‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 3)Chapitre 41 sur 73 · III. — Lettre à M. Dawson · texte numérisé non relu

III. — Lettre à M. Dawson

Circonstances Auparavant, dans des préoccupations analogues, Mgr Taché

dô cette

lettre. avait écrit une lettre fort remarquable à M. Dawson.

M. Dawson était un ingénieur envoyé en 1858 par le gouvernement du Canada à la Eivière-Eouge pour étudier les Pays

(1) H. de Lamothe, Cinq mois chez les Français d' Amérique.

(2) Le Métis, n» du 10 mars 1881.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

d^en Haut. Il s'adressa à Mgr Taché et le pria de lui fournir le plus de renseignements possibles sur ces contrées, particulièrement sur les missions catholiques. Comme M. Dawson devait présenter au gouvernement du Canada le résultat de ses recherches et que ses observations pouvaient avoir des conséquences d'une grande importance, FEvêque de Saint-Boniface répondit à la demande du solliciteur par un longue lettre datée du 7 février 1859 (1). C'est un tableau complet des missions catholiques à la Rivière-Eouge et dans tout le N"ord-Ouest.

Le prélat s'attache particulièrenlent à montrer que les mis- objet de la

^ ^ . ^ . lettre.

sionnaires et les religieuses de langue française ont été le5 pionniers de la civilisation dans les Pays d'en Haut ; d'où suit la conclusion tacite qu'on ne saurait les chasser ou les entraver sans une criante injustice, mais qu'on doit laisser au contraire la plus ample liberté à la religion catholique et à la race française dans ces territoires, puisque c'est une maxime du droit des gens chrétien que le premier peuple civilisé qui s'établit en un ^^ays nouveau y acquiert comme un droit de premier occupant.

L'auteur ne se contente pas d'aperçus généraux, mais il entre dans les plus minutieux détails sur chacune des missions, racontant son origine, nommant les missionnaires qui l'ont créée ou la desservent, indiquant le nombre des chrétiens, l'état de son école et le nombre des élèves, la nature et la condition des bâtiments.

Ce travail est très précieux, puisqu'il nous peint en quelque sorte chacun des centres de civilisation chrétienne établis par les missionnaires, tels qu'ils étaient alors. Il est très i^récieux aussi à raison des vues générales qu'il renferme. Il demeurera à jamais un des documents les plus importants à étudier pour connaître l'état de la Rivière-Eouge et du Nord-Ouest à cette époque.

(1) Miiisions de la Congrégation des Missionnaires Ohlatsde M. I., t. II, pp. 148-181. Une copie manuscrite se trouve dans les arcliives de l'archevêché de Saint-Boniface.

Nous ne reproduirons pas les détails donnés par Mgr Taché sur les quatre paroisses établies en 1858 le long de la rivière Rouge et de PAssiniboine et sur les missions sauvages dispersées dans les immenses déserts du Nord-Ouest. Ce que nous en avons dit dans le cours de cette histoire suffit, croyons-nous, pour que le lecteur ait Tintelligence de la grande œuvre d'évangélisation et de civilisation acccomplie par l'Evêque, ses prêtres et ses reliofieuses.

Précoces injus- "

coït^re les ^® ^^^ ^^^^ voulous remarquer ici, ce sont les préoccupations

cathouques. ^^ grand fondateur contre des inimitiés profondes qui perçaient dès lors çà et là, et devaient un jour s'attaquer si violemment à son œuvre.

Ainsi il se plaint que " le savant professeur ^' Hind qui, dans un Rapport officiel, parlant du vaste couvent de Saint-Boniface "n'ait rien trouvé de plus intéressant à mentionner que la culture du jardin qui se trouve devant cet établissenient. Les choux et autres légumes de ce jardin scMt en effet très beaux, observe le prélat ; néanmoins il y a dans l'intérieur de la maison et dans le bien que ses membres opèrent, quelque chose de plus doux à dire et de plus agréable à apprendre. Le couvent, poursuit l'Evêque, est celui des Sœurs de la Charité, connues au Canada sous le nom de Sœurs Grises. Ces héroïnes du christianisme, animées d'un courage et d'un dévouement que le catholicisme seul peut inspirer, sont venues dans ces contrées lointaines pour procurer aux jeunes personnes de leur sexe, et à la population en général, les bienfaits que partout elles répandent autour d'elles. Il serait difficile de dire tout le bien qui s'opère dans cette maison, la salutaire et douce influence exercée par ces pieuse- filles jusque dans le sein des familles, ces mille et bonnes choses que l'œil du monde aperçoit d'autant moins que la charité qui les inspire est plus habile à les cacher sous les voiles de l'humilité. " Dans ce couvent, il y a un pensionnat pour les jeunes demoiselles, qui s'y trouvent au nombre de vingt, et qui y reçoivent je ne dis pas une éducation passable pour le pays, mais une éducation convenable aux classes bourgeoises des pays les plus avancés. Cette école, dans laquelle, outre la culture de l'esprit par

