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Bvèclié de IS.iint-Boiiifiice (ISl')). — ^D.Mixième erago.
C/m^/Vére
0 merveille ! je n'ose le dire, j'ai chanté, et, ce qui est plus surprenant encore, j'ai chanté non seulement une, mais plusieurs grand'messes. C'est le 19 octobre, que pour la première fois les heureux habitants de la Eivière-Eouge purent entendre une voix presqu'exceptionnelle. A la pensée d'un pareil effort, une forte fièvre tierce s'était emparée de moi depuis le jeudi précédent; et, ce jour-là, elle était augmentée au point d'imprimer à ma voix un léger tremblement qui en relevait de beaucoup le charme et l'agrément. Si j'étais resté en Canada, je n'aurais jamais osé chanter, et voilà qu'ici tout le monde est obligé de m'entendre (1)."
Le P. Taché allait de temps en temps faire les offices à la Prairie du Cheval-Blaoïc ou Saint-François-Xavier, seul poste en dehors de Saint-Boniface où il y eût alors un service régulier le dimanche et les fêtes. Il y chanta et y prêcha le 27 décembre 1845 : '^ J'arrive du Cheval-Blanc, frais et dis-pos, écrit-il à sa mère le lendemain. J'ai chanté une très belle messe et fait pleuvoir sur mes auditeurs les flots de mon éloquence: c'était mon début dans la carrière oratoire; tout le monde en a bâîllé d'une sainte admiration (2)." Le P. Taché, avec son esprit éminemment français, aime à plaisanter; mais nous sommes persuadés qu'avec l'abondance de son esprit surnaturel, il fournit ce jour-là une nourriture spirituelle des plus substantielles à son auditoire de pauvres métis.
Auprès de la cathédrale, faisant un même corps de bâtiment sœurs Oriief. avec l'évêché, était le couvent des Sœurs de la Charité, arrivées au pays depuis une année. " Les Sœurs font un bien remarquable, écrit le P. Taché ; on s'aperçoit d'un changement bien grand dans la population depuis leur arrivée. Elles ont cinq postulantes: deux venues avec nous et trois natives du pays . . . Ces trois petites métisses sont de charmantes enfants, et la connaissance qu'elles ont des langues sauvages les mettra à même de rendre
(1) Lettre da 26 décembre 1845.
(2) Ibid.
de grands services par la suite . . . Les dignes Sœurs sont chargées ici de deux écoles, Tune de garçons et l'autre de filles ; ces écoles marchent parfaitement. La sœur Lagrave ... a pour partage la destruction de toutes les infirmités. Plus que tous les autres nous sentons l'avantage d'avoir des Sœurs. Elles prennent de nous un soin étonnant. Si elles apprennent que quelqu'un a lerhume, même à l'extrémité de la paroisse, il faut de suite mettre la moutarde aux pieds, prendre force bouillon à la reine (lait de poule), à tel point que les cent et quelques poules de Monseigneur ne peuvent suffire à faire les œufs employés pour ce délicieux breuvage. Le plaisir de médicamenter est tel pour ces dévouées religieuses que c'est leur procurer une vraie jouissance que de leur donner l'occasion de nous soigner. Nous sommes constamment environnés d'un triple rempart de médecines et de petits soins, en sorte qu'il est impossible à la maladie de nous atteindre. Puis ces bonnes Sœurs chantent à ravir même les oreilles les moins musicales, ce qui relève de beaucoup la pompe de nos cérémonies religieuses (1).'^
Nous citons ces paroles comme un premier témoignage de la reconnaissance, de l'affection et de la vénération que le grand fondateur -nourrira toute sa vie pour ces admirables épouses de Jésus-Christ.
xes Métis. Le P. Taché, dès son arrivée à la Rivière-Eouge, s'éprit aussi
^our les métis d'une sympathie qui ne se démentira Jamais. " Le peuple est bon, écrit-il à sa mère, très bon. Les métis ont à peu près les usages de nos vieux Canadiens. Nous sommes parfaitement en famille (2)."
Cette année-là, les métis et les autres habitants de la Rivière- Rouge eurent l'abondance. " La récolte a été bien bonne, tous les grains sont parvenus à une parfaite maturité. De plus la chasse "de la vache" {'bison ou buffle) a été et est encore très abondante; ceux qui veulent s'en donner la peine vivent largement. En général ce pays offre des ressources immenses (3). "
(1) Lettre du 20 décembre 1845.
(2) KÀd.
(3) Lettre du 26 décembre 1845.
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îs Sauteux, nous l'avons dit, étaient mêlés aux métis sur i^s sautenx. les bords de la rivière Rouge. Un certain nombre d'entre eux avaient reçu l'Evangile; mais le plus grand nombre, dégradés par l'abus des liqueurs enivrantes et livrés à tous les vices, s^endurcissaient dans l'infidélité.
L'un d'eux se rendit coupable d'un double meurtre le dimanche même qui suivit l'arrivée des deux premiers Oblats et fut ensuite l'objet de la première exécution capitale qui ait eu lieu sur les bords de la rivière Rouge. Ces événements y causèrent autant d'émotion qu'une grande guerre dans les cités anciennes.
Reproduisons le récit du P. Taché: il nous peint naïvement les habitants de la Rivière-Rouge avec leurs mœurs d'alors.
" Il y a dans le territoire de la Rivière-Rouge^ outre nos métis ou Bois-Brûlés, de nombreuses tribus sauvages connues sous le nom de Sauteux; plus loin dans les Etats-Unis sont les Sioux. Les Sauteux et les Sioux sont constamment en guerre. L'automne dernier nos métis étaient allés à la chasse de la " vache "; les Sioux leur déclarèrent la guerre et tuèrent l'un d'entre eux. Alors nos Bois-Brûlés, au lieu de faire la chasse au bison, la firent aux hommes et immolèrent huit Sioux. Cet acte de vengeance pouvait attirer d'épouvantables représailles. Cependant comme tous les sauvages redoutent beaucoup les métis, les Sioux crurent plus avantageux de chercher la paix : et dix de leur nation arrivèrent ici, le 31 août, pour conclure un traité. Comme ils étaient des personnages importants, ils voulurent aussi visiter les éminences du pays, en sorte que l'évêché fut honoré de la visite de ces dix ambassadeurs. Leurs figures étaient empreintes d'une noblesse et d'une grandeur bien marquées. Une digne et majestueuse gravité contrastait d'une manière frappante avec la jeunesse de plusieurs d'entre eux. Us avaient l'air d'être convaincus de l'importance de leur mission ; puis des carquois bien fournis, de longs arcs, et quelques fusils se trouvaient en leurs mains pour montrer que lors même qu'ils venaient demander la paix, ils ne prétendaient point être traités comme des lâches, mais bien comme de vaillants et courageux guerriers. Ce qu'ils avaient de singulier, c'est le costume. L'un d'eux avait assez de
plumes sur la tête pour en faire un bel oreiller; leurs longs cheveux, leurs vêtements, aussi variés pour la forme que pour le fond, formaient un ensemble indéfinissable. Monseigneur Provencher leur fit servir à manger, et c'était un spectacle assez singulier de voir des ambassadeurs mangeant assis sur le plancher, sans autres ustensiles que leurs mains. Après nous avoir laissés jouir assez longtemps du coup d'œil qu'offrait leur présence, ils se retirèrent. Vingt minutes étaient à peine écoulées que nous entendîmes un coup de fusil. Un Sauteux, héritier de la haine de ses ancêtres et désirant venger la mort de son père, venait d'immoler un Sioux. La balle meurtrière ayant traversé le corps de ce sauvage, atteignit un jeune Sauteux qu'elle perça aussi et alla retomber dans les habits d'une femme. La chose se passa en plein jour, à deux pas d'ici, au milieu d'une nombreuse assemblée.
