‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 3)Chapitre 23 sur 73 · I. — Election · texte numérisé non relu

I. — Election

M. Lafièche avait quitté, nous l'avons dit, l'Ile-à-la-Crosfee choix de dans l'été de 1849. Mgr Provencher l'avait rappelé à Saint- JJJ^juteor. Boniface dans le dessein de le faire nommer son coadjuteur avec future succession.

Le Saint-Siège avait érigé le vicariat apostolique de la Eivière- Rouge en diocèse, sous le titre assez vague de Nord-Ouest (1), le 4 juin 1847. I^s bulles de cette érection arrivèrent à Saint- Boniface un an après, le 4 juin 1848.

Mgr Provencher se voyait vieilli et infirme. Dans les Pays d'en haut, si étendus et si peu peuplés, où deux voisins sont souvent à 50, 100, 200 milles de distance, où les voyages se font, non point en chemin de fer ou en voiture confortable, mais à pied, à cheval, en canot, en carriole à chiens, l'évêque ne peut visiter les âmes qui lui sont confiées s'il n'est vigoureux et alerte.

(1) "Je n'ai plus de nom... Nord-Ouest est inconnu ici ; on entend par ce mot la feu Compaornie du Nord-Ouest. Il n'y a point de place de ce nom ici ; c'est une i^osition géographique que l'on trouve partout oii l'on est... Il me semble plus naturel de prendre le nom de l'objet le plus marquant de l'endroit." — Lettre de Mgr Provencher à Mgr Turgcon, éreque de Sidyme, coadjuteur de Québec, juin 1848.

" J'aimerais mieux signer : l'évêquo de Saint-Boniface ou de la Kivière- Kouge, si vous le voulez. Je le demanderai à Rome." — Lrttre à Mgr Bourget,juin 1848.

Nous allons voir, en effet, le titre d'évêque, d'église et de diocèse de Saint-Boniface substitué à celui d'évêque et de diocèse du Nord-Ouest.

C'est pourquoi le vénérable prélat désirait depuis plusieurs années se faire donner un coadjuteur plein de jeunesse et de force. " Je pense, écrivait-il en 1848 à Mgr Bourget, évêque de Monlréal. je pense à me pourvoir d'un coadjuteur jeune qui pourrait courir au loin, pendant que j'expédierais la besogne ici. " Toutes les lettres de cette époque révèlent la même préoccupation.

Il estimait singulièrement les deux missionnaires de l'Ile-à-la- Crosse, qui évangélisaient avec tant d'ardeur et de succès les pauvres sauvages de la rivière Churchill et de la rivière Athabaska. 'Son choix se fixa d'abord sur le plus ancien des deux, M. Lafièche. " Celui que je voudrais avoir pour coadjuteur, écrivait-il à Mgr Bourget, est M. Lafièche, que j'ai emmené dans cette intention. " ^' M. Lafièche est celui que je demanderai, dit-il à Mgr Turgeon; sans contredit, il l'emporte de beaucoup sur tous Tes autres. Des étrangers ne doivent pas être, mis • sur les rangs de longtemps. Le P. Aubert est pour lui du plus grand cœur. Je sais qu'il n'acceptera pas volontiers; il fera comme bien d'autres, il pliera beaucoup pour accepter le fardeau, plus réel ici qu'en bien d'autres places. Il passera 30 ans avant que la destinée qu'on lui prépare s'accomplisse. Il est bien instruit dans les sciences de collège, il est studieux, il est un peu initié dans trois langues sauvages, parle passablement l'anglais, est doué d'un riche caractère. Ce qu'il y a de beau en lui, c'est qu'il ne sait pas ce qu'il est ; du moins rien ne l'annonce dans sa conduite (1). " ^Mg?^^°"^^^ M^is, au moment où il va prendre les dernières mesures pour proyencher. jg faire nommer, il apprend qu'il est infirme. Cette nouvelle l'afflige beaucoup. Doit-il poursuivre son dessein? Ou faut-il différer? "Il est grandement à désirer qu'un coadjuteur soit sacré avant la fin- de l'année, écrit-il le 18 juillet 1848 à Mgr Turgeon; mais qui sait mieux que Dieu ce qui peut procurer sa

(1 ) Lettre à Mgr Turgeon, évêque de Sidvme, 14 juin 1847, — Copiex. t. ir, pp. 218-219.

gloire? S'il veut M. Laflèche^ il le guérira et je le demanderai; sinon^ je le prie d'en faire connaître un autre (1)." Cependant, il incline à poursuivre un projet mûrement délibéré, tant que Dieu n'a pas manifesté une volonté contraire. " J'aurais bien dessein de le demander, dit-il dans la lettre que nous venons de citer, sans avoir obtenu son consentement. Je sais qu'il ne voudra pas. Il sait que je pense à lui ; il me prie instamment de n'y pas penser, vu sa mauvaise santé. Si elle se rétablit, j'ai envie de demander des bulles pour lui. Qu'en dites-vous ? Il ne -era pas le premier auquel on jouera ce tour (2). "

Quelques jours après avoir tracé ces lignes, il reçoit des nouvelles de l'Ile-à-la-Crosse, apprend que " M. Laflèche est mieux et que des médecins qui ont passé par là ont déclaré que son mal n'est pas dangereux. " Il avait déjà auparavant prévenu le cardinal Franconi, Préfet de la Propagande, qu'il demanderait M. Laflèche pour coadjuteur " aussitôt qu'il aurait des nouvelles de son rétablissement. " Il écrit une seconde fois au cardinal Préfet, cette fois pour le demander expressément. " J'ai écrit par Londres, dit-il à Mgr Turgeon au mois d'août suivant (1848) ; ma lettre peut être rendue en ce moment. J'ai demandé une réponse rendue à Montréal au commencement d'avril pour ne pas être retardé d'un an. Cette mesure devient de plus en plus pressante. Favorisez cette mesure. Tâchez que je ne meure pas sans coadjuteur; il en résulterait de grands inconvénients. Je vais donner ordre à M. Laflèche de venir l'été prochain ; je vais le faire grand vicaire, administrateur de mon diocèse en cas de mort, sans lui en parler. Le P. Aubert, par une lettre cachetée, a déjà cette charge; je ne révoquerai pas ses pouvoirs: deux sont plus sûrs qu'un (3)."

