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ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈSE, OUDIN ET C

15, rue de Clisny, 15

Jean-Jacques Rousseau est né à Genève le 28 juin 1712. Il était français d origine. Son quateraïeul, Didier Rousseau, né à Montlhéry, chassé de France par les guerres religieuses, fut admis comme habitant de Genève le 15 octobre 1549 et autorisé à y vendre du vin ; son trisaïeul, Jean T'' Rousseau, fut maître tanneur ; son bisaïeul Jean II, son grand-père David et son père Isaac furent horlogers. Son grand-père David était citoyen de Genève et exerça pendant vingt ans les fonctions de dizenier, petite magistrature qui équivalait à celle déjuge de paix de quartier.

Son père IsaaCj citoyen lui aussi, mais très peu fortuné, à cause du grand nombre de ses frères et sœurs, était un peu un déchu et un déclassé. 11 était un peu horloger et un peu

maître de danse, ce qui n'était pas très bien vu à Genève. Il était paresseux, homme de plaisir, aventureux et querelleur. Il fut plusieurs fois mêlé à des rixes pendant sa jeunesse. Il avait épousé, le 2 juin 1704, Suzanne Bernard, fille de bonne bourgeoisie, mais dont le père avait été un assez mauvais sujet et qui elle-même avait attiré l'attention du Consistoire par quelques légèretés de jeunesse, très vénielles du reste.

De ce mariage naquit d'abord François Rousseau, en 1705, qui devait, à dix-sept ans, très mauvais sujet et du reste délaissé par son père, quitter le pays* s'enfuir en Allemagne et disparaître de telle sorte qu'on n'en entendit jamais plus parler. Tout de suite après la naissance de ce premier fils, Isaac Rousseau partit pour l'Orient, laissant femme et enfant à Genève, et s'installa à Constantinople. On ne sait pas du tout les raisons de cet exode. Fut-ce pauvreté, fut-ce goût des aventures, fut-ce querelle de ménage ? Toujours est-il qu'Isaac Rousseau demeura cinq ans et demi au moins à Constantinople, « horloger du sérail », dit son fils, simple horloger de la petite colonie protestante de Pera, croit M. Eugène Ritter.

Sa femme, délaissée, qui était jolie et aimable, fut très courtisée. Jean-Jacques Rousseau retrouva, au bout de trente ans, tel de ses adorateurs, M. de la Closure, résident de France, qui parlait encore d'elle avec attendrissement.

Rien du reste n'autorise à croire qu'elle fut infidèle.

En 1710, la mère de M*^^ Isaac Rousseau mourut. Celle-ci, plus isolée que jamais et peut-être besoigneuse, avec un fils de cinq ans, rappela son mari. Il revint, en septembre 1711. Jean- Jacques naquit Tannée suivante. Huit jours après sa naissance, sa mère mourut d'une fièvre puerpérale. Une sœurd'Isaac, M""® Gonceru, se chargea des soins à donner aux deux enfants, aidée par une servante, <( ma mie Jacqueline », comme dit Jean- Jacques .

Jean-Jacques fut élevé dans l'atelier de son père, qui lui parlait avec attendrissement et en versant des larmés de celle qu'ils avaient perdue. Il est peu probable^, bien que Jean-Jacques l'ait affirmé dans une pièce officielle, que dans cet atelier, mêlés aux instruments de travail, on trouvait « Tacite et Grotius », d'où son père tirait de quoi « le nourrir des vérités les plus sublimes ». Ce qui paraît plus sûr, c'est que, dès que Jean- Jacques sut lire, son père et lui lisaient à tour de rôle dans les romans du xvii® siècle que M'""^ Rousseau avait laissés et avec une telle passion qu'il arrivait que les cris matinaux des hirondelles les arrachaient à cette lecture et que le père de Jean- Jacques, avec beaucoup de raison, lui disait: « Allons nous coucher; je suis plus enfant que toi. »

Rousseau dit moins juste quand il attribue à

cette dangereuse méthode son imagination romanesque. C'est son imagination romanesque qui était cause qu'il poursuivait ses lectures jusqu'à l'aurore sans s'endormir. Mais il eut raison d'en conclure, quand il écrivit \ Emile, que, jusqu'à leur douzième année, il ne fallait pas faire lire du tout les enfants.