" Le meurtrier sentant son crime et craignant d'être appréhendé, rechargea son fusil pour augmenter le nombre des victimes de sa fureur; mais un intrépide métis ne lui en laissa pas le temps et lui enleva son arme. Alors le Sauteux crut devoir s'enfuir; mais quelques Bois-Brûlés se mirent à sa poursuite et l'atteignirent; puis on le mit en prison.
" Pendant ce temps, quelques Sauteux trempèrent leurs mains dans le sang du Sioux et s'en frottèrent la poitrine; l'un d'eux alla jusqu'à lécher la trace du sang de cet infortuné.
" On fit entrer les neuf autres Sioux dans le Fort, car ils pouvaient tous devenir les victimes de l'irritation et du trouble que causa ce double meurtre.
" Les métis se comportèrent si bien dans cette circonstance qu'ils gagnèrent l'amitié des Sioux. Une paix durable fut conclue entre les uns et les autres. "
Le meurtrier fut condamné à être pendu. " La sentence de mort fut exécutée samedi dernier, c'est la première fois que la peine de mort est infligée dans ce pays. " Le coupable avait autrefois goûté les enseignements de M. Belcourt, mais à l'âge des passions il s'était adonné au vice. '^ Après son incarcération, il devint un tout autre homme ; la peine de mort le changea com-
1er Vol. — p. OS.
Type sautenx : — Kiwish (celui qui est revenu), sauv.ige chrétien sauteux de la Montagne de Lime (Assa.).
plètement: il demanda M. Belcourt, fut baptisé quelques instants avant de monter sur Téchafaud " et mourut en prédestiné.
" Vous allez peut-être croire, poursuit le P. Taché, que notre vie ici est en danger; mais de grâce, bonne Mère, rassurez- vous. •, Les Sioux ou les Sauteux n'attaquent jamais les métis, quand l ces derniers sont chez eux; ils les redoutent excessivement. Il n'y a pas de danger pour les prêtres; les chrétiens nous aiment et nous respectent beaucoup; puis les infidèles nous prennent > pour des magiciens et comme ils sont excessivement supersti- I tieux, ils se garderaient bien de nous faire la moindre des choses, dans la crainte que nous leur Jetions des sorts : en sorte que nous sommes aussi en sûreté que dans quelque pays que ce soit (1).
Ces détails sont pris des lettres du P. Taché à sa mère. Les perpétuelles récits sont à chaque instant mêlés des effusions de sa tendresse tendresse à
• , sa mère.
filiale. " Il me semble, lui dit-il aimablement, que si j étais petit oiseau, je partirais quelqu'un de ces jours de grand matin pour aller passer une petite soirée à Boucherville. Je vous dirais, ce me semble, mille choses que je suis obligé de vous taire parce que ma lettre s'en va bientôt pleine (2). " Il écrit encore une page, puis pensant aux larmes que sa mère répand à cause de son éloignement et par crainte des voyages que les missionnaires du Nord-Ouest sont forcés de faire* dans les déserts par des températures de 30 ou 40 degrés au-dessous de zéro, il lui dit : " Ne vous affligez pas trop de notre séparation ; c'est Dieu qui la veut; puis je suis content, très content de mon sort. Il y a tant de bien à faire dans ces vastes contrées. D'ailleurs, il n'y a pas de misère à avoir. On sait si bien voyager dans ces paysci, et on évite par ce talent tout ce qui pourrait paraître pénible à ceux qui ignorent nos ressources. Par exemple, coucher dehors en hiver paraît une chose bien pénible, et cependant rien de plus agréable: les voyageurs préfèrent les campements de l'hiver à
(1) lettre du P. Taché à sa mère, 10 septembre 1845.
(2) Lettre du 26 décembre 1S^5.
ceux de Pété. Ainsi ne vous inquiétez pas de moi, je ne suis point du tout à plaindre (1). '^ Il ajoute encore une page de choses et d'autres ; enfin il conclut : " Adieu, bonne et tendre mère, je ferme ma lettre, j'y mets mon cœur, puissiez-vous Ty trouver et puisse cette longue épître vous dire combien je yovl6 aime (2)!''
Que le missionnaire est grand, conservant en lui-même et immolant sans cesse à Dieu des sentiments si nobles ! Quelles consolations pour la mère, parmi les sacrifices de la séparation, de se sentir tant aimée par un si grand cœur !
(1) Lettre du 26 décembre 1845.
(2) Ibid.
1er Vol. — p. 100.
Types Sauteux. — Ki.iikawpinès (l'oiseau du jour) et Dépit (David), sauvages païens Sauteux de la Montagne de Tondre (Assa.), diocèse de Saint-Boniface.
CHAPITEE VI
VOYAGE A l'iLE-A-LA-CROSSE.
Nord-Oaest
par MM. Thibault et Bourassa.
tjn des missionnaires les plus anciens de Monseigneur Pro- ouverture des Tencher, le vénérable M. Thibault, écrivait au prélat : " Quand le dernier bison sera mort, ou pourra alors tenter quelque chose du côté des prairies. " C^est-à-dire, il est inutile d'essayer la conversion des Sauteux et des sauvages des prairies, tant qu'ils auront l'abondance du gibier. Le missionnaire demanda à son évêque la permission de porter ses pas vers les sauvages des bois, au nord-ouest de Saint-Boniface. Il se rendit au Lac du Diable et eut la consolation d'y trouver des cœurs bien mieux disposés. C'était en 1842. M. Bourassa lui fut donné pour compagnon. Les deux missionnaires établirent là une mission très florissante, à laquelle ils donnèrent le nom de Sainte- Anne, en l'honneur de la chère patronne des Canadiens.
De là les missionnaires poussaient des reconnaissances dans les régions voisines. Au printemps de 1845, M. Thibault se dirigea vers le Fort de l'Ile-à-la-Crosse, à environ 150 lieues de distance de Sainte- Anne; il y arriva après beaucoup de fatigue n'ayant rien mangé depuis quatre jours. Mais l'accueil cordial qu'il reçut du respectable Eoderick McKenzie, bourgeois (1) en charge de ce district, et d'un grand nombre de sauvages réunis au Fort, lui fit bientôt oublier ce qu'il avait souffert. M. McKenzie était protestant; mais nous le verrons constamment témoigner aux missionnaires catholiques les plus grands égards.
" Les pauvres sauvages, tout joyeux de voir enfin un envoyé du maître de la vie, dont ils avaient entendu parler depuis si longtemps, le pressèrent de se rendre au portage la Loche. Il y alla et passa six semaines avec eux (2). " Au Fort de l'Ile-à-
(1) On appelle bourgeois, au Canada et dans le Nord -Ouest, le chef d'un poste de traite.
(2) M. Laflèche, Etat (général des Mififsions du diocèse dt> Saint-Boniface , territoire de la Rivière- Ronge. — Arcliives de l'archevêché de Skint- Boniface.
la-Crosse et au Portage la Loche, il baptisa un certain nombre de sauvages et reconnut qu^ils avaient tous un sincère désir de s^instruire et d'embrasser TEvangile. " Il en écrivit en conséquence à Mgr Provencher et dès lors le bon évêque prit les mesures nécessaires pour établir au plus tôt la résidence de Plle-à-la- Crosse (1)." Choix de " Le choix de ce poste s'indiquait tout naturellement. Il se
M. Laflêche r . ^
et du P. Ta- trouvait peu éloigné du Portage la Loche où se faisait le grand
siondtriffc"- rendez-vous des brigades de la rivière MacKenzie avec celles du
A-ia-crosse. j^^^^ Garrj. L'Ile-à-la-Crosse se trouvait donc sur la grande
voie de l'Ouest et du Nord et à la porte des trois; grands lacs de
l'extrême nord (2). "
Mgr Provencher voulut envoyer dès l'année suivante des, missionnaires ' à l'Ile-à-la-Crosse ; il désigna pour cette lointaine mission le P. Taché et M. Laflêche.
