CHAPITRE XVIII
deuxième visite épiscopale des missions du nokd. 26 mai 1856—22 août 1856.
"Dieu a placé l'évêque pour régir l'Eglise de Dieu, (1) " Pr$nnerM pour représenter Jésus-Christ docteur, pontife et roi, pour com- coa<î3uteurmuniquer en son nom la vérité et la grâce, former le corps mystique du nouvel Adam, préparer et conduire à l'Agneau l'Epouse appelée aux noces éternelles. Mais, comme "le Père se réconcilie le monde dans son Christ (2) ", ainsi le Fils de Dieu consomme les hommes dans la société des divines personnes par l'évêque. L'évêque est entouré de coopérateurs et d'aides; mais il garde l'autorité principale: comme son sacerdoce parfait est l'origine et la source de tous les autres ordres, son action doit précéder et diriger celle des prêtres et de tous les ministres.
Aussi les saints canons ont fait à l'évêque l'obligation de porter à toutes les églises et à toutes les âmes dont il a la charge, les influences supérieures de son sacerdoce principal. "J'hésitais presque, observe Mgr Taché, à faire des visites pastorales au milieu des indigènes, croyant que leurs missionnaires respectifs, qui avaient leur confiance et leur affection, y feraient plus de bien par eux-mêmes. Chacune de mes visites m'a prouvé, au contraire, et jusqu'à l'évidence, que l'Eglise est guidée par l'Esprit de Dieu, lorsqu'elle prescrit aux premiers pasteurs de voir personnellement les brebis confiées à leur sollicitude. J'ai eu le bonheur de me convaincre que la simple apparition du pontife au milieu des sauvages est une époque de renouvellement et de saint enthousiasme (3). "
(1) Act. XX, 28.
(2) II Cor., V, 19.
(3) Vingt années de Missions , p. 84.
Mais, s'il importe que l'évêque dresse de temps en temps sa chaire dans chacune des églises rattachées à l'église principale dont il porte le titre, il est nécessaire que le nom et la dignité d'évêque soient multipliés autant que l'exige l'office de ces visites pastorales.
Nous verrons Mgr Taché conduit par ces principes à solliciter du Saint-Siège la division de son immense diocèse. A l'époque où nous sommes, ils le portent à demander un coadjuteur qui, comme lui revêtu du caractère épiscopal, aille comme lui d'église en église, pour donner la parole de Dieu, administrer les sacrements, soutenir et diriger les prêtres, porter partout la pleine opération de Jésus-Christ, pour que " tous reçoivent la vie et la reçoivent plus abondamment (1) : " il veut multiplier la source pour en étendre l'action.
Plan pour l'ex- Depuis plusieurs années déjà, ses lettres laissent entrevoir son piojet. désir de partager la charge épiscopale avec un de ses frères en religion. Déjà il a fait part de ce dessein aux évêques du Canada et a sollicité leur concours : ceux-ci lui ont répondu qu'ils avaient besoin de le voir et de l'entendre pour prendre un parti. Il veut maintenant procéder à l'exécution de ce grand dessein. Il va commencer par faire une visite de toutes les églises qui lui sont confiées, de tous les missionnaires qui y président sous son autorité. Il se rendra ensuite clans le Canada pour demander au concile provincial d'émettre un vote favorable en faveur de la nomination d'un coadjuteur, et en Europe, auprès de Mgr de Mazenod, pour le prier de choisir un de ses fils qui reçoive cette dignité ; pour lui faire part de ses incertitudes, de ses peines et de ses désirs, prendre ses avis et ses directions. " Je partirai lundi prochain, écrit-il le 22 mai (2) au vénérable fondateur des Oblats, pour un bien long voyage : je veux cet été visiter toutes nos missions, voir tous nos Pères. C'est une visite pastorale d'à-peu-près mille lieues. C'est une revue de famille, dont je
(1) Joan., X, 10.