le beau, l'utile et Fagréable, se trouve aussi l'éducation du cœur, est, je n'en ai pas le moindre doute, de beaucoup la meilleure école de toute la colonie de la Rivière-Eouge. Ceux même qui craignent de le dire le savent bien. •

" Outre le pensionnat, les religieuses ont encore dans leur maison, mais sans rapport avec ces élèves, une salle dans laquelle elles nourrissent, entretiennent et instruisent quinze petites filles orphelines ou pauvres. Cette œuvre admirable ne se soutient que par les sacrifices de tout genre que s'imposent les mères adoptives de ces pauvres enfants ; et il suffit de voir ce qui se fait ici pour comprendre ce que peut la charité, même sans secours étrangers. En plus de l'éducation donnée à ces trente-cinq internes, des classes d'externes sont aussi ouvertes à toutes les petites filles de la paroisse qui veulent s'instruire. Le nombre de celles qui profitent de cet avantage varie de vingt à trente.

Le? soins donnés à l'éducation ne suffisent pas au zèle des Sœurs de Charité; elles prodiguent aussi leurs soins aux membres souffrants de Jésus-Christ. La petite note suivante donnera une idée du bien fait sous ce dernier rapport.

" Depuis le mois d'octobre 1856 au mois d'octobre 1857 : malades, 175; visites, 210; plaies pansées, 53; soignés à l'hôpital même, 21.

" Dejmis le mois d'octobre 1857 au mois d'octobre 1858 : malades 157; visites, 130; plaies pansées, 50; soignés à l'hôpital même 21 (1).

" A ces services si nombreux, si importants et presque tous gratuits, rendus par les Sœurs de Saint-Boniface à la population de cette paroisse, il faut ajouter la grande influence qu'elles exercent. C'est aux leçons d'industrie, d'économie, etc., qu'elles donnent, qu'il faut attribuer le changement si sensible qui s'est fait au milieu de cette population depuis l'arrivée de ces généreuses filles. Les décorations intérieures de notre église et d'autres objets d'art et de goût, sont aussi l'œuvre de celles qui ha-

ll) Lettre à M. Dawson.

bitent ce " vaste couvent, " auprès duquel certaines gens ne voient que des légumes bien cultivés (1). '^

Nous verrons un jour les sectaires percer le cœur de l^Evêque en dénigrant les écoles de ses chères filles; nous les voyons aujourd'hui dans le même esprit d'hostilité faire le silence sur leurs écoles et leurs autres œuvres.

Les écoles, nous Pavons déjà vu, ont toujours occupé une place principale dans les préoccupations de Mgr Taché. Des politiciens sans cœur lui reprocheront un jour de n'avoir pas fait davantage pour Tinstruction du peuple. Voici ce qu'il dit des difficultés qu'il rencontre : " Vu l'éloignement des habitations, les écoles auraient besoin de se multiplier dans certains endroits ; mais l'absence de toute loi sur l'éducation et le peu de zèle de notre peuple à cet égard nous mettent dans l'impossibilité absolue de faire davantage. Je ne crains pas d'affirmer que tout homme raisonnable et impartial, en examinant ce que nous faisons, devra convenir que le résultat obtenu dépasse ce que los ressources semblent nous permettre. Le fait est que si nous n'avions pas des personnes de dévouement qui se consacrent gratuitement à cette tâche aussi pénible que méritoire, il nous serait absolument impossible de soutenir nos écoles. Car jusqu'ici il y a à peine un enfant sur dix qui ait payé pour son instruction et pourtant nous ne demandons que 10 schellings par an. Et je suis persuadé que si nous insistions pour faire payer cette somme, quelque modique qu'elle soit, un très grand nombre de nos écoliers sortiraient des classes, tant est grande l'insouciance des paf rents à cet égard, et cela malgré nos instances réitérées et les

sacrifices de tous genres faits en leur faveur. Cette indiffé- ) rence pour l'éducation des enfants, cette négligence à profiter j des nombreux avantages qui leur sont offerts, est le reproche le plus mérité que l'on puisse adresser à notre population (1). "

^ûe^ceriahil ^^^ ^^^^' Certains fanatiques dépréciaient systématiqueauteurs, ment les métis français et exaltaient les métis anglais,

(1) Lettre à M. Dawson.