Séparation des Nous avons VU ces deux missionnaires passer l'hiver à Saint-
mlssionnaire
avant le ' Bouif acc, dans la société de leur évêque, avec le P. Aubert et M. Belcourt. Celui-ci partit, avant le dégel, le mercredi 18 mare, pour aller à la Baie-Saint-Paul, où il avait établi une résidence depuis plus de vingt ans. Le même jour, M. Laflêche se mit en marche pour visiter la mission de la Baie des Canards et ensuite celle du Pas.
Réception par Le P. Taché devait le reioindre trois mois après dans cette
le p. Taché . ^
des premières dernière mission et se rendre avec lui à l'Ile-à-la-Crosse ; en at-
lettres de sa
famille. tendant, il devait aller à la Baie-Saint-Paul, auprès de M. Belcourt, pour continuer l'étude du sauteux auprès de son maître de l'hiver.
Le samedi 21 mars, dans l'après-midi, il alla à la Prairie du Cheval-Blanc. Il y fit les offices le dimanche. " Déjà il était tard, raconte-t-il, l'isolement profond dans lequel je me trouvais, joint à l'attente des lettres ", — car c'était l'époque de l'express, " et au souvenir du pays, tout cela me plongea dans une pénible rêverie. " Sur ces entrefaites, le maître d'école de Saint-
(1) Etat général
(2) L'hon. juge Prud'homme, Cinq ans après, courte notice sur Mgr Taché, p. 3.
François-Xavier vient lui apporter plusieurs lettres de sa mère si chère, de son oncle de la Broquerie, de son frère Louis. " Je les reçus d'une main tremblante. Eentré dans ma chambre, je me mis à genoux, pour remercier Dieu du bonheur qu'il m'acoordait et aussi pour me préparer à tout événement, car quand on est loin, observe-t-il, on a bien des craintes. J'ouvris ensuite ces lettres et je les lus avec un sentiment de plaisir que je ne saurais t'exprimer, dit-il à son frère, mais que tu sauras bien comprendre (1)." Il y avait près de dix mois qu'il avait quitté ceux qui venaient lui faire leur première visite par lettres à Saint-François-Xavier. Les nouvelles étaient bonnes en général ; cependant, dit-il à son frère, " tu as fait brèche à mon cœur, selon ta propre expression, par la nouvelle de la mort de plusieurs personnes qui m'étaient chères " : deux vieilles tantes et un oncle.
Le lendemain, il fait la sépulture d'une vieille sauvagesse, et se met en route pour se rendre à la Baie-Saint-Paul auprès de M. Belcourt, mais quel n'est pas son étonnement de rencontrer sur son chemin M. Laflèche!
Celui-ci " avait été trompé par rapport à ses chiens, " avait ^^^^^^ ^t.**'^®^' vu ses guides lui manquer, s'était trouvé en présence de diffi- Saie s1;-Paui. cultes insurmontables et avait été forcé de revenir sur ses pas. " Ce petit contre-temps nous contraria d'abord, écrit le P. Taché ; mais comme il n'était pas de notre faute, nous nous en consolâmes, dans la pensée que nous voyagerions ensemble tout l'été, car il est pénible de voyager seul (2) et M. Laflèche eût été réduit à cette pénible nécessité pendant trois mois. "
Les deux amis se rendirent ensemble à la Baie-Saint-Paul.
" Pendant notre séjour chez M. Belcourt, raconte le P. Taché, nous fûmes témoins de la crue subite des eaux de la rivière Assiniboine. Comme il avait peu neigé de tout l'hiver, la glace était
(1) Lettre à son frère Lonis, Sinut- Boni face th. la Rivière-Rouge, 15 juin 1846. — Collection de M. de la Broqnerii'-Tafhé, n<^ 6.
(2) Lettre à son oncle, Rivière Rouge^ 2ô juin 1846. — Collection de M. de la Broqerie-Taché, n*' 8. '
Offres du Gouverneur.
Lettre à Mgr de Mazenod.
très épaisse;, en sorte qu^elle se forma en digue dans les sinuosités de la rivière. Cette cause, jointe à la quantité de neige, tombée dans le haut de la rivière, fit monter Teau d'une manière considérable. En peu d'instants, toute la terre fut couverte autour de la maison; Feau vint même toucher le plancher sans pourtant passer par dessus. La maison de M. Belcourt était hors de Feau et formait, avec les autres, de petites îles dans ce vaste lac. Le dimanche, le perron de l'église servait de quai à ceux qui ^venaient à la messe en canot. Cette inondation ne fit presque point' de tort, et après deux ou trois jours l'eau se retira bien honnêtement (1)."
Nous verrons, 35 ans plus tard, l'église et la paroisse de la Baie-Saint-Paul, déplacées par les inondations de l'Assiniboine, devenir l'église et la paroiss'e de Saint-Eustache.
Les 'deux jeunes missionnaires demeurèrent auprès de M. Belcourt jusqu'au milieu de mai. A cette époque, ils revinrent à Saint-Boniface faire les préparatifs du départ pour la lointaine mission que leur avait assignée Monseigneur Provencher. Ils comptaient d'abord partir en canot au commencement de juin; mais le Gouverneur offrit à l'évêque, pour les deux missionnaires, " un passage gratuit sur les barges de la compagnie. " Mgr Provencher accepta avec empressement des propositions si généreuses. Le départ des missionnaires se trouva retardé d'environ un mois. ^^' Nous partirons du Fort de Pierre, en petits bâtiments, écrit Mgr Taché le 25 juin, pour nous rendre à la Eivière aux Brochets, et là prendre les barges de l'Ile-à-la-Crosse qui devront nous conduire à ce poste pour le mois de septembre, assez tôt pour que nous puissions nous bâtir avant l'hiver, non pas un palais, mais une maison à la façon des voyageurs (2). "
Avant de partir il écrit à ceux qui lui sont si chçrs et dont il va s'éloigner encore. Il écrit à son fr^re Louis, le 15 juin, une lettre toute pleine d'affection fraternelle autant que de joyeuses
(1) Lettre du P. Taché à son.oncle, Rivière-Rouge, 2 • juin 1846.
(2) Ibid.
saillies (1). Il écrit à son oncle de la Broquerie, le 25 juin, une lettre remplie de vénération, oii il lui donne beaucoup de renseignements sur ses occupations pendant Fhiver et au printemps (2). Il écrit à sa mère, le 25 juin et le 7 juillet, des lettres, toutes d'abandon et de tendresse (3). ^' Tous les jours, dit-il à la fin de la seconde, je pense à la meilleure des mères et je m'estime heureux, d'être votre fils affectionné. " Avec la première, il lui envoie le Journal de son voyage de Bouchervillc à la Rivière-Rouge, qu'il qualifie de " longue et chétive production (4), " et avec la seconde une carte du pays.
Il écrit aussi sa première lettre au vénérable fondateur des Oblats, Mgr de Mazenod : " Vous le savez. Monseigneur, lui ditil, les jeunes gens aiment ardemment : les glaces de nos contrées n^affaiblissént point en moi cette douce nécessité. En dotant mon pays d'une Congrégation religieuse, vous m'avez mis à même de trouver dans son sein un bonheur et un contentement après lesquels j'avais en vain soupiré pendant longtemps. Je ne compte encore que quelques mois de profession à la suite d'un noviciat de voyageur autant que de religieux, et cependant j'ai déjà eu bien des fois occasion de remercier le bon Dieu de la consolation et de la joie que je goûte dans la famille qui a le bonheur de vous avoir pour père (5). "
Pendant que les deux jeunes missionnaires faisaient leurs pré- Bpidémiea à la paratifs pour leur lointain apostolat, trois épidémies se succé- ' °°^*' daient dans la colonie d'Assiniboïa. C'était d'abord une épidémie de grippe; elle atteignit un grand nombre d'habitants.
