LA LUTTE
Portrait de Michel-Ange par Marcello Venusti, Musée du C apitoie, Rome
PORTRAIT DE MICHEL-ANGE PAR Marcello V e n u s t i
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LA FORGE
Davide cholla fromha e io choir archo,
Michel agniolo. (i)
Il naquit, le 6 mars i475, à Caprese, en Gasenlin. Apre pays, « air fin», (2) rochers et bois de hêtres, que domine l'échiné de l'Apennin osseux. Non loin, François d'Assise vit sur le Mont Alvernia paraître le Crucifié.
Le père (3) était podestat de Caprese et Chiusi. C'était un homme violent, inquiet, « craignant Dieu ». La mère (4) mourut, quand Ptlichel-Ange avait six ans. (5) Ils étaient cinq frères : Lionardo, Michelagniolo, Buonarroto, Giovan Simone, et Sigismondo. (6)
(1) Poésies, I, (sur un feuillet du Louvre, auprès d'esquisses du David).
(2) Michel- Auge aimait à dire qu'il devait son génie à « l'air fin de la contrée d'Arezzo ».
(3) Lodovico di Lionardo Buonarroti Simoni. — Le vrai nom de la laaiille était Simoni.
(4) Francesca di Neri di Miniato del Sera.
(5) Le père se remaria, quelques années plus tard, en i4S5, avec Lucrezia Ubaldini, qui mourut en 1497.
(6) Lionardo naquit en 1473 ; Buonarroto, en 1477 j Giovan Simone, ta 1479; Sigismondo, en 1481. — Lionardo se fit moine. Ainsi Michel-Ange devint l'aîné, le chef de famille.
la çie de Michel- Ange
Il fut mis en nourrice chez la femme d'un tailleur de pierres de SeLtignano. Plus tard, en plaisantant, il attribuait à ce lait sa vocation de sculpteur. On l'envoya à l'école : il ne s'y occupa que de dessin. « Pour cela, il fut mal vu et souvent cruellement frappé par son père et les frères de son père, qui avaient de la haine pour la profession d'artiste, et à qui il semblait une honte d'avoir un artiste dans leur maison. » (i) Ainsi, il apprit à connaître tout enfant la brutalité de la vie et la solitude de l'esprit.
Son obstination l'emporta sur celle de son père. A treize ans, il entra, comme apprenti, dans l'atelier de Domenico Ghirlandajo, — le plus grand, le plus sain des peintres florentins. Ses premiers travaux eurent tant de succès, que le maître, dit-on, fut jaloux de l'élève. (2) Ils se séparèrent au bout d'un an.
Il avait pris le dégoût de la peinture. Il aspirait à un art plus héroïque. Il passa dans l'école de sculpture, que Laurent de Médicis entretenait, dans les jardins de Saint-Marc. (3) Le prince s'intéressa à lui : il le logea au palais, il l'admit à la table de ses fils; l'enfant sd trouva au cœur de la Renaissance italienne, au milieu des collections antiques, dans l'atmosphère poétique et érudite des grands Platoniciens : Marsile Ficin, Benivieni, Ange Politien. Il s'enivra de leur esprit; à vivre dans le monde antique, il se fit une âme antique : il fut un scuip-
(1) Gondivi.
(2) A vrai dire, on a peine à croire à cette jalousie d'un si puissant artiste. Je ne pense pas, en tout cas, qu'elle ait été la cause du départ précipité de Michel-Ange. Il conserva, jusque dans sa vieillesse, le respect de son premier maître.
(3) Cette école était dirigée par Bertoldo, élève de DonatcUo.
LA FORCE
leur grec. Guidé par Politien, « qui l'aimait fort », il sculpta le Combat des Centaures et des Lapithes. (i)
Ce bas-relief orgueilleux, oîi régnent seules la force et la beauté impassibles, reflète l'âme athlétique de l'adolescent et ses jeux sauvages avec ses rudes compagnons.
Il allait à l'église du Carminé dessiner les frescpies de Masaccio, avec Lorenzo di Credi, Bugiardini, Granacci, etTorrigiano dei Torrigiani. Il ne ménageait pas les railleries à ses camarades, moins habiles que lui. Un jour, il s'attaqua au vaniteux Torrigiani. Torrigiani lui écrasa la face d'un coup de poing. Il s'en vantait plus tard : « Je fermai le poing, racontait-il à Benvenuto Cellini; je le frappai si violemment sur le nez, que je sentis les os et les cartilages s'écraser, comme une oublie. Ainsi, je l'ai marqué pour toute sa vie. » (2)
Le paganisme n'avait pas éteint la foi chrétienne de Michel- Ange. Les deux mondes ennemis se disputaient son âme.
En 1490, le moine Savonarole commença ses prédications enflammées sur l'Apocalypse. Il avait trente-sept ans. Michel- Ange en avait quinze. Il vit le petit et frêle prédicateur, que dévorait l'Esprit de Dieu. Il fut glacé d'effroi par la terrible voix qui, de la chaire du
(i) Le Combat des Centaures et des Lapithes est à la casa Buonar roti de Florence. Du même temps est le Masque du faune riant, qui attira à Michel-Ange l'amitié de Laurent de Médicis ; et la JMadone à l'Escalier, bas-reliel" de la casa Buonarroti.
(3) C'était vers 1491.
la çie de Michel- Ange
Diiomo, lançait la foudre sur le pape, et suspendait sur l'Italie le glaive sanglant de Dieu. Florence tremblait. Les gens couraient dans les rues, pleurant et criant comme des fous. Les plus riches citoyens : Ruccellai, Salviati, Albizzi, Strozzi, demandaient à entrer dans les ordres. Les savants, les philosophes, Pic de la Mirandole, Politien, eux-mêmes abdiquaient leur raison, (i) Le frère aîné de Michel-Ange, Lionardo, se fit Dominicain. (2)
Michel- Ange n'échappa point à la contagion de l'épouvante. Quand approcha celui qu'avait annoncé le prophète : le nouveau Gyrus, l'épée de Dieu, le petit monstre difforme : — Charles VIII, roi de France, — il fut pris de panique. Un songe l'affola.
Un de ses amis, Cardiere, poète et musicien, vit l'ombre de Laurent de Médicis (3) lui apparaître, une nuit, vêtu de haillons, en deuil, à demi nu; le mort lui ordonna de prévenir son fils Pierre, qu'il allait être chassé et qu'il ne retournerait plus jamais dans sa patrie. Michel-Ange, à qui Cardiere confia sa vision, l'engagea à tout raconter au prince; mais Car-
(i) Ils moururent peu après, en 1494 • Politien, demandant à être enseveli comme dominicain, à l'église Saint-Marc, — l'ég-lise de Savonarole; — Pic de la Mirandole, revêtu, pour mourir, de l'habit dominicain.
(2) En 1491.
(3) Laurent de Médicis était mort le 8 avril 1492 ; son fils Pierre lui avait succédé. Michel-Ange quitta le palais ; il rentra chez son père, et resta quelque temps sans emploi. Puis Pierre le reprit à son service, le chargeant de lui acheter des camées et des intailles. Il sculpta alors VHercule colossal de marbre, qui fut d'abord au palais Strozzi, puis acheté en 1629 par François I", et placé à Fontainebleau, d'où il disparut au dix-septième siècle. De ce temps est aussi le Crucifix de bois du couvent San Spirito, pour lequel Michel-Ange étudia l'anatomie sur des cadavres, avec un tel acharnement, qu'il en tomba malade (i494)-
LA FORCE
diere, qui avait peur de Pierre, ne l'osa point. Un des matins suivants, il revint trouver Michel-Ange et lui dit. plein d'effroi, que le mort lui était de nouveau apparu : il avait même costume; et comme Cardiere, couché, le fixait en silence, le fantôme l'avait souiïïeté, pour le châtier de n'avoir pas obéi. Michel- Ange fit de violents reproches à Cardiere et l'obligea à se rendre à pied, sur-le-champ, à la villa des Médicis, Careggi, près de Florence. A moitié chemin, Cardiere rencontra Pierre : il l'arrêta et lui fît son récit. Pierre éclata de rire et le fît étriller par ses écuyers. Le chancelier du prince, Bibbiena, lui dit : « Tu es un fou. Qui crois-tu que Laurent aime le mieux, de son fils, ou de toi ? S'il avait eu à se montrer, c'eût été à lui et non à toi ! » Cardiere, houspillé et bafoué, revint à Florence; il apprit à Michel-Ange l'insuccès de sa démarche, et il le convainquit si bien des malheurs qui allaient fondre sur Florence, que Michel-Ange, deux jours après, s'enfuit, (i) Ce fut le premier accès de ces terreurs superstitieuses qui se reproduisirent plus d'une fois dans la suite de sa vie, et qui le terrassaient, quelque honte qu'il en eût.
11 fuit jusqu'à Venise.
A peine sorti de la fournaise de Florence, sa surexci-
(i) Condivi.
La fuite de Michel-Ange eut lieu en octobre i494- Un mois plus tard, Pierre de JMédicis s'enfuit à son tour, devant le soulèvement du peuple; et le gouvernement populaire s'installa à Florence, avec l'appui de Savonarole, qui prophétisait que Florence porterait la République dans le monde entier. Cette République reconnaissait pourtant un roi : Jésus-Christ.
la vie de Michel- Ange
tation tomba. — Revenu à Bologne, où il passa l'hiver, (i) il oublie totalement le prophète et les prophéties. La beauté du monde le reprend. Il lit Pétrarque, Boccace et Dante. Il repasse à Florence, au printemps de 149-5, pendant les fêtes religieuses du Carnaval et les luttes enragées des partis. Mais il est si détaché maintenant des passions qui se dévorent autour de lui, que, par une sorte de défi contre îe fanatisme des Savonarolistes, il sculpte son fameux Cupidon endormi, que ses contemporains prirent pour un antique. Il ne reste d'ailleurs que quelques mois à Florence; il va à Rome, et, jusqu'à la mort de Savonarole, il est le plus païen des artistes. Il sculpte Bacchus ivre. Adonis mourant, et le grand Cupidon, l'année même où Savonarole fait brûler « les Vanités et les Anathèmes » : livres, parures, œuvres d'art. (2) Son frère, le moine Lionardo, est poursuivi, pour sa foi dans le prophète. Les dangers s'accumulent sur la tête de Savonarole : Michel- Ange ne revient pas à Florence, pour le défendre. Savonarole est brûlé : (3) Michel-Ange se tait. Nulle trace de cet événement dans aucune de ses letlres.
(i) Il y était riiôle du noble Giovanni Francesco Alclovrandi, qui lui vint en aide, à Toccasion de certains démêlés avec la police de Bologne. Il travailla alors à la statue de San Petronio, et aune statuette d'ange pour le tabernacle (Arca) de San Domenico. Mais ces œuvres n'ont aucunement le caractère religieux. C'est toujours la force orgueilleuse.
(2) Michel-Ange arriva à Rome, en juin i49^î. Le Bacchus ivre, VAdoJiis mourant (musée du Bargello) et le Cupidon (South-Kensington) sont de 1497. — Michel-Ange semble avoir aussi dessiné, dans ce même temps, le carton d'une Stigmatisafion de saint FraJiçois, pour San Piclro in Monlorio
(3) Le a3 mai 1498.
LA FORCE
Michel-Ange se tait; mais il sculpte la Pietà ; (i) Sur les genoux de la Vierge, immortellement jeune, le Christ mort est couché, semble dormir. La sévérité de l'Olympe flotte sur les traits de la pure déesse et du Dieu du Calvaire. Mais une mélancolie indicible s'y mêle; elle baigne ces beaux corps. La tristesse a pris possession de l'âme de Michel-Ange.
Ce n'était pas seulement le spectacle des misères et des crimes qui venait l'assombrir. Une force tyrannique était entrée en lui, pour ne plus le lâcher. Il était en proie à cette fureur de génie, qui ne lui permit plus de souffler jusqu'à la mort. Sans illusions sur la victoire, il avait juré de vaincre, pour sa gloire et pour celle des siens. Tout le poids de sa lourde famille reposait sur lui seul. Elle l'obsédait de demandes d'argent. Il en manquait, mais il mettait son orgueil à ne jamais refuser : il se serait vendu lui-même, pour envoyer aux siens l'argent qu'ils réclamaient. Sa santé s'altérait déjà. La mauvaise nourriture, le froid, l'humidité, l'excès de tra-
(i) On a toujours dit jusqu'à présent que la Pielà fut exécutée pour îe cardinal français, Jean de Groslaye de Villiers, abbé de Saint- Denis, ambassadeur de Charles Vlil,- qui la commanda à Michel- Ange pour la chapelle des rois de France, à Saint-Pierre. (Contrat du 27 août 1498). M. Charles Samaran, dans un travail sur la Maison d'Armagnac au XV^ siècle, a établi que le cardinal français, qui fit sculpter la Pielà, fut Jean de Bilhères, abbé de Pessan, évêque de Lombez, abbé de Saint-Denis. Michel-Ange y travailla jusqu'en i5oi.
Une conversation de Michel-Ange avec Condivi explique par une pensée de mysticisme chevaleresque la jeunesse de la Vierge, sî différen le des Afafer Do/orosa sauvages, flétries, convulsées pari,'' douleur, de Donatello, de Signoreili, de Mantegna, et de Botti,ieili.
la çie de Michel- Ansce
vail, commençaient à la ruiner. Il soufiVait de la tête, et il avait un côté enflé, (i) Son père lui reprochait sa façon de vivre : il ne se disait pas qu'il en était responsable.
« Toutes les peines que j'ai endurées, je les ai endurées pour vous, lui écrivait plus tard Michel- Ange. (2)
... Tous mes soucis, tous, je les ai par amour pour vous. » (3)
Au printemps de i5oi, il revint à Florence.
Un bloc de marbre gigantesque avait été confié, quarante ans auparavant, par VŒuK^re de la cathédrale (Opéra del Duomo) à Agostino di Duccio pour y tailler la figure d'un prophète. L'œuvre à peine ébauchée était restée interrompue. Personne n'osait la reprendre. Michel-Ange s'en chargea, (4) et, de ce roc de marbre, il fît sortir le David colossal.
On conte que le gonfalonier Pier Soderini, venant voir la statue dont il avait donné la commande à Michel- Ange, lui fit quelques critiques, pour attester son goût : il blâma l'épaisseur du nez. Michel-Ange monta sur l'échafaudage, prit un ciseau et un peu de poussière de marbre, et, tout en remuant légèrement le ciseau, il faisait tomber peu à peu la poussière ; mais il se garda bien de toucher au nez, et le laissa comme
(i) Lettre de son père, 19 décembre i5oo.
(2) Lettre à sou père. Printemps iSog.
(3) Lettre à son père, iSai.
(4) En août i5oi. — Dans les mois précédents, il avait signé avec le cardinal Franccsco Piccolomini un contrat, qu'il n'exécuta jamais, pour la décoration de Tautel Piccolomini, à la cathédrale de '«ienne. Ce fut un des l'emords de toute sa vie.
LA FORCE
il était. Puis, se tournant vers le gonfalonier, il dit:
« Regardez maintenant.
