‹ Vie de Rossini par De StendhalChapitre 20 sur 84 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

IL TUBCO IIT ITALIA.

L’automne de la même année 1814, Rossini fit pour la Sraln, le Turco in Italia : on demandait un pendant à Yltaliana in Algerl. Galll, qni pendant plusieurs années avait rempli d’une manière admirable le rôle du bey AdimY Italiana, fut chargé de représenter le jeune Turc qui, poussé par la tempête, débarque en Italie et devient amoureux de la première Jolie femme que le haeard lui fait rencontrer. Malheureusement cette jolie femme a, non-seulement un mari (don Geronio), mais encore un amant (don Narciso), qui n’est nullement disposé à céder la place à un Turc. Doua Fiorilla, la jeune femme , coquette et légère, est ravie de plaire au bel étranger, et saisit avec empressement l’occasion de tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari.

La cavaline de don Geronio est d’une gaieté parfaite :

Yado io Irarcia d’una zingara Che mi sappia aslruliigar,

Che mi dica , in confldenza.

Se col lempo e la pazienza , il cervello di mia moglie Poirô ginngcre a sauar '.

Cette charmante cavatine est tout à fait dans le goût de Cima-rosa, surtout la réponse que le pauvre don Geronio se fait à soimême ;

Ma la zingara ch’ io bramo Ë inipoaslbie trovar.

Toutefois, si les idées de cette cavatine sont de la famille de celles de Cimarosa, le style dans lequel elles sont présentées est

1. Où Iroaver nne bohémienne qni paisse m'éclairer sur mon sort? Avec le temps et la patience, parviendiai-je à guérir la folie de ma femme

Mais , hélasi la bohémienne qae Je cherche est impossible ù rencontrer.

ŒUVRES DE STENDHAL

fort différent. I.e rôle de don Geronio est un de ceux qui ont fait la réputation du célèbre bouffe Paccini. .le me rappelle que presque chaque soir il jouait cette cavatine d'une manière différente : tantôt nous avions le mari amoureux de sa femme et désespéré de ses folies; tantôt le mari philosophe, qui se moque le premier des bizarreries de la moitié que le ciel lui a donnée. A la quatrième ou cinquième représentation, Paccini se permit une folie tellement éloignée de nos manières, que je crains que le seul récit n’en déplaise. Il faut savoir que ce soir-lâ, la société était fort occupée d’un pauvre époux qui était loin de prendre avec philosophie les accidents de son état On ne parlait, dans la plupart des loges de la Scala, que des circonstances de son malheur, qu’il venait d’apercevoir le jour même. Paccini, contrarié de voir que personne ne faisait attention à l'opéra, se mit, au milieu de sa cavatine, à imiter les gestes fort connus et le désespoir du mari malheureux. Cette impertinence répréhensible eut un succès incroyable ; il y eut de la progression dans les plaisirs du public. D’abord, quelques per.sonnés seulement s’aperçurent qu’il y avait un grand rapport entre le désespoir de Paccini et celui du duc de ***. Bientôt le public tout entier reconnut les gestes et le mouchoir du pauvre duc, qu’il tenait sans cesse à la main lorsqu'il parlait de sa femme, pour essuyer les larmes du désespoir. Mais comment donner une idée de la joie universelle, lorsque le duc malheureux lui-même arriva au spectacle, et vint se placer en évidence dans la loge d’un de ses amis, fort peu élevée au-dessus du parterre ? Le public en masse se retourna pour mieux jouir de sa présence. Non-seulement ce mari infortuné ne s'aperçut point du grand effet qu’il produisait, mais encore le public reconnut bientôt à ses gestes, et surtout aux mouvements piteux de son mcuchoir, qu’il contait son malheur aux personnes de la loge où il venait d’arriver, et qu’it n’oubliait aucune des circonstances cruelles de la découverte qu’il avait faite la nuit précédente.