(1) Publiée dans les Cloches de Saint- Boni face, t. I, n"*^16 et 17, 15 nov. «t 1 déc. 1902.
(2) Publiée dans les Cloches de Sain t-Bonif ace, t. II, n<^ 2, 13 janv. 1903.
(3) Nos 7 et !) de la collection de M. de la Broquerie. — Publiée dans les Cloches de Saint- Boni face, n»» 1 et 3, 0 et 20 janv. 1903.
(4) Un résumé de ce journal, avec de nombreux extrait?, a été publié par Thon, juge Prud'homme dans la Revue Canadienne, mars 1895, pp. 154 à 167.
(5) S<ntit-Bonifoce de la Bivièrt'Roiige, 14 mai 1845. — Archives de la Maisjn générale des Oblats^.
Départ de M. Laflêdhe et du P. Taché pour l'ilea-la-Crosse.
mais presque personne ne mourut (1). Ce fut ensuite une épidémie de rougeole ; tous ou presque tous en furent atteints ; mais personne n^en mourut (2). Une troisième épidémie succéda à la seconde ; ce fut une dyssenterie contagieuse : celle-ci fit beaucoup de victimes. " Dans Fespace d^à peu près trois semaines, 43 personnes moururent à la Prairies du Cheval-Blanc et 23 chez M. Belcourt, " à la Baie- Saint-Paul, ^^ sans compter une vingtaine d'infidèles ; '' chiffre énorme " pour une population de 400 personnes (3)." La population de ces deux places étaient de 800 habitants ; mais la moitié d'entre eux étaient allés " dans la prairie '' à la chasse "de la vache.'' "Ces infortunés sont partis, dit le P. Taché, avec le germe de la maladie, et ils n'étaient en marche que depuis deux jours, lorsque ce germe produisit son fruit pernicieux. Ils envoyèrent demander un prêtre; M. Belcourt se mit à leur poursuite (4)." Beaucoup moururent. La rougeole et la dyssenterie s'abattirent ensuite sur la population de Saint-Boniface et y firent les mêmes ravages.
" C'est le mercredi 8 juillet que M. Laflèche et le P. Taché recevaient la bénédiction du vénérable évêque de Juliopolis et la mission d'aller aussi loin que possible porter la bonne nouvelle du salut aux peuples sauvages du Kord-Ouest. Les adieux empruntèrent aux circonstances douloureuses où se trouvait la Eivière-Eouge un caractère particulier de peine et d'encouragement: de peine, car la colonie se trouvait en proie à une maladie épidémique, la dyssenterie, qui faisait de nombreuses victimes; et cette circonstance même était un encouragement aux jeunes missionnaires, puisque Mgr Provencher, vieillard infirme, consentait à demeurer seul ecclésiastique dans toute cette colonie (5), aimant mieux s'exposer aux fatigues et aux dangers
(1) Lettre du P.TacKéàsa mère, Rwlère-Rouge, 7 juillet, IQ h. p. m., 1846. — N** 9 de la collection de M. (Je la Broquerie Taché.
(2) Ihid.
(3) Ihid.
(5) Le P. Aubert était parti le mardi prccodent, 30 juin, pour Wabas-
et répondre seul aux exigences du ministère que de retarder la conversion des sauvages. Dans l'espace de trois semaines, Févêque de la Eivière-Rouge demeuré seul, donna la sépulture ecclésiastique à 96 personnes (1)."
Nous avons vu les prêtres séculiers et les Pères oblats mener pendant Fhiver une même vie dans le palais de Tévêque; nous voyons ici un prêtre séculier et un prêtre oblat associés au même voyage et à la même entreprise. Il aurait peut-être été plus agréable au P. Taché d'être avec un de ses frères en religion; mais il n'avait que des joies à voyager et à travailler avec " l'excellent M. Laflèche, prêtre selon le cœur de Dieu, doué des dons les plus précieux, des qualités les plus aimables (3)."
Il y avait plus de 300 lieues entre Saint-Boniface et l'Ile-à-la- Crosse. Des cours d'eau et des lacs réunissaient, par une chaîne presque continue, le point de départ au terme. Les deux missionnaires allaient s'y rendre en barge.
Nous donnerons sur le voyage quelques détails empruntés aux Quelques délettres du P. Taché. Maintenant que les limes de chemin de voyage:
^ ° 1. De St-Bonl-
fer sillonnent la partie la plus fertile du Nord-Ouest, il est bon face à Nor-
r r y ^ way-House.
de se rappeler tout ce qu'il a fallu d'héroïsme aux missionnaires dans ces temps-là, pour franchir de si grandes distances, et tout ce qu'il leur en faut encore dans les régions si vastes qui sont demeurées étrangères aux progrès de la civilisation.
Le P. Taché et M. Laflèche se rendirent à cheval de Saint- Boniface au Fort de Pierre.
simong, que M. Belcourt lui abandonna. Mais les sauvages ne voulurent pas entendre parler de religion, " Le P. Aubert vendit " les animaux qui n'étaient pas morts pendant l'hiver" et revint à Saint-Boniface.— "J'avais toujours pensé, cru et dit, ajoute Mgr Provencher, écrivant ces détails à Mgr Turgeon, évêque de Sidyine et coadjuteur de Québec, que tout l'ouvrage de M. Belcourt s'écroulerait, comme malheureusement je le vois : ]e suis loin de me réjouir d'avoir si bien prophétisé." (Saint-Boniface, 4 décembre 1847).
(1) Mgr Taché, Vingt années^ de Missions dans le Nord-Ouest, pp. 28-29.
(2) Ibid^., p. 28. L'historien ajoute : " Que ne m'est-il permis de dire à ce zélé missionnaire, à ce digne ami toute la reconnai=sance que mon cœur lui doit ! 11 est du moins permis de vous dire, à vous, mon Révérendissime Père (le Supérieur général des Oblats), et à toute la Congr-^^gation, que ce vertueux ecclésiastique a fait un bien immense à plusieurs de vos enfants et bien mérité de tonte la fiimille! "
Laissons la parole au P. Taché.
" Nous y fûmes reçus par le Gouverneur, Sir George Simpson, qui nous traita avec toutes les politesses d'usage et nous remit des lettres de recommandation pour les bourgeois dont les services pourraient nous être utiles (1)."
" Le soir, nous montâmes à bord '' sur la rivière Eouge. Notre petite fiotille se composait de deux bien petits bâtiments. Nous étions les passagers de Fun; sur Fautre se trouvaient un commis de la compagnie et un jeune Monsieur du Haut-Canada qui voyageait comme touriste dans ces contrées. "
" Nous ne fîmes que quitter le port pour nous aller ancrer plus bas. Comme la chaleur était excessive, nous ne crûmes pas indigne de nous, de suivre Fexemple du grand apôtre des Indes et nous couchâmes sinon sur les cordages, du moins sur les voiles de notre vaisseau. Les maringovÀns, avides de jouir des agréments de notre société, se liguèrent pour nous empêcher de nous livrer au sommeil ; puis une pluie abondante qui survint tout à coup, nous força d'entrer dans notre cabane. Malheureusement nos chers cousins s'en étaient constitués les propriétaires; et, jaloux de leurs droits, ils n'eurent pour leurs hôtes aucun égard. Il me fut impossible de clore l'œil toute la nuit.
