DÉDICACE A MARIE IMMACULÉE
O Vierge Immaculée, je vous dédie cet humble récit de la vie d'un de vos enfants les plus chers, Mgr Taché.
Sur les genoux de sa pieuse mère, il a bégayé votre nom avec amour de ses lèvres infantines. A la fleur de sa jeunesse, il s'est consacré à Dieu dans cette famille bénie des Oblats que vous avez instituée vous-même au commencement du XIXe siècle pour évangéliser les pauvres, et qui trouve depuis cent ans dans votre dévotion ces " mille boucliers " et cette " armure des forts " qui la rend si redoutable à l'enfer. Envoyé au premier apôtre de la Eivière-Eouge et bientôt devenu son successeur, il a étendu le règne de votre Fils et le vôtre dans d'immenses régions où vous n'étiez pas nommée, et y a fait surgir des Eglises florissantes qui rediront vos louanges de siècle en siècle. Il a conçu toutes ses entreprises dans l'invocation de votre nom et les a exécutées dans la puissance de votre bras. Il a puisé dans votre amour la lumière aux heures incertaines, la consolation et la patience dans les jours de peine et d'angoisse, la force parmi les travaux de son long et laborieux apostolat.
Toute cette grande vie a été votre œuvre ; agréez-en l'imparfait récit comme un hommage à votre puissance et à votre miséricorde.
Notre-Dame de Lourdes, Manitoba, Canada, le 8 décembre 1903.
PRÉFACE
La vocation de la nation canadienne est d'être, dans l'Amérique du Nord, ce qu'est la France en Europe, la fille aînée de l'Eglise, soldat et missionnaire du Christ.
Mais cette noble vocation, la France d'Amérique comme la France d'Europe, l'a surtout remplie par ses évêques. Ce sont les évêques qui, selon une parole célèbre, " ont formé la France d'Europe comme des abeilles forment une ruche, " et qui, après lui avoir donné son esprit, ses institutions, ses traditions, l'ont dirigée et soutenue dans ses combats pour le Christ et son Eglise, dans son œuvre d'évangélisation et de civilisation universelle. Ce sont aussi les évêques qui ont donné au peuple canadien sa trempe de foi chevaleresque et d'héroïsme chrétien, lui ont gardé ses vertus patriarcales et l'ont guidé dans ses conquêtes pacifiques à travers les immenses régions que la Providence a ouvertes devant lui.
Entre tous les évêques de la France d'Amérique, personne peut-être ne personnifie mieux le peuple canadien que celui dont nous écrivons l'histoire; personne n'a eu plus d'ardeur et de succès pour répandre la foi de Jésus-Christ dans une contrée vaste comme la moitié de l'Europe; personne n'a eu une aussi grande influence pour unir le Nord-Ouest ou l'Ouest (1) canadien aux anciennes colonies et y présider au développement de la race de Japhet.
La vie de Mgr Taché résume cinquante années d'un immense progrès pour la religion catholique et pour l'influence française dans une région grande comme huit ou neuf fois la
(*) Le même territoire s'appelle indifféremment Xord-Ouest, par rapport au reste de l'Amérique du Xord, et Ouest par rapport au reste du Canada : les noms sont différents, mais l'objet désigné est le même. Nous emploierons, nous aussi, indifféremment les deux noms.
PRÉFACE
France. An XIXe siècle, bien pen de prélats ont autant conitribué à l'avancement du royaume de Dieu sur la terre ; aucun Français, croyons-nous, n'a autant servi l'extension de la langue française et de la vie française dans le monde.
C'est pourquoi nous présentons Mgr Taché à l'amour des catholiques de tout l'univers et à la reconnaissance de la France d'Europe comme de la France d'Amérique.
Nous le présentons spécialement à la vénération des mères chrétiennes: elles y apprendront combien une mère se fait aimer par un fils, quand elle sait former son cœur à la piété et ne met point obstacle, par une fausse tendresse, à ses saints désirs d'appartenir pleinement à Dieu et à l'Eglise.
L'historien de Boucherville écrivait en 1890: "La vie de Mgr Taché est écrite ; on l'écrit et on la raconte chaque jour, dans nos conventions nationales, dans nos villes et jusque sous la chaumière du colon canadien, jusque sous la tente voyageuse du sauvage des prairies et des Montagnes Rocheuses (1). "
On peut ajouter: Le grand évêque, avec son génie et surtout son cœur, plus admirable encore que son génie, continue à vivre dans ses œuvres, se trouve peint dans ses écrits, spécialement dans ses lettres, qui débordent de sensibilité naturelle et de charité divine, et sont toutes étinoelantes de l'esprit français et de sentiments tout célestes.
Aussi, pour composer la vie du héros, nous emprunterons nos récits à cette multitude de contemporains qui ont vécu dans son intimité et ont redit oe qu'ils avaient vu ; nous les emprunterons à ses propres écrits, surtout à ses lettres.
Mais nous serons loin d'épuiser le sujet et les documents. Nous ne ferons en quelque sorte que glaner des gerbes éparses au milieu de moissons abondantes. De ce grand évêque on
(') R. P. L. Lalande, S. J., Une vieille seigneurie, Boucherville, p. 327.
PRÉFACE
peut dire, en un certain sens, ce que dit l'historien sacré du chef divin de l'épiscopat : " S'il fallait raconter tout ce qu'il a dit et fait, je pense que le monde entier ne pourrait contenir les livres que l'on composerait (1)." Cependant nous en dirons assez pour faire connaître ou au moins entrevoir la grandeur et les labeurs de sa course à travers le temps, pour esquisser les traits principaux de cette héroïque figure, et le faire revivre devant le lecteur dans la réalité de sa personne et de ses œuvres. Mais un autre historien, avec les documents que nous négligeons ou que peut-être nous ignorons, avec les faits que nous passons sous silence ou dont nous ne racontons que le sommaire ou quelques circonstances, pourra faire un travail aussi véridique que le nôtre, donnant le même tableau avec des couleurs différentes.
Si un poète parcourt ces pages, il se demandera sans doute si les héros chantés par Homère ou Virgile approchaient des missionnaires du Christ dans le Nord-Ouest de l'Amérique, et peut-être trouver a-t-il dans leurs hauts faits d'armes et dans leurs conquêtes^ un sujet capable d'inspirer sa lyre.
Que le Dieu qui a fait de si grandes choses par ce descendant des Francs, que la Vierge Immaculée dont le vénérable évêque fut le grand instrument parce qu'il fut son enfant chéri, que l'Archange de Saint-Boniface qui lui a communiqué son nom avec sa puissance, nous assistent, nous illuminent et nous dirigent dans notre humble travail, afin qu'il ait toujours l'exacte vérité de l'histoire et la parfaite charité de la religion chrétienne (2).
(1) Joak, XXI, 25.
(2) Afin de nous conformer aux décrets d'Urbain VIII, nous avertissons une fois pour toutes le lecteur, que sïl nous arrive d'employer les termes de vénérable, bienheureux, saint, ou autres termes semblables réservés aux serviteurs de Dieu, nous entendons n'exprimer que nos sentiments privés, sans vouloir anticiper les décisions de l'Eglise. Nous soumettons ce livre, comme notre personne et toutes nos pensées, au jugement et aux directions du Pape et des Evêques.