VISITE DES MISSIONS SAUVAGES
Mgr% Provencher avait nommé vicaire général M. Laflèche, Pr£-gJ|f8 actes qu'il gardait auprès de lui pour le service spirituel de Saint- nistratifs- Boniface. Mgr Taché, devenu évêque de Saint-Boniface, lui continua les mêmes pouvoirs et le chargea des mêmes fonctions.
Mgr Provencher avait aussi nommé vicaire général M. Thibault, le plus ancien des missionnaires de la Eivière-Eouge, qui depuis 1852 séjournait ordinairement à Saint-Francois- Xavier. Le nouvel évêque lui conserva le même titre.
Mgr Taché donna aussi les pouvoirs de vicaire général au P. Bermond, qui demeurait à l'évêché de Saint-Boniface avec M. Laflèche, afin qu'il fût son principal représentant à l'égard des Oblats du diocèse. Il aurait préféré remettre à un prêtre séculier l'administration temporelle des biens de l'évêché; mais M. Laflèche éprouvait une grande répugnance pour cet office (1). Il remit au P. Bermond la caisse épiscopale et le pria " de disposer de tout le temporel comme bon lui semblerait pour la plus grande gloire de Dieu et l'honneur de la religion (2). " Il l'établit ainsi, comme il le dit plaisamment, mais véritablement, " ministre des finances, garde champêtre, garde forestier, possédant plusieurs autres petits titres honorifiques que l'on ne connaît pas même au sein des grandes cités (3). "
Il donna des lettres de grand vicaire à Mgr G-uigue, évêque de Bytown, le 26 juillet 1853 (4).
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 2L juillet 1853.
(2) Vingt années de Missions , p. 64.
(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 25 juillet 1855. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(4) Lettre à Mgr Guigne, 25 juillet 1853. — Copie aux archives de la Maison générale des Oblats.
Lettre de consolation aux Sœurs Grises.
Demande de missionnaires.
Dès les premiers jours, il écrivit à ses chères Sœurs G-rises de Saint-Boniface, qu'il savait bien affligées de la mort de Mgr Provencher, une lettre pleine de sainte affection, qu'elles conservent religieusement dans leurs archives. " Vous êtes orphelines, mes bonnes Sœurs, leur disait-il; vous ne sauriez assez apprécier la tendresse toute paternelle de celui que nous pleurons. Celui qui le remplacera n'a pas ses vertus; mais, mes bonnes filles, il a pour vous la même tendresse, et la même reconnaissance pour le bien que vous opérez dans ce diocèse. Le E. P. Bermond continuera à vous diriger. . . Mes bonnes filles, l'obéissance avant tout ; c'est le centre unique vers lequel doivent converger toutes vos actions comme tous vos désirs. Dites un mot d'encouragement à vos petites pensionnaires avec un Deo gratias si elles veulent bien prier pour moi. Vous toutes, mes bonnes Sœurs et chères filles, je vous bénis et bénis encore. Aimez bien le bon Dieu, respectez vos supérieurs et leur obéissez ponctuellement, conservez entre vous la sainte et aimable charité ! Priez, oh ! priez beaucoup pour moi, aïïrî que la lumière d'en haut me guide à travers les épaisses ténèbres de mon inexpérience et de mon inhabileté (1). "
Ce qui était le plus nécessaire à l'immense diocèse de Saint- Boniface, c'étaient des ouvriers évangéliques. Eien ne fut plus à cœur au nouvel évêque, durant tous le cours de son épiscopat, que d'en trouver, soit au Canada, soit en France. Dans ses lettres à Mgr de Mazenod, il ne cesse de le supplier, avec toutes les instances possibles, de lui envoyer des missionnaires.
"Je vous prie, Monseigneur, lui dit-il aussitôt après la mort de Mgr Provencher, de nous envoyer au printemps prochain un Père parlant facilement l'anglais, deux autres Pères et des Frères. Les protestants font des efforts incroyables : le moindre retard peut compromettre l'existence cle quelques-unes de nos missions, et puisque la congrégation est évêque de Saint-Boni-
(1) Archives de la Maison vicariale de Saint-Boniface.
face, j'espère qu'elle voudra bien fournir des sujets à son diocèse (1)."
" J'espère, dit-il six mois après, que vous avez accueilli favorablement la demande que je vous ai faite de nous envoyer des Pères et un Frère au moins, au printemps de 1854; je vous demanderai encore deux Pères et un Frère pour le printemps de 1855. Si ce sont des sujets qui craignent les ardeurs d'un climat brûlant, vous pouvez leur dire que depuis dix jours notre température moyenne est nous avons eu un matin-
43°. Il faudrait pourtant leur ajouter qu'avec Cette température nous avons moins froid qu'à Marseille (2). "
" Oh ! Monseigneur, s'écrie-t-il une autre fois, le manque de prêtres est une des plus cuisantes épines de la noble, mais. douloureuse couronne dont vous avez ceint mon jeune front (3). 99
" Pourquoi donc sommes-nous si peu nombreux ? dit-il tristement. Pourquoi n'être que dix dans un diocèse égal à la moitié de l'Europe ? . . . Quoi ? L'amour de notre divin Sauveur n'amènerait pas ici un certain nombre d'Oblats, tandis que l'amour d'une faible récompense pécuniaire inonde le pays de ministres des différentes sectes protestantes, " tandis que le désir du lucre 3^ amène de nombreux trafiquants (4) ?
- Il insiste sans cesse : " J'ai déjà plus de Pères que je n'en puis conduire; néanmoins je n'en ai pas assez pour le nombre d'âmes que je dois conduire au ciel. Envoyez, envoyez, envoyez encore (5). "
Il réfute plusieurs fois la principale objection : " Ce qui effraie le plus, c'est le froid, dit-il. Quand à Marseille on entend parler de 40° et de 45° centigrades au-dessous de zéro, de suite la poitrine se rétrécit et le sang se glace ; . . . mais à Marseille,
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 21 juillet 1853. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Lettre au même, 23 janvier 1854. Ibid.