" Le lendemain, 9 août, nous fîmes quelques lieues et nous nous arrêtâmes devant Swampy, village peuplé de sauvages Maskégons {Mas'ke'kak, dans les marais). Cette tribu de Sauteux porte ce nom parce que le pays qu'il habite, est très marécageux.
" Le 10, nous allons mouiller à l'embouchure de la rivière Eouge. Le vent contraire et le calme nous retiennent quatre jours au même endroit.
Le 12 était un dimanche. Il faisait un temps magnifique.
(1) Lettre du P. Taché à sa mère, intitulée: Mon Itinéraire, Fort de Vlle-k-la- Crosse {Rivière aux Anglais), jnnvier 1847. — N^ 13 de la collection de M. de la Broqnerie-Taché.
L'original de cette lettre n'a pins qne le haut et le bas des pages; le milieu a disparu. Nous avons rétahli le texte ancien sur une copie conservée à l'archevêché de Saint-Boniface.
Mon Itinéraire a été puhlié dans les Cloches de Saint- Boni face, t. II, nos 6 et 13, 10 février et 31 mars 1903.
L'éclat du soleil était affaibli par ces légers nuages qui errent uvent dans Fatmosphère pendant les chaleurs d'été, et qui réandaient une teinte de tristesse qui me plaît singulièrement. Le souvenir du Canada et de Saint-Boniface se présenta bien fortement à ma pensée, j'étais presque triste. Il est pénible de voir le jour du Seigneur et de ne pouvoir rien faire à sa gloire. Nous ne pouvions célébrer les saints mystères, et cette privation m'était sensible.
•^ Le 14, le vent se trouvait favorable. Je fus éveillé par le mouvement de notre équipage: les quatre hommes dont il se composait, parlaient, criaient et agissaient de leur mieux pour profiter de la brise. L^n moment après, nous entrions, à pleine voile, dans le lac Winnipik. C'est l'un des grands lacs de l'Amérique; il a 100 lieues de long et 40 dans sa plus grande largeur. Ses eaux, surtout dans la partie méridionale, sont, comme son nom l'indique, sales et peu agréables au goût : ce qui est dû aux eaux de la rivière Rouge qui lui paient un tribut digne d'elles (1). Il y a dans le lac Winnipik plusieurs îles qui m'ont paru très bien boisées.
" K'ous voyageons heureusement toute la journée, toute la nuit et le lendemain jusqu'à minuit. Mais notre amiral appréhende de n'être pas rendu au bord du lac avant la nuit, et, ne voulant pas en effectuer la sortie pendant les ténèbres, ordonne de mouiller dans les îles Georges. Là j'éprouve ce que c'est que le ballottement d'un vaisseau en mer, il me fallut rendre mes hommages à la maladie des marins.
(1) " La rivière Ronge coule sur un lit d'argile qui la charge souvent au point de la rendre boueuse ; plusieurs sources saumâtres donnent à ses eaux une saveur désagréable ; leur couleur forme un contraste singulier avec le nom qu'elle porte. On dit que ce nom doit son origine à un combat sanglant que se sont livré les sauvages sur les grèves du lac Rouge ; de là le nom de ce lac qui, étant un des principaux tributaires de
la rivière dont nous parlons, lui a appliqué 1t même appellation
La plus grande longueur de la rivière Rouge est d'environ 400 milles par une ligne que suivrait sa direction générale; les sinuosités de son cours lui donnent en réalité une longueur presque double de cette ligne droite. La larcreur moyenne e«t de 150 à 200 mètres." — Mgr Taché^ Ei^quisse sur le NordOuest de V Amérique, p. 59.
" Le 18, le vent continue d^être favorable : nous reprenons notre route et franchissons les vingt lieues qui nous restaient. Dans tout cet espace, il n^y a pas d^îles et là seulement on perd totalement de vue les côtes.
" Un peu avant le coucher du soleil, nous atteignons Textrémité du lac. Je comprends alors pourquoi nos matelots redoutaient si fort cet endroit. Le lac Winnipik se termine par une baie remplie de rochers à fleur d^eau. Il' faut toutes les précautions du monde et une grande connaissance des lieux pour passer sans accident au milieu de ces mille écueils.
^^ C^est ce que nous faisons heureusement. Le vent soufflait à peine; nous sommes forcés de nous arrêter par delà le détroit qui joint le lac Winnipik au petit Plai/ Green Lake. Ce détroit est la seule décharge du grand lac: sa largeur, la rapidité du courant, tout annonce qu^il y passe une grande masse d^eau.
" Play Green Lake est tout tapissé de rochers, comme la baie par laquelle on y pénètre. Plusieurs de ces rochers ne sont recouverts que de quelques pouces d'eau, comme s'ils étaient en embuscade pour surprendre le voyageur inattentif; les autres avec plus de franchise apparaissent hors de Teau, et découvrent leur surface lisse, diaprée de jaune, de rouge et de blanc. Ces derniers sont la résidence du noir cormoran, de la criarde et agile mauve ; l'énorme pélican, au long bec, au vol pesant, réclame aussi l'empire de ces lieux, qui à la vérité ne semblent faits que pour eux. Tout y est en eiïet de la plus sèche aridité.
" A sept lieues du détroit, un peu vers l'est, se trouve la petite rivière aux Brochets. Elle coule entre des rochers arides, qui ne semblent s'être écartés les uns des autres, que pour offrir un refuge aux innombrables brochets, habitants de ces eaux.
" A sept lieues à peu près plus loin, en descendant la rivière, on aperçoit un établissement de la compagnie, Norway House, qui est on ne peut plus agréablement situé, sur des rochers à la vérité, mais des rochers dont l'aridité forme un charmant contraste avec les petits et verts bosquets qui les séparent; puis, la rivière s'élargit en une charmante petite baie qui offre un asile, aussi sûr que commode, à toutes les barges des différents dis-
tricts (1). " Norway House en effet est un centre où se réunissent les voyageurs des différentes parties du Nord-Ouest. C'est un poste plein de vie ; les barges arrivent ici de toutes les directions avec les pelleteries que presque tous mènent à York, où ils prennent les marchandises dont ils ont besoin pour la traite dans les différents postes. C'est ici aussi que les deux vaisseaux qui viennent de la Eivière-Eouge déposent leur cargaison, composée exclusivement de provisions; ils reçoivent en échange une partie des marchandises dont il y a besoin dans la colonie. Toutes ces allées et ces venues se font dans un ordre admirable (2). "
" Il est question d'ouvrir un canal entre la rivière aux Brochets et la Factorie d'York. Je ne crois que difficilement à un pareil projet ; mais si le gouvernement l'effectuait, il rendrait un service éminent à la Rivière-Eouge. Tout ce qui s'y trouve actuellement y est rendu sur le dos des voyageurs, et l'on comprend aisément qu'un pareil mode de transport facilite peu l'importation et surtout l'exportation. "
Les missionnaires arrivent à Norway-House le samedi 2- ^eNorway;. 10 juillet, dans l'après-midi. Ils y trouvent la brigade du lac la ^-^'''-^'^^^'^*^- Pluie, comprenant " 22 hommes, presque tous catholiques (3). " Quelques-uns d'entre eux n'avaient pas vu de prêtre depuis plusieurs années. Nous leur donnons une espèce de mission (4), " ainsi qu'aux employés catholiques de Xorway- House (5). " " Puisse-t-elle avoir contribué au bonheur de cei pauvres gens (6). "
A Norway-House, M. Laflèche se trouve attaqué de la mala-
(1) Mon llinéraire.
(2) Lettre du P. Taché à sa mère, Norway House, Rivière-aux Brochets, 18 juillet 1846. — N^' 9 de la collection de M. de la Broqnerie-Taclié, publiée dans les Cloches de Saint-Bonijace, t. III, \i° 10, 27 janvier 1903.
(3) Ibid.
(4) Mon Itinéraire.