(1) Cette lettre et toutes celles que nous avons citées ou que nous allons citer, sont aux archives de l'archevêché de Quéhec.

L'archevêché de Saint-Boniface en possède les copies réunies en plusieurs in-folios.

(2) Copies de l'archevêché de Saint-Boniface, t II, p. 243.

(3) Copies^ ,t. II, pp. 276-277.

Appel de En effet, il donne à M. Laflèche, ainsi que nous Favons dit,

M. Laflèche ^ ^ ■ ~i 7

A la Rivière- l'ordre de revenir à la Bivière-Rouge. Le missionnaire de Flle-

Bouge. *-"

à-la-Crosse arrive à Saint-Boniface dans Fêté de 1849. " M. Laflèche est arrivé bien portant, écrit Mgr Provencher le 28 août, mais cependant boitant du pied gauche: il ne peut pas appuyer du talon à terre; il n'a pas de plaie, il ne souffre pas non plus ; il s'appuie sur le bout du pied et se sert d'une petite canne pour se moins fatiguer, quoiqu'il puisse s'en passer. Il redoute le froid. Il va hiverner à la Prairie du Cheval Blanc avec le P. Maisonneuve, qui étudiera le cris et l'exemptera autant que possible d'aller au froid; il fera le catéchisme en cris aux enfants et aux autres qui voudront l'écouter. Je n'ai point parlé à M. Laflèche des avances que J'ai faites à Rome; il profiterait de son état pour tout jeter bien loin (1).'^ Il ajoute tristement : " Il était véritablement mieux l'année dernière quand on m'écrivait la lettre diaprés laquelle je me suis déterminé à écrire à Rome. Que va-t-il arriver? Sans doute les bulles vont être adressées à l'Archevêque (de Québec) ? Celui pour qui elles seront adressées sera-t-il capable de les accepter? Que faire s'il ne peut pas les accepter ? Faudra-t-il le consacrer boiteux ? Dieu a-t-il d'autres vues (2)?"

Il est bien difficile de consacrer un boiteux, quand on veut précisément un évêque qui puisse voyager. C'est ce que M. Laflèche objecte à Mgr Provencher.

Objections de " Vous voulcz uu coadiutcur viffourcux et ie suis infirme;

M. Laflèche. i • -,, -, • , • • • ^ 4-

vous avez besoin d un coadjuteur qui puisse parcourir a votre place ces immenses régions et je suis plus incapable de voyager que vous. Durant les trois années que je viens de passer à l'Ileà-la-Crosse, il m'a fallu garder la maison et laisser les courses à mon compagnon, le P. Taché. "

L'objection est en effet sérieuse. " J'avais ce qu'il me fallait dans mon humble opinion, écrit le vieil évêque à Mgr Bourget:

(1) l^ettre du 28 août 1849 à Mgr Turgeon, évêque de Sidyme. — €V>- 'pie^ de l'arclievêché de Saint-Boniface, t. II, p. 280.

Dieu qui ne juge pas comme les hommes, l'a rendu infirme; je ne sais plus maintenant où porter mes vues.

Le saint prélat ajoute avec autant de charité que d'humilité: " Je mérite bien d'avoir des chagrins sur mes vieux jours ; mais ]c demande que Dieu ne punisse pas les autres pour moi. Qu'il leur donne un pasteur selon son cœur. "

Oui. Dieu a son élu; il va dire à 1" évoque de Saint-Boniface, comme autrefois le prophète Samuel au père de David: ^^ Sontcc là tous vos fils? Xe vous en reste-t-il pas d'autres? En effet, il en restait un autre occupé au fond d'un désert, à garder les brebis: mais il était si jeune qu'on n'osait le faire venir (1)."

Mgr Provencher avait déjà jugé le P. Taché capable de porter la mitre, mais dans l'avenir: "Voici, écrivait-il à Mgr Turgeon, comme je visais à arranger les choses : prendre M. Laflèche pour mon eoadjuteur; son règne pourrait être long. Après ma mort, il prendrait le P. Taché pour le sien. Par là les Oblats deviendraient chargés du diocèse. Ces deux évoques peuvent mener loin (3). "

Mais, puisque M. Laflèche est infirme, ne pourrait-on appeler plus tôt le P. Taché à la charge épiscopale? Le vieil évêque recule d'abord devant la jeunesse de TOblat : '' J'ai bien, dit-il, ]e P. Taché qui est celui qui a le plus de talents ; mais il ne fait que (le naître (3)." Bientôt il est' plus frappé du mérite que de la jeunesse. "' C'est un homme de grands talents, écrit-il, connaissant le pays, les missions et les langues. " Puis il est Oblat ; c'est sur les Oblats que le grand missionnaire compte pour l'évangélisation du ^ord-Ouest : n'est-il pas convenable que le chef soit pris d'entre ceux qui sont à la peine ? Si l'évêque est Oblat, la congrégation toute entière ne sera-t-elle pas plus étroitement liée à la grande œuvre? 11 y a une objection, une seule, les 27 ans du jeune missionnaire: mais "c'est un défaut dont le

fn \i(\-. G. Dui^as, ^fgr Prhvevc/fer il Uf! Missions de la Rivière' Rouge, |».2Ô4. ^ ■ ■

(2) Lettre «lu 28 août 1849. — Copies , r. II, p. 282.

(;-5) Lettre à .M<;r l'ourget.