(2) Qui cette année-là (1856) était un jeudi.
désire aller en personne donner un compte rendu au père commun. Oui, je commence lundi un voyage dont Marseille est le terme. Dieu aidant et Votre Grandeur le permettant, je ne m'arrêterai qu'à vos pieds pour recevoir votre bénédiction et sur votre cœur pour y verser une mesure déjà un peu trop pleine et qui a besoin de s'épancher ( 1) . " J'irai vous dire ce que nous sommes, ce que nous faisons, et Votre Grandeur décidera ce que nous avons à faire pour devenir ce que nous devrions être. Alors nous traiterons de l'importante question du choix de mon coacljuteur (2)."
Mgr Taché partit de l'Ile-à-la-Crosse le lundi 26 mai et se visite au lac rendit d'abord au lac la Biche, où il arriva le 13 juin. Il y la Blcbe" trouva les Pères Tissot et Maisonneuve, qui y demeuraient depuis l'année précédente, le P. Rémas et son novice le P. Lacombe, qui y étaient venus tout exprès de Sainte-Anne, pour épargner le temps très limité du prélat, afin qu'il pût les voir sans être obligé de se rendre à leur poste.
" Quatre Oblats profès et un novice se trouvaient donc réunis pour passer ensemble quelques jours de consolations, de repos et de conversations qui aident toujours si puissamment au bien. Les Pères du lac la Biche avaient besoin d'un adoucissement à leurs peines, à leurs fatigues, à leurs privations (3). "
En effet, comme nous l'avons dit, l'établissement du lac la Biche avait été entrepris pour servir de centre de ravitaillement aux missions du Nord; mais il en était encore à la phase héroïque des premiers commencements et du dénuement le plus complet, qui est l'apanage ordinaire des débuts. Les Pères Tissot et Maisonneuve y avaient beaucoup souffert pendant l'été et l'automne précédents. " L'hiver n'avait point amélioré leur position. C'est pendant cet hiver qu'ils se déterminèrent à changer le site de la mission, en l'éloignant d'environ six milles du fort
(1) Ile-à-la-Crosse, 22 mai 1856 — Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) lle-à la-Crosse, 20 janvier 1856. Ibid.
(3) Vingt années de Missions , p. 80.
de la Compagnie, auprès duquel elle se trouvait d'abord. Cette détermination ajouta, du moins momentanément, aux difficultés, puisque à l'endroit choisi il n'y avait rien de fait, et qu'on abandonnait une maison déjà construite. Le 18 février, le P. Maisonneuve alla planter sa tente à l'endroit qui avait semblé le plus convenable. Une tente de toile, au milieu des neiges,, même sur un territoire britannique, ce n'est pas le fameux confort anglais. Aussi on se figure facilement tout ce que les missionnaires eurent à souffrir. Le jour même de l'arrivée de leur évêque, ils prirent possession de la cabane qu'ils avaient érigée avec tant de peine. Us ne possédaient pas même une chaise; une bûche servit de fauteuil épiscopal (1)."
" Le travail et l'inquiétude n'avaient pas seuls éprouvé les missionnaires. La faim s'était mise de la partie, dans ce sens du moins qu'une nourriture aussi désagréable que précaire était leur seule ressource. Aussi nous fûmes profondément affligé en voyant ces deux chers confrères, maigres, fatigués, abattus. Nous espérions cependant, car nous connaissions au lac la Biche des ressources qui avaient fait défaut cette année, mais qui naturellement ne devaient pas manquer toujours. Les visiteurs avaient apporté quelques provisions et autres secours; puis, tous ensemble on se souvint de la promesse du divin Maître : " Si deux ou trois " etc., etc . . . Nous étions cinq, nous devions être exaucés. Une grand'messe fut recommandée et une neuvaine prescrite en l'honneur du grand apôtre pêcheur. " Des médailles de saint Pierre furent attachées aux rets. " De suite, une pêche que l'on peut appeler miraculeuse procura une alimentation abondante et facile. Cette pêche n'a pas fait défaut depuis. Ajoutée aux autres ressources de la localité, le tout utilisé par le talent et le travail de nos Pères, et plus tard, du cher frère Bowes, a fait de. cet endroit le plus prospère de nos missions.
