité doit être le premier et le seul mérite de ce travail. Je n'ai point voulu faire un panégyrique, et je ne propose point la vie de Madame de Krûdener à l'imitation des hommes. Notre modèle c'est Jésus-Christ , je n'en reconnais point d'autre ; mais je me réjouis de retrouver quelques traits de ce divin Modèle dans la vie que je vais raconter : toutefois^ l'erreur et la malveillance l'ont si souvent défigurée que j'ai été forcé , pour rétablir les faits, d'entrer, plus d'une fois, dans des détails qui ne sont point à sa louange. Pour avoir le droit de la défendre contre d'in- . justes attaques , j'ai été obligé de jeter la plus
PBÊFAGE. XT
grande lumière sur sa vie intime : je ne l'aurais point osé y si elle-même ne m'avait tracé la route.
Son amie Madame Armand , lui ayant exprimé l'admiration des personnes auxquelles elle avait communiqué ses lettres, Madame de Kriidener lui répondait :
c< Ma tendre amie, oubliez donc la créature, » ne m'aimez point , je vous en conjure , com- » me s'il y avait en moi quelque chose d'aimable. » Dites-vous souvent que ma vie ne fut qu'un » tissu d'horribles péchés ; que personne ne fut » plus favorisée; que personne ne fut plus indi- » gne : je vous demande expressément si vous » lisez ma lettre à vos amies de leur lire ce pas- » sage. N'écoutez point une vaine amitié; rendez » gloire et honneur à Celui à qui gloire appar- » tient. Il s'agit bien de ce que cette misérable » créature qui n'a mérité que d'être rejetée , » soit estimée , choyée et montrée agréable- » ment ! Non , mon amie , il s'agit de glorifier » Celui qui bâtit sur le néant et qui appelle les » plus indignes ; il s'agit de faire adorer ses