11 faut savoir combien les grandes villes d’Italie sont petites villes, sous le rapport de la chronique scandaleuse et des aventures d’amour, pour pouvoir se Dgurer les accès de rire convulsif qui saisirent un public vif et malin, à la vue de l’époux malheureux dans la loge, et de Paccini sur la scène, qui, les yeux fixés sur lui en chantant sa cavatine, copiait à l’instant ses moindres gestes et les exagérait d’une manière grotesque. L’orchestre

VIE^ DE ROSSIM.

oubliait d’accompaguer, la police oubliait de l’aire cesser le scaudale. Heureusemeut quelque personne sage entra dans la loge et parvint, non sans peine, à en extraire le duc éploré.

La superbe voix de Galli se déploya avec beaucoup d’avantage dans le salut que le Turc, à peine débarqué, adresse à lu belle Italie :

Bell’ Itallia , al fin il miro Vi saluto amiebe sponde !

L’auteur du libretto avait ménagé une application pour Galli, chanteur adoré à Milan, et qui paraissait pour la première fuis, de retour de Barcelone, où il était allé chanter pendant un an.

Les roulements de la voix de Galli, semblables à ceux du tonnerre, firent retentir l’immense salle de la Scata; mais l'on trouva que Rossini, qui était au piano, ne s’était nullement distingué dans ce duetto. Le public le lui fit sentir en criant sans cesse bravo Galli! et pas une seule fois bravo maestro! car, aux premières représentations d’un opéra, les applaudissemenls accordés au chanteur et au maestro sont toujours parfaitement distincts. On sent bien qu’il n’est pas question du poète. Il faut être littérateur français pour s’aviser de juger un opéra par le mérite des paroles.

Il me serait impossible de peindre d’une manière qui approche de la réalité, l’enthousiasme du public, lorsqu’on arriva au charmant duetto ;

Siete Turco, non vi credo Cenio donne inlorno avclc.

Le comprate , le vendetc Qnando spento.'i; in vol l’ ardur ' .

Je n’ai pu résister à la tentation de copier ces quatre vers, parce que chaque phrase, chaque mot a une grâce nouvelle dans la délicieuse musique de Rossini. Quand on l’a entendue, on ne se lasse pas de répéter ces paroles, si jolies dans la bouche d’une jeune femme, à qui elles servent de prétexte pour ne pas se laisser aimer, et qui brûle de voir réfuter son prétexte.

La réponse du Turc est jolie comme un madrigal de Voltaire.

Rossini seul au monde pouvait faire cette musique, qui peint la galanterie expirante et se changeant en amour. Lortque les

t. Vons fies tin Turc, je ne puis vnos croire; vous avei cent femmes dans vos sérails, vous les aclieict , vous les vendei quand elles cessenl de vous plaire.

114 ŒUVRES DE STENDHAL

paroles de Fiorilla ne sont encore que de la galanterie, l’aceom- . paguemeut qui les suit exprime déjà les premières craintes de l'amour. L’extrême fraîcheur de cette cantilène sublime n’est altérée que pour esquisser les premiers traits de la passion naissante,

Comment peindre la nuance délicieuse du reproche le comprate, le vendcle, répété plusieurs fois, et toujours avec im sentiment nouveau, par la voix si fine et si juste de la charmante LuiginaC***! Heureuse Italie! ce n’est que là qu’on connaît l’amour.

Don Geronio, qui ne s’aperçoit que trop de la passion naissante de Fiorilla, emploie les grands moyens :

Se tu )iii\ mormori Solo una sillalia ,

Un ciniterlo Uui si tara '.

Ces paroles sembleront choquantes à Paris, elles sont en Italie un modèle du style de libretlo. Il y a un sens clair, passionné, comique, dans l’expression, et surtout sans aucune finesse à la Marivaux. Le temps que l’esprit mettrait à saisir cette finesse, à l’admirer, à l’applaudir, serait perdu pour le plaisir musical, et, ce qui est bien pis encore, en détournerait pour longtemps. Il faut jvger pour sentir l'esprit; il faut oublier déjuger pour avoir les illusions de la musique : ce sont deux plaisirs que l’on doit se désabuser de jamais godter ensemble. Il faut être homme de lettres français * pour ne pas revenir de cette erreur, sur la simple remarque que voici : la musique répète sans cesse les mêmes mots, à chaque répétition elle donne à la même parole un sens différent. Comment nos littérateurs estimables ne comprennentils pas qu’une seule de ces répétitions tue le vers, la mesure, le • rhythme, et qu’un mot spirituel, répété ou seulement prononcé lentement, est souvent une sottise ® ?