Un peu plus tard, Jean- Jacques ayant de sept à dix ans, ils lurent ou il lut tout seul, à Ten croire, VHistoire de lEglise et de VEmpire par Le Sueur, le Discours sur ïhlstoire universelle de Bossuet, VHistoire de Venise par Nani, les Métamorphoses d'Ovide, les Caractères de La Bruyère, les Mondes et les Dialogues des morts de Fontenelle, Plutarque surtout, qui le ravit et qui contribua, autant que les entours, à en faire un républicain sentimental.

Il se rappelait aussi, et il en a tiré parti dans ï Emile pour exhorter aux leçons de choses et assurer que les enfants ne comprennent rien aux sphères de carton, que son père lui représentait la terre par une boule de tripoli où des épingles figuraient les hommes ; et aussi lui mettait sous les yeux une petite sphère armillaire, à quoi il « ne concevait rien du tout » ; et « fous les enfants sont dans le même cas », ajoute-t-il.

Jean-Jacques avait dix ans quand son père eut une altercation avec Pierre Gautier, citoyen, ci-devant capitaine aux chevaliers-gardes du corps du roi de Pologne, et le blessa d un coup

d'épée au visage. Assigné, Isaac Rousseau se réclama d'un ancien article de la législation pour que son adversaire entrât en prison en même temps que lui, et, ce ne lui étant pas accordé, s'enfuit hors du territoire de la République, à Nyon, en pays de Vaud. Jean- Jacques et son frère François, qui faisait encore, vaille que vaille, son apprentissage d'horloger, tombèrent à la charge de Bernard, beau-frère dlsaac Rousseau, oncle de Jean- Jacques.

L'oncle Bernard plaça Jean- Jacques et avec lui son propre fils, qui était du même âge que Jean- Jacques, à Bossey, au pied du Salève, chez le pasteur Lambercier.

Ce Lambercier était une figure de l'ancien temps, assez originale. Il avait fait ses études ecclésiastiques à l'Académie de Genève, où il avait été le condisciple d'Abauzit. 11 ne s'était pas marié. Il vivait avec sa sœur, très naïvement, la faisant monter en croupe derrière lui sur son petit cheval quand il faisait quelque déplacement. De cela on fît des pièces satiriques. Il y eut même enquête du Petit Conseil de Genève, en 1713, à l'effet de savoir si, comme bruit en courait, le pasteur Lambercier avait eu avec sa sœur « diverses famiKarités indécentes » et si ladite sœur avait été grosse et avait accouché. L'enquête fît paraître qu'il n'y avait rien à reprocher à M"' Lambercier, que le ministre Lambercier n'avait jamais été coupable que

« peut-être » de quelques incorrections « qu'on peut attribuer plutôt au défaut de monde et d'éducation dudit Lambercier qu'à de mauvaises intentions ou mœurs » ; et le ministre Lambercier fut simplement admonesté, et ses accusateurs le furent plus sévèrement que lui, et il ne fut pas même déplacé.

C'est chez lui que le petit Rousseau, dix ans après cette alerte, passa deux ans, ou un peu ^ plus. C'était un enfant doux, rêveur, paresseux, \ gourmand, qui, dès qu'il eut vu la campagne, l'aima de tout son cœur. Il apprit îà son catéchisme et un peu de latin. Il y eut aussi sa première révélation sensuelle. On fouettait les enfants, même assez âgés, dans ce temps-là. On sait qu'une soixantaine d'années plus tard on voulut fouetter Chateaubriand et qu'on vit qu'il se laisserait tuer plutôt que de le souffrir. Pour Rousseau ce fut le contraire. Il eut du plaisir à être fouetté par M"^' Lambercier ; on s'en aperçut et Ton renonça à ce genre de correction. Rousseau, du reste, en rapportant le fait, se trompe sur les âges respectifs. Il attribue trente ans à M^^^ Lambercier et à lui huit. Il en avait onze et elle quarante, ce qui fait admettre un peu plus facilement et l'impression de l'enfant et l'idée, qui reste saugrenue, de la demoiselle.

