Les sauvages
toujours se rendre compte à eux-mêmes. Presque tous sont doués d’une grande puissance d’observation; rien n’échappe à leur vue, et l’on peut dire que tout ce quhls ont vu reste gravé dans leur mémoire en caractères ineffaçables. Dans les immenses prairies, ils semblent reconnaître jusqu’au moindre accident de terrain; si on leur demande des informations, ils vous donnent des explications qu’un propriétaire peut à peine fournir sur son petit domaine; et après être entrés dans une minutie de détails, ils complètent votre étonnement en ajoutant: “Je ne connais pas beaucoup cet endroit-là, je n’y ai passé qu’une fois, il y a bien longtemps. ” TJn coup d’œil leur suffit pour reconnaître tous les chevaux d’une bande nombreuse qui ne leur appartient point, et, après un laps considérable de temps, ils se souviendront de ce qu’il peut y avoir de différence entre un animal de cette bande et un autre qu’ils auraient vu ou non (1). ”
Les métis sont sensibles, hospitaliers, généreux jusqu’à la prodigalité, patients dans les épreuves. “ Leur défaut le plus saillant est la facilité à se laisser aller à l’entraînement du plaisir. D’une nature vive, ardente, enjouée, il leur faut des satisfactions, et si une jouissance se présente, tout est sacrifié pour se la procurer. De là une perte considérable de temps, un oubli trop facile des devoirs les plus importants. De là une légèreté et une inconstance de caractère qui sembleraient l’indice naturel de vices plus considérables que ceux qui existent réellement. Cet amour du plaisir les conduit aussi trop souvent à l’ivrognerie (2). ”
Les Pays d’en haut renferment un certain nombre de tribus sauvages que Mgr Taché portait au nombre de vingt-deux et qu’il groupait en cinq familles, les Algonquins, les Assiniboines, les Piecïs-N oirs, les Montagnais et les Esquimaux (3).
(1) Esquisse., pp. 220-221.
(2) Esquisse . . . . , pp. 229-231.
(3) Voir V Esquisse de M/jr Taché sur le N. -Ouest de l’Amérique, ch. IV, § III, pp- 241-289. — Voir aussi une lettre très intéressante de Mgr Taché à sa mère, en 1847. — Collection de M. de la Broquerie-Taché. Une copie se trouve aux Archives de l’archevêché de Saint-Boniface.
1er Vol. — p. 40.
Type sauteux, païen, avec son plumet d’aigle.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
1° Les Algonquins des Pays d’en haut ont une grande affinité de langage avec les Algonquins du Canada; ils habitent à la Rivière-Rouge, au lac La Pluie, à la rivière du Cygne. On les trouve aussi en majorité dans le district de la Saskatchewan. Mgr Taché portait leur nombre à 30.000 environ.
Les Algonquins comprennent trois nations : les Sauteux , qui “ occupent une zone de 3 à 4 degrés de hauteur au nord du 49e parallèle et s’étendent depuis la limite occidentale du Canada jusqu’à la partie orientale du district de la Siskitchewan ” ; les Maskégons qui “ habitent au nord du terrain occupé par les Sauteux, jusque sur les bords de la baie d’Hudson;” les Cris qui demeurent entre les Maskégons et les Sauteux et s’étendent à l’ouest jusqu'auprès des Montagnes Rocheuses.
2° Les Assiniboines sont “ une branche de la redoutable race des Sioux ” qui habitent dans les Etats-Unis, “dont ils parlent la langue et avec lesquels ils sont cependant en guerre jusqu’à l’acharnement (1) ; ” ils habitent depuis la rivière Souris jus- , qu’au haut de la rivière Athabaska.
3° Les Pieds-Noirs, au nombre d’environ 6000, comprenant trois tribus : les Pieds-Noirs proprement dits, les Piéganes et les Gens du Sang. A ces trois tribus s’en est jointe une quatrième d’une autre origine, les Sarcis. Ils habitent à l’ouest des Cris. •
4° Les Montagnais ou Tchippeweyans qui n'ont que le nom de commun avec les Montagnais du Saguenay, au nombre d’environ 15000, sont les plus doux et les plus honnêtes sauvages du Nord-Ouest; nous les verrons convertis en grand nombre par le P. Taché et les autres missionnaires. Ils renferment un grand nombre de tribus, les Montagnais proprement dits, les Mangeurs de caribou, les Couteaux- J aunes, les Castors, les Mauvais-Mondes, les Sarcis, qui se sont détachés des Montagnais pour s’unir aux Pieds-Noirs, les Esclaves, les Peaux-de-lièvres, les Plats- Côtés-de-Chiens, les Tékenés, les Nahané, les Loucheux. Ils ha¬
ll) Esquive . , p. 261.
bitent les districts de la rivière aux Anglais, d’Athabaska et de la rivière MacKenzie.
5° Les Esquimaux , “ qui séjournent au milieu des glaciers éternels qui bordent l’océan Arctique, à la garde desquels la divine Providence semble les avoir préposés, peuple façonné pour ces affreuses régions qui à leur tour ne semblent faites que pour lui ( 1 ) . ”
“ La chasse et la pêche, à de très rares exceptions près, constituent l’unique ressource des sauvages, comme leur occupation exclusive. ”
“ Le sauvage est non seulement nomade, mais même errant et vagabond. Point de maison, en général pas même de demeure fixe; des tentes de peaux (loges), des cabanes d’écorce ou de branches d’arbres, voire même de neige et de glace, souvent la grande cabane du bon Dieu, qui n’a de dôme que la voûte étoilée ou nébuleuse: voilà l’habitation du sauvage (2).
