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CHAPITRE VIII

IBRDPTION DES COEUnS SECS. — IDÉOLOGIE DE LA MUSIQUE.

L’harmonie doit-elle se faire remarquer par elle-même, et détourner notre attention de la mélodie, ou simplement augmenter l'effet de celle-ci.?

J’avoue que je suis pour ce dernier parti. Je vois que dans les beaux-arts, les grands effets sont produits, en général, par une seule chose extrêmement belle, et non par la réunion de plusieurs choses médiocrement touchantes. Le cœur humain n’a que des émotions peu vives lorsque ses jouissances sont entremêlées de la nécessité de choisir entre deux plaisirs de nature, différente. .Si je sens le besoin d’entendre de l’harmonie magnifique, je vais à une symphonie de Haydn, de Mozart ou de Beethoven; je vais au Mariagè secret, ou au Roi Théodore, si j’aime la mélodie. Si je désire jouir de ces deux plaisirs réunis autant que possible, je vais voir à la Scala, Doji Juan ou Tancréde. J'avoue que si je pénètre plus avant dans la nuit de l’harmonie, la musique a moins de charmes pour moi.

Il faut un tour de force pour être incorrect en écrivant une phrase de mélodie; rien n’est au contraire plus facile que de faire des fautes en notant dix mesures d'harmonie.

La science est, nécessaire pour écrire de l’harmonie. Voilà la nécessité fatale qui a donné prétexte aux sots et aux pédants de toutes les couleurs, pour s’immiscer dans la musique.

Sans vouloir faire contre les savants une mauvaise épigramme, les gens qui connaissent le monde avoueront avec moi que si aujourd’hui l’His/oire de Charles XII de Voltaire se présentait incognito à l’Académie des Inscriptions pour avoir le prix, les savants académiciens ne seraient frappés, dans ce charmant ouvrage, que de quelques inexactitudes de détail, et certes il serait malheureux : tel parait, aux yeux des pédants en musique, un

ouvrage de Rossini. Je leur rends justice ; ils sont de bonne foi quand ils l'injurient*.

La science du chaut, telle qu'elle est aujourd'hui au Conservatoire de Paris, enseigne à produire une suite de mots bien enchaînés d’après les règles de la syntaxe; mais du reste, ces. mots n’offrent aucun sens.

Rossini, au contraire, opprimé qu'il était par le nombre et la vivacité des sentiments et des nuances de sentiment qui se présentaient a la fois à son esprit, a fait quelques petites' fautes de grammaire. Dans ses partitions originales il les a presque toujours notées avec une croix -j-, en écrivant à côté : Per soUdisfazione de^ pedanti. Un élève, après six mois de Conservatoire, voit ces négligences, qui souvent sont des essais.

Il nous reste ù dôuner un coup d’œil à l'état actuel de la grammaire musicale. Ces fautes de Rossini sont-elles de véritables fautes? Qui a fait cette grammaire ? sont-ce des gens supérieurs en génie à Rossini? Il ne s’agit pas ici, comme pour les langues, de noter avec une scrupuleuse fidélité les usages d’une nation ; les gens qui ont écrit la langue musicale sont en trop petit nombre pour qu’il y ait, à proprement parler, un usage général^ La musique attend son Lavoisier. Cet homme de génie fera des expériences sur le cœur humain et sur l’organe de l’ouïe luimême. Tout le monde sait que le bruit d'une scie que l’on aiguise, d’un morceau de liège que l’on coupe, de deux orgues de Barbarie jouant des airs différents, ou simplement d’un papier que l’on chiffonne, suffit pour mettre aux abois certaines personnes à nerfs délicats.

11 y a des oppositions ou des accords de sons, dôiit Jes effets agréables sont aussi marqués que l'est, dans un sens opposé, le cri du liège que l’on coupe ou du papier que l’on chiffonne.

Le Lavoisier de la musique, auquel j’accorde libéralement un cœur très-sensible à ces effets, se livrera à plusieurs années d’experiences, après quoi il déduira de ses expériences les règles de la musique. ^

Dans son ouvrage, au mot colère, il nous présentera les vingt cantilènes qui lui semblent exprimer le mieux le sentiment de la colère; il en fera de même pour la jalousie, l'amour heureux, les tourments de l'absence, etc.

t. Voir l’Al'eille de <821, et ia Pandore du 23 juillet cl du <2 auùt <823.

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Souvent l’accompagnement rappelle à notre imagination une nuance de sentiment que la voix seule ne pourrait pas exprimer.

L’homme supérieur dont j’invoque la présence donnera les airs qu’il aura choisis comme exprimant le mieux la colère, avec leurs accompagnements. Font-ils plus d’effet avec ou sans accompagnements? Jusqu'à quel point peut-on compliquer ces accompagnements ?