Une autre fois, puni, mais par l'oncle Bernard, pour une faute qu'il n'avait pas commise, et de la même façon mais avec une cruauté fé-

roce, il ne voulut jamais se soustraire aux supplices répétés, en avouant* D'un enfant qui devint plus tard un homme assez menteur, cela peut étonner. On aurait tort. A un enfant, je le sais, qui mentait aisément pour dissimuler une faute commise, on n'a jamais pu arracher par violences et menaces l'aveu d'une faute légère, vraisemblable, mais non commise, aveu qui aurait tout aplani en une minute. La lâcheté qui consiste à mentir pour cacher une faute n'est pas « la même chose », pour l'enfant^ que celle qui consiste en un faux aveu : cacher une faute par un mensonge est pour lui une ruse de guerre ; le faux aveu est pour lui une complicité avec Tinjustice ou un acquiescement à une injuste accusation partant de gens qui se targuent de ne jamais se tromper ; et il y a là quelque chose qui fait que l'enfant se révolte.

Jean- Jacques, dégoûté de Bossey, comme il le dit, et probablement ayant cessé d'y plaire^ fut rendu à sa famille à une date inconnue qui se place entre le 23 août 1724 et le 26 avril 1725, d'où il suit que Rousseau se trompe quand il dit que de retour à Genève il passa deux ou trois ans chez son oncle. Il ne put y passer que quelques mois, étant prouvé que le 23 août 1724 il était encore à Bossey, au passage du roi de Sardaigne, et qu'il est entré en apprentissage le 26 avril 1725. Il veut dire, sans doute, que, quoique en apprentissage, il demeurait encore chez son

oncle ou y passait de longues heures. Cela concilierait ^apprentissage, qui est officiel, et « le dessin et les Eléments d*Euclide que l'oncle Bernard enseignait à son fils et à Jean-Jacques <( de compagnie ». — Mais le contrat d'apprentissage porte que Jean Jacques Rousseau « sera nourri et couché » chez son maître, Abel Du Commun. Cela devient inconciliable avec les Eléments d'Euclide. De plus, Rousseau raconte que pendant ces deux ou trois ans il a passé tout son temps, sans guère quitter la maison, à inventer avec son cousin une foule de jeux et d'instruments de divertissements et il dit aussi qu à cette même époque, à l'âge « d'onze ans » (mettez au moins treize), il était en galanterie avec M"^ Vulson et M"^ Goton. Il règne une obscurité profonde sur la vie de Rousseau de 1724 à 1728.

Toujours est-il que Rousseau, un temps très court essayé au greffe de la ville, dit-il, et renvoyé comme incapable, entra comme apprenti chez le graveur Du Commun.

Il le peint comme un brutal, « rentré et violent », qui réussit en peu de mois à labrutir, Jean-Jacques devint très vite un « polisson » aux « goûts les plus vils », complice de vols domestiques, recéleur, voleur pour son propre compte, bref un vaurien.

Il lisait, cependant, étant l'assidu client d'une loueuse de livres, la Tribu, très surveillée par

le Consistoire. Mais, de son aveu, ces lectures ne firent qu'enflammer son imagination et que lui donner Thabitude de vivre toujours dans un roman qu'il se forgeait et où il faisait le principal personnage. Il semble croire que ceci est un trait tout à fait distinctif de son caractère ; ce n'est qu'un état d'esprit par où tout adolescent a passé, mais qui chez Rousseau s'est prolongé indéfiniment. Rousseau a toujours aimé et une profonde tranquillité et vivre dans un drame. Une partie, au moins, de sa démence de plus tard n'est que de la dramatomanie.

Il « atteignit ainsi sa seizième année », Il avait, depuis un temps qu'il ne spécifie pas et que personne n'a pu déterminer, perdu de vue son cousin Bernard, qui était resté « du haut », c'est-à-dire jeune bourgeois, tandis que Rousseau s'était déclassé. Il voyait très peu son père, quelque peu éloigné qu'il fût de lui. II parait bien, puisqu'il ne fréquentait guère son cousin, qu'il hantât moins encore chez son oncle. On voit assez clairement qu'en 1728 il était très isolé, n'ayant pour compagnie que quelques ouvriers ou apprentis paresseux. Rousseau à seize ans n'était pas autre chose qu'un enfant moralement abandonné.

Il courait les environs de Genève, le dimanche, avec ses camarades, quelquefois ne rentrait pas, quand il avait laissé passer Fheure de

la fermeture des portes, et il était battu le lendemain par son patron. Cela lui était arrivé deux fois. La troisième, il n osa pas rentrer le lendemain . Il fît prévenir son cousin Bernard de venir lui dire adieu, le vit en effet, ne fut pas détourné par lui du projet de s'expatrier, ce qui indique assez que la rupture avec sa famille était déjà chose faite ; et il mit le cap sur la vie d aventures.

