‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 3)Chapitre 32 sur 73 · NOVEMBRE 1857 31 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE 1857 31 DÉCEMBRE

Mgr Taché trouva à Saint-Boniface neuf Oblats, à savoir les ^^épfscopai. sept Pères ou Frères arrivés d'Europe dans le cours de l'année^ et en outre le P. Lestanc et le P. Végreville.

Le P. Bermond avait quitté la Eivière-Kouge le 25 août, pour aller à Montréal et prendre la haute direction des missions de l'Orégon, dont il avait été nommé Visiteur. Le P. Lestanc fut nommé économe à sa place.

Mgr Taché se trouvait heureux de vivre dans une communauté aussi nombreuse. " Nous vivons, écrit-il à Mgr de Mazenod, dans la plus cordiale entente; la règle est observée; les esprits paraissent tranquilles et les cœurs contents. La retraite, que des circonstances particulières nous forcent de remettre au mois de décembre, ne pourra que fortifier nos bonnes résolutions et nous ménager les grâces dont nous avons besoin pour les mettre en pratique. Aussi, Monseigneur, je vous assure que je suis vraiment heureux et satisfait au milieu de notre communauté. Nous n'avons point d'étranger avec nous, et nous vivons en famille (1).^^ "Ce qui me procure une joie bien douce, c'est que tous nos Pères ont l'air contents de leur sort : leur bonheur fait le mien (2)." "Je suis heureux, très heureux, au milieu de mes Frères, écrit-il quelques mois plus tard; je n'ai jamais été plus heureux et je ne désire pas l'être davantage (3)." " Je suis heureux, écrit-il à sa mère, vivant au milieu de mes prêtres, comme un père au milieu d'enfants dévoués; je suis

(1) Saint-Boniface, 23 novembre 1857. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, Saint-Boniface, 8 janvier 1858. — Ibid.

(3) Lettre au même, Saint-Boniface, 10 mars 185S. — Ibid.

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constamment l'objet de leurs attentions et de leurs bons offices.! Xos cliers Frères me donnent aussi beaucoup de consolation eti font beaucoup de bien. Xos bonnes Sœurs, si pieuses, si dévouées/^; m^exhortent à la vertu par la pratique de leurs devoirs. Toutv semble calcule par le bon Dieu pour me dédommager du sacri-:^ fice que m'a imposé mon départ du Canada (1). ''

Anniversaire Quelqucs jours après le retour du prélat, se trouvait Fanni-| épiscopai. versaire de son sacre. Au Canada, comme dans les ànciennesT Eglises, cet anniversaire est une fête pour le clergé et pour le peuple. Les Pères réunis à l'évêché et les fidèles de Saint-Boniface prodiguèrent ce jour-là à l'Oint du Seigneur les témoignages de leur vénération et de leur attachement. Cet épancliement spontané des cœurs de tous apporta à l'âme sensible du prélat de saintes et joyeuses émotions. " Xos Pères reposent et : moi je veille, écrit-il la nuit suivante à son consécrateur : je veille parce que je ne veux pas laisser passer ce jour, sans vous adresser au moins quelques mots, sans vous faire part des impressions de la circonstance. C'est aujourd'hui le 23 novembre, il y a aujourd'hui six ans que vous avez fait couler sur mon front l'huile sainte, que vous m'avez remis le bâton pastoral, que vous m'avez ' fait asseoir au rang des princes de l'Eglise. Ce jour de l'anniversaire de mon sacre m'a naturellement porté à vos pieds, pour vous témoigner mon respect, mon attachement, je dirais, ma reconnaissance, si mes faibles épaules avaient été mieux disposées à recevoir l'honorable fardeau que vous leur avez imposé (2). "

Délais du Mffr de Saint-Bonif ace a demandé un coad juteur au commen-

sacre de Mgr ^ " / i i ^

Grandin. ccmcnt de l'année qui va finir. Le Saint-Siège a donné le brei de sa nomination le 11 décembre. Si l'élu devait être sacré à Saint-Bonif ace, il pourrait l'être bientôt; mais Mgr de Mazenod tient à donner lui-même l'onction sainte à ce fils de sa- ten-

(1) Rivière- Rouge, 10 janvier 1858. — Collection de M. de la Rroquerie- Taché, n° 65 bis.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, Saint-Bonif ace, 23 novembre 1857.

dresse, comme auparavant à Mgr Taché. Or le P. Grandin se trouve nécessaire aux missions du Xord. C'est pourquoi il faut différer le sacre. '^ Je tiens ce choix caché, écrit l'Evêque de Saint-Boniface à Mgr de Mazenod le 11 janvier 1858, et je vous ]»rie d'en faire autant. Je comprends le désir que vous avez de -acrer vous-même ce cher enfant. Il faudra pour cela retarder le sacre, car il est impossible pour l'été prochain de déplacer ce bon Père Vital-Justin. L'été suivant, je me propose d'aller le reiuplacer, et alors je pourrai vous le prêter pour un hiver, pour que vous en fassiez un pontife animé de votre esprit, digne de votre cœur ( 1 ) . "

Et en effet, l'élu connaîtra sa nomination à la fin de juin 1858, -era sacré au mois de novembre 1859, et ne sera de retour à ^aint-Boniface qu'en juillet 1860 et à l'Ile-à-la-Crosse que le 4 octobre suivant. " Si tout n'est pas sage dans nos voies, pourra lire Monseigneur Taché, ce n'est pas l'excessive célérité qui en t'st le vice principal (2). "

En attendant, Mgr l'Evêque de Saint-Boniface, pour la pre- ^""^'"A**?" ^^ inière fois dans son diocèse, conférait les ordres à un autre Oblat destiné, lui aussi, à devenir l'un des princes de l'Eglise. Le F. Clut fut ordonné diacre à Saint-Norbert le dimanche qui -uivit l'anniversaire du sacre de l'Evêque, et prêtre un mois environ après, le 20 décembre, dans la cathédrale de Saint-Boniface. '' C'était la première ordination, " nous venons de le dire, " que Mgr Taché avait la consolation de faire dans son diocèse. Les pauvres évêques missionnaires, dit mélancoliquement le prélat, ne goûtent que bien rarement le bonheur de donner l'onction -ainte aux collaborateurs dont ils ont pourtant un si grand besoin (3)."

Xous venons de nommer Saint-Norhert, l'ancienne mission de ^o^^^^uo^^e ^a la rivière Sale, à trois lieues de Saint-Boniface. On peut st-Norbert.

(1) Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Vingt années de Missions , p. 94.

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 13 novembre 1857. — Vingt années de Missions , p, 94.

Fondation du couvent de St-Norbert.

fixer la fondation définitive de cette paroisse, à l'époque où nous sommes, à la fin de l'année 1857. Jusqu'alors, son église avait été desservie par un prêtre envoyé chaque fois de Saint-Boniface. A la fin de 1857, Mgr Taché y plaça le P. Lestanc pour y résider continuellement, et lui adjoignit pour l'hiver le P. Eynard \ et le F. Kearney, que nous verrons partir ailleurs pendant l'été suivant.

Une année plus tard, le 29 décembre 1858, Mgr Taché conduisit lui-même à Saint-Norbert deux Sœurs Grises, les Sœurs Laurent et Dandurand, pour y tenir l'école. Un certain nombre des principaux habitants de Saint-Norbert vinrent à la rencontre des Sœurs jusqu'à Saint-Boniface; tous les autres habitants se trouvèrent à leur arrivée près de l'église de Saint- Norbert pour les saluer par des hourras et des décharges d'armes à feu. Le cortège entra dans l'église, et Mgr Taché, dans une allocution sortie de son cœur si aimant, offrit aux fidèles, en guise d'étrennes, les religieuses qui venaient se dévouer à l'éducation de leurs enfants. L'Evêque donna à la communauté nouvelle un terrain de quatre chaînes de largeur sur la rue de l'église s'étendant en profondeur jusqu'à la rivière Eouge, et de plus, sur la rive orientale de cette rivière, une autre terre de ■ six chaînes de largeur sur deux milles de profondeur (1). Un certain nombre de métis s'étaient fixés vers 1856 à l'extrédls^ct^s^ mité orientale des prairies de la Rivière-Eouge, sur la lisière de la forêt, à la Pointe-des-Chênes. Nommons J.-B. Perreault, Basile Laurence, T. Grouette, Jean Racine, John Porter, J.-B. Lemire, J.-B. Valiquette, Francis Nolin, etc. " Dans l'hiver de 1858, à l'occasion d'un accident qui coûta la vie à B. Laurence, le R. P. Simonet alla le premier en ce lieu, offrir le saint sacrifice de la messe. En 1859, Mgr Taché chargea le R. P Le Floch, alors curé de la cathédrale, de desservir la nouvelle mission, et au moins tous les mois, les bons et religieux habitants avaient la consolation de recevoir la visite du prêtre. Le bon 3

Premiers com mencements

(1) Notes recueillies par les Sœurs Grises dans leur Chronique.

ère Morin, comme on Fappelait alors, donnait toujours au rêtre une cordiale hospitalité, et c'est dans sa maison que le tissionnaire disait la sainte messe et remplissait les différents ' r fiée? de son ministère ( 1 ) • " Les colons eux-mêmes venaient liercher chaque fois le prêtre à Saint-Boniface et l'y ramenait! i:. Le P. Le Floch, originaire de la Bretagne et dévot servi- Hir de sainte Anne, donna à la mission qu'il desservait le nom 0 la patronne si chère à sa patrie (2). Ce ne fut que plus tard, Il 1864, que le zélé missionnaire fit construire la première chamelle à Sainte-Anne, dans le domaine de M. Morin, et plus tard neore, en 1870, que la paroisse eut un prêtre résidant. Xous vovons, à Toris^ine de l'Esflise, " l'homme ennemi " Epreuves de

" ' & te ' l'Ile-à-la-

■mer l'ivraie dans l'Eglise de Corinthe et parmi les Galates crosse.

près le départ du fondateur, l'Apôtre des Gentils. Quelque

hose de semblable s'est produit à l'Ile-à-la-Crobrse après le départ de ]Mgr Taché, le fondateur de cette chrétienté sauvage. Le P. Végreville, laissé par le prélat à la tête de la mission, se trouva bientôt, malgré son talent et son dévouement, en face de difficultés, de résistances et de défections étranges. Ne sachant

:Ue faire, il finit par quitter l'IIe-à-la-Crosse et retourner à Saint-Boniface. Le P. GroUier demeuré seul à la mission, ne -avait comment lutter contre le mal.

MiiT Taché apprit ces événements, à son retour d'Europe, pendant qu'il était encore dans le Canada.

Il écrivit aussitôt au P. Grandin de se rendre le plus vite pos-

ible à ITle-à-la-Crosse. Il voulait à la fois secourir la mission de Saint-Jean-Baptiste par le missionnaire le plus richement doué des dons de la nature et de la grâce, et le rapprocher de Saint-Boniface pour pouvoir lui communiquer bientôt les desseins de ses supérieurs sur lui.

La lettre de Mgr Taché parvint au P. Grandin d'une façon bien extraordinaire. Le porteur de la malle, le bourgeois An-

(Ij Le Mamtoha, n*-' du 21 décembre 1893. ('2) Ibid., n^ du 22 mars 1888.

derson arriva à Athabaska, vit le P. Grandin et les autres Pères^ i oublia qu'il portait des lettres à leur adresse et repartit sans lesleur remettre. Mais plus loin, il se ressouvint des lettres, les enveloppa soigneusement dans de Fécorce de bouleau, et les suspendit à un arbre, au milieu d'un portage, avec quelques mots d'explication et d'excuse à l'adresse du P. Grandin et des autres Pères d'Athabaska. Ces lettres, confiées de la sorte à la Providence ainsi qu'à la loyauté de tous les passants, furent trouvées par le P. Grandin lui-même. Ce Père s'était mis en route à la suite du commissionnaire oublieux, pour se rendre au Grand Lac des Esclaves, selon des instructions antérieures de son Evêque. Après plusieurs jours de marche, arrivant au portage, il remarqua le porte-feuille d'écorce, le déplia, y trouva la lettre à son adresse et la lut. Les nouvelles instructions de l'Evêque étaient très précises.

" Monseigneur, raconte-t-il, me donnait pour obédience de me rendre à l'Ile-à-la-Crosse, afin que le P. Grollier lui-même pût se rendre au Grand Lac des Esclaves. Je dus continuer pourtant ma marche vers le Grand Lac des Esclaves, jusqu'à la rivière au Sel, convaincu que chez Beaulieu je trouverais les moyens de m'en retourner. Mais le passage des barges avait épuisé les provisions de cette honorable famille.

" Père, me dit le vieillard, je n'ai que deux petits jeunes gens- " à te donner; je les fournirai de plomb et de poudre et j'espère " qu'ils te feront manger du canard ; mais, dans ces conditions, " tu ne pourras pas aller vite. " Les vieilles Montagnaise? savent toujours garder une poire pour la soif; elles trouvent des réserves dans les besoins pressants. " J'ai encore en cache, dit " la vieille BeauUeu, un peu de viande pilée, et cette nuit, je " pourrai faire un petit pémikan pour le Père. " C'était fort heureux, car remontant le courant, s'il arrivait que le chasseur brisât l'aile du canard, ce canard blessé plongeait • aussitôt et s'éloignait dans le sens du courant: il fallait alors y renoncer (1). " Après quelques jours, le P. Grandin était de retour à

(1) Mgr Grandin, Notes sur Mjr A. Taché, 0. M. 1.

Athabaska, à la grande surprise du P. Faraud, ajoutons, à son grand embarras ; en effet, "il fallait trouver un canot, des provi-

()U? et deux hommes capables,'' ce qui était très difficile à cette saison, car " tous les sauvages étaient éloignés. " Le P. Faraud finit par trouver deux hommes, " dont Fun, le guide, était presque aveugle, *' et un canot '^ assez grand, mais vieux, qu'il fallait gommer à chaque instant, '' avec de la graisse et du poisson pilé, " un pémikan, inconnu des mangeurs de buffalo. '' " C'est ainsi équij^é, continue le voyageur lui-même, que je pus partir le 1er septembre dans la direction de l'Ile-à-la-Crosse. J'arrivai le 14 au Grand Portage la Loche, après force incidents qui nous avaient fort retardés; par suite de pluies continuelles et de l'eau ^'roide qui rentrait dans le canot, les nerfs d'une de mes jambes

"étaient raccourcis; je ne pouvais plus marcher qu'avec l'aide de béquilles improvisées. Au Portage la Loche, je me consolais par la pensée que j'avais fait un excellent chemin de croix. Continuant la route, j'arrivai à l'Ile-à-la-Crosse le dimanche 20 septembre, fête de Xotre-Dame des Sept-Douleurs. Deux hommes allaient partir pour Fort Garry; je profitai de l'occasion pour écrire deux mots à mon Evêque : " J'arrive, lui disais- "■ je, mais je suis un homme fini pour les missions : je pourrai '• encore travailler à poste fixe, mais il ne me sera plus possible " de voyager, car j'ai une jambe que je ne puis plus allonger. " Heureusement, cette lettre n'arriva pas à destination: les hommes firent naufrage dans un rapide et furent bien contents de se sauver avec la vie : Mgr Taché eût été fort déconcerté s'il eût reçu la lettre que je lui adressais. Par ailleurs, le mal ne l'ut pas aussi grave que je le présumais : le bourgeois de l'Ile-àla-Crosse, M. Deschambault, avait de l'eau-de-vie camphrée: après quelques jours de friction, ma jambe reprit son état ordinaire (1). "

I-A^ P. Grandin donna aussitôt la mission aux Montagnais, pendant que le P. GroUier la donnait aux Cris. Après cette double mission, le P. Grollier se mit en route pour Athabaska et

(1) Mgr Grandin, Notes mr Mgr A. Taché.

le Grand Lac des Esclaves. Demeuré seul à Plle-à-la-Crosse. le P. Grandin, malgré son état de faiblesse, grâce aux grandes qualités de son esprit et de son cœur, put, par une action toute de bonté et de douceur, faire peu à peu disparaître les semences de division et de mécontentement et réunir tous les esprits dans la charité : tout rentra dans Tordre, pour un temps du moins. """Ces sauvages qui, disait-on, s'attachaient exclusivement à leur premier missionnaire, ne firent, raconte-t-il, aucune difficulté de m'écouter, quand je dus prendre la charge de la mission. Sous ce rapport, les changements se faisaient aussi facilement que dans les paroisses chrétiennes de nos pays, dès lors que le missionnaire pouvait se faire comprendre (1)."

Le P. Végreville reconnut humblement qu'il avait eu tort dabandonner la mission de Tlle-à-la-Crosse, alla se jeter aux pieds de son Evêque, quand celui-ci arriva à la Rivière-Rouge, lui demanda pardon et lui promit "de ne rien négliger pour mieux faire (3). " Mgr Taché remploya pendant l'hiver à desservir ^ la population de Saint-Charles, le chargea au printemps d'aller donner une mission aux chrétiens du lac Manitoba, puis, au commencement de juin 1858, content de son humilité et de ses services, (3) le renvoya à l'Ile-à-la-Crosse, auprès du P. Grandin. Celui-ci le chargea de passer l'automne au portage la Loche, où la Compagnie de la Baie d'Hudson avait établi un comptoir, et où les missionnaires commençaient une nouvelle mission, dite mission de la Visitation, pour les nombreux sauvages qui s'y rendaient. Là, comme à Saint-Charles et au lac Manitoba, le : P. Végreville s6 conduisit avec autant de discrétion que de dévouement.