(5) Lettre du 18 juillet 1846.
(6) Mon Itinéraire.
die qui cette année exerçait ses ravages à la Rivière-llouge et dont il avait probablement pris les germes en administrant une trentaine de colons avant son départ. " Une nuit, la fièvre fut tellement intense qu'il eut le délire. Durant la maladie, le P. Taché ne quitta point son chevet ni le jour ni la nuit (1). '^ Il parla plusieurs fois dans la suite " des angoisses mortelles qu'il éprouva lorsqu'il vit son compagnon de voyage en danger de mort, à la pensée qu'il était jeune missionnaire, à des centaines de milles de tout confrère, envoyé pour convertir un pays immense (2). "
Mais les soins du P. Taché, " quelques remèdes heureusement apportés de Saint-Boniface, réussirent à arrêter la dyssenterie et après quatre ou cinq jours, le malade fut en état de voyager (3). "
Le P. Taché écrit à sa mère, tout en prêchant la mission et en soignant M. Laflèche. " Voilà la troisième journée, lui dit-il, que cette lettre est commencée, sans qu'il m'ait été possible de l'avancer davantage." Il ajoute en finissant : "M. Laflèche, qui écrit sur la même table que moi, me prie de vous présenter ses respects et de vous assurer en même temps qu'il aura de votre fils tout le soin possible. Ce bon Monsieur a bien raison, car il semble que sa bonté augmente en voyage et je remercie de tout mon cœur le ciel de m'avoir donné un tel compagnon (4). "
Les missionnaires partent de N^orway-House le lundi 27,. " dans de nouvelles embarcations. " " Ce sont, en termes du pays, des targes, espèce de bateau que 6 ou 7 hommes mettent en mouvement au moyen de grandes rames. Ces barges sont plus commodes que les canots; on y est plus à l'aise, et elles portent la charge de 5 ou 6 canots; seulement les portages sont longs et difficiles à exécuter avec de pareilles voitures (5). "
(1) Notes de Thon, juge Prud'homme sur Mgr Taché.
(2) Ihid.
(3) Mon Ilinéraire.
(4) Lettre dn 18 juillet 1846.
(5) Lettre du P. Taché à sa mère, En route, 31 juillet 184G, n^ 11 de la collection de M. de la Rroquerie-Taché, publiée dans les Cloches de Saint- Boniface, t. II, n'' 5, 3 février 1903.
La petite iiottille comprenait deux barges, " montées Tune par sept rameurs, et l'autre par six. Ces barges étaient chargées chacune d'environ 100 pièces (5 tonnes de marchandises). Cette fois encore nous étions passagers sur la môme embarcation; sur l'autre se trouvait M. MacKenzie, bourgeois de Tlle-à-la-Crosse en charge de la Eivière aux Anglais, que nous connaissions déjà, " vieillard de 72 ans marchant avec des béquilles, '" puis son fils qui est à la tête de Fun des postes du même district. Ces deux messieurs parlent facilement le français. " Les égards qu'ils eurent pour nous et leur bonté nous rendirent leur compagnie pleine d'agréments (1). "
" Nos hommes, ajoute le P. Taché, tous employés de Tlle-àla-Crosse, sont aussi de braves gens et paraissent se réjouir de nous avoir avec eux. Il y a entre autres trois Montagnais qui se montrent très zélés pour apprendre leurs prières en français et qui sont nos précepteurs dans leur langue, véritable jargon qui, pour la prononciation, offre des difficultés qu'on a peine à comprendre avant d'y avoir goûté. Nous ne perdons pourtant pas courage, et avec le secours de vos prières, nous espérons en venir à bout. Seulement M. Laflèche m'exprimait ces jours derniers la crainte de se déraciner la luette, tant il faut que la pauvre langue fasse de contorsions dans la bouche. En dédommagement de ces difficultés, les Montagnais sont, comme je vous l'ai dit, de très bons sauvages, qui désirent s'instruire et qui ont une très grande facilité. Deux de ceux qui sont ici n'ont passé que huit jours avec M. Thibault l'été dernier et en ce court espace de temps, ils ont appris toutes les prières nécessaires à la récitation du chapelet, et cela en français, quoiqu'ils ne sachent pas cette langue (2)."
Les l^arges remontent la rivière aux Brochets, franchissent de nouveau Play Green Lahe, mettent plus d'une journée à traverser le détroit. Le 30, elles entrent de nouveau dans le lac Winnipik et en longent la côté nord (3).
(1) Mon Itinéraire.
(2) Lettre du 31 juillet 1846.
(3) Mon Itinéraire.
" Là nous voyons ce qu^on appelle les E cor es. Pendant plusieurs lieues, la côte est coupée verticalement et très élevée, en sorte que cet endroit devient dangereux quand on y est surpris par le vent (1). ^^
Le soir, les voyageurs campent dans la petite île Mcintosh. Lors des rivalités de la Compagnie du Nord-Ouest avec celle de la Baie d^Hudsôn, parmi les pillages et les batailles qu'elles amenèrent, un bourgeois de la première, nommé Mcintosh fut fait prisonnier par les employés de la Baie d'Hudson: ceux qui remmenaient campèrent dans cette petite île, tout exprès pour prévenir une évasion; mais le prisonnier réussit à s'évader. Depuis lors, Tîle a pris le nom du prisonnier fugitif.
" Le vent nous retient près de trois jours sur cette petite île. L'eau soulevée par l'impétuosité du vent nous force deux fois à planter ailleurs nos tentes, et, à la fin, nous n'avons à la surface de l'île que l'espace absolument nécessaire pour nous loger (2)."
Les missionnaires emploient ces trois jours " à catéchiser les Montagnais, à leur apprendre les prières et à étudier un peu leur ratafias. " Le P. Taché écrit une nouvelle lettre à sa mère (3). "La troisième journée était un dimanche, nous avons tout le loisir possible de faire l'office divin ; notre basilique retentit de nos chants d'allégresse et des instructions que nous donnons à notre petit peuple (4) .
" Sur le soir, le vent s'étant un peu calmé, nous quittons sans regret l'île Mcintosh. Pour réparer le temps perdu, nos hommes rament toute la nuit et le lendemain à midi nous arrivons au Grand Eapide formé par la rivière Siskatchiwan, à l'endroit où elle se décharge dans le lac Winnipik (5).
" Cette rivière est un des grands cours d'eau de notre Amérique. La masse d'eau qui passe au Grand Rapide est énorme;
(1) Mon Itinéraire.
(2) If Ad.
(3) En route, SI juillet 1846.
(4) Mon Itinéraire.
(5) Ihid.
de là beaucoup de difficulté d'avancer, pour les petites embarcations. Les trois quarts à peu près de ce rapide se montent au câble par demi-charge. Celui qui tient le gouvernail demeure à son poste ; celui qui est à Favant de la barge, s'arme de sa longue perche; les autres hommes, avec leurs colliers vont s'atteler sur le câble, où ils halent de toutes leurs forces. Il est pénible de voir des hommes condamnés à un travail qui bien certainement n'est fait que pour de robustes bêtes de somme.
" Nos pauvres hommes ne laissèrent le collier que sur les 8 heures : ce qui leur faisait 27 heures du travail le plus pénible, sans une seule minute de sommeil et avec un seul repas pris bien à la hâte. .
" Le lendemain, il s'agissait de faire portage pour passer le reste du rapide. Comme l'eau était très forte, il fallait traîner les barges par terre, ce n'était pas bagatelle. Heureusement qu'il se trouvait là quelques sauvages qui prêtèrent main-forte à notre équipage. Une vingtaine d'hommes attelés encore sur un câble suffirent à peine à cette manœuvre (1).