— Maintenant, dit Soderini, il me plaît beaucoup mieux. Vous lui avez donné la vie. »
« Alors Michel-Ange descendit, et il rit silencieusement. » (i)
On croit lire ce mépris silencieux dans l'œuvre. C'est une force tumultueuse au repos. Elle est gonflée de dédain et de mélancolie. Elle étouffe dans les murs d'un musée. Il lui faut le plein air, « la lumière sur la place », comme disait Michel-Ange. (2)
Le 25 janvier i5o4, une commission d'artistes, dont faisaient partie Filippino Lippi, Botticelli, Pérugin, et Léonard de Vinci, délibérèrent sur l'emplacement qu'on assignerait au David. Sur la demande de Michel-Ange, on décida de l'élever devant le Palais de la Seigneurie. (3) Le transport de la masse énorme fut confié aux architectes de la cathédrale. Le 14 mai, au soir, on fit sortir du baraquement en planches, où il était campé, le Colosse de marbre, en démolissant le mur au
(i) Vasari.
(2) Michel-Ange disait à un sculpfenr, qui s'évertuait à arranger le jour dans son atelier, de façon que sou œuvre parût à son avantage : « Ne te donne pas tant de peine, ce qui compte, c'est la lumière sur la place. »
(3) Le détail des délibérations a été conservé. (Milanesi : Contratti artistici, pages 620 et suivantes)
Le David resta, Jusqu'en 18^3, au lieu qui lui avait été assigné par Michel-Ange, devant le Palais de la Seigneurie. Alors, on transporta la statue, que la pluie avait entamée d'une façon intjuiétante, à l'Académie des Beaux-Arts de Florence, dans une rotonde spéciale (Tribuna del David). Le Circolo ariisiico de Florence propose en ce moment d'en faire exécuter une copie eu marbre blanc, pour l'élever à sa place ancienne, devant le Palais Vieux.
la vie de Michel- Ange
dessus de la porte. Dans la nuit, des gens du peuple jetèrent des pierres au David, afin de le briser. On dut faire bonne g-arde. La statue avançait lentement, liée droite et suspendue , de façon à balancer librement sans heurter le sol. Il fallut quatre jours pour l'amener du Diiomo au Palais Vieux. Le i8, à midi, elle arriva à la place marquée. On continua de faire la garde autour d'elle, la nuit. Malgré toutes les précautions, un soir, elle fut lapidée, (i)
Tel était ce peuple florentin, qu'on donne quelquefois comme modèle au nôtre. (2)
En i5o4, la Seigneurie de Florence mit aux prises Michel-Ange avec Léonard de Vinci.
Les deux hommes ne s'aimaient point. Leur solitude commune eût dû les rapprocher. Mais s'ils se sentaient éloignés du reste des hommes, ils l'étaient plus encore l'un de l'autre. Le plus isolé des deux était Léonard. Il avait cinquante-deux ans, — vingt ans de plus que Michel-Ange. — Depuis l'âge de trente ans, il avait quitté Florence, dont l'âpreté de passions était intolérable à sa nature délicate, un peu timide, et à son intelligence sereine et sceptique, ouverte à tout, comprenant tout. Ce grand dilettante, cet homme absolument libre
(i) Relation contemporaine, et Histoires Florentines de Pietro di Marco Parenti.
(2) Ajoutons que la chaste nudité du David choquait la pudeur de Florence. L'Arétin. reprochant à Michel-Ang-e l'indécence de son Jugement Dernier, lui écrivit en i545 : « Imitez la modestie des Florentins, qui cachent sous des feuilles d'or les parties honteuses de leur beau Colosse. i>
LA FORCE
et absolument seul, était si détaché de la patrie, de la religioD, du monde entier, qu'il ne se trouvait bien qu'auprès des tyrans, libres d'esprit, comme lui. Forcé de quitter Milan, en i499, par la chute de son protecteur, Ludovic le More, il était entré au service de César Borg-ia, en i5o2: la fin de la carrière politique au prince, en i5o3, le contraignit à revenir à Florence. Là, son sourire ironique se trouva en présence du sombre et fiévreux Michel-Ange, et il l'exaspéra. ^Îichel-Aiîge, tout entier à ses passions et à sa foi, haïssait ]es ennemis de ses passions et de sa foi, mais il haïssaii: bien plus ceux qui n'avaient point de passion et n'étaient d'aucune foi. Plus Léonard était grand, plus Michel- Ange sentait d'aversion pour lui; et il ne négligeait pas une occasion de la lui témoigner.
« Léonard était un homme de belle figure, de manières avenantes et distinguées. Il flânait un jour avec un ami, dans les rues de Florence. Il était vêtu d'une tunique rose, tombant jusqu'aux genoux; sur sa poitrine flotlait sa barbe bien bouclée et arrangée avec art. Auprès de Santa Trinità, quelques bourgeois causaient : ils discutaient ensemble un passage de Dante. Ils appelèrent Léonard, et le prièrent de leur en éclaircir le sens. A ce moment, Michel- Ange passait. Léonard dit : « Michel-Ange vous expliquera les vers dont vous parlez. » Michel-Ange, croyant qu'il voulait le railler, répliqua amèrement : « Explique-les toi-même, toi c[ui as fait le modèle d'un cheval de bronze, (i) et qui n'as pas été capable de le fondre, mais qui, pour ta honte, t'es
(i) Allusion à la statue équestre de Francesco Sforza, laissée inachevée par Léonard, et dont les archers gascons de Louis XII s'amusèrent à prendre pour cible le modèle de plâtre.
la çie de Michel- Ange
arrêté en route; » — Là-dessus, il tourna le dos au groupe et continua son chemin. Léonard resta, et il rougit. Et MichelrAnge, non satisfait encore et brûlant du désir de le blesser, cria : « Et ces chapons de Milanais qui te croyaient capable d'un tel ouvrage I » (i) Tels étaient les deux hommes, que le gonfalonier Soderini opposa l'un à l'autre dans une œuvre commune : la décoration de la Salle du Conseil au Palais de la Seigneurie. Ce fut un combat singulier entre les deux plus grandes forces de la Renaissance. En ma^ i5o4, Léonard commença le carton de la Bataille d'Anghiari. (2) En août i5o4, Michel-Ange reçut la commande du carton pour la Bataille de Cascina. (3) Florence se divisa en deux camps pour l'un ou l'autre rival. — Le temps a tout égalisé. Les deux œuvres ont disparu. (4)
En mars i5o5, Michel-Ange fut appelé à Rome par Jules H. Alors commença la période héroïque de sa vie.
(i) Relation d'an contemporain (Anonyme de la Magliabecchiana).
(2) On lui avait imposé l'humiliation de peindre une victoire des Florentins sur ses amis, les IMilanais.
(3) Ou la Guerre de Pise.
(4) Le carton de Michel-Ange, seul exécuté, dès i5o5, disparut en i5i2, lors des émeutes provoquées à Florence par le retour des Médicis. L'œuvre n'est plus connue que par des copies fragmentaires. La plus fameuse de ces copies est la gravure de Marc- Antoine. (Les Grimpeurs) — Quant à la fresque de Léonard, Léonard suffît à la dctruii-e. 11 voulut perfectionner la technique de la fresque, il essaya d'un enduit à l'huile qui ne tint pas ; et la peinture, qu'il abandonna de découragement, en i5o0, n'existait plus déjà en i55o.
De cette période de la vie de :Michel-Ange (i5oi-i5o5), sont aussi
LA FORCE
Tous deux violents et grandioses, le pape et l'artiste étaient faits pour s'entendre, quand ils ne se Iiearlaient point l'un l'autre avec fureur. Leur cerveau bouillonnait de projets gigantesques. Jules II voulait se faire bâtir un tombeau, digne de la Rome antique. Michel-Ange s'enflamma pour cette idée d'orgueil impérial. Il conçut un dessein babylonien, une montagne d'architecture, avec plus de quarante statues, de dimensions colossales. Le pape, enthousiasmé, Tenvoya à Carrare, pour faire tailler dans les carrières tout le marbre nécessaire. Michel-Ange resta plus de huit mois dans les montagnes. II était en proie à une exaltation surhumaine. « Un jour qu'il parcourait le pays à cheval, il vit un mont qui dominait la côte : le désir le saisit de le sculpter tout entier, de le transformer en un colosse, visible de loin aux navigateurs... Il l'eût fait, s'il en avait eu le temps, et si on le lui avait permis. » (i)
En décembre i5o5, il revint à Rome, où commencèrent à arriver par mer les blocs de marbre qu'il avait choisis. On les transporta sur la place Saint-Pierre, derrière Santa-Caterina, où Michel-Ange habitait. « La masse des pierres était si grande, qu'elle excitait la stupeur des gens et la joie du pape. » Michel-Ange se mit au travail. Le pape, dans son impatience, venait sans cesse le voir, (c et s'entretenait avec lui, aussi
les deux bas-reliefs circulaires de la Madone et de VEnfant, qui sont à la Royal Academy de Londres, et au musée du Bargello de Florence ; — la Madone de Bruges, acquise en i5o6 par des marchands flamands ; — et le grand tableau à la détrempe de la Sainte Famille des Uffizi, le plus beau et le plus soigné de Michel- Ange. Son austérité puritaine, son accent héroïque, s'opposent rudement aux langueurs efféminées de l'art léonardesque. (i) Gondivi.
la çie de Michel- Ansce
familièrement que s'il avait été son irère ». Pour venir plus commodément, il ût jeter du corridor du Vatican à la maison de Michel- Ange un pont-levis qui lui assurait un passage secret.
Mais cette faveur ne dura guère. Le caractère de Jules II n'était pas moins trépidant que celui de Michel- Ange. Il se passionnait tour à tour pour les projets les plus différents. Un autre dessein lui parut plus propre à éterniser sa gloire : il voulut réédifier Saint-Pierre. Il y était poussé par les ennemis de Michel-Ange. Ils étaient nombreux et puissants. Ils avaient à leur tête un homme d'un génie égal à celui de Michel- Ange, et d'une volonté plus forte: Bramante d'Urbin, l'architecte du pape et l'ami de Raphaël. Il ne pouvait y avoir de sympathie entre la raison souveraine des deux grands Ombriens et le génie sauvage du Florentin. Mais s'ils se décidèrent à le combattre, (i) ce fut sans doute qu'il les y avait provoqués. Michel-Ange critiquait imprudemment Bramante, et l'accusait, à tort ou à raison, de malversations dans ses travaux. (2) Bramante décida aussitôt de le perdre.
(i) Du moins, Bramante. Raphaël était trop l'ami et l'obligé de Bramante pour ne pas faire cause commune avec lui ; mais on n'a pas de preuves qu'il ait agi personnellement contre Michel-Ange. Cependant celui-ci l'accuse en termes formels : « Toutes les difficultés survenues entre le pape Jules et moi sont le fait de la jalousie de Bramante et de Raphaël : ils cherchaient à me perdre; et vraiment Raphaël en avait bien sujet; car ce qu'il savait de l'art, c'était de moi qu'il le tenait. » (Lettre d'octobre 1542 à un personnage inconnu. — Lettres, édition Milanesi, pages 489-494)
(2) Condivi, que son aveugle amitié pour Michel-Ange rend un peu suspect, dit : « Bramante était poussé à nuire à Michel- Ange par sa jalousie d'abord, et aussi par la crainte qu'il avait du jugement de Michel- Ange, qui découvrait ses fautes. Bramante, comme chacun sait, était adonné au plaisir et grand dissipateur. Le traitement qu'il recevait du pape, si élevé qu'il fût, ne lui sufil-
LA FORGE
Il lui enleva la faveur du pape. Il joua de la superstition de Jules II; il lui rappela la croyance populaire, saivant laquelle il était de mauvais présage de se faire bâtir son tombeau de son vivant. Il réussit à le détacher des projets de son rival, et il y substitua les siens. En janvier i5o6, Jules II se décida à reconstruire Saint-Pierre. Le tombeau fut abandonné, et Michel- Ange se trouva non seulement humilié, mais endetté par les dépenses qu'il avait faites pour l'œuvre, (i) Il se plaignit amèrement. Le pape lui fit fermer sa porte ; et, comme il revenait à la charge, Jules II le fit chasser du Vatican par un de ses palefreniers.
Un évêque de Lucqiies, qui assistait à la scène, dit au palefrenier :
— « Vous ne le connaissez donc pas? » Le palefrenier dit à Michel- Ange :
— « Pardonnez-moi, monsieur, mais j'ai reçu cet ordre, et je dois l'exécuter. »
Michel-Ange rentra chez lui et écrivit au pape : « Saint-Père. J'ai été chassé du palais, ce matin, sur l'ordre de Votre Sainteté. Je vous fais savoir qu'à partir
sant pas, il chercha à gagner sur ses travaux, en faisant bâtir ses murs en mauvais matériaux, d'une solidité insuffisante. Chacun peut le constater dans ses constructions de Saint-Pierre, du corridor du Belvédère, du cloître de Santo Pietro ad Vincula, etc., qu'il a été nécessaire de soutenir récemment par des crampons et des conlreboutants, parce qu'elles tombèrent, ou seraient tombées en peu de temps. »
(i) « Lorsque le pape changea de fantaisie, et que les barquearrivèrent avec des marbres de Carrare, je dus payer moi-même le fret. Dans ce même temps des tailleurs de pierres, que j'avais fait venir de Florence pour le tombeau, arrivèrent à Rome t et comme j'avais fait installer et meubler pour eux la maison que Jules m'avait donnée derrière Santa Caterina, je me vis sansargent et dans un grand embarras... » (Lettre déjà citée d'octobre 1542)
la vie de Michel-Ange
d'aujourd'hui, si vous avez besoin de moi, vous pouvez me faire chercher partout ailleurs qu'à Rome. »
II envoya la lettre, appela un marchand et un tailleur de pierres, qui logeaient chez lui, et leur dit :
« Cherchez un Juif, vendez tout ce qui est dans ma maison, et venez à Florence. »
Puis il monta à cheval et partit, (i) Quand le pape reçut la lettre, il envoya après lui cinq cavaliers, qui l'atteignirent vers onze heures du soir, à Poggibonsi, et lui remirent l'ordre suivant : « Aussitôt après la réception de ceci, tu retourneras à Rome, sous peine de notre disgrâce. » Michel-Ange répliqua qu'il retournerait, quand le pape tiendrait ses engagements : sinon, Jules II ne devait pas espérer de le revoir jamais. (2)
Il adressa ce sonnet au pape : (3)
Seigneur, si jamais proverbe est vrai, c'est bien celui qui dit que qui peut, jamais ne veut. Tu as cru à des contes et à des bavardages, tu as récompensé qui est l'ennemi du vrai. Pour moi, je suis et j'ai été ton bon vieux serviteur, je te suis attaché comme les rayons au soleil ; et le temps que je perds ne t'alïlige pas! Plus je me fatigue, moins tu m'aimes. J'avais espéré grandir par ta grandeur, et que ta juste balance et ta puissante épée seraient mes seuls juges, et non l'écho mensonger. Mais le ciel se moque de toute vertu, en la plaçant dans ce monde, si elle doit y attendre des fruits d'un arbre sec. (4)
(1) Le i-j avril 1006.
(2) Tout ce récit est extrait textuellement d'une lettre de Micliel- An^e, d'octobre 1542.
(3) Je le place à cette date, qui me paraît la plus vraisemblable, bien que Fr.'y, sans raison suffisante, à mon sens, reporte le sonnet vers i5ii.
