‹ Vie de Rossini, suivie des Notes d'un dilletanteChapitre 6 sur 122 · Prison de l'historien Giannone · texte numérisé non relu

Prison de l'historien Giannone

Rossini II. 3.

timents délicats, le bourreau, en bonnet de police, marche à côté de Ninette, et la relève après la prière que fait cette pauvre malheureuse en passant devant l'église de son village. A la Scala, la décoration de M. Perego était sublime * ; cette église de A^illage était touchante et sombre, et cependant avait assez de grandiose pour ôter un peu de son horreur au triste spectacle dont nous sommes témoins. A Louvois, la décoration est jolie et gaie ; et pour digne complément, il y a des arbres au milieu des nuages qui ne tiennent à rien sur la terre. Le goût pittoresque du public de Louvois est trop peu formé pour qu'il tienne à ces bagatelles \

Jamais vaudeville ne fut mieux à sa place que celui de la fin :

Ecco cessato il vento, Placato il mare infido.

Galli le chantait avec beaucoup de verve et de bonheur ; Zuchelli y met une grâce parfaite, et, dans sa bouche, ce vaudeville est réellement un

1. Dans trente ans, l'on demandera aux peintres de décorations de vouloir bien supprimer la quantité de petits détails spirituels dont ils se croient obligés de charger leurs toiles. Peut-être alors aurons-nous échangé beaucoup de vanité contre un peu d'orgueil. Nous prenons, sans honte, du café, quoiqu'il ne vienne pas en France ; pourquoi n'appellerions-nous pas de Milan MM. Sanquirico, Tranquillo ■ou leurs successeurs ?

morceau de chant très remarquable. Je voudrais voir ce grand chanteur dans un rôle de bariton, Don Juan, par exemple.

Après la Gazza ladra, on sort de Louvois abîmé de fatigue et assourdi. La fatigue nerveuse tient à l'absence d'un ballet d'une heure entre les deux actes de l'opéra. A Milan, nous avions Myrrha *, ou la Vengeance de Vénus, l'un des chefs-d'œuvre de Viganô. Les idées mythologiques étaient vraiment d'un effet délicieux, après les horreurs trop réelles du juge de Palaiseau et de ses gendarmes. Il n'a peut-être jamais existé d'orchestre plus savant, plus exact, plus impitoyable pour ce qu'il croit son devoir, que celui de Louvois, et jamais on n'a vu une telle absence de sentiment musical *. Puisque sentir paraît impossible, espérons qu'avec le temps on enseignera, dans la rue Bergère, qu'un crescendo doit se commencer doucement, et qu'il existe certaines nuances nommées piano. Où sont nos symphonistes malhabiles de Capoue ou de Foligno î quand ils font des fautes, c'est toujours par ignorance, c'est que leurs doigts n'ont pas l'habileté nécessaire pour faire telle note ; mais quel feu ! quelle délicatesse ! que d'âme, quel sentiment musical ! Il y a telle note trop forte, trop hardie, trop effrontée, qui prouve que celui qui en outrage l'oreille du spectateur est à jamais indigne d'être admis dans un orchestre autre que celui du grand Opéra.

Pris individuellement, chacun des artistes de notre orchestre de Louvois est peut-être supérieur, les violons surtout, aux artistes du théâtre de Dresde, de Munich ou de Darmstadt. Quelle différence immense, cependant, dans Vefjet ! Ces messieurs ne sont supérieurs que dans certaines symphonies de Haydn, où tout est dur ; dès qu'il y a une mesure gracieuse et tendre, ils la manquent. Voir les passages de ce caractère dans l'ouverture de la Gazza ladra ; voir la manière dont on vient de traiter l'ouverture des Horaces de Cimarosa.

La première fois que j'entendis la Gazza ladra à Louvois, je fus scandalisé. Le chef d'orchestre, homme d'ailleurs d'un grand talent, violon très habile, et qui dirige fort bien l'orchestre, une fois le système français adopté, a changé la plupart des mouvements de Rossini. Si jamais ce maestro passe à Paris, et qu'il ne prenne pas le parti de donner des conseils à contre-sens (plaisanterie que je lui ai vu exécuter une fois avec une grâce infinie, tout le succès possible, et une duperie parfaite de la part des chanteurs qu'il conseillait à faux), il ne peut pas se dispenser d'avoir une explication avec M. le chef d'orchestre de Louvois. Pauvre Rossini ! il sera battu complètement, car il n'est pas savant, lui.

Le mouvement fait tout pour l'expression. Enfant chéri des dames, cet air aimable que Deviène "vola jadis à Mozart, chanté adagio, est à faire

fondre en larmes. Parmi les morceaux singulièrement altérés par le chef d'orchestre de Louvois, je remarque le duetto de Ninette et de Pippo dans la prison :

E hen per mia memoria.

Tantôt les piano deviennent des allegro ; mais comme il faut être juste, et qu'il y a compensation à tout, un instant après, un joli allegro ^ivace est changé en andante languissant, et cela en dépit de la situation et du cri du libretto, si j'ose parler ainsi.

Guarda, guarda ; ai^isa, avisa !

dans le moment où Pippo, au haut du clocher, retrouve le couvert d'argent dans la cachette de la pie, morceau allegro s'il en fut jamais, et ainsi exécuté à Milan sous les yeux de l'auteur, prend à Louvois un mouvement lent tout à fait convenable pour une parodie ^.

Dans huit ou dix ans, lorsque la révolution de la musique sera achevée, et que nos jolies petites filles de douze ans seront des maîtresses de maison, le public de Louvois, voulant avant tout de beaux chants, et non de la symphonie, fera du chef d'orchestre d'alors l'esclave soumis des chanteurs,

1. On dit que le motif de l'air de la cloche est pris dans Oiello.

quant au mouvement des morceaux. Quelque médiocre que soit le chanteur, quand il est en scène^ tout doit lui obéir et le suivre, non pas assurément par déférence pour sa personne, mais par respect pour Toreille du spectateur.

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