I. — Ordination sacerdotale, profession religieuse, première
messe.
Jésus-Christ est "le médiateur de Dieu et des hommes (1), " Unl
v ' 3 observations
présentant à Dieu " les dons et les sacrifices pour les péchés (2)/' rapportant aux hommes les grâces de Dieu. Mais Jésus-Christ ne meurt pas, " toujours vivant pour interpeller en notre faveur (3)," choisissant des hommes qui le rendent visible et présent au milieu des hommes, parce que revêtus de son caractère, ils offrent son sacrifice, administrent ses sacrements, distribuent sa parole et communiquent sa grâce.
Depuis l'enfance, le Frère Taché avait senti l'appel divin à cette vocation sublime. Par une secrète disposition de la Providence divine, il devait recevoir le sacrement du diaconat et celui de la prêtrise dans les pays où il allait être si longtemps médiateur entre Dieu et les liommes, et de la main du premier médiateur envoyé à ces régions lointaines et dont il devait être luimême le glorieux successeur.
A son départ de Montréal, il n'avait pas l'âge d'être ordonné diacre; mais il l'avait en arrivant à la Rivière-Rouge.
Il fut ordonné diacre le dimanche qui suivit son arrivée, 0ldSconat et âr 31 août. la prêtrise'
Mgr Provencher avait besoin de prêtres. Usant des larges pouvoirs que l'évêque missionnaire tenait du Saint-Siège, il l'ordonna prêtre le dimanche 12 octobre suivant. L'ordinand avait 22 ans, 2 mois et 19 jours. Le souvenir de sa mère l'avait accompagné dans tout son voyage, il lui revint à l'esprit dans
(1) Media tor Bei et hominum homo C. J. — I Tim., 11, 5.
(2) Ut o ferai dona et sacrifie! a pro peccatis. — Hkb., V, ! .
(3) Semper vivons ad, interpellai! dum pro nobis. — Ibid., VIII, 25.
son ordination. Une ordination en effet n'est-elle pas " un beau jour pour une mère ? " Et la sienne n'était-elle pas à 700 lieues de lui " pendant ce moment fortuné ?" "Aussi, écrit-il à sa mère, lorsqu'après la cérémonie, je me trouvai seul, votre souvenir vint me presser le cœur et des larmes brûlantes coulèrent de mes yeux; je priai alors, ce me semble, avec beaucoup de ferveur, pour celle qui a fait tant de sacrifices à mon occasion (1). " obiation. Mais si le prêtre de la loi nouvelle connaît encore ceux qui
sont dans la chair, il ne les connaît plus " selon la chair (2). " Car Jésus-Christ, nous dit saint Paul, est " sans père, sans mère, sans généalogie (3). 99 II invite ceux qui veulent être ses disciples, surtout ceux qui doivent le représenter et le continuer sur la terre, à quitter leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs sœurs, leurs maisons, leurs champs, et tout ce qu'ils possèdent, pour l'amour de Dieu et de l'Evangile, leur promettant le centuple en ce monde même avec des persécutions, qui sont la grâce suprême du chrétien (4)."
Le P. Taché a compris que pour être prêtre parfait, il faut être religieux, il faut s'engager " à la perfection de la charité par la perfection du sacrifice : 99 il s'est présenté dans cette Congrégation nouvelle qui fait de tous ses membres des oblats et des hosties du Dieu vivant. Il a commencé son noviciat un an auparavant, il l'a continué dans son canot d'écorce, " s'en allant comme un autre Abraham loin de sa terre, et de sa parenté, et de la maison de son père 99 pour devenir le père d'un grand peuple ; il l'a achevé sur les bords de la rivière Eouge, dans cette terre promise à sa soif du sacrifice. Il faut maintenant qu'il fasse par vœu son renoncement universel, perpétuel, absolu; il faut qu'il le fasse avant de monter à l'autel afin " d'imiter ce qu'il va faire", (5) afin de se faire Oblat avant de présenter le
(1) Saint- Boni face de la Rivière- Rouge, 26 dêamhre 1845. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n°5.
(2) Cor., V, 10.
(3) Héb., VII, 3.
(4) Marc, X, 39.
(5j Imitamini quod tractatis. — Pontie.
grand Oblat du Père, et de se sacrifier avant de sacrifier l'agneau. Le lundi 13 octobre 1845, " je fis à mon Dieu, écrit-il, le sacrifice entier de moi-même, je m'enrôlai sous la bannière de Marie, et je promis à cette tendre mère d'être son serviteur tout dévoué : j'étais Oblat (1). " Le P. Taché prononçait ses vœux entre les mains de son supérieur, le P. Aubert. Ce furent les premiers vœux de religion prononcés dans les Pays d'en haut par un Oblat ou même par un membre de l'Eglise catholique ; l'Epouse Immaculée du Christ offrait à Dieu, en la personne du futur grand évêque, les prémices du sacrifice non sanglant de la vie religieuse, qui est fécond pour fonder les églises à l'égard du sacrifice sanglant des martyrs. Et, circonstance bien digne de remarque, les premiers vœux qui sanctifièrent en ce jour la Eivière- Kouge, " étaient faits par l'un des arrière-neveux de celui qui avait le premier découvert cette rivière et les pays avoisinants. Non seulement en effet une partie de la rivière Eouge, mais la plus grande partie de l'immense bassin du lac Winnipeg fut découverte par le sieur Yarennes de la Vérandrye, lié par sa mère et par l'une de ses nièces à la famille de la Broquerie, ancêtres maternels du P. Taché (2)."
Le même jour, le P. Taché, aussitôt après sa propre oblation, première fit pour la première fois l' oblation de la sainte Victime. La première messe est une de ces circonstances de la vie où Dieu a coutume de visiter ses serviteurs par des grâces exceptionnelles, comme il les visite au jour de la première communion, au jour du baptême, au jour de la mort; mais la parole est bien faible pour exprimer ce que l'âme ressent dans ces visites de son Dieu. Aussi le jeune missionnaire qui faisait volontiers sa pieuse mère la confidente de toutes ses joies, comme aux jours où il se jouait sur ses genoux, se contente de lui écrire : " Les sentiments éprouvés pendant ma première messe ne peuvent s'exprimer que par le silence. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je priai (
(1) Lettre du 26 décembre 1845.
(2) Vingt années de Missions dans le Nord-Ouest de l'Amérique.
beaucoup pour ma mère et pour tous ceux qui me sont chers (1). "
" Les pieuses Sœurs Grises, ajoute le nouvel oint du Seigneur, firent tous leurs efforts pour relever l'extérieur de cette fête, et elles y réussirent parfaitement bien; puis leur bonté ordinaire prit, ce semble, un nouveau caractère de prévenance et de délicatesse. C'était, me disaient-elles, pour me dédommager en partie de votre absence. Elles avaient raison de dire en partie, car il est impossible de remplacer une mère : elles firent au moins tout leur possible et je serais ingrat si je ne leur en témoignais pas ma reconnaissance (2). "
Premier hiver passé à la Rivière-Rouge.
La Providence retient le P. Taché à la R. R. dorant l'hiver.
Cathédrale et palais épiscopal.
Habitants du palais épiscopal.
Mgr Provencher pensait envoyer le nouveau prêtre auprès de M. Belcourt, établi dans le pays depuis 13 ans, pour qu'il se mît aussitôt à l'étude des langues sauvages et se formât à la vie de missionnaire. Mais M. Belcourt arriva auprès de son évêque pour passer l'hiver avec lui. Par suite de cette circonstance imprévue, le P. Taché demeura, durant les mois qui suivirent son ordination sacerdotale et sa profession religieuse, à la Kivière-Eouge, dans la société intime de Mgr Provencher. La Providence ne pouvait lui ménager de meilleure place pour un noviciat de missionnaire.
La cathédrale, nous l'avons dit, était l'unique édifice en pierre qui s'élevât à l'ouest du lac Supérieur. Le palais épiscopal était en bois, suffisamment grand pour loger, non seulement tous les missionnaires de l'immense vicariat apostolique et quelques hôtes, mais encore les Sœurs Grises.
Jusqu'alors cet humble palais n'avait vu que des prêtres séculiers autour de l'évêque ; cette année, pour la première fois, deux religieux prenaient place auprès des missionnaires séculiers et composaient avec eux une même communauté, telle qu'elle va
(1) Lettre du 26 décembre 1845.
(2) Ibid.
1er Vol. — p. 92.