Extension des Cependant " le puissant renfort " amené par Marr Taché

missions du •*■ -'^ x a

Nord. d'Europe et du Canada, " assurait aux missions une plus grande

extension, au bien à faire un plus grand développement, à '^

(1) Mgr Grandin, Notes sur Mgr Taché,

(2) «Lettre de Mgr Taché à Mgr de Mazenod, Saint- Bonifacey S janvier 1858. — Archives de la Maison générale des Oblats. .

(3) Jbid.

l'admirable '^ Congrégation " des Oblats une plus riche somme «le mérites, de grâces et de bénédictions (1). '^ Ce fut surtout le bassin d^Athabaska-MacKenzie qui profita de cet heureux '^nfort.

'' Il est bien connu de tous les ordres religieux que les mis- 1. Les postes ons d'Athabaska-MacKenzie sont, sans excepter, celles de la hine, de la Corée et du Japon, les plus dures, les plus pénibles ihi monde entier (2). '' Mais précisément parce qu'elles présentent continuellement la croix, elles attirent les héros de Marie Immaculée.

Les Oblats y ont deux établissements^ celui d'Athabaska ou de la Nativité, où est le P. Faraud, et celui du Grand Lac des Esclaves, auquel MgT Taché vient de donner pour supérieur le P. Grollier, l'héroïque Oblat " qui va bientôt se diriger vers le pôle nord pour n'en plus revenir et y terminer sa noble carrière (3)."

Ce poste du Grand Lac des Esclaves " devenait d^une bien grande importance: important par lui-même, parce qu'il est le rendez-vous d'un grand nombre de tribus, dont les heureuses dispositions avaient déjà tant réjoui le cœur des apôtres de Jésus-Christ; important aussi, parce qu'étant le poste le plus avancé, il allait devenir le foyer d'où jaillirait la lumière bienfaitrice jusqu'aux régions les plus éloignées (4)." Au commencement de juin 1858, Mgr Taché envoya dans le 2. L'arcM-

di&cro

bassin d'Athabaska-MacKenzie deux Pères et deux Frères con- Hunter. vers : le P. Clut et le F. Kearney pour rejoindre à la Nativité le P. Faraud; le P. Eynard et le F. Perréard pour renforcer le P. Grollier à la mission de Saint-Joseph. " Une circonstance de leur départ, écrit Mgr Taché, m'a singulièrement affligé: ils se sont mis en route en la compagnie d'un ministre protestant qui

(1) Vingt années de Missions , p. 95.

(2) L'iion. Prenderwast, Mnr Tadiê, dans le Maniloha, n^ du 28 juin 1894. ^ f j 1

(3) Vingt années de Missions , p. 96.

(4) Ibid., p. 97.

s'en va plus loin qu'eux dans la rivière MacKenzie. Quel crève-cœur pour moi de voir des ministres de l'erreur auprès de sauvages qui nous demandent depuis près de dix ans ! Si j'avais eu quelques sujets de disponibles, ce malheur ne serait 2)as arrivé (1). "

Et en effet, " un archidiacre de l'Eglise d'Angleterre, habitant depuis longtemps dans ce paj^s, et fixé depuis quelque temps à la Eivière-Rouge, " M. Hunter, " partait, lui aussi, pour la rivière MacKenzie " dans les barges mêmes qui emmenaient les missionnaires catholiques. " Par une résolution dont la hardiesse nous étonna, poursuit Mgr Taché, il passa à l'Ile-à-la- Crosse, à Athabaska, au Grand Lac des Esclaves, où il savait que nous avions des établissements prospères, des chrétientés ferventes; il alla d'un trait jusqu'au fort Simpson, chef -lieu et centre de la rivière .MacKenzie, où nous n'avions pas encore pénétré. Voilà donc de l'ivraie qui va se semer dans le champ du père de famille. Voilà un autre point où les pauvres sauvages, encore ignorants des vérités du salut, vont être exposés aux séductions de l'erreur (2). " 3. Lutte et suc- Xous avous parlé du représentant de la Compagnie de la Baie

ces contre ^ ^ ^ *^

le ministre d'Hudsou daus le district du MacKenzie, ennemi des missions

protestant. ^

et des missionnaires catholiques. Cet employé avait été changé; mais il avait eu un successeur qui avait des dispositions semblables, Bernard Eoss, qui épousa ensuite la belle-sœur de l'archidiacre Hunter. I^s chefs de tous les postes, subissant son influence, se réunirent au fort Simpson et firent un accueil enthousiaste à l'archidiacre anglican. " De suite, de riches listes de souscriptions furent ouvertes en faveur de son œuvre. Quel zèle ! quelle gentillesse surtout ! se disait-on. Puis il était gros, gras, il devait dominer; c'en était fait des prêtres catholiques; aucun, bien sûr, n'oserait engager la lutte avec un si puissant antagoniste. L'un d'entre eux, qui avait nom Grollier, ne s'ef-

(1) Lettre à Mgr de Mazenod, Saint Bonif ace, 12 Juin 1858. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Vingt années de Missions , p. 98.

fraya pas des proportions colossales de son adversaire. Son ^èle le fit s'élancer " ut gigas ad currendam viam (1)." Fort de la divine mission dont il était revêtu: Ite docete omnes génies, (2) il prit la détermination de suivre le ministre jusqu'au fort Norman (63^ de latitude). Au poste de la Grosse Ile, les sauvages n^écoutèrent que le prêtre. Au fort Simpson même, que le missionnaire confia au Cœur si aimant de Jésus, un succès semblable devait être la récompense de " Fenvoyé de Dieu. '' Les malheureux Indiens, déjà un peu instruits par les sauvages du grand Lac des Esclaves, de l'esprit, de la tournure, et même de l'habit ecclésiastiques, surent distinguer entre le véritable homme de la prière, et celui qui en usurpait le nom (3). " Ils écoutèrent le prêtre catholique et se rangèrent de son côté " sans aucune exception (4). " " Les présents de toutes sortes étaient prodigués à nos Indiens par le ministre. Les Indiens lui disaient : " Tes présents sont bons, mais tu es mauvais ; tu es un homme comme nous, tu n'es pas prêtre: nous n'écouterons pas ta parole (5). "

" La foi et le zèle de notre cher P. GroUier, continue Mgr Taché, avaient droit, ce semble, à cette consolation, et Dieu voulut bien la lui accorder. Il revint bientôt à la mission de Saint-Joseph, revoyant en passant le poste de la Grosse Ile, qu'il désigna sous la belle appellation: Mission du 8aint-Cœur de Marie, confiant ainsi au Cœur de sa mère, les intérêts du Cœur de Jésus et suppliant ces deux Cœurs de garder les pauvres sauvages contre les séductions du ministre (6). "

Pendant que le P. Grollier portait l'Evangile aux sauvages du courses apos- Nord et les défendait victorieusement contre les entreprises de i'- Faraud.

(1) Comme un géant dans sa carrière. Ps. XXVIII, 6.

(2) Allez, enseignez toutes les nations. Matth., XXVIII, 19.

(3) Vingt années de 3£issions , p. 99.

(4) Ce sont les expressions de Mgr Grandin, qui était alors rapproché d'Athabaska-Mackenzie et qui y a ensuite péjourné plusieurs années. Mgr Taché dit : " A de très rares exceptions près."

(5) Rapport de Mgr Faraud sur le Vicariat apostolique d* Athahaska- Mackenzie, 1864; Annales de la Propagation de la Foi, t. XXXVII, p. 384.

(6) Vingt années de Missions , p. 99. ^V.

l'hérésie, le P. Faraud allait prêcher la vérité aux sauvages de FOuest. Au commencement de Fautomne, laissant à Athabaska le P. Clut, qui venait d'y arriver, il remonte la rivière à la Paix, va aux forts Vermillon et Dunvegun, visite la tribu des. Castors, qui habitent la magnifique et riche vallée de ce nom et sollicitaient avec instance d'entendre Thomme de la prière. " C'étaient bien les petits enfants de la Foi " demandant le pain de la doctrine évangélique. Aussi comme ils furent heureux en voyant celui qui venait le leur rompre ! Le P. Faraud revint en hiver, " marchant à la raquette pendant les dix-sept jours qu'il fut en route. " Il était de retour à la Nativité sur la fin de décembre.

Travaux des '' Au lac Saintc-Anne, les Pères Rémas et Lacombe se multi-

ste-Anne ^^^ pHaicnt pour avancer le règne de Jésus-Christ. Outre la visite des camps sauvages, à de grandes distances, le soin de la mission de Saint-Joachim ou du fort Edmonton les obligea à des voyages aussi nombreux que pénibles. Nous avons compté, que dans le cours d'une seule année, ces deux généreux pasteurs ont fait plus de 2.000 kilomètres pour desservir cette mission que dans le pays on considère comme n'en faisant qu'une avec le lac Sainte- Anne (1).

Le P. Frain fut donné pour aide aux Pères Eémas et Lacombe; mais il avait une santé débile. Mgr Taché espérait que, comme plusieurs autres missionnaires, " il se trouverait mieux des rigueurs de la sauvagerie que des douceurs de la civilisation ; " malheureusement, sa santé ne se fortifia pas, et il fut peu en état d'aider ses confrères.

Travaux de L'Evêquc, domeuré à Saint-Boni face, suivait de l'esprit et du

creur tous ses missionnaires. Il donnait à tous la direction, se réjouissait de leurs succès dans la propagation de l'Evangile» compatissait à leurs souffrances, les encourageait par les exhortations de sa parole apostolique et par les effusions de sa tendre charité.

Lui-même n'avait plus dans son palais que le P. Le Floch, qui était son conseiller. " Les visites du P. Lestanc, " qui demeu-

(1) V'ingi avrtées de Mifsions, p. 9G.

rait à Saint-Norbert et avait été nommé moniteur du Vicaire, " portaient de temps à autre le conseil vicariat au grand complet. Les trois membres de ce conseil coulaient des fours heureux, partagés entre l'étude et le saint ministère, égayés par l'entente et l'affection les plus cordiales ( 1 ) . "

Le P. Le Floch avait le goût des cérémonies saintes et était favorisé d'une belle voix. " Grand maître de chant, écrit Mgr Taché, il ajoute par lui-même et par ceux qu'il forme, une solennité particulière à nos cérémonies, ce qui est pour moi la source d'une bien douce jouissance (2). " Le P. Le Floch était en outre chargé de l'économat, pour lequel il avait des aptitudes spéciales.

Le prélat donnait la plus grande partie de son temps au soin des âmes, entrant dans tout le détail du ministère spirituel, comme le faisaient les saints évêques des premiers siècles, comme le ferait de nos jours le plus charitable des curés. " Mon pauvre peuple, dit-il, n'est pas tout ce qu'il pourrait, tout ce qu'il devrait être ; mais pourtant le nombre des bons chrétiens est assez grand pour me dédommager des efforts que je fais afin de le rendre heureux (3). "

Il portait, comme toujours, une continuelle attention aux soin écoles. Les Frères des Ecoles chrétiennes, qu'il appelait " les pieux et zélés membres de " son " petit clergé, " " rivalisent d'ardeur pour le bien " et lui procurent " les plus grandes consolations " par leur dévouement et leurs succès (4). '^

Les Sœurs de la Charité lui donnent des joies égales par " la bonne tenue " de leur école, et de leur pensionnat, où sont élevées les jeunes filles de la classe éclairée, même protestante.

Mgr Taché envova, en 1858, trois enfants métis pour être Envoi de trois

,, , ^77 1 enfants me-

elevés dans trois collèges du Canada, Louis Eiel, si fameux dans *Jfjj^^J| J^^f

Canada.

(1) Vingt annies de Misnons , p. 102.

(2) Lettre à Mçrr de Mazenod, Saivt-Boniface, 10 mars 1858. — Archives de la Maison générale des Oblat.«.

(3) Lettre à sa mère, Sain t-Eonif ace, 12 février 1858. — Collection de M. de la Broqnerie-Taché.

(4) Ibid.

la suite, au collège de Montréal, Daniel McDougall, au collège de Nicolet, et Louis Smith ou Schmid, dit Laferté, au collège de Saint-Hyacinthe. Ces collèges avaient accepté généreusement de donner à ces enfants la nourriture et instruction gratuitement; Mgr de Saint-Boniface n^avait qu^à fournir le vêtement. " Je viens d^écrire à M. Lafièche " alors professeur à Nicolet, " et à M. Denis, directeur du collège de Montréal, écrit-il à son procureur de Québec, M. Cazeau, de tirer sur vous, (1). mais à mes dépens, pour les frais de ^entretien de deux enfants que j ^envoie Pun à Nicole t, Fautre à Montréal, ces maisons voulant bien leur donner ^éducation et la pension gratuitement. J'ai envoyé un troisième enfant à Saint-Hyacinthe; pour ce dernier, vous n'aurez rien à payer (2). ''

Disons dès maintenant que " Fessai '' tenté en 1858 par Mgr Taché d'envoyer dans les collèges du Canada des enfants " bien promettants, " n'eut pas tout le succès qu'il en espérait. La nourriture la meilleure n'est pas bonne pour tous les tempéraments: les institutions de la civilisation les plus parfaites ne peuvent être appliquées qu'avec beaucoup de discrétion à des hommes d'autres mœurs. Un de ces enfants fut chassé du collège pour désordres graves. Louis Eiel jouera, comme nous le verrons, un rôle qui, à certains moments, ne manquera pas de grandeur ; mais il tombera dans une exaltation et des hallucina-^ tions qui attesteront un dérangement du cerveau. f

Voyage de la Ccs trois cufauts furcut cmmcués au Canada par la Supé-

Soeur Valade

au caaada. ricure dcs Sœurs Grises, la sœur Yalade. Le 25 août, Mgr Taché envoyait à sa rencontre huit charrettes (3), qui la ramenaient à Saint-Boniface le 29 octobre (4) avec tout un essaim de jeunes vierges qui venaient se dévouer dans les missions de la Eivière-Eouge. Elle recueillit en Canada £250 d'aumônes;

(1) De tirer une traite sur vous.

(2) Saint-Boniface, 31 mai 1858.

(3) Lettre de Mgr Taché à sa mère, Rivière-Rouge, 25 août 1858. — Collection de M. de la Broquerie-Taohé, n^ 67.

(4) Lettre de Mgr Taché à M. Cazeau, 8 novembre 1858. tl

mais cette somme fut loin d^être suffisante pour couvrir les frais du voyage: Mgr Taché dut y ajouter un supplément de £360. "Le voyage des Sœurs a coûté £600, écrit-il à Mgr Guignes. Vous voyez que le déplacement des Sœurs n^est pas une bagatelle; leur perte serait à mes yeux un malheur bien plus grand (1). " "Le fait seul de leur arrivée jusqu'ici, écrit-il le même jour à son économe de Québec, prouve bien qu'elles sont sœurs de charité ; leur noble conduite le prouve bien aussi ; et si je mentionne ce qu'elles coûtent, ce n'est pas pour dire ce qu'elles valent, car je ne puis assez les estimer; mais c'est tout simplement pour vous donner une idée des difficultés de voyager dans ces contrées. Les autres difficultés sont aussi grandes. Il ne faut donc pas vous étonner si nous ne faisons pas des merveilles, tout en dépensant beaucoup d'argent (2). "

Ces dépenses étaient d'autant plus lourdes que, cette année-là Disette, une grande pauvreté régnait à la Rivière-Eouge. Les sauterelles avaient presque entièrement détruit la récolte de l'année précédente; des soldats avaient été envoyés et avaient acheté le peu de vivres qui s'y trouvaient. Pendant une année, tout fut " à un prix fabuleux (3). "

Dans cette affliction, comme dans toutes les autres, Mgr Taché orpheiius refut la providence de tous les malheureux. Il quêta au loin et nourrit les pauvres. Il recueillit beaucoup d'orphelins, et les logea, les uns dans son propre palais, les autres chez les émules de sa charité, ses chères Sœurs Grises: il y eut, pendant une année, un orphelinat dans la maison de l'Evêque comme au couvent des Sœurs. " Nous avons à nourrir, écrit-il à M. Cazeau, à peu près cent personnes qui ne paient rien (4). " Trouver pour cent personnes trois repas par jour, à la Rivière-Rouge, c'était une difficulté que la charité héroïque de l'Evêque pouvait seule

(1) Saint-Boniface,8 nov. 1858. — Archives de l'archevêché d'Ottawa.

(2) Archives de l'archevêché de Québec.

(3) Lettre de Mgr Taché à M. Cazeau, Saint-Bonijace, 9 nov. 1857. — Archives de l'archevêché de Québec.

(4) Lettre du 8 novembre 1858.

Récoltes et chasses de

Charité de Mgr Taché pour les Sœurs Grises.

