‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 3)Chapitre 11 sur 73 · Les métis · texte numérisé non relu

Les métis

ceux qui en parlent les langues ou que des circonstances particulières ont groupés auprès de ces derniers (1). "

En 1869, Mgr Taché portait à 4000 âmes au plus la population civilisée de tout le département du nord (2) ; lorsque le vénérable prélat s'y acheminait comme jeune missionnaire, elle était moindre encore.

Les métis y sont plus nombreux : à la date que nous venons de rappeler on en comptait 15000. Les métis sont ceux qui descendent à la fois des blancs venus dans l'Ouest et des sauvages indigènes. Comme les blancs eux-mêmes, " ils se partagent en deux groupes distincts qui sont connus, les uns sous le nom de métis français ou canadiens, et les autres sous le nom de 'métis anglais. Cette classification se fait surtout à raison de la langue parlée (8). " Les métis canadiens sont appelés souvent Bois Brûlés.

" Une petite colonie d'Iroquois est venue du Canada dans les Montagnes Rocheuses ; là, ils se sont alliés à des femmes de tribus indigènes, et, chose assez étrange, les enfants nés de ces alliances sont classés parmi nos métis " à raison de la foi catholique (4).

" Les métis sont une race de beaux hommes, grands, forts, bien

(1) Esquisse...... p. 220.

Le Dr Taché recueillit en 1876 les actesdenenf recensements faits dans la colonie d' Asslnihoïa, de 1831 à 1856, par le gouvernement de la colonie.

Le recensement de 1831 compte 2,390 habitants ou 460 familles, dont 262 catholique.-' et 198 protestantes ; 375 maisons, 265 étables,134 granges, 2,152 acres de terre en culture, 410 chevaux, 2,953 bêtes à cornes, 362 porcs, 187 charrues, 302 charrettes.

Le recensement de 1840 compte 4,704 habitants ou 805 familles, dont 448 catholiques et 257 protestantes, 673 maisons, 678 étables, 255 granges, 4,041 acres de terre, 1,292 chevaux, 5,915 bêtes à Gornes, 1,837 moutons, 2,149 porcs, 418 charrues, 1,381 charrettes.

Le recensetnent de 1847 compte 4,871 habitants ou 947 familles, dont 503 catholiques et 444 protestantes, 846 maisons, 2,137 étables, 351 granges, 5,380 acres cultivés, 2,369 chevaux, 6,227 bêtes à cornes, 4,223 moutons, 3,800 porcs, 466 charrues, 1,471 charrettes.

Dans ces recensements, la population blanche n'est pas séparée de la population métisse ou sauvage. — Voir le Métis, n? du 22 juin 1876.

(2) Ibidem.

ls)Jbid(m.

(4) Ibidem, p. 224.

Type métis : (Pascal Brelan) en costume de chef.

faits ; quoique en général ils aient le teint basané, cependant un très grand nombre sont bien blancs et ne portent aucune trace de provenance sauvage. Les métis sont intrépides et infatigables voyageurs; ils étonnent par leur force et leur agilité dans les voyages d'hiver; ils courent habituellement et paraissent rarement en éprouver même de la fatigue. Les voyages d'été, en barge surtout, exigent un redoublement de vigueur qui ne leur fait point défaut (!)• "

" Habitués à la chasse du bœuf sauvage, les métis forment la cavalerie la plus adroite qu'il y ait au. monde. Les chevaux dressés à cette chasse sont d'une vigueur et d'une ardeur étonnantes; mais l'habileté des hommes surpasse tout ce que l'on peut s'imaginer. Les rênes d'une main et le fouet de l'autre, ils tirent sept coups de fusil par minute, pendant que le cheval est à la vive course. Il en est même un qui, dans un pari, a chargé et tiré cinq coups à balle pendant que son cheval faisait un arpent, chaîné, bride abattue; plusieurs qui n'ont tiré le cinquième coup que quelques pas après avoir dépassé la borne. Puis ils ne tirent pas au hasard, car chaque coup abat un huffalo. Souvent, pour s'amuser en galopant ainsi, ils logent une balle dans les flancs d'un pauvre oiseau qui passe au-dessus de leur tête. Ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est qu'ils reconnaissent toujours ou presque toujours, les animaux qu'ils ont tirés; et pourtant, il y a jusqu'à 300 chasseurs qui poursuivent en même temps la même bande de vaches. De temps en temps, ils mettent un, deux ou trois grains de plomb avec leur balle, pour reconnaître plus facilement leur proie. Un bon chasseur tue jusqu'à 100 vaches pendant une chasse (2)'. "