(4) Poésies, III. — Voir Annexes, I, à la fin du deuxième cahier.
« L'arbre sec » est une allusion au chêne vert, qui figure dans les armoiries des De la Rovere (famille de Jules II).
LA FORCE
L'affront qu'il avait subi de Jules II n'était pas la seule raison qui eût déterminé Michel- Ange à la fuite. Dans une lettre à Giuliano da San Gallo. il laisse entendre que Bramante voulait le faire assassiner, (i)
Michel- Ange parti, Bramante resta seul maître. Le lendemain de la fuite de son rival, il fit poser la première pierre de Saint-Pierre. (2) Sa rancune implacable s'acharna après l'œuvre de Michel-Ange, et s'arrangea de façon à la ruiner pour jamais. Il fit piller par la populace le chantier de la place Saint-Pierre, où étaient amassés les blocs de marbre pour le tombeau de Jules II. (3)
Cependant, le pape, enragé de la révolte de son sculpteur, envoyait bref sur bref à la Seigneurie de Florence, où Michel-Ange s'était réfugié. La Seigneurie fit venir Michel-Ange, et lui dit : « Tu as joué au pape un tour, comme le roi de France lui-même n'en eût pas fait. Nous ne voulons pas, à cause de toi, nous engager dans une guerre avec lui : ainsi il faut que tu retournes à Rome ; nous te donnerons des lettres d'un tel poids, que toute injustice qui te serait faite, serait faite à la Seigneurie. » (4)
Michel- Ange s'entêtait. Il posait ses conditions. Il exigeait que Jules II lui laissât faire son tombeau, et il entendait y travailler non plus à Rome, mais à Florence.
(1) « Ce n'était pas là l'unique cause de mon départ ; il y avait encore autre chose, dont j'aime mieux ne pas parler. Il suffît de dire que cela me donna à penser que, si je restais à Rome, cette ville serait mon tombeau, plutôt que celui du pape. Et ce fut la cause de mon départ subit. »
(2) 18 avrU i5o6.
(3) Lettre d'octobre 1542^
(4) Ibid.
la çie de Michel- An Q-e
Lorsque Jules II partit en guerre contre Pérouse et Bologne, (i) et que ses sommations devinrent plus menaçantes, Michel-Ange songea à passer en Turquie, où le sultan lui faisait offrir par les Franciscains de venir à Constantinople, pour bâtir un pont à Péra. (2) ' Enfin, il fallut céder ; et, dans les derniers jours de novembre i5o6, il se rendit en rechignant à Bologne, où Jules II, vainqueur, venait d'entrer par la brèche.
« Un matin, Michel-Ange était allé entendre la messe à San Petronio. Le palefrenier du pape l'aperçut, le reconnut et le conduisit devant Jules II, qui était à table au palais des Seize. Le pape, irrité, lui dit : « C'était à toi de venir Nous chercher (à Rome) ; et tu as attendu que Nous vinssions te trouver (à Bologne) ! » — Michel-Ange s'agenouilla et demanda pardon à haute voix, disant qu'il n'avait pas agi par malice, mais par irritation, parce qu'il n'avait pu supporter d'être chassé, comme on avait fait. Le pape demeurait assis, la tête baissée, le visage enflammé de colère, quand un évêque, que Soderini avait envoyé pour prendre la défense de Michel-Ange, voulut s'interposer, et dit : a Que Votre Sainteté veuille bien ne pas faire attention à ses sottises : il a péché par ignorance. En dehors de leur art, les peintres sont tous de même. » Le pape, furieux, cria : « Tu lui dis une grossièreté, que Nous ne lui avons pas dite. L'ignorant, c'est toi!... Va-t-en, et que le
(i) Fin d'août i5o6.
(2).Coudivi. — Michel-Ange avait eu déjà l'idée d'aller en Turquie, en i5o4 ; et, en i5i9, i^ ^^^ en relations avec « le seigneur d'Andriuople », qui lui demandait de venir exécuter pour lui des peintures.
On sait que Léonard de Vinci avait été aussi tenté de passer en Turquie.
LA FORCE
diable t'emporte I » — Et comme il ne s'en allait pas, les serviteurs du pape le jetèrent à coups de poing dehors. Alors, le pape, ayant déchargé sa colère sur i'évêque, fît approcher Michel-Ange, et lui pardonna. » (i)
Malheureusement, pour faire sa paix avec Jules II, il fallut en passer par ses caprices ; et la toute-puissante volonté avait de nouveau tourné. Il ne s'agissait plus du tombeau, mais d'une statue colossale de bronze, qu'il voulait se faire élever à Bologne. Michel-Ange en vain protesta « qu'il n'entendait rien à la fonte du bronze ». Il lui fallut l'apprendre ; et ce fut une vie de travail acharné. 11 habitait une mauvaise chambre, avec un seul lit, où il couchait avec ses deux aides florentins, Lapo et Lodo\ico, et avec son fondeur Bernardino. Quinze mois se passèrent en ennuis de toutes sortes. Il se brouilla avec Lapo et Lodovico, qui le volaient.
« Ce gredin de Lapo, écrit-il à son père, donnait à entendre à tous, que c'était lui et Lodovico qui faisaient tout l'ouvrage, ou du moins qu'ils le faisaient en collaboration avec moi. Il ne pouvait se mettre dans la tête qu'il n'était pas le maître, jusqu'au moment où je l'ai mis dehors : alors, pour la première fois, il s'est aperçu (ju'il était à mon service. Je l'ai chassé comme une bête. » (2)
Lapo et Lodovico se plaignirent bruyamment ; ils répandirent à Florence des calomnies contre Michel-Ange, et parvinrent à extorquer de l'argent de son père, sous prétexte qu'il les avait volés.
(i) Condivi.
(2) Lettre a sou père, 8 février 1507.
la çie de Michel- Ange
Puis, ce fut le fondeur, dont l'incapacité se révéla.
« J'aurais cru que maître Bernardino était capable de fondre, même sans feu, tant j'avais foi en lui. »
En juin i5o7, la fonte rata. La figure ne sortit que jusqu'à la ceinture. Tout fut à recommencer. Michel- Ange resta occupé à cette œuvre jusqu'en février i5o8. Il faillit y perdre la santé.
« J'ai à peine le temps de manger, écrit-il à son frère... Je vis dans la plus grande incommodité et dans une peine extrême; je ne pense à rien autre qu'à travailler nuit et jour; j'ai enduré de telles souffrances, et j'en endure de telles, que je crois que si j'avais la statue à faire encore une fois, ma vie n'y suffirait pas : c'a été im travail de géant. » (i)
Pour de telles fatigues, le résultat fut misérable. La statue de Jules II, élevée en février i5o8 devant la façade de San Petronio, n'y resta que quatre ans. En décembre i5ii, elle fut détruite par le parti des Bentivogli, ennemis de Jules II ; et Alphonse d'Esté en acheta les débris, pour s'en faire un canon.
Michel- Ange revint à Rome. Jules II lui imposait une autre tâche, non moins inattendue et plus périlleuse encore. Au peintre, qui ne savait rien de la technique de la fresque, il ordonnait de peindre la voûte de la chapelle Sixtine. On eût dit qu'il se plaisait à commander l'impossible, et Michel-Ange à l'exécuter.
(i) Lettres à sou frère, du 29 septembre et du 10 novembre i5o;.
LA FORCE
Il semble que ce fat Bramante, qui, voyant Michel- Ange revenir en faveur, l'accula à cette tâche, où il pensait que sa gloire sombrerait, (i) L'épreuve était d'autant plus dangereuse pour r\Iicliel-Ange, qu'en cette même année i5o8, son rival Raphaël commençait la peinture des Stanze du Vatican, avec un bonheur incomparable. (2) Il fit tout pour rejeter le redoutable honneur; il alla jusqu'à proposer Raphaël à sa place : il disait que ce n'était pas son art et qu'il n'y réussirait po'nt. Mais le pape s'obstina, et il fallut céder.
Bramante éleva à Michel-Ange un échafaudage dans la chapelle Sixtine, et l'on fit venir de Florence quel, ques peintres, ayant l'expérience de la fresque, pour lui prêter leur concours. Mais il était dit que Michel- Ange ne pouvait avoir d'aide d'aucune sorte. Il commença par déclarer inutilisable l'échafaudage de Bramante et par en élever un autre. Quant aux peintres florentins, il les prit en grippe, et, sans autre explication, il les mit à la porte. « Il fît abattre, un matin, tout ce qu'ils avaient peint; il s'enferma dans la chapelle, il ne voulut plus leur ouvrir, et il ne se laissa plus voir même dans sa maison. Quand la plaisanterie leur eut semblé avoir assez duré, ils se décidèrent à retourner à Florence, profondément humiliés. » (3)
(i) C'est du moins ce que prétend Gondivi. Il est à noter toutefois que, déjà avant la fuite de Michel-An gre à Bologne, il avait été question de lui faire peindre la Sixline, et qu'alors ce projet souriait peu à Bramante, qui cherchait à éloigner de Rome son rival. (Lettre de Pietro Rosselli à Michel-Ange, en mai i3o6)
(2) Entre avril et septembre i5oS, Raphaël peignit la chambre dite de la Signature. (Ecole d'Athènes et Dispute du Saint-Sacrement)
(3) Vasari.
la çie de Michel- Ange
Michel- Ange resta seul, avec quelques manœuvres; (i) et, loin que la difficulté plus grande retînt sa hardiesse, il agrandit son plan et décida de peindre, non seulement la voûte, comme il en était d'abord question, mais les murailles.
Le travail gigantesque commença, le lo mai i5o8. Sombres années, — les plus sombres et les plus sublimes de cette vie tout entière! C'est le Michel- Ange légendaire, le héros de la Sixtine, celui dont la grandiose image est et doit rester gravée dans la mémoire de l'humanité.
Il souffrit terriblement. Ses lettres d'alors témoignent d'un découragement passionné, qui ne pouvait se satisfaire de ses divines pensées :
« Je suis dans un grand abattement d'esprit : il y a maintenant un an que je n'ai pas reçu un gros du pape; je ne lui demande rien, parce que mon œuvre n'avance pas assez, pour me paraître mériter une rémunération. Gela tient à la difficulté du travail, et à ce que ce n'est point là ma profession. Ainsi, je perds mon temps sans résultat. Dieu m'assiste! » (2)
A peine avait-il fini de peindre le Déluge, que l'œuvre commençait à moisir : on ne pouvait plus distinguer les figures. Il refusa de continuer. Mais le pape n'admit aucune excuse. Il dut se remettre au travail.
A ses fatigues et à ses inquiétudes, les siens ajoutaient encore par leurs odieuses importunités. Toute sa famille
(i) Dans les loltres de i5io à son père, Michel-Ange se lamente au sujet de l'un de ces aides, qui n'est bon à rien, « qu'à se faire servir... Cette occupation me manquait sans doute! Je n'en avais pas assez déjà!... Il me rend malheureux comme une bête. »
(2) Lettre à son père, 27 janvier iSog.
LA FORCE
vivait à ses crocliels, abusait de lui, le pressait à mort. Son père ne cessait de gémir, de s'inquiéler pour des affaires d'argent. Il devait passer son temps à lui rendre courage, quand lui-même était accablé.
Ne vous agitez pas, ce ne sont pas là des choses où la vie soit en jeu. . . Je ne vous laisserai jamais manquer de rien, aussi longtemps que j'aurai moi-même quelque chose... Quand bien même tout ce que vous avez au monde vous serait pris, vous ne manquerez de rien, tant que j'existerai... J'aime mieux être pauvre et vous savoir en vie, qu'avoir tout lor du monde et que vous soyez mort.., Si vous ne pouvez pas, comme d'autres, avoir les honneurs de ce monde, qu'il vous suf&se d'avoir votre pain; et vivez avec Christ, bon et pauvre, comme je fais ici; car je suis misérable, et je ne me tourmente ni pour la vie, ni pour l'honneur, c'est-à-dire pour le monde ; et je vis dans de très grandes peines et dans une défiance intinie. Depuis quinze ans, je n'ai pas eu une bonne heure; j'ai tout fait pom* vous soutenir; et jamais vous ne l'avez reconnu, ni cru. Dieu nous pardonne à tous ! Je suis prêt, dans l'avenir, aussi longtemps que je vivrai, à toujours agir de la même façon, pourvu seulement que je le puisse I (i)
Ses trois frères l'exploitaient. Ils attendaient de lui de l'argent, une position; ils puisaient sans scrupules dans le petit capital qu'il avait amassé à Florence; ils venaient se faire héberger chez lui à Rome ; ils se faisaient acheter, Buonarroto et Giovan Simone, un fonds de commerce, Gismondo, des terres près de Florence. Et ils ne lui en savaient aucun gré : il semblait que cela leur fût dû. Michel-Ange savait qu'ils l'exploitaient ; mais il était trop orgueilleux pour ne pas les laisser
(i) Lettres à sou père, iSog-iSia.
la çie de Michel- Ange
faire. Les drôles ne s'en tenaient point là. Ils se conduisaient mal, et maltraitaient le père, en l'absence de Michel-Ange. Alors celui-ci éclatait en menaces furieuses. Il menait ses frères, comme des gamins vicieux, à coups de fouet. Il les eût tués, au besoin.
Giovan Simone, (i)
On dit que qui fait du bien au bon le rend meilleur, mkis que les bienfaits rendent le méchant plus méchant. Voici bien des années que je cherche, avec de bonnes paroles et de bonnes façons d'agir, à te ramener à une vie honnête et en paix avec ton père et avec nous autres, et tu es toujours pire... Je pourrais te parler longuement; mais ce seraient des mots. Pour en finir, sache avec certitude que tu ne possèdes rien au monde ; car c'est moi qui te donne l'entretien pour vivre, par amour pour Dieu, parce que je croyais que tu étais mon frère comme les autres. Mais maintenant je suis certain que tu n'es pas mon frère; car si tu l'étais, tu n'aurais pas menacé mon père. Tu es bien plutôt une bête, et je te traiterai comme une bête. Sache que qui voit son père menacé ou maltraité a le devoir d'exposer sa vie pour lui... Assez là-dessus!... Je te dis que tu ne possèdes rien au monde; et si j'entends seulement la moindre chose de toi, je viendrai t'apprendre à dilapider ton bien et à mettre le feu à la maison et aux domaines que tu n'as pas gagnés; tu n'es pas où tu crois. Si je viens de ton
(i) Giovan Simone venait de brutaliser son père. Michel- Ange écrit à celui-ci :
« J'ai vu d'après votre dernière lettre comment vont les choses, et comment Giovan Simone se comporte. Je n'ai pas eu de plus mauvaise nouvelle depuis dix ans... Si je l'avais pu, le jour même où j*ai reçu votre lettre, je serais monté à cheval et j'aurais tout remis dans l'ordre. Mais puisque je ne le puis pas, je lui écris; et s'il ne chang-e pas sa nature, ou s'il emporte seulement un cure dents de la maison, ou s'il fait quoi que ce soit qui vous déplaise je vous prie de m'en informer : j'obtiendrai un cong-é du pape et je viendrai. » (Printemps i5og)
LA FORCE
côté, je te montrerai des choses qui te feront pleurer des larmes brûlantes et connaître sur quoi tu fondes ton arrogance... Si tu veux t'appliquer à bien agir, à honorer et à vénérer ton père, je t'aiderai co:; ne les autres, et, sous peu, je te procurerai une bonne bouîique. Mais si tu ne fais pas ainsi, je viendrai, et j'arrangerai tes affaires d'une telle façon que tu connaîtras qui tu es, et que tu sauras exacte ment ce que tu as au inonde... Rien de plus ! Où les paroles me manquent, je supplée par les faits.