Saint-Siège dispense, dont Télu se corrigera, même trop rapidement. ^^ M

A Pautomne, M. Lafièche n'était pas mieux.^ " Décidément^ écrit Mgr Provencher à l'évêque de Montréal, il ne faut plu? songer à M. Lafièche. " Son choix est arrêté sur le P. Taché : " Il connaît le pays, les missions, les langues, dit-il à Mgr Bourget; il est fort et robuste. Je le propose à Févêque de Québec et à ses suffragants. J'en fais aussi la demande à Mgr Tévêque de Marseille comme à son supérieur. "

" J'ai jeté les yeux sur un de vos enfants, " écrit-il à ce dernier, pour être mon coadjuteur et mon successeur : " c'est le E. P. Alexandre Taché, que V. G. n'a jamais vu et qui est depuis 1846 à l'Ile-à-la-Crosse et à Athabaska. Il a fait d'excellentes études classiques; il a étudié la théologie chez les Sulpiciens de Montréal, et depuis qu'il est employé dans les missions, il a appris deux langues, avec la connaissance desquelles il peut évangéliser les nations sauvages presque jusqu'au pôle. Outre cela, il sait passablement l'anglais, langue nécessaire partout dans ce pays. Il a réussi, au delà de mes espérances, à faire connaître Dieu aux nations des Cris et des Montagnais. Il avait pour compagnon M. Louis Lafièche, qui a appris les mêmes langues que lui. J'avais demandé ce dernier pour coadjuteur, et tous ceux qui avaient droit de se^ mêler de cette importante affaire, c'est-à-dire les évêques du Canada, applaudissaient à mon choix. Déjà, des démarches avaient été faites; mais, à notre grand désappointement, nous sommes arrêtés par les infirmités de ce digne sujet, qui est loin d'en demander la guérison, tant il redoute le fardeau de l'épi scopat. Mon intention était de lui faire faire un règne qui devait être long, puisqu'il n'a que 31 ans; il aurait pu prendre le P. Taché pour coadjuteur, et par là charger la famille des Oblats de tous les détails des missions dans le pays. Dieu n'a pas jugé comme moi, et je pense qu'il veut le P. Taché au timon des affaires des missions, quelques années plus tôt que je n'avais pensé. Il connaît les missions mieux que

personne; je le propose et je le demande à Y. G. comme à son supérieur général (1)."

Les bulles qui nommaient M. Laflèche, avaient été envoyées à rarchevêque de Québec. A la demande de Mgr Provencher, l'archevêque de Québec et les évêques du Canada sollicitèrent du Saint-Siège la substitution du nom du P. Taché à celui de M. Laflèche.

Le Souverain Pontife accepte la demande. Le 24 juin 1850, ^iJ^'Jî^î^JJJg, il nomme Alexandre- Antonin Taché évêque d'Arath in partihus infidelium, coadjuteur de Mgr Provencher avec future succession.

Dès que le vieil évêque sait que sa demande a été ae'réée du Le p. Taché

^ i i <^ apprend 8on

Souverain Pontife, il écrit au P. Taché pour lui apprendre que élection. Dieu, par Torgane de ses supérieurs, l'appelle à devenir son coadjuteur et son successeur et lui ordonner de se mettre le plus tôt possible en route pour Saint-Bonif ace.

Cette lettre lui parvient à ITle-à-la-Crosse au mois de janvier 1851 par l'exprès d'hiver. Il avait ignoré jusqu'alors les projets et les démarches de son évêque. " Aussi que l'on juge de son étonnement, à l'arrivée du courrier d'hiver, lorsque, ouvrant avec empressement les lettres de l'évêque de la Rivière- Rouge, et commençant la lecture des lignes tracées par la main vénérée et chérie du vieux Pontife, il apprit que lui-même avait été choisi pour l'épiscopat, en remplacement de son ancien compagnon et ami (2). " Il est vrai que les jeunes Pères, arrivés les derniers à l'Ile-à-la-Crosse, qui, lors de leur passage à Saint- Boniface, avaient pu constater l'opposition de M. Laflèche à sa nomination, et l'estime de l'évêque pour le P. Taché, avaient plusieurs fois dirigé quelques allusions plaisantes aux futures grandeurs de celui qu'ils voyaient si richement doué des dons

(1) Lettre de Mgr Provencher à Mgr de Mazenod, 29 novembre \849 , C'est, comme on le voit par les excuses du commencement, la première lettre qu'écrivit Mgr Provencher au fondateur des Oblats.

(2) Mgr Taché, Vingt années de Missions dans le Nord-Ouest de V Amérique, p. 48.

de la nature et de la grâce; mais il était si loin de penser que son évêque pût le prendre pour son coadjuteur, qu'il n'avait donné aucune attention à ces propos. " La nouvelle lui arrivait donc comme un coup de foudre (1). ^' Les sentiments Quels furcut Ics Sentiments intimes qu'elle éveilla dans son

intimes du ^

P. Taché en ^mC ?

apprenant le

supérieurs!* Laissous-lui la parole : son récit fournit de nobles enseignements.

" Le nouvel élu, dit-il d'abord, avait malheureusement assez de vanité pour être flatté du choix qu'on avait fait de lui (2). " Cet aveu ressemble à celui de saint Hugues, abbé de Cluny, avouant au concile de Reims, devant le Pape saint Léon IX, qu'il avait eu la tentation d'entrer dans sa dignité par la voie de la simonie : les contemporains du saint ont remarqué qu'il attestait, par l'aveu d'une inclination involontaire, que le baptême et l'exercice des vertus les plus héroïques n'avaient point encore effacé en lui toutes les traces du péché originel. Nous tirons la même conclusion des paroles du grand missionnaire, en admirant la candeur de son âme ingénue, qui confesse devant toute l'Eglise une faiblesse indélibérée comme il le ferait aux pieds du ministre de la pénitence.

Poursuivons.

" Malgré cette faiblesse, et pour des motifs d'un ordre plus élevé, continue-t-il, il avait toujours désiré se conformer aux vues et aux desseins de ses supérieurs; ses supérieurs lui donnaient une marque non équivoque de leur estime et de leur confiance; un sentiment qui vaut mieux qu'une sotte vanité, lui causa une satisfaction véritable (3). " Il est très doux, en effet, au religieux qui trouve sa nourriture, comme le Sauveur '^à faire la volonté de ceux qui l'ont envoyé, " de voir qu'il a donné satisfaction à ses supérieurs et les a réjouis par ses travaux et son immolation.