Quel était son caractère à cette époque ? Il n'était pas un méchant garçon. Il n'avait aucune qualité. Il était paresseux, gourmand et inquiet, un peu vicieux ; il n'avait jamais eu aucun sens moral et en avait perdu jusqu'aux ap-r parences . Il n'avait pas le moindre sentiment religieux. Il entrait dans le grand jeu des hasards sans lest et aussi sans ressort.

Il ne songea pas un instant à aller chez son père, signe qu'il entrait dans sa résolution plus de goût pour les aventures que de crainte des coups. Il erra quelques jours, avec délices, recevant l'hospitalité de quelques paysans qu'il connaissait, regardant les châteaux, comme il devait faire un peu toute sa vie, avec le désir et en faisant le rêve d*y entrer et d'y être « le favori du seigneur et de la dame, l'ami du fils et l'amant de la demoiselle ».

Son vagabondage le conduisit en terre de Savoie, à deux lieues de Genève, chez le curé de Coufignon, M. de Pontverre. Le curé lui donna à dîner et vit tout de suite dans le vagabond un protestant à convertir. Il lui parla théologie, en quoi Jean-Jacques croit modestement qu'il était déjà beaucoup plus fort que son interlocuteur, et l'engagea à changer de religion. Jean-Jacques assure que cette proposition lui fit horreur ; mais il ne paraît pas avoir beaucoup réfléchi sur cette impression, puisqu'il se décida aussitôt à partir pour Annecy, qui était à dix lieues, au lieu de revenir à Genève, qui était à deux et où, se

faisant gloire d'avoir résisté à des suggestions catholiques, il aurait été « bien voulu » de l'oncle Bernard et de sa très dévote tante Bernard.

Toujours est-il qu'il pointa sur Annecy, poursuivi très nonchalamment par son père, qui, après quelques simulacres de recherches, rebroussa très vite vers Nyon.

Il s'agissait pour le jeune homme de se présenter, avec lettre de recommandation de M. de Pontverre, à une dame de Warens, dont le nom se prononçait Voiran, qui s'occupait de conversions au catholicisme. Il se rendit sans se hâter à Annecy, fut bien accueilli de M'"® de Warens qui lui conseilla, dit-il, de retourner dans sa famille, mais qui n'y mit pas beaucoup d'insistance ; car ce fut avec une promptitude extraordinaire qu'elle trouva pour le jeune homme le viatique nécessaire à le mener jusqu'à Turin où la conversion se devait faire. Après tout, elle était payée pour convertir, entre autres choses peutêtre, et elle se devait à sa profession. Jean- Jacques partit pour Turin en compagnie d'un couple douteux^ aigrefin et donzelle fringante, qu'il avait rencontré chez sa protectrice. 11 n'avait aucun remords, ni même regard en arrière. Jamais il ne fut de cœur plus léger. Il respirait à pleins poumons Fair de la liberté et l'odeur des aventures. Il tressaillait en lui des phrases de roman : «Les jeunes désirs, l'espoir enchanteur.

là

les brillants projets, remplissaient monâme. Tous les objets que je voj^ais me semblaient les garants de ma prochaine félicité. Dans les maisons j'imaginais des festins rustiques, dans les prés de folâtres jeux; le long des eaux, les bains, des promenades, la pêche ; sur les arbres des fruits délicieux ; sous leur ombre de voluptueux têteà-tête ; sur les montagnes des cuves de lait et de crème, une oisiveté charmante, la paix, la sim- \ plicité, le plaisir d'aller sans savoir où, » L'idylle de la vie de nature chantait dans le cœur de Rousseau, parce qu'il traversait, à pied, de belles montagnes et se grisait d'air pur et de senteurs rustiques.

Il oubliait, du reste, complètement qu'il allait cependant quelque part, à savoir à Turin pour entrer au séminaire.

Il y arriva ; il alla droit à « l'hospice des catéchumènes »,où il entra le 12 avril 1728. Le lieu le glaça d'effroi et brusquement il se rappela l'engagement qu'il avait pris et ce qu'il était venu faire. Il n'avