Journal de Paris du 29 septembre
comme le plus grand des biens, quand Roméo chante : Ombra adorata aspetta, et bieatôt après comme le plus cruel des maux, quand il dit à Juliette : Ti lascio adio ! Samedi soir ces mouvements de passion si viL, si rapides, si déchirants, ont été rendus par une pantomime entièrement nouvelle, plus simple encore, plus naturelle, plus entraînante que par le passé. Peut-être M"^^ Pasta qui arrive de Londres a-t-elle été électrisée par la manière dont on y joue le cinquième acte de Roméo et Juliette de Shakespeare, arrangé par Garrick. Il y a eu un cri dans la salle au moment où Roméo, qui se sent défaillir, réunit ses forces pour donner un dernier baiser à Juliette, et tombe mort. J'en suis fâché pour les gens qui mettent de Vhonneur national à n'admirer que des talents nés en France ; mais il est difficile, en l'absence de Talma, d'admirer la tragédie aux Français ou à l'Odéon, quand on vient de voir le Roméo du théâtre Louvois.
De quel langage pourrais-je me servir pour faire comprendre à Bordogni que, quand on a le malheur de faire des gestes qui présentent constamment la parodie des sentiments qu'on devrait exprimer, il faudrait au moins ne pas inventer un costume qui ajoute au ridicule, et, par exemple, ne pas se présenter en robe de chambre garnie de velours vert pour jouer le rôle du père de Juliette ? Rien n'était plus pittoresque que le costume des grands seigneurs du moyen-âge en Italie.
NOTES D UN DILETTANTE
M^i^ Demeri (Juliette) a fait manquer presque entièrement l'efîet de son duo avec M"^^ Pasta. On voit trop une écolière qui répète timidement les traits de chant qu'on lui a montrés le matin. Dans les moments de passion, ces tâtonnements de l'inexpérience ôtent à la scène tout son effet tragique. Au lieu de songer à l'amour de Juliette, le spectateur ne voit qu'une écolière, mais cette écolière possède une voix magnifique. Quel dommage qu'elle n'ait pas assez de fortune pour aller passer deux ans à Naples ! Comment le gouvernement, dont la générosité accorde aux arts tant de secours qui amènent quelquefois des résultats contraires à ses intentions, n'accorde-t-il pas ces frais de voyage à M}^^ Demeri, sous la condition qu'elle ira en Italie, et qu'elle chantera une fois par semaine au théâtre de San Carlo, à Naples, ou à la Scala, de Milan. La voix de M}^^ Demeri est si étonnante et si belle, que chantant même comme elle a fait hier soir, je suis convaincu que M, Féron, l'entrepreneur de la Scala, lui offrirait 10.000 francs par an pour chanter un air dans chaque opéra nouveau. Mais il faudrait que M^^^ Demeri eût le courage de faire des gammes quatre heures par jour. Elle est peut-être trop jolie pour se livrer à un apprentissage aussi pénible. Ce n'est pourtant qu'à ce prix qu'elle pourra devenir une Catalani, et gagner deux millions. Cette fois, M^^® Demeri a beaucoup mieux •chanté son air que le duo avec M^^ Pasta.
L'orchestre a supérieurement exécuté la jolie ouverture de M. Paer. J'étais tout étonné qu'il sût avoir des nuances et de la mélancolie ; mais l'orchestre a pris une brillante revanche dans le chœur qui commence le second acte. Il est chanté sotto voce sur le théâtre, et l'orchestre l'a bravement accompagné à tour de bras, comme s'il s'agissait du forte d'une symphonie. A Naples, dans ce moment, le spectateur eût à peine soupçonné l'existence de l'orchestre.
Le troisième acte de Roméo et Juliette est si beau, qu'il faudrait bien s'occuper de rendre supportables les deux premiers. Ils sont fort ennuyeux pour les amateurs ; mais, à côté d'eux, de braves gens, que la mode amène à Louvois, se récrient tout haut, presque à chaque mesure, sur la beauté de ce qu'ils entendent. Rien n'est amusant comme de voir un honnête homme qui a parcouru avec succès la carrière administrative ou celle des armes, et qui, à soixante ans, quand il n'a plus rien à faire et qu'il jouit en paix du fruit de ses honorables travaux, s'avise tout à coup de se faire dilettante furieux. Il se croirait déshonoré s'il laissait passer le moindre trait de chant sans un cri d'admiration,, et pourrait dire comme Baliveau :
Ce talent dans ma tête un beau jour se trouva, Et j'avais soixante ans quand cela m'arriva.
Métromanie.
NOTES D UN DILETTANTE
On pourrait chercher dans VArtémise de Cimarosa, dans V Idoménée de Mozart, et autres chefs-d'œuvre qu'on ne donnera jamais à Paris, quelque beau duo entre Juliette et Levesseur, entre Juliette et sa nourrice. L'air que brode Bordogni après l'évanouissement de sa fille est par trop déplacé ; il impatiente.
Le soin que je viens d'indiquer regarde les artistes italiens ; il est possible que, quelque jour, ils s'en occupent. Quant à l'administration, il faut admirer que, dans un théâtre qui reçoit 120.000 francs de la munificence royale, et qui fait des bénéfices immenses, l'on ose présenter aux regards des spectateurs un tombeau de Juliette tel que celui qui, samedi, a scandalisé le public. Il est impossible de rien voir de plus déguenillé que le lambeau de toile qui représente ce tombeau si essentiellement lié à l'action du troisième acte, et sur lequel les yeux des spectateurs viennent sans cesse se fixer. Je ne dirai pas les théâtres des boulevards, mais le petit théâtre de la rue Ghantereine, mais le plus mauvais théâtre de province n'a pas de telles décorations. C'est tout simple, ce sont des musiciens français qui ont l'administration du Théâtre Italien, leur rwal. Ce mot dit tout. Allez entendre dans Didon les cris sauvages de M}^^ Noël et de Dérivis, et voyez si les gens qui ont la mission de faire goûter au public cette sorte de musique peuvent désirer qu'on entende les accents divins de M^^ Pasta.
C'est par un autre trait du savoir-faire de l'administration que M°^® Pasta, qui est arrivée le 14 août, et qui a offert de chanter le 16, n'a reparu que le 25 septembre. Ne faut-il pas être bien abandonné du génie de Barème, le seul que je me permette de citer à MM. les musiciens de l'Opéra, pour perdre ainsi, pendant un mois, un talent que l'on paie 50.000 francs par an ? Mais que je suis bon : ce que je blâme comme une erreur est le comble du talent !
J'apprends sans étonnement que l'on ne monte point de pièce nouvelle pour la jolie M}^^ Schiassetti, qui présente en vain, à l'administration, son répertoire, composé de vingt-neuf opéras. J'apprends avec plaisir qu'il est question d'engager pour trois mois M. Gurioni, le ténor de l'Opéra de Londres. C'est un fort bel homme qui, comme M^^^^Schiassetti, n'avait pas appris à chanter pour utiliser sa jolie voix au théâtre.
Encore une nouvelle victime de l'opinion ^. Le public de Louvois s'est montré tellement mécontent des trompettes et de la musique militaire qui paraissaient dans la Donna del LagOy que M. Hérold a été chargé de faire disparaître cet inconvénients