Michel AGNiOLO à Rome.
Deux lignes encore. Depuis douze ans, je mène une vie misérable par toute l'Italie, je supporte toute honte, je souffre toute peine, je déchire mon corps par toutes les fatigues, j'expose ma vie à mille dangers, uniquement pour aider ma maison; — et maintenant que j'ai commencé à la relever un peu, tu t'amuses à détruire en une heure ce que J'ai édifié en tant d'années et avec tant de peines!... Corps du Christ ! Cela ne sera point ! Car je suis homme à mettre e pièces dix mille de tes semblables, si cela est nécessaire. — C'est pourquoi, sois sage, et ne pousse pas à bout quelqu'un qui a bien autrement de passions que toi ! (i)
Puis, c'est au tour de Gismondo :
Je vis ici dans la détresse et dans une très grande fatigue de corps. Je n'ai aucun ami d'aucune espèce, et je n'en veux pas... Il y a bien peu de temps que j'ai les moyens de manger à mon gré. Cessez de me causer des tourments; car je n'en pourrais plus supporter une once. (2)
Enfin le troisième frère, Buonarroto, employé à la maison de conmierce des Strozzi, après toutes les
(1) Lettre à Giovan Simone. Datée par Henry Thode : printemps i5o9 (dans l'édition Milanesi : juillet 1008.)
Noter que Giovan Simone était alors un homme de trente ans. Michei-Ange n'avait que quatre ans de plus que lui.
(2) A Gismondo, 17 octobre laog.
la i-ie de Michel- Ange
avances d'argent que lui a laites JMicIiel-Ange, le harcèle impudemment et se vante d'avoir plus dépensé pour lui qu'il n'en a reçu :
Je voudrais bien savoir de ton ingratitude, lui écrit Michel- Ange, d'où tu tiens ton argent; je voudrais bien savoir si tu tiens compte des 228 ducats que vous m'avez pris à la banque de Santa Maria Nuova, et de bieR d'autres centaines de ducats que j'ai envoyées à la maison, et des peines et des soucis que j'ai eus pour vous entretenir. Je voudrais bien savoir si tu tiens compte de tout cela! — Si tu avais assez d'intelligence pour reconnaître la vérité, tu ne dirais pas : « J'ai dépensé tant du mien », et tu ne serais pas venu me relancer ici, pour me tourmenter de tes affaires, sans te souvenir de toute ma conduite passée, à votre égard. Tu aurais dit : « Michel- Ange sait ce qu'il nous a écrit; s'il ne le fait pas maintenant, c'est qu'il doit en être empêché par quelque chose que nous ne savons pas : soyons patients. » Quand un cheval court autant qu'il peut, il n'est pas bon de lui donner de l'éperon, pour qu'il coure plus qu'il ne peut. Mais vous ne m'avez jamais connu, et vous ne me connaissez pas. Dieu vous pardonne ! C'est lui qui m'a accordé la grâce de suffire à tout ce que j'ai fait pour vous aider. Mais vous ne le reconnaîtrez que quand vous ne m'aurez plus. (I)
Telle était l'atmosphère d'ingratitude et d'envie, où Michel-Ange se débattait, entre une famille indigne qui le harcelait et des ennemis acharnés qui l'épiaient, escomptant son échec. Et lui, pendant ce temps, accomplissait l'œuvre héroïque de la Sixtine. Mais au prix de quels efforts désespérés! Peu s'en fallut qu'il abandonnât tout et s'enfuît de nouveau. Il croyait qu'il allait mourir. (2) Il l'eût voulu peut-être.
(i) Lettre à Buonarroto, 3o juillet i5i3. (2) Lettres, août i5ia
La force
Le pape s'irritait de ses Iculeurs et de son obstination à lui cacher son travail. Leurs caractères orgueilleux s'entrechoquaient comme des nuées d'orage. « Un jour, dit Condivi, Jules II lui ayant demandé quand il aurait fini la chapelle, Michel-Ange lui répondit, selon son habitude : « Quand je pourrai. » Le pape, furieux, le frappa de son bâton, en répétant : a Quand je pourrai ! Quand je pourrai! » Michel-Ange courut chez lui et fit ses préparatifs pour quitter Rome. Mais Jules II lui dépêcha un envoyé, qui lui apporta 5oo ducats, l'apaisa aussi bien qu'il put, et excusa le pape. Michel-Ange accepta les excuses. »
Mais le lendemain, ils recommençaient. Le pape finit, un jour, par lui dire avec colère : « Tu as donc envie que je te fasse jeter en bas de ton échafaudage?» Michel- Ange dut céder; il fit enlever l'échafaudage, et découvrit l'œuvre, le jour de la Toussaint i5i2.
La fête éclatante et sombre, qui reçoit les reflets funèbres de la Fête des Morts, convenait bien à l'inauguration de cette œuvre terrible, pleine de l'Esprit du Dieu qui crée et qui tue, — Dieu dévorant, où se rue, comme un ouragan, toute la force de vivre, (i)
(i) J'ai anaîj'^sé l'œuvre dans le Michel- Ange, de la coîlection ; Les Maîtres de l'Art. Je n'y reviens pas ici.
LA FORGE QUI SE BRISE
RocV è l'alta cholonna. (ï)
Michel-Ange sortit de ce travail d'Hercule, glorieux e* brisé. A tenir, pendant des mois, la tête renversée pour peindre la voûte de la Sixtine, « il s'était abîmé la vue de telle sorte, que longtemps après il ne pouvait lire une lettre, ou regarder un objet, qu'en les tenant au-dessus de sa tête, pour les mieux voir ». (2)
Il plaisantait lui-même de ses infirmités :
La peine m'a fait un goitre, comme l'eau en fait aux chats de I Gmi)ardie... Mon ventre pointe vers mon menton, ma barbtr se rebrousse vers le ciel, mon crâne s'appuie sur mon dos, ma poitrine est comme celle d'une harpie; le pinceau, en s'égouttant sur mon visage, y a fait un carrelage bariolé. Mes lombes me sont rentrés dans le corps, et mon derrière fait contrepoids. Je marche au hasard, sans que je puisse voir mes pieds. Ma peau s'allonge par devant et se ratatine pal' derrière: je suis tendu comme un arc syrien.
(i) Poésies, I.
(2) Vasari.
la vie de Michel- Ange
Mon intelligence est aussi baroque que mon corps: car on joue mal d'un roseau recourbé... (i)
Il ne faut pas être dupe de cette bonne humeur. Michel- Ange souffrait d'être laid. Pour un homme, tel que lui, épris plus que personne de la beauté physique, la laideur était une honte. (2) On trouve la trace de son humiliation dans quelques-uns de ses madrigaux. (3) Son chagrin était d'autant plus cuisant qu'il fut, toute sa vie, dévoré d'amour ; et il ne semble pas qu'il ait jamais été payé de retour. Alors il se repliait en lui et confiait à la poésie sa tendresse et sa peine.
Depuis l'enfance, il composait des vers : ce lui était un besoin impérieux. Il couvrait ses dessins, ses lettres, ses
(i) Poésies, IX. Voir aux Annexes, IL
Cette poésie, écrite dans le style burlesque de Francesco Berni, et adressée à Giovanni da Pistoja, est datée par Frey de juinjuillet iDio. Dans les derniers vers, Michel-Ange fait allusion à ses difficultés de travail, pendant l'exécution des fresques de la Sixtine ; et il s'en excuse, en alléguant que ce n'est pas là son métier :
« Défends donc, Giovanni, mon œuvre morte, et défends mon honneur; car la peinture n'est pas mon affaire. Je ne suis pas peintre. »
(2) Henry Thode a mis justement en lumière ce trait du caractère de Michel-Ange dans son premier volume de Michelangelo nnd das Ende der Renaissance, 1902. Berlin.
(3) « ... Puisque le Seigneur rend aux âmes leur corps après la mort, pour la paix ou le tourment éternel, je supplie qu'il la>t.se le mien, quoique laid, au ciel, comme sur la terre, auprès du Lien : car un cœur aimant vaut autant qu'un beau A'isage. »...
...Priego 'l mie bcnchc bructo, Com' è qui teco, il i'ogiia im paradiso : C un cor pietoso val quant' un bel viao... (Poésies, GIX, 12)
« Le ciel semble justement s'irriter de ce que je me mire si laid dans tes yeux si beaux. »
Ben par che 'l ciel s'adiri, Che 'n SI begli oclii V mi veggia si bructo... Ibid., GIX, 93)
LA FORGE QUI SE BRISE
feuilles volantes, de pensées qu'il reprenait ensuite et retravaillait sans cesse. Malheureusement, il fit brûler, en i5i8, le plus grand nombre de ses poésies de jeunesse ; d'autres furent détruites avant sa mort. Le peu qui nous en reste suffît pourtant à évoquer ses passions, (i)
La plus ancienne poésie semb-c avoir été écrite à Florence, vers i5o4 : (2)
Comme je vivais heureux, tant qu'il m'él-il accordé, Amoiu", de résister victorieusement à ta rage ! Maintenant, hélas! je baigne ma poitrine de larmes, j'ai éprouvé ta force... (3)
Deux madrigaux, écrits entre i5o4 et i5ii, et probablement adressés à la même femme, ont une expression poignante :
Qui est celui qui par force me mène à toi... hélas ! hélas î hélas !... étroitement enchaîné ? Et je suis libre pourtant !... Chi è quel che per forza a te mi mena, Oilme, oilme, oîlme, Legato e strecto, e son libero e sciolto ? (4)
Comment est-il possible que je ne sois plus à moi? O Dieu! O Dieu ! O Dieu !... Qui m'a arraché à moi-même ?... Qui peut plus en moi que moi-même ? O Dieu ! O Dieu ! O Dieu!...
(i) La première édition complète des poésies de Michel-Ang-e fut publiée par son petit-neveu, au commencement du dix-septième siècle, sous le titre : Rime di Miclielangelo Buonarroti raccolte da M. A. siio nipote, 1628, Florence ; elle est tout à fait erronée. Gesare Guasli donna, en iS63, à Florence, la première édition à peu près exacte. Mais la seule, vraiment scientifique et complète, est l'admirable édition de Garl Frey : Die Dichtiingen des Micheiagniolo Buonarroti, herausgegeben und mit kritischem Apparate versehen von /)' Cari Frey, 1897, Berlin. C'est à celle-ci que je me réfère, au cours de cette biographie.
(2) Sur la même feuille sont des dessins de chevaux et d'hommes combattant.
(3) Poésies, II. Voir aux Annexes, III.
(4) Thid., V.
la vie de Micliel-Ange
Corne puo esser, ch'io non sia pin mio ?
O Dio, o Dio, o Dio !
Cht m' ha tolto a me stesso,
Ch' à me fusse pin presso
O più di me potessi, che poss' io?
O Dio, o Dio, o Dio .'... (i)
De Bologne, sur le dos d'une lettre de décembre iSo^, ce sonnet juvénile, dont la préciosité sensuelle évoque une vision de Botticelli :
Claire et de fleurs bien sertie, qu'elle est heureuse la couronne sur sa chevelure d'or I Comme les fleurs se pressent à l'envi sur son front, à qui sera la première à le baiser ! La robe qui enserre sa poitrine et s'épand au-dessous est heureuse, tout le jour. Le tissu d'or n'est jamais las de frôler ses joues et son cou. Plus précieuse est encore la fortune du ruban liseré d'or, qui touche doucement d'une pression légère le sein qu'il enveloppe. La ceinture semble dire : « Je veux toujours l'étreindre... » Ah !... Et que feraient donc mes bras ! (2)
Dans une longue poésie d'un caractère intime, — une sorte de confession, (3) qu'il est difficile de citer exactement, — Michel- Ange décrit, avec une crudité singulière d'expressions, ses angoisses d'amour :
Quand je reste un jour sans te voir, je ne puis trouver de paix nulle part. Quand je te vois, tu es pour moi comme la nourriture pour celui qui est affamé... Quand tu me souris, ou quand tu me salues dans la rue, je prends feu comme la poudre... Quand tu me parles, je rougis, je perds la voix, et soudain mon grand désir s'éteint... (4)
(i) Poésies, VI.
(2) Ibid., VIL Voir aux Annexes, IV.
(3) L'expression est de Frey, qui date la poésie, sans raison suffisante, à mon sens, de i53i-32. Elle me semble beaucoup plus jeune,
(4) Poésies, XXXVI. Voir aux Annexes, V.
ÔS
LA FORCE QUI SE BRISE
Puis ce sont des gémissements de douleur *
Ah ! souflfrance infinie, qpii déchire mon cœur, quand il pense que celle que j'aime tant ne m'aime point ! Gomment vivre?...
... Ahi, che doglia 'nfinita Sente 'l mio cor, quando li torna a mente, Che quella ch'io tant' amo amor non sente I Came restero 'n vita?... (i)
Ces lignes encore, écrites auprès d'études pour la Madone de la chapelle des Médicis :
Seul, je reste brûlant dans l'ombre, quand le soleil dépouille le monde de ses rayons. Chacun se réjouit; et moi, étendu sur la terre, dans la douleur, je gémis et je Dleure. (2)
L'amour est absent des puissantes sculptures et des Deintures de Michel- Ange; il n'y a fait entendre que ses pensées les plus héroïques. Il semble qu'il ait eu honte d'y mêler les faiblesses de son cœur. A la poésie seule il s'est confié. C'est là qu'il faut chercher
(i) Poésies, XIII.
Du même temps, un madrigal célèbre, que le compositeur Bartolommeo Tromboncino mit en musique, av nt i5i8 :
« Comment aurai-je le courage de vivre sans vous, mon bien, si je ne puis vous demander assistance, en partant? Ces sanglots, ces pleurs, ces soupirs, avec lesquels mon misérable cœur vous suit, vous ont montré, madame, ma mort prochaine et mon martyre. Mais s'il est vrai que l'absence ne fera jamais oublier mon fidèle servage, je laisse mon cœur avec vous : mon cœu n'est plus à moi. » (Poésies, XL — Voir aux Annexes, VI)
(a) Sol' io ardendo ail' ombra mi rimango.
Quand' el sol de sno razi el inondo spoglia ; OgTii altro p^r piaciere, e ioper doglia, Prostrato in terra, mi lamenta e piangho.
(Ibid., XXII)
la çie de Michel- Ange
le secret de ce cœur craintif et tendre sous sa rude enveloppe :
Amando, a che son nato? (i)
J'aime : pourquoi suis-je né ?
La Sixtine terminée, et Jules II étant mort,(2) Michel- Ange retourna à Florence et revint au projet qui lui tenait à cœur : le tombeau de Jules II. Il s'engagea par contrat à le faire en sept ans. (3) Pendant trois ans, il se consacra presque exclusivement à ce travail. (4) Dans cette période relativement tranquille, — période de maturité mélancolique et sereine, où le bouillonnement furieux de la Sixtine s'apaise, comme une mer démontée qui rentre dans son lit, — Michel-Ange produisit ses œuvres les plus parfaites, celles qui réalisent le mieux l'équilibre de ses passions et de sa volonté : Moïse, (5) et les Esclaves du Louvre. (6)
(i) Poésies, CIX, 35.
Comparez ces vers d'amour, où amour et douleur semblent être synonymes, à l'extase voluptueuse des sonnets juvéniles et gauches de Raphaël, écrits sur le revers des dessins pour la Dispute du Saint-Sacrement.
(2) Jules II mourut, le 21 février i5i3, trois mois et demi après l'inauguration des fresques de la Sixtine.
(3) Contrat du 6 mars i5i3. — Le nouveau projet, plus considérable que le projet primitif, comprenait 02 grandes statues.
(4) Michel-Ange semble n'avoir accepté, pendant ce temps, qu'une seule commande : le Christ de la Minerve.
(5) Le Moïse devait être une des six figures colossales, couronnant l'étage supérieur du monument de Jules II. Michel-Ange ne cessa d'y travailler jusqu'en i545.
(6) Les Esclaves, auxquels Michel-Ange travaillait en i5i3, furent donnés par lui, en i546, à Roberto Strozzi, le républicain florentin, alors exilé en France, qui en fit présent à François l".
LA FORCE QUI SE BRISE
Ce ne fiit qu'un instant : le cours orag-eux de sa vie reprit presque aussitôt; il retomba dans la nuit.
Le nouveau pape, Léon X, entreprit d'enlever Michel- Ange à la glorification de son prédécesseur et de l'attacher au triomphe de sa maison. C'était pour lui une question d'orgueil, plus que de sympathie; car son esprit épicurien ne pouvait comprendre le triste génie de Michel-Ange : (i) toutes ses faveurs étaient pour Raphaël. Mais l'homme de la Sixtine était une gloire italienne : Léon X voulut la domestiquer.
Il offrit à Michel-Ange d'élever la façade de Saint- Laurent, l'égUse des Médicis, à Florence. Michel-Ange, stimulé par sa rivalité avec Raphaël, qui avait profité de son éloignement pour devenir à Rome le souverain de J'art, (2) se laissa entraîner dans cette nouvelle tâche, qu'il lui était matériellement impossible d'accomplir sans négliger l'ancienne, et qui devait être pour lui une cause de tourments sans fin. Il tâchait de se persuader qu'il pourrait mener de front le tombeau de Jules II et la façade ^e Saint-Laurent. Il comptait se décharger
(i) Il ne lui épargnait pas les démonstrations de tendresse ; mais Michel- Ange lui faisait peur. Il se sentait mal à Taise avec lui :
« Quand le pape parle de vous, écrit Sébastien del Piombo à Michel-Ange, il semble qu-il parle d'un de ses frères ; il a presque les larmes aux yeux. Il m'a dit que vous avez été élevés ensemble, et il proteste qu'il vous connaît et qu'il vous aime : mais vous faites peur à tous, — même aux papes. )^ (27 octobre iSao)
On se moquait de Michel-Ange à la cour de Léon X. Il prêtait à la raillerie par ses imprudences de langage. Une malencontreuse lettre qu'il écrivit au cardinal Bibbiena, patron de Raphaël, fit la joie de ses ennemis. « On ne parle pas d'autre chose au palais que de votre lettre, dit Sébastien à Michel- Ange; elle fait rire tout le monde. » (3 juillet i52o)
(2) Bramante était mort en i5i4. Raphaël venait d'être nommé surintendant de la construction de Saint-Pierre.
la vie de Michel- Ange
du gros du travail sur un aide et n'exécuter lui-même que les statues principales. Mais, suivant son habitude, il se grisa peu à peu de son projet, et bientôt il ne put plus souffrir d'en partager l'honneur avec un autre. Bien plus, il tremblait que le pape ne voulût le lui retirer; il supplia Léon X de le lier à cette chaîne nouvelle, (i)
Naturellement il lui devint impossible de continuer le monument de Jules II. Mais le plus triste fut qu'il n'arriva pas davantage à élever la façade de Saint- Laurent. Ce n'était pas assez de rejeter tout collaborateur : avec sa terrible manie de vouloir tout faire par lui-même, par lui seul, au lieu de rester à Florence et de travailler à son œuvre, il alla à Carrare surveiller l'extraction des blocs. Il s'y trouva aux prises avec des difficultés de toute sorte. Les Médicis voulaient utiliser les carrières de Pietrasanta, récemment acquises par Florence, de préférence à celles de Carrare. Pour avoir pris le parti des Carrarais, Michel- Ange fut injurieusement accusé par ie pape de s'être fait acheter; (2) et
(i) « Je veux fdire de cette façade une œuvre qui soit un miroir de l'architeclure et de la sculpture, pour toute l'Italie. Il faut que le pape ot le cardinal [Jules de Médicis, le futur Clément VII], se décident vite, s- ils veulent que je la fasse, ou non. Et s'ils veulent que je la fasse, il faut qu'on signe un traité... Me^fsc^ Domeiiico, donnez-moi une réponse ferme au sujet de leurs intentions. Cela me ferait la plus grande des joies. » (A Domenico Buoninsegni, juillet i5i7)
Le traité fut signé avec Léon X, le 19 janvier i5i8. Michel- Ange s'engageait à élever la façade en huit ans.
(2) Lettre du cardinal Jules de Médicis à Michel-Ange, 2 lévrier i5i8 : « Quelque soupçon a été éveillé en nous que vous ne soyiez du parti des Carrarais par intérêt personnel et que vous ne veuillez déprécier les carrières de Pietrasanta... Nous vous faisons savoir, sans entrer en d'autres explications, que Sa Sainteté veut que tout le travail entrepris soit exécuté avec les blocs de
LA FORCE QUI SE BRISE
pour avoir dû obéir aux ordres du pape, il fut persécuté par les Carrarais, qui s'entendirent avec les mariniers ligures: il ne trouva plus une seule barque, de Gênes à Pise, pour transporter ses marbres, (i) Il lui fallut construire ime route, en partie sur pilotis, à travers les montagnes et les plaines marécageuses. Les gens du pays ne voulaient pas contribuer aux dépenses du chemin. Les travailleurs n'entendaient rien à leur tâche. Les carrières étaient neuves, les ouvriers étaient neufs. Michel-Ange gémissait :
« J'ai entrepris de réveiller les morts, en voulant dompter ces montagnes et apporter l'art ici. » (2)
Il tenait bon, pourtant :
« Ce que j'ai promis, je l'exécuterai, en dépit de tout; je ferai la plus belle œuvre qui ait jamais été faite en Italie, si Dieu m'assiste. » '
Que de force, d'enthousiasme, de génie perdus en vaini A la un de septembre i5i8, il tomba malade à Seravezza, de surmenage et d'ennuis, il savait bien que sa santé et ses rêves se consumaient à cette vie de manœuvre. Il était obsédé par le désir de commencer enfm
marbre de Pietrasanta, et nuls autres... Si vous agissiez autrement, ce serait contre le désir exprès de Sa Sainteté et le nôtre, et nous aurions bonne raison d-être sérieusement irrités contre vous... Bannissez donc cet entêtement de votre esprit. »
(1) « J'ai été jusc[u*à Gênes pour chercher des barques... Les Carrarais ont acheté tous les patrons de bateaux... Je dois aller à Pise... » (Lettre de Michel-Ange à Urbano, 2 avril i5i8) — « Les barques que j'avais louées à Pise ne sont jamais venues. Je crois qu'on m'a joué : c'est mon lot en toutes choses! O mille fois maudits le jour et l'heure où j'ai quitté Carrare I C'est la cause de ma ruine... » (Lettre du 18 avril i5i8)
(2) Lettre du 18 a\Til i5i8. — Et, quelques mois plus lard : « La carrière est très escarpée, et les gens sont tout à fait ignorants : patience! il faut dompter les montagnes et instruire les hommes... » (Lettre de septembre i5i8, à Berto da Filicaja)
la vie de Michel- Ange
son travail et par l'angoisse de ne le pouvoir faire. Il était talonné par ses autres engagements auxquels il ne pouvait satisfaire, (i)
« Je meurs d'impatience, parce que mon mauvais destin ne me permet pas de faire ce que je voulais... Je meurs de douleur, je me fais l'effet d'un trompeur, bien que ce ne soit point ma faute... » (2)
Revenu à Florence, il se rongeait en attendant l'arrivée des convois de marbre; mais l'Arno était à sec, les barques chargées de blocs ne pouvaient remonter le fleuve.
Enfin elles arrivèrent : va-t-il se mettre au travail, cette fois? — Non. Il retourne aux carrières. Il s'obstine à ne pas commencer, avant d'avoir réuni, comme autrefois pour le tombeau de Jules II, toute une montagne de marbre. Il recule toujours le moment de commencer ; il en a peur peut-être. N'a-t-il pas trop promis ? Ne s'est-il pas engagé d'une façon téméraire dans ce grand travail d'architecture ? Ce n'est point là son métier : où l' aurait-il appris ? Et maintenant, il ne peut plus avancer, ni reculer.
Tant de peines ne réussissaient même point à assurer le transport des marbres. Sur six colonnes monolithiques envoyées à Florence, quatre se brisèrent en route, une à Florence même. Il était la dupe de ses ouvriers.
A la fin, le pape et le cardinal de Médicis s'impatientèrent de tant de temps précieux, inutilement perdu au
(i) Le Christ de la Minerve, et le tombeau de Jules II.
(2) Lettre du 21 décembre i5i8 au cardinal d'Ag-en. — De ce temps semblent être les quatre statues informes, à peine ébauchées, des grottes Boboli. (Quatre Esclaves, pour le tombeau de Jules II)
LA FORCE QUI SE BRISE
milieu des carrières et des chemins boueux. Le lo mars i52o, un bref du pape délia Michel-Ange du conlrat de i5i8 pour la façade de Saint-Laurent. Michel-Ange n'en reçut avis que par l'arrivée à Pietrasanta des équipes d'ouvriers envoyés pour le remplacer. Il en fut cruellement blessé.
« Je ne compte pas au cardinal, dit-il, les trois ans que j'ai perdus ici. Je ne lui compte pas que je suis ruiné par cette œuvre de Saint-Laurent. Je ne lui compte pas le très grand affront que l'on m'a fait, en me donnant cette commande, et puis en me la retirant : et je ne sais pas seulement pourquoi ! Je ne lui compte pas tout ce que j'ai perdu et tout ce que j'ai dépensé... Et maintenant, cela peut se résumer ainsi : le pape Léon reprend la carrière avec les blocs taillés; il me reste l'argent que j'ai en main : — 5oo ducats ; — et l'on me rend ma liberté I » (i)
Ce n'étaient pas ses protecteurs que Michel-Ange devait accuser : c'était lui-même, et il le savait bien. C'était là la pire douleur. Il se débattait contre luimême. De i5i5 à 1620, dans la plénitude de sa force, et débordant de génie, qu'avait-il fait? — Le fade Christ de la Minerve, — une œuvre de Michel-Ange où Michel-Ange n'est pas ! — Encore ne put-il même pas l'achever. (2)
(i) Lettres, 1620 (édition Milanesi, page 4i5).
(2) Michel-Ang-e confia le soin de terminer ce Christ à son maladroit disciple Pietro Urbano, qui «1-estropia». (Lettre de Sébastien del Piombo à Michel-Ange, 6 septembre iSai) Le sculpteur Frizzi, de Rome, répara tant bien que mal les dégâts.
Tous ces déboires n'empêchaient pas Michel-Ange de chercher de nouvelles tâches à ajouter à celles qui l'écrasaient. Le 20 octobre i5i9, il signa la requête des Académiciens de Florence à
la çie de Michel- Ange
De i5i5 à i520, dans ces dernières années de la grande Renaiissance, avant les cataclysmes qui allaient mettre fin au printemps de l'ItaKe, Raphaël avait peint les Loges, la Chambre de l'Incendie, la Farnésine, des chefs-d'œuvre dans tous les genres, élevé la villa Madame, dirigé la construction de Saint-Pierre, les fouilles, les fêtes, les monuments, gouverné l'art, fondé une école innombrable ; et il mourait au milieu de son
travail triomphant, (i)
L'amertume de ses désillusions, le désespoir des jours perdus, des espérances ruinées, de la volonté brisée, se reflètent dans les sombres œuvres de la période suivante : les tombeaux des Médicis, et les nouvelles statues du monument de Jules IL (2)
Le libre Michel-Ange, qui ne fit, toute sa vie, que passer d'un joug à un autre, avait changé de maître. Le cardinal Jules de Médicis, bientôt pape sous le nom de Clément VII, régna sur lui, de i520 à i534.
On a été très sévère pour Clément VIL Sans doute, comme tous ces papes, il voulut faire de l'art et des artistes les serviteurs de son orgueil de race. Mais Michel- Ange n'a pas trop à se plaindre de lui. Nul pape ne l'a autant aimé. Nul n'a témoigné un intérêt plus constant et plus passionné à ses travaux. (3) Nul n'a mieux
Léon X, pour ramener les restes de Dante, de Ravenne à Florence: et il s'offrit « à élever au poète divin un monument digne de lui ».
(i) Le 6 avril i5ao.
(2) Le Vainqueur.
(3) En 1026, Michel-Ange devait lui écrire, chaque semaine.
LA FORCE QUI SE BRISE
compris sa faiblesse rlo volonté, prenant an besoin sa défense contre lui-même, et l'empêchant de se disperser en vain. Même après la révolte de Florence et la rébellion de Michel- Ange, Clément ne changea rien à ses dispositions pour lui. (i) Mais il ne dépendait pas de lui d'apaiser l'inquiétude, la fièvre, le pessimisme, la mortelle mélancolie, qui rongeaient ce grand cœur. Qu'importait la bonté personnelle d'un maître ? C'était toujours un maître !...
« J'ai servi les papes, disait Michel-Ange, plus tard mais ce fut par contrainte. » (2)
Qu'importait un peu de gloa-e et une ou deux belles œuvres ? Cela était si loin de tout ce qu'il avait rêvé !... Et la vieillesse venait. Et tout s'assombrissait autour de lui. La Renaissance mourait. Rome allait être saccagée par les Barbares. L'ombre menaçante d'un Dieu triste allait peser sm* la pensée de l'Italie. Michel-Ange sentait venir l'heure tragique; et il souffrait d'une angoisse étouffante .
Après avoir arraché Michel-Ange à l'inextricable entreprise où il était embourbé, Clément VII résolut de lancer son génie dans une nouvelle voie, où il avait l'intention de le surveiller de près. Il lui confia la
(i) « Il adore tout ce qiie vous faites, écrit Sébastien del Piombo à Michel-Ange; il l'aime autant qu'on peut aimer. Il parle de vous si honorablement, et avec tant d'affection, qu'un père ne dirait pas de son fils tout ce qu'il dit de vous... » (29 avril i53i) — « Si vous vouliez venir à Rome, vous seriez tout ce que vous voudriez, duc ou roi... Vous auriez votre part de cette papauté, dont vous êtes le maître, et dont vous pouvez avoir et faire ce que vous vouiez. » (5 décembre i53i)
(Il faut, à la vérité, faire la part, dans ces protestations, de la hâblerie vénitienne de Sébastien del Piombo.)
(a) Lettre de Michel-Ange à son neveu Lionardo (i548).
Tj
la çie de Michel-Ange
conslruction de la chapelle et des tombeaux des Médicis. (i) Il entendait le réserver entièrement à son service. Il lui proposa même d'entrer dans les ordres, (2) lui offrant un bénéfice ecclésiastique. Michel- Ange refusa ; mais Clément VII ne lui en paya pas moins une pension mensuelle, triple de celle qu'il demandait, et lui fit don d'une maison dans le voisinage de Saint-Laurent.
Tout semblait en bonne voie, et le travail pour la chapelle était mené activement, quand tout à coup Michel-Ange abandonna sa maison et refusa la pension de Clément VII. (3) Il traversait une nouvelle crise de découragement. Les héritiers de Jules II ne lui pardonnaient pas d'avoir abandonné l'œuvre entreprise; ils le menaçaient de poursuites, ils mettaient en cause sa loyauté. Michel- Ange s'affolait à l'idée d'un procès; sa conscience donnait raison à ses adversaires et l'accusait d'avoir failli à ses engagements : il lui semblait impossible d'accepter de l'argent de Clément VII, tant qu'il n'aurait pas restitué celui qu'il avait reçu de Jules II.
(i) Les travaux furent commencés dès mars iSai, mais ne furent poussés activement qu'à partir de la nomination du cardinal Jules de Médicis au trône pontilîcal, sous le nom de Clément VII, le 19 novembre i523. — (Léon X était mort le 6 décembre i52i, et Adrien VI lui avait succédé de janvier iSaa à septembre iSaS.)
Le plan primitif comprenait quatre tombeaux : ceux de Laurent le Magnifique, de Julien son frère, de Julien duc de Nemours son fils, et de Laurent duc d'Urbin son petit-flls. En i524, Clément VII décida d'y faire ajouter le sarcophage de Léon X, et le sien, en leur attribuant la place d'honneur. — Voir Marcel Reymond : L'Architecture des tombeaux des Médicis (Gazette des Beaux-Arts, 1907).
En même temps, Michel-Ange fut chargé de construire la Bibliothèque de Saint-Laurent.
(2) Il s'agissait pour lui de l'ordre des Franciscains. (Lettre de Fattucci à Michel-Ange, au nom de Clément VII, le 2 janvier i524)-
(3) Mars i524.
LA FORCE QUI SE BRISE
« Je ne travaille plus, je ne vis plus, » écrivait-il. (i) Il suppliait le pape d'intervenir auprès des héritiers de Jules II, de l'aider à restituer tout ce qu'il leur devait :
Je vendrai, je ferai tout ce qu'il faudra pour arriver à cette restitution.
Ou bien, qu'on lui permît de se consacrer entièrement au monument de Jules II ;
J'aspire plus à sortir de cette obligation qu'à vivre.
A la pensée que, si Clément VII venait à mourir, il serait abandonné aux poursuites de ses ennemis, il était comme un enfant, il pleurait et se désespérait :
Si le pape me laisse là, je ne pourrai plus rester dans ce monde... Je ne sais pas ce que j'écris, j'ai la tête complètement perdue... (2)
Clément VII, qui ne prenait pas très au sérieux ce désespoir d'artiste, insistait pour qu'il n'interrompît pas le travail de la chapelle des Médicis. Ses amis ne ^ comprenaient rien à ses scrupules et l'engageaient à ne pas se donner le ridicule de refuser sa pension. L'un le secouait vivement, pour avoir agi sans réflexion, et le priait à l'avenir de ne plus s'abandonner à ses lubies. (3) L'autre lui écrivait :
On me dit que vous avez refusé voire pension, abandonné votre maison, et cessé votre travail : cela me paraît un acte
(1) Lettre de Michel-Ange à Giovanni Spina, agent du pape. (19 avril i525)
(2) Lettre de Michel- Ange à Fattucci. (24 octobre i525)
(3) Lettre de Fattucci à Michel-Ange. (22 mars i524)
la çie de Michel-Ange
Je pure folie. Mon ami, mon compère, vous faites le jeu de vos ennemis... Ne vous occupez donc plus du tombeau de Jules II, et prenez la pei^sion; car ils la donnent de bon cœur, (i)
Michel-Ange s'obstinait. — La trésorerie pontiflcale lui joua le tour de le prendre au mot : elle supprima la pension. Le malheureux homme, aux abois, fui réduit, quelques mois plus tard, à redemander ce qu'il avait refusé. Il le fit d'abord timidement, avec honte :
Mon cher Giovanni, puisque la plume est toujours plus hardie que la lang:ue, je vous écris ce que je voulais vous dire plusieurs fois, ces jours-ci, et ce que je n'ai pas eu le courage de vous exprimer de vive voix : puis-je encore compter sur une pension ?... Si j'étais certain de ne plus la recevoir, cela ne changerait rien à mes dispositions : je n'en travaillerais pas moins pour le pape autant que je pourrais; mais j'arrangerais mes affaires en conséquence. (2)
Puis, traqué par la nécessité, il revient à la charge :
Après avoir bien réfléchi, j'ai vu combien cette œuvre de Saint-Laurent tient à cœur au pape; et puisque S. S. m'a accordé, d'EUe-même, une pension, dans le dessein que j'aie plus de commodité pour la servir promptement, ce serait retarder le travail que ne pas accepter : j'ai donc changé d'avis; et moi qui jusqu'à présent ne demandais i^as cette pension, je la demande maintenant, pour plus de raisons que je n'en puis écrire... Voulez-vous me la donner, en
(i) Lettre de Lionardo sellajo à Michel-Ange. (24 mars 1524) (2) Lettre de Michel-Ange à Giovanni Spina. (1024» édition Milanesi, page 425)
LA FORCE QUI SE BRISE
la faisant compter du jour où elle m'a été accordée... Dites-moi à quel moment vous aimez mieux que je la prenne, (i)
On voulut lui donner une leçon ; on fit la sourde oreille. Deux mois plus tard, il n'avait encore rien reçu. Il fut forcé de réclamer la pension plus d'une fois, dans la suite.
Il travaillait, tout en se tourmentant; il se plaignait que ces soucis fussent des entraves à son imagination :
... Les ennuis peuvent beaucoup sur moi... On ne peut pas travailler des mains à une chose, et de la tète à une autre, surtout en sculj)tiu"e. On dit que tout cela sert à m'aiguillonner; mais je dis que ce sont de mauvais aiguillons, qui disposent à retourner en arrière. Il y a déjà plus d'un an que je n'ai reçu de pensiop., et je lutte avec la misère : je suis très seul, au milieu de mes peines; et j'en ai tant, qu'elles m'occupent plus que l'art : je n'ai pas les moyens d'avoir quelqu'un qui me serve. (2)
Clément VII se montrait parfois touché de ses souffrances. Il lui faisait exprimer affectueusement sa sympathie. Il l'assurait de sa faveur, « aussi longtemps qu'il vivrait ». (3) Mais l'incurable frivolité des Médicis prenait le dessus; et, au lieu de le décharger d'une partie de ses travaux, il lui faisait de nouvelles commandes : entre autres, celle d'un absurde Colosse, dont la tête eût été un cloclier, et le bras une che-
(i) Lettre de Michel-Ange à Giovanni Spina. (29 août i525) (a) Lettre de Michel-Ange à Fattucci. (24 octobre 1025) (3) Lettre de Pier Paolo Marzi, de !a part de Clément VU, à Michel- Ange. (a3 décembre ij^j)
la çie de Michel-Ange
minée : (i) Michel-Ange dut s'occuper quelque temps de cette idée baroque. — Il lui fallait aussi être constamment aux prises avec ses ouvriers, ses maçons, ses charretiers, qu'essayaient de débaucher des apôtres précurseurs de la journée de huit heures. (2)
En même temps, ses ennuis domestiques ne faisaient que croître. Son père devenait plus irritable et plus injuste avec l'âge; un jour, il s'avisa de s'enfuir de Florence, en accusant son fils de l'avoir chassé. Michel- Ange lui écrivit cette lettre admirable : (3)
Très cher père, j'ai été bien surpris hier de ne pas vous trouver à la maison; et maintenant que j'apprends que vous vous plaignez de moi et que vous dites que je vous ai chassé, je m'étonne encore plus. Depuis le jour où je suis né jusqu'à aujourd'hui, je suis certain de n'avoir jamais eu l'intention de faire chose, grande ou petite, qui vous déplût; toutes les peines que j'ai supportées, je les ai toujours supportées par amour de vous... J'ai toujours pris votre parti... Il y a peu de jours encore, je vous disais et je vous promettais de vous consacrer toutes mes forces, aussi longtemps que je vivrais; et je vous le promets de nouveau. Je suis stupéfait que vous ayez si vite oublié tout cela. Depuis trente ans, vous m'avez éprouvé, vous et vos fils, vous savez que j'ai toujours été bon pour vous, autant que je le pouvais, en pensée et en action. Comment pouvezvous aller répéter partout que je vous ai chassé ? Ne voyezvous pas quelle réputation vous me faites? Il ne me manque
(i) Lettres d'octobre à décembre iSaS. (Edition Milanesi, pages 448-449) Voir dans le Michel-Ange de la collection des Maîtres de l'Art un résumé de cette étrange affaire, et le projet de Michel-Ange.
(2) Lettre de Michel- Ange à Fattucci. (17 juin i526)
(3) Henry Thode date cette lettre de iSai environ. Dans le recueil de Milanesi, elle figure (à tort) à la date de i5i6.
LA FORCE QUI SE BRISE
plus rien à présent, avec mes autres soucis ; et tous ces soucis, je les ai par amour pour vous! Vous m'en récompensez bien!... Mais qu'il en soit ce qui voudra : je veux me persuader à moi-même que je n'ai jamais cessé de vous causer honte et dommage; et je vous en demande pardon, comme si je l'avais fait. Pardonnez-moi, comme à un fils qui a toujours mal vécu et qui vous a fait tout le mal qu'on peut faire en ce monde. Encore une fois, je vous en prie, pardonnez-moi comme à un misérable que je suis ; mais ne me donnez pas cette réputation que je vous aurais chassé; car ma réputation m'importe plus que vous ne croyez : malgré tout, je suis pourtant votre fils!
Tant d'amour et d'humilité ne désarmait qu'un instant l'esprit aigri du vieillard. Quelque temps après, il accusait son fils de le voler. Michel- Ange, poussé à bout, lui écrivit : (i)
Je ne sais plus ce que vous voulez de moi. S'il vous est à charge que je vive, vous avez trouvé le bon moyen pour vous débarrasser de moi, et vous rentrerez bientôt en possession des clefs du trésor que vous prétendez que je garde. Et vous ferez bien; car chacun sait à Florence que vous étiez un homme immensément riche, que je vous ai toujours volé et que je mérite d'être châtié : vous serez hautement loué!... Dites et criez de moi tout ce que vous voulez, mais ne m'écrivez plus; car vous ne me laissez plus travailler. Vous me forcez à vous rappeler tout ce que vous avez reçu de moi, depuis vingt-cinq ans. Je ne voudrais pas le dire; mais je suis bien forcé de le dire, à la fin!... Prenez bien garde... On ne meurt qu'une fois, et on ne revient plus après, pour réparer les injustices qu'on a faites. Vous avez attendu jusqu'à la veille de la mort pour les faire. Dieu vous aide!
Tel était le secours qu'il trouvait chez les siens.
(i) Lettres (juin iSaS).
la çie de Michel- Ange
« Patience! soupirait-il dans une lettre à un ami. Que Dieu ne permette point que ce qui ne lui déplaît pas me déplaise ! » (i)
Au milieu de ces chagrins, le travail n'avançait pas. Quand survinrent les événements politiques qui bouleversèrent l'Italie , en 1627, pas une statue de la chapelle des Médicis n'était encore prête. (2) Ainsi, cette nouvelle période de i520 à 1627 n'avait fait qu'ajouter ses désillusions et ses fatigues à celles de la période précédente, sans avoir apporté à Michel- Ange la joie d'une seule œu^Te achevée, d'un seul dessein réalisé, depuis plus de dix ans.
(i) Lettre de Miclicl-Aug-e à Fatlucci. (i^ juin iSaô)
(2) La même lettre, de juin i526, dit qu'une statue de capitaine
est commencée, ainsi que quatre allégories des sarcopbages, #t la
Madone.
LE DÉSESPOIR
Oilme, Oïlme, ch'i' son tradito... (i)
L'universel dégoût des choses et de lui-même le jeta dans la Révolution, qui éclata à Florence en 1627.
Michel-Ange avait jusque-là porté dans les affaires politiques la même indécision d'esprit, dont il eut toujours à souffrir dans sa vie et dans son art. Jamais il n'arriva à concilier ses sentiments personnels avec ses obligations envers les Médicis. Ce génie violent fut d'ailleurs toujom's timide dans l'action; il ne se risquait pas à lutter contre les puissances de ce monde sur le terrain politique et religieux. Ses lettres le montrent toujours inquiet pour lui et pour les siens, craignant de se compromettre, démentant les paroles hardies qu'il lui arrivait de prononcer, dans un premier mouvement d'indignation contre quelque acte de tyrannie. (2) Atout
(i) Poésies, XLIX.
(2) Lettre de septembre i5i2, à propos de ce qu'il avait dit sur le sac de Prato par les Impériaux, alliés des Médicis.
la çie de Michel-Ange
instant, il écrit aux siens de prendre garde, de se taire de fuir à la première alerte :
Faites comme au temps de la peste, soyez les premiers à fuir... La vie vaut mieux que la fortune... Restez en paix, ne vous faites aucun ennemi, ne vous confiez à personne, sauf à Dieu, et ne dites de personne ni bien ni mal, parce qu'on ne connaît pas la iiii des choses; occupez-vous seulement de vos affaires... Ne vous mêlez de rien, (i)
Ses frères et ses amis raillaient ses inquiétudes et le traitaient de fou. (2)
« Ne te moque pas de moi, répondait Michel-Ange attristé, on ne doit se moquer de personne. » (3)
Le tremblement perpétuel de ce grand homme n'a en effet rien qui prête à rire. Il était à plaindre plutôt pour ses misérables nerfs, qui faisaient de lui le jouet de terreurs, contre lesquelles il luttait, sans pouvoir s'en rendre maître. Il n'en avait que plus de mérite, au sortir de ces accès humiliants, à contraindre son corps et sa pensée malades à subir le danger, que son premier mouvement avait été de fuir. D'ailleurs il avait plus de raisons de craindre qu'un autre, car il était plus intelligent, et son pessimisme ne prévoyait que trop clairement les malheurs de l'Italie. — Mais, pour qu'avec sa timidité naturelle il se laissât entraîner dans la révolution florentine, il fallait qu'il fût dans une exaltation de désespoir, qui lui fît dévoiler le fond de son âme.
Cette âme, si craintivement repliée sur elle-même,
(i) Lettre de Michel-Ange à Buonanx^Lo (septembre i5i2).
(2) « Je ne suis pas un fou, comme vous croyez... » (Michel-Ançc à Buonarroto, septembre i5i5)
(3) Michel-Ange à Buonarroto (septembre et octobre i5ia).
LE DESESPOIR
était ardrmnient républicaine. On le voit aux paroles de flamme qui lui échappèrent parfois, dans des moments de confiance ou de fièvre, — en particulier dans les conversations qu'il eut plus tard (i) avec ses amis Luigi del Riccio, Antonio Petreo, et Donato Giannotti, (2) et que ce dernier reproduisit danr ses Dialogues sur la Divine Comédie de Dante. (3) Les amis s'étonnaient que Dante eût mis Brutus et Cassius au dernier degré de l'Enfer, et César au-dessus. Michel-Ange, interrogé, fait l'apologie du tyrannicide :
Si vous aviez lu attentivement les premiers chants, dit-il, vous auriez vu que Dante n'a que trop bien connu la nature des tyrans, et qu'il a su de quels châtiments ils méritaient d'être frappés par Dieu et par les hommes. Il les place parmi les « violents contre le prochain », qu'il fait punir dans le septième Cercle, en les plongeant dans le sang bouillonnant... Puisque Dante a reconnu cela, il est impossible d'admettre qu'il n'ait pas reconnu que César a été le tyran de sa patrie et que Brutus et Cassius l'ont massacré avec justice; car celui qui tue un tyran ne tue pas un homme, mais une bête à figui-e humaine. Tous les tyrans sont dénués de l'amour que chacun doit ressentir naturellement pour son prochain, ils sont privés des inclinations humaines : ce ne sont donc plus des hommes, mais des bêtes. Qu'ils n'aient aucun amour poiu le prochain, c'est
(1) En 1545.
(2) C'est pour Donato Giannotti que Michel-Ange fit le buste de Brutus. Quelques années avant le Dialogue, en i536, Alexandre de Médicis venait d'être assassiné par Lorenzino, qui fut célébré, comme un autre Brutus.
(3) De' giorni che Dante consuma nel cercare l'Inferno e 'l Purgatorio. — La question que discutent les amis est celle de savoir combien de jours Dante a passés en Enfer : est-ce du vendredi soir au samedi soir, ou du jeudi soir au dimanche matin? On a recours à Michel-Ange, qui connaissait l'œuvre de Dante mieux que personne.
la vie de Michel- Ange
l'évidence même : autrement, ils n'auraient pas pris ce qui appartient aux autres, et ne seraient pas devenus tyrans en foulant aux pieds les autres... Il est donc clair que qui tue un tyran ne commet pas un assassinat, puisqu'il ne tue pas un homme, mais une bêle. Ainsi, Brutus et Cassius ne firent pas un crime en massacrant César. Premièrement, parce qu'ils tuèrent un homme que chaque citoyen romain était tenu de tuer, d'après l'ordre des lois. Secondement, parce qu'ils ne tuèrent pas un homme, mais une bête à figure humaine, (i)
Aussi Michel-Ange se trouva-t-il au premier rang des révoltés florentins, dans les jours de réveil national et républicain, qui suivirent à Florence la nouvelle de la prise de Rome par les armées de Charles-Quint, (2) et l'expulsion des Médicis. (3) Le même homme qui, en temps ordinaire, recommandait aux siens de fuir la politique conmie la peste, était dans un état de surexcitation telle qu'il ne craignait plus ni l'une ni l'autre. Il resta à Florence où était la peste et la révolution. L'épidémie frappa son frère Buonarroto, qui mourut dans ses bras. (4) En octobre 1628, il prit part aux délibérations pour la défense de la ville. Le 10 janvier 1629, il fut choisi, dans le Collegium des Nove di milizia pour les travaux des fortifications. Le 6 avril, il fut nommé, pour un an, governatore générale et procuratore des fortifications
(i) Michel-Ange — (ou Giannotti, qui parle en son nom) — a soin de distinguer des tyrans les rois héréditaires, ou les princes constitutionnels : « Je ne parle pas ici des princes qui possèdent leur pouvoir par l'autorité des siècles, ou par la volonté du peuple, et qui gouvernent leur ville en parfait accord d'esprit avec le peuple... »
(2) 6 mai iSaj.
(3) Expulsion d'Hippolyte et Alexandre de Médicis. (17 mai i52j)
(4) 2 juillet i528.
LE DÉSESPOIR
de Florence. En juin, il alla inspecter la citadelle de Pise, et les bastions d'Arezzo et de Livourne. En juillet et en août, il fut envoyé à Ferrare, pour y examiner les fameux ouvrages de défense, et conférer avec le duc, grand connaisseur en fortifications.
Michel-Ange reconnut que le point le plus important de la défense de Florence était la colline de San Miniato ; il décida d'assurer cette position par des bastions. Mais, — on ne sait pourquoi, — il se heurta à l'opposition du gonfalonier Capponi, qui chercha à l'éloigner de Florence, (i) Michel -Ange, soupçonnant Capponi et le parti des Médicis de vouloir se débarrasser de lui, pour empêcher la défense de la ville, s'installa à San Miniato et n'en bougea plus. Mais sa défiance maladive accueillait tous les bruits de trahison qui circulent toujours dans une ville assiégée, et qui, cette fois, n'étaient que trop fondés. Capponi, suspect, avait été remplacé comme gonfalonier par Francesco Carducci; mais on avait nommé condottiere et gouverneur général des troupes florentines l'inquiétant Malatesta Baglioni, qui devait plus tard livrer la ville au pape. Michel- Ange pressentait le crime. Il fit part de ses craintes à la Seigneurie. « Le gonfalonier Carducci, au lieu de le remercier, le réprimanda injurieusement; il lui reprocha d'être toujours soupçonneux et peureux. » (2) Malatesta apprit la dénonciation de Michel- Ange : un homme de sa trempe ne reculait devant rien, pour écarter un adversaire dangereux; et il était tout puis-
(i) Busiui, d'après les coutidences de Micliel-Ange.
(2) Condivi. — « Et certes, ajoute Condivi, il eût mieux Ikit d'ouvrir l'oreille au bon conseil ; car lorsque les Médicis rentrèrent, il fut décapité. »
la çie de Michel- Ange
sant à Florence, comme généralissime. Michel-Ange se crut perdu. »
J étais cependant résolu,
écrit-il,
à attendre sans crainte la fin de la guerre. Mais le mardi matin, 21 septembre, quelqu'un vint hors la porte San Niccolô, où j'étais aux Dastions ; et il me dit à l'oreille (jue si je voulais sauver ma vie, je ne pouvais rester plus longtemps à Florence. Il vint avec moi à ma maison, il mangea avec moi, il m'amena des chevaux, et il ne me quitta plus qu'il ne m'eût vu hors de Florence, (i)
Varchi, complétant ces renseignements, ajoute que Michel-Ange « fit coudre 12.000 florins d'or en trois chemises piquées en forme de jupons, et qu'il s'enfuit ie Florence, non sans difficulté, par la porte de la uustice qui était la moins gardée, avec Rinaldo Gorsini et son élève Antonio Mini ».
« Si c'était Dieu ou le diable qui me poussait, je ne sais pas », écrit Michel-Ange, quelques jours après.
C'était son démon habituel de terreur démente. Dans quel effroi devait-il être, s'il est vrai, comme on le rapporte, que sur le chemin, à Castelnuovo, s'arrêtant chez l'ancien gonialonier Capponi, il lui communiqua par ses récits un tel saisissement, que le vieillard en mourut quelques jours après! (2)
Le 23 septembre, Michel- Ange était à Ferrare. Dans sa fièvre, il refusa l'hospitalilé que le duc lui ofirait au
(i) Letti*e de Michel- Auge à Battista délia Palla. (aS septembre (2) Segui.
LE DESESPOIR
château, et continua sa fuite. Il arriva, le 25 septembre, à Venise. La Seigneurie, en ayant eu avis, lui envoya deux gentilshommes, pour mettre à sa disposition tout ce dont il pouvait avoir besoin ; mais honteux et sauvage, il refusa, et se retira à l'écart, à la Giudecca. Il ne se croyait pas encore assez loin. Il voulait fuir en France. Le jour même de son arrivée à Venise, il adresse une lettre anxieuse et trépidante à Battista délia Palla, agent de François P"* en Italie pour l'achat des œuvres d'art:
Battista, très cher ami, i'ai quitté Florence pour aller en France; et, arrivé à Venise, je me suis informé du chemin : on m'a dit que, pour y aller, il iallait passer par les pays allemands, ce qui est dangereux et pénible pour moi. Avezvous encore l'inteniion d'y aller?... Je vous en prie, informez m'en, et dites-moi où vous v^oulez que je vous attende • nous irons ensemble... Je vous en prie, répondez-moi, au reçu de cette lettre, et aussi vite que vous pourrez ; car je me consume du désir d'y aller. Et si vous n'avez plus envie d'y aller, faites-le moi savoir, afin que je me décide, coûte que coûte, à aller seul... (i)
L'ambassadeur de France à Venise, Lazare de Baïf, se hâta d'écrire à François I®'" et au connétable de Montmorency; il les pressait de profiter de l'occasion pour attacher Michel-Ange à la cour de France. Le roi fit offrir aussitôt à Michel-Ange une pension et une maison. Mais cet échange de lettres prit naturellement un certain temps; et quand arriva l'olfre de François P"", Michel- Ange était déjà retourné à Florence.
Sa fièvre était tombée. Dans le silence de la Giudecca,
(i) Lcllve de Michel-Ange à BattLsla dalla Palla. (23 septembre i5a9)
la vie de Michel- Ange
il avait eu le loisir de rougir de sa peur. Sa fuite avait fait grand bruit à Florence. Le 3o septembre, la Seigneurie décréta que tous ceux qui avaient fui seraient bannis, comme rebelles, s'ils ne rentraient pas avant le 7 octobre. A la date fixée, les fuyards furent déclarés rebelles, et leurs biens confisqués. Cependant, le nom de Michel- Ange ne figurait pas encore sur la liste ; la Seigneurie lui laissait un dernier délai, et l'ambassadeur Florentin à Ferrare, Galeotto Giugni, avertit la République que Michel-Ange avait eu trop tard connaissance du décret, et qu'il était prêt à revenir, si on lui faisait grâce. La Seigneurie promit son pardon à Michel- Ange ; et elle lui fit porter à Venise un sauf-conduit par le tailleur de pierres BastianodiFrancesco. Bastiano lui remit en même temps dix lettres d'amis, qui, tous, le conjuraient de revenir, (i) Entre tous, le généreux Battista délia Palla lui adressait un appel plein d'amour de la patrie :
Tous vos amis, sans distinction d'opinion, sans hésiter, d'une seule voix, vous exhortent à revenir, pour conserver votre vie, votre patrie, vos amis, vos biens et votre honneur, et pour jouir des temps nouveaux, que vous avez ardemment désirés et espérés.
n croyait que l'âge d'or était revenu pour Florence, et il ne doutait point du triomphe de la bonne cause. — Le malheureux devait être une des premières victimes de la réaction, après le retour des Médicis.
Ses paroles décidèrent Michel- Ange. Il revint, — lentement; car Battista délia Palla, qui alla au-devant de
(i) 22 octobre 1629.
LE DÉSESPOIR
lui à Lucques, l'attendit, de longs jours, et il commençait à désespérer, (i) Enfin, le 20 novembre, Michel- Ange rentra à Florence. (2) Le 23, sa sentence de bannissement fut levée par la Seigneurie; mais il ftit décidé que le grand Conseil lui resterait fermé, trois ans. (3)
Dès lors, Michel-Ange fit bravement son devoir jusqu'au bout. II reprit sa place à San Miniato, que les ennemis bombardaient depuis un mois ; il fit fortifier de nouveau la colline, inventa des engins nouveaux, et sauva, dit-on, le campanile, en le garnissant de balles de laine et de matelas suspendus à des cordes. (4) La dernière trace que l'on ait de son activité pendant le siège est une nouvelle du 22 février i53o, qui le montre grimpant sur le dôme de la cathédrale, pour surveiller les mouvements de l'ennemi, ou pour inspecter l'état de la coupole.
Cependant, le malheur prévu s'accomplit. Le 2 août i53o, Malatesta Baglioni trahit. Le 12, Florence capitula,
(i) Il lui écrivit de nouvelles lettres, le conjurant de revenir.
(2) Quatre jours avant, sa pension lui avait été enlevée par décret de la Seigneurie.
(3) D'après une lettre de Michel-Ange à Sébastien del Piombo, il aurait dû aussi payer à la Commune une amende de i.5oo ducats.
(4) « Lorsqpie le pape Clément et les Espagnols vinrent mettre le siège dcA^ant Florence, raconte Michel-Ange à François de Hollande, les ennemis furent longtemps arrêtés par les machines que j'avais fait élever sur les tours. Une nuit, je faisais couvrir l'extérieur des murs de sacs de laine; une autre, je faisais creuser des fossés, que je remplissais de poudre, pour brûler les Castillans; je faisais sauter dans l'air leurs membres déchirés... Voilà à quoi sert la peinture ! Elle sert pour les machines et pour les instruments de guerre ; elle sert pour donner une forme convenable aux bombardes et aux arquebuses; elle sert pour jeter des ponts et confectionner des échelles ; elle sert surtout pour les plans et les proportions des forteresses, des bastions, des fossés, des mines et contremines... »
(François de Hollande : Dialogue sur la peinture dans la ville de Rome. Troisième partie, 1549)
la vie de Michel- Ange
et l'Empereur remit la ville au commissaire du pape, Baccio Valori. Alors les exécutions commencèrent. Le« premiers jours, rien n'arrêta la vengeance des vainqueurs; les meilleurs amis de Michel- Ange, — Battista délia Palla, — furent des premiers frappés. Michel-Ange se cacha, dit-on, dans le clocher de San Niccolô-oltr'Arno. Il avait de justes raisons de craindre : le bruit s'était répandu qu'il avait voulu démolir le palais des Médicis. Mais Clément VII n'avait point perdu son affection pour lui. A en croire Sébastien del Piombo, il s'était montré fort attristé par ce qu'il apprenait de Michel- Ange, pendant le siège; mais il se contentait de hausser les épaules et de dire : « Michel- Ange a tort ; je ne lui ai jamais fait de mal. » (i) Aussitôt que la première colère des proscripteurs fut tombée, Clément VII écrivit à Florence; il enjoignait de chercher Michel- Ange, ajoutant que s'il voulait continuer à travailler aux tombeaux des Médicis, il devait être traité avec tous les égards qu'U méritait. (2)
Michel- Ange sortit de sa cachette et reprit son travail à la gloire de ceux qu'il avait combattus. Le malheureux homme fit plus : pour Baccio Valori, l'instrument des basses œuvres du pape, le meurtrier de son ami Battista délia Palla, il consentit à sculpter V Apollon tirant une flèche de son carquois. (3) Bientôt, il allait renier les bannis florentins. (4) Lamentable faiblesse d'un grand
(i) Lettre de Sébastien del Piombo à Michel-Ange. (29 avril i53i) (u) Condivi. — Dès le 11 décembre i53o, la pension de Michel- Auge fut rétablie par le pape.
(3) Automne i53o. — La statue est au Miist'u ^'azionule de Florence.
(4) Eu 1544.
LE DESESPOIR
homme, réduit à défendre par des lâchetés la vie de ses rêves artistiques contre la brutalité meurtrière de la force matérielle, qui pouvait à son gré l'étouffer ! Ce n'est pas sans raison qu'il devait consacrer toute la fin de sa vie à élever à l'apôtre Pierre un monument surhumain : plus d'une fois, comme lui, il dut pleurer, en entendant le coq chanter.