Tristesses devant les luttes politiques au Canada.

résoudre. " Les Sœurs ont soixante personnes dans leur maison» écrit-il à Mgr Guignes ; j'en ai quarante dans la mienne. Jugez par là si nous sommes obligés de faire de r économie domestique dans un pays où il n'y a pas de marché. Toutes nos provisions, blé, viande, etc., doivent se trouver sur nos terres. Aussi des gens ailleurs, s'étonneraient si je leur disais que j'ai dans mes étables seize chevaux, quarante-cinq bêtes à cornes, vingt-cinq cochons, etc., etc., et les Sœurs autant (1). "

Heureusement, l'automne de 1858 mit fin à la disette: la récolte fut bonne; les autres sources de richesses furent abondantes. ^' Les sauterelles, écrit Mgr Taché au mois de novembre, après nous avoir beaucoup effrayés, ont disparu sans faire un dommage notable; la chasse et la pêche ont été abondamtes (2). " " Nos petites affaires, conclut-il avec sa bonne humeur ordinaire, vont assez bien : nous sommes un point imperceptible de la machine ronde, mais nous tournons avec le reste (3)."

Mgr de Saint-Boniface procura aux Sœurs Grises, pendant l'été de 1858, un soulagement digne de son cœur paternel. Jusqu'alors les bonnes Sœurs avaient dû faire les gros travaux de leur ferme comme les moindres : non seulement en effet, elles trayaient les vaches et conduisaient les chevaux, mais elles coupaient le foin et le blé, chargeaient et déchargeaient les voitures. Le prélat leur trouva un pieux chrétien qui, pour l'amour de Dieu et par vénération pour ses saintes épouses, fit désormais les travaux les plus pénibles (4).

De la Rivière-Eouge, Mgr Taché suivait les événements du Canada, avec un cœur rempli d'amour pour son pays; il cons^ tatait avec tristesse, que la religion et la nationalité des Canadiens-Français y étaient menacées et se ^'éjouissait de voir son frère lutter courageusement pour leur défense. *^ Le bruit de

(1) Saint-Boniface, 27 avril 1859. — Archives de rarchevêché d'Ottawa.

(2) Lettre à M. Cazean, Saint-Boniface, 8 novembre 1858.

(3) ma.

(4) Notes extraites par les Sœurs Grises de leur Chronique.

VOS luttes électorales, écrit-il le 7 mars 1858 à Mgr de Tloa, a retenti jusqu'ici. La lecture des journaux m'a rempli d'amertune; j'y vois, comme Votre Grandeur veut bien l'observer, que mon cher frère poursuit courageusement sa noble tâche; mais les combats qu'il soutient, prouvent que la société est fortement menacée et que le char politique roule sur des essieux brûlants et dangereux. Que Dieu protège notre chère patrie et ne permette pas aux mauvaises passions d'y implanter de trop fortes racines (1)."

L'Evêque s'applaudissait de la tranquillité qui régnait à la lîivière-Iiouge : " Ici, dit-il, notre arène politique n'est ni sanglante ni agitée, tout le monde est tranquille sous ce rapport. La seule inquiétude consiste à trouver de quoi manger et de quoi se vêtir (2). " L'Evêque, avant de mourir, pourra voir sa patrie d'adoption envahie à son tour par les luttes de religion et de race. " •

Au commencement de janvier, Mgr Taché avait écrit au véné- Arrivée de

trois nou-

rable fondateur des Oblats pour lui demander l'envoi " de deux veaux obiats. Pères et d'un Frère (3). " Il avait répété ses instances au commencement de mars (4). C'était la France d'Amérique qui sollicitait du secours de la France d'Europe, " cette terre classique du dévouement et de l'apostolat moderne (5). " " Je n'ai pas le projet, lui disait-il, de former de nouveaux établissements, quoique pourtant les besoins soient nombreux et urgents ; cependant. Monseigneur, j'ose prendre la liberté de vous supplier de nous accorder de nouveaux sujets, afin de donner du secours à quelques-uns de nos Pères qui sont dans la souffrance (6). " Au cours de l'été, une lettre de sa mère et une autre envoyée de Marseille, lui annoncèrent en même temps, l'arrivée de trois mission-

(1) Archives de l'archevêché de Québec.

(2) Ibid.

(3) Lettre dn 8 janvier 1858.

(4) Lettre du 10 mars 1858.

(t>) Lettre du 8 janvier 1858.

SSO VIE DE MGR f ACHÉ, 0. M. I.,

naires, les Pères Mestre et Moulin et le Frère Cunningham, mais longtemps après qu'ils furent partis de Montréal. On savait à Saint-Boniface qu'ils avaient pris de Saint-Paul la route des prairies. Or les Sioux infestaient cette route. Ils avaient tenu assiégés tout Fêté M. Beleourt et sa petite colonie de Pembina, et en avaient tué un membre, père de onze enfants ; ils tuèrent le 1er août deux compagnons des missionnaires dont l'un était chantre de la cathédrale, qui avaient pris les devants sur eux (1).

Les trois Oblats pouvaient avoir le même sort. Mgr Taché et tous les habitants de la Rivière-Eouge furent très inquiets. Mais grâces à Dieu, les missionnaires échappèrent à tous les dangers, toutefois à travers des alarmes et des difficultés dont le récit émouvant a été publié dans les Annales de la Propagation de la Foi. " Nous fûmes bien rassurés et bien réjouis, observe Mgr Taché, en les voyant arriver à Saint-Boniface, malgré l'état d'épuisement et de souffrance auquel les difficultés du voyage les avaient réduits (2). '^ " Le bon Dieu les a arrachés comme miraculeusement, écrit-il à M. Cazeau, vicaire général de Québec, des mains des Sioux (3). " " Oui, dit-il à sa mère, il y a une Providence spéciale pour les missionnaires; ainsi une fois |)our toutes, n'ayez pas d'inquiétude sur mon compte (4). " " Ces difficultés leur auraient été épargnées, écrit-il à un Père de Marseille, si on m'avait prévenu à temps. Une fois de plus, je supplie en grâce que l'on veuille bien m'écrire aussitôt qu'il est décidé que quelqu'un doit venir (5). "

Le Frère Cunningham "alla tenir compagnie au Père Lestanc " dans sa solitude de Saint-Norbert (6). Les deux autres Pères passèrent l'automne et l'hiver à l'évêché.

(1) Lettre de l'évêqiie à sa mère, Rivière-Rougp, 25 août 1858. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n<^ 67.

Mgr Taché, après avoir rapporté le meurtre de l'habitant de Pembina, père de onze enfants, ajoute : " Nos bonnes Sœurs ont adopté une de ses petites filles, et moi j'ai pris un petit garçon."

(2) Vingt années de Missions , p. 102.

(3) Lettre du 8 septembre 1858. — Archives de l'archevêché de Québec.

(4) Rivière- Rouge, 21 septembre 1858.

(5) Lettre du 20 septembre 1858.

(6) Vingt années de Missions, p. 102.

Nous connaissons bien exactement l'état de l'immense diocèse Etat du diocèse

de St-Bonl-

de Saint-Boniface à la fin de Tannée 1858 par une lettre de Mgr Jl^g^f ^° Taché à M. Daws@n, dont nous parlerons plus loin (1).

La colonie de la Eivière-Kouge possède alors quatre églises particulières:

1° L'Eglise principale de Saint-Boniface, qui donne à l'évêque ^fcSonieieï& son titre, dont la population est d'environ 1400 âmes. " La ca- '^^^- Rouge, thédrale " a 100 pieds de longueur, 45 de largeur et 40 pieds sous voûte; ses deux tours, surmontées de clochers couverts en fer-blanc, élèvent à plus de 100 pieds dans les airs le signe de notre rédemption qui les couronne. Une belle et harmonieuse sonnerie de trois cloches, qui pèsent 1600 et quelques livres, ajoute à la joie et à la pompe de nos cérémonies. Les décorations intérieures de notre église étonnent les étrangers qui, en /■ franchissant le désert qui les sépare de la Kivière-Eouge, sont \ loin de s'attendre à y trouver tant d'art et de bon goût. " En / arrière, et à l'ombre de la cathédrale, " à laquelle elle est adossée, " se trouve la résidence de l'évêque, " vaste maison dans laquelle le prélat est heureux de partager avec son clergé, les Frères des écoles chrétiennes et quelques orphelins, la faible portion de son revenu (2). "

2^ La paroisse de St-François-Xavier ou de la Prairie du Cheval-Blanc, comprenant " environ 1200 âmes, qui résident habituellement, sans compter quelques centaines de chasseurs qui passent l'année dans les prairies, mais viennent à certaines époques dans les limites de la colonie. " " La vieille chapelle en bois " menacé ruine, et se trouve trop petite pour la population ; " aussi avons-nous commencé à préparer les matériaux pour en construire une neuve. " Saint-François-Xavier possède , une école tenue, depuis le 5 novembre 1850, par deux Sœurs '

(1) Lettre du 9 février 1859.

(2) Nous rappelons avec soin l'état et la disposition de la cathédrale et du palais épiscopal, parce que dans deux ans l'incendie va les détruire et qu'ils seront rebâtis dans d'autres conditions.

Grises, où " 13 garçons seulement et 26 jeunes filles reçoivent l'éducation. "

3^ La paroisse de Saint-Charles, comptant 200 personnes, n'ayant encore " ni église ni chapelle, " ni école, ni pasteur résidant, desservie par un prêtre envoyé de Saint-Bonif ace, " quand la chose est possible. "

4*^ La nouvelle paroisse de Saint-Norbert compte une population de 700 âmes, possède une chapelle en bois de 90 pieds sur 33, dont une des extrémités sert au logement du prêtre et de rinstituteur. Celui-ci est un Frère des Ecoles chrétiennes, et " a 31 enfants dans sa classe. " Les petites filles, au nombre de 29, sont confiées aux soins de deux Sœurs de la Charité, qui ont leur habitation tout près de Féglise. Heureux symbole qui nous rappelle que le seul enseignement véritable et solide est celui, qui s'appuie sur la religion ! "

En cette même année 1858, un a-utre établissement a été commencé à Textrémité du lac Manitoba " en faveur de 30 ou 40 familles qui y résident. " Missions sau- Lcs missious sauvaçes comptent à la fin de 1858 cinq résidences " enrichies toutes de succursales qui en dépendent :

1° La missioiî du lac Sainte-Anne, " située à une quinzaine de lieues à Fouest du fort Edmonton, '^ chef-lieu du district de là Saskatchewan. Cette mission est pourvue, " grâce presque exclusivement au travail et à l'adresse de ses missionnaires, " d'une chapelle asssez convenable, " mais malheureusement trop petite pour le nombre des chrétiens qui augmente chaque jour; d'une bonne maison pour les missionnaires, d'une école et d'un couvent, " que nos bonnes Sœurs de la Charité, iront occuper l'été prochain. "

A cette mission se rattache " la desserte du fort Edmonton, où sont employés un bon nombre de catholiques, et que visitent plusieurs milliers de sauvages, " où il serait grandement désirable qu'un prêtre " séjournât continuellement. "

lies missionnaires du lac Sainte-Anne " ont parlé dé la religion à tous les sauvages des environs, jusqu'à une grande dis-

vages.

ARCHEVÊQUE DE SAINr-BONIFACE 383

tance. Ils ont parcouru toute la rivière Saskatchewan, le haut de la rivière Athabaska jusqu'aux Montagnes Rocheuses, la rivière à la Paix " etc.

2*^ La mission de N.-D. des Victoires ou du lac la Biche, où M. Thibault porta, en 1844 pour le première fois, la bonne nouvelle aux infidèles de ce lieu, où le P. Rémas s'établit définitivement en r853. " Cette mission est celle où la moisson semble le moins mûre : les idées d'indérêt matériel inspirées aux sauvages, même pour la re.ligion, ne les disposent pas beaucoup à écouter les missionnaires, trop pauvres eux-mêmes pour enrichir dès icibas ceux au bonheur éternel desquels ils consacrent leur existence (1).''

Les missionnaires de ce poste " vont de temps à autre au fort Pitt; mais je crois bien qu'ils n'y goûtent pas beaucoup de consolations. L'ivrognerie règne parmi les sauvages et les employés de ce fort, comme dans le reste de la rivière Saskatchewan (2)."

3" La mission de Saint-Jean-Baptiste ou de V 11 e-à-la-C rosse, dans le district de la rivière aux Anglais, qui " possède une jolie église en bois, une bonne maison pour les missionnaires et plusieurs autres constructions. L^ne maison y est prête pour les Sœurs de la Charité. "

" Le lac Vert et le Portage la Loche sont annuellement visités par les prêtres de l'Ile-à-la-Crosse." Ceux-ci, "dans les premières années de leur séjour " en ce lieu, visitaient le lac Caribou; mais l'impossibilité d'y placer actuellement un prêtre et le faible avantage comparatif de ces visites, ont déterminé l'abandon momentané de cette mission. Cette nécessité est vraiment regrettable, parce qu'il y aurait eu, là aussi, du bien à faire; déjà même un grand nombre d'enfants étaient baptisés. Je suis l'instrument dont Dieu avait voulu se servir pour procurer la grâce du baptême à ces chers enfants; leur bonheur m'a coûté trop de fatigues, les plus grandes que j'aie éprouvées de ma vie, pour que

(1) Lettre à M. Dawson.

(2) Ibid.

"Les missionnaires du diocèse de St-Boniface.

je ne conserve pas pour le lac Caribou un souvenir tout particulier d^m intérêt bien vif ( 1 ) . "

4° La mission d'Atliabasha ou de la Nativité, "qui doit à ses j missionnaires tout ce qu'elle possède: chapelle, maison, jardin,*^ etc., tout est le fruit de leur travail, travail pénible qui n'a pas' empêché l'étude et l'acquisition des deux langues crise et mon- :^ tagnaise, nécessaires toutes les deux pour évangéliser les deux natioris qui habitent le district d'Athabaska. "

Les missionnaires d'Athabaska desservent une petite mission j située au fond du lac, appelée Notre-Dame des Sept-Douleurs, " où il n'y a que des montagnais qui s'y rendent de Churchill, du lac Caribou, de l'Ile-à-la- Crosse et des environs. "

5** La mission de Saint-Joseph ou du Grand Lac des Esclaves,^ établie près du fort Eésolution, qui possède des missionnaires résidants depuis quelques mois seulement, l'établissement le plus avancé vers le nord, où tout est encore aux débuts.

Pour ces cinq missions sauvages et leurs annexes, pour ces quatre paroisses de la colonie d'Assiniboïa, il y a, à la fin de l'année 1858, vingt-trois Oblats dans le Nord-Ouest de l'Amérique: six dans la colonie d'Assiniboïa, à savoir, Mgr Taché et les Pères Le Floch, Mestre et Moulin, à Saint-Boniface; le P. Lestanc et le F. Cuningham à Saint-Norbert; dixsept dans les missions du Nord-Ouest, à savoir Mgr Grandin, le P. Végreville et le Frère Dubé, à l'Ile-à-la-Crosse ; les Pères Faraud et Clut et les Frères Eeynard et Kearney, à Athabaska; les Pères Crollier et Eynard et le Frère Perréard, au Grand Lac des Esclaves; les Pères Tissot et Maisonneuve et les Frères Bowes et Salasse, au lac la Biche; les Pères Lacombe, Eémas et Frain, au lac Sainte- Anne (2). C'était une grande consolation pour Monseigneur Taché de voir qu'aucun des religieux qui lui avaient été confiés, n'avait déserté sa sainte vocation, qu'aucun non' plus n'était mort (3).

(1) Lettre à M. Dawson. ^

(2) Lettre de Mgr Taché à Mgr de Mazenod, 27 décembre 1858. — Ar- j chives de la Maison générale des Oblats. ^:

(3) Lettre de Mgr Taché au P. Aubert,de M&r seule, 25 janv. I8b9. — lbid.'r^

Sauteux.

En outre, le diocèse de Saint-Boniface possède deux prêtres séculiers, M. Thibault, doyen des missionnaires de la Rivière- Eouge, vicaire général, " qui parle très bien la langue des Cris et comprend celle des Sauteux, à Saint-François-Xavier; M. Gascon, dans les missions du nord. Vingt-trois Oblats, dont dixhuit prêtres et cinq frères convers, et deux prêtres séculiers, c'està-dire vingt-cinq envoyés de TEglise catholique, qui prêchent FEvangile sur tous les points de cet immense territoire; vingtcinq enfants des deux Frances, qui font connaître et chérir de tous le nom français en continuant les Gestes de Dieu par les Francs. Que les deux Frances, que l'Eglise entière conservent à jamais la mémoire de ces vaillants, et surtout de leur magnanime chef, le héros qui dirige leurs efforts et préside leurs con^ quêtes. m

Nous l'avons déjà remarqué, les missions établies par M. Bel- Abandon des

.... , T , I missions d

court et les premiers missionnaires, parmi les sauvages les plus rapprochés de la colonie d'Assiniboïa, c'est-à-dire parmi les Sauteux, sont abandonnées depuis plusieurs années. " Nulle part les missionnaires catholiques n'ont échoué aussi complètement . . . Le contact habituel avec les blancs (honte aux chrétiens !), l'usage des liqueurs enivrantes, une profonde et universelle dégradation morale, l'abus criminel des grâces, etc., ont placé ce peuple dans les circonstances les moins favorables à sa conversion. Je ne regarde pourtant pas, ajoute Mgr Taché, cette conversion ; comme tout à fait impossible ; je connais des actes de vertu pratiqués par quelques-uns de ces sauvages convertis, qui prouvent que Dieu a aussi ses élus parmi eux. Si nos missionnaires, en petit nombre, n'étaient pas plus utiles ailleurs ; si nos ressources étaient plus considérables, je tenterais en faveur de ces sauvages, l'exécution d'un projet qui aurait peut-être quelque succès; [ mais, dans les circonstances actuelles, tout cela n'est qu'un rêve (1)."