(3) Lettre au même, 4 avril. Ibid.
(4) Lettre au même, 25 juillet Ibid.
(5) Lettre au même, 20 janvier 1856. Ibid.
comme dans tous les pays méridionnaux, on ne sait pas combattre le tyran du nord, tandis qu'ici on sait le combattre et le vaincre. . . Un fait certain, quelque incompréhensible qu'il puisse paraître, c'est que l'Hiver, dans les maisons d'Athabaska ou d'ici, est moins rigoureux que dans les maisons de Marseille. Le mois de ma vie où j'ai trouvé le froid le plus incommode est celui que j'ai passé à Marseille, et encore plus celui que j'ai passé à Eome ... La plus froide des provinces de la Congrégation est celle du Canada, le vicariat à la température la plus rigoureuse est celui de la Rivière-Rouge. Nos Pères sont en Canada depuis 14 ans, ils y sont en assez bon nombre; ils sont à la Eivière-Rouge depuis dix ans, et pas un, que je sache, n'a encore succombé. Les climats réputés doux de Ceylan et du Texas n'ont été visités par nos missionnaires qu'à une époque bien postérieure, leur nombre est moins grand et déjà le nombre des victimes est porté à un chiffre déplorable et excessivement pénible pour nous tous (1)."
Mgr de Mazenod, comme nous le verrons, lui envoya de nombreux missionnaires; l'âme de l'évêque tressaillit chaque fois d'une indicible joie. Mais plus tard les envois devinrent très rares; ce fut la cause d'une des plus grandes peines qui abreuvèrent son cœur de tristesse.
Départ pour le Mgr Provencher avait recommandé à son coaidjuteur de de- Athabaska. meurer dans les missions du Nord " jusqu'à ce que les nouveaux missionnaires fussent au courant des affaires et de la langue, v " et ce, avait-il ajouté, quand même il me prendrait envie de mourir, " car, disait-il, " un prêtre suffit à mener la barque à. Saint-Boniface. "
Mgr Taché est fidèle à ces conseils. La nuit même où il apprend la mort de son vénérable prédécesseur, le 19 juillet, à 4= heures du matin, il se met en route pour le lac Athabaska par les barges mêmes qui ont amené, avec le courrier d'été, le P. Végreville et le F. Alexis. Il prend avec lui ce dernier, qui ne sé-
(1) Lettre au même, 2ô juillet 1855 Ibid.
journa ainsi que quelques instants à l'Ile-à-la-Crosse. "Je suis en route pour Athabaska, où se trouvent les Pères Faraud et Grollier, écrit-il à Mgr de Mazenod le 21 juillet du lac du Bœuf. Le F. Alexis Raynard dort paisiblement à mes côtés; je suis dans mon palais de toile, que le vent agite de son mieux, ce qui me donne un nouveau titre à votre indulgence. Si V. G. me voyait en ce moment, elle ne m'en voudrait pas de lui barbouiller ainsi mes pages : je suis assis sur la terre ; je n'ai pour table qu'une petite malle; ma bougie ne m'offre qu'une lumière vacillante. Je suis accablé de sommeil; la nuit est froide; je suis transi de froid, quoiqu'en juillet; j'ai peine à tenir la plume. Comme nous voyageons tout le jour, il me faut profiter de la nuit pour écrire; les embarcations sur lesquelles je suis, sont précisément celles qui porteront mes lettres à York, (1) " déposant les voyageurs et les cargaisons au portage la Loche, et se chargeant là de nouveau pour redescendre les rivières et les lacs jusqu'à la Factorie d'York.
Le lendemain, 22 juillet, dans des circonstances à peu près semblables, il écrit aux conseils centraux de la Propagation de la Foi, à Lyon et à Paris, une lettre qui a été publiée dans les Annales de l'Œuvre, et dont nous avons cité un extrait plus haut, pour payer un digne tribut d'éloges à Mgr Provencher et communiquer à la France catholique, à laquelle il était si profondément uni d'esprit et de cœur, ses regrets, ses craintes et ses espérances.
Il arrive à Athabaska dans les premiers jours d'août. " C'était Vlpè?ef Ï'ala première visite d'un évêque en ces lieux, et l'évêque lui-même tbabaskaétait le premier prêtre qui avait commencé à en évangéliser les sauvages six ans auparavant (2). "
Le but de l'Evêque dans ce voyage était moins de voir les sauvages que les missionnaires, les Pères Faraud et Grollier, et " de
(1) Archives de la Maison générale, à Paris.
(2) Rapport de Mgr Taché à Messieurs les Directeurs de V Œuvre de la Propagation de la Foi, 16 juillet 1888. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.
Retour à l'ileà-la-Crosse.
Quelques détails sur la mission de l'Ile-à-la- Crosse.
combiner" avec eux "les mesures à prendre pour agrandir le royaume de Jésus-Christ. C'est pendant cette visite qu'il fut convenu que le P. Grollier irait jeter les fondements " de la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs, " à l'extrémité orientale du lac Athabaska, en faveur d'une tribu indienne connue sous le nom de Mangeurs de caribou (1). "
" Puis le prélat remonta dans son canot d'écoree, conduit par deux sauvages, pour revenir à l'Ile-à-la-Crosse. Dix-sept jours de navigation le ramenaient de cette première visite épiscopale faite dans ce qui allait devenir bientôt le vicariat apostolique d'Athabaska-MacKenzie (2). "
Mgr Taché passa la seconde moitié de l'année à Plle-à-la- Crosse. Le P. Maisonneuve avait été malade durant tout l'hiver précédent ; on craignait même qu'il eût un cancer au nez : il venait de partir pour la Eivière-Kouge afin d'y recevoir les soins nécessaires (3). Le P. Yégreville ne savait pas encore les langues sauvages: l'évêque se partageait le soin des néophytes avec le P. Tissot ; il leur prodiguait son temps et, ses peines avec un dévouement égal à sa tendresse. Le P. Tissot le secondait avec zèle, spécialement dans l'enseignement du catéchisme et la tenue de l'école.
