ANECDOTES
Si j'étais assuré que mes lecteurs voudront bien se rappeler que cet ouvrage-ci est une simple biographie, et que ce genre permet de descendre aux détails les plus simples, je raconterais un trait de paresse de Rossini. Dans une journée très froide de l'hiver de 1813, il se trouvait campé dans une mauvaise chambre d'auberge à Venise, et composait au lit pour ne pas faire de feu. Son duetto terminé (il faisait alors la partition de il Figlio per azzardo), la feuille de papier lui échappe des mains, et descend en louvoyant sur le plancher ; Rossini la cherche en vain des yeux, la feuille était allée tomber sous le lit. Il étend le bras hors du lit, et se penche pour tâcher de la saisir ; enfin, prenant du froid, il se renveloppe dans sa couverture et se
dit : (( Je vais récrire ce duetto, rien de plus facile ; je m'en" souviendrai bien ». Mais aucune idée ne lui revient ; il est plus d'un quart d'heure à s'impatienter ; il ne peut se rappeler une note. Enfin il s'écrie en riant : « Je suis bien dupe ; je vais refaire « le duetto. Que les compositeurs riches aient du feu « dans leurs chambres, moi je ne me donne pas la « peine de ramasser les duetti qui tombent ; d'ail- « leurs c'est de mauvais augure. »
Comme il achevait le second duetto, arrive un de ses amis à qui il dit : « Pourriez-vous m'avoir un duetto qui doit être sous mon lit ? » L'ami atteint le duetto avec sa canne, et le donne à Rossini. « Maintenant, dit Rossini, je vais vous chanter les deux duetti, dites-moi celui qui vous plaît le plus ». L'ami du jeune compositeur donna la préférence au premier ; le second était trop rapide et trop vif pour la situation. Rossini en fit, sans perdre de temps, un terzetto pour le même opéra. La personne de qui je tiens l'histoire m'assure qu'il n'y avait pas le moindre trait de ressemblance entre les deux duetti. Le terzetto fini, Rossini s'habille à la hâte, en jurant contre le froid, sort avec son ami pour aller se chauffer au Gasin, et prendre une tasse de café ; et il envoie le domestique du Casin porter le duetto et le terzetto au copiste du théâtre de San Mosé, pour lequel il travaillait alors.
Pour l'Italie, rien n'est aimable comme la conversation de Rossini, et rien ne peut lui être com-
paré ; c'est un esprit tout de feu, volant sur tous^ les sujets, et y prenant une idée agréable, vraie et grotesque. A peine avez-vous saisi cette idée,, qu'une autre lui succède. Une telle facilité serait plus étonnante qu'agréable, si le volcan de ces idées nouvelles n'était entrecoupé de récits charmants qui reposent. Ses courses éternelles, pendant douze années, composées d'arrivées et de départs^ comme il le dit lui-même en parlant de sa vie, ses relations avec les artistes, les plus fous des hommes, et avec la partie gaie et heureuse de la haute société,, l'ont abondamment fourni des anecdotes les plus bizarres sur la pauvre espèce humaine. « Je serais « un grand sot d'inventer et de mentir, » dit Rossini ^ quand quelque homme atrabilaire ou envieux gâte les plaisirs de la société en lui contestant la vérité de ses récits. « Par état, j'ai toujours eu « affaire à des chanteurs et à des cantatrices ;. « on connaît leurs caprices, et plus j'étais célèbre, « plus j'ai eu à subir des caprices étranges. A Pa- « doue, l'on m'a obligé à venir faire le chat dans la « rue, tous les jours à trois heures du matin, pour « être reçu dans une maison où je désirais fort « entrer ; et comme j'étais un maître de musique
1. S'il convient jamais à M. Rossini de contester quelque phrase de ces chapitres, je la désavoue par avance ; je serais au désespoir de manquer de délicatesse envers l'un des^ hommes pour qui j'ai le respect le plus senti. Je n'admets qu'une noblesse, celle des talents, ensuite celle de la hautevertu ; les gens qui ont fait de grandes choses ou qui sont immensément riches peuvent être admis ensuite.
Rossini. II* 13.
« orgueilleux de mes belles notes, on exigeait que « mon miaulement fût faux. J'ai vu dans ma « chambre, et j'aurais vu dans mon antichambre « si j'en avais eu, la plupart des amateurs riches « d'Italie qui finissent toujours par se faire entre- « preneurs de spectacle par amour pour quelque « prima donna. Enfin, l'on dit que je n'ai pas été « sans quelques succès auprès des femmes, et je « vous prie de croire que ce ne sont pas les sottes « que j'ai choisies. J'ai eu à souffrir d'étranges riva- <( lités ; j'ai changé de ville et d'amis trois fois par <( an pendant toute ma vie ; et, grâce à mon nom, «presque partout j'ai été présenté et intime avec « tout ce qui en valait la peine, deux fois vingt- « quatre heures après mon arrivée quelque part, « etc., etc. »
Rossini a le grand malheur de ne rien respecter que le génie ; il ne ménage rien, il ne se refuse rien dans ses plaisanteries ; tant pis pour qui est ridicule : mais il n'est point méchant ; il rit le premier comme un fou de ses plaisanteries et puis les oublie. On l'invite à chanter à Rome, chez un cardinal ; un caudataire s'approche pour le prier de ne chanter que le moins possible des chants d'amour ; Rossini chante des polissonneries en bolonais que personne ne comprend ; il rit et pense à autre chose. Sans cette fertilité et cette rapidité dans l'esprit, il n'aurait pu suffire à ses ouvrages. Songez qu'il s'est toujours beaucoup amusé ; qu'étant pauvre,
il ne peut se faire aider dans la moindre chose pour ses partitions, et que cependant, avant l'âge de trente-deux ans, il a donné quarante-cinq opéras ou cantates.
