‹ Vie de Polichinelle et ses nombreuses aventuresChapitre 3 sur 5 · XII ET DERNIER · texte numérisé non relu

XII ET DERNIER

Polichinelle aux Champs-El3^sces. — Pourquoi cette histoire, afin d’être véridique jusqu’au lout, ne finit pas.

Polichinelle avait à peine eu le temps de s’apercevoir qu’il changeait de place, quand il mit pied à terre avec son compère, le bonhomme Patience, au beau milieu des Champ-Elysées. — C’était par une belle journée de printemps, et cette riante promenade, animée à l’heure de

midi par le joyeux gazouillemeut des enfauts, par les chants des musiciens ambulants et les cris des bateleurs, offrait aux yeux l’aspect du plus agréable lieu de divertissement qui puisse être au monde.

« Voilà, s’écria Polichinelle, un endroit de plaisance où ce me serait une rare douceur de passer ma vie, loin des rois, des grands majordomes efc des commissaires.

— Et quel em})êchement y voyez-vous, mou cher seigneur? dit le bonhomme Patience en clignant de l’œil.

— C’est que, répondit Polichinelle, je n’ai pas un sou dans ma pochette, tout mon bagage étant resté à Chartres, et par malheur, je suis d’un naturel, moi, à aimer mieux manger trop — que pas du tout.

— Ecoutez, répliqua le bonhomme Patience, j’ai une idée en tête et je la crois bonne : j’établirai en ce lieu-ci mon petit théâtre; il ne peut manquer d’y prospérer, si vous voulez y paraître comme acteur ; nul doute que votre esprit, joint à votre bizarre figure (pardon, seigneur), ne m’attire bon nombre de spectateurs.

— Peut-être bien, dit Polichinelle, et j’avoue que j’y pensais. Puisque je n’ai trouvé chez les grands qu’envie et malice, quel meilleur usage pourrais-je faire de l’esprit que Dieu m’a donné, que de l’employer à divertir les pauvres gens qui n’ont point d’argent à dépenser pour leur plaisir ; et les petits enfants, qui sont tous simples et bons? Je suis pauvre moi-même, et d’une humble condition; la

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méchanceté des hommes, tant qu’elle sera toute-puissante comme elle est, ne me permettra pas, je le vois bien, de m’élever comme je l’aurais souhaité, pour être plus à portée de soulager ceux qui souffrent. En attendant je leur ferai de tout mon cœur la seule aumône dont le bon Dieu ait mis la disposition en mon pouvoir, je les ferai rire. Par la même occasion, je ferai s’épanouir les joues roses de ces jolis enfants qui passent, et ce sera pour moi comme une bénédiction.

— Touchez donc là, dit le bonhomme Patience; dès demain vous débuterez.

— Un moment, reprit Polichinelle; j’y mets une condition : c’est qu’un de vos acteurs sera habillé en commissaire, afin que je le puisse bâtonner à mon aise, en souvenir de celui de Chartres.

— Parbleu! de tout mon cœur, s’écria le père Patience, et j’allais vous le proposer, si vous ne m’eussiez prévenu. »

Le lendemain, mes enfants, eurent lieu les débuts de Polichinelle. Je vous laisse à imaginer de quelle impression dut être frappé le public, quand se produisirent devant lui, pour la première fois, toutes ces choses surprenantes dont l’assemblagie se nomma Polichinelle : cette tournure grotesque, ces deux bosses panachées, ce menton inattendu, cette voix si enrouée et si charmante, ce jeu de bâton si plein de dextérité. Mais où l’enthousiasme ne connut plus de bornes, ce fut dans le moment où, le commis-

eaire arrivant comme un furieux, le dialogue suivant s’établit entre Polichinelle et ce magistrat :

LE COMMISSAIRE. Comment VOUS appelez-vous? POLICHINELLE. Comme mon père.

LE COMMISSAIRE. Et Comment s’appelle votre père? POLICHINELLE. Comme moi.

LE COMMISSAIRE. Insolentl me direz-vous votre nom? POLICHINELLE, montrant son bâton. Et vous, me direzvous le nom de ceci.

LE COMMISSAIRE. C’est UIl bâtOU.

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POLICHINELLE, U frap^paiît. Sambrrregoiî un bâton I c’est une flûte !

LE COMMISSAIRE. Aïe! aïe! Soit! c’est une flûte.

POLICHINELLE, U frappant. Une flûte! malheureux que vous êtes! Ne voyez-vous pas que c’est une trompette?