En même temps, le prélat travaillait, avec le frère Dubé, à améliorer la condition des missionnaires. "Je suis quelquefois tenté, écrit -il à sa mère, de trouver notre table trop bien fournie pour des religieux (4). " Il demanda à sa mère " de la présure, " parce que le bon Frère " a le tour du fromage et en a déjà fait deux douzaines de bien bons ; " à son oncle " de la graine le trèfle " pour " améliorer les propriétés sablonneuses " de la mission, " des graines d'oignon " et même " quelques graines de fleurs. " " Notre troupeau, ajoute-t-il, va toujours
(1) Vingt années de Missions,....., p. G4.
(2) Rapport de 1888.
(3) Lettre de Mgr Taché à sa mère, Des bords de la rivière la Loche, 23 juillet 1853. — Collection de M. de la Broquerie-Taché.
(4) Ile-à-la-Crosse, 2 mai 1853. Ibid.
croissant, quoique le fer assassin ait déjà commencé à le décimer (1). " Durant l'été, " le F. Dubé fit environ 500 livres de beurre (2). 33 " Non seulement, observe l'Evêque, nous en avons assez pour notre usage, mais même nous pouvons en donner et en vendre (3). " Aussi " la mission est prospère à tous égards, (4) " pour le temporel comme pour le spirituel. Le 1er janvier 1854, à 7 heures du matin, " en laissant l'an- Le*tre ^u *er
J 7 f jour de l'an
tel 33 où il a offert " les mystères sacrés 33 pour toutes ses ouailles, | lo^oncie* et pour tous ceux qui lui sont chers, il écrit à sa mère. " Que d'enfants en ce moment, lui dit-il, sont aux pieds de leurs parents pour en solliciter d'amples bénédictions. Une distance infranchissable me prive de ce bonheur ; mon cœur et mon esprit seuls pourront en jouir, ni l'un ni l'autre ne connaissent les distances. Mon rang dans la hiérarchie sainte veut que je bénisse, tout comme mon cœur exige que je courbe le front devant celle qui, dans la hiérarchie de la famille, a droit à une primauté de respect et d'affection, que je suis si heureux de lui reconnaître. Que nos cœurs donc, bonne et tendre mère, se réunissent aujourd'hui pour l'échange de ce sentiment mutuel et se confondent dans une prière réciproque. Que l'auteur de toutes bénédictions donne à la mère et au fils vie, santé, bonheur, pour que l'un et l'autre soient heureux; qu'il leur donne surtout la résignation à sa volonté sainte, afin qu'ils soient prêts pour les épreuves qu'il peut leur ménager. Et vous, mon bien cher et bien bon oncle, serez-vous étranger à cette communication entre deux cœurs qui vous aiment si vivement? La position d'une mère est unique envers son fils; néanmoins je puis dire que votre générosité et votre tendresse vous ont acquis des droits que la nature semblait vous avoir refusés. A vous donc aussi le res-
(1) Ile-à-la-Crosse, 2 mai 1853. Ibid.
(2) Lettre à sa mère, Mission de Saint-Jean- Baptiste de Vile à-la-Crosse, 1er janvier 1854. — Collection de M. de la Broquerie-Taché, n° 43.
(3) Ibid.
(4) Lettre à sa mère, Ilc-à-la- Crosse, 2 mai 1853.
Préparation du bois pour une nouvelle église et d'autres constructions.
Danger que court l'Evêque en visitant le chantier.
pect et le dévouement d'un neveu devenu fils par adoption et plus encore par l'ensemble d'une conduite qui a été trop noble pour ne pas m'imposer impérieusement la douce obligation de la reconnaissance ( 1 ) . "
Mgr Taché désirait depuis longtemps construire une église plus convenable, ainsi qu'une nouvelle maison pour les missionT naires. Il avait fait venir pour cela pendant l'été un charpentier de Saint-Boniface. Pendant l'hiver, il engagea plusieurs hommes et les envoya couper le bois de construction, ou, selon l'expression canadienne, faire chantier à la forêt. Au mois de mars, l'Evêque partit un matin avec le P. Végreville, pour visiter les bûcherons. Il comptait dîner au chantier. " Mais voyant que les provisions étaient à peine suffisantes pour la semaine, jusqu'au dimanche, il prit le parti de retourner à la mission sans rien manger. Or il n'avait fait le matin qu'un petit déjeuner au poisson. Après avoir marché quelques milles à la raquette, il fut pris de faiblesse: les sueurs l'aveuglaient et bientôt il s'évanouit. Il revint à lui; mais comme le froid le saisissait, il dut reprendre la marche. Bientôt il s'évanouit de nouveau. Eevenu à lui une seconde fois, il dit au P. Végreville : " Vous n'avez qu'un moyen de me sauver : si je retombe, faites " un trou dans la neige et m'y ensevelissez ; retournez à la mis- " sion aussi vite que vous pourrez, et envoyez un, homme avec des " chiens pour me chercher. " Bientôt il fallut en venir là, et le P. Végreville, après avoir enseveli son Evêque, se hâta d'aller chercher du secours. Monseigneur, qui était tout en nage quand son compagnon l'ensevelit, recouvra bien vite ses sens, comprit le danger où il était de mourir de froid. Il sortit de son tombeau et se mit à marcher, en prenant toutes les précautions possibles pour marcher assez vite afin de se réchauffer et pas trop vite pour ne pas s'évanouir une quatrième fois. Il arriva ainsi sur le bord du lac; il voyait au large un abri de pêche; il se
(i) Lettre citée plus haut, n° 43 de la collection de M. de la Broquerie- Taché.
disait : " Si je puis me rendre jusque-là, je pourrai me reposer " en m'enveloppant du morceau de loge lui-même qui composait " cet abri. " Sur le point d'y arriver, il aperçut l'homme et les chiens qui venaient à sa rencontre. Ceux-ci l'eurent bientôt ramené à la mission. Il était sauvé ( 1 ) . "
Deux mois après, le P. Grollier, s'étant égaré sur les bords du lac Athabaska, demeura cinq jours sans manger. Lorsqu'il fut retrouvé, il avait perdu l'intelligence et demeura privé de sa raison pendant une dizaine de jours.