"La misère, la souffrance, la. privation semblent aujourd'hui impossibles à N.-D. des Victoires, poursuit l'auteur des Vingt
(1) Vingt années de Missions , p. 83.
-années de Missions; mais, que ceux qui iront là plus tard ne l'oublient pas, ils devront ce bien-être à l'énergie et au travail de ceux qui les y auront précédés.
" Il faut avoir vu, ajoute l'Evêque, les commencements d'une mission; il faut même avoir tout fait de ses mains, tout arrosé de ses sueurs, tout arraché, comme par violence, à la rigueur de nos climats, aux désavantages si multiples de ces créations au milieu du désert, pour croire et comprendre ce qu'elles coûtent (1)."
A propos des souffrances et des travaux des missionnaires au lac la Biche, Mgr Taché fait les remarques suivantes à l'adresse, de quelques écrivains superficiels : " On s'étonne que nous ne volions pas plus haut, dans les sphères intellectuelles et scientifiques ; on trouve que nous n'écrivons pas assez, que même nous ne composons pas assez en langues indigènes. Avant de jeter un blâme trop sévère sur ceux qui usent leur vie dans les plus rudes travaux, de grâce, que l'on considère ce que nous avons de suspendu aux ailes de nos intelligences, et l'on verra qu'il ne leur est pas facile de prendre l'essor. La main qui, tout le jour, a dû manier la hache, la pioche, etc., n'est pas propre à orner la pensée qu'elle décrit, du brillant entourage des formes et des tournures élégantes, sans lequel on ne peut se flatter d'être lu. Un travail de mercenaire n'ôte pas au cœur de son dévouement, de son abnégation, de ses généreuses aspirations ; mais ce travail tue l'imagination et condamne la pensée au positif, qui l'exclut nécessairement des cercles littéraires. " J'invite les successeurs de ceux de nos Pères qui ont fondé des établissements et en ont dévoré les premières difficultés, à ne pas oublier les efforts de ceux qui les ont précédés, et à se souvenir que, s'il leur est possible de donner cours aux heureuses et intelligentes dispositions que la Providence a mises en eux, ils doivent cette facilité au travail colossal que se sont imposé leurs prédécesseurs. La pensée que j'exprime ici, me vient avec le souvenir d'une réflexion qui m'a été faite par l'auteur d'un voyage pittoresque. Ce
(1) Vingt années de Missions-
, pp. 80-81.
digne homme, que j'ai rencontré en France, se posait comme voulant travailler à l'émancipation scientifique des missionnaires catholiques de l'Amérique septentrionale. " C'est désolant, me disait-il avec une admirable naïveté, vos missionnaires n'écrivent point. J'ignore ce qu'ils font; mais il est certain qu'ils omettent une partie de leurs devoirs : l'étude des hommes et des choses. " Vint ensuite le développement de ces sublimes idées. J'admirai d'abord ses magnifiques théories; mais je les trouvai bien ridicules, quand j'en vis l'application dans son ouvrage, et je me dis : " Voilà ce que c'est que d'être missionaire auprès de son bureau, par les efforts d'une imagination exaltée. Je comparai ces scientifiques pages et le travail que naturellement elles avaient coûté avec la position de nos chers Pères, et en définitive, je demandais à Dieu de ne point envoyer de pareils génies dans nos missions (1). "
Je dois à ceux qui me sont confiés, ajoute l'Evêque missionr naire, la justice de dire que, s'ils n'ont point décrit la scène, ils ont du moins été les acteurs intelligents et dévoués du grand drame de la régénération des peuples qui leur sont confiés, et de la fondation des établissements nécessaires à cette régénération. S'ils ne sont pas écrivains, ce n'est pas le talent qui fait défaut, c'est le temps qui manque. Ce sont ces occupations si multiples, si accablantes qui absorbent notre vie et nous permettent à peine de répondre aux nécessités les plus impérieuses, aux devoirs les plus urgents. Les ressources si limitées de nos missions, les circonstances si exceptionnellement défavorables dans lesquelles nous vivons, la nécessité même de dompter les éléments, de demander la subsistance matérielle à la rigueur du climat, aux aridités du désert, voilà quelques-unes des raisons de notre silence ; voilà si l'on veut, des pages que nous préparons aux plumes qui nous succéderont. C'est certainement déjà un grand talent et un grand mérite, au milieu de tant de difficultés, de trouver le temps et les moyens d'instruire nos ouailles, d'appren-
(1) Lui-même cependant portait le titre de "missionnaire apostolique." (Note de Mgr Grandin.)
