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Journal de Paris du 15 décembre

Rossini. II. 22

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Au milieu d'une partition qui est un volcan, \& style doux et touchant de ce délicieux duo repose et rafraîchit le sang. Mais aussi comme tous les mérites simples qui ont à se faire jour dans ce siècle de l'enluminure et de la charlatanerie, ce pauvre petit duo fait un plaisir extrême, et per-^ sonne n'en parle. Peut-être les dilettanti faits pour en sentir tout le charme ne sont-ils pas ceux qui aiment à étourdir leurs voisins du tapage incom-^ mode de leur admiration affectée. Le jeu muet de M"^^ Pasta, dans le finale du premier acte, avant la malédiction ; l'indicible mépris avec lequel elle accueille les propos galants de Bordogni ; le profond respect qui, dès que son père Elmiro lui parle, remplace le mépris dans les beaux traits de ^me Pasta ; son émotion, mêlée de terreur et de joie, à l'arrivée imprévue de l'homme qu'elle aime et qu'elle doit traiter en étranger : tout, ce soir, était fait pour émouvoir fortement l'être qui se souvient d'avoir vu de telles situations. Où trouver des paroles assez fortes pour caractériser le métalent des gens qui nous forcent depuis trois ans à ne voir M"^^ Pasta que dans Roméo, Othello et Tancrède ?

Mais, dit-on, le public sifflera tous les opéras nouveaux ! Tant pis pour le public. Mais jusqu'à ce qu'on ait tenté l'expérience, je me permets de douter du rôle singulier que des voix intéressées lui prêtent par avance. Si le public préfère la soi-

NOTES D UN DILETTANTE

xantième représentation d'Othello à la quatrième "du Crociato in Egitto (Le Croisé en Egypte), ce n'est plus l'administration qui aura tort. Mais je suis bien méchant, j'exige que l'expérience soit tentée de bonne fci ; il ne faut pas monter le Crociato in Egitto, comme on voulait remettre, la semaine dernière, la Pietra ciel paragone.

Si le Crociato est monté avec le soin qu'y mettrait M. Barbeja ou tout autre entrepreneur qui a d'autres soins à prendre pour remplir sa caisse cpe d'envoyer sa quittance au Trésor Royal à la fin du mois, si le directeur de l'Opéra Italien fait chanter à la fois, dans un opéra, M^^^ Pasta, Mombelli, Schiassetti et MM. Zuchelli, Levasseur et Bordogni, il arrivera certainement que cet opéra tombera le premier jour ; mais, à la huitième représentation, il y aura plus de monde qu'à Otello. Voyez au Théâtre Français : la pièce la plus ennuyeuse, si Talma et M^^^ Mars y paraissent ensemble, obtient un succès immanquable.

Le Crociato in Egitto, de Meyerbeer, vient d'avoir un grand succès à Florence, à Venise et à Trieste. Quoique l'auteur ait soixante mille livres de rente, je ne puis supposer qu'il ait payé des chevaliers du lustre, à la fois, dans trois villes différentes. Cet opéra est le vingtième peut-être que donne M. Meyerbeer, fils d'un riche banquier de Berlin, et qui, par goût, est venu en Italie exercer le métier de simple maître de chapelle. Cet exemple n'est

pas le seul ; M. le marquis Zampieri, seigneur fort riche de Bologne, compose chaque année un ou deux opéras. Il n'y a pas un mois que lord Burgherch a fait représenter dans son palais, à Florence, un opéra sérieux de sa composition, iatitulé Fedray et dont le libretto es: imité de l'immortelle tragédie de notre Racine.

J'ai entendu exécuter au piano un duo d'amour du Crociato in Egitto de M. Meyerbeer ; je ne saurais dire combien il m'a touché. C'est le style ossianique de la Donna del Lago ; ce style est, à mes yeux, le plus touchant de tous, lorsque le compositeur n'est pas dans une situation à pouvoir peindre les transports de l'amour heureux comme dans Tancrède, lorsque la donnée du libretto lai présente des amants séparés par des obstacles invincibles, comme dans le Croisé en Egypte, et qui sentent leur malheur avec passion. Le style de la Donna del Lago me semble celui qui, en France, dans ce moment, trouve le plus facilement un écho dans tous les cœurs. C'est avoir fait un grand progrès que de sentir le charme du style doux, tranquille, ossianique, dépourvu d'enluminure, qui fait de la Donna del Lago un ouvrage si singulier. Il y a loin de là aux cris de notre grand Opéra ; dût-on me trouver un peu visionnaire, il me semble que le pas immense que nous avons fait est une conséquence du plaisir que l'on trouve dans les châteaux, durant les longues soirées d'automne, à lire les

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romans de Walter Scott. Il faut de la solitude pour toutes les émotions tendres et profondes. Je ne dissimulerai pas que M. Meyerbeer, dont l'harmonie savante est irréprochable, n'est pas généralement aussi heureux dans le choix de ses cantilènes. Souvent elles sont communes. Si l'on craint pour le Crociato la sévérité de notre public, que ne donne-t-on VArminio de Pavesi ; l'harmonie en est simple et peu chargée, mais les chants en sont remplis de grâce. L'opinion de l'Italie est que, si M. Pavesi n'était pas mourant depuis dix ans, son génie l'avait destiné à être le rival de Rossini. Mais, je l'ose dire, peu importe le choix entre des ouvrages dont le succès en Italie est incontestable ; l'essentiel est que le directeur oublie toute paresse, et sache mépriser, avec la hauteur de volonté qui est dans son rôle, toutes les prétentions, toutes les intrigues de la petite vanité et nous donner, dans chaque acte de l'opéra nouveau, un quartetto ou un finale chanté par M"^^^ Pasta, Mombelli, Schiassetti et par Zuchelli. Le succès est là, et il ri' est que là.

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