Les missionnaires catholiques se consolent de cet abandon par Changement les succès qu'ils rencontrent dans la conversion des sauvages du pajmj le^s^

des

(1) Lettre de Mgr Taché à M. Dawson, 9 février 1859.

Nord-Ouest. " Le changement si grand opéré parmi ces pauvres tribus, la disparition d'usages que l'on assurait ne pouvoir être modifiés, les sentiments admirables exprimés au moment de la mort surtout, le calme, la tranquillité manifestés à l'heure suprême, la résignation la plus complète aux peines et aux épreuves que leur ménage la Providence (1) : " tout cela donne aux missionnaires la douce assurance qu'ils n'ont pas travaillé en vain. " Quand je dis succès d'une mission, ce sont les paroles de Mgr Taché, je dois peut-être expliquer ce que j'entends par ces mots : je veux dire surtout le changement opéré dans les cœurs et les mœurs des sauvages, par la connaissance des mystères et des vérités nécessaires au salut, par la pratique des vertus que Dieu demande de l'homme dans quelque condition qu'il l'ait placé, en un mot le passage de l'infidélité au christianisme. Sous ce point de vue, je puis parler du succès de nos missions dans l'intérieur de mon diocèse. En considérant la perversité de notre pauvre nature humaine, les conditions dans lesquelles nous nous sommes trouvés, ainsi que les sauvages que nous évangélisons, ce succès a été aussi complet qu'il est raisonnablement possible de l'espérer, et plus complet que nous ne l'espérions nous-mêmes. Si au contraire par succès obtenus dans une mission, on entend l'élégance et la richesse des costumes, les usages et les mamières des hautes classes de la société, la délicatesse des sentiments qui est le partage de certains individus privilégiés, même parmi les peuples les plus avancés, dans ce cas, j'avouerai que notre succès est loin d'être complet. C'est ce qui explique les jugements si différents portés sur nos missions par des personnes qui ne considèrent que le dehors. En cela pourtant aussi, notre ministère n'a pas été sans succès. J'ai vu nos sauvages infidèles, je les ai vus chrétiens, et je puis affirmer qu'il y a une grande amélioration dans leur position physique et matérielle, amélioration que l'infl-uence morale exercée sur eux a pu seule produire, car nous n'avons pas d'autre moyen de leur venir en aide (2). " Ils ont obtenu d'abord " le royaume de Dieu et sa justice, " et le surcroît des bien-

(1) Lettre de Mgr Taché à M. Dawson, "d février 1859.

(2) Lettre à M. Dawson.

faits temporels du Christianisme a commencé déjà à leur être accordé.

Les succès des missions catholiques sont d'autant plus admi- Recette» et râbles que les ouvriers de FEvangile disposent de faibles ressources temporelles.

Mgr Taché reçut :

En 1857, 19,000 fr. de l'tEuvre de la l*ropagation de la Foi. En 1858, 21,000 fr. de

;^,000 fr. de l'Œuvre de la Sainte- Enfance.

Total : 43,000 fr. ou environ £1,720 pour deux ans.

Il dépensa (nous négligeons les fractions) :

En 1857, pour l'Ile-à-la-Crosse £ 158

" pour Athabaska 174

" pour le lac la Biche 234

" pour le Grand Lac des Esclaves 73

* ' pour voyages 207

' ' pour autre chose 40

En 1858, pour l'Ile-à-la-Crosse 152

" pour Athabaska 185

'* pour le lac la Biche 315

" pour le Grand Lac des Esclaves 106

" pour voyages 166

" déposé à Québec 320

Dépense totale 2, 145

Déficit : £425(1)

Dans un autre document (2), Mgr Taché porte à £2050 " le grand total des ressources du diocèse de Saint-Bonif ace : "

Allocation de la Propagation de la Foi 1350 £

Allocation de l'honorable Compagnie de la baie

d'Hudson 100 £

Rentes d'argent donné 200 £

Dons extraordinaires, dîmes, casuel, etc 400 £

Total 2050 liv. sterl.

" Avec cette somme (il n'y a pas longtemps que nous arrivons à ce chiffre), observe Mgr Taché, nous construisons nos églises, nos chapelles, nos maisons d'école et autres; nous dé-

(1) Lettre de Mgr Taché à Mgr Grandin, 2b janvier 1860.

(2) Lettre à M. Dawson, 9 février 1859.

frayons les dépenses de nos longs et nombreux voyages; c'est encore cette somme qui doit entretenir Pévêque, son clergé, les frères, les sœurs, tous ceux, en un mot, qui travaillent ici à Fextension de la religion catholique. C^est assez prouver que les cinquante-cinq personnes, vouées par état à procurer la gloire de Dieu dans ce diocèse, sont du nombre de ceux qui savent se contenter de la nourriture et du vêtement, et que même elles peuvent dire avec le grand Apôtre : " Nous travaillons avec beaucoup de peine de nos propres mains. '^ C'est assez prouver encore que nous nous dévouons entièrement à une œuvre dont nous n'attendons la récompense que dans un monde meilleur (1)." Langueur des Pendant quc les missions caîholiques fiorissaient de toutes protestantes, parts, malgré les faibles ressources mises à leur disposition, lesmissions protestantes languissaient, en dépit des sommes énormes qui y étaient dépensées. Mgr Taché écrit à son ami de Québec : " La religion gagne, le protestantisme baisse, ses missions languissent et devront languir encore, c'est le Bishop qui le dit : grâce à notre journal et à la vaniteuse habitude qu'a ce pauvre prélat de publier tout ce qu'il dit ou ce qu'il écrit, nous avons sur les missions protestantes du diocèse des renseignements précieux et très naïfs (2). " " M. le Gouverneur " d'York-Factory, " quoique protestant fervent, écrivait quelques mois plus tard un missionnaire arrivant d'Europe, ne me parlait de nos missionnaires qu'avec les plus grands éloges. Il m'a répété bien souvent que les prêtres connaissaient beaucoup mieux que les ministres l'art des missions et que ces derniers feraient bien de rester en Angleterre (3). "

Les missionnaires de l'hérésie ne prendront de l'importance dans le Nord- Ouest et ne deviendront vraiment redoutables à la vérité que lorsqu'ils auront à leur service, comme nous le ver-^ rons, un puissant gouvernement.

(1) Lettre à M. Dawson,

(2) Lettre à M. Cazeau, 2Q janvier 1860. — Archives de l'archevêché de Québec.

(3) Lettre du P. Simonet à Mgr de Mazenod, 26 janvier 1860. — Dansles Missions de la Cong. des Oblats de Marie Immaculée, 1. 1, p. 75.

CHAPITKE XXI

SUITE DU SÉJOUR DE MGE TACHÉ A SAINT-BONIFACE. PROGRÈS DE LA FOI DANS LE NORD.

En 1859 et en 1860, les travaux de FEvêque de Saint-Boniface Retraite de

-' ^ 1 archidiacre

et de ses missionnaires ressemblent à ceux de 1858 et les con- Gunter

Le maître

tinuent. ^'f^^^j!

Dans le MacKenzie^, le fameux archidiacre Hunter ne s'était engagé à prêcher TEvangile protestant que pour une année. Quand le terme de son engagement fut arrivé, il songea à la retraite. " Après avoir poussé jusqu'au fort Norman, où son ministère échoua aussi, il partit emportant avec lui, comme fiche de consolation, une supplique adressée à l'honorable Compagnie de la Baie d'Hudson, et signée par des noms illustres, à l'effet d'éloigner à jamais les prêtres catholiques des lieux qui avaient vu sa défaite, au lieu du triomphe éclatant qu'il s'était promis (1). " Mais les hauts chefs de la Compagnie étaient tolérants^ sinon toujours sympathiques, pour les missionnaires catholiques, soit par équité naturelle, soit par intérêt. La supplique n'eut aucun effet. Cependant, quelque temps après, l'archidiacre fut remplacé au fort Simpson par un maître d'école protestant " devenu le Eév. M. Kirby, " qui n'était " ni un colosse, ni un gentilhomme, mais un bien petit être, doué pourtant d'une énergie de fer, d'une constance à toute épreuve, capable de tout oser (2). "

Au commencement du mois de mars 1859, "le P. Grollier t'ondation de

' la mission

foulait aux pieds la surface glacée du Grand Lac des Esclaves gj.j^jçjjei pour se rendre au fort Eae, qui n'avait jamais reçu la visite ^^Groiiier. d'aucun missionnaire. Cet excellent Père voulait assurer l'avan-

(1) Vingt années de Missions , p. 107.

(2) Ibid.

Fondation de la mission de

tage toujours bien grand de prévenir les ministres de Terreur. Tout préoccupé de la lutte qui venait de s'engager, et désireux d^assurer un triomphe complet à la cause sacrée qui lui était si chère, il confia cette mission à la protection du chef de la milice sainte. L'archange saint Michel écouta assurément les prières ardentes que lui adressait une foi si pleine d'espérance et d'amour. Jusqu'à ce jour, la mission du Fort Kae n'a été visitée par aucun ministre protestant. Puisse saint Michel les en éloigner à jamais (1) ! "

Mgr Taché écrivait ces lignes en 1865. Depuis, les ministres de l'erreur sont allés au fort Kae et y ont même bâti une maison ; mais ils ont dû l'abandonner, '^ vaincus par la fidélité inébranlable des sauvages à la religion catholique. "

Au mois d'août, le P. Grollier partit une seconde fois du Grand Good-Hope. "j^^^ ^gg Esclavcs et alla annoncer l'Evangile jusqu'à Good-Hope, situé au 67e degré de latitude, au delà du cercle Arctique. " Une supplique avait demandé au gouverneur de la Compagnie, l'expulsion des prêtres catholiques du district de la rivière MacKenzie. L'Evêque de Saint-Boniface avait obtenu que, bien loin que ses prêtres fussent expulsés de ce district, l'un d'eux irait, cette année-là même, passer l'hiver dans un des établissements de la Compagnie. Le P. Grollier avait été choisi pour cette mission. Ceux mêmes qui avaient signé contre lui et ses confrères cette supplique expulsive, étaient forcés de le recevoir à bord de leurs embarcations, honorées pourtant du ministre anglican, et de le conduire poliment jusqu'au terme de son voyage. Il s'embarqua au fort Eésolution, vit en passant ses chères missions du Saint-Cœur de Marie et du Sacré-Cœur de Jésus, y procura le triomphe de la cause divine qu'il servait avec tant de force et d'énergie. Puis, descendant le grand fleuve, comme pour en prendre possession, il vit en passant, le fort Norman, qu'il ne fit que saluer, en le confiant à la protection de sainte Thérèse, et arriva heureusement au fort Good-Hope, désigné pour ses quartiers d'hiver. La tra-

(1) Vingt années de Missions , p. 106.

AIÎCIIKVÊQUK PE SAIXT-BONIFACE 891

duction littérale du nom anglais de ce poste le lui fit consacrer à la T. Sainte Vierge .sous son aimable titre de N.-D. de Bonne- Espérance. Oh ! oui, elle était bonne l'espérance que nourrissait cet enfant dévoué de Marie, de voir établi bientôt dans tout ce pays le culte de Jésus-Christ: bonne espérance à la recherche des âmes, à la découverte des voies qui doivent les conduire au ciel, là où quelques années auparavant une espérance légitime dans des recherches et des découvertes d'un autre genre avaient fait donner à ce poste le nom de Good-Hope (1). ''

Partout, dans ce voyage, comme dans celui de l'année précédente, écrit Mgr Taché à son vénérable père de Marseille, le P. Grollier '^ a procuré un triomphe complet à notre sainte religion contre les ministres de l'erreur. Les nombreuses tribus de cet immense district ont refusé d'entendre le ministre " de l'hérésie " et se sont rangées du côté du prêtre de Jésus- Christ avec une spontanéité et un zèle qui ont comblé d'allégresse le plus éloignée de vos enfants (2). " " Voilà donc la bonne nouvelle de l'Evangile, écrit-il à sa mère, rendue à peu près à 800 lieues d'ici, jusqu'à l'extrémité nord-ouest de mon diocèse : jugez de ma joie (3). " " Les nombreux sauvages de ces parages, dit-il dans une autre lettre, sont on ne peut mieux disposés : prions le bon Dieu de leur venir en aide en multipliant le nombre des ouvriers évangéliques pour travailler à leur conversion (4). "

L'apôtre du Nord vit quelques Esquimaux, et, sans savoir encore leur langue, " commença à leur expliquer les mystères de notre sainte religion (5). " " Il veut absolument, s'écrie avec transport l'Evêque de Saint-Boniface, accomplir en Amérique la

(1) Vingt années de Missions , p. 113.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, Saint-Boniface, 26 avril 1860. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(3) Rivlère-Rovge, 22 octobre 1859.

(4) Lettre de Mgr Taché à son oncle de la Broquerie, 25 mars 1860. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(5) Ibid.

MacKenzIe.

prophétie: In fines oriis terrœ verba eorum (1). Le voilà bientôt rendu sur les bords de la mer Glaciale (2). " ^°p.°Ga"con Cependant il lui fallait du renfort pour qu'il pût établir ud

^^ssiinsdu nouveau poste dans ces régions qu'il évangélisait le premier. Mgr Taché avait d'abord résolu de lui envoyer le P. Lestanc, tout trempé d'héroïsme comme le P. Grollier. " Je voyais venir le moment du départ avec un profond sentiment de peine, écrit le prélat le 12 mai 1859 : " car ^^ j'ai ici besoin du P. Lestanc, pour moi surtout ; " cependant " je l'avais sacrifié et m'étais sa-^ crifié moi-même aux exigences des circonstances (3). " Mais le P. Lestanc lui-même et le P. Le Floch voyant les inconvénients qui allaient résulter de ce départ, " l'engagèrent à revenir sur son premier dessein. Mgr Taché se rendit aux raisons de ses conseillers.

Le jeune prêtre que nous avons vu amené de Montréal par Mgr Taché, M. Gascon, avait passé deux mois et demi de l'année précédente à accompagner les chasseurs à la prairie (4). Depuis longtemps il sollicitait la faveur d'entrer dans la Congrégation des Oblats ; Mgr Taché se rendit à ses vœux : le P. Gascon commença les exercices du noviciat le 9 mars 1859, à Saint- Norbert, sous la direction du pieux et suave P. Lestanc (5).

C'est ce novice de quelques semaines que Mgr de Saint-Boniface prend le parti d'envoyer, à la place du P. Lestanc^ dans les missions du MacKenzie. " Envoyer un novice à une pareille distance, observe Mgr Taché, c'esf sans doute un grave inconvénient ; mais, comme me l'ont fait observer mes conseillers, le P.

(1) Leur parole a retenti jusqu'aux extrémités de la terre. Ps. XVIII, 5.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 26 avril 1860.

(.3) Lettre au R. P. Aubert, Saint-Boniface, 12 mai 1859. — Archives de là Maison générale des Oblats.

(4) Lettre de Mgr Taché à sa mère, ïtivière-Rouge , 25 août 1859. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.

(5) A la suite de l'entrée du P. Gascon au noviciat, il n'y eut plus dans l'immense diocèse de Saint-Boniface qu'un prêtre séculier, M. Thibault. " Tout le clergé, à une exception près, estoblat." — Lettre de Mgr Taché à Mgr Gr&ndm, Saint-Boniface, 26 janvier 1860.

Oascon n'est pas novice en vertu : on peut compter sur lui mieux que sur certains profès (1). " Le novice se rendit en 1859 au Grand Lac des Esclaves, auprès Rencontre du

P Os.SCOD.

du P. Eynard, et, Fannée suivante, poussa jusqu'au fort Simp- et du son, où il rencontra le P. Grollier. »? fort-

' Simpson.

Celui-ci n'avait pas vu de prêtre depuis plus d'un an. " Les deux Pères ne passèrent ensemble qu'un jour et une nuit; mais e'en fut assez pour se consoler (2). "

Consolé et fortifié par cette rencontre, le P. Grollier descendit Visite du

ir 7 p. Grollier

le fleuve MacKenzie sur une longueur de soixante lieues au-des- ?i"fêrep|ei* sous de Good-Hope et se rendit au fort de la rivière Peel, où se réunissent les Loucheux et ceux des Esquimaux qui fréquentent le grand fleuve. " C'était pour la première fois, raconte-t-il luimême, que je voyais ces deux peuples. Ils ont chacun leur langage, et sont loin de s'aimer; bien des fois, ils se sont fait la guerre déjà, et le désir de la vengeance était encore violent dans tous les cœurs, tant chez les Esquimaux que chez les Loucheux, lors de mon arrivée. Le jour de PExaltation de la Sainte-Croix, les ayant réunis autour de ce signe de réconciliation, je fis approcher les deux chefs, et leur ayant fait croiser les mains au bas de la croix, je la leur fis baiser comme le signe de l'alliance et de la paix entre eux et avec Dieu. Mes mains pressant les leurs sur le pied du crucifix, je leur fis promettre de s'entr'aimer à l'avenir; ainsi la croix était le trait d'union entre moi, enfant des bords de la Méditerranée et l'habitant des plages glaciales de la mer Polaire; la croix avait franchi toute distance, elle dominait " a mari usque ad mare. "" De plus, je donnais au chef des Esquimaux une image du Sauveur en croix, au bas de laquelle j'écrivis ces paroles de la prophétie qui s'accomplissait : " Viderunt omnes termini terrœ salutare Dei nostri; et je fis présent d'une autre image représentant la Mère de Notre Sauveur avec cette autre si vraie : " Beatam me dicent omnes gènerationes. " C'est en ce beau jour de l'Exaltation de la Sainte

(1 j Lettre au R. P. Aubert, 12 mai 1859. (2) Vin^ années de Missions , p. 120.