dre leur langue, d'exercer notre ministère avec le zèle que Dieu a le droit de demander à ses apôtres ( 1 ) . "
Oui, les douze premiers apôtres ont fait quelque chose de meilleur que d'écrire beaucoup de livres, ils ont converti le monde: de même les Oblats de Marie Immaculée, envoyés dans le Nord- Ouest de l'Amérique, et tout spécialement le plus illustre d'entre eux, ont une gloire meilleure que celle des compositions littéraires, c'est celle des œuvres : ils ont créé des centres catholiques et français, qui aimeront la France et parleront sa langue de siècle en siècle et surtout enverront au ciel une multitude d'élus jusqu'à la fin du monde.
Nous venons de faire une digression à l'occasion des privations et des souffrances où Mgr Taché trouva les missionnaires du lac la Biche. Le P. Eémas retourna au lac Sainte- Anne avec son novice, le vaillant P. Lacombe, qui devait y achever son noviciat et y faire sa profession au cours de l'année.
Le P. Tissot et le P. Maisonneuve se livrèrent à tous les travaux de ferme avec le courage qui les distinguait. Ils défrichèrent de vastes étendues de terrain, élevèrent d'autres constructions. Le P. Maisonneuve ouvrit un chemin du lac La Biche au fort Pitt. D'année en année, l'établissement prit plus d'importance. Un inventaire fait le 18 novembre 1864, énumère 18 chevaux, juments ou poulains, 11 bœufs de travail, 6 autres non domptés, 12 autres bêtes à cornes, dont 7 vaches à lait, 12 chiens, 10 charrettes, 1 moulin à eau, 1 moulin à bras, 2 scies de long, une scie ronde, 22 arpents de terre clôturée, 1.000 livres de pémikan, 1500 livres de graisse, 400 livres de viande sèche, 200 minots de pommes de terre, 130 minots de blé, 20 minots d'orge, 4 minots de pois, etc (2).
Eevenons à l'année 1856.
Mgr Taché partit du lac la Biche le 24 juin et s'achemina vers Athabaska par une route nouvelle.
(1) Vingt années de Missions , pp. 82-83.
(2) Archives de l'évêché de Saint-Boniface.
Visite à Athabaska.
a) Voyage.
b) Arrivée de l'Evêque.
c) La grande mission d'Athabaska.
