‹ Vie de Mgr. Taché, archevêque de St.-Boniface (volume 4)Chapitre 9 sur 66 · CHEF CRI · texte numérisé non relu

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n'y a pas de pays où la population soit plus clairsemée : on serait tenté de croire, en parcourant ces contrées pour la première fois, que l'homme n'y a pas encore fixé son séjour, tant on y trouve peu de traces de son passage. Ils n'ont point, comme les précédents, d'innombrables troupeaux de bisons pour leur donner à manger quand ils ont faim, et les couvrir quand ils ont froid. Quelques rares et prudents orignaux leur offrent une proie qu'il est difficile d'atteindre. Des bandes nomades de caribous tombent quelquefois dans leurs lacets, mais il leur faut du temps et de la patience pour y réussir. La pêche aussi dans certaines rivières vient leur offrir une ressource contre le jeûne. En sorte que ces nations sont obligées de mener unevie beaucoup plus active que les autres sous peine de disparaître bientôt. Il est rare de trouver plus de deux ou trois familles ensemble, et ces familles sont toujours parentes entre elles. C'est à cette vie active et retirée qu'il faut attribuer la différence de mœurs qu'on remarque entre les sauvages des bois et ceux des prairies. Ils sont à peu près en paix avec tout le monde, ont le vol et le meurtre en horreur, autant pour le moins que les blancs. Quoique la polygamie soit en usage parmi eux, ils sont cependant bien loin d'être aussi dissolus que les autres, et on ne rencontre pas de ces crimes contre nature si fréquents chez ceux des prairies (1). "

Chez les sauvages du Nord-Ouest, avant leur conjversion au christianisme, la femme était traitée très durement. " Toutes les tribus que j'ai vues à l'état d'infidélité, atteste celui dont nous écrivons la vie, m'ont forcé à considérer la femme sauvage comme l'être le plus malheureux que l'on puisse imaginer. Cette infortunée est non seulement le px>rte-faix de la famille, elle en est littéralement la bête de somme. Toutes les corvées sont pour elle, et presque invariablement les plus petits adoucissements lui sont refusés. Sa position est rendue plus pénible encore par les mauvais traitements, le mépris le plus profond et

(1) M. Laflèche, Etat général des Missions . . . , ibid.

l'état Rabaissement dans lequel elle est tenue . . . Chez les Pieds- Noirs un grand nombre de femmes portent les marques très visibles des excès de la colère de leurs maîtres impitoyables. C'est le nez de la femme qui est le point de mire: bien des figures sont privées de cet important organe : un coup de couteau ou de dent a suffi à l'opération ... " Que de fois mon cœur a été navré d'amertume en voyant la misère profonde dont j'étais témoin ! Comme j'ai béni et remercié le bon Dieu qui, entre autres bienfaits, a donné à nos mères la position qu'elles occupent au milieu des nations chrétiennes ! Comme ils étaient ignorants et insensés ceux qui, pour blasphémer contre la religion régénératrice, rêvaient l'existence dans les forêts d'Amérique d'un peuple primitif, jouissant d'un bonheur imaginaire (1)."

" Si donc, écrira le missionnaire à sa mère dans les premières années de son séjour parmi les sauvages (2), votre cœur de mère vous fait supporter avec peine l'absence de votre fils, j'espère que votre cœur de femme se consolera de ce qu'il ne s'est éloigné de vous que pour adoucir la misère de ses semblables et entre autre la misère des personnes de votre sexe. "

Les sauvages du département du nord, avant même l'arrivée des missionnaires parmi eux, avaient tous quelques notions religieuses, voire même quelques traditions bibliques, faciles à distinguer au milieu du grossier encadrement de folies et de superstitions qui les enveloppe. Tous les sauvages reconnaissent un être supérieur aux autres, auquel ils donnent différents noms. Le culte de cet être est souvent nul et toujours bien mal défini; quelques-uns rendent le culte le plus éclatant au soleil; la plupart, tout en reconnaissant l'esprit bon, servent et honorent de préférence l'esprit méchant, parce qu'ils le redoutent ou pour l'apaiser. Presque tous ont un polythéisme grossier, adressent leurs supplications à tous les êtres de la nature, à tous ceux surtout qui revêtent une forme singulière ou extraordi-

(1) Esquisse sur les Mimions du Nord-Ouest, p. 244.

(2) Lac Caribou, 10 avril 1848.

naire. D'infâmes et absurdes superstitions captivent ces pauvres peuples (1).