Croix que la grande nation des Esquimaux offrit ses prémices à l'Eglise, et plusieurs d'entre eux devinrent enfants de Dieu en recevant le baptême. Je n'essayerai pas de vous dire mon émotion au moment où, pour la première fois, je versai l'eau régénératrice sur ces jeunes fronts esquimaux ( 1 ) . ^

De son côté, le P. Gascon portait l'Evangile à d'autres sauvages.

*'X\nVsslo'n\ie I^ans CCS temps héroïques, les novices font leurs preuves en paMe^^'^"^^ allant, comme saint Paul, " là où la foi n'a pas encore été anp. Gasooi!. noncée, " afin de '^ ne pas bâtir sur le fondement jeté par un autre. " Le P. Gascon, après avoir consolé le P. Grollier par sa visite, se rendit au fort du Liard. Il y arriva le 4 septembre et confia la mission à l'archange Raphaël, " l'ange du bon voyage, cette véritable médecine de Dieu à laquelle il demandait la guérison de la cécité spirituelle de la nouvelle tribu qu'il venait évangéliser (2). " Un ministre protestant y arriva quelques jours après ; mais il était trop tard ; il ne vint que pour contempler le triomphe de la vérité; les sauvages ne l'écoutèrent point et donnèrent toute leur confiance au véritable homme de la prière. " Une belle croix fut plantée pour encourager les sauvages et dire à l'iconoclaste: Ubi est Victoria tua? Où est ta victoire (3)?"

Visite du Le P. Clut visita, en 1859, la mission de X.-D. des Sept-Dou-

N.-D. (les leurs, fondée et desservie par le P. Grollier avant son départ Douleurs. pour Ic Grand Lac des Esclaves. Il alla " y balbutier ce qu'il avait appris de la langue chippeweyan pendant l'hiver. . . Les bons Mangeurs de caribou écoutèrent awec attention celui qui, pour les instruire, surmontait volontiers les répugnances et les difficultés que l'on éprouve toujours à exercer le saint ministère au milieu d'un peuple dont on ne parle que très imparfaitement la langue. Et cette chère langue montagnaise, ajoute Mgr

(1) Vingt années de Missions , pp. 121-122.

(2) Ibid., p. 120.

(3) Ibid., p. 121.

Taché, Dieu sait -pourquoi il Ta faite si difficile ; les missionnaires, sans comprendre la raison de ce secret divin, connaisent parfaitement te iait de £ette difficulté, presx^e insurmontable à un étranger et si généreusement combattue par nos chers Pères. Le P. Clut revint triomphant et consolé " à la Nativité (1).

L'année suivante, il retourna à Xotre-Dame des Sept-Douleurs, avec une plus parfaite connaissance de la langue et trcruva les mêmes consolations et les mêmes douceurs.

En 1859 et en 1860, le P. Faraud retourna visiter ses bons visite du

^ p. Faraud

Castors. En 1859, " il ne put se rendre qu'au fort Vermillon, ^"^ castors, d'où il revint à Athabaska, avec toute la facilité qu'offrent nos pittoresques voyages d'hiver (2)." En 18G0, il alla plus haut dans la rivière à la Paix. ^' Ce voyage fut utile, non seulement aux sauvages en faveur desquels il était entrepris, mais même à celui qui le fit. Le P. Faraud souffrait du mal de jambe : il s'est guéri en dix-sept jours de marche à la raquette. Les médecins, observe Mgr Taché, pourraient ajouter ce remède à la longue nomenclature de leurs drogues (3). "

Le P. Végreville se rendit de nouveau, pendant l'été de 1859, ^ ^fï^tg^.au Portage la Loche. " Dieu lui a donné, écrit Mgr Taché, ["gl ST ^*''' d'être l'instrument d'un beau triomphe pour notre sainte foi. ^^*^^*^- Il y avait là plusieurs centaines de sauvages. Deux ministres protestants s'y trouvaient aussi; mais pas un sauvage n'a voulu les voir, tandis qu'ils n'ont laissé de repos au prêtre ni jour ni nuit (4). "

" Les ministres de l'erreur, ajoute-t-il, se multiplient ; mais jusqu'à présent ils n'ont rien gagné du côté du fleuve MacKenzie, où sont les meilleurs sauvages. Prions Xotre-Dame des Vic-

(1) Vwgt années de Missions , p. 107.

(2) Ibid., p. 114. ^

(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 26 avril 1860.

(4) Lettre à son oncle de la Broquerie, Rivière-Rouge, 25 mars 1860. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n'' 74.

Ministère du P. Mestre et du P. R6mas dans

les grandes chasses.

toires de triompher des ennemis de son Fils et de ce redoublement d^effort de Tenfer (1). '^ .

Depuis dix ans les Oblats n'avaient pas accompagné les chasseurs dans leurs grandes expéditions contre les troupeaux de buffles. Des prêtres séculiers les avaient quelquefois suivis à la prairie, comme M. Gascon avant de commencer son noviciat. Or en 1859, les chasseurs vinrent supplier Mgr Taché de leur donner un Père. L'Evêque désigna le P. Mestre. Celui-ci passa les mois de juin et de juillet avec les chasseurs. " Pascendant du " petit Père mauvais " fut prodigieux sur tout le camp. Non seulement il exerça avec zèle et fruit le ministère ecclésiastique, mais il contribua puissamment, en outre, à maintenir le bon ordre. Il rendit aussi un bien important service à cette population ambulante, en la déterminant à s'en tenir au but projeté pour ces sortes d'expéditions, et en la faisant se départir des allures guerrières qu'elle voulait se donner. On proposait de faire la chasse aux Sioux, qui, à la vérité, méritaient de se " faire savonner, " mais qui ne valaient pas le savon de sang qui aurait été dépensé à cette opération. Le plus heureux résultat a démontré la sagesse des conseils du missionnaire; c'est précisément cette année et par suite de cette tactique, que les Sioux ont compris que les métis de la Kivière-Eouge ne sont point des ennemis, et qulls ont conclu avec eux une paix qui dure encore. La cessation des hostilités avec ces rudes voisins nous offre une sécurité que nous n'avions jamais goûtée si complètement, soit en allant à la prairie, soit en voyageant du côté des Etats- Unis (2)."

L'année suivante, le P. Eémas accompagna à la prairie les chasseurs qui partirent des bords de la Saskatchewan. / " Il eût l'immense consolation d'arrêter une guerre désastreuse, ou mieux, le massacre d'une petite tribu rivale et nombreuse. Quoique infidèles, les Pieds-Noirs, par cette docilité à la voix du

(1) Ihîd,

(2) Vingt années de Missions , pp. 108-109.

prêtre, s'attirèrent la grâce de conversion " qui leur fut offerte ensuite (1).

Nous avons vu Mgr Taché négocier rétablissement des Sœurs Etabussement Grises dans les missions du Nord-Ouest. Ce fut au lac Sainte- sœurs cnses

a Ste-Anne.

Anne que fut établi le premier couvent. Le 3 août 1859, un essaim de vierges consacrées s'envola de Saint-Boniface vers cette mission sauvage : il était composé des Sœurs Emery, supérieure, Lamy et Alphonse. Elles étaient arrivées de Montréal l'année précédente et avaient passé l'hiver à Saint-Boniface, " pour y étudier un peu le genre et la tournure de ceux au bonheur desquels elles vouaient leur existence (2). " Le P. Eémas vint les chercher à Saint-Boniface et leur servit de guide. On les emmena avec leurs bagages dans de grosses charrettes. Mgr Taché, qui connaissait assez par expérience les fatigues et les embarras des longs voyages de ce genre, recommanda avec une touchante bonté aux gens de la caravane, de prendre grand soin des Sœurs. Elles arrivèrent à Sainte-Anne le 24 septembre, et logèrent dans un bâtiment voisin de l'église jusqu'à leur transfert à Saint- Albert en 1863. " L'arrivée des Sœurs " à Sainte-Anne, écrit Mgr de Saint-Boniface au fondateur des Oblats, " en apportant un grand soulagement à la position de nos Pères, va aussi procurer un très heureux résultat, soit pour les enfants, soit pour les femmes qui, dans une multitude de petits détails, ont besoin d'autres femmes pour les former (3). " Nous pouvons bien dire que " les déserts fleurissent (4) " quand les fleurs les plus exquises du jardin de l'Eglise vont s'y épanouir parmi ses sauvages habitants.

Mgr Taché écrivait au vénérable évêque de Marseille le 10 Ministère de

Mgr Grandln

mars 1858: "Il est à propos que le P. Grandin, puisqu'il doit àriie-à-iacommander, prouve à tout le monde qu'il est en état de le faire :

(1) Vingt années de Missions , p. 118.

(3) Lettre du 26 avril 18G0.

(4) Is. XXXV, 1.

ce qu'il démontrera jusqu'à Tévidence, si, comme je n'en ai pas le moindre doute, il réussit à faire voir que la mission de l'Ileà-la-Crosse n'est point perdue sans ressource, et que de plus je n'y suis point nécessaire (1). "

Et en effet, comme nous l'avons déjà dit, le jeune et saint missionnaire sut conquérir en peu de temps l'affection et la vénération de tout le monde et ramena les esprits à l'amour des missionnaires et au respect de la religion : l'Ile-à-la-Crosse redevint ce qu'elle était dans ses beaux jours.

"deVa"^"'™^ ^Igr Taché avait d'abord l'intention, comme nous l'avons vu, nomination ^^^n^j. prendre la place du P. Grandin à l'Ile-à-la-Crosse, pendant que celui-ci se rendrait en France pour être sacré. Mais il craignit ensuite que l'exécution de ce plan ne retardât trop longtemps la consécration de son coadjuteur. Sans plus tarder, il prit le parti de lui annoncer, en 1858, par le courrier d'été, la volonté de ses supérieurs.

" Le Pape, lui écrivait-il, vous fait dire par notre bienaimé Père Général et par moi : Il a semblé bon à l'Esprit- Saint et à nous de vous choisir et de vous nommer évêque de Satala in partihus infidelium et coadjuteur de Saint-Boniface avec future succession. Mgr de Mazenod vous demande immédiatement. Je prends sur moi de remettre votre départ au printemps prochain (2). " De son côté, le Supérieur Général lui écrivait : " L'épiscopat, vous venant par la voie de l'obéissance, sera pour vous le bonum opus dont parle saint Paul : la couronne épiscopale que vous recevrez ressemblera plus à la couronne d'épines du Sauveur qu'au diadème des empereurs. N'essayez pas de faire des réclamations: elles seraient inutiles. Vous êtes préconisé depuis longtemps, et le Pape n'a pas l'habitude de revenir après cela sur une décision de cette importance. Voilà pour ce qui vous regarde; mais moi, je réclame autre chose. Bien que Mgr Taché serait heureux de vous imposer les mains, il fait

(1 ) Archives de la Maison générale de^ Oblats. (2) Mgr Grandin, Notes sur Mgr A. Tache, 0. M. I.

volontiers le sacrifice à ma vieillesse de cette consolation. Profitez donc de la première occasion et mettez-vous en route pour venir près de moi. Vous devez d'autant plus vous hâter, qu'ayant bientôt soixante-dix-sept ans, je ne puis compter raisonnablement sur quelques années de vie (1). "

Le P. Grandin reçut ces deux lettres au mois de juillet 1858. ^' Nous n'essayerons pas, écrit Mgr Taché, de dépeindre le trouble, l'embarras, la juste crainte du jeune et nouvel élu. Il faut avoir goûté à cette position, pour en eomprendre toutes les difficultés. Heureux dans ces moments quand, comme le P. Grandin, on est habitué à voir la volonté de Dieu dans celle de ses supérieurs. L'ancre de la confiance fixe et protège, au milieu de l'agitation qui le ballotte, le cœur si souvent menacé par le découragement. Le coadjuteur élu n'avait qu'un parti à prendre, c'était de se rendre auprès de ceux qui l'appelaient, et qui, pour lui éviter la peine d'une tergiversation quelconque, lui en avaient fait un commandement exprès (2). "

Mais il plut à la Providence de faire passer le jeune évêque élu, avant son départ, par une épreuve aussi pénible qu'extraordinaire.

Laissons-en le récit à l'historien que nous nous plaisons tant Les extra va-

^ ^ , gances du

à citer, à celui-là même, qui avec M. Lafièche, a fondé la mission prétendu

' • Fils de Dieu.

de Saint-Jean-Baptiste, et en a senti vivement toutes les épreuves. " La mission de l'Ile-à-la-Crosse fut un instant menacée d'un bouleversement général, peut-être même d'une ruine complète, si Dieu lui-même ne se chargeait point du soin de ses œuvres. Hélas ! que de mystères dans l'esprit comme dans le cœur de l'homme î que de contradictions dans cette intelligence

(1) Mgr Grandin, Notcfi sur Mgr A. Taché, 0. M. I.

(2) Vingt années de Missions ,p 109.

Mgr Taché, en même temps qu'il annonçait an P. Grandin le choix de ses supérionrs, écrivait an F. Dulié : "Bien clier Frère, nne fois dans ma vie je ponrrai vous faire plaisir : vous m'avez demandé par le courrier d'iiiver une mitre pour le P. Grandin, je la lui envoie." Et le bon Frère, tout heureur, montrait sa lettre à qui voulait la voir, afin de prouver qu'il était pour quelque chose dans l'élection d'un Père qu'il vénérait.

qui a tant de peine à saisir la vérité, et qui se passionne si facilement pour Terreur! Le monde païen illustre a vu ses grands hommes briguer les honneurs de Tapothéose; il leur a élevé des autels à Pombre desquels il oubliait celui du vrai Dieu. Le monde illustre d'aujourd^hui voit proclamer, sous divers noms, la déification de la raison humaine s'élevant des autels à ellemême et s'efîorçant de renverser Pautel chrétien, seul digne de la raison éternelle et incréée. Ces aberrations devaient avoir leur reflet jusqu'au milieu des forêts glacées, et parmi les sauvages grossiers et ignorants. Il ne faut certes pas beaucoup de science pour nier ce que Dieu affirme, ou pour aimer ce qu'il condamne. LTn peu d'orgueil suffit pour conduire à ce profond abîme. Donc, un beau matin, un jeune sauvage de l'Ile-à-la- Crosse se trouva sous la pression d'une forte inspiration. Dès lors, il n'était plus un homme comme un autre; dès qu'il n'est plus un homme, comme le progrès ne permet pas de descendre, il devait être un Dieu. Oui, ni plus ni moins, " le Fils de Dieu " était sur la terre. Cette nouvelle déification de l'homme, comme toutes les autres, conduisait au rejet de la prière, de l'Evangile, en un mot, de tout ce qui peut nous faire souvenir de notre propre humiliation et de la grandeur du Créateur de toutes choses. Mais c'était un fou ! Oui, sans doute, comme le sont tous ceux qui poussent leur pauvre raison vers des sphères où Celui qui l'a créée ne lui permet pas d'atteindre. Cependant, comme maints' fous font école, il rijC faut pas s'étonner que le nôtre trouvât des adeptes. On le crut sur parole, séduit par un certain verbiage qu'il avait adopté, et que ni lui ni les autres ne comprenaient. Il fit des prodiges; du moins, il en fit un bien étonnant pour nous qui connaissons les Montagnais : il détermina ses partisans à se défaire de tout ce qu'ils possédaient, pour être plus dignes de marcher en la compagnie du "Fils de Dieu ;'" on détruisit, on brûla tout ce que l'on avait, et voila bientôt toute la nation à l'envers. Le succès enhardit; à l'enseignement, aux exhortations de la nouvelle école, succédèrent les menaces, et, comme toutes les erreurs ont une source commune, dans cette nouvelle

philosophie, on en voulait aussi au prêtre, on le menaçait. Le mal prenait des proportions alarmantes; un certain nombre de sauvages ne voulaient plus venir à la mission. La surprise, la confiance, la crainte, et le diable aussi y poussant, l'église allait être déserte. Ceux qui croient trop à leur propre excellence, qu'ils se disent dieux ou hommes, ne sont pas les assidus de la maison du Seigneur. Pour les instruire, il ne faut pas les attendre au catéchisme; le P. Grandin prit donc la détermination de se rendre auprès du " Fils de Dieu, " malgré les menaces qui lui étaient faites de toutes parts (1). ^'

