‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 15 sur 84 · VIF DE ROSSINI · texte numérisé non relu

VIF DE ROSSINI

lard un peu blasé, s’ est toujours éloigné du genre doux et suave, pour courir au genre piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laissé les pêclies et leur délicieux parfum pour demander du saur-craut , des sauces épicées et du kirsch w aser, aux grands compositeurs chargés de ses plaisirs, et qu'il paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles. Je l’avoue, mais elles me .semblent claires.

Cette révolution, qui occupe un intervalle de quatre-vingt-dix ans dans les annales de l'esprit humain, a eu des périodes différents et successifs. Où s’arrétera-t-elle? Je l’ignore : tout ce que je sais, c’est qu’à chaque période (et chacun d’eux a duré douze ou quinze ans, à peu près le temps qu’un grand compositeur est à la mode) à chaque période, dis-je, on a cru être arrivé au terme de la révolution.

Moi-méme, je suis probablement aussi dupe de mes sensations, qu’aucun de mes devanciers , en proclamant que la perfeclioti de la mélodie antique avec l’harmonie moderne, c'est le style de Tancréde. Je suis la dupe d'un magicien qui a donné les plaisirs les plus vifs à ma première jeunesse, et , par contre-coup, je suis injuste envers la Gazza ladra et Otello, qui me présentent des sensations moins douces, moins enchanteresses, mais plus piquantes et peut-être plus fortes.

Je prie le lecteur d’avoir cette profession de foi sous les yeux, toutes les fois que je me sers des mots délicieux, sublime, pai'fait. Dans les moments de froide philosophie et de respect pour les gens secs, je sens bien tout le ridicule dont ces mots sont susceptibles, mais je les emploie pour abréger.

On dit en France, pour indiquer une nuance d’opinion ; c'est un patriote de 89 ; je me dénonce moi-méme comme étant un Rossiniste de 1815. Ce fut l’année où l’on admira le plus en Italie \t style eX.\d musique de Tancréde'.

Un amateur de 1780, préférant à tout, comme de juste, le style de Paisiello et de Cimarosa, trouverait probablement Tancréde aussi bruyant et aussi surchargé d’effets d’orchestre que me semblent l’être ütello et la Gazza ladra.

Loin de prétendre à une impartialité ridicule et impossible

1 . Ea mosiqae (ont commo en littératare, nn ouvrage pent avoir un fort bon style et des idées assez communes , et vice versù. Je préfère le style de Itossini, mais je trouve plus de génie a Cimarosa. Le premier final du Ui/lrmmio segreto offre la perfection du style et des if/ies. j

ŒUVRES DE STENDHAL

dans les arts, je proclame hardiment un principe qui me semble, du reste, tout à fait à la mode : je me déclare partial. L’impartialité dans les.arts est, comme la raison' en amour, le partage des cœurs froids ou faiblement épris.. le suis donc partial autant que peut l’être un bon homme de lettres. I,a différence, c’est que je ne veux faire pendre personne, pas même M. Maria Weber^ l’auteur du Freyschiltz , l’opéra allemand qui fait fureur dans ce moment aux rives de la Sprée et de l’Oder.

Un partisan du Freyschûtz verra en moi un bon homme impossible à ennuyer, et qui a ses raisons pour admirer le genre simple. Il m’appliquera la phrase que je fais plus ou moins jolie, suivant que je suis plus ou moins bien né, et dont je me sers pour énoncer mon opinion sur les gens que charmait , vers l’an 1750, un opéra comique de Galuppi , avec ses longs récitatifs.

■Je crois que pour être clair, je n’ai rien de mieux à faire que de placer ici la liste des enchanteurs qui ont passé successivement en Italie pour avoir atteint le dernier terme de l’art et la perfection du vrai beau.

-A chaque nouveau génie.qui paraissait, il s’engageait une dispute générale fort vive, et surtout impossible à terminer, entre les gens de quarante ans qui avaient vu de meilleurs temps, et ' les jeunes gens de vingt ; car un homme de talent écrit toujours dans le style (dans le mélange proportionnel de mélodie et d’harmonie) qu’il trouve à la mode à son entrée dans le monde

Voici la liste des grands artistes dont le nom a successivement servi d’anathèmes pour Leurs successeurs immédiats :

Porpora brilla en 1710.*

Durante... .; 1718.

Léo 172.5.

Galuppi, surnomméil Buranello, parce

1. Avoir du goût, même en littéralnre, vent tonjours dire habiller ses idées il la dernière mode, è la dernière mode de la très-bonne compagnie. M. l'abbé Delille avait un goût parfait en 1786.

2. Sonvenl les premiers opéras d'un maestro restent les meillenrs. Le génie musical se développe de fort bonne heure; mais il faut bien .accorder quatre on cinq ans è ropinion publique pour qu'un compositeur fasse décidément négliger l'homme de talent qni l'a précédé. Je pense que c'est vers l'ège de vingt-cinq ans qne les compo- «iieors célèbres dont je donne la liste, ont commencé è être fort è la mode.

Digilized by Goc^le

qu’il était de la petite ile de Burano, à une portée de canon de Venise. . . 1728.

Pergolèse 1730.

Vinci 17.30.

liasse 1730.

Jomelli 1739.

Logroscino , l’inventeur des finales ... 1739.

Guglieimi, créateur de l'opéra buffa. 1762.

Piccini 1753.

Sacohini 1760.

Paisiello 1766.

Anfossi 1761.

Traetta 1763.

Zingarelli 1778.

Mayer 1800.

Cimarosa 1790.

Mosca 1800.

Paër 1802.

Pavesi 1802.

Generali. .

Rossini. . I Mozart . . |

Je mets ces deux grands noms ensemblcv par l’effet combiné de l’éloignement des lieux, de la difficulté de lire Mozart, et du mépris des Italiens pour les artistes étrangers; on peut dire que Mozart et Rossini ont débuté ensemble eu Italie vers l’an 1812.

Aujourd’hui il y a un maestro qui fait oublier l’auteur de Tancrède : c’est celui de la Gazza ladra, de Zetmire, de Sémiramis, de Mosé, A'Otello; c’est le Rossini de <820*.

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