CONSIDERATIONS GENERALES : HISTOIRE DE ROSSINI PAR RAPPORT AU CHANT
La musique pourra se glorifier d'avoir fait en France un pas immense, le jour où la majorité des spectateurs répondra tout simplement pour justifier ses applaudissements : Ce morceau me plait^. Telle aurait été sans doute la réponse des Athéniens, si quelque étranger était venu leur demander compte des transports qu'excitaient parmi eux les tragédies d'Eschyle ; les traités d'Aristote n'avaient pas encore ouvert la bouche aux gens qui n'ont rien à dire. Chez nous, au contraire, tout le monde
1. Voir les singuliers raisonnements du Journal des Débats * d'aujourd'hui (18 septembre 1823). Un homme qui ne sent pas les beaux-arts ne peut jamais arriver, par le raisonnement, qu'à la théorie du récitatif ; le chant lui échappe ; une âme sèche ne le sent pas, et le raisonnement ne peut y conduire.
aspire à donner le pourquoi de son enthousiasme, et l'on n'aurait que du mépris dans les loges de Louvois pour le spectateur qui répondrait avec simplicité : Je sens ainsi. Mais ce n'est pas tout, nos malheurs vont plus loin : ces spectateurs, jugeant malgré l'absence du sentiment, ont créé des foules d'artistes : poètes en vertu de La Harpe, ou musiciens par l'effet du Conservatoire. La société de Paris est remplie de ces pauvres gens qui ne peuvent offrir aux arts, dans leur jeunesse, que les inspirations d'une âme sèche, et, plus tard, que les soupirs d'un cœur irrité et rendu méchant par le souffle brûlant d'une vanité malheureuse, et le triste effet de cinq ou six chutes honteuses. Quelques-uns de ces pauvres artistes, découragés par le bruit constant des sifflets, et que je tiens réellement pour les plus malheureux des hommes, se font juges ; ils impriment, et nous lisons dans le Miroir cette phrase amusante : la voix sépulcrale de madame Pasta : en fait de musique, c'est nier la lumière.
Ce qui peut détruire les arts chez une nation ou les empêcher de naître, c'est la quantité de ces juges dont l'âme manque de sensibilité et de folie romanesque, mais qui du reste ont étudié avec l'exactitude mathématique et la persévérance d'un caractère froid tout ce qui a été dit ou écrit sur l'art malheureux qu'ils affligent de leur culte. Nous trou-^ vons ici dans la nature la réalité d'une image qui
est devenue un lieu commun dans nos théories poétiques : l'excès de la civilisation arrêtant les progrès des beaux-arts ^. Je me refuse les applications odieuses de ces considérations générales, et j'arrive brusquement à l'histoire de Rossini. Lorsque ce grand compositeur entra dans la carrière (1810), de tous les beaux-arts, le chant était peut-être celui qui avait le plus ressenti les effets funestes d'une époque de guerres sublimes et de réactions cruelles. Dans la haute Italie, à Milan, à Brescia, à Bergame, à Venise, depuis 1797 ^, on songeait à toute autre chose qu'à la musique et au chant. Le Conservatoire de Milan n'avait encore produit, en 1810, aucun sujet distingué.
A Naples, il n'existait plus un seul de ces Conservatoires célèbres qui depuis si longtemps fournissaient à l'Europe les maestii et les chanteurs en possession de faire naître ses transports et de lui révéler le pouvoir de la musique. Le chant ne s'enseignait plus que dans quelques éj^lises obscures ; et les deux derniers hommes de génie que Naples eût produits, les compositeurs Orgitano * et Man-
1. Les compositeurs siffles sont les ennemis les plus dangereux de la musique. Les vrais juges en France sont, avant tout, les jeunes femmes de vingt-cinq ans.
2. Mémorial de Sainte-Hélène, de M. le comte de Las- Cases, tome IV ; révoltes et enthousiasme de Brescia, de Bergame, de Vérone, etc. ; le tout suivi, en 1799, de treize mois d'une réaction féroce. Aventures curieuses des patriotes déportés aux Bouches du Gattaro, décrites par M. Apostoli de Padoue, dans ses Lettere Sirmiensi, 1809. *.
frocci, avaient été enlevés au commencement de leur carrière. Rien ne se présentait pour leur succéder, et l'on ne trouvait plus aux rives du Sebeto que le silence de la nullité ou les essais décolorés de la plus incurable médiocrité.
Babini, ce grand chanteur qui est resté sans rival, avait vu Rossini ; mais sa voix, affaiblie par l'âge, n'avait pu que lui raconter les miracles qu'elle produisait autrefois. Crescentini brillait à Saint- Cloud, où il faisait commettre à Napoléon ^ la seule étourderie que ce grand homme ait à se reprocher dans son gouvernement civil ; mais, quoique chevalier de la couronne de fer, il était perdu pour l'Itahe.
Marchesi n'était plus au théâtre.
Le sublime Pacchiarotti voyait avec larmes la décadence d'un art qui avait fait le charme et la gloire de sa vie. De quel mépris ne devait pas être inondée l'âme de ce véritable artiste, lui qui jamais ne s'était permis un son ou un mouvement sans le calculer sur les besoins actuels de l'âme du spectateur, le but unique de tous ses efforts, lorsqu'il voyait un chanteur n'avoir pour toute ambition que le mérite mécanique de devenir le rival heureux d'un violon ^, dans une variation à trente-
1. Natum pati et agere fortia, vers fait pour saint Ignace de Loyola.
2. Plus tard, madame Catalani a chanté les variations de Rode ; il est vrai que le ciel a oublié de placer un cœur dans le voisinage de ce gosier sublime.
deux biscromes * par mesure ! L'art le plus touchant autrefois se change tranquillement sous nos yeux en un simple métier. Après les Babini, les Pacchiarotti, les Marchesi et les Crescentini, l'art du chant est tombé à ce point de misère qu'il n'est plus aujourd'hui que l'exécution fidèle et inanimée de la note. Voilà en 1823 quel est le point extrême de l'habileté d'un chanteur. Mais Vottavino ^ *, le gros tambour, le serpenteau des églises, ont la même ambition, et y arrivent à peu près avec le même succès. L'on a banni l'invention du moment, d'un art où les plus beaux effets s'obtiennent souvent par l'improvisation du chanteur ; et c'est Rossini que j'accuse de ce grand changement.