" L'établissement de Notre-Dame des Victoires avait été projeté afin de pouvoir, plus tard et au besoin, servir d'entrepôt pour les missions du Nord. Afin d'atteindre ce but, il fallait s'assurer de la possibilité de naviguer dans la partie .du grand fleuve Athabaska-MacKenzie, connue sous le nom de Eivière à la Biche, et située entre les embouchures de la petite rivière qui décharge le lac la Biche et la rivière Athabaska. Cette partie du fleuve géant était décrite comme pleine de dangers et d'une navigation presque impossible (1). " Deux canots de la Compagnie de la Baie d'Hudson y avaient fait naufrage, tous ceux qui s'y trouvaient avaient péri. Depuis lors, la Compagnie avait abandonné cette route et en avait pris une autre beaucoup plus longue et plus dispendieuse. Mgr Taché voulait voir par luimême si la peur n'avait pas grossi les difficultés. " Il eut le plaisir de constater qu'il y avait beaucoup d'exagération dans tous ces récits effrayants, et que cette rivière ressemble à tant d'autres sur lesquelles on navigue tous les jours (2). Après sept jours et deux nuits d'une marche heureuse, il arrivait à deux heures du matin pour donner le Benedicamus Domino aux missionnaires d' Athabaska. C'était le 2 juillet, joli jour pour une visite ! Les Pères G-rollier et Grandin, et le Frère Alexis, réveillés en sursaut par la voix de leur Evêque, versèrent des larmes de joie, en voyant leur supérieur plus tôt qu'ils ne l'attendaient et échappé heureusement aux dangers prétendus, mais supposés réels de cette navigation (3). Tous les sauvages de la Nativité et même une partie de ceux de Notre-Dame des Sept- Douleurs s'étaient réunis dans les environs de la mission pour voir et entendre " le grand homme de la prière. "
(1) Vingt années de Missions , p. 83.
(2) Monseigneur a donné beaucoup de détails sur son voyage, et notamment sur les rapides de la rivière, dans une lettre écrite aux Pères Tissot et Maisonneuve qu'il venait de quitter. Rivière Athabaska, 18 juillet 1856. — Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.
(3) Vingt années de Missions , p. 83.
Le P. Grandin avait préparé les sauvages à la visite de FEvêque par une longue mission de plus cFun mois. Il avait fait faire une grande croix destinée à être dressée sur un rocher, à côté de la mission, en souvenir de la première visite d'un Evêque dans le bassin d'Athabaska-MacKenzie. "Je n'avais pas oublié le trône, dit-il : le drap rouge, le coton blanc et quelques bouts de ruban m'avaient fourni les moyens de faire un trône qui, s'il n'était pas admirable, n'en fut pas moins admiré ( 1 ) . "
Le P. Grandin, après avoir été réveillé par son Evêque à 2 heures du matin, et avoir reçu sa bénédiction, alla sonner la cloche ; le soleil était déjà au-dessus de l'horizon : " malgré l'heure matinale, les sauvages arrivèrent aussitôt de toutes parts " et témoignèrent un incroyable empressement pour saluer et entendre " celui qu'ils avaient eu pour premier missionnaire et qui revenait à eux comme premier pasteur. "
La mission recommença le jour même. " Monseigneur faisait toutes les instructions ; le P. Grollier et le P. Grandin se partageaient le chant et faisaient des catéchismes privés pour les sauvages qui allaient être reçus en grand nombre et à la confirmation et à la première communion (2). "
Aucun sauvage n'avait encore reçu la confirmation ; bien d) Les lres plus, ce qui étonnera peut-être, il y avait "tout au plus trois àTthabïska. vieillards sauvages qui avaient été admis à communier (3). " Les missionnaires n'avaient point osé jusqu'alors accorder la sainte communion aux néophytes à cause des habitudes du divorce et de la polygamie, si profondément enracinées parmi les tribus sauvages de l'Amérique du Nord. Or, pendant que Mgr Taché était en France lors de son sacre, Mgr de Mazenod lui posa un jour cette question : " Avez- vous bien des communiants " parmi vos chrétiens ? — Monseigneur, répondit le jeune Evêque, " nous n'avons encore osé admettre que quelques vieillards. — Que "me dites-vous? reprit avec étonuement le vénérable fondateur
(1) Mgr Grandin, Quelques notes sur Mgr A. Taché, 0. M. I.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
" des Oblats. Vous n'avez osé admettre que quelques vieillards " et vous supposez pouvoir christianiser ce peuple ? N'y comptez " pas sans la sainte Eucharistie. " Ce jugement, tombé de si haut, fut pour PEvêque missionnaire comme un oracle du ciel : il promit de recevoir plus facilement les néophytes à la participation de la chair et du sang du Sauveur (1). "
C'est en conséquence de ce conseil et de cette résolution qu'il avait écrit aux missionnaires d'Athabaska, de préparer les meilleurs néophytes, mais en grand nombre, à la sainte communion aussi bien qu'à la confirmation. De là, la mission et les catéchismes commencés longtemps à Pavanée par le P. Grandin.