Obligé au mensonge, réduit à flatter un Valori, à célébrer un Laurent, duc d'Urbin, il éclatait de douleur et de honte. Il se jeta dans le travail, il y mit toute sa rage de néant, (i) Il ne sculpta point les Médicis, il sculpta les statues de son désespoir. Quand on lui faisait remarquer le manque de ressemblance de ses portraits de Julien et de Laurent de Médicis, il répondait superbement : « Qui le verra dans dix siècles ?» De l'un, il fit l'Action; de l'autre, la Pensée; et les statues du socle, qui les commentent, — le Jour et la Nuit, V Aurore et le Crépuscule, — disent toutes la souffrance épuisante de vivre et le mépris de ce qui est. Ces immortels svmboles de la douleur humaine furent
(i) Dans ces mêmes années, les plus sombres de sa vie, Micliel-Ange , par une réaction sauvage de sa nature contre le pessimisme chrétien qui l'étouffait, exécuta des œuvres d'un paganisme audacieux, coniuie la Léda caressée par le Cygne (iSagi53o), qui, peinte pour le fine de Ferrare, puis donnée par Michel- Ange à sou élève Antonio Mini, fut portée par ce dernier en France, où elle fut détruite, dit-on, vers 1643, par Sublet des Noyers, pour sa lasciveté. Un peu plus tard, Michel-Ange peignit pour Bartolommeo Bellini un carton de Venus caressée par l'Amour, dont Pontormo fit un tableau qui est aux Ulîizi. D'autres dessins, d'une impudeur grandiose et sévère, sont probablement de la même époque. CJiarles Blanc décrit un d'eux, « où l'on voit les transports d'une femme violée, qui se débat robuste contre un ravisseur plus robuste, mais non sans exprimer un involontaire sentiment de bonheur et d'orgueil ».
la çie de Michel- Ange
terminés en i53i. (i) Suprême ironie! Personne ne les comprit. Un Giovanni Strozzi, voyant la formidable Nuit, faisait des concetti :
La Nnit, que tu vois si gracieusement dormir, fut sculptée par un Ange dans ce rocher; et, puisqu'elle dort, elle vit. Si tu ne le crois, éveille-la, et elle te parlera.
Michel-Ange répondit :
Le sommeil m'est cher. Il m'est plus cher encore d'être de pierre, tandis que le crime et la honte durent. Ne pas voir, ne pas entendre m'est grand bonheur : c'est pom-quoi, ne m'éveille pas, ah ! parle bas !
Caro m' è 'l sonno et piu l'esser di sasso, Mentre che 'l danno et la vergogna dura. Non veder, non sentir m'è gran ventura; Pero non mi destar, deh! parla basso. (2)
On dort donc dans le ciel, s'écriait-il dans une autre poésie, puisqu'un seul s'approprie ce qui était le bien de tant d'hommes !
Et Florence asservie répond à ses gémissements ' (3)
Ne soyez pas troublés dans vos saintes pensées. Celui qui croit vous avoir dépouillés de moi, ne jouit pas de son grand crime à cause de sa grand peur. Moindre joie est pour les amants la plénitude de la jouissance qui éteint le désir, que la misère, grosse d'espérance. (4)
(1) La Nuit fut sculptée probablement dans l'automne de i53o; elle était terminée au printemps de i53i ; l'Aurore, en septembre i53i ; le Crépuscule et le Jour, un peu après. — Voir D' Ernst Steinmann : Das Geheimnis der Medicigràber Michel Angelos, 1907, Hiersemann, Leipzig.
(2) Poésies, CIX, iG, 17. — Frey les date de i545.
(3) Michel-Ange imagine un dialogue entre Florence et les Florentins bannis.
(4) Poésies, CIX, 48. Voir aux Annexes, VIL
LE DESESPOIR
Il faut penser à ce que fut le sac de Rome et la chute de Florence pour les âmes d'alors : une faillite effroyable de la raison, un écroulement. Beaucoup ne s'en relevèrent plus.
Un Sébastien del Piombo tombe dans un scepticisme jouisseur :
J'en suis venu à ce point que l'univers pourrait crouler, sans que je m'en soucie, et je me ris de toute chose... Il ne me semble pas que je sois encore le Bastiano que j'étais avant le sac, je ne puis revenir à moi. (i)
Michel-Ange pense à se tuer :
Si jamais il est permis de se donner la mort, il serait bien juste que ce droit appartînt à qui, plein de foi, vit esclave et misérable. (2)
Il était dans une convulsion d'esprit. Il tomba malade en juin i53i. Clément \TI s'efforçait en vain de l'apaiser. Il lui faisait dire par son secrétaire et par Sébastien del Piombo de ne pas se surmener, de garder la mesure, de travailler à son aise, de faire parfois une promenade,
(i) Lettre de Sébastien del Piombo à Michel- Ange (24 février i53i). C'était la première lettre qu'il lui écrivait après le sac de Rome :
« Dieu sait combien j'ai été heureux qu'après tant de misères, de peines et de dangers, le Seigneur tout-puissant nous ait laissés vivants et en bonne santé par sa miséricorde et sa pitié : chose vraiment miraculeuse, quand j'y pense... Maintenant, mon compère, que nous avons passé par Teau et par le feu, et que nous avons éprouvé des choses inimaginables, remercions Dieu de toutes choses, et ce peu de vie qui nous reste, passons-le du moins dans le repos, autant que possible. Il faut compter bien peu sur ce que fera la Fortune, tant elle est méchante et douloureuse... »
On ouvrait leurs lettres. Sébastien recommande à Michel-Ange, «iuspect, de déguiser son écriture.
(2) Poésies, XXXYill. Voir aux Annexes^ VIII.
la çic de Michel- Ange
de ne pas se réduire à l'état d'homme de peine, (i) Dans l'automne de i53i, on craignit pour sa vie. Un de ses amis écrivait à Valori : « Miciiel-Ange est exténué et amaigri. J'en ai parlé dernièrement avec Bugiardini et Antonio Mini : nous étions d'accord qu'il n'a plus longtemps à vivre, si l'on ne s'en inquiète sérieusement. 11 travaille trop, mange peu et mal, et dort encore moins. Depuis un an, il est rongé par des maux de tête et de cœur. » (2) — Clément VII s'en inquiéta en effet; le 21 novembre i53i, un bref du pape défendit àMichel-Ange, sous peine de l'excommunication, de travailler à autre chose qu'au tombeau de Jules II et à ceux des Médicis, (3) afin de ménager sa santé et « de pouvoir plus longtemps glorifier Rome, sa famille, et lui-même ».
U le protégea contre les importimités des Valori et des riches mendiants, qui venaient, selon l'habitude, quémander des œuvres d'art et imposer à Michel- Ange des commandes nouvelles. « Quand on te demande un tableau, lui faisait-il écrire, tu dois t' attacher ton pinceau au pied, faire quatre traits, et dire : « Le tableau est fait. » (4) Il s'interposa entre Michel- Ange et les héritiers de Jules II, qui devenaient menaçants. (5) En i532, un quatrième contrat fut signé entre les représentants du duc d'Urbin
(1) (T ... Non çoria che ve fachinasti tanto... » (Lettre de Pier Paolo Marzi à Michel-Ange, 20 juin i53i) — Cf. lettre de Sébastien del Piombo à Michel-Ange. (16 juin i53i)
(2) Lettre de Giovanni Battista di Paolo Mini à Valori. (29 septembre i53i)
(3) (T ... Ne alîquo modo Idborare debeas, nisi in sepultura et opéra nostra, quam tibi commisimus... »
(4) Lettre de Benvenuto délia Volpaja à Michel- Ange. (26 novembre i53i)
(5) « Si vous n'aviez le bouclier du pape, lui écrit Sébastien, ils sauteraient comme des serpents. » (Saltariano corne serpenti.) (i5 mars i532)
LE DÉSESPOIR
et Michel- Ange, au sujet du tombeau : Michel-Auj^e promettait de faire un nouveau modèle du monument, très réduit, (i) de le terminer en trois ans, et de payer tous les frais, ainsi que 2.000 ducats, pour tout ce qu'il avait reçu déjà de Jules II et de ses héritiers. « Il suffit qu'on trouve dans Vo^^rvre, écrivait Sébastien del Piombo à Michel-Ange, un peu de votre odeur » (un poco del vostro odore). (2) — Tristes conditions, puisque c'était la faillite de son grand projet, que Michel-Ange signait là, et qu'il lui fallut encore payer pour cela! Mais d'année en année, c'était en vérité la faillite de sa vie, la faillite de la Vie, que Michel-Ange signait dans chacune de ses œuvres désespérées.
Après le projet du monument de Jules II, le projet des tombeaux des Médicis s'écroula. Le 25 septembre i534, Clément Vil mourut. Michel-Ange, pour son bonheur, était alors absent de Florence. Depuis longtemps, il y vivait dans l'inquiétude; car le duc Alexandre de Médicis le haïssait. Sans le respect qu'il avait pour le pape, (3) il l'eût fait tuer. Son inimitié s'était encore accrue, depuis que Michel-Ange avait refusé de contribuer à l'asservissement de Florence en élevant une forteresse pour dominer la \'ille : — trait de courage, qui montre assez, chez cet homme craintif, la grandeur
(i) Il ne s'agissait plus que de livi'cr pour le tombeau, qui devait être élevé à San Pietro in Vincoli, six statues commencées et non finies. (Sans doute, Moïse, la Victoire, les Esclaves, ei les figures de la grotte Boboli)
(2) Lettre de Sébastien del Piombo à Michel- Ange. (6 avril i532)
(3) Maintes fois, Clément VII dut prendre la défense de Michel- Auge contre son neveu, le duc Alexandre. Sébastien del Piombo raconte à Michel- Ange une scène de ce genre, où « le pape parla avec tant de véhémence, de fureur et de ressentiment, en termes si terribles, qu'il n'est pas permis de les écrire. » (16 août i533)
y-^tRÎTiv
la çie de Michel-Ange
de son amour pour sa patrie. — Depuis ce temps,
Michel- Ange s'attendait à tout de la part du duc; et il
ne dut son salut, quand Clément VII mourut, qu'au
hasard qui fit qu'il se trouvait à ce moment hors de
Florence, (i) Il n'y retourna plus. Il ne devait plus la
revoir. — Ce fut fini de la chapelle des Médicis, elle ne
fut jamais achevée. Ce que nous connaissons sous ce
nom n'a qu'un lointain rapport avec ce que Michel- Ange
avait rêvé. A peine s'il nous en reste le squelette de la
décoration murale. Non seulement Michel- Ange n'avait
pas exécuté la moitié des statues, (2) et les peintures
qu'il projetait; (3) mais quand ses disciples s'efforcèrent
plus tard de retrouver et de compléter sa pensée, il ne
fut même plus capable de leur dire quelle elle avait
été : (4) tel était son renoncement à toutes ses entreprises,
qu'il avait tout oublié.
Le 23 septembre i534, Michel-Ange revint à Rome, où il devait rester jusqu'à sa mort. (5)11 y avait vingt-et-un
(i) Condivi.
(2) Michel-Ange avait exécuté, partiellement, sept statues (les deux tombeaux de Laurent d'Urbin et de Julien de Nemours, et la Madone). Il n-avait pas commencé les qnatres statues de Fleuves, qu'il voulait faire ; et il abandonna à d'autres les figures pour les tombeaux de Laurent le Magnifique, et de Julien frère de Laurent.
(3) Vasari demanda à Michel-Ange, le i"^ mars i563, « de quelle façon il avait pensé aux peintures sur les murailles ».
(4) On ne sut même plus où placer les statues déjà faites, ni quelles statues il avait voulu faire pour les niches restées vides. En vain, Vasari et Ammanati, chargés par le duc Cosme I d'achever l'œuvre entreprise par Michel-Ange, s'adressèrent à lui : il ne se rappelait plus rien. «La mémoire et l'esprit m'ont de vancé, écrivaitil en août i55;, pour m'attendre dans l'autre monde. »
(5) Michel-Ange reçut le droit de bourgeoisie romaine, le 20 mars i546.
LE DESESPOIR
ans qu'il l'avait quittée. Eu ces vingt-et-un ans, il avait fait trois statues du monument inachevé de Jules II, sept statues inachevées du monument inachevé des Médicis, le vestibule inachevé delà. Laurenziana,le Christ inachevé de Sainte-Marie de la Minerve, V Apollon inachevé pour Baccio Valori. Il avait perdu sa santé, son énergie, sa foi dans l'art et dans la patrie. Il avait perdu le frère qu'il aimait le mieux, (i) Il avait perdu son père qu'il adorait. (2) A la mémoke de l'un et de l'autre il avait élevé un poème de douleur admirable, inachevé conmie tout ce qu'il faisait, tout brûlant de la passion de mourir :
... Le ciel t'a arraché à notre misère. Aie pitié de moi, qui vis comme un mort!... Tu es mort à la mort, et tu es devenu divin ; tu ne crains plus le changement d'être et de désir : (à peine puis-je l'écrire sans envie...) Le Destin et le Temps, qui nous apportent seulement la douteuse joie et le sûr malheur, n'osent passer votre seuil. Aucun nuage n'obscurcit votre lumière ; la suite des heures ne vous fait pas violence, la nécessité et le hasard ne vous conduisent pas. La nuit n'éteint pas votre splendeur; le jour, si clair qu'il soit, ne la rehausse point... Par ta mort, j'apprends à mourir, mon cher père... La mort n'est pas, comme on le croit, le pire pour celui dont le dernier jour est le premier et le jour éternel, auprès du trône de Dieu. Là j'espère et je crois te revoir, par la grâce de Dieu, si ma raison arrache mon cœur glacé au terrestre limon, et si, comme toute vertu, grandit au ciel entre le père et le fils le très haut amour. (3)
Rien ne le retient donc plus sur terre : ni art, ni ambition, ni tendresse, ni espoir d'aucune sorte. Il a
(1) Buonarroto, mort de la peste, en i528.
(s) En juin i534.
(3) Poésies, LVIII. Voir aux Annexes, IX.
la çie de Michel- Ange
soixante ans, sa vie semble finie. Il est seul, il ne croit plus à ses œuvres; il a la nostalgie de la mort, le désir passionné d'échapper enfin « au changement d'être et de désir », à « la violence des heures », à la tyrannie « de la nécessité et du hasard «b
Hélas ! Hélas ! je suis trahi par mes jours qui ont fui... J'ai trop attendu,... le temps m'a fui, et voici que je me trouve vieux. Je ne peux plus me repentir, ni me recueillir, avec la mort auprès de moi... Je pleure en vain : nul malheur n'est égal au temps qu'on a perdu...
Hélas ! Hélas ! quand je tourne les yeux vers mon passé, je ne trouve pas un seul jour qui ait été à moi ! Les fausses espérances et le vain désir, — je le reconnais à présent, — m'ont tenu, pleurant, aimant, brûlant et soupirant, — (car pas une affection mortelle ne m'est inconnue), — loin de la vérité...
Hélas ! Hélas! je vais, et je ne sais pas où; et j'ai peur... Et sije ne me trompe, — (oh ! Dieu veuille que je me trompe !) — je vois, Seigneur, je vois le châtiment éternel, pour le mal que j'ai fait en connaissant le bien. Et je ne sais plus qu'espérer... (i)
(i) Poésies, XLIX Voir aux Annexes, X-
Deuxième Partib