4. Si la m’impatientes encore, si ta sjoaies one seule syllabe, je fais de ce Ueo-ci uo cimetière.

a. MM. Geoffroy, Hoffmann, les auienrs de la Pandore, etc., etc. M. Geoffroy, le plus spiriinel de tons ces messieors, appelait Mozart im faiseur de charivari soureni iartare- Ses soccessenrs sont bien pins sévères envers Mozart; ils l’expliquent et le louent. Voir l' Abeille, t. H, p. 267 ; la Renoumèe, te Miroir, etc.

3. Un indiscret ennuyeux et lourhe, s’approche de M. de T***, danî une circonstance polltigne assez difflcile : • Hë bien , Monseigneur, comment vont les affaires?

— Comme vous voyez , assez mal. »

Faites chanter cette réponse, elle devient aussi amusante que le galimatias de la Pandore sur la musique.

VIE DE ROSSINl.

Les vers d'un opéra n’exisleut que dans le libretto, et grdce à la manière dont l’imprimeur dispose les mots dans la page. Les paroles que l'oreille enlend sont toujours de la prose dans les moments passionnés où le chant succède au récitatif, et jamais un aveugle ne s’aviserait d’y reconnaître des vers

La lin du quartetto dont j’ai cité quelques mots sans esprit fraiKj'ais, mais excellents pour la musique, offre un cantilène parfait de comique et de vérité dramatique :

Net vnitfl e.«Uilica I)i qai'Sio e quello,

paroles que les quatre personnages intéressés, dona Fiorilla, son amant, son mari et le Turc, chantent ensemble.

A ^lilan, Paccini faisait le mari, Galli le Turc, Davide l’amant qui prétend défendre ses droits contre un nouveau venu, et madame Festa dona Fiorilla ; l’ensemble était parfait.

Au second acte, le duetto si piquant,

D' on bel usn di Torchia Forse avrai novella intesa ,

dans lequel le jeune Turc propose 'tout simplement au mari de lui vendre sa femme, est digne du charmant duetto du premier acte. Ces paroles convenaient trop au tour d’esprit de llossini pour qu’il ne leur donnât pas un chant parfaitement dramatique. Il est impossible de réunir plus de gaieté et plus de cette grâce bril- ' laute que personne n’a su rendre comme le cygne de Pesaro. Ce duetto peut déGer hardiment tous les airs de Cimarosa et de Mozart ; ces grands hommes ont des choses d’un mérite égal, mais non pas supérieur. Ils n’ont rien fait qui approche du ton de légèreté de cette cantilène. C’est comme les arabesques de Raphaël aux loges du Vatican. Pour trouver un rival à Rossini, il faudrait feuilleter les partitions de Paisiello.

Probablement le lecteur qui a entendu ce duetto à Paris se moque de mon enthousiasme ; je me hâte de lui faire observer qu’il faut que ce morceau soit parfaitement chanté : il y faut absolument un Davide. La grâce disparait tout à fait, pour peu que les chanteurs manquent de facilité ou de hardiesse.

La scène du bal est un autre chef-d'œuvre. Je ne sais si les gens graves qui président à l’opéra bouffon ont osé en gratifler le public de Paris, lorsqu’ils lui ont donné une édition corrigée du Turco in Italia.

ŒUVRES DE STENDHAL

Le quiiitetto

Ohl guardaie che Jccideuto,

Non conosco più iiiia moglie

est peut-être ce que j’ai entendu de plus délicieux dans les opéras bouffons de Rossini ; c’est que la simplicité y lutte avec In force d’expression. Mais il faut n’être pas tout à fait de sang-froid pour ' goûter ce genre de musique, et l’on sait que rien n’est plus offensant qu’une gaieté que l'on ne se sent pas disposé à partager ; le personnage triste se venge d’ordinaire par l’exclamation : plate bouffonnerie ! ou bien ; farce digne des tréteaux !