Celui-ci avait trouvé tous les sauvages remplis d'une grande estime pour l'adorable sacrement. Voici une anecdote qu'il cite à l'appui de cette assertion.
" Les missionnaires avaient appelé, dit-il, le sacrement de confirmation " la bonne médecine de Dieu, qui rend le cœur fort " ; les néophytes avaient, d'eux-mêmes, étendu cette définition au sacrement de l'Eucharistie. Après le premier catéchisme que je fis à Athabaska pour préparer les sauvages à la sainte communion, avant l'arrivée de Mgr Taché, une pauvre femme resta assise sur les marches de l'église pendant que je disais mon bréviaire, pleurant tout le temps. Quand je passai auprès d'elle en sortant: " Qu'as-tu donc à pleurer, ma grand'mère? lui dis- je. — " Je pleure parce que je te trouve ici. Ce n'est pas toi que '■' j'aurais voulu voir, car tu ne peux rien me dire ; c'est notre Père qui aurait pu rendre mon cœur fort. — Mais, lui dis-je, u je te comprends très bien. Dis-moi donc quelles sont tes " peines. 99 Elle se leva et m'indiqua du doigt une île sur le lac. " Tu vois là-bas cette île, me dit-elle. Je t'amenais mon fils " mourant, pour que tu pusses prier sur lui avant sa mort. " J'avais laissé en automne mon canot sur l'île et je me disais : " Nous allons camper là et à la première ouverture de la glace " nous nous rendrons en canot à la mission. Mais la glace a ré- " sisté longtemps et pendant ce temps mon fils est mort. J'aurais
(1) Mgr Grandin, Quelques noies sur Mgr A. Taché.
iC voulu au moins t'amener son corps pour que tu pusses prier "sur lui. N'ai-je pas raison de pleurer? ajouta-t-elle en pous- " sant un gros soupir. — Ton fils, lui dis-je, était-il baptisé ? Se " souvenait-il du bon Dieu ? — Oui, reprit-elle, et il aimait sa " mère. " Je me permets d'attirer l'attention sur ce dernier mot, remarque le narrateur. Pour me prouver que son fils était bon chrétien, elle me dit qu'il aimait sa mère. C'est qu'en effet tout sauvage infidèle se regarde comme obligé de mépriser la femme. " Console-toi clone, lui dis-je: ton fils vit encore; sans " doute, son corps pourrira là-bas sur l'île, mais son âme t'at- " tend clans la demeure du bon Dieu. — Ta parole, reprit-elle, " rend mon cœur fort. — Eh bien, lui dis-je, pour te le rendre " encore plus fort, je te préparerai tous les jours pour faire ta " première communion lors du passage du grand prêtre, Mgr " Taché. " Comme elle me regardait toute ébahie : " Me com- <c prends-tu? lui dis-je. — Non, reprit-elle. — Je te dis que je vais " t'instruire sur la Sainte Eucharistie, pour que tu puisses com- " munier lors de la visite de Mgr Taché. " Toujours la même réponse : " Je ne comprends pas. " Déconcerté, j'appelle une femme métisse parlant français et montagnais : " Venez donc " à mon secours pour cette femme, lui dis-je. Elle me com- " prend pour tout, excepté pour une chose : Je lui dis que je la " préparerai pour sa première communion et elle me dit toujours " qu'elle ne me comprend pas. " Quand mon interprète se fut expliquée, elle reprit : " Ha ! Oui je comprenais ; mais je suppo- " sais que le Père se trompait, me disant ce qu'il ne voulait pas " dire. Qui aurait pu supposer, en effet, qu'une pauvre vieille " sauvagesse pût être admise à la sainte communion ? "
On comprend que des cœurs si bien disposés furent vite préparés à la sainte communion. Comme les sauvages d'Athabaska s'étaient portés autrefois avec ferveur vers l'instruction religieuse et le baptême, ainsi firent-ils alors pour l'adorable sacrement de l'Eucharistie. " Peut-être plus de cent sauvages adultes, raconte le témoin que nous venons de citer, furent admis à la première communion et à la confirmation, et l'on peut dire
que c'est à partir de là que la fission a commencé à bien faire et les sauvages à se christianiser (1). " " Nous y sommes allés pourtant, poursuit l'historien, avec une certaine mesure, n'admettant d'abord que les personnes mariées, parce que le mariage chrétien était assez mal compris et que nous redoutions cette transition pour nos jeunes chrétiens. Après quelques années, nous avons pu avoir chez nos sauvages les premières communions d'enfants, surtout quand nous avons eu le secours des religieuses, et avec autant de solennité et de consolation qu'en France.