(1) Vwg{ années de Missioïis , p. 48.

(2) Ibid.

{'A) Ibid.

Mais ce n'est pas tout, poursuit-il, l'élévation à l'épiscopat ^n'éteint pas jusqu^aux dernières lueurs de la raison. Nonobstant sa vanité, nonobstant même une certaine et noble complaisance, il restait au nouvel élu assez de sens pour croire que Fénscopat, si lourd de sa nature, est vraiment un fardeau écrasant )our des épaules et une tête de vingt-sept ans. 11 avait travaillé 5sez consciencieusement pour savoir que les devoirs sont une change, et que c'est se torturer soi-même que d'accepter une plusî^Tande responsabilité (1)."

" Que pensaient les autres ? Ceux qui ne connaissent pas nos missions, qui ignorent la longueur et la nature des courses que doit faire ici le premier pasteur, durent hausser les épaules en voyant que l'on choisissait un tout jeune prêtre pour en faire un prince de l'Eglise. Eût-on même dit que c'était une sottise, que nous ne nous en étonnerions pas. "

Xon, personne, croyons-nous, ne haussa les épaules, personne ne blâma le choix du vénérable évêque de la Kivière-Rouge ; mais tous, les missionnaires comme les fidèles, les habitants du pays comme les étrangers, dirent unanimement : Digitus Dei est ^ic: l'élu de Monseigneur Provencher est bien l'élu de Dieu.

Il ne restait au P. Taché d'autre parti à prendre que de se rendre à Saint-Bonif ace ; c'est ce qu'il fit. Mais laissons-le raconter lui-même et les événements extérieurs et les dispositions intérieures de son âme.

" Que fit le P. Taché ? dit-il de lui-même à la troisième personne. Si sa tête était accessible à la vanité, son cœur ignorait l'ambition; il l'ignorait pour lui-même, il l'ignorait pour les autres; il n'y avait même jamais rêvé. Il ignorait aussi les faux-fuyants et les arrière-pensées. Quand on est jeune, sans duplicité comme sans expérience, sans connaissance des hommes et des choses, on marche droit vers le but légitime auquel on tend, ne se doutant point qu'à chaque pas on peut se heurter contre un obstacle, déchirer son cœur aux ronces et aux épines qui partout bordent le chemin de la vie.

(1) Ihifft aunérs de Minb'iom , p. 48.

" L'évêque du diocèse, les bulles du Souverain Pontife en main, commandait à son coadjuteur de se rendre auprès de lui. Le supérieur régulier de ce dernier écrivait dans le même sens, supposant que tout allait se faire suivant le plan qui avait été indiqué par FOrdinaire. Sur ces données, le P. Taché, croyant reconnaître la volonté de ses supérieurs, partit au mois de juin pour la Rivière-Eouge, non pas pour aller se faire sacrer, mais pour aller s'assurer, d'une manière positive, des sentiments de ceux auxquels il avait voué obéissance, qu'il regardait comme les juges de sa position, de ses objections, de toute son existence (1).

Le sacre.

Arrivée du P. Taché a St-Bonlface.

Le rappel des Oblate rétracté par saite de l'élection du P. Taché.

Le P. Taché arriva à Saint-Boniface le 4 juillet 1851. Mgr Provencher l'embrassa avec tendresse; mais à ses objections il répondit simplement qu'il avait bien réfléchi à tout et que la volonté du ciel était manifeste.

Oui, la volonté de Dieu était manifeste. Le vieil évêque missionnaire trouvait dans le jeune élu toutes les qualités nécessaires à la mission qu'il voulait lui confier. " M. Laflèche, écrivait-il à cette époque, a l'estime de tous dans le pays, même de la bourgeoisie, qui s'aperçoit qu'il la domine ou surpasse en talent; c'est en même temps l'homme le plus simple et uni dans tout ce qu'il fait. Il boite sans souffrir, n'ayant plus de plaie. Cependant je pense que le P. Taché sera plus propre à l'épiscopat: il aura plus de détail, l'autre est un peu oublieux. Ils sont amis ; . je souhaite que M. Lafièche l'assiste comme grand vicaire et tout ira bien. J'ai cru faire un bon coup en le demandant; je désirp que Dieu soit aussi content que moi. Je suis persuadé qu'il n'y avait guère moyen de faire mieux (2). "

(1) Vingt années de Missions , p. 50.

(2) Lettre à Mgr l'archevêque de Qut'bec, 21 juillet 1851. — Copies de l'archevêché de Sainl-Boniface, t. II, pp. 292-293.

La volonté de Dieu était manifeste d^une antre manière oncore. La nomination du P. Taché venait de sauver les mis- -'ons du plus redoutable danger. Mgr de Mazenod, à la suite

le divers rapports qui lui avaient représenté les missions de la Ivivière-Rouge comme présentant des difficultés inouïes et n'ay-

iit pas de chances de succès sérieux, avait écrit à Mgr Provencher qu'il était décidé à rappeler tous ses sujets. Mais voilà

iiril apprend la préconisation de l'un d'eux. L'évêque de la Uivière-Rouge, nous l'avons vu, lui avait écrit pour lui deman- <[er la permission de prendre le P. Taché comme coadjuteur; la lettre ne lui était pas parvenue : ce sont les feuilles publiques qui lui annoncent qu'un de ses enfants est appelé à partager la charge du vieil évêque missionnaire. Ce choix est un grand trait de lumière pour son esprit : il comprend que c'est la volonté de Dieu que ses fils persévèrent dans le rude labeur des missions du î^ord-Ouest. Il écrit immédiatement au P. Taché d'accepter l'épiscopat, de se rendre auprès de lui à Marseille/ mais de n'y venir qu'avec le titre de " Père Taché, " parce qu'il veut avoir la consolation de lui donner la consécration épiscopale.