Ces deux faits, arrivés à une même époque, suffisent pour juger " de la poésie des missions dans le Nord de l'Amérique (2)."
A la fin de l'hiver, Mgr Taché voulut visiter les missions Départ pour qu'il n'avait pas vues l'année précédente. Il avait engagé dès mfssxSdu l'automne deux sauvages montagnais. " Enfin, écrit-il à Mgr Nord' de Mazenod, je vis arriver le jour que j'avais fixé pour mon départ. Ce ne fut pas sans une certaine appréhension. Pardon .de tant de lâcheté, je souffrais de douleurs assez vives dans un pied, et la grande quantité de neige tombée pendant l'hiver m'annonçait que nous aurions des chemins affreux, et que mes jambes seraient la seule ressource pendant au moins les dix premiers jours de mon voyage. Plusieurs personnes essayaient de me dissuader cle mon entreprise, alléguant précisément la difficulté des chemins. Je ne crus pas devoir me rendre à leur avis. Un de vos enfants peut savoir craindre, mais pour peu qu'il soit fidèle à vos leçons et à vos exemples, il ne reculera devant les difficultés que quand il sera convaincu qu'elles sont absolument insurmontables (3). "
Le vendredi après la Septuagésime, 27 février, l'Evêque dit Départ, de bonne heure sa messe devant M. Deschambault et tous les sauvages des environs ; il fit ses adieux aux Pères Tissot et Vé-
(1) Mgr Grandin, Qudques notes sur Mgr A. Taché, 0. M. I.
(2) Jbid.
(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854. — Publiée dans les Annales de la Propagation de la Foi. Cf. ui.e autre lettre à Mgr de Mazenod, 4 avril 1S54, pp. 66 et suivantes.
Détails géné- greville et au F. Dubé; il y avait des larmes dans tous les yeux,
raux sur le & .
voyage. jja petite caravane se mit en marche. " Les deux sauvages, le fusil à l'épaule, la hache à la main, attelés chacun à un petit traîneau sur lequel se trouvaient leurs provisions, montés sur leurs grandes raquettes, ouvraient la marche; derrière eux, votre pauvre enfant monté sur des raquettes plus petites, à cause de lai faiblesse de ses jambes; puis quatre des plus jolis chiens du pays, attelés à une traîne sur laquelle se trouvaient ma batterie cle cuisine, mon lit, ma garde-robe-, ma sacristie, ma chapelle, ma dépense, celle de mes chiens, leurs souliers ainsi que les effets d'un jeune métis, qui fermait la marche et à qui était confié le soin des chiens et du traîneau. Cet ordre fut un peu dérangé le premier jour, parce que l'excellent M. Deschambault voulut bien m'envoyer conduire par un de ses employés. Celui-ci avait de très bons chiens, en sorte que 'je m'étais proposé de ne point marcher de tout le jour. Ce paresseux projet fut bientôt déjoué. Dans l'après-midi, les chiens trouvèrent trop lourd l'honorable fardeau qu'ils traînaient, en sorte que force fut à Sa Grandeur de descendre de voiture, de chausser ses raquettes et de fouler la neige devant ses faibles coursiers. Cette besogne, au reste, devait être mon partage pendant neuf autres jours (1)."
Les voyageurs prolongèrent leur marche bien avant dans la soirée pour arriver à la loge d'un chrétien très fervent. Ils furent accueillis par lui " avec toute la courtoisie qu'on peut attendre d'un Montagnais qui n'a rien (2). " Dans les voyages d'hiver, on se lève ordinairement longtemps avant l'aurore. On commence par rendre à Dieu les devoirs qui lui sont dus; puis, " chacun a le soin de se munir d'un copieux déjeuner, du moins quand les provisions ne manquent pas. Cette précaution est nécessaire, parce qu'il faudra marcher tout le jour sans s'arrêter, ou tout au plus en ne prenant qu'un repas. D'après ce que j'ai vu à Marseille et à Eome, on s'étonnerait, je suppose, de
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.
(2) Ibid.
trouver a quatre heures du matin, un évêque assis au côté d'une marmite, travaillant des mains et des dents h faire disparaître la copieuse portion qui lui est échue en partage, sans même se soucier qu'il n'a ni pain, ni entremets, sans s'effrayer de ce que près de deux livres de viande devront faire les frais de son précoce déjeuner. Je n'aurais jamais pu comprendre la capacité d'un estomac voyageur, si l'habitude n'était venue me rendre ordinaire ce que j'étais d'abord étonné de voir dans les autres. Quand on marche à la raquette tout le jour, qu'ensuite on se -couche sur la neige, à la belle étoile, par un climat comme celui que nous habitons, il faut, pour se soutenir, une nourriture qui •effrayerait ceux qui ne connaissent pas ce genre de vie.
" Après ce déjeuner, chacun plie ses couvertures, les lie à son traîneau, chausse ses raquettes, jette un coup d'œil de complaisance et de regret sur le foyer bienfaisant, auquel il a tant d'obligations et dont il aurait souvent tant de besoin, et se remet •en route. On marche ainsi tout le jour sans s'arrêter; d'autres fois quand les voyageurs sont ou moins courageux ou moins iorts, ils s'arrêtent vers midi pour prendre un peu de nourriture et se délasser.