L évêché de Saiiit-Boniface on 1S45. — Vue d'ensemble.
exister désormais autour de l'évêque, dont les membres n'ont pas la même règle et ne gardent pas les mêmes observances, mais sont étroitement unis par une même charité, douce et expansive, pleine d'égards et de sainte liberté.
Cette communauté comprenait, cet hiver-là, cinq personnes : Mgr Provencher, le P. Aubert et son jeune compagnon, M. Laflèche et M. Belcourt. " Monseigneur joint à une bonté particulière, écrit le P. Taché, une somme remarquable de connaissances utiles et agréables : ce qui rend sa compagnie très agréable (1). " M. Belcourt était un missionnaire d'une haute intelligence et d'une indomptable énergie, qui passa dans le Nord- Ouest avec la puissance du génie: mais, faut-il le dire? (et pourquoi ne le dirions-nous pas ?) il manquait de cette soumission d'esprit et de jugement, à laquelle est attaché le succès des œuvres de Dieu: aussi toutes ses entreprises, malgré son grand talent, présentèrent tôt ou tard le spectacle de la " maison bâtie sur le sable. " Mais, durant cet hiver, le P. Taché ne vit guère que les remarquables qualités du missionnaire. c< M. Lafièehe est un de ces charmants caractères qui gagnent l'estime et l'affection de tous ceux qui vivent avec lui (2) ; " il devait être pour celui dont nous écrivons l'histoire, l'ami de cœur de toute la vie, et quoique plus âgé et plus faible de santé, il devait lui survivre et prononcer devant sa dépouille mortelle son oraison funèbre.
Le P. Taché, après avoir peint à sa mère les personnes avec lesquelles il est si heureux de passer l'hiver, ajoute plaisamment : " Joignez à tout cela le petit contingent de mes amabilités personnelles, et vous aurez une idée à peu près complète des charmes qu'offre notre société (3). "
Le P. Taché s'appliqua tout l'hiver avec ardeur à l'étude occupations, du sauteux. M. Belcourt est le professeur, dit-il; le E. P. Supérieur (le P. Aubert), M. Laflèche et moi sommes des élèves très obéissants, très appliqués (4)." " Il y a classe deux fois par
(1) Lettre à sa mère, Saint- Born face, 20 décembre 1S45.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
jour, écrit Mgr Provencher, et étude assidue le reste du temps. Les progrès sont rapides (1). " Cette étude n'avait rien d'attrayant pour la nature. " De toutes les études, écrit le P. Taché à. son frère, je crois que celle des langues sauvages est la plus désagréable : il n'y a rien qui puisse y nourrir l'esprit et le cœur (2);" mais le missionnaire vit de sacrifices. Tout en consacrant à l'étude du sauteux la plus grande partie de son temps, le P. Taché donnait quelques moments à d'autres études, continuant de s'enrichir de cette grande variété de connaissances que tout le monde admira en lui toute sa vie. " Monseigneur, dit-il, a une bibliothèque assez nombreuse et bien choisie. Ce digne prélat est parvenu à pourvoir la Mission de tout ce qui lui est nécessaire; de fait, nous sommes, pour bien des choses, dans une abondance qui ferait envie à plus d'un curé canadien (3). "
" Les récréations sont employées à de douces et joyeuses causeries ; très souvent aussi les clarinettes et les autres instruments résonnent, car tous ces messieurs sont musiciens (4). "
" Plusieurs jolis chevaux sont à notre service, en sorte que nous avons la liberté de faire la promenade en carriole, quand bon nous semble. Vous voyez, conclut le jeune Père, que nous ne sommes pas à plaindre, et qu'à part la présence de la bonne maman, nous avons à peu près tout ce qu'un missionaire peut demander raisonnablement (5). "
Le missionnaire commençait à remplir les fonctions de son ministère auprès des chrétiens établis autour de l'évêque. Le P. Taché avait peu d'aptitude pour le plain-chant; aussi il plaisante sur ses débuts à la Rivière-Rouge : " J'ai à vous apprendre, écrit-il à sa mère, une nouvelle aussi consolante qu'inattendue.
(1) Lettre à Mgr Bourget, décembre 1845.
(2) Saint-Bonfa.ce, 15 juin 1842. — Collection de M. de la Broquerie- Taché, n° 6.
(3) Saiiit-Boniface, 26 décembre 18-15.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
p' 94' Chemin (aujourd'hui C '/net/ère des Soeurs)
Pârrerre,