On pense bien, sans que je le dise, que ce n’est pas parce qu’il était trop gai que les Milanais firent un accueil froid nu nouveau chef-d’œuvre de Rossini. L’orgueil national était blessé. Ils prétendirent que Rossini s’était copié lui-même. On pouvait prendre . cette liberté pour les théâtres des petites villes ; mais pour la Scala, le premier théâtre du monde, répétaient avec emphase les bons Milanais, il fallait sc donner la peine de faire du neuf. Quatre ans plus tard, le Turco in Jtalia fut redonné à Milan , et reçu avec enthousiasme.

\ . Prenez pitié de mon accident , dit le pauvre mari , qni trouve que tous les dominos du bal masqué se ressemblent, je ne puis plus reconnaître ma femme.

GH41MTUE \1

RUSSIM VA. A «ARLES.

Vers 1814, la gloire de Uossiiii parvint jusqu'à Naples, qui s’étonna qu’il pût y avoir au monde un grand compositeur qui ne fût pas Napolitain. Le directeur des théâtres à Naples était un M. Barbaja de Milan, garçon de café qui, à force de jouer, et surtout de tailler au pharaon, et de donner à jouer, s’est fait une fortune de plusieurs millions. M. Barbaja , formé aux affaires à Milan, au milieu des fournisseurs français, faisant et défaisant leur fortune tous les six mois, à la suite de l’armée, ne manque pas d’un certain coup d’œil. Il vit sur-le-champ, à la manière dont la réputation de Rossini prenait dans le monde, que ce jeune compositeur, bon ou mauvais, à tort ou à raison , allait être l’homme du jour en musique; il prit la poste, et vint le chercher à Bologne. Rossini , accoutumé à avoir affaire à de pauvres diables A’hnpressarj, toujours en état de banqueroute flagrante, fut étonné de voir entrer chez lui un millionnaire qui, probablement , trouverait au-dessous de sa dignité de lui escamoter vingt sequins. Ce millionnaire lui offrit un engagement qui fut accepté sur-le-champ. Plus tard à Naples, Rossini signa imescritlura de plusieurs années. 11 s’engagea à composer, pour ISI. Barbaja, deux opéras nouveaux tous les ans; il devait, de plus, arranger la musique de tous les opéras que le Barbaja jugerait à propos de donner soit au grand théâtre de San-Carlo à Naples, soit au théâtre secondaire, nommé del Fondo. Pour tout cela , Rossini avait douze mille francs par an , et un intérêt dans les jeux tenus à ferme par ISI. Barbaja, intérêt qui a valu au jeune compositeur quelque trente ou quarante louis chaque année.

La direction musicale de San-Carlo et du théâtre del Fonda , dont Rossini se chargea si légèrement, est une besogne immense, un travail de manœuvre, qui l’a obligé à transposer et à rajuster, selon la portée des voix des cantatrices ou selon le crédit de leurs

(IKUVRKS DE STENDHAL.

protecteurs, une quantité du musique incroyable. Cela seul eût sufli pour llétrir un talent mélancolique, tendre, tenant à un système nerveux eu état d’exaltation; Mozart en eût été éteint. Le caractère hardi et gai de Kossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les critiques. Il ne voit jamais dans un ennemi, qu’une occasion nouvelle de se moquer et dé faire des farces, si l’on me permet pour un instant un style au niveau de ce que je raconte.

Ro.ssini se chargea de l’immense travail qui lui était dévolu, comme Figaro, dans son Rarbier, se charge des commissions qui lui pleuvent de tous les côtés. Il s’en acquittait en riant, et surtout en se moquant de tout le monde; ce qui lui a valu une foule d’ennemis, dont le plus acharné, eu 1823, estM. Barbaja, auquel il a joué le mauvais tour d’épouser sa maîtresse. Cet engagement signé parRossiui, ii'a fini qu'en 1822, et a eu l’influence la plus marquée sur sou talent, sur son bonheur, et sur l’économie de toute sa vie.

Toujours heureux, Uossiui débuta à Naples, de la manière la plus brillante ; ce fut par lüisabella reginu dlnghilterra , opéra séria (fin de I8I5),

Mais pour comprendre le succès de notre jeune compositeur, et surtout les inquiétudes dont il fut assiégé à sou arrivée dans l’aimable Parthénope, il faut remonter très-haut.