Rossini a un talent incroyable pour contrefaire les gens qui l'approchent. Il trouve de quoi faire rire aux éclats, dans le geste et la tournure de ceux de ses amis qui semblent les plus remarquables par la simplicité de leurs manières. Vestris, le premier acteur comique de l'Italie et peut-être du monde \ lui disait qu'il aurait eu un talent décidé pour le métier d'acteur. Rossini parodie d'une manière étonnante De' Marini, comédien emphatique et quelquefois sublime qui passe pour le premier talent d'Italie. Quand Rossini se met à faire De' Marini, on commence par rire de la ressemblance, et l'on finit par être ému. Je parle des gens sensibles à la déclamation française et chantante. Comme Alfieri a suivi strictement Racine et Voltaire tout en injuriant la France, de même les acteurs italiens chantent les vers comme les chantaient les acteurs français que Mademoiselle Raucourt mena en Italie par privilège impérial, vers l'an 1808. Gomme les acteurs français aussi, ils ne sont bons que dans le comique, où la
1. Le comique, en Italie, c'est se tromper dans la route du bonheur que l'on brûle d'atteindre, et ce bonheur n'est pas toujours et uniquement placé dans l'imitation des manières de la haute société.
rapidité du débit empêche le chant jusqu'à un certain point. Vestris seul est exempt d'affectation, et mérite certainement une réputation européenne. Je n'ai mis ici ces deux ou trois idées que parce qu'elles ont été souvent un sujet de débat entre Rossini et l'un de ses admirateurs ; Rossini, en Italien patriote, soutient que tout est parfait en Italie (excepté certains personnages), et que nous ne sommes que des jaloux de mauvaise foi lorsque nous n'en convenons pas. Cela vaut bien le Constitutionnel et le Miroir parlant musique et honneur national. Animé par les discussions du parti romantique, qui, en Italie, prétend qu'il ne faut pas chanter les vers, Rossini s'avisa en 1820 de prendre un rôle dans une comédie bourgeoise de Naples, où jouaient des jeunes gens de la première distinction. De' Marini était au nombre des spectateurs, et convint, ainsi que nous tous, que Rossini était étonnant. « Il lui manque, disait De' Marini, « l'usage des planches ; du reste il est impossible « d'être plus vrai, et il n'y a pas deux acteurs en « Italie capables de le faire oublier dans un rôle « qu'il aurait adopté. »
Rossini fait des vers tant qu'on veut pour ses opéras, et souvent corrige un peu l'emphase des lihretti seri qu'on lui présente. Il est le premier à s'en moquer ; quand il a fini un air, il déclame devant les amis qui se trouvent autour de son piano, vet en en faisant ressortir tout le ridicule, les étranges
paroles dont il vient de faire la fortune par sa musique. Quand il a fini de rire : E perd, in due anni questo si canterà da Barcelona a Pietrohurgo (et pourtant dans deux ans cela se chantera de Barcelone à Pétersbourg) : gran trionfo délia musica ! Par un goût naturel, bien rare en son pays, Rossini est ennemi né de l'emphase. Il faut savoir qu'en Italie l'emphase est pour les beaux-arts ce que sont ici la recherche, l'affectation, le bel esprit et la froideur maniérée. Tout indique que la nature avait donné à la musique dans Rossini un beau génie pour le genre de mezzo carattere. Le malheur a voulu qu'il ait trouvé à Naples mademoiselle Colbran reine •du théâtre ; un malheur plus grand a été qu'il ait pris de l'amour pour elle ; s'il eût rencontré à sa place une actrice bouffe, la Marcolini, par exemple, ou la Gafforini dans la fleur de la jeunesse, au lieu de nous donner des plaies d'Egypte, il eût continué à faire des Pietra del Paragone et des Italiana in Algeri. Mais nous, pour n'être pas indignes des grands hommes, songeons à apprendre à aimer un grand génie malgré les nécessités que ses passions, sa position, ou le mauvais goût de ses contemporains ont imposées à son talent. En aimerons-nous moins le Corrége, parce que le goût plus ou moins baroque des chanoines de son temps l'a obligé à peindre des coupoles, et à présenter de grandes figures dans d'étonnants raccourcis, di sotto in su ?