'^ Vint ensuite le port des pièces, ce qui se faisait comme dans les voyages en canot. Je ne prétends pas donner des avis ; mais il me semble, dans mon opinion, que quelques chevaux ou bœufs, placés en cet endroit pour l'été, épargneraient à l'espèce humaine une misère qu'elle n'a pas besoin d'ajouter à tant d'autres qui sont son apanage (2).
" Il faut plus de deux jours pour passer ce rapide, qui n'a certainement pas deux lieues (3).
Quand le portage fut terminé, ^' les bouts des barges " réparèrent les embarcations, avant de continuer le voyage. Pendant ce temps, écrit le P. Taché à sa mère, " je suis assis sur le bord d'une grande côte, je vous écris sur mes genoux, exposé à un gros vent dont j'ai besoin pour tempérer la chaleur. Ma position n'est pas très favorable, et elle contribue peut-être un peu
(1) Mon Itinéraire.
(2) ma.
(3) Ibid.
à la création des sublimes idées dont cette lettre va se trouver enrichie. Quoi qu'il en soit, poursuit-il, j'ai le plaisir de communiquer avec la plus tendre mère, et cela seul suffit pour me dédommager d'une position bien plus pénible encore. Pauvre maman, je n'aimerais pas à vous voir faire les portages; mais je serais bien aise de vous y rencontrer; il me semble qu'alors je ne les trouverais pas longs et que je jouirais bien autant que nos hommes fatiguent; mais le bon Dieu ne le veut pas, il aime mieux mettre toutes ces jouissances à intérêt, afin de nous les rendre plus sensibles ensuite, quand il lui plaira de nous' réunir (1)."
Les voyageurs se rembarquent et commencent à remonter la rivière, qui pendant plusieurs lieues n'est qu'une suite de rapides, dont l'un nécessite un petit portage (2).
" Après quelques lieues, nous arrivons à un lac dont les bords agréables semblent' inviter les hommes à le tirer de l'abandon dans lequel il est laissé. Ce lac peut avoir une douzaine de lieues sur deux ou trois de largeur; l'eau en est très limpide* «a profondeur commune est de douze brasses. " Il fut découvert par la Vérandrye en 1734. " î^os pères lui donnèrent le nom de lac Bourbon; mais les Anglais ont changé ce nom en celui de Cedar Lake. Nos voyageurs canadiens, toujours amis des rois de France, lui conservent son ancien nom. C'est avec le lac Dauphin les seuls vestiges de la puissance française en ces contrées (3).
" Le 10 août, lundi, nous passons au Pas. C'est une des missions catholiques. M. Darveau s'y rendait quand il perdit la vie; l'été dernier, M, Laflèche j séjourna six semaines; mais le peu d'empressement des sauvages et l'extrême rareté des missionnaires forcèrent Monseigneur de renoncer à ce poste, du moins pour un temps. C'est une triste nécessité, dont l'hérésie saura profiter. Nous y vîmes quelques personnes: elles nous mon-
(1) En route, 31 juillet 1846.
(2) Mon Itinéraire.
<3) Ihid.
trèrent combien elles sont peu dignes du bienfait qui leur a été offert pendant plusieurs années. , D'autres au contraire témoif^nèrent à M. Laflèche, les larmes aux yeux, combien il leur était pénible d être privées de leur missionnaire. Ce spectacle était bien fait pour émouvoir; mon zélé confrère n'y fut pas insen- -il)k'. 11 leur promit que Sa Grandeur penserait à eux, qu'ils ne seraient pas longtemps sans secours; mais que pour lui son devoir Fobligeait à aller ailleurs porter la bonne nouvelle. Il y a au Pas un ministre anglican; il n'a pas, je crois, beaucoup d'ouailles; mais comme il a plus d'argent que nous, il réussit à en gagner quelques-unes. Le zèle des associés de la Propagation de la Foi est admirable; mais il est pénible de le voir souvent au-^dessous de celui de nos frères séparés (1). "
Les- voyageurs remontent ensuite la rivière Siskatchiwan jusqu'à 70 ou 80 lieues du Grand Eapide. Puis ils la laissent et ^'engagent dans le chenal des Anglais. " Les lacs et les bouts^ de rivières qui le composent ont des noms particuliers; mais le tout n'en a point; je l'ai pourtant entendu nommer la Petite Eivière aux Anglais. "
Le 13 août, ils arrivent au lac Cumberland. IJne des barges se rend au fort pour y prendre les provisions nécessaires au reste du voyage. M. Laflèche y va ensuite pour administrer un malade et baptiser quelques enfants.
Le lendemain, poussés par un très bon vent, ils franchissent rapidement le lac Cumberland, puis celui des Anglais, qui n'en est séparé que par un très petit détroit. Dans l'après-midi, ils atteignent l'entrée de la rivière Maligne. Ils mettent 3 jours à remonter cette rivière, que l'on descend en une demi-journée. ^^ Il n'y a cependant que 5 petits portages ; mais dans tous, il faut aller au câble ou à la traîne, le tout avec beaucoup de fatigue pour les hommes. C'est cette difficulté qui lui a fait donner son nom qu'elle mérite véritablement. " Quelques membres de l'équipage se trouvaient malades en sorte que les autres suffisaient à peine pour cette besogne. " Plus d'une fois même leurs efforts furent vaincus par la violence du courant . "
(1) Mon llwéi'iiirc.
Le mardi 18, les missionnaires passent le petit lac Castor. Le Portage de la Pente, à Fextrémité de ce lac, devient le théâtre d'un événement qui touche vivement le P. Taché et tous ses compagnons, la mort d'un des hommes de la petite troupe. " Le 14 au soir, dit-il, il faisait froid; le vent était glaçant; nos hommes firent un portage difficile qui dut les échauffer beaucoup. Le lendemain, un jeune sauvage montagnais se trouvait indisposé; nous ne fîmes que peu de cas de cette maladie. Le 18 au matin, il souffrait beaucoup; dans l'après-midi, il entreprit de passer le portage; je lui donnai le bras et il y réussit. A l'extrémité du lac, il demanda son " ballotin, " se revêtit en neuf des pieds à la tête et parut alors un peu mieux. Son pouls était très agité, et quoiqu'il fût inondé de sueur, il avait néanmoins les mains très froides. Cependant notre peu de connaissance en médecine nous faisait croire qu'il n'était pas en danger. Il s'éloigna ensuite et alla s'asseoir dans le portage. Je le vis et je lui demandai ce qu'il y faisait. Il me répondit qu'il était occupé à faire du feu. Je crus que mon interprète comprenait mal, et je ne pris pas garde à cette singulière réponse. Pendant ce temps, les hommes étaient occupés à monter les barges et nous les examinions vaincre vigoureusement les difficultés qu'offre ce rapide. Le premier qui mit pied à terre s'écria : " Le Montagnais est mort ! " Nous courûmes à lui, il était sans connaissance; néanmoins nous crûmes sentir quelques palpitations de son cœur: M. Laflèche lui donna le baptême sous condition et, un instant après, il ne donnait pas le moindre signe de vie. Ainsi, en moins de 4 jours de maladie, un jeune homme d'une vingtaine d'années, plein de force et de vigueur, ne laissa entre nos mains qu'un cadavre inanimé. . . Nos voyageurs furent d'autant plus affectés que plusieurs d'entre eux étaient atteints de la même maladie et avaient lieu d'appréhender le même sort. Ce jeune Montagnais, en nous voyant pour la première fois, avait dit : " Je suis content de voir des prêtres "et de voyager avec eux; j'ai été bien malade à York; ce que " je redoutais le plus, c'était de mourir sans baptême ; si je re- " tombe malade je ne serai point privé de ce bonheur. " Le bon
jeune homme retomba malade et mourut au milieu de nous. Son désir ardent aura attiré sur lui, je Fespère, la miséricorde du Dieu de bonté. Xous fîmes le lendemain la cérémonie de la sépulture. Pauvre jeune homme ! Il est mort subitement, loin des siens, en voyage ! Je compris alors combien il est vrai de dire que nous sommes tous voyageurs sur la terre. Peu de morts, conclut le narrateur, ont fait sur moi une aussi vive impression ( 1 ) . ^^
Les barges remontent ensuite quelques rapides et passent plusieurs lacs "qui n'ont rien de remarquable.'^ Le dimanche 23, elles arrivent au Portage du Fort de Traite. Ce portage est à la hauteur des terres qui séparent la Grande Eivière aux Anglais de la Petite. Il y a au milieu du portage un petit lac " qui est la source de cette dernière et qui lui-même, du moins je le crois, est alimenté souterrainement par la première. '' Le portage a 360 verges de longueur.
