‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilletanteChapitre 24 sur 122 · ODOARDO E CRISTINA · texte numérisé non relu

ODOARDO E CRISTINA

L'année qui précéda Bianca e Faliero, Rossini avait joué un bien mauvais tour à un imprésario de Venise ; le public de Milan ne l'ignorait pas, et la crainte d'applaudir de la vieille musique fut pour beaucoup dans le froid accueil fait à Bianca. Au printemps de 1819, l'imprésario du théâtre de San Benedetto *, à Venise, avait engagé Rossini moyennant quatre ou cinq cents sequins ; prix énorme en Italie. Le libretto que l'imprésario envoya à Naples était intitulé : Odoardo e Cristina.

Rossini, amoureux fou alors de mademoiselle Chomel *, ne se détermina à quitter Naples que quinze jours avant celui où le théâtre de Venise devait ouvrir. Pour faire prendre patience à l'imprésario, il lui avait expédié de temps à autre quan-

tité de beaux morceaux de musique. A la vérité les paroles étaient un peu différentes de celles qu'on avait envoyées à Venise ; mais qui fait attention aux paroles d'un opéra séria ? C'est toujours félicita, felice ognora, crude stelle, etc., et à Venise personne ne lit un libretto serio, pas même, je crois, l'imprésario qui le paie. Rossini parut enfin, neuf jours seulement avant la première représentation. L'opéra commence, il est applaudi avec transport ; mais par malheur il y avait au parterre un négociant napolitain qui chantait le motif de tous les morceaux avant les acteurs. Grand étonnement des voisins. On lui demande où il a entendu la musique nouvelle. « Hé ! ce que l'on vous joue, leur ({ dit-il, c'est Ricciardo e Zoraïda et Ermione que (( nous avons applaudis à Naples il y a six mois * ; « je me demande seulement pourquoi vous avez « changé le titre. De la plus belle phrase du duetto « de Ricciardo,

Ah ! nati in ver noi siamo,

« Rossini en a fait la cavatine de votre opéra nou- « veau ; il n'a pas même changé les paroles. » Dans l'entr'acte et pendant le ballet, cette nouvelle fatale se répand bien vite au café, où les premiers dilettanti du pays étaient occupés à motiver leur admiration. A Milan, la vanité nationale eût été furibonde ; à Venise on se mit à rire. Le charmant Ancillo (poète célèbre) fit sur-le-champ un sonetto

sur le malheur de Venise et le bonheur de mademoiselle Chomel. Cependant l'imprésario, furieux, et que ce bruit fatal allait ruiner, cherche Rossini ; il le trouve : « Que t'ai-je promis ? lui répond celui-ci « d'un grand sang-froid, de te faire de la musique « qui fût applaudie. Celle-ci a réussi, e tanto hasta. « Au reste, si tu avais le sens commun, ne te serais- « tu pas aperçu, aux bords des cahiers de musique « tout roussis par le temps, que c'était de vieille « musique que je t'envoyais de Naples ? Va, pour « un imprésario qui doit être fripon et demi, tu « n'es qu'un sot. »

De la part de tout autre, cette réponse eût mérité un coup de stylet ; mais l'imprésario aimait la musique. Ravi de celle qu'il venait d'entendre pour la première fois, il pardonna les faiblesses de l'amour à un homme de génie * ^.

Cette idée expéditive qui vint à Rossini pour Venise n'était que le parti extrême de sa manière de faire. L'essentiel pour lui, depuis quelques années, c'est de donner ses opéras en des lieux différents ; il y ajoute alors un ou deux morceaux réellement nouveaux ; tout le reste n'offre qu'une forme nouvelle donnée à d'anciennes idées. C'est ainsi que le sentiment de la nouveauté, si essentiel au

1. On m'écrit de Turin que madame Pasta y a donné Odoardo e Cristina avec le plus grand succès (1822). On a placé dans Odoardo les plus beaux morceaux des opéras de Rossini, inconnus à Turin.

beau musical, manque souvent au dilettante ins-^ truit en entendant cette musique d'ailleurs si piquante et si vive.

De là l'extrême difficulté de répondre à cette question : quel est le plus bel opéra de Rossini ?

Je laisse à part la question de la préférence que l'on peut accorder à la simplicité du style de Tancrède sur le luxe et les roulades changées en motifs du style de Ricciardo e Zoraîde.

Dans l'ouverture du Barbier, il y a un petit passage fort agréable. Hé bien ! ce motif est déjà dans Tancrède, et Rossini l'a repris plus tard dans Elisabeth. A cette dernière fois, il en a fait un duetto,, et c'est celle des trois tentatives où il a le mieux réussi. C'est donc sous la forme de duetto qu'il faut avoir le bonheur de rencontrer cette charmante idée pour la première fois ; mais il faut implorer le hasard. Si vous l'avez déjà vue dans le Barbier ou dans Tancrède, il se peut très bien que le duetto vous impatiente. Si j'avais un piano et quelqu'un pour en bien jouer, je vous citerais trente exemples de ces transformations de Rossini.

Il y aurait un travail curieux à faire ; ce serait la liste de tous les morceaux de musique réellement différents des opéras de Rossini, et ensuite la liste des morceaux bâtis sur la même idée, avec l'indication du duetto ou de l'air où elle est présentée avec le plus de bonheur.

J'ai vu à Naples, dans le cercle de mes connais-

sances, vingt jeunes gens en état de faire ce travail -en deux jours, et avec autant de facilité qu'on écrirait à Londres un morceau de critique sur le onzième chant de Don Juan ; ou à Paris, un grand article profond sur le crédit public, ou une diatribe plaisante sur les tours de page joués par le ministre à tel président du conseil. Il y a, à Naples, cent jeunes gens courant la société qui, au besoin, écriraient un opéra-comique comme Ser Marc Antonio ou le Baron de Dolsheim, et cela en six semaines. La différence, c'est que ces opéras ne coûteraient que quinze jours aux maestri qui ont reçu une éducation régulière dans les conservatoires.

Mes amis de Naples disaient qu'il n'y a rien au monde de si facile que de ressusciter cinquante chefs-d'œuvre de Paesiello ou de Cimarosa. Il faut d'abord attendre qu'ils soient complètement oubliés ; ce sera une affaire faite en 1825. On ne joue plus à Naples, de tous les opéras de Paesiello, que la Scuffiara : alors, quelque manœuvre élégant et spirituel, quelque maestro qui se repose et qui ne peut travailler pour cause de santé, M. Pavesi, par exemple, prendra le Pirro de Paesiello, supprimera les récitatifs, renforcera l'accompagnement, et ajoutera des finales. Le travail le plus important sera de transformer, dans chaque acte, le morceau le plus original en finale. Peut-être que, chemin faisant, on retombera sur les airs les plus connus

de nos grands maîtres actuels. Quel dommage pour moi si l'on allait déterrer le beau quartetto de Bianca e Faliero !

Au point où il en est, Rossini a le plus pressant besoin de quelques chutes bien piquantes et bien humiliantes. Malheureusement je ne vois guère que Naples ou Milan qui soient dignes de le siffler ; partout ailleurs ce sera de la haine, mais non pas un jugement. Il a passé l'année 1822 à Vienne ; ce sera Londres qui le possédera, dit-on, en 1824. A Londres, Rossini, loin du théâtre ordinaire de sa gloire, n'en aura que plus de facilité à donner de la vieille musique pour nouvelle ; son défaut naturel va se renforcer.

Pour le piquer d'honneur, l'imprésario de Londres devrait lui proposer de mettre en musique les libretti de Don Juan ou du Mariage secret.

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