Mgr Taché, dans sa lettre à M. Dawson, signale et réfute ces écrivains. " Je veux ici relever, dit-il^ une erreur outrageante dans laquelle sont tombés presque tous ceux qui ont écrit sur le pays. Il semble qu'une idée fixe préoccupait tous les auteurs; du moins une phrase presque stéréotypée se trouve dans presque tous leurs ouvrages pour établir un comparaison humiliante et injuste entre les métis d'origine canadienne-française et ceux d'autres origines (1). ^^

Xous ne suivrons pas l'auteur dans les citations qu'il fait et dans leur réfutation. Qu'il nous suffise de reproduire sa conclusion : " L'extrême tranquillité et liberté où nous vivons, l'ignorance où nous sommes des .précautions qui sont nécessaires partout ailleurs pour vivre en sûreté, la facilité avec laquelle on apaise les petits différends qui peuvent naître, l'absence complète de grands forfaits sans que nous ayons de police pour maintenir l'ordre (tout le monde sait que la présence des troupes n'est pour rien dans la paix dont nous jouissons), l'horreur qu'inspire le simple récit de ce qui se commet ailleurs, les manières polies, affables, hospitalières de notre peuple malgré son peu d'instruction, tout cela ne prouve-t-il pas que cette race des métis canadiens-français, malgré tout ce qu'on a dit et écrit contre elle, forme un peuple doux, moral et honnête? Si après cela on veut énumérer ses défauts, la liste pourra en être longue; personne ne le sait mieux que moi, parce que personne mieux que moi ne désire remédier à ce mal. Mais je ne suis pas du tout de l'avis de ceux qui épuisent leurs éloges en faveur de ceux qui sont de même origine ou de même croyance qu'eux et qui n'ont que du mépris pour les autres. Ce qu'M y a de certain, c'est qu'ici comme ailleurs^ quelques-uns de ces grands détracteurs de leurs semblables ont été de fait coupables de turpitudes et de monstruosités dont n'étaient pas capables ceux sur lesquels ils ne craignent pas de verser le mépris et l'outrage (2)."

(1) Lettre à M. Dawson.

(2) Ibid.

Prévision des prochains changements politiques

Appel à rim-| migration j canadienne française.

L'Evêque prévoit les changements qui se préparent pour la colonie de la Eivière-Eouge et tout le Nord-Ouest. " Pour mon compte, une idée me préoccupe au milieu de cette agitation, de tout ce mouvement qui se fait par rapport à la Eivière- Rouge. Comme vous me le dites, "le pays est ouvert, Témigration va s'y porter. " Exilé, quoique volontairement, de ma patrie, séparé de tout ce que j'avais de cher au monde avant de venir ici; exposé, comme tous ceux qui m'environnent, aux inconvénients auxquels nous réduit notre isolement, c'est sans doute pour moi une pensée bien agréable de voir abréger pour ainsi dire, la Histance qui me sépare de ma terre natale, de me voir rapproché de ces amis que mon cœur aime toujours tant, de voir mon pays adoptif à la veille de jouir des avantages qu'on veut lui procurer. Et pourtant, à la vue de toutes ces dispositions, j'éprouve comme un sentiment de peine, car il me semble qu'en gagnant beaucoup, nous perdrons peut-être aussi beaucoup. Ce <][u'il y a de certain, c'est qu'on va nous ravir en grande partie la tranquillité dont nous jouissons, cette paix, ce calme qui peut paraître bien insipide à ceux qui sont habitués au tracas des affaires, au bruit tumultueux des cités, mais qui a un charme tout particulier pour celui qui depuis plusieurs années est dans l'éloignement de toute agitation et dans la solitude. Sans doute, -et je ne puis pas me le dissimuler, il règne dans le pays un certain malaise général par rapport à notre état politique actuel; •et malgré cela, mes vues sont trop étroites et trop bornées pour prévoir quelle grande amélioration on a à faire. Les différents systèmes qu'on nous propose sont de beaucoup supérieurs à notre système ou anomalie actuelle; et pourtant dans la pratique, je crains bien que nous ne nous en trouvions pas mieux. Quoi qu'il en soit, le mouvement est imprimé; il nous faut cesser d'être ce que nous avons été jusqu'ici, un peuple exceptionnel. La Eivière-Eouge ne sera plus l'oasis du désert: elle va perdre ce caractère à la fois si distinctif et si poétique, pour devenir tout :simplement comme un faubourg de quelque grande cité (1). "

(1) Lettre à M. Dawson.