"Les métis semblent posséder naturellement une faculté propre aux sauvages et que les autres peuples n'acquièrent presque jamais : c'est la facilité de se guider à travers les forêts et les prairies, sans autre donnée qu'une connaissance d'ensemble, qui est insuffisante à tout autre, et dont ils ne savent pas

(1) Esquisse, p 226.

(2) Leftre de Mgr Taché à sa mère, 10 sept. 1<?^5.— Archives de Saint- Boniface.

toujours se rendre compte à eux-mêmes. Presque tous sont doués d'une grande puissance d'observation; rien n'échappe à leur vue, et l'on peut dire que tout ce qu'ils ont vu reste gravé dans leur mémoire en caractères ineffaçables. Dans les immenses prairies, ils semblent reconnaître jusqu'au moindre accident de terrain; si on leur demande des informations, ils vous donnent des explications qu'un propriétaire peut à peine fournir sur son petit domaine ; et après être entrés dans une minutie de détails, ils complètent votre étonnement en ajoutant: "Je ne connais pas beaucoup cet endroit-là, je n'y ai passé qu'une fois, il y a bien longtemps. " Un coup d'œil leur suffit pour reconnaître tous les chevaux d'une bande nombreuse qui ne leur appartient point, et, après un laps considérable de temps, ils se souviendront de ce qu'il peut y avoir de différence entre un animal de cette bande et un autre qu'ils auraient vu ou non (1). " . Les métis sont sensibles, hospitaliers, généreux jusqu'à la pro- (. digalité, patients dans les épreuves. " Leur défaut le plus sail- \ lant est la facilité à se laisser aller à l'entraînement du plaisir. 1 D'une nature vive, ardente, enjouée, il leur faut des satisfacj tiens, et si une jouissance se présente, tout est sacrifié pour se la procurer. De là une perte considérable de temps, un oubli trop facile des devoirs les plus importants. De là une légèreté et une inconstance de caractère qui sembleraient l'indice naturel de vices plus considérables que ceux qui existent réellement. Cet amour du plaisir les conduit aussi trop souvent à l'ivrognerie (2). " 3. Leasau- Les Pavs d'en haut renferment un certain nombre de tribus

TU tet^H. ^

sauvages que Mgr Taché portait au nombre de vingt-deux et qu'il groupait en cinq familles, les Algonquins, les Assinihoines, les Pieds-Noirs, les Montagnais et les Esquimaux (3).

rages.

T (MJrf ^^^ E^q^^i-^se, pp. 220-227. C^' '^ f ' ^ ^^

(2) Enquisse , pp. 229-231.

(3) Voir V Esquisse de M(jr Taché sîir le N. -Ouest de V Amérique, ch. IV, § m, pp. 241-289. — Voir aussi une lettre très intéressante de Mgr Taché à sa mère, en 1847. — Collection de M. de la Broqiierie- Taché. Une copie se trouve aux Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

1er Vol. — p. 40.

Type santeux, païen, avec son plumet d'aigle.

î® Les Algonquins des Pays d'en haut ont une grande affinité de langage avec les Algonquins „du Canada; ils habitent à la Rivière-Rouge, au lac La Pluie, à la rivière du Cygne. On les trouve aussi en majorité dans le district de la Saskatchewan. Mgr Taché portait leur nombre à 30.000 environ.