. LE COMMISSAIRE. Aïe! aïe! à l’aide! miséricorde! Oui! c’est une trompette.

POLICHINELLE, U frappant. Une trompette! impertinent! C’est un clavecin.

LE COMMISSAIRE. Aïe! aïe! Oui! c’est un clavecin!

POLICHINELLE, V accablant de coups. Non! sambrrregoi! c’est un bâton! (^Au public.') Et voilà, Messieurs, Mesdames, le moyen d’avoir toujours raison.

Bref, Polichinelle se trouva si heureux de l’amitié que lui témoigna le public et de son paisible séjour dans les Champs-Elysées, après tant d’aventures fatigantes, qu’il s’y fixa, et qu’il semble y jouir d’une jeunesse éternelle. Toutefois, chaque soir, après qu’il a terminé ses représentations, il a coutume d’enfourcher la queue du diable, qu’il a conservée précieusement, et de se transporter à Naples en un moment, pour souhaiter la bonne nuit à ses parents.

Ce fut dans une de ces excursions nocturnes qu’il lui prit fantaisie de se rappeler au souvenir du bon peuple de Naples, et de railler encore une fois les grands du pays, dont il avait été si indignement traité. Il se rendit, dans

cette intention, à l’un des théâtres les plus fréquentés de Naples, et, s’étant couvert le visage d’un masque, il monta sur la scène durant l’entr’acte. On crut qu’un des acteurs de la troupe avait revêtu ce costume si célèbre pour jouer quelque momerie , et personne n’imagina que ce pût être Polichinelle lui-même. L’émotion n’en fut pas moins profonde dans le public à cette apparition ; mais les transports éclatèrent avec une bien autre violence aux premiers mots que dit Polichinelle, et il fut subitement comme enseveli sous une pluie de fleurs. Le lendemain toute la ville répétait les saillies de l’acteur mystérieux, au grand déplaisir des courtisans et des académiciens, contre qui elles étaient dirigées. Encouragé par ce succès. Polichinelle prit l’habitude de se montrer chaque soir de cette façon au peuple de Naples, et de l’égayer aux dépens de leurs ennemis communs. C’est ainsi qu’il a conservé jusqu’à ce jour, en Italie, une popularité sans pareille. Cependant il resta fidèle à sa patrie d’adoption , et aux aimables loisirs qu’il s’y était faits. Une seule fois le père Patience ne le vit pas revenir' le soir à l’heure accoutumée, et pendant une quinzaine de jours on ne le vit point paraître sur son petit théâtre des Champs-Élysées. Tous les petits enfants de Paris avaient pris le deuil. — Où était-il? — A Naples, sans doute. — Qu’y faisait-il? quelle affaire l’y retenait? Sur ce point, mes chers enfants, nous en sommes réduits aux conjectures, Polichinelle ayant toujours observé, au

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sujet de cette sombre période de sa vie, une réserve impénétrable. Seulement, quand il reparut, on remarqua que sa gaieté naturelle était tempérée par moments d’une nuance de mélancolie : une ride, qui semblait creusée par quelque cruauté du sort, altérait la sérénité liabituelle de son front; quelquefois on le vit essuyer à la dérobée une larme qui faisait un triste contraste à sa plaisante pantomime. Tout enfin, dans la personne de Polichinelle, parut témoigner qu’il était passé, notre joyeux ami de l’enfance, à l’age de l’homme par la porte commune, celle du malheur.

A partir de ce jour. Polichinelle vôulut qu’un nouveau personnage, habillé en femme, parût à ses côtés sur sou petit théâtre, et empochât sa bonne part des coups de bâton distribués si largement au commissaire. Un tel

caprice a de quoi surprendre de la part de Polichinelle, qui ne manquait pas de galanterie, et le ressentiment de quelque chagrin d’amour nous paraît seul capable d’expliquer tout ce qu’on voit d’indélicat dans ce procédé.

A ce sujet, un savant napolitain m’a conté, et je pencherais à le croire, qu’en effet Polichinelle avait été retenu pendant quinze jours à Naples par une passion amoureuse : la jeune Colombiue, fille du bonhomme Pantalon, en était l’objet ; elle s’était montrée insensible comme un rocher aux soupirs aussi bien qu’aux sérénades du pauvre Polichinelle, et, pour l’achever, elle avait laissé voir, en sa présence, une préférence marquée d’abord pour Pierrot, dont elle trouvait la pâleur intéressante, puis pour

Arlequin, dont les vives couleurs annonçaient, disait-elle, une santé admirable. — Mais aussi pourquoi s’aller rendre

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