ARCHEVÊQUE DE SAIXT-BOXIFACE Ô33

^Igr Taché exprime le désir que les Canadiens-Français ne , laissent pas les autres peuples envahir seuls ce pays, mais qu'ils j fournissent leur appoint à rinimigration qui se prépare. " Personne, dit-il, n'a plus de droit à roccupation de la Kivière-Kouge et luêiue de la rivière Kisiskatchiwan que les Canadiens d'origine française. Ce sont nos pères, ces hardis champions de la civilisation, qui les premiers ont pénétré jusqu'ici, préoccupés d'une pensée bien autrement noble que celle d'un vil intérêt commercial ; nos courageux et habiles découvreurs, à la voix et en la compagnie des missionnaires, sont venus planter l'étendard de la Croix dans les vastes plaines de l'Ouest (1). "

Cependant l'Evêque ne conseille pas aux Canadiens-Français \ d'émigrer indiscrètement et sans raison. " Pour ma part, dit-il, si des motifs d'un ordre supérieur n'avaient pas déterminé ma volonté, si une voix plus forte que celle de la nature et du sang n'avait pas retenti à mon oreille, jamais je n'aurais pu consentir à rompre les liens qui attachaient mon cœur au sol natal. Le pain de l'exil est si amer, la terre étrangère si stérile, même au milieu de sa fécondité, que le mot d'adieu m'a toujours paru le plus pénil)le dans le langage du cœur (2)." Xon, il n'est pas sage pour un Canadien-Français de venir en aventurier à la Rivière-Rouge, de quitter sans raison un établissement prospère qu'il possède sur les bords du Saint-Laurent. Mais s'il s'en trouve qui ont des raisons d'émigrer, l'exiguïté du territoire, un insuccès, le besoin même du changement, etc., à ceux-là l'Evêque conseille de venir dans l'Ouest plutôt que d'aller aux Etats- Unis. "^ Ici, du moins leur foi ne sera pas exposée ; s'ils n'ont pas tous les avantages matériels désirables, ils auront en compensation des avantages d'un ordre supérieur. Leurs enfants trouveront ici des maîtres et des maîtresses qui en éclairant leurs esprits, formeront leurs cœurs à la vertu. L'expérience de tous les jours me permet de leur promettre des pasteurs zélés qui

(1) Lettre à M. l>awson.

(2) IbM.

seront véritablement leurs pères et qui ici, comme dans la patrie, leur diront dans la langue de leurs mères, et les bienfaits de leur Dieu et Famour qu^ils lui doivent. Ce que je puis leur promettre encore, c^est Tintérêt affectueux que leur porte déjà et que leur portera toujours le Pasteur sous la houlette duquel il ^^ viendront se ranger. L'Evêque de Saint-Boniface, Canadien comme eux, leur frère, par conséquent, leur ami, éprouvera une véritable jouissance s'il lui est permis de leur venir en aide et s'engage volontiers à consacrer au bonheur de ces nouveaux venus comme à celui du reste de son peuple, tout ce dont il peut disposer (1). "

Oui, TEvêque sera le père des colons qui vont lui arriver du Canada et de l'Europe, comme il l'a été jusqu'ici des métis et des sauvages qui ont presque exclusivement composé son peuple. Mais son langage nous révèle des préoccupations qui annoncent une ère nouvelle : nous allons en effet, assister à la transformation politique de la Rivière-Eouge et du Nord-Ouest, à un mouvement précipité d'immigration, à la création des voies ferrées et à l'envahissement de la civilisation contemporaine dans ces immences déserts où erraient seulement quelques métis et quelques sauvages. Mais avant de décrire ces changements, nous devrions dire, cette révolution, notons quelques faits des années qui la précèdent immédiatement.

(1) Lettre à M. Dawson.

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