" Si la détermination d'abandonner les missions eût été mise à exécution, Mgr Provencher, observe son historien, en serait mort de douleur (1). '^' " Que serait devenu le pays, écrivait le vénérable évêque, avec tous ses sauvages abandonnés tout à coup ? Ces missions n'auraient jamais repris. La perspective avait apparemment effrayé, car personne, avant le R. P. Taché et M. Laflèche, n'avait mis la main à la charrue. Elles sont pénibles, à la vérité, ces missions; mais Dieu a permis et semble bénir ce grand projet. Je n'en reviens pas ! Pendant que nous étions tranquilles ici, on méditait au loin notre destruction. "

Mgr Provencher était comme dans une espèce d'épouvante en voyant le coup qui avait menacé ses chères missions; mais il bénissait Dieu d'avoir paré ce coup en permettant la maladie de

AL Laflèche pour rendre nécessaire le choix du P. Taché. " L'é-

(l) Rév. G. I)ugas, J/r/r Proveiicher d lcf< 3fi<<s)ons de la Rivière- Rouge

20(S VIE T»E MGK TACHÉ, 0. M. I.,

vêque de Marseille, disait-il, m'a écrit qu'il était décidé à rappeler tous les Oblats et que je lui avais joué un tour eu ne le prévenant pas à temps du choix que j'avais fait de Mgr Taché pour mon coadjuteur. Moi, je crois que c'est Dieu qui lui en a joué un plus beau, en le mettant dans la nécessité de ne pas abandonner un de ses enfants. " Appel du Toutefois, si le choix du P. Taché avait sauvé les missions en

p. Tacne en ^

yè^tre^acré. changeant la détermination de Mgr de Mazenod, la volonté que témoignait le fondateur des Oblats, de consacrer lui-même le jeune élu, dérangeait les plans de Mgr Provencher.

M. Laflèche et le P. Taché avaient converti beaucoup de sauvages à l'Ile-à-la-Crosse, au lac Caribou et à Athabaska; mais qui ne sait l'inconstance des néophytes, surtout quand ces néophytes sont des sauvages? M. Laflèche avait dû s'éloigner; si le P. Taché s'absente pour longtemps, qui le remplacera ? Le P. Faraud commence seulement à balbutier les langues sauvages ; les Pères Tissot et Maisonneuve les ignorent encore.

Mgr Provencher avait rappelé le P. Taché de l'Ile-à-la- Crosse; mais c'était son dessein qu'il allât recevoir la consécration épiscopale dans la province ecclésiastique de Québec et qu'il retournât à la hâte dans les missions du nord, pour continuer de cultiver le champ du Seigneur et ne pas permettre à " l'hom- , me ennemi, " joar une trop longue absence, "de semer l'ivraie. " L'ordre donné au P. Taché par Mgr de Mazenod de se rendre en France pour y être sacré ne s'accordait pas avec ses désir^. Départ de MgT Provcnclier était habitué à soumettre sa volonté aux or-

dres de la Providence. Il dit au P. Taché: "Partez pour la France : Dieu pourvoira au reste. "

" Mais il était si pauvre qu'il n'avait pas un sou à lui remettre pour le voyage (1).'' "Je n'ai rien à lui donner en passant, écrivait-il, que le droit de mettre la main dans ma bourse^ si bourse il y a, en Canada (3). "

fl) Hév. G. Dugas, Mtjr Provtiichêr , p. 2()5.

(2) Ibiâ.

Mgr Provencher envoyait l'élu pour être sacré ; lui se mettait en route pour aller présenter des objections contre son élévation à une dignité dont il se sentait de plus en plus indigne.

Le P. Taché se rendit en canot de Saint-Boniface au Sault- Sainte-Marie. Là, il prit un bateau à vapeur pour se rendre à Détroit, puis à Montréal.

Il passa quelques jours dans le Canada. On lui fit de grandes ^"^^^fj^fg^gf®^'* instances pour qu'il consentît à être sacré immédiatement, dans g^*jj"|J*" le Canada même, en présence de ses amis et de ses parents, et qu'il partît pour FEurope revêtu de la dignité épiscopale. Il répondit invariablement : '' Le religieux s'en tient à l'ordre de ses supérieurs, comme le soldat à la consigne de son général: j'ai un ordre pour me rendre en France simple prêtre : si je suis jamais sacré évêque, je ne puis être sacré ailleurs. " " Je puis assurer A^otre Grandeur, écrit-il à Mgr de Mazenod, que toutes ces instances, loin de prévaloir, ne m'ont pas même fait hésiter un instant (1). "

L'élu revit sa mère. Cette mère qui avait fait six ans aupa- visite à sa

mère.

vant, à ce fils si cher, des adieux qu'elle pensait éternels, ne cuvait en croire ses yeux : elle revoyait sur la terre celui qu'elle aimait tant et dont l'absence lui avait fait verser tant de larmes: elle le voyait appelé à cette haute dignité pour laquelle elle avait une si grande vénération. Son cœur, maternel était "nvalii par des joies que les larmes seules peuvent exprimer: elle pleura beaucoup. Je ne pensais pas vous revoir jamais, bonne laman^ lui disait-il de son côté: je vous vois et "je vous reerrai encore. Que le ciel soit à jamais béni de cette faveur! JÊl a eu pitié de ma jeunesse, il a consolé votre tendresse maternelle et satisfait ma piété filiale (2). "

(l ) .4 1(1 vue du Havre, 11 novembre 1851.

(-) Lettre à su mère, 24 juin 1860.

Le P. Aubert, rappelé en Canada, avait écrit à Madame Taché i>eu de temps après la préconisalion de f-on fils : " ... Je vous félicite, Madame, de ce que votre bien-aimé fils a été élevé à la hante dignité de répisccpat, et qne cet honneur, qui est grand devant Dieu et devant les hommes, ne lui est attiré qne par sa vertu, ^on zèle et son talent... Je dois vors

Traversée.

Observation.