" Le soir il faut préparer son habitation pour la nuit, c'est ce qu'on appelle faire le campement. Tous les endroits ne sont pas également avantageux, ce qui fait qu'on ne s'arrête pas. toujours à la même heure; c'est ordinairement vers le coucher du soleil, afin de pouvoir terminer sa besogne avant la nuit. Quand un endroit réunit les conditions voulues pour un campement, on s'arrête. Les chiens reçoivent leur liberté et en jouissent pour dormir immédiatement sur la neige. Leurs maîtres, plus délicats et plus difficiles, ne peuvent pas tout à fait se contenter à si peu de frais. Il leur faut une bonne heure de travail pour improviser leur demeure d'une nuit. La neige est déblayée. Puis la cognée vigoureuse décime les rois déchus de la forêt; leurs cadavres gigantesques sont amoncelés avec profusion. Le briquet fait jaillir l'étincelle bienfaisante et longtemps désirée. Le beau tapis de verdure qui a remplacé la neige invite les voyageurs a prendre possession de leur nouvelle demeure. Chacun
se range à côté du feu, pour satisfaire le plus impérieux des besoins, celui de réchauffer ses membres engourdis par le froid: on se frotte le menton, les joues, le nez, pour rétablir la circulation; puis, quand les lèvres ont repris leur souplesse ordinaire, on se fait part et des aventures et des impressions de la journée. Les chiens, qui se sont réveillés et n'ont rien mangé depuis la veille, attendent avec impatience la ration qu'on se hâte de leur distribuer. Ce fidèle compagnon de l'homme nous rend ici les services les plus signalés. Il est difficile de croire ce que les bons chiens peuvent endurer de fatigues et de privations, lié sont souvent plusieurs jours sans manger et après avoir sué, haleté tout le jour, la neige est leur seul lit comme le ciel est leur seule couverture.
" Après que les chiens sont soignés, les maîtres doivent penser à eux-mêmes. Les apprêts du souper terminés, chacun s'empresse de lui faire honneur, sans craindre les indigestions ni les autres misères de ce genre (1). "
" Cependant, comme une lampe d'or dans l'azur suspendue, la lune est venue mêler sa tendre et douce lumière aux éclats brillants du foyer embrasé. Cette double clarté se projette entre les arbres de la forêt, qu'elle dessine sur la neige comme des ombres mourantes. Les étoiles si belles, si lumineuses dans nos régions glacées, semblent se disputer la voûte des cieux, tant elles sont nombreuses et brillantes. Dans une région inférieure, l'indéfinissable phénomène des aurores boréales fixe l'attention pendant presque toutes les nuits : des traînées de f eu, des jets de lumière sillonnent l'atmosphère en tous sens et exécutent leurs danses joyeuses, au son d'une musique qui leur est propre. Les sauvages croient que ces aurores boréales sont les danses des âmes des défunts, dont les voix sifflantes causent le bruit qui accompagne souvent ce phénomène. Il est difficile, Monseigneur, d'imaginer le spectacle qu'offre la vue du firmament dans ces régions septentrionales, surtout en hiver. Souffrez que je vous
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.
dise que votre beau ciel de Marseille n'est pas capable d'en donner la moindre idée. La pins brillante description, tout en restant loin de la réalité, semblerait un rêve d'imagination (1). "
Mgr Taché, avec son âme tonte de religion et de poésie, ne se lassait d'admirer, même dans les soirées les pins rigoureuses, ces grands spectacles de la nature. C'était avec peine qu'il s'arrachait à cette contemplation pour prendre le repos que commandait la fatigue du jour écoulé et du jour qui allait suivre.
En été, le missionnaire emportait une tente de toile; en hiver, ce serait un trop lourd fardeau : il n'a d'autre abri que la voûte du ciel. " Coucher ainsi en plein air lorsque le thermomètre baisse à 40 degrés au-dessous de zéro, dit-il au vénérable évêque de Marseille, semble peut-être incroyable à un Marseillais. Ce n'est pourtant pas pour moi la partie la plus pénible des voyages d'hiver. Un rhumatisme auquel j'aurais volontiers donné un passe-port à l'étranger, au moins pour vingt ans, me rend très pénibles les marches prolongées (2). "
Après dix jours de marche, PEvêque de Saint-Boniface arriva au fort Pitt, sur la rivière Saskatehewan. Il y demeura six jours qu'il employa à l'instruction du petit nombre de catholiques qui s'y trouvaient. Il administra le sacrement de confirmation à quatre personnes, dont l'une était une jeune convertie, qui avait eu le bonheur d'être reçue dans l'Eglise catholique l'année précédente ; il baptisa sept enfants et communia six personnes.
"Je ne puis passer sous silence la peine que j'ai éprouvée au fort Pitt à la vue des nombreux sauvages qui visitent ce poste et sont encore plongés dans toutes les turpitudes de l'infidélité. Le vol, le meurtre, l'ivrognerie et la plus profonde dégradation morale sont les habitudes privilégiées de ce peuple. Il ne prend pas pour lui la défense du roi prophète: Noïite fieri sicut equus et mulus quibus non est intellectus (3), et certainement . . . que
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 4 avril 1854. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Ibid.
(3) Ne devenez point semblable au cheval et au mulet privés déraison. — Ps. XXI, 9.
la brute n'est jamais descendue si bas dans l'échelle du mal (1). "
" Hélas ! que cette vue me fut pénible ! Ces infortunés sont les misérables victimes du commerce infâme des boissons enivrantes. Leur amour pour ces sortes de liqueurs est indéfinissable " et forme le plus grand obstacle à leur conversion (2). v L'évêque missionnaire prit la résolution de ne rien négliger pour faire diminuer et abolir, s'il était possible, " cet injuste moyen de s'enrichir aux dépens des malheureux Indiens, qui ne peuvent contrôler le penchant irrésistible qui les porte à l'abus de l'eau de feu (3).
