‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 77 sur 326 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

plus romain que jamais, et n'aspirant qu'à voir Rome encore. L'abbé Lacroix, qui s'y était fixé, lui en écrivait des lettres qui attisaient tous ses désirs : « Il y aura un an demain, 15 septembre, lui répondait-il, que nous étions tous deux debout au pied de la colonne Antonine et que nous nous disions adieu. Pourquoi me parlez-vous de vos délicieux voyages et pèlerinages en si bonne compagnie? Vous me faites venir l'eau à la bouche : Sorrente, Castel lamarre, Subiaco, Areze, ètes-vous fou de croire que cela m'est indifférent? J'en mourrai ici de regret... »

«27 lévrier 1833. J'ai peu l'espoir de vous revoir à Rome; je vous saluerai néanmoins dans quelques mois du haut des Alpes. Un séjour suivi à Rome me rendrait cependant si heureux; j'aime tant l'esprit de celte Eglise romaine, sa modération inflexible, sa sagesse supérieure et divine, sa haute impassibilité, sa protonde indifférence pour les choses vaines et retentissantes, son bon sens immuable... »

Ce salut du haut des Alpes, il le lui envoyait au mois de juillet suivant, pendant ses vacances, dans la lettre que voici :

« 22 juillet 1833. Que vous m'humiliez avec ce superbe calendrier romain, dont les jours ne suffisent pas aux immortels souvenirs, et qui sait mettre à chaque lettre une date touchante, sainte, glorieuse tour à tour... Et que devenez-vous, bon et cher ami? Venez-vous nous voir? Passez-vous les Alpes? Indiquez-moi ce passage, et j'y vole, à l'heure et au jour; car je vous déclare que je suis semblable à Taigle des montagnes, et que, depuis deux mois que j'habite ces hauts lieux, je transporte mon nid du fond des vallées aux sommets les plus sublimes, et d'une extrémité de l'horizon à l'autre.

» Je quitte aujourd'hui les bains de..., où je suis depuis quinze jours, et où il neige tous les matins, et me rabats sur Annecy, où je vais passer quelques semaines; de là, avec Boniver, nous allons à la Grande-Chartreuse; de là, avec Des Garets, nous revolons à Nolre-Dame-des- Ermites, dans la Suisse allemande; puis, à travers le Saint-Gothard, je tombe à Corne, à Milan, à Vérone, à

Venise, à Padoue, à Crémone, à Turin et à Rome, selon que Dieu voudra. A Rome ! quel bonheur d'y passer l'hiver et la semaine sainte !... Mais comment consentir à laisser là cette nombreuse et trop chère famille que Dieu m'a donnée à Paris?... »

Beaux rêves que tout cela? De grandes peines de cœur lui étaient réservées : et d'abord, dans l'espace de dix mois il avait perdu les deux hommes dont il avait été le plus aimé : M-r Borderies et le cardinal de Rohan.

Le coup que porta à M2r Borderies la révolution de 1830 hâta sans contredit sa lin Quoique prévue de loin par lui, comme de tous les esprits perspicaces, cette révolution, qui anéantissait toutes ses espérances, l'atteignit dans les plus intimes profondeurs de son âme; et bientôt les germes de la longue et douloureuse maladie qui devait l'emporter se développèrent. Sa lin fut admirable : il mourut en évêque et en saint. « Comme on voit quelquefois un flambeau prêt à s'éteindre jeter en mourant une lueur plus vive, Dieu permit ainsi que son àme, en ces derniers jours, eût aux yeux de tous ceux qui purent l'approcher un de ses épanouissements les plus beaux et les plus touchants : tout ce qu'il y avait dans cette belle àme de vertu vraie et profonde, de dignité sacerdotale, de douceur, d'humilité et de patience, de tendresse exquise, de piété, de foi ardente, de fort et ferme courage, apparut alors avec plus d'éclat que jamais1.» Quinze jours avant sa mort, l'abbé Dupanloup avait pu lui faire une dernière fois sa confession et avait été frappé de ce qu'il souffrait, et de sa force dans la souffrance, a. Je me souviens encore, at-il écrit, avec quel accent inexprimable il me dit : « Aimons Dieu, attachons-nous à lui, il n'y a que lui qui reste. » Et comme je m'apercevais bien de ses vives souffrances : (( Vous souffrez beaucoup ? » lui dis-je. « Dieu le veut, » me répondit-il2. Comme pour rendre plus amère encore l'amertume de cette perte Dieu ne permit pas que l'abbé Dupanloup se trouvât au lit de mort de celui dont il avait

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