Le P. Taché s'embarqua à Î^ew-York le 18 octobre, fête de l'évangéliste saint Luc, après avoir écrit, le jour même, une lettre d'affection à sa mère (1).

Il fit la traversée avec Mgr Prince, évêque de Martyropolis, eoadjuteur de Tévêque de Montréal, nommé Fannée suivante premier évêque de Saint-Hyacinthe; M. Joseph Larocque, son ancien professeur de rhétorique, nommé en 1852, évêque de Cydonia et eoadjuteur de Montréal, plus tard deuxième évêque de Saint-Hyacinthe; M. Desautels, curé canadien et M. Fréchette.

Le mal de mer, qui Tavait attaqué sur les lacs mêmes de TAmérique, l'éprouva durant toute la traversée, " malgré la clémence de l'Océan. " " Les trois semaines passées au pays, écritil à sa mère, ont été trop fécondes en émotions de tous genres pour être une préparation favorable aux secousses maritimes: mon cœur était trop plein, aussi la moindre chose le rendait trop gros : espérons qu'au retour il ira mieux (2). " " ^'aurais aimé, ajoute-t-il, à vous parler de la mer et de ses belles horreurs; mais comme j'ai été tout le temps et suis encore comme sous l'impression d'un vomitif, je vous assure que j'ai l'imagination bien mal montée, et j'espère que vous me pardonnerez (3). "

Dans le monde cultivé du Canada, un voyage d'Europe est regardé comme un couronnement indispensable de l'éducation: il est en quelque sorte un cours de hautes études, qui donne à l'esprit et même au cœur, la formation dernière et le fini d'une culture supérieure. Le P. Taché est appelé, à 27 ans, après avoir ouvert aux missions une ère toute nouvelle par six ans d'héroïques travaux, à recevoir ce complément de haute éducation, au

diie, ]oonr votre consolation, que durant les (Jnq années que j'ai été son supérieur, il ne m'a jamais donuf' l'occasion d^^ me plaindre de lui. J'ai toujours trouvé en lui un ami dévoué, et je dois avouer que j'ai peu trouvé de cœur au>si délicat et aussi bon que le sien. Je n'ai qu'à donner des élo^ce^^ à toute sa conduite." — Bj/town, 20 nov. 1850. — '..6e lettre de la collecition de M. de la Broquerie-Taché.

(1) New- York, 18 oct. 1851. — 26e lettre ibid.

(2) Sur l'Océan, 30 oct. 1851.— 27e lettre ibid.

(3) Ibid.

temps même où il va être revêtu de la plénitude des grâces du Saint-Esprit pour des travaux plus étendus et non moins féconds. Il portera partout, dans ce vieux monde, où il y a tant à étudier et à admirer, mais aussi à condanmer, cette intelligence vive et puissante, ce cœur d'une sensibilité exquise: les personnes et les choses passeront devant lui, jugées de haut, éveillant en lui des impressions profondes, multipliant les leçons les plus variées : et toute cette Europe, bien que vue rapidement, demeurera gravée en caractères ineffaçables dans son présent et dans son^ passé, au sein de sa prodigieuse mémoire, pour venir lui donner, aux heures opportunes, pendant tout le reste de sa vie, les enseignements à la fois les plus divers et les plus lumineux.

Nous devons faire cette remarque générale avant d'entrer dans le récit des principales circonstances du voyage.

Lorsque l'élu se trouva en face des côtes de la France, la fille ^ ^JaSce^^ ^* aînée de l'Eglise, la patrie de ses ancêtres,* le berceau de son ordre, d'où lui étaient venus des frères si chers, et où l'attendait son supérieur général pour lui dire le dernier mot du ciel sur sa destinée, il éprouva une grande émotion. " Que d'impressions parlent fortement à mon cœur ! écrit-il à Mgr de Mazenod avant de fouler ce sol si ardemment désiré. Est-il bien possible que dans huit jours je sois à Marseille? Oh oui! J'ai franchi plus de deux mille lieues et n'en ai plus que deux cents avant de tomber dans les bras d'un père que je ne connais que par 4a tendresse religieuse que j'éprouve pour lui (1). "

* Le P. Taché débarqua au Havre "le jour de la Toussaint, ^'oyjge^du^^^^^ à 4 heures de l'après-midi: (2) " c'était un samedi. Il y passa ^eiiie. le dimanche et en partit le soir. Le lendemain, Commémoraison des morts, il célébra- la sainte messe pour son père et tous les défunts de sa famille dans la cathédrale de Eouen : " Que d'émo-

(1) A la vue du Havre, '[er nov. 1851.

(2) Lettre à sa mère, Ilôtd dca Missions éiraurr.i'ts, Paris^ S how 185L — 28e lettre de la collection de M. de la Brocinerie- Taché.

tion j'éprouve, écrit-il à sa mère, en voyant ces belles églises, preuve manifeste de la piété de ceux qui les ont élevées (1) ! "

Le 3 novembre, il arrivait " dans la grande capitale de la Prance, dans ce Paris, "dont j'avais entendu parler, dit-il, mais dont j'étais loin d'avoir une idée (2). " " Que notre Canada me paraît jeune ! a joute-t-il ; mais que notre peuple doit être heureux, comparé à ceux du vieux monde (3), " parce qu'il est demeuré plus moral et plus religieux, et partant plus libre et plus heureux !

" Il faudrait, observe-t-il, au moins un mois à Paris pour en avoir quelque connaissance, et je n'y passe que deux jours (4). " Il se remet en route le vendredi matin. On construisait alors la grande voie ferrée entre Paris et Marseille. Le missionnaire arrive à Marseille, le dimanche, 9 novembre dans l'apros-midi " après être demeuré 52 heures dans la même voiture, traînée tantôt par des chevaux, tantôt par des locomotives (5). "

Un instant après, il est aux pieds et dans les bras de Mgr de Mazenod. Le saint vieillard sembla reverdir devant ce fils si jeune, appelé à de si grandes destinées, comme le patriarche Jacob à la vue de Joseph.