" Pendant la visite de Mgr Taché, bon nombre de cathéchumènes furent aussi admis au baptême, et ceux-là furent presque tous reçus à la sainte communion l'automne suivant (2). "
" Cette mission, conclut le même auteur, eut une solennité extraordinaire et remplit les sauvages d'enthousiasme et de bonheur (3)."
e) Erection de La mission fut terminée par la bénédiction et l'érection de la grande croix préparée à l'avance. Mgr Taché la bénit au milieu de tous les sauvages profondément recueillis ; puis elle fut portée solennellement par les meilleurs d'entre eux jusqu'au haut du rocher. " Là elle fut élevée et vénérée ensuite par l'Evêque et ses frères et tous les chrétiens présents. Au pied de la croix, Monseigneur fit ses adieux et donna ses derniers avis à ses chers sauvages (4). "
D Rédaction Le Père Faraud arriva du Grand Lac des Esclaves le jour même
définitive des '\
Bvresde ^e ^a Fixation de la croix et de la clôture de la mission (5).
fagnaism°n" " nouveHes de ses succès " auprès des sauvages de cette région " vinrent compléter la joie des missionnaires d'Athabaska et de leur Visiteur. Ils passèrent encore ensemble une de ces semaines comme on en goûte peu dans la vie. Les jours étaient
(1) Mgr Grandin, Quelques notes sur Mgr A. Taché, 0. M. I.
(2) Ibid.
(5) Ibid.
remplis par l'instruction des sauvages et les nuits se passaient à préparer à l'impression les quelques livres déjà faits en leur langue (1). "
Ce dernier travail était considérable; car il fallait retoucher profondément les premières ébauches. " On comprend que dans le principe les missionnaires, ne sachant que fort imparfaitement la langue, n'aient pu traduire correctement certaines idées théologiques ou liturgiques. Ainsi nous avions dans un de nos cantiques,— nos cantiques n'étaient autre chose qu'un catéchisme chanté, — nous avions, dis- je, l'impanation de Luther, ce que nous avons découvert quand nous avons mieux compris la langue. Donc, pendant les derniers jours, mais plus spécialement pendant les nuits, l'Evêque et ses trois missionnaires, aidés de quelques sauvages regardés comme les plus intelligents, corrigèrent prières, catéchisme et cantiques (2). "
En même temps, l'Evêque donna à chaque religieux son obé- g> Départ <tadience: le P. Faraud demeurerait à la Nativité; le P. G-randin tbabaskairait à N".-D. des Sept-Douleurs au Fond du lac; le P. Grollier se rendrait à l'Ile-à-la-Crosse pour le ministère des Montagnais, pendant que le P. Végreville aurait celui des Cris. Le P. Faraud avait construit une maison-chapelle au Grand Lac des Esclaves et avait promis aux sauvages qu'un Père irait y habiter pendant l'été de 1857 : Mgr Taché prit note de cette promesse, afin de se mettre en état de l'exécuter.