Les Algonquins comprennent trois nations: les Sauteux, qui " occupent une zone de 3 à 4 degrés de hauteur au nord du 4:9e parallèle et s'étendent depuis la limite occidentale du Canada jusqu'à la partie orientale du district de la Siskitchewan " ; les Maskégons qui " habitent au nord du terrain occupé par les Sauteux, jusque sur les bords de la baie d'Hudson ; " les Cris qui demeurent entre les Maskégons et les Sauteux et s'étendent à l'ouest jusqu'auprès des Montagnes Rocheuses.

2® Les Assiniboines sont " une branche de la redoutable race des Sioux " qui habitent dans les Etats-Unis, " dont ils parlent la langue et avec lesquels ils sont cependant en guerre jusqu'à l'acharnement (1) ; " ils habitent depuis la rivière Souris jusqu'au haut de la rivière Athabaska.

3*^ Les Pieds-Noirs, au nombre d'environ 6000, comprenant trois tribus : les Pieds-Noirs proprement dits, les Piéganes et les Gens du Sang. A ces trois tribus s'en est jointe une quatrième d'une autre origine, les Sarcis. Us habitent à Fouest des Cris.

4** Les Montagnais ou Tchippeweyans qui n'ont que le nom de commun avec les Montagnais du Saguenay, au nombre d'en- \ iron 15000, sont les plus doux et les plus honnêtes sauvages du Xord-Ouest; nous les verrons convertis en grand nombre par le P. Taché et les autres missionnaires." Us renferment un grand nombre de tribus, les Montagnais proprement dits, les Mangeurs de caribou, les Couteaux- Jaunes, les Castors, les Mauvais-Mondes, les Sarcis, qui se sont détachés des Montagnais pour s'unir aux Pieds-N'oirs, les Esclaves, les Peaux-de-lièvres, les Plats- Côtés-de-Chiens, les Têkenés, les Naliané, les Louclieux. Us ha-

(1) Esquisse , p. 261.

bitent les districts de la rivière aux Anglais, d'Athabaska et de la rivière MacKenzie.

6° Les Esquimaux, " qui séjournent au milieu des glaciers éternels qui bordent Focéan Arctique, à la garde desquels la divine Providence semble les avoir préposés, peuple façonné pour ces affreuses régions qui à leur tour ne semblent faites que pour lui ( î) . "

" La chasse et la pêche, à de très rares exceptions près, constituent Tunique ressource des sauvages, comme leur occupation exclusive. "

" Le sauvage est non seulement nomade, mais même errant et vagabond. Point de maison, en général pas même de demeure fixe; des tentes de peaux (loges), des cabanes d^écorce ou de branches d'arbres, voire même de neige et de glace, souvent la grande cabane du bon Dieu, qui n'a de dôme que la voûte étoilée ou nébuleuse: voilà l'habitation du sauvage (3).

Les sauvages voyagent beaucoup, mieux vaudrait dire qu'ils voyagent constamment. Avant l'établissement des nombreux comptoirs qui couvrent aujourd'hui le pays, ils entreprenaient souvent des voyages de plus de mille lieues pour aller changer quelques fourrures avec les traiteurs européens et canadiens (3). Depuis que les comptoirs ont été multipliés, ils voyagent à peu près autant qu'auparavant.

Ces voyages se font à pied ou en canot d'écorce, quelquefois maintenant à cheval. Les chiens sont employés pour transporter les provisions et souvent les personnes.

" Les sauvages ne sont pas riches ; assez souvent, la femme, sans être le moins du monde aidée de son mari, peut porter sur son dos tout l'avoir de la famille. Les trésors en espèces sont inconnus, puisque dans toute l'étendue du vicariat apostolique, à l'exception de la colonie de la Eivière-Eouge, l'argent n'a point cours. Des fourrures, des provisions, fruits de la chasse et

(1) Esquisse . . . . , p. 270.

(2) Ibid., p. 241.

(3) Ibi(L, p. 242.

1er Vol. — p. 42.

Le Bœuf-levé (Tatankanangé), chef sioux de Qu'Appelle (Assa.), avec sa femme et son enfant.

de la pêche, voilà seulement ce qui peut les enrichir. En échange, ils reçoivent quelques vêtements et quelques ustensiles de fabrique anglaise ou américaine, qui constituent tout leur avoir, en y ajoutant pour les sauvages des prairies quelques chevaux, et pour tous quelques chiens (1).