Le premier blanc qui passa Phiver au Fort de Traite se nommait Frobischer, Fun des premiers et des plus entreprenants commis de la Compagnie du N^ord-Ouest. C'était en 1776. " Il faillit y périr de faim et de misère et ne dut son salut qu'à l'industrieuse activité de l'un de ses hommes nommé Fagnaud. " Ce portage a reçu le nom qu'il porte, parce que "pendant plusieurs années il a été l'endroit le plus reculé où se faisait la traite des pelleteries. Il n'y a plus maintenant de fort, mais seulement une bien petite habitation, où le commis du lac Caribou se tient pendant l'été, ainsi que les femmes de ce dernier poste. L'excessive rareté des vivres, même du poisson, leur rappelle souvent les aventures de Frobischer (2). "
" Les équipements du lac Caribou se trouvaient dans nos barges. Beaucoup de sauvages de ce lac étaient venus pour recevoir divers objets contre les pelleteries qu'ils avaient apportées;" plusieurs étaient malades de la rougeole. Pendant que
(1) Mon Itinéraire,
(2) Ihid.
'• le respectable bourgeois " livrait ces effets et réglait les affaires de ce poste, les missionnaires se mettaient en relation avec ces sauvages, en trouvaient plusieurs suffisamment instruits; ils administrèrent le sacrement de baptême à 8 d'entre eux et bénirent 1 mariage. Les sauvages prièrent les missionnaires de ne point les négliger. M. MacKenzie engagea vivement le 'Commis du lac Caribou, métis anglais, nommé Charles Thomas, à répondre aux bonnes dispositions des sauvages et à seconder le ministère des missionnaires. Nous verrons l'année prochaine le P. Taché porter TEvangile au lac Caribou même.
Les missionnaires reprennent leur marche après un jour d'arrêt, le mardi 25 août. " C'était, remarque le P. Taché à sa mère, l'anniversaire de mon arrivée à la Eivière-Rouge et la fête d'un de vos patrons. Cette circonstance ne m'a pas échappé •et quoique votre souvenir me suive partout dans mes voyages, veuillez bien croire, ma bonne Mère, qu'il se présenta à moi d'une manière encore bien plus vive. Le soir en mesurant le Grand Rapide du Fort de Traite, je redis votre nom à chacune des 600 verges que nous y trouvâmes (1). "
Le lendemain les barges arrivent à la rivière Rapide. Cette rivière prend sa source dans le lac La Ronge et se jette dans la rivière aux Anglais; elle forme la plus jolie cascade que nous :ayons vue dans notre voyage ", d'environ 30 pieds.
Au lac La Ronge, au point où la rivière en sort, il y a un établissement de la Compagnie. Les barges se déchargent d'une partie de leur cargaison " dans le hangar qui sert de dépôt à ce poste, " et continuent leur marche.
Toute la Grande Rivière aux Anglais ainsi que la Petite, n^est •qu'une suite de lacs plus ou moins grands, réunis les uns aux autres par des rapides et des chutes dont les plus curieuses sont fort peu remarquables. Ces lacs, jusqu'à deux jours de marche de l'Ile-à-la- Crosse, sont bordés de rochers dont l'aridité naturelle est encore augmentée par la destruction presque complète des forêts qui les ont autrefois ombragés. Le feu allumé par
(1) Mon Itinéraire.
gauvages a détruit tout le bois de ce vaste pays. Partout Yon
des débris dont quelques-uns attestent une richesse qu^on
soupçonnerait pas, à voir la désolation qui Fa remplacée. ^'
Les missionnaires touchaient au terme de leur voyage. Le P. Taché résume ses impressions dans quelques propositions dont nous détacherons celles-ci : " La nature sauvage offre sans loute des beautés auxquelles je ne suis pas indifférent; mais quand on voyage des mois entiers sans rencontrer de traces d'habitations, ni même de civilisation, le modeste clocher d\in village réjouirait peut-être plus que les sublimes horreurs de la nature dans son état primitif. Xe pensez pas cependant que le voyage m*a été pénible; je ne voyageais pas comme amateur t je ne souffrais pas de l'absence de ce que je ne cherchais point. Au contraire, pendant tout ce voyage, j'ai été content et satis-^ fait de ma position. Plusieurs choses qui me répugnaient la première fois, m'étaient devenues indifférentes ou même agréables. Par exemple la tente que je n'aimais pas en arrivant à la Rivière-Eouge, se trouvait maintenant pleine de charmes, et ^ tous les soirs en y entrant, j'éprouvais une jouissance que ne goûtent certainement pas les monarques à la vue de leurs lambris dorés. On s'habitue facilement aux petites misères du voyage; puis quand on voyage sur des eaux qui ne doivent pa?. passer sur la rive qu'habite sa mère, il semble que le cœur d'un fils est moins sensible à ce qui n'est pas de son goût. D'ailleurs la vue d\m vieillard de 72 ans, armé de deux béquilles et se résignant à toutes les fatigues d'un aussi long voyage, et cela pour l'amour de quelques centaines de louis tout au plus, cette vue est plus que suffisante pour encourager un jeune missionnaire à surmonter volontiers les difficultés de la noble carrière dans laquelle il est entré (1). "
Le mercredi, 9 septembre, après plusieurs jours d'un vent 3, Arrivée âi» froid, de pluie, de neige, les barges entrèrent dans le lac de l'Ile- cposto.^*' à-la-Crosse. Ce lac peut avoir douze lieues de long. A la faveur d'un gros vent du Xord, elles franchirent rapidement la moitié
1 I Mon Il'iuérahr.
du lac. " Mais le vent augmenta à tel point qu'il y avait lieu d'appréhender quelque accident. Les ténèbres augmentaient encore Fembarras de notre position. Nous pûmes néanmoins gagner terre; nous avions, sans nous en apercevoir, passé l'endroit où étaient campés nos compagnons : pour la première fois nous nous trouvâmes éloignés d'eux. Le lendemain le vent continua de souffler violemment et de nous contrarier; mais enfin, dans l'après-midi nous arrivons au port (1).^^ Les missionnaires avaient mis 2 mois et 2 jours pour se rendre de Saint- Boniface à l'Ile-à-la-Crosse.
" Encore cette année, bonne mère, écrit le P. Taché à celle dont le souvenir le suit partout, j'ai ajouté à la distance qui nous sépare : heureusement que la terre est ronde et j'ai l'espérance d'en faire le tour, et après quelques années comme celles-ci, de revenir à l'endroit d'où je suis parti (2). "
Qu'ils sont beaux les pieds de ces missionnaires qui viennent de franchir plus de 300 lieues pour annoncer l'Evangile à de pauvres peuplades ! Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium hona!
(1) Itinéraire.
(2) lort de l'Ile-à-la-Crosse, 6 janvier 1847. Cette lettre accompagnait l'envoi de Mon Itinéraire. — N*^ 12 de la collection de M. de la Broqiierie- Taché.