Les sauvages voyagent beaucoup, mieux vaudrait dire, qu’ils voyagent constamment. Avant l’établissement des nombreux comptoirs qui couvrent aujourd’hui le pays, ils entreprenaient souvent des voyages de plus de mille lieues pour aller changer quelques fourrures avec les traiteurs européens et canadiens (3). Depuis que les comptoirs ont été multipliés, ils voyagent à peu près autant qu’auparavant.
Ces voyages se font à pied ou en canot d’écorce, quelquefois maintenant à cheval. Les chiens sont employés pour transporter les provisions et souvent les personnes.
“ Les sauvages ne sont pas riches ; assez souvent, la femme, sans être le moins du monde aidée de son mari, peut porter sur son dos tout l’avoir de la famille. Les trésors en espèces sont inconnus, puisque dans toute l’étendue du vicariat apostolique, à l’exception de la colonie de la Rivière-Bouge, l’argent n’a point cours. Des fourrures, des provisions, fruits de la chasse et
(1) Esquisse , p. 27!'.
(2) Ibid., p. 241.
(3) Ibid., p. 242.
1er Vol. — p. 42.
Le Bœuf-levé (Tatankanangé), chef sioux rie Qu'Appelle (Assa.), avec sa femme et son enfant.
ARCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACE
de la pêche, voilà seulement ce qui peut les enrichir. En échange, ils reçoivent quelques vêtements et quelques ustensiles de fabrique anglaise ou américaine, qui constituent tout leur avoir, en y ajoutant pour les sauvages des prairies quelques chevaux, et pour tous quelques chiens (1).
Les sauvages passent souvent de l'abondance à la plus extrême pauvreté. Ils sont quelquefois de longs mois dans la dernière misère. “ Des tribus entières sont habituellement dans un état de demi-jeûne et de souffrances journalières et toutes les tribus manquent dans un temps ou un autre des choses les plus essentielles à la vie; aussi, il est étonnant de voir jusqu'à quel point ces infortunés portent l’exercice de la privation. Etre trois ou quatre jours sans le moindre aliment leur paraît chose toute simple et naturelle. Très souvent ces privations se prolongent jusqu’à sept ou huit jours (2). ”
Les sauvages ont le teint cuivré, ce qui leur a valu le nom de Peaux-Rouges ; ils ont les pommettes des joues saillantes; ils ont peu ou point de barbe. “Leur taille est de beaucoup audessus de la moyenne, surtout si on la compare avec celle des habitants de l’Europe méridionale. Tous les saiwages que j’ai vus ont les yeux noirs, et cet organe, comme celui de l’ouïe, acquiert chez eux une puissance très grande par suite de l'exercice (3). ”
“ Le sauvage est un homme qui mange, boit, dort et marche : qui mange énormément quand il a de quoi satisfaire son appétit, tout comme il se passe de nourriture au besoin ; qui boit souvent avec excès surtout V eau-de-f eu . . . Il dort; il dort comme les autres paresseux, le jour, la nuit, quand il n’a rien qui l’occupe; puis aussi, il veille plus que qui que ce soit que je connaisse. Il marche, ce bipède aux jambes un peu croches, aux pieds tournés en dedans par habitude, et il marche comme un
(1) Esquisse...., p. 243.
(2) Ibid. , p. 243.
(3) Ibid , p. 245.
véritable chien de chasse. Il court même, et cela au point d’atteindre les cerfs dans les déserts et au milieu des forêts (1). ”
Les familles vivent en général dans la plus grande indépendance les unes à l’égard des autres, tantôt isolées, tantôt groupées en camps plus ou moins considérables. Les enfants sont dès le jeune âge, dans la plus grande liberté avec leurs parents Les tribus n'ont en général ni gouvernement, ni lois; cependant dans quelques-unes, particulièrement dans les plus guerrières, certains chefs prennent un ascendant d’ailleurs très variable selon leurs qualités et les circonstances.
Au point de vue des mœurs, il faut distinguer entre les sauvages des bois et les sauvages des prairies. “Les sauvages des prairies qui sont les Pieds-Noirs, les Assiniboines, les Cris et une grande partie des Sauteux, sont de la pire espèce, et je crois qu'il n’y a pas d’exagération à dire que c’est l’homme descendu au dernier degré de l’échelle humaine. Cet état de dégradation et de méchanceté vient de leur manière de vivre : ils sont ordinairement réunis en gros camps de 60 à 80 loges et souvent davantage, et mènent une vie errante et oisive à la suite des innombrables troupeaux de bisons qui leur donnent la nourriture et l’habillement. Quand on a sous les yeux la vie dégoûtante de ces sauvages, on comprend que le travail qui a été imposé à l’homme comme une pénitence après son péché, l’a été pour son bonheur plutôt que pour son malheur. . . Si les tribus des prairies sont devenues la sentine de tous les vices qui dégradent l’homme, si le vol, le meurtre et par-dessus tout une dissolution épouvantable, sont devenus une occupation journalière pour le grand nombre de ces barbares, c’est parce qu’un travail assidu leur est inconnu (2). ”
Les sauvages des bois, qui sont les Montagnais et une partie des Cris, des Maskégons et des Sauteux, “ ont une manière de vivre bien différente des précédents. La pauvreté des terres qu ils habitent les force à vivre éloignés les uns des autres et il
(1) Esquisse. , p. 246.
(2) M . Laflèche, Etat général des Missions de la Rivière-Rouge, 9 avril. 1855. — Archives de l’archevêché de Saint- Boniface.
1er Vol. — p. 41.