Les adeptes du nouveau dieu lui disaient : ^^ Tu nous dis que ce n'est pas le Fils de Dieu; mais tu ne l'as pas même vu. Va le voir et nous te croirons ensuite." Il alla donc au camp de l'imposteur. Il y trouva un grand nombre de sauvages réunis ; mais, raconte le P. Grandin, malgré leur grand nombre, il n'y avait qu'une loge; toutes les autres avaient été brûlées, les chiens avaient été tués. A mon arrivée, on alluma un grand feu sur la grève; on entretenait ce feu non seulement avec du bois, mais avec des fourrures, avec des vêtements neufs achetés au magasin de la Compagnie. Ce prétendu dieii régnait sur toute sa bande, qui le redoutait, convaincue qu'il était possédé d'un esprit supérieur à celui de l'homme. Suivant les dires de ses adeptes, il parlait toutes les langues et faisait des merveilles. Je n'eus pas de peine à reconnaître un fou et une espèce d'halluciné vaniteux. Il me cria, dès que je fus à sa portée : " Viens, mon fils, je te ferai voir des merveilles, tu verras les tables de Moyse. " A chaque instant, il répétait ce mot : Theos, Theos; je me demandais où il avait pu apprendre un mot grec. Il avait entre les mains des morceaux d'écorce de tremble longs de six pieds et larges comme la main. Voilà bien qu'il se met à m'assommer avec cette écorce, me frappe sur la tête et partout où il peut m'attraper, si bien que je dois me jeter dans mon canot avec deux de mes hommes, pour m'éloigner. La. mère du nouveau dieu,

(1) Vingt années de Missions , pp. 109-110.

aussi folle que le dieu lui-même, se jette dans l'eau glacée jusqu'à la ceinture pour retenir mon canot : " Pourquoi as-tu peur ? " me crie-t-elle : ce n'est pas pour te faire mal qu'il t'a frappé, " c'est pour te faire participer à son esprit. C'est ainsi que nous " avons tous été traités par lui. " Un pauvre vieillard me disait quelque temps après : " On m'avait demandé pour venir voir le ^" Fils de Dieu, et en arrivant au camp, je reconnus le fils de la " Patte d'Ours (Soske). Comme toi, il me frappa et m'obligea " à brûler ma loge et mes effets. Alors tout bas, pour ne pas "être entendu, je disais: "Si vraiment tu es le Fils de Dieu, " retourne donc au ciel et laisse-nous en paix sur la terre. " Lui me faisait des instances pour me faire retourner au camp, car il avait une foule de choses à me dire. Comme un de mes compagnons n'avait pu embarquer avec moi, je crus devoir retourner de nouveau. Une fois débarqué, j'adressai ces mots publique- ^ ment au nouveau dieu : " Je sais que tu te proposes de me tuer; J tu peux le faire, je n'ai pas peur: tu m'enverras plus vite au f ciel; mais, sache-le bien, le Dieu que je sers me vengera et te fera voir que tu n'es rien. On me dit que tu parles toutes Les langues, parle-moi donc français. Il esquivait ma demande: " A quoi bon parler français devant ces Montagnais ?" " Je puis lire le livre de Dieu (la Bible), dit-il." Je lui présente mon bréviaire. " Eh bien, lis. " Il se garde bien d'essayer. " Je puis lire en anglais. " Je fouille dans mon sac et lui présente nos saintes règles écrites en anglais : " Eh bien, lis donc en anglais, " lui dis- je. — Xon, répond-il, tu vois bien que ce monde-là ne comprend rien que le montagnais. " Il avait sur lui un pantalon de drap carrotté; il me fit admirer la beauté de son pantalon. Voyant le gazon verdir et les feuilles pousser sur les arbres : " C'est moi, dit-il, qui fais verdir ce gazon et pousser ces feuilles ; c'est moi qui guéris les malades. " Je venais de voir la femme de ce vieillard dont j'ai parlé plus haut; elle venait de. me dire que ses yeux étaient absolument perdus, qu'elle ne pouvait même plus se conduire. Alors je prie le nouveau dieu de me suivre et je le conduis vers cette femme : "Eh bien, lui dis-je, ne t'arrête pas à faire pousser les feuilles aux arbres, fais revenir

la vue à cette femme. " Il y a longtemps que c'est fait^ répondil en riant aux éclats : " Ma grand'mère, dis-je à la vieille, est-ce "vrai que tu vois clair? — Oui, reprend-elle, depuis que je sui.s " ici, je puis distinguer les arbres de l'autre côté de la rivière. '' Je fus bien déconcerté, car elle m'avait dit deux minutes auparavant, qu'elle n'y voyait plus du tout. Dès que je fus éloigné avec le prétendu dieu, elle dit à sa voisine : " Ma sœur, je mens en disant que je vois; je parle ainsi parce que j'ai peur du Fil-^ de Dieu. " Le Fils de Dieu me demande à se confesser et à passer pour cela dans l'unique loge qui avait échappé à la destruction générale. Je me gardai bien d'aller ainsi seul avec lui. " Alors, dit-il, dis-moi ce que tu penses de moi. " Tout à l'heure, lui réponds-je, je te le dirai. " J'embarque dans mon canot avec mes trois hommes. A une certaine distance, j'arrête mon canot et je m'adresse à tous les sauvages présents : " On m'avait dit " que le Fils de Dieu était descendu parmi vous; je n'en croyais " rien, parce que je sais qu'il ne doit revenir sur la terre qu'à la " fin du monde. On me disait que si ce n'était pas le Fils de " Dieu, c'était un personnage puissant, faisant des merveilles et " parlant toutes les langues. J'ai eu beau le questionner devant " vous, il n'a pu parler aucune langue que la vôtre et n'a pu lire " aucun de mes livres. L'avez-vous entendu, votre dieu, vous "faire admirer la beauté de sa culotte? Que sont devenues vos " loges ? Que sont devenus vos chiens ? On dirait que la folie qui " le possède s'est aussi emparée de vous. Que signifie ce feu que " vous entretenez avec des fourrures qui vous ont coûté si cher, " avec des coupons de drap et des vêtements que vous n'avez pas " encore payés ? Comment allez- vous vivre maintenant ? Com- " ment allez-vous faire sans chiens et sans avances? Hâtez-vous " de revenir prier à la mission et de rentrer en grâce avec Dieu " que vous avez abandonné. "

" Puis nous partîmes et pûmes rentrer à la maison le lendemain dimanche un peu après midi. Ceux qui avaient caché leur canot au lieu de les détruire, nous rejoignirent, si bien que nous arrivâmes en grand nombre à la mission. Ceux qui étaient alentour de la mission nous avaient reconnus sur le lac; tous.

404 Vm DE MGR TACHÉ, 0. M. I.,

métis, sauvages, Cris et Montagnais, accoururent à l'église or assistèrent à ma messe. Quand j'eus fini, je fis connaître à la population le résultat de mon enquête (1). "

Le P. Grandin " réussit, conclut Mgr Taché, sinon à faire tomber de l'Olympe cette nouvelle divinité, du moins, à déchirer le bandeau de fascination dont elle avait couvert la figure d'un si grand nombre. Le mal était étouffé dans ses sources, mais non dans ses conséquences. Par un égarement qui nous afflige autant qu'il nous étonne, ce dieu conserva ses convictions et quelques dupes (2). " Son ^père, sa sœur, sa tante, finirent par rentrer en eux-mêmes et se convertirent, mais après six ans d'égarement. Le " Fils de Dieu, " à son tour, " descendit des hauteurs où l'avait placé son orgueil pour redevenir simple mortel et croire lui-même à sa folie (3). "

Ces conversions devaient se faire attendre plusieurs années, mais en peu de temps le P. Grandin parvint à démasquer l'impototure, et à arrêter l'effervescence. Il partit alors de l'Ile-à-la- Crosse et arriva à Saint-Boniface le 23 juillet 1859. Son arrivée causa une grande joie à Mgr Taché et à toute la population de Saint-Boniface (4). Mais lui demeurait inquiet. " Il avait sans doute vu diminuer le prestige du nouveau dieu; mais les coups de bâton qu'il avait reçus, n'avaient pas donné à son cœur tout le calme désirable. Aussi, comme il était agité, préoccupé, ce cher seigneur quand il nous arriva à Saint-Boniface! Il pensait beaucoup plus au " Fils de Dieu qu'à l'évêque de Satala. Comme nous lui en faisions la remarque, il nous répondit qu'il croyait tout naturellement que les évêques sont moins importants que " le Fils de Dieu (5). " Voyage et j} avait uue soutane faite avec l'étoffe des Sœurs Grises. " Le

sacre ae

MgrGraîidin. p^ Bcrmoud n'ayant pu recevoir à temps ses commandes, eut

(1) Mgr Grandin, Notes sur Mgr A. Taché, 0. M. I.

(2) Ibid., pp. 111-112.

(3) Ihid., p. 109.

(4) Ibid , p. 112.

(5) Ibid.

recours aux Sœurs qui passèrent leurs étoffes à la teinture et en firent des soutanes aux missionnaires; mais la pluie et le soleil avaient fait disparaître la teinture, remarque Mgr Grandin, et ma soutane n'avait plus aucune couleur (1).^'

Il séjourna plus d^un mois à Saint-Boniface, voyant Mgr Taché dans la plus grande intimité, ^*bien réjoui de le voir entouré d'Oblats qui avaient pour lui tout le respect et la vénération qu'il ïuéritait (2).'' Il partit de Saint-Boniface le 25 août. Mgr Taché l'accompagna jusqu'à Pembina. " Notre cher et digne seigneur Grandin, écrit-il, après l'avoir quitté, à Mgr de^Mazenoil, est en route pour se rendre juîïqu'auprès de vous. Que je vous remercie, mon bien tendre Père, de m'avoir donné un pareil coad juteur ! Le ciel vous a vraiment inspiré. Tout le monde en est on ne peut plus content, et moi encore plus que tout le monde (3). "

Mgr Grandin arriva à Marseille le 3 novembre, auprès de ce père vénéré dont il était un des fils les plus chers et le supplia d'écarter de ses épaules le lourd fardeau de l'épiscopat. " Toutes ses objections furent considérées comme un poids trop léger pour faire équilibre aux graves raisons qui avaient déterminé le choix de sa personne (4).". Comme à Mgr Taché, quelques années auparavant, le saint fondateur lui dit : ^^ Tu seras évêque, je le veux; mais tu n'en seras que plus oblat, et la Congrégation te •considérera toujours comme tel (5). "

Il fut sacré évêque le 30 novembre 1859, dans l'église de la Trinité, par Mgr de Mazenod, qui, fait bien remarquable, lui avait déjà donné la tonsure, les quatre ordres moindres, le sousdiaconat, le diaconat et la prêtrise. Le fondateur des Oblats était assisté de son coad juteur, Mgr Jeancard, évêque de Cérame, et de Mgr Jordany, évêque de Fréjus. L'épiscopat de Mgr

(1) Mgr Grandin. Notes

(2) Ihid.

(8) Pembina, 31 août 1859. Archives de la Maison générale des Oblats.

{4) Vingt années de Missions , p. 113.

(5) Ibid.

Grandin, comme celui de Mgr Taché, se rattache ainsi à TEglise de France. La France d'Amérique est une expansion de la France d'Europe: il convenait que les deux évêques oblats appelés à étendre si efficacement la religion et la vie de la Fille aînée de TEglise dans TOuest canadien, allassent puiser, dans la source même, le caractère et les divins pouvoirs qui les établissent pères et princes de la multitude.

L'Evêque de Saint-Boniface suivait de l'esprit et du cœur, à travers l'Océan, son cher Coadjuteur dans les gloires et les espérances de sa consécration épiscopale. " Laissez-moi d'abord, lui écrit-il, dès qu'il apprend l'heureux événement, vous féliciter et me féliciter moi-même de votre sacre. C'en est fait, malgré vos réclamations, vous êtes bien et dûment évêque, et moi j'ai la douce consolation de vous avoir pour Coadjuteur. Je n'ai pas besoin d'insister, vous connaissez mon cœur, je vous y ai fait lire à loisir. Remercions le bon Dieu, et pour lui témoigner notre reconnaissance, redoublons d'efforts et de zèle pour lui gagner des âmes (1). " Retour de " Les émotions, les craintes, les préoccupations de sa nouvelle

' dignité avaient trop fortement éprouvé les forces de Mgr Grandin. Une maladie assez sérieuse et beaucoup trop longue cloua pendant plusieurs semaines le jeune prélat à un lit de souffrance et d'inquiétudes. Il craignait de voir tous ses plans déjoués; il craignait surtout de manquer au rendez-vous, de ne pouvoir porter à ses frères dans le Nord, un secours qu'ils attendaient avec une si sainte impatience, de retarder ainsi l'extension des missions. Dieu entendit les accents chaleureux qui s'exhalaient de ce cœur si ambitieux de procurer sa gloire. A l'époque fixée pour le départ, Mgr Grandin éprouva un peu de mieux. Il fit ses adieux à la belle France qu'il aime toujours tant (2) " le 28 avril, s'embarqua à Liverpool le 2 mai avec sept compagnons

(1) Rivière-Rouge, 25 janvier 1860. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Vingt années de Missions p. 116.

pleins de zèle : les Pères Séguin, Caër, Gasté, le F. Grouard, seolastique, les Frères convers Boisramé et Godard. Il séjourna quelques jours à Montréal, faisant des courses pendant le jour pour les intérêts des missions, corrigeant des épreuves pendant la nuit, car il fit imprimer des cantiques montagnais (1).

Il laissa à Québec le F. Grouard, pour y achever ses études, mais reçut à Montréal M. Qram, protestant converti, que lui donna Févêque de cette ville. Trois Sœurs Grises et deux de leurs auxiliaires se joignirent au cortège.

Mgr Grandin, avec sa petite troupe, partit de Montréal le 4 juin, par le chemin de fer, arriva le 9 à Saint-Paul, continua sa route jusqu^à Crowing avec des wagons à deux chevaux, et depuis Crowing, avec dix charrettes et quatorze bœufs envoyés à sa rencontre par Mgr Taché (2).

Celui-ci attendait avec impatience son Coadjuteur. ^' Je suis un peu inquiet pour lui et pour ses compagnons de voyage, écritil le 24 juin à sa mère: les pluies abondantes que nous avons eues ont bien gâté les chemins ; les petites rivières sont très hautes, ce qui suscite de grandes difficultés. Mais vos prières et celles de tant d'autres âmes pieuses qui s'intéressent à Mgr Grandin obtiendront la protection pour ce cher seigneur (3). ''

Le 8 juillet, TEvêque de Saint-Boniface expédie un cavalier à ^^Cienl%%\lts la rencontre de son Coadjuteur pour avoir de ses nouvelles. L'ex- *" ^^ ^^^' près est de retour au bout de quelques heures et annonce que le din obtiendront la protection pour ce cher seigneur (3). "

Le 9 au matin, Mgr Taché part pour Saint-Norbert. De son côté, Mgr Grandin, pressé de revoir son Evêque, avait pris les devants sur sa petite caravane, avec le P. Séguin, et était venu

(1) Lettre de Mgr Grandin à Mgr de Mazenod, Moûtréal, 1er juin 1860. — Missions de la Congrégation, p. 54.

(2) Lettre de Mgr Grandin à MM. les Directeurs de V Œuvre de la Propagation de la Foi. — Annales de l'établissement des Sœurs Grises à ITle-à-la-Crosse, dans les Annales de la Propagation de la Foi de Québec, t. IV, p. 167.

(3) Rivière- Bouge, 22 juin 1860. — Collection de M. de la Broquerie- Taché.

surprendre, à Saint-Norbert, le P. Lestane, qui travaillait au jardin; puis apercevant Mgr de Saint-Boniface qui arrivait de l'autre côté de la rivière Rouge, il marcha à lui. " Les deux évêques s'avancèrent à la rencontre l'un .de l'autre sur les rives opposées. Ils se saluèrent d'abord d'une rive à l'autre; la nacelle du batelier écarta bientôt cet obstacle. Les. deux prélats •dans les bras l'un de l'autre, sentirent que leurs cœurs battaient bien à l'unisson. Des larmes de bonheur coulaient en abondance; une de ces joies comme Dieu en accorde peu sur terre animait ces deux âmes qui sentaient le besoin de s'appuyer l'une sur l'autre, ou mieux de se confondre dans une même pensée de zèle, dans un même désir de la gloire de Dieu ( 1 ) • "

Le P. Lestane, presque toujours seul à son presbytère de Saint-Norbert, fut heureux d'y recevoir ce jour-là les visiteurs <]ue la Providence lui envoyait du nord et du midi. " Quelle iête, disait-il, pour un pauvre missionnaire depuis longtemps liabitué à être seul, quelle fête de loger sous son toit deux évêques, ses frères, avec tant de confrères (2) ! " Les religieuses iurent reçues avec le même bonheur par leurs Sœurs de Saint- Norbert.

Le 10 juillet, on se remit en route. C'était un mardi. Mgr Grandin était singulièrement aimé et vénéré à Saint-Boniface. '^^ Une foule nombreuse se porta à sa rencontre avec un affectueux empressement: tout ce qui a vie et intelligence partagea la vive allégresse ressentie en ce beau jour (3). "

" Je laissai mon bœuf et ma charrette, raconte le Coadjuteur, pour m'asseoir à côté de Mgr Taché, dans une voiture plus épis- •copale. Nous ouvrions la marche; d'autres véhicules portaient.

(1) Vingt années de Missions , p. 116.