Toutes ces grandes questions, résolues par des expériences, établiront enfin une véritable théorie de la musique, basée sur la nature du cœur humain en Europe, et sur les habitudes de l'oreille.

La plupart des règles qui oppriment dans ce momètit le génie des musiciens, ressemblent à la philosophie de Platon ou de Kant; ce sont des billevesées mathématiques inventées avec plus ou moins d’esprit et d’imagination, mais dont chacune a grand besoin d’étre soumise âu creuset de l’expérience ' . Ce sont des règles impérieuses qui ne sont appuyées sur rien*, ce sont des conséquences qui ne partent d’aucun principe ; mais par malheur il en est de l’autorité de ces règles comme de celle des rois ; elles sont environnées de beaucoup de gens en crédit, qui ont le plus grand intérêt du monde à soutenir leur infaillibilité. Si l’on ébranle le respect pour les règles, si l’on a la scandaleuse témérité de vouloir examiner le droit qu’elles ont d’être des règles, que deviendra l’importance et la vanité d’un professeur au Conservatoire?

Voulez-vous savoir ce qui arrive aux plus spirituels d’entre eux?

Les esprits justes, M. Cherubiui par exemple, arrivés à une certaine époque de leur carrière, s’aperçoivent qu’il y a absence de fondements dans l’édifice qu’ils élèvent; la peur les saisit; ils quittent l’étude du langage du cœur pour s’enfoncer dans un examen philosophique. Au lieu d’élever de belles colonnes ou des portiques'élégants, ils perdent le temps de leur jeunesse à pousser en terre des fouilles profondes. Quand enfin ils sortent tout poudreux de ces tranchées obscures, leur tête est surchargée de vérités mathématiques; mais le beau temps de la jeunesse est

I. Bacon dirait aussi de la musique: Humaito ingenio non pluma; addenda;, ted potiks plumlmm et pondéra.

3. Voir les Raisonnements ascétiques de Socrate, p. 800 du Platon de M. Cousin , t. I.

passé, et leur cœur se trouve vide des sentiments dont la présence met en état d’écrire de la musique, comme le duetto A'Armide :

Ainor possenle nnme.

U y a des accords qui sont d’un effet évident, d’une exprès^ sion pour ainsi dire parlante ; il ne faut que les entendre une fois pour convenir de leur qualité. C’est une expérience que je conseille fort aux amateurs qui ont une âme. Le précipice dont iis ont à se garder, c’est l’impatience naturelle à tous les hommes, qui leur fera prendre le roman de la science pour son histoire.

Rien n’est pénible comme d’examiner, de douter, quand on a des plaisirs. Plus ceux de la musique sont entraînants et voluptueux, et plus les doutes sont pénibles et odieux. Dans cette position de l’âme, la moindre théorie brillante séduit et entraîne '. Comme en idéologie il faut savoir à chaque instant retenir notre intelligence qui veut courir; de même, dans la théorie des arts, il faut retenir l’âme, qui veut sans cesse jouir et non examiner*.

11 est un autre écueil, c’est celui contre lequel vont faire naufrage les âmes sèches^. Lorsqu’elles se mettent à la chasse des vérités sur cette matière, elles perdent la \iie à moitié route, et prennent misérablement le difficile pour le beau.

’IN’est-ce point ainsi qu’a fini un des plus savants génies musicaux de l’époque actuelle ?

On sent bien que je ne puis m’avancer que jusqu’au bord de ces grandes questions. .Te ne puis eu esquisser tout au plus que la partie morale, que celle qui est fondée sur les rapports que ces problèmes ont avec les passions du cœur humain et les habitudes de notre imagination européenne.

Comme il faut commencer une fois, peut-être un jour oserai-je donner au public un ouvrage scientifique sur ces grandes vérités. Outre qu’il sera fort malaisé à comprendre, j’ai peur qu’il ne

t. C'est riiisloire des jeunes Allemands. Leurs imes candides s'enflamment de l’amour de 1 a vertu ; on profite de ce moment d’entrainement pour leur faire accepter une logique non prouvée, et partant ridicule.

2. A la bonne lieure, suivez la route la plus agréable, ayez des plaisirs; mais alors ne dogmatisez pas.

d. Tbe biunt miiided.

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soit fort ridicule. Je voudrais qu’il me fût possible de ii’admeltrc à la lecture de cet ouvrage que les gens qui vieiment de pleurer à Otello.

Je vais présenter quelques conséquences intelligibles de la science dans sou état actuel. Les vérités les plus démontrées sont encore mêlées avec les assertions les plus téméraires et les moins prouvées. En raisonnant juste, d’après une telle science, ou arrive sans cesse ^ des conséquences absurdes, et que la plus petite épinette suffit pour démentir.