^\ïSue du " Tu seras éveque, lui dit-il. de^rlîu"'^ ^^ — " Mais, Monseigneur, mon âge, mes défauts, telle et telle raison. . .

— "Le Souverain Pontife t'a nommé, et quand le Pape parle, c'est Dieu qui parle.

— " Monseigneur^ je veux rester Oblat.

— " Certes, c'est bien ainsi que je l'entends.

— " Mais la dignité épiscopale semble incompatible avec la vie religieuse !

(1) Lettre du S novem])re 1851.

- (2) Ihid.

(3) Ibich

(4) Ibid.

(5) Lettre à sa mère, Marmllc, V6 iiov. 1851. — 20e lettre de la collection de M. de la Broquerie-Taché.

1er Vol. — p. 212.

Mgr DE Mazenod, Evàque de Marseille, fondateur des Oblats de Marie linmac.ilée.

" Comment ! la plénitude du sacerdoce exclurait la perfection à laquelle doit tendre un religieux ! ^^

" Puis, se dressant avec la noble fierté et la religieuse grandeur qui le caractérisaient, il ajoute :

'•' Personne n^est plus évêque que moi, et, bien sûr, personne " n'est plus Oblat non plus. Est-ce que je ne connais pas Fesprit " que j'ai voulu inspirer à ma congrégation ? Tu seras évêque, " je le veux, ne m'oblige pas d'en écrire au Pape et tu n'en seras " que plus Oblat pour tout cela, puisque, dès aujourd'hui, je te " nomme supérieur régulier de tous ceux des nôtres qui sont "dans les missions de la Eivière-Rouge (1)." Des larmes abondantes coulaient des yeux du P. Taché; les battements de son cœur semblaient prêts à briser sa poitrine.

Mgr de Mazenod voulut fortifier le courage de son jeune fils ^^ffiïderï"' en lui montrant que son élection venait de rendre un service signalé aux missions de la Eivière-Eouge.

" Console-toi, mon fils, lui dit-il en l'embrassant avec tendresse ; ton élection, il est vrai, s'est faite à mon insu ; mais elle araît toute providentielle et sauve les missions dans lesquelles ous avez tant travaillé. Des lettres m'avaient représenté ces missions sous un jour si défavorable, que j'étais déterminé à les abandonner et à vous rappeler tous; la décision en était prise en conseil, lorsque j'ai appris ta nomination à l'épiscopat. Je veux que tu obéisses au Pape, et moi aussi je veux lui obéir; puisque le Vicaire de Jésus-Christ a choisi l'un des nôtres pour conduire plus tard cette Eglise naissante, nous ne l'abandonnerons pas (2). "

" Personne, dira un jour l'élu, n'est plus à même que moi de connaître ma propre indignité; cependant, s'il a fallu pour sauver nos missions, ce contre-sens d'un évêque si indigne, je me réjouis d'avoir été choisi, car l'abandon de nos missions me paraîtrait un malheur encore plus grand que ceux qui résultent

lection da P. Taché pour les missions de l'Ouest.

(1) Vingi années de Missions , p. 51.

(2) Ibid.

nécessairement du choix de ma personne pour cette haute dignité (1). "

Non^, dirons-nous cinquante ans après l'événement, rélection du P. Taché, en sauvant les missions de F Ouest canadien, annonçait bien par ce signalé service, les immences bienfaits qu'un episcopat de quarante-quatre ans allait leur procurer.

'" Je n'ai jamais connu ni désiré connaître, observe le' P. Taché, l'auteur ou les auteurs des déplorables '^ lettres écrites • contre nos missions : " J'ignore même s'ils étaient des membres ou des ennemis de la famille. Ecrire de façon à compromettre toutes les missions de cet immense territoire, quelle injustice! quelle cruauté î quelle responsabilité ! Prions Dieu de pardonner à ces écrivains; car, certainement, "ils ne savaient ce qu'ils faisaient. " J'ai même la conviction qu'ils ne voulaient pas ce qu'ils ont presque fait accomplir (2). " Cérémonie du A la suitc de ses premiers entretiens avec Mgr de Mazenod^. l'élu écrivait à sa mère : " Monseigneur n'a point reçu mes objections et me force d'accepter le lourd et redoutable fardeau de l'épiscopat (3)." Il ne lui restait qu'à s'incliner devant la vo- « lonté de Dieu: il le fit.

Le fondateur des Oblats avait voulu sacrer son jeune fils. Il choisit pour l'assister Mgr Guibert, cet autre fils de son cœur» alors évêque de Viviers, plus tard archevêque de Tours, puis de Paris et cardinal, et Mgr Prince, venu du Canada avec le P. Taché.

Il fut décidé que le sacre aurait lieu dans la cathédrale de^

Viviers. ^^ Cette antique église de Viviers, où la Providence

amenait de si loin un apôtre du nouveau monde pour recevoir

l'onction des pontifes, n'avait pas vu de sacre d'évêque depuis;

" plus d'un siècle, c'est-à-dire depuis le sacre de Mgr de Lame-'

sacre.

(1) Vingt années de Missions , p. 51.

(2) Md, p. 53.