" Les deux seigneurs, écrivait le P. Lestane à Mgr de Mazenod quelques jours après, se sont donné une accolade comme on ne s'en donne pas deux fois dans la vie, un peu comme celle que l'on reçoit de notre l)on Père qui est à Marseille le jour du dépscrt."— Saint- Norbert, 27 juillet J860. — Lettre publiée dans les Missions de la Congrégation p. 56.

(2) Lettre citée dans la note précédente. iZ) Vingt années de Missions....:., p. 117.

après nous^ les missionnaires, les Frères et les Sœurs; nos cavaliers entouraient et fermaient le cortège (1). '^

" A une certaine distance " de Saint-Boniface, les cavaliers Arrivée a

^ ^ St-Bonlface.

métis déchargèrent une vigoureuse et joyeuse fusillade à laquelle le canon de l'iion. Compagnie répondit pendant un quart d'heure (2). Les cloches sonnaient à toute volée, tandis que les femmes et les enfants se dirigeaient en toute hâte à la cathédrale. A la porte, les ornements sacerdotaux étaient préparés; les deux prélats s'en revêtirent et allèrent s'agenouiller auprès du Dieu consolateur et soutien des missionnaires. Il y eut salut et chant du Te Deum (3). "

Le dimanche suivant, Mgr Taché voulut que son Coadjuteur ^esia^mesde» officiât pontificalement. Mgr Grandin prêcha sur les épreuves Je^^out" ^* de l'Eglise, particulièrement sur celles de son grand Pontife Pie IX, alors en butte à toutes les attaques de la révolution déchaînée. Puis il voulut adresser quelques mots à son Evêque ; mais sa voix se perdit dans ses larmes. Mgr Taché entreprit de répondre; mais il ne sut que pleurer; tout l'auditoire imita l'exemple des deux évêques : ceux-ci, la voix toute émue bénirent ensemble ce peuple qui répandait des larmes. Puisse l'Eglise de Saint-Boniface être à jamais unie à son Pontife et unie en elle-même comme elle le fut en ce jour de sainte émotion (4) !

l'auditoire.

(1) Lettre de "Mirr Grandin , Ayinales de la Propagation delà Foi,

t. XXXVI, p. 345:

(2) "Ces canons étaient tout simplement deux enclumes renversées l'une n\v l'autie, que l'on chargeait de poudre.'' — Lettre citée du P. Lestanc.

(3) Annales de rétablissement des Sœurs Grises à rile-àla-(-ros?e, dans les Aiutahs delà Propagation, de la Foi pour la province de Québec, t. IV, p. 167.

(4 Ceux qui n'ont pas connu intimement Mgr Taché et Mgr Grandin et qui n'ont pu voir tous les trésors de sensibilité renfermés dans leurs cœurs, seront peut-être tentés de croire qu'il y a quelque exagération dans le récit de la scène que nous venons de rapporter et des autres du même genre. Xous devons à la vérité de dire que notre narr^ition est de tous points conforme à la vérité ; elle repose sur l'attestation de témoins oculaires, absolument véridiques, qui ont gardé un souvenir très vif de ces scènes émouvantes. Le P. Le Floch, témoin de la scène

Contestation Mffi Grandin avait été malade en France, il fut malade durant

entre les *-* . ;- .

deux prélats, fout SOU séjour à Saint-Bonif ace ; les émotions et le sentiment de la responsabilité étaient un poids trop lourd pour sa frêle santé. La maladie du jeune évêque ne fit que rendre plus manifestes les trésors de grâce que le Saint-Esprit avait mis dans son âme. " On ne savait qui plus admirer ou du chrétien supportant avec une sainte résignation la souffrance et la douleur, ou de Papôtre montrant davantage l'ardeur de son zèle (1). "

Tout le monde admirait Mgr Grandin. Lui admirait la charité de son Evêque : " Mgr Taché, écrivait-il quelque temps après au vénérable fondateur des oblats, " est devenu mon coadjuteur, c'est à la lettre. Lui seul, pendant que je m'occupais à me reposer et à me guérir, prévoyait tout ce qu'il fallait pour le voyage. Je ne saurais vous donner une idée des fatigues que je lui ai occasionnées. " Bien plus, " il a voulu me laisser à Saint- Bonif ace et partir pour le N^ord (2). "

En effet, Mgr Taché pressa beaucoup son Coadjuteur de demeurer à Saint-Bonif ace, au moins durant l'hiver. '* Vous referez, lui disait-il, vos forces épuisées; vous pourrez ensuite, si vous y tenez, me remplacer dans les missions du Nord. "

"Mgr Grandin n'avait pas quitté le lit depuis dix jours, et malgré tous les soins des bonnes Sœurs de Saint-Boniface, il n'allait guère mieux le jour du départ que les jours précédents. Il monta néanmoins ce jour-là à l'autel pour offrir le saint sacrifice; mais il fut obligé de se reposer deux ou trois fois, et, la messe achevée, il put à peine, aidé de deux Oblats, regagner le lit, tant il était faible. Mgr Taché le pressa encore de le laisser partir à sa place (3). "

que nous venons do raconter, disait ensuite aux deux évêques : " Il manquait notre Père général : avec les larmes que tous les trois auriez répandues et celles que vous auriez fait répandre, on aurait pu faire marcher un moulin." — Mgr Grandin, Notes sur Mgr Taché, 0. M. L

(1) Vingt années de Missions , p. 117.

(2) Sur le lac Winnipeg, 3 août 1860. — Publiée dans les Missions de la Congrégation , p. 58,

(3) Lettre du P. Séguin à Mgr de Mazenod, Ile-à-la- Crosse, Mission de Sairit-Jean-Baptiste, 20 décembre 1860. — Dans les Missions de la Congrégation , t. I, p. 60.

Mais toutes &es instances furent inutiles (1). Mgr G^randin voy^ge^du^^ ^^ " finit par persuader tout le monde de ce dont il était convaincu f rnT-à-îalui-même;, que le retenir, c'était le tuer. Il avait foi dans l'effi- ^'^o^^®cacité de nos voyages comme remède ; il avait surtout foi dans la bonté de Dieu qu'il voulait servir à tout prix, en la protection de cette Mère bénie, sous la bannière immaculée de laquelle il s'est enrôlé et qu'il aime si tendrement (2). "

Enfin, le 30 juillet, après vingt jours passés à Saint-Boniface, l'Evêque de Satala " était porté de son lit à la voiture, " pour se rendre à l'Ile-à-la-Crosse. Mgr Taché voulut l'accompagner jusqu'au Fort de Pierre, où il devait s'embarquer. '' Là, encore, il fit de nouvelles instances " pour engager son Coadjuteur à retourner à Saint-Boniface, et a le laisser partir à sa place ; n'ayant rencontré qu'un refus obstiné, il recommanda avec toutes sortes de prières, à ses compagnons de voyage et aux hommes de la barge, " de le ramener à Saint-Boniface si le mal continuait (3). " Puis " il fit à son Coadjuteur malade de ces adieux qui navrent le cœur et y laissent de longs souvenirs. Il remonta ensuite la côte, jetant à son Coadjuteur et à ses compagnons un dernier regard, le cœur gros et les yeux humides (4). "

Mgr Grandin emmenait avec lui le P. Séguin, qui, digne ^<^°^^^*^tg^o° ^° émule du P. Grollier, passera sa vie à évangéliser les sauvages croîse?** de l'extrême nord, le F. Boisramé, l'un des plus précieux auxiliaires des missions, avec trois Sœurs destinées à fonder un couvent à rile-à-la-Crosse, les Sœurs Agnès, supérieure. Pépin et Boucher.

La caravane suivit la voie des lacs et des rivières, que nous connaissons déjà par deux voyages de Mgr Taché. " Le voyage dura soixante-sept jours, et fut un enchaînement bien exceptionnel de contretemps, de difficultés, d'accidents de tous genres ;

(1) Lettre du P. Séguin à Mgr de Mazenod, 20 décembre 1860.

(2) Vingt années de missions , p. 117.

(3) Lettre de Mgr Grandin à Mgr de Mazenod, 3 août 1860.

(4) Ihid.

mais il fut aussi l'objet d'une protection visible et spéciale de Dieu (1). " " Mon mal a disparu, écrivait Mgr Grandin dès les premiers jours; l'appétit et les forces reviennent chaque jour, et cela si rapidement que j'en suis étonné moi-même (2). "'

" Enfin, le 4 octobre, la généreuse troupe débarqua à la mission de Saint-Jean-Baptiste (3). "

De ce jour, les missions du Xord possédaient un évêque à demeure. De ce jour aussi, l'Ile-à-la-Crosse avait la singulière grâce d'être sanctifiée par " les femmes de la prière. " Dégel tardif Xous allous voir Mffr Taché arriver à l'improviste avant la

en 1859. ^ ^

fin du mois et causer à son Coadjuteur la plus heureuse surprise. Mais revenons en arrière, et retournons à Saint-Boniface.

En 1859, " l'hiver " qui n'avait pas été '^ rigoureux, " écrit Mgr Taché à sa mère, " veut être langoureux ; " le dégel ne commence, pour ainsi dire, que le 11 avril. " Nous attendons avec impatience le printemps, pour voir la nature sortir de son long engourdissement. Pour nous dédommager de son long sommeil, nous lui avons fait produire quelque chose. Ainsi le mois de mars a vu une belle tulipe; je vous en envoie une pétale ; mais elle n'est pas assez sèche, elle se gâtera en route. C'est égal, elle vous dira tout de même à sa façon qu'Alexandre pense à sa mère et que tout ce qui vient d'elle peut prendre racine dans le sol de la Rivière-Rouge (4). "

"■Cette circonstance" d'un dégel si tardif, ajoute le prélat, n'est pas favorable à bien des gens qui avaient fait leur calcul \ sur l'année dernière, et cette fois la saison est plus tardive d'un mois et demi, en sorte que les fourrages sont excessivement

(1) On peut en lire ]e récit dans la Lettre de Mgr Grandin à MM. les Directeurs de V Œuvre de la Propagation de la Foi. — Annales de la Propagation de la Foi, t. XXXVI, pp. 3.Î7-353. et dans les Annales de l'établissement des Sœurs Grises à l'Ile-à-la-Crosse : Annales de la Propagation de la Foi pour la province de Québec, t. IV, pp. 75 et suivantes.

(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 3 août 1860.

(3) Vingt années de missions , p. 118.

(4) Lettre à sa mère, Rivière-Pouge, 12 avril 1859. — Collection de M. de U Broquerie-Taché, n"^ 68.

rares."' Aussi ''beaucoup d'animaux sont déjà morts de faim, et pour peu que le printemps tarde encore, nombre de gens perdront leurs tr()uj)oaux (1). " Le prélat se félicite cVavoir " assez de foin pour nourrir les soixante bêtes, que je^suis obligé, dit-il, d'entretenir (2). '" Heureusement, pour les habitants, le dégel ne se lit pas attendre davantage. Mgr de Saint-Boniface écrivait un mois après à sa mère : " Xous cultivons à force : l'eau est très haute; mais comme elle cesse de monter, J'espère Cjue nous n'aurons pas de déluge (3). "

Les Sœurs Grises avaient perdu, depuis un an, dix de leurs chevaux : " quatre étaient de bien beaux chevaux, les autres, des poulains. Ces bonnes religieuses ont dit, dans la sincérité de leur àme : Ee Seigneur nous les avait donnés, le Seigneur nous les a ôtés, que le nom du Seigneur soit béni (4). "

Un mois plus tard, le 10 juin 1859, le premier bateau à va- ^^pjemiar" peur fit son apparition à Saint-Boniface. Mgr Taché raconte pJ^rT^^*' l'événement avec un lyrisme gtffecté qui peint l'émoi universel. '(i859)^^^' ^' Grande nouvelle, dit-il à sa mère, tout le monde de la Eivière- : Rouge est en mouvement. Jeunes, vieux, vieilles, tous veulent | voir: c'est que tous ont entendu hier au matin un sifflemen inaccoutumé: les eaux si blanches de notre rivière Eouge ont éprouvé une commotion à laquelle elles étaient prêtes depuis près de six mille ans et qu'après tout, nous n'attendions pas si vite. Voyez-vous ce drapeau aux étoiles indépendantes qui s'avance au milieu de la rivière Rouge? Il cache à demi une cheminée, de laquelle s'échappe avec effort une épaisse fumée. Mais c'est bien cela! Mais c'est un steamhoatf Oui, oui: c'est un steamhoat qui nous est arrivé hier au matin, au milieu des cris de joie qui retentissaient de toutes parts. " " Mon cœur lui a fait entendre une réflexion, ajoute-t-il délicatement : Que Maman

(1) Lettre citée du 12 avril 1859.

(2) Ihid.

(3) Lettre à sa mère, Riviève-Rouge, 12 mai lS69.—Ihid., n^ 69.

(4) Lettre citée du 12 avril 1859.

va être contente de reœvoir cette nouvelle ! Eé jouissez- vous donc, bonne Mère, la distance qui nous sépare semble diminuer chaque jour(l).'^

Le biàteau se nommait Anson Northup; il avait été amené, à grands frais, par ses propriétaires de la rivière Saint-Pierre, à la faveur des grandes eaux du printemps. Son arrivée n'avait été annoncée par personne : de là, la surprise universelle. " Le canon gronda et les cloches carillonèrent en signe d'allégresse, écrit ailleurs Mgr Taché. Le sifflement de la vapeur, se promenant sur les eaux de notre rivière, disait aux échos du désert qu'une ère nouvelle allait luire pour ce pays. Les troupeaux d'animaux domestiques, peu habitués à ce bruit, prenaient la fuite, se croyant, je suppose, poursuivis par une bête plus grosse qu'eux-mêmes, et les gens de beaucoup comme de peu d'esprit accouraient en foule pour voir le nouveau venu, qui n'était pourtant pas un chef-d'œuvre du genre. Les enfants, pour exprimer leur surprise, disaient qu'ils avaient vu passer une grosse barge ayant un moulin à son arrière (2). "

L'arrivée du premier bateau à la Eivière-Eouge marque le commencement d'une ère nouvelle pour le commerce de la colonie. La Compagnie de la Baie d'Hudson se détermine à se servir de cette voie pour une partie de ses importations. Elle fait l'acquisition de terres considérables à l'embouchure de la rivière au Bœuf, à deux cents milles au sud du fort Garry, là où elle pense que le bateau pourra remonter tout l'été. Un établissement se forme en ce lieu; on lui donne le nom de Georgetown, en l'honneur de Sir George Simpson, gouverneur de la Terre de Eupert.

Service ostii " Avcc le Système postal " en vigueur à cette époque, les coren 1869. T 5 rcspoudaiices " partent de Pembina le 2 de chaque mois " et arrivent à Montréal " dans les derniers jours du même mois ou les premiers jours du mois suivant ; " celles qui sont pour la Eivière-Eouge partent de Montréal le 15 du mois et arrivent à

(1) Lettre à sa mère, Rivière- Rotiçe, Il juin 1859. — Collection de M. de la Broqiierie-Taché, n° 70.

(2) Esquisse sur le Nord-Ouest de V Amérique, chap. I.

Saint-Boniface "le 16 ou le 17 du mois suivant. " C'est ce que nous apprennent plusieurs lettres de Mgr Taché (1). "Pour que vos lettres ne soient pas retardées inutilement, dit-il à sa mère, il faut les écrire vers le 15 de chaque mois; ainsi votre lettre du 26 novembre n^est arrivée ici que le 17 janvier, avec d'autres écrites du Canada le 15 décembre. "

Ainsi, il y a quelques années, deux courriers réguliers arrivaient du monde civilisé à la Eivière-Eouge, en été et en hiver; chacun d^eux mettait soixante jours à aller de Montréal à Saint- Boniface. A la fin de 1859, douze courriers unissent le Canada et la Eivière-Rouge et franchissent la distance en trente jours. C'est du progrès.

Le progrès fit un nouveau pas en 1860. service de voi-

turcs et dô

" Les MM. Burbank et Cie, de Saint-Paul, établirent une lisfneil bateaux ea

de diligences entre Georgetown et Saint-Cloud, pour la relier K à celle qu'ils avaient déjà entre Saint-Cloud et Saint-Paul (2). " " Les diligences, écrit alors le prélat, viennent de Saint-Paul à Georgetown, à l'embouchure de la Rivière au Bœuf, en cinq jours ; de là, le bateau vient en trois jours et retourne en quatre, en sorte que nous ne sommes plus qu'à huit ou neuf jours de Saint-Paul. Le prix du voyage est de $35 (environ 180 fr.), sans compter la nourriîure et le logement dans la partie parcourue par les diligences (3). " Avec ces nouveaux perfectionnements, les correspondances arrivaient du Canada toutes les semaines et en moins de quinze jours. " N'eus ne sommes plus qu'à treize jours de Québec! s'écrie Mgr Taché. 0 temporal 0 mores (4) ! '^

Les voies ferrées arriveront bientôt à Saint-Cloud ; mais elles mettront encore près de vingt ans pour parvenir jusqu'à Saint-

(1) Lettre à sa mère, Rhière-Iîouge, 2b janvier 1860, 25 avril 1860, etc. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, no« 71, 76, etc.

(2) Esquisse sur le Nord-Ouest de V Amérique, chap. I.