\ji personnage influent à N est grand chasseur, grand

joueur de ballon, cavalier infatigable, pécheur intrépide; c’est un homme tout physique; il n’a peut-être qu’un seul sentiment, qui tient prohablement encore à ses habitudes physiques , c’est l’amour des entreprises hardies. Du reste, également privé de cœur pour le mal comme pour le bien, c'est un être absolument sans aucune sensibilité morale d’aucune espèce, ainsi qu’il convient au vrai chasseur. On l’a dit avare, c’est une exagération; il abhorre de donner de l’argent de la main à la main, mais signe tant qu’on veut des bons sur son trésorier.

Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en Sicile, comme emprisonné au milieu de gens qui lui parlaient parlement , finances, balance des pouvoirs et autre fatras inintelligible et contrariant. Il arrive à JVaples, et voilà que Tune des plus belles choses de sa Naples chérie, une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son séjour, le magnifique théâtre de San-Carlo, est anéanti en une nuit par le feu. Ce coup fut , dit-on, plus

MH DH HOSSIM.

sensible à ce prince, que la perte d'un royaume, ou celle de dix batailles. Au milieu de son desespoir, il se présente un homme qui lui dit: « Sire, eet immense thédtre que la flamme achève « de dévorer, je vous le referai en neuf mois, et plus beau qu’il « n'était hier. » M. Barbaja a tenu parole. En entrant dans le nouveau Saint-Charles (12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la première fois depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M. Barbaja a été le premier homme du royaume. Ce premier hoinme du royaume, directeur des théâtres, et entrepreneur des jeux, protégeait mademoiselle Colbrand, sa première chanteuse, qui se moquait de lui toute la journée, et par conséquent le menait parfaitement. Mademoiselle Colbrand, aujourd’hui madame Rossini, a été, de 1806 à 181 à, uue des premières chanteuses de l’Europe. En 1815, elle a commencé à avoir souvent la voix fatiguée; c’est ce que chez les chanteurs du second ordre, on appelle vulgairement chanter faux. De 1816 à 1822, mademoiselle Colbrand a ordinairement chanté audessus ou au-dessous du ton, et a été ce qu’on appelle partout exécrable; mais c’est ce qu’il ne fallait pas dire à Naples. Malgré ce petit inconvénient, mademoiselle Colbrand n’est pas moins restée première chanteuse du théâtre de San-Carlo, et a été constamment applaudie. Voilà, suivant moi , un des triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S’il est un godt dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de l’univers, c’est sans contredit celui de la musique. Hé bien, durant cinq petites années , de 1816 5 1821 , ce peuple tout de feu a été vexé de la manière la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. MJ Barbaja était mené par sa maîtresse, qui protégeait Rossini ; il payait, autour du roi , qui il fallait payer (c’est la phrase napolitaine); il était aimé de ce prince, il a fallu supporter sa maîtresse.

Vingt fois je me suis trouvé à San-Carlo. Mademoiselle Colbrand commençait un air; elle chantait tellement faux, qu’il était impossible d’y tenir. Je voyais mes voisins déserter le parterre, les nerfs agacés, mais sans mot dire. Qu’on nie après cela que la terreur est le principe du gouvernement despotique! et que ce principe ne fait pas des miracles! obtenir du silence de la part de Napolitains en colère! Je suivais mes voisins, nous allions faire un tour au Largo di Castello, et revenions au bout de vingt minutes voir si nous pourrions accrocher quelque duetto ou

ΆVItKS Dlv STENDHAL.

quelque morceau d’eusemble où la fatale protégée de M. Burbaja et du roi ne fit pas entendre sa superbe voix eu décadence. Pendant la durée éphémère du gouvernement constitutionnel de 1821, mademoiselle Colbrand n’a osé reparaître sur la scène qu’en se faisant précéder par les plus humbles excuses; et le public, pour lui faire pièce, s'est amusé à faire une réputation à mademoiselle Chaumel qui, à Naples, s’appelle Comelli, et qu’on savait sa rivale de toute manière.

Page 1