Il y a parmi eux une classe d'hommes qui se livrent, par profession, à une multitude de pratiques puériles, extravagantes, •superstitieuses : ce sont les jongleurs ou sorciers. Ces sorciers sont les médecins des sauvages; ils traitent les maladies par ces pratiques beaucoup plus que par les remèdes naturels. " D'ordinaire, ces sorciers ou hommes de médecine sont, de beaucoup, les plus mauvais de la nation; et l'esprit méchant, si Dieu le lui permet, trouverait son compte à les assister. . . Souvent j'ai demandé à voir ces tours de force des sorciers, et les acteurs s'y sont refusés, assurant eux-mêmes, qu'ils n'avaient plus aucune puissance en présence de l'homme de la prière, ou même auprès d'un objet pieux, comme le livre des Saintes Ecritures, une croix, une chapelet, etc. . . (2). "

" De qui descendent les sauvages ? Ce sont des hommes, donc ils descendent d'Adam. J'ajouterai: Noé fut leur aïeul, -Sem leur père, car la race rouge ou américaine se rattache à la race mongole, dont elle diffère moins que les races issues des trois fils de Noé, ne diffèrent entre elles. La question de peupler l'Amérique par des émigrations de l'Asie, ou même du nord de l'Europe, n'est plus un problème. Tout le monde sait combien la chose est facile, même en supposant qu'à l'époque de ces pérégrinations les voyageurs n'auraient pas eu d'autres facilités que celles qu'ils possèdent aujourd'hui. Cette dernière supposition n'est point probable ; pour ma part, je suis convaincu que les sauvages ont été plus civilisés qu'ils ne le sont maintenant, qu'ils se sont abaissés par l'oubli des traditions qui les reliaient à Dieu, tout comme ils se relèveront en acceptant l'enseignement qui les rapproche de leur auteur et de leur fin (3). "

(1) Esquisse , pp. 251-252.

<2) Ibid., p. 252.

(S) Esquisse , p. 252-253.

III. — Uévangélisation des Pays d'en haut par Mgr Provencher et ses premiers compagnons.

Mgr Nous avons dit que lord Selkirk entreprit d'établir, au con-

Provencher. 1 x 7

fluent de l'Assiniboine avec la rivière Bouge, dans une terre de 120 milles de diamètre, une colonie qui fût comme " une oasis de civilisation au milieu des prairies et des forêts où erraient les tribus sauvages. "

" Pour civiliser, pour coloniser, il faut le sentiment chrétien. " Lord Selkirk, quoique protestant, admirait la puissance de l'Eglise catholique à fonder des œuvres durables et à aider tous les vrais progrès. Il s'adressa donc à Pévêque de Québec et lui demanda deux prêtres.

" La demande du noble lord fut accueillie favorablement. Le 19 mai 1818, MM. Joseph-Norbert Provencher et Sévère Dumoulin, ainsi qu'un jeune séminariste, s'embarquèrent à Montréal sur un canot d'écorce pour aller porter dans le Nord-Ouest la bonne nouvelle du salut et dire à ces peuplades nomades qu'en cherchant le royaume de Dieu et sa justice, elles recevraient tout le reste par surcroît. Après cinq semaines d'une navigation pénible et dangereuse, les envoyés évangéliques atteignaient la limite orientale de l'immense district où ils allaient exercer leur zèle ; trois semaines après, ils remontaient la rivière Bouge qui donnait son nom à ce district, et puis le 16 juillet ils débarquaient sur la rive gauche de cette rivière au Fort Douglas, en face de Saint-Boniface qu'ils venaient fonder. Chemin faisant, ils avaient vu trois stations dans leur district; le Fort Douglas était la quatrième. Ils étaient les premiers prêtres qui venaient s'établir à l'ouest du lac Supérieur. " Les vertueux prêtres se mirent à l'œuvre avec un courage et un zèle dignes de l'héroïsme qu'ils avaient manifesté en acceptant la mission exceptionnellement difficile de porter l'Evangile dans ces immenses contrées ( 1 ) . " Ils commencèrent selon les ins-

(1) Rapport de Mgr Taché à MM. les Directeurs de la Propagation de la Foi, 16 juillet 1888. — L'Eglise d'Angleterre a envoyé ses premiers

tructions de Mgr Plessis, leur évêque, à bâtir une église, une maison pour loger les missionnaires et une école.

En 1822, Mgr Plessis partagea son immense diocèse en plusieurs districts, dont l'un des plus étendus fut le district de la Rivière-Rouge, tel que nous l'avons décrit précédemment. M. Provencher, mandé à Québec, fut sacré évêque de Juliopolis, in partibus infidelium, dans l'ancienne église paroissiale des Trois- Rivières, et reçut la charge de ce district comme auxiliaire de V évêque de Québec.