(3) Lettre à sa mère, Rivière-Rouge, 24 jm'n 1860. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 78.

(4) Lettre à M. Cazeau, Rivière- Rouge, 21 juin 1860. — Archives de l'archevêché de Québec.

mère.

Boniface, amenant avec elles " la civilisation, cette civilisation du moins que traîne la vapeur (1). " Ces changements, écrit FEvêque à sa mère, " sont très consolants au point de vue de Fafîection si vive que je vous porte et qui me fait désirer de voir diminuer le plus possible la distance qui nous sépare; mais, comme à toutes les jouissances de la terre il faut une compensation, je la trouve dans la crainte que m'inspire l'arrivée possible d'une foule d'étrangers qui nous apporteront tous les vices de la civilisation (2). " •

Lettres à sa A uicsurc quc Ics Communications devienent plus fréquentes et

plus rapides, Mgr Taché écrit plus souvent à celle dont il s'est séparé pour l'amour de Dieu et à laquelle il est toujours demeuré si étroitement uni d'esprit et de cœur. Ainsi, en 1860, il ne lui écrit pas moins de onze fois, c'est-à-dire à peu près à chaque courrier (3). Ses lettres en devenant plus fréquentes, demeurent aussi affectueuses.

Il lui écrit le 25 mars : " C'est le jour où la meilleure des mères apprit qu'elle donnerait naissance au meilleur des fils. Ministre, quoique indigne, de ce Fils divin, pourquoi ne profiterais-je pas de ce jour pour saluer ma mère, qui m'a si bien enseigné à aimer la Mère de Jésus ? Sans comparaison, va sans dire, cette lettre sera mon petit Gabriel et dira le vœu de mon cœur: Salut, bonne Maman; saint, vous si pleine de tendresse pour votre fils et si aimée de lui; et j'ajouterai aussi volontiers : Priez pour moi, maintenant et toujours (4). "

Il lui écrit le 24 juin : " Il y a aujourd'hui quinze ans, llieure du départ sonnait et pendant que mes compatriotes s'apprêtaient à célébrer la fête nationale, votre pauvre Alexandre offrait au Seigneur le sacrifice de tout ce qu'il avait de. cher et quittait sa

(1) Esquisse

(2) Rivière-Rouge, 21 septembre 1858.

(3) Rivière -Rouge, 25 janvier, 27 février, 25 mars, 25 avril, 27 mai, 24 juin, 27 juillet, 27 septembre ; Fort Ellice, 10 octobre ; Fort de la Montagne (le Tondre, 15 octobre; Carleton, 21 octobre. — Collection de M. delà Broquerie-Taché.

(4) Collection de M. de la Broquerie-Tacbé, n° 73.

patrie. . . Que la pensée de ne plus vous revoir, — telle était alors ma conviction, — me fut cruelle ! Cette désolation, cette espècede prostration de tout sentiment, dans laquelle je me trouvai,^ fut depuis la source de bien des jouissances. Je vous ai revue,bonne Mère, et je vous reverrai encore. Que le ciel soit bénii de cette faveur ! Il a eu pitié de ma faiblesse, il a consolé vôtres tendresse maternelle et satisfait ma piété filiale (1). '^

Quelquefois le fils ajoutait à sa lettre un menu présent, dont tout le prix venait de l'affection de celui qui Penvoyait. Ainsi, le 25 avril, il lui envoie une pensée qu'il accompagne de cette gracieuse dédicace : " Comme le froid d'hiver n'étouffe pas les pensées de Maman, les premiers rayons du soleil de printemps les font épanouir: je vous en offre les prémices (2)."

Le 27 septembre de cette même année, il lui envoie " un cœur de ses cheveux, "avec " une vignette que " lui " avait envoyée la baronne Durand (3). "

Le dirons-nous ? Nous ne voyons dans Mgr Taché, rien de plus grand, de plus poétique et de plus surnaturel que son affection pour sa mère.

En 1860, parut le premier journal imprimé à la Eivière- premier jour-

nftl à la

Rouge, le NorAY ester, rédigé par des Anglais protestants. ^' Je Riv.-Rouge.

pense, écrit Mgr Taché à sa mère le 25 janvier, que vous avez

déjà reçu le premier numéro du Nor-W ester et que vous recevrez

les autres. Le second numéro, qui est le dernier sorti, est saturé

de productions ministérielles (des ministres protestants). Le \

Bishop (l'évêque anglican), dans un immense speech à son

clergé, avoue et leur faiblesse et leurs insuccès. Il prédit même

la fin du monde pour 1864 ou 1866. Ces sottises font rire tout

le monde (4). ^'

Mgr Taché fut indisposé trois semaines au printemps de courte maladie 1860, à la fin de mars et au commencement d'avril. "J'ai ^gjg^jjj^^

(1) Collection de M. de la Bjoqxierie-Taché, n° 78.

(2) Lettre du 25 avril 1860. — Ibid., n^ 76.

(3) Ihid., n"^ 80.

r (4) Ririère-Rouge, 25 janvier 1860. — Collection de M.^de la Broquerie> Taché, n" 71.

l'évêché.

souffert dans la tête, écrit-il à Mgr de Mazenod; les dents, une oreille et le reste de mon vénérable chef ont été tour à tour le siège du mal: je crois que c'est un rhumatisme qui s'est ainsi amusé à mes dépens (1)." '^Je fus saisi, écrit-il à sa mère, d'un mal de dent, qui le lendemain se convertit en mal d'oreille. Plusieurs petits abcès se formèrent dans cet organe. Puis la douleur se promena dans à peu près la moitié de la tête (2). " " Docile aux avis que vous m'aviez donnés, ajoute-t-il, je me suis laissé moucher, emplâtrer, cataplasmer, vomiiifer, purger, etc., etc., avec une docilité admirable, au point que nos bonnes Sœurs disaient : " C'est un plaisir de soigner un malade " si obéissant. " Les bonnes créatures avaient l'habitude de me traiter, (avec respect pourtant) de iête dure, en maladie s'entend; mais cette fois- elles ont réparé leurs fausses accusations. Si je n'espérais pas être cru sur parole, je vous enverrais leurs certificats à cet égard, et vous verriez que je vous ai obéi ; si bien obéi que plusieurs fois je leur ai répété qu'il n'y avait que votre souvenir qui pût me rendre si docile (3). "

Auparavant, le 21 février, jour du mardi gras, il avait été en danger de perdre la vie. " Des sauvages faisaient sécher de la poudre près du feu, dans un appartement au-dessus duquel Monseigneur se trouvait. Le feu prit à la poudre; le plancher sauta, la maison tout entière fut ébranlée (4). " " Heureusement personne n'a eu même une égratignure, " ce que l'on attribua à une sorte de miracle. " Eemercions le bon Dieu, conclut l'Evêque, de sa protection (5). ''

(1) Saint-Boyiiface, 26 avril 1860. — Archives de la Maison générale des Oblats.

(2) Rivière- Rouge, 25 avril 1860. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n'' 76.

(3) Ihid.

(4) Lettre de Mgr Grandi n à Mgr de Mazenod, Montréal ^ 1er mars 1860. — Missions de la Congrégation des Missionnaires Oblats de M. L, 1. 1, p. 53. ^

(5) Lettre à sa mère, Rivière-Rouge, 27 février 1860. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n*' 72.

Quelque temps après, l'Evêque fit une perte qui lui coûta ^^^JgJgJ ^'e* peut-être autant que la vie. SneV^'*"

Les Frères des Ecoles chrétiennes, nous Pavons vu, étaient ^^^^^' venus à la Eivière-Eouge en 1854 ; " leur école était de plus en plus fréquentée; ils y faisaient beaucoup de bien. Mais leur supérieur ne comprit pas le pays, se butta contre des difficultés toutes ordinaires, se découragea et fit partager son découragement à ses confrères (1). Il en résulta le départ des Frères. " Le 27 juillet 1860, au soir '' les trois Frères prirent le bateau à vapeur pour retourner à Montréal et de là en France. Le même jour, Mgr Taché signa " trois traites de cent piastres chacune à être payées " par M. Cazeau (2), à chacun des trois Frères, afin de fournir à leurs frais de voyage.

Par suite de ce départ, les missionnaires se trouvèrent chargés ^^gt^.loâface. de l'instruction des garçons de Saint-Boniface, comme avant l'arrivée des Frères, comme au temps de Mgr Provencher. Depuis lors et pendant plus de vingt ans, Mgr Taché nourrit le projet de donner le collège de Saint-Boniface à sa famille religieuse, les Oblats de Marie Immaculée. Le P. Le Floch fut nommé directeur et maître principal du collège et eut M. Oram pour maître adjoint; celui-ci était spécialement chargé de l'enseignement de l'anglais.

Ces deux maîtres suffirent pendant quelque temps à faire le cours d'instruction primaire aux commençants, le cours commercial à ceux qui étaient plus avancés et le cours classique au petit nombre de ceux qui faisaient des études complètes. L'Evêque put s'applaudir de leur dévouement et de leurs succès. " L'une de mes grandes consolations, écrit-il quelques mois plus tard, c'est la prospérité de nos écoles et la bonne conduite des chers élèves qui les fréquentent. Dans un pays comme celui-ci, le bien coûte assez cher, et tout est à faire par ceux qui se con-

(1) "Il est malheureux que le vieux Frère, avec intentions, n'ait pas plus de bon sens, il est pire que ,

toutes ses bonnes jamais."

(2) Lettre à M. Cazeau, Bivière-JRouge, 27 juillet 1860.

Adresse des évêques de la province de Québec au Saint-Père.

Lampe du sanctuaire dans les églises du diocèse.

sacrent à Dieu. Aussi, j'admire le zèle et le désintéressement de nos missionnaires, comme de nos bonnes Sœurs (1)."

L'univers catholique était douloureusement ému, en 1859 et en 1860, par les attentats commis contre la souveraineté temporelle du Chef de TEglise. Les évêques de la province ecclésiastique de Québec envoyèrent, en 1860, à Timmortel Pie IX une adresse de condoléance et de dévouement ; mais ils ne prirent pas le temps ou la peine de demander leur signature à PEvêque de Saint-Boniface et à son Coadjuteur. Mgr Taché se plaint de cette omission dans plusieurs lettres à son économe de Québec. " Il m'eût été bien doux, lui écrit-il le 31 juin 1860, de joindre le nom de ma pauvre personne à ceux des autres évêques si recommandables de la province de Québec. Les journaux, en exaltant l'unanimité de tous les évêques de cette province, m'ont fait sentir mon isolement. J'emprunterai volontiers à cet égard un des bons mots de Mgr Provencher: "Pourquoi faut-il que l'é- " vêque de la Eivière-Eouge ne soit pas un évêque comme les " autres ? C'est peut-être que le brave est évêque d'une rivi- " ère (2). " " J'ai été mortifié, lui écrit-il le 14 septembre, de me voir mis de côté, ainsi que mon digne coadjuteur, par nos propres collègues . . . Qu'il ne soit pas question de moi en faisant la révérence " aux princes de la terre, " j'y consens; mais quand il s'agit du Père commun des fidèles, c'est autre chose (3). "

Les missions et les missionnaires de la Rivière-Rouge avaient toujours été si pauvres qu'aucune église, pas même la cathédrale, ne possédait une lampe devant le Saint- Sacrement. Le Saint-Père avait donné de vive voix, les dispenses nécessaires. Mgr Taché souffrait de cette pénible nécessité; car il avait une grande dévotion pour le mystère de la présence réelle du Sauveur dans son sacrement d'amour. En 1860, il décida qu'il y

Collection de ^

(1) Lettre à sa mère, Saint-Boniface, 16 avril 1860. M. de la Broquerie-Taché.

(2) Lettre à M. Cazeau, Rivière- Rouge, 21 juin 1860. — Archives de l'archevêché de Québec.

(3) Riviere-Rouge, 14 septembre 1860. — Ihid.

aurait désormais une lampe toujours allumée dans tous les sanctuaires où se conservait Fadorable Eucharistie : dans la cathédrale d'abord, mais aussi dans toutes les autres églises ou char pelles. Il prit à sa charge Fentretien de toutes ces lampes. La somme n'était pas bien élevée, car on ne brûlait que du pétrole; mais cependant elle était appréciable pour un évêque qui, chaque année, devait s'interdire beaucoup de dépenses des plus nécessaires.

Il y avait depuis longtemps un certain nombre de métis grou- Fondation de pés à six milles environ au sud de Saint-Boniface, sur les bords de la rivière Rouge. On demanda à Mgr Taché qu'il lui plût d'appeler cette localité ^aint- Alexandre, en l'honneur dii patron de FEvêque de Saint-Boniface; on lui faisait cette demande, par affection pour FEvêque lui-même. Mais il voulut qu'elle portât le nom du patron de son Coadjuteur et il l'appela Saint- Vit al. Il y plaça, le 20 septembre 1860, deux de ses chères Sœurs Grises, Sœur L'Espérance-D'Youville et Sœur Cornolly, pour y ouvrir une école en faveur des pauvres enfants métis; il leur bénit une chapelle et leur permit, pour leur consolation, d'y avoir constamment le Saint- Sacrement. Lui-même voulut se faire le chapelain de ces humbles servantes des petits enfants. " Quelque temps qu'il fît, FEvêque missionnaire se rendait à Saint-Vital entre 6 et 7 heures du matin, pour y dire la messe et faire une petite instruction aux gens du voisinage, qui venaient en grand nombre à l'école afin de jouir et de profiter de la présence de leur si bon évêque (1)." Les Sœurs Grises continuèrent de faire l'école à Saint-Vital jusqu'en 1886.

Durant le séiour que M^r Grandin fit à Saint-Boniface avant Arrivée du p.

Jean Glénat

de partir pour être sacré en France, il remarqua, " que FOrdi- et du ^ ^ naire du diocèse était trop souvent à Fécurie et promenait trop Sa Grandeur au milieu, des fermes et jusque dans les moindres détails du matériel considérable qu'il doit entretenir pour sub-

(1) Notes recueillies par les Sœurs Grises de leur Chronique.

venir aux besoin des différentes missions (1). ^' Il fit part au vénérable fondateur des Oblats de ces occupations de FEvêque de Saint-Boniface. Mgr de Mazenod choisit un Frère convers sur lequel celui-ci pût se reposer du soin de sa ferme, le F. Jean Glénat, de Vinay en Dauphiné, aussi entendu dans la science des saints que dans Fadministration d'une étable et Texploitation d'une terre, pieux, actif, toujours gracieux et souriant. Le suave et intelligent Frère arriva à Saint-Boniface le 8 octobre 1860 (2). Il avait Tordre de demeurer à Tévêché pour décharger le prélat '^ d'une partie de sa besogne, écrit Mgr Taché luimême, je ne dirai pas indigne, mais bien pénible, en ce sens du moins qu'elle absorbe un temps considérable et précieux (3)."

Et il ajoute humblement : " Qu'on veuille donc bien ne pas trop s'étonner si nous sommes si peu évêque; nous avons été trop longtemps fermier, pour ne pas aire le reste (4). " Non, saint Paul était parfait évêque quand il fabriquait des tentes pour subvenir à sa subsistance et à celle de ses compagnons; l'Evêque de Saint-Boniface ne perdait rien de sa dignité quand il surveillait et soignait les chevaux, les vaches, les porcs et les poules de l'évêché. ^' Nous serons vraiment religieux, dit saint Benoît, lorsque nous vivrons du travail de nos mains, à l'exemple des apôtres et de nos pères. " Pereonnei ec- Avec le F. Jean, arriva le P. Laurent Simonet. Tous les deux

clêslastlque ^

uinÛ^^^ s'embarquèrent le 9 juillet à Strowness, dans les Orcades, et

1860. venant par la Baie d'Hudson, débarquèrent le 17 août à York-

Factory, et arrivèrent à Saint-Boniface le 8 octobre (5). Mais

quelques mois auparavant, un bâtiment, qui arrivait d'Europe

par la même voie, fit naufrage, "avec tous les approvisionne-

(1) Vingt années de missions p. 123.

(2) Lettre du P. Simonet à Mg:r de Mazenod, 24 novembre 1860. — sions de la Congrégation , t. I, p. 77.

(4) lUd. 5

(5) Voir les lettres du P. Simonet à Mgr de Mazenod, Leith, 3 juin 1860 ;

Saint-Boniface, 24 novembre l^^O \ Missions de la Congrégation , t. I,

pp. 77 et suivantes. ^

ments -des missions du Nord-Ouest '^ dont il était chargé, pour une valeur de £700 (1).

A la fin de Tannée 1860, il y avait, dans le diocèse de Saint- Boniface, deux évêques, deux prêtres séculiers, dix-neuf oblats prêtres, deux novices oblats et huit Frères convers; en tout, trente-trois personnes consacrées à Dieu et travaillant à Tavancement du règne de Dieu. " Des consolations que Dieu nous accorde quelqueîois, observe le chef de cette troupe héroïque, une des plus sensibles est sans doute Taccroissement des ouvriers évangéliques et les assurance que cette augmentation donne aux âmes infortunées confiées à notre sollicitude (2). "

(1) Lettre à M. Cazean, Rivière-Rouge, 2Q janvier 1860. — Archives de l'archevêché de Québec.

(2) Vingt années de Missions , pp. 129-130.

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