Mais si vous aviez passé quatre ans à chercher des diamants dans une mine obscure, ne seriez-vous pas disposé à prendre pour des diamants superbes, et d’une aussi belle eau que le Régent, des morceaux de verre que dés charlatants adroits vous feraient entrevoir au fond des sombres galeries de cette mine.^ L’orgueil naturel à l’homme pervertit en ce cas l’organe de la vue. Il faudrait une rare grandeur d’ilme pournvouer qu’on a perdu quatre ans, et que l’on n’a jamais vu bien distinctement ce que des charlatans ou des professeurs de Conservatoire vous ont présenté à chaque journée de ces quatre ans, eu vous disant : Ne vmjezvous pas bien clairement que tel accord est incompatible avec tel autre ? et eu vous liant à chaque fois par votre assentiment.

En compliquant les accompagnements, on diminue la liberté du chanteur; il ne lui est plus possible de songer à divers agréments qu’il lui eût été loisible de faire s’il y avait eu un moindre nombre d’accords dans l’accompagnement. Avec des accompagnements à l’allemande, le chanteur qui hasarde des agréments court risque à chaque instant de sortir de l’harmonie.

Après Tancrède, Rossini est devenu toujours plus compliqué. ,

11 a imité Haydn et Mozart, comme Raphaël, quelques années après être sorti de l’école du Pérugin, se mit à chercher la force sur les traces de Michel-Ange. Au lieu d’offrir aux hommes de la grâce et des plaisirs, il entreprit de leur faire peur.

ti’orchestre de Rossini a fait tort de plus eu plus au chant de ses acteurs. Toutefois ses accompagnements pèchent plutôt par la quantité que par la qualité, comme ceux des Allemands : j’entends que les accompagnèments allemands ôtant toute liberté au chanteur, l’empêcbent de faire les ornements que son génie lui aurait inspirés. Un Davide, par exemple, est impossible avec

une tni/rumen^astoneallemaiide. Elle taquine la mélodie, comme disait Grétry, elle défend impérieusement au chanteur de se prévaloir de tous Jes moyens d’expression de son art. (Les couleurs qui chargent la palette de Davide sont les ornements et les^iorfture de tous les genres.)

Cette différence dans la nature des accompagnements, en apparence également bruyants, distingue encore l’école allemande de l’école d’Italie '.

Aujourd’hui un compositeur pourrait battre Rossini et le faire oublier, en écrivant dans le style de Tancrède, bien différent du style de Mosè, A' Elisabettu , de Maometto, de la Gazza ladra.

Nous verrous plus tard quelques anecdotes relatives à la cour de Naples, qui ont forcé Rossini à changer de style. Je ne pense pas que ce grand artiste donnât d’autres raisons de son changement, si par extraordinaire il voulait une f»'is en sa vie parler de musique d’un tou sérieux. Il pourrait alléguer cependant que plusieurs de ses derniers opéras ont été écrits pour des salles immenses et fort bruyantes. A San Carlo et à la Scala, trois mille cinq cents spectateurs sont placés commodément. Le parterre lui-méme est assis fort à l’aise sur de larges banquettes à dossier que l’on renouvelle tous les deux ans. Souvent aussi Rossini a dû écrire pour des voix fatiguées. S’il les eût laissées, sco/jer/e, chantant seules, avec peu d’accompagnements, ou s’il leur eût donné à exécuter des chants larges et soutenus {spianali e sostenuti), il aurait eu à craindre que les fautes de chaut ne fussent trop évidentes, trop distinctement entendues, et fatales au maestro comme au chanteur. Un jour qu’on lui reprochait à Venise l’absence de beaux chants bien développés sur des mesures lentes : « Dunque non sapele per che cani io scriro? répondit-il. Donnez-moi des Crivelli, et vous verrez. » Il est à peu près convenu que pour les grandes salles il faut multiplier les morceaux d’ensemble. La Gazza ladra, écrite pour l'immense salle de la Scala, paraît d’un effet plus dur qu’elle ne l’est réellement, jouée dans une petite salle fort silencieuse comme Louvois, et par un

t. Dans vingt ans d’ici le public de Paris ayant fait d’immenses progrès en musique et en non affectation , tout ce que je viens de dire paraîtra suranné, et l'on osera pénétrer bien plus avant. M. .Massiniino sera V un des principaux auteurs de cette révolution. Sa manière d’enseigner, est digne de toutes sortes d’éloges. Voir la broebure de M. Imbinbo.

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orchestre qui méprise les nuances et regarde le piano comme un signe de faiblésse ' .

1. Eu parlant avec la généralité que l'on trouve dans ce chapitre, je sais bien que je prèle le flanc h la critique de tmuvaise foi. i’our lui dier l'arme de la plaisanierie, et rendre ses attaques réellemciii difflciles, il aurait fallu -augmenter de cinquante pages de phrases incidentes et explicatives, ce, chapitre, déjii pent-étre assez ennuyeux : c’est ce que je décline de faire ; et , avec une vertu vraiment romaine, je m'immole pour le salut de mon lecteur.

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