Nous n'avons pas à raconter ici le détail des œuvres du héros ; sa vie a été écrite avec talent et est entre les mains de tous au Canada. Dès le premier hiver, il fit un voyage de près de 400 milles pour aller à Qu'Appelle faire quelques baptêmes et quelques mariages. Il alla dix fois à Québec, pour solliciter du secours en hommes et en argent, faisant en canot un total de 18000 milles ou environ 29.000 kil. ; il traversa deux fois la mer à la même fin ; durant plusieurs années il ne mangea pas de pain, se contentant tantôt d'un peu de poisson, tantôt d'un peu de viande séchée au soleil. Comme saint Paul, " il éprouva la faim, la soif, la nudité, le froid, " humble, patient, débonnaire, poursuivant dans ces pays " d'un immense avenir " l'œuvre de Dieu avec une indomptable persévérance.

" Le 16 avril 1844, le Saint-Siège détacha du diocèse de Québec le district de la Rivière-Rouge pour l'ériger en vicariat apostolique, qu'il confia tout naturellement à Mgr Provencher, lui conservant son titre d'évêque de Juliopolis, mais lui confiant une juridiction indépendante de celle de l'évêque de Québec. C'est à Québec même que le nouveau vicaire apostolique apprit les changements qui avaient lieu. Il en était à son cinquième voyage à Québec et à son deuxième en Europe. Le vicaire apos-

ministres en 1820. En 1844, l'évêque anglican de Québec visita la colonie <!' Assiniboia et demanda la création d'un siège anglican pour la Rivière-Rouge. Ce siège fut établi en 1849 par lettres patentes royales, qui conférèrent au titulaire le titre de Lord Bithop of Rupert's land. L'évêque anglican continue d'exercer sa juridiction sur toute l'ancienne terre de Rupert.

Les ministres méthodistes wesleyens arrivèrent en 1840, et les ministres presbytériens en ] 857.

tolique du Xord-Ouest reprit son canot d'écorce et se remit en route pour Saint-Boniface (1)," emmenant avec lui deux jeunes prêtres du diocèse de Québec,. MM. Lafièche et Bourassa. Il emmenait aussi avec lui quatre sœurs de la Charité, dites Soeurs Grises, professes de l'Hôpital général de Montréal, les sœurs Marie-Louise Valade, supérieure, Marie-Eulalie Lagrave, Gertrude Coutlée, Edwidge Lafrance : c'étaient les premières religieuses qui se rendaient au delà du lac Supérieur. Le nouveau vicaire apostolique arriva à Saint-Boniface le 21 juin 1844.

Depuis 1818 jusqu'à cette date, dix missionnaires seulement étaient venus aider Mgr Provencher dans son immence district, envoyés par l'évêque de Québec et rappelés par ses ordres. u Six d'entre eux, MM. Dumoulin, Destroismaisons, Harper, Boucher, Poiré et Deniers avaient déjà laissé le district lorsqu'il fut érigé en vicariat apostolique. Il n'en restait plus que quatre, MM. Belcourt, Thibault, Mayrand et Darveau (2). " Mgr Provencher venait d'en amener deux autres MM. Lafièche et Bourassa; mais cette même année-là, M. Darveau se noyait ou était tué, et l'année suivante, M. Mayrand retournait à Québec (3). Mgr Provencher avait débuté avec un seul compagnon; le nombre en fut porté à deux et trois jusqu'à ce qu'en 1841 il atteignit le chiffre de quatre (4). "

" On est étonné quand on se rend compte de l'immensité du travail que se sont imposé ces prêtres dont on ne saurait assez louer le zèle, et qui ont porté la nouvelle du salut jusqu'à des dis-

• (1) Rapport de 1S88.

(2) Ibid.

(3) Sévère Dumoulin,

arrivé en 1818, parti en 1823.

Th. Destroismaisons.

Jean Harper,

F. Boucher, Th. -Ed. Poiré,

M. Deniers (évêché de Vancouver),

G. -F. Belcourt, J. -B. Thibault, Jos.-C. Mayrand, Jos.-E. Darveau, J. Lafièche,

" en 1841, noyé ou tué en 1844.

en 1820, " en 1827.

en 1822, en 1832.

en 1827, " en 1833.

en 1832, " en 1839.

en 1837 > " en 1838.

en 1831, " en 1859.

en 1833, " en 1872.

en 1838, " en 1845.

en 1844, parti en 1856.

en 1844, " en 1856.

Jos. Bourrassa, (4) Ibid.

1er Vol. — p. 50.