Mgr Taché partit du fort Pitt " le cœur gros d'émotion " et mit six jours pour arriver au fort Auguste ou fort des Prairies, chef -lieu du district de la rivière Saskatchewan. " Durant ces six jours, dit-il, nous voyageâmes à travers les plaines immenses qui s'étendent à plusieurs centaines de lieues au sud de la rivière que je viens de nommer et aussi un peu au nord. Ces vastes prairies sont la patrie des buffles qui les traversent en tous sens par troupeaux innombrables. Ces troupeaux ont été si nombreux cette année dans la partie que j'ai parcourue, que la neige était partout durcie sous leurs pas. Nous en vîmes tous les jours un grand nombre, mais cette vue ne me fit guère d'impression, car il est dans ces prairies d'autres bandes errantes, dont la pensée captivait toute mon attention : je veux dire, ces pauvres nations sauvages, abandonnées elles aussi sans guides et sans pasteurs et qui errent à l'aventure dans tous les sentiers du vice, pour arriver à l'abîme affreux où s'engloutit leur pénible existence (4). " Ce sont, outre les Cris, les Sarcis, les Gens du Sang, les Pieds- Noirs, les Piéganes, les Assiniboines, les Sauteux (5).
ll) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.
(2) Lettre au même, 4 avril 1854.
(3) Vingt années de Missions , p. 68.
(4) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.
(5) Ibid.
L'Evêque arriva au fort Auguste le mercredi, 22 mars au soir. " Il était temps, car dès le lendemain, les chemins devenaient impraticables, à cause de la fonte des neiges qui est extrêmement subite dans les plaines. " Il n'était attendu qu'un jour plus tard, il arrivait de nuit, " en sorte que j'échappai, dit-il, au brillant cérémonial de réception qui m'avait été préparé. " En retour et ce qui lui procura beaucoup plus de plaisir, il trouva M. Lacombe venu exprès du lac Sainte-Anne et qui le reçut avec les transports d'un cœur débordant de joie. Le représentant de la Compagnie de la baie d'Hudson, M. Eowand, traita l'évoque missionnaire avec des égards tout particuliers. " Le lendemain, dès le point du jour, le pavillon d'allégresse flottait dans les airs et le bruit du canon répété par les échos des collines voisines, tentait en vain cle troubler le repos dont j'avais tant besoin (1). "
Mgr Taché demeura six jours au fort Auguste et les employa à donner l'instruction aux sauvages, de concert avec M. Lacombe, et à leur administrer les sacrements. A la fête de l'Annonciation, il confirma 17 personnes.
Puis le prélat, accompagné de M. Lacombe, se rendit au lac Vi|JJ®ea ste" Sainte- Anne, qui est " à une grosse journée de marche. " La première personne qu'il rencontra fut le pieux P. Eémas ; celuici pleura de joie en voyant son Evêque, l'Evêque pleura avec lui. Et en effet, observe le prélat, " les distances qui nous séparent les uns des autres, rendent bien doux le plaisir de nous revoir (2). "
Mgr Taché demeura au lac Sainte-Anne "près de trois semaines (3), " jusqu'au lundi après Pâques, tant à cause de la difficulté des chemins que pour ne pas voyager pendant la Semaine Sainte. " Je prêchai, confessai et catéchisai tous les»
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.
(2) Lettre à sa mère, Mission de Saini-Jean-Baptiste, 26 mai 1854. — Collection de M. de la Broquerie-Taclié, n° 44.
(3) Ibid.
jours (1), " " bien occupé, mais bien consolé au milieu de la pieuse population qui y était réunie. Vous ne sauriez croire le bonheur que j'éprouvai, écrit l'Evêque, à la vue de ces fervents chrétiens qui naguère étaient des infidèles plongés dans tous les vices (2), " dont plusieurs étaient des Cris semblables à ceux qu'il avait vus auparavant au fort Pitt : "preuve évidente, observe-t-il, que tous ne seraient pas si mauvais, si on pouvait leur donner des missionnaires (3). " " La Semaine Sainte, continue-til, fut bien belle pour nous. Nos cœurs de missionnaires burent à longs traits à la coupe des saintes délices dont Dieu veut bien quelquefois récompenser nos faibles efforts. Je confirmai 98 personnes. Le Samedi Saint, je fis couler l'eau du baptême sur le front de 22 adultes, dont 4 étaient des protestants que j'avais le bonheur de réconcilier avec l'Eglise (4). "
"Je ne puis vous cacher, écrit-il dans une autre lettre à Mgr de Mazenod, les douces émotions que j'ai éprouvées 99 le dimanche des Eameaux. " Un temps magnifique favorisait la cérémonie. La modeste, mais décente petite chapelle se remplit complètement d'un peuple de vrais adorateurs. Je bénis les palmes saintes. Comment vous dire ce que j'éprouvai pendant la cérémonie quand j'entendis toutes ces voix (personne n'était silencieux) répéter à l'envi dans leur idiome sauvage, les chants glorieux de l'Eglise ? . . . De toute cette foule religieuse, à deux ou trois exceptions près, il y a quinze ans, pas un n'était baptisé, pas un ne connaissait son Dieu, pas un ne bénissait son saint nom. Le lac sur les bords duquel est l'église s'appelait le lac du Diable, et les habitants de ses rives semblaient ambitionner le malheur d'être dignes d'un tel patron. Que le changement est consolant ! Le même lac se nomme le lac Sainte-Anne; ses habitants sont chrétiens ; rien ne leur est plus doux que de chanter
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.
(2) Lettre à sa mère, 26 mai 1854.
(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.
(4) Ibid.