Enfin l'heure de la séparation sonna: elle fut aussi pénible au cœur de l'Evêque qu'à celui de ses frères en religion. On en retrouve comme un souvenir douloureux dans les Vingt années de missions. " Le pauvre missionnaire, s'écrie l'historien, a bien souvent l'occasion de reconnaître combien les joies d'ici-bas sont éphémères. On ne se réunit que pour se séparer; on ne s'assemble que pour se rendre plus sensible le déchirement du départ; on ne se voit que pour sentir plus vivement les rigueurs de la solitude. 0 vous, mes Frères, qui vivez toujours en com-
(1) Vingt années de Missions , p. F4.
(2) Mgr Grandin, Notes
munauté, ayez pitié de ceux qui ne goûtent cette jouissance que pour en sentir davantage la privation. Priez pour vos frères isolés (1)."
Après ces touchants adieux, Mgr Taché partit d'Athabaska avec le P. Grollier qu'il emmenait à l'Ile-à-la-Crosse. Il emmenait aussi un jeune Montagnais de 13 ou 14 ans, fort intelligent, auquel il désirait faire faire des études dans la province de Québec. Cet enfant avait servi de maître au P. Grandin pour la langue montagnaise et celui-ci en retour lui avait appris à lire et à écrire en français, " au point, raconte celui-ci, d'émerveiller l'Evêque et les Pères, surtout le P. Grollier qui, l'automne précédent, avait ri aux éclats, lorsque j'avais parlé de former plus tard un clergé indigène (2). " Disons dès maintenant que Mgr de Saint-Boniface confia cet enfant a sa mère. Celle-ci l'adopta comme son fils, l'envoya à l'école des Frères de Boucherville, où il fit. de rapides progrès. Mais bientôt il tomba malade et mourut entre les bras de Madame Taché, sa mère adoptive, qui le soigna et le pleura comme un fils. " Cet enfant qui avait résisté à toutes les misères et qui avait eu tant à souffrir, qu'on lui avait donné le nom même de la Misère, changea son nom en celui du curé de Boucherville et s'appela François Pépin. Nous avons remarqué, ajoute le futur coadjuteur de Mgr Taché, que les enfants montagnais sont très susceptibles d'instruction; mais il ne faut pas les retirer tout à fait de la vie sauvage. Ils meurent même dans nos établissements, si nous ne leur accordons le grand air, certains travaux extérieurs et la nourriture des sauvages (3). " Retours riie- Mgr Taché revint avec le plus de diligence possible à l'Ile-à-
BoSfafe la-Crosse (4). Il ne séjourna en ce lieu que quelques jours, et continuant sa marche, arriva à Saint-Boniface le 22 août.
(1) Vingt années de Missions , pp. 81-85.
(2) Mgr Grandin, Quelques notes
(3) Ibid.
(4) Mgr Taché, dans la visite qu'il achève en ce moment, nota les baptêmes enregistrés dans chaque mission : Lac Sainte-Anne, 3,052 ; Ile-à-la-Crosse, 617 ; lac Caribou, 181 ; Athabaska, 704; Grand Lac des Esclave.", 309; lac la Biche, 84 ; N.-D. des Victoires, 180. — Total, 5,137.
M. Lafièche en était parti au commencement de juin, pour Dét^ldtedéfini" retourner définitivement au Canada, " allant demander à sa M- Laflècheterre natale une santé épuisée par douze années d'un généreux dévouement, " laissant des regrets, unanimes à la Eivière-Eouge
Cette perte avait été compensée par la venue du P. Lestanc, Arrivée du arrivé le 19 octobre précédent, que Ton appelait dès lors à Saint- Boniface " le second volume du P. Grandin, (1) " " l'un de ceux que la Providence a envoyés dans ce pays pour y faire le plus de bien et y donner les plus beaux exemples de vertu (2). "
(1) Lettre de Mgr Taché à Mgr de Mazenod, 22 mai 1856. — Archives de la Maison générale des Oblats.
(2) . Vingt années de MisswJis , p. 76.