(3) Marseille, 13 ncv. Ih5l. — 29e lettre de la collection de M. de h Bro(]iiei ie-Taché.

the^ Fîllustre et saint évêque d'Amiens, qui avait eu lieu le^ l juillet 1734 (1). "

"' Le chœur gothique et monumental de la cathédrale, où le sacre a été célébré, écrivait V Univers, favorisait admirablement la beauté et la pompe de cette cérémonie. Nous ne pouvons en faire la description; qu'il nous suffise de dire qu'elle a été tout à la fois des plus majestueuses et des plus touchantes. Il y a eu des moments d'un saisissement inexprimable. Plusieurs fois l'émotion du prélat consécrateur, dont la voix était étouffée par les larmes, s'est communiquée à l'assemblée tout entière; bien des pleurs ont coulé; et, du milieu de cette foule si nombreuse de fidèles pieusement attendris, des vœux et des prières ferventes n'ont cessé de monter vers le ciel, pour appeler l'abondance des bénédictions sur l'élu du Seigneur et sur son apostolat (2). "

" Après avoir officié pontificalement à vêpres, poursuit le narrateur, le nouvel évêque est monté en chaire; et, quoique sa parole de missionnaire ne se fût adressée jusqu'ici qu'à de pauvres sauvages, il a su dépeindre avec des traits éloquents l'action merveilleuse de la Providence dans l'établissement du christianisme, et dans l'eiïusion continue de l'Evangile jusqu'aux contrées les plus reculées du globe (3). "

Mgr Taché était sacré le 23 novembre 1851, un an, cinq mois moins 1 jour après sa préconisation. Il avait juste 28 ans et 5 mois. " Je ne saurais trop vous dire ce qui se passe en moi dans cette circonstance solennelle, écrit-il à sa mère. Il me semble parfois que je suis dans un rêve; il me faut pourtant bien croire à la réalité. Du moins, bonne mère, priez bien le bon Dieu pour que ces nouvelles faveurs ne soient pas la cause de ma ruine et de celle des âmes qui me sont confiées (4). "

La Providence avait voulu qu'il reçût la consécration en France même, des mains d'un prélat de France, lui destiné à

(1) V Univers n*-' du 27 novembre 1851.

(2) Ibid.

(4) Viviers, 25 novembre 1850. — 30e lettre de la collection de M. de la. BroquerieTacbé.

BlaS3n et s.ceauz de Mgr Taché.

'^ dilater la gloire de Dieu et celle de la France (1) " et répandant sur un immense territoire la religion, la langue et la civilisation de la fille aînée de l'Eglise.

Mgr Taché, aussitôt après son sacre, pria 3a mère de vouloir bien lui envoyer le blason de la famille de la Broquerie, parce que le consécrateur voulait lui composer des armes épiscopales avec celles de sa famille maternelle (2). Mgr de Mazonod fit en effet au jeune Evêque un blason qui est celui-là même de la famille de la Broquerie à peine modifié dans quelques accessoires :

Ecartelé. Au premier de sinople à un marteau d'argent

emmanché en bande de sable. Au deuxième, à une cloche d'argent bataillée d'or et cordée de sable. Au troisième, d'argent à une merlette de sable. Et au quatrième, chevron d'argent accosté en chef de deux étoiles d'or en pointe d'un besant du même. L'écu timbré d'un heaume^?

de duc taré de front, orné de ses lambrequins.

Pour Mgr Taché, comme pour les anciens preux, l'ensemble et tous les détails du blason devaient lui rappeler sans cesse les vertus de sa race et de son ordre : "L'écu ovale signifie, l'esprit religieux et la piété; sinople signifie victoire, abon-dance, civilité ; azur, ciel, pureté, loyauté ; argent, vérité,

(1) Dilatavît gloriarn populo sua. 1 Macii., III, 3. "

(2) Lettre à sa mère, Viviers, 25 novembre 1851. ^2

AKCHEVÊQUE DE SAINT-BONIFACB 217

gentillesse, franchise, pureté, espérance, humilité ; marteau, ipblesse du travail ; cloche, religion, service divin ; merlette, innocence ; chevron, insigne de chevalerie et esprit chevaleresque ; étoiUs, génie, vigilance, sollicitude ; hesant, richesse et charité."

Nous trouvons ces explications consignées de sa main dans les papiers de famille. .-

" Les armoiries de certains grands hommes sont quelquefois prophétiques, écrivait plus tard un de ses amis. Celles-ci le sont. Voyez, ses armes de bataille sont variées: au premier de sinople, simple champ d'espérance ; au marteau d'argent, réprimer les abus ou frapper di'^crètement sans éclat pour obtenir gain de cause ; au troisième, de gueules, champ de bataille, où la cloche, la voix de l'Eglise, se fait entendre pour obtenir ses droits et ceux de l'opprimé ; au deuxième, d'argent, l'innocence pour champ, l humble merlette de sable, qui, dans l'ardeur du combat, y perd son bec, ses ailes et ses pattes. Mgr l'archevêque est mort à la peine. Au quatrième, d'azur, le noble champ de l'Eglise, où se voient le chevron, l'éperon du combattant, qui se dresse sagement éclairé de la lumière d'en haut, deux étoiles d'or, puis le besant d'or, monnaie byzantine dont on f^e servait pour racheter les esclaves. Ce prix des âmes est sous l'égide du fier défenseur. Ne dirait-on point que toute la vie de l'archevêque de Saint - Boniface est écrite dans ce cachet ? Vie de nobles combats, il meurt pour les siens qu'il a tant aimés, et il n'obtient du pouvoir que de mortelles blessures (1)."

Plus tard, Mgr Taché composa lui-même un autre blason, dans lequel il conserve les armes de la Broquerie, en y introduisant celles de sa chère famille religieuse :

Partie, au premier, aux armes de la Congrégation des O. M. I., d'azur, à la croix d'or, à la lance et éponge, du

1) Eév. G. Bouillon, chanoine d'Ottawa.

même en sautoir, couronne d'épine simple ; au second, écartillé, tel qu'il a été décrit p^us haut.

Sceau de rAr- Il composa aussi un st-Boniface. sceau,. qui 7^^ est encore en usage à l'archevêché de Saint-Boniface, et où la croix des Oblats, la merlette des la Broquerie et divers emblèmes empruntés à la Rivière-Rouge, expriment, dans une harmonieuse expression, tous les vœux de son cœur à l'égard de sa jeune Eglise. Le voici :

Champ d'or à une rivière vivrée posée en bande de gueules adextrée en chef d'une croix de gueules. Au centre dextre à un arbre de sinople fruité d'or, fusté de sable, et terrassé du premier. Au senestre, à un roseau de sinople terrassé de sable» de la tige duquel s'élance vers la croix en chef une colombe volante au naturel. Et en pointe, une tente indienne de sable ouverte et terrassée du même.

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