les louanges du Dieu qu'ils ont ignoré si longtemps. Aussi le bonheur que j'éprouvai fut une bien douce et bien ample compensation pour les fatigues de mon voyage (1). " r
" Le lundi de Pâques/' 17 avril, l'Evêque "après avoir célébré les saints mystères dans cette chapelle du lac Sainte- Anne " où il avait été plusieurs semaines "le témoin et l'instrument de tant de grâces, " prit congé " du bon peuple " qui l'avait " accueilli et écouté avec une tendresse respectueuse " et pour lequel il avait ressenti lui-même "tout ce que la charité d'un père peut inspirer. " Les sauvages lui témoignèrent avec des expressions naïves leur respect et leur reconnaissance. Lui3 de son côté, leur promit de réitérer sa visite le plus tôt qu'il le pourrait : " J'étais trop profondément ému, dit-il, pour que cette promesse ne fût pas l'expression d'un vif désir (2). "
Mgr Taché se mit en route pour le lac la Biche avec le P. Ké~ mas, destiné à séjourner dans cette mission. M. Lacombe voulut les accompagner quelques heures pour abréger d'autant " les longs jours de son isolement. "■ Douze heures de courte à cheval ramenèrent l'Evêque et sa suite au fort Auguste. Il y séjourna un jour, réunit le soir les employés catholiques du fort, les encouragea à profiter avec soin des visites fréquentes de leurs missionnaires et partit le mercredi. M. Eowand voulut l'honorer au départ en faisant jouer de nouveau " les batteries de la place. " M. Lacombe l'accompagna encore quelques heures ; mais enfin, il fallut se séparer. Quoiqu'il ne fût point encore de la famille des Oblats par la profession, il lui appartenait déjà par le désir et était uni â son Evêque et à tous les Oblats par la plus tendre affection. " Nous l'embrassâmes, dit Mgr Taché, avec ce sentiment pénible qu'éprouvent en se quittant tous ceux qui s'aiment en Dieu et pour Dieu. " Il reprit seul le chemin de sa mission ne regrettant qu'une chose, c'est de n'avoir pas un compagnon, pour partager les peines et les saintes joies de son
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 4 avril 1854. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Lettre au même, 7 juillet 1854.
apostolat. Le P. Rémas pleurait, il avait été touché des procédés généreux de M. Lacombe à son égard ; et comme tous deux aiment le bon Dieu et travaillent à sa gloire sans arrière-pensée, ils s'étaient compris et liés d'une étroite et sainte amitié..
" Quant à moi, Monseigneur, ajoute-t-il, je n'ai pas besoin de vous dire ce qui se passait dans mon cœur. Je n'ai que quatre prêtres séculiers dans mon trop vaste diocèse, et quoique certes, je doive aimer avant tout mes frères en religion, néanmoins ceuxlà aussi ont un trop juste droit à mon estime pour que je puisse ne pas les chérir et ne pas apprécier leur dévouement (1). "
Le soir, les voyageurs traversaient, presque à la nage, la jolie rivière qui décharge le lac Sainte-Anne, et campèrent sur un magnifique plateau de la rive droite.
" Encore en proie aux émotions de la journée, nous étions tristes auprès de notre foyer, lorsqu'une pluie abondante vint faire diversion à nos pensées, sans trop les adoucir. Nous n'avions ni tente ni abri, en sorte que nous pûmes à loisir nous convaincre que la pluie du printemps est encore plus désagréable que la neige d'hiver. Ni l'une ni l'autre pourtant n'effraie le missionnaire voyageur, quoiqu'il n'ait pour s'en garantir que sa couverture en laine. L'heure du repos arrivée, nous nous enveloppâmes de notre mieux dans les nôtres, en nous souhaitant le bonsoir par cette réflexion, qui nous est familière : " Je ne sais •ce que dirait Mgr de Marseille, s'il nous voyait ici. " C'est, mon Révérendissime Père, que votre souvenir nous suit partout, et que connaissant votre tendre sollicitude pour vos enfants, nous savons que vous vous inquiétez plus de leurs petites misères qu'ils ne s'en inquiètent eux-mêmes (2). "
L'Evêque et son cortège étaient à cheval. Ils traversèrent •d'anciennes forêts dévastées par des incendies répétés et qui étaient en voie de faire place à de vastes prairies. Cependant ils durent payer tribut aux troncs à demi calcinés qu'ils traver-
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1884.
(2) IMd.
saient. " Plusieurs lambeaux de nos vêtements restèrent suspendus aux branches des arbres, pour attester notre passage. Il fallait exécuter maintes évolutions, et multiplier les inclinations profondes pour conserver ses yeux intacts : plusieurs égratignures au nez et aux joues firent couler un sang indigne du martyre. Nous passâmes deux jours avec des sauvages que nous rencontrâmes, et six en marche, pendant trois desquels, ainsi que pendant trois nuits, nous eûmes des averses continuelles. Un matin, le bon P. Eémas, qui n'avait été rien moins qu'à son aise, parce que nous avions eu une pluie battante toute la nuit, s'étonna beaucoup qu'un de nos compagnons pût dire à son réveil : " Je n'ai jamais été mieux de ma vie. " Ce cher Père me fit bien rire en comparant notre brillant équipage à celui des charbonniers bretons, conduisant leurs longues files de mulets (1).
" Le 26 avril, nous arrivâmes au lac la Biche, dédié à notre Vig bonne Mère, sous son glorieux titre de N. D. des "Victoires. C'est là que je devais laisser le P. Eémas; c'est là qu'il s'était rendu ^automne précédent, qu'il avait passé quatre mois et souffert beaucoup pour le divin Maître qu'il sert si fidèlement. " Il avait habité clans une petite maison de 12 pieds carrés sur 6 de hauteur, que lui avait prêtée un homme du pays.
" Ce fut le palais épiscopal qu'il offrit à son Evêque. L'unique siège était un tronc d'arbre : il servit de trône à Sa Grandeur. " Là, comme ailleurs, dit Mgr Taché, je n'eus pas pour partage les richesses de la terre; mais je trouvai le trésor inépuisable dés consolations dont la divine bonté est prodigue envers ceux qui travaillent à sa gloire.-" Les sauvages s'étaient réunis de toutes parts; la plupart étaient catholiques. L'Evêque prêcha tous les jours à un auditoire pauvre, mais avide de la parole de Dieu ; il les confessa presque tous lui-même, car il savait leur langue, que le P. Eémas commençait seulement à balbutier; il en admit un certain nombre pour la première fois au banquet eucharistique et en confirma seize. Parmi ces derniers " se
(1) Lettre à Mgr do Mazehod, 7 juillet 1884.