Mgr Joseph-Norbert Provencher, Premier évèque de Saint-Boniface (1T87-1853).

tances étonnantes, franchissant tout l'espace qui se trouve entre la rivière Assiniboine et le Missouri, descendant tous les cours d'eau qui mènent des Etats-Unis à la Baie d'Hudson, s'élençant à travers les interminables plaines de l'Ouest jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses, se multipliant de mille manières, à l'exemple de leur chef, pour atteindre les chrétiens disséminés dans ces déserts sans fin et tenter la conversion des tribus infidèles qui erraient en tous sens, à la suite des troupeaux d'animaux sauvages qu'elles poursuivaient (1). "

Mais l'héroïsme ne pouvait suppléer au nombre. En 1844, il y avait une seule station où il y eût des missionnaires résidants; c'était Saint-Boniface. Mgr Provencher y faisait sa résidence habituelle; les autres missionnaires venaient souvent s'y reposer près de leur évêque. Saint-Boniface avait en 1844 "une jolie église en pierre, de 100 pieds sur 44, avec deux tours surmontées de deux clochers (S)-" Mgr Provencher venait d'amener les Sœurs Grises pour en faire les institutrices et les hospitalières de la Eivière-Eouge ; il allait leur bâtir, dans quatre ans, au delà de sa cathédrale, un couvent en bois de 100 pieds sur 40; en attendant, elles logeaient dans une partie de l'évêché.

Une autre station avait une église de 83 pieds sur 33 et un petit presbytère et avait possédé par intervalles un missionnaire résidant: c'était la Prairie du Cheval- Blanc ou Saint-François- Xavier, sur la rivière Assiniboine, à 6 lieues à l'ouest de Saint- / Boniface, dont la fondation remontait à 1824 (3). M. Belcourt avait aussi construit une petite maison à la Baie Saint-Paul, au delà de Saint-François-Xavier.

(1) Rapport de 1888.

(2) M. Laflèche, État général des Missions de la R. -R. , 9 avril 1855.

(3) M. Dumoulin établit sa résidence à Pimbina, comme Mgr Provenceer à Saint-Boniface : Pimbina alors faisait partie de la colonie de la Rivière- Rouge. Mais " le tracé des lignes internationales ayant démontré que Pimbina se trouvait dans les Etats-Unis, le groupe de population qui s'y était fixé voulut rester dans les domaines de l'Angleterre ; c'est pourquoi il abandonna Pimbina et alla se fixer à 19 milles à l'ouest de Saint-Boniface. " Telle est l'origine de la paroisse de Saint-François-Xavier. — Rapport de Mgr Taché en 1888.

C'était tout: toutes les autres chapelles de la colonie, même celle de Saint-Norbert, ont été bâties après la mort de Mgr Provencher.

Mgr Provencher et ses missionnaires avaient converti tous les métis français. En l'absence de tout prêtre catholique pendant un long espace de temps, la plupart d'entre eux étaient tombés ■dans une complète infidélité et n'étaient pas baptisés; mais ils avaient entendu dire à leurs pères qu'un jour " les hommes de la prière " viendraient dans le pays, et qu'il y aurait deux signes pour les reconnaître : ils porteraient " une robe noire 99 et ils n'auraient pas de femmes. Quand les prêtres catholiques arrivèrent, les métis reconnurent les envoyés que leurs pères leur avaient annoncés, et allèrent à eux.

Les missionnaires travaillèrent à convertir les Sauteux qui vivaient dans la colonie même d'Assiniboïa et tout alentour, jusqu'à plusieurs centaines de milles. M. Belcourt entreprit même de leur apprendre l'agriculture et commença le célèbre établissement de Vabassimong, sur la rivière Winnipeg, conçu sur le plan des Réductions de l'Amérique méridionale. Mais xs cette nation se montra très rebelle à la grâce : la lumière si douce de l'Evangile parut trop vive à des yeux habitués à s'arrêter sur les obscurités de la matière et des sens (1)." Nous allons voir Mgr Provencher ordonner à ses missionnaires de secouer la poussière de leurs pieds contre ces sauvages endurcis. \ La plupart des autres sauvages n'avaient point vu les missionnaires arriver jusqu'à eux ni surtout s'établir au milieu d'eux; mais cependant le son de leur voix était parvenu à presque tous de quelque manière : " assis dans les ténèbres et les ombres de la mort, " ils avaient entrevu la lumière qui brillait à Saint-Boniface et qui de là envoyait quelques lueurs jusqu'aux extrémités les plus reculées.

Voici de nouveaux apôtres auxquels Dieu va dire : " Je vous ai choisis pour être la lumière des nations, pour porter le salut jusqu'aux extrémités de la terre (2). "

( 1 ) Mgr Taché, Rapport de 1SSS. (2) Is., XLIX, 6.

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