Les sauvages passent souvent de Fabondance à la plus extrême f pauvreté. Ils sont quelquefois de longs mois dans la dernière misère. " Des tribus entières sont habituellement dans un état de demi- jeûne et de souffrances journalières et toutes les tribus manquent dans un temps ou un autre des choses les plus essentielles à la vie; aussi, il est étonnant de voir jusqu^à quel point ces infortunés portent Fexercice de la privation. Etre trois ou quatre jours sans le moindre aliment leur paraît chose toute simple et naturelle. Très souvent ces privations se prolongent jusqu^à sept ou huit jours (2). "

Les sauvages ont le teint cuivré, ce qui leur a valu le nom de Peaux-Rouges; ils ont les pommettes des joues saillantes; ils ont peu ou point de barbe, " Leur taille est de beaucoup audessus de la moyenne, surtout si on la compare avec celle des habitants de l'Europe méridionale. Tous les sauvages que j'ai vus ont les yeux noirs, et cet organe, comme celui de l'ouïe, acquiert chez eux une puissance très grande par suite de Fexercice (3). "

" Le sauvage est un homme qui mange, boit, dort et marche : ^ qui mange énormément quand il a de quoi satisfaire son appé- ; y tit, tout comme il se passe de nourriture au besoin; qui boit l souvent avec excès surtout Veau-de-feu ... Il dort ; il dort comme les autres paresseux, le jour^ la nuit, quand il n'a rien qui l'occupe ; puis aussi, il veille plus que qui que ce soit que je connaisse. Il marche, ce bipède aux jambes un peu croches, aux pieds tournés en dedans par habitude, et il marche comme un

(1) Enquisne , p. 243.

(2) Ibid. , p. 243.

(3) Ibid , p. 245.

véritable chien de chasse. Il court même, et cela au point d'atteindre les cerfs dans les déserts et au milieu des forêts (1). ^'

Les familles vivent en général dans la plus grande indépendance les unes à l'égard des autres, tantôt isoléies, tantôt groupées en camps plus ou moins considérables. Les enfants sont dès le jeune âge, dans la plus grande liberté avec leurs parents. Les tribus n'ont en général ni gouvernement, ni lois; cependant dans quelques-unes, particulièrement dans les plus guerrières, certains chefs prennent un ascendant d'ailleurs très variable selon leurs qualités et les circonstances.

Au point de vue des mœurs, il faut distinguer entre les sauvages des h ois et les sauvages des prairies. ^^ Les sauvages des prairies qui sont les Pieds-Noirs, les Assiniboines, les Cris et une grande partie des Sauteux, sont de la pire espèce, et je crois qu'il n'y a pas d'exagération à dire que c'est l'homme descendu au dernier degré de l'échelle humaine. Cet état de dégradation et de méchanceté vient de leur manière de vivre: ils sont ordinairement réunis en gros camps de 60 à 80 loges et souvent davantage, et mènent une vie errante et oisive à la suite des innombrables troupeaux de bisons qui leur donnent la nourriture et l'habillement. Quand on a sous les yeux la vie dégoûtante de ces sauvages, on comprend que le travail qui a été imposé à l'homme comme une pénitence après son péché, l'a été pour son bonheur plutôt que pour son malheur. . . Si les tribus des prairies sont devenues la sentine de tous les vices qui dégradent l'homme, si le vol, le meurtre et par-dessus tout une dissolution épouvantable, sont devenus une occupation journalière pour le grand nombre de ces barbares, c'est parce qu'un travail assidu leur est inconnu (2). "

Les sauvages des bois, qui sont les Montagnais et une partie des Cris, des Maskégons et des Sauteux, " ont une manière de vivre bien différente des précédents. La pauvreté des terres qu'ils habitent les force à vivre éloignés les uns des autres et il

(1) Exqiiisse . , . . , p. 246.

(2) M. Laflèche, Etat général des Missions de la Rivière- Rouge, 9 avril 1855. — Archives de l'archevêché de Saint- Boniface.

1er Vol. — p. 44.

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