trouvait un vieux Canadien, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, que le bon Dieu semblait avoir réservé pour cette grâce. Ce bon vieillard pleurait de joie, tant à cause de son bonheur que pour celui de sa postérité, qu'il voyait sortir de l'infidélité. Parti de Montréal, comme tant d'autres, au service des traiteurs qui viennent ici acheter les pelleteries des sauvages, Cardinal, — c'est son nom, — avait fini par épouser une femme sauvage, dont il a eu un grand nombre d'enfants. Ces derniers voient croître sous leurs yeux leurs arrière-petits-fils. Ces cinq générations, en se contemplant, prouvent que notre climat glacé ne dévore pas ses habitants. Ce vieux Cardinal a enduré toutes les misères et privations qu'un homme peut supporter. Néanmoins, âgé de près d'un siècle, il jouit parfaitement de toutes ses facultés physiques et intellectuelles. Sa mémoire est prodigieuse, il est l'his- "toire vivante du pays. J'aime à vous citer ce fait, afin que, si quelque jour vous apprenez que j'ai perdu la tête ou la santé, vous ne puissiez pas en accuser le climat(l). "
L'Evêque s'occupa de procurer un logement au missionnaire. Le 1er mai, il chanta la messe à l'intention d'attirer la protection spéciale de la Sainte Vierge sur l'entreprise, et se rendit à l'endroit choisi pour la mission avec une troupe d'hommes de bonne volonté. Là, un cantique fut chanté en langue sauvage: c'était le prélude des travaux. En Europe, l'évêque pose luimême la première pierre de l'église à construire; au lac la Biche. l'Evêque abattit de ses mains le premier arbre destiné à la construction du saint édifice.
Un obstacle préoccupait Mgr Taché; cet obstacle, disait-il tristement, " nous allons bientôt le trouver partout ; " c'est la présence des prédicants de l'erreur "à doigts dorés (2)." "A défaut de ministres, les sociétés protestantes avaient envoyé au lac la Biche, un métis de leur secte pour attirer les sauvages dans le chemin de l'erreur. Celui-ci travaille avec un zèle et un
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854.
(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 4 avril 1S54.
courage dignes d'une meilleure cause, et a le pitoyable succès d'empêcher quelques infidèles d'embrasser le catholicisme. Espérons, prions, pour que notre glorieuse Dame remporte la victoire sur ce nouvel ennemi (1). "
Le 8 mai au matin, lundi, Mgr Taché fit ses adieux au P. Eémas. " Quels sentiments j'éprouvais, dit-il, en le bénissant et en l'embrassant ! Hélas ! pauvre missionnaire, seul au fond des bois, sur les bords de son beau lac, au milieu d'un peuple de la langue duquel il ne balbutie que quelques mots; loin, bien loin de sa belle France, de sa famille chérie, de Votre Grandeur qu'il aime comme son père ; sans même être associé à un de ces frères nombreux, qu'il a adoptés par sa profession religieuse ! quel beau dévouement ! quelle noble générosité ! 0 sainte Eeligion, que tu es puissante sur le cœur de l'homme, puisque tu peux rompre à la fois tant de liens formés par la nature et l'habitude (2). "
L'Evêque avait trouvé la neige incommode à son départ de Ref[01UPcà rilei'Ile-à-la-Crosse ; elle lui servit pour le retour. " La fonte avait grossi les eaux de la rivière aux Castors, qui prend une de ses sources à quelques pas de la résidence du P. Eémas et qui se décharge dans le lac de l'Ile-à-la-Crosse, en face de l'établissement des missionnaires (3). " Le prélat la descendit dans tout son cours en canot d'écorce. " Huit jours d'une heureuse et prompte navigation " le ramenèrent à sa " chère Ile-à-la-Crosse." Il y arriva " le 16 mai au matin ", " 79 jours après en être parti (4)."
Pour aborder à l'établissement des missionnaires, il dut se frayer un passage au milieu des glaces qui bordaient encore la rive. Les Pères Tissot et Végreville, le F. Dubé et une troupe
(1) Lettre à Mgr de Mazenocl, 7 juillet 1854.
(2) Lettre à Mgr de Mazenod, 4 avril 1854.
(3) Lettre à Mgr de Mazenod, 7 juillet 1854. — Lettre à sa mère, 26 mai 1854.
(4) Ibid.
de fidèles le reçurent sur le rivage et " unirent leurs voix et leurs sentiments aux siens pendant la messe d'action de grâces qu'il célébra aussitôt dans la pauvre chapelle de saint Jean-Baptiste."
Il écrit huit jours après, au vénérable fondateur des Oblats: " 0 Monseigneur, que ne m'est-il permis de vous faire part du bonheur que j'ai éprouvé et que j'éprouve chaque jour ! Nous sommes trois et n'avons pas une minute à nous. Demain, je serai seul : les Pères Tissot et Végreville vont se mettre en route chacun pour une mission qui leur prendra presque tout l'é- )té (1). "
Le P. Tissot se rendit en effet, au Portage la Loche, où les Montagnais se réunissent en grand nombre, y séjourna environ deux mois et y trouva de grandes consolations. Le P. Végreville alla " essayer ses premières armes au lac Froid, " puis se rendit au lac la Biche et passa le mois de juillet avec le P. Eémas, pour égayer sa solitude, " en lui rappelant ses souvenirs du séminaire, du noviciat, "du scolasticat et du voyage (2). "
L'Evêque ajoute, renouvelant une fois de plus encore son' ardente prière : " L'objet de mes grands regrets, c'est le petit nombre de Pères. De grâce, Monseigneur, envoyez-nous du renfort. Si vous pouviez voir les choses de vos yeux, vous ne me refuseriez certainement pas ce que je demande. Hélas ! Tant d'infidèles bien disposés qui languissent clans leur infidélité ou embrassent le protestantisme, parce qu'ils sont trop longtemps avant de voir des prêtres, qu'ils désirent ardemment (3). "
(1) Lettre à Mgr de Mazenod, 2S mai 1844. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) Vingt années de Missions , p. 72.
Le P. Rémaset le P. Végréville célébrèrent ensemble, le 25 avril 1901, à Saint-Albert, le cinquantième anniversaire de leur oblation. Le P. Rémas mourut peu do temps après. Le P. Végré ville survécut deux ans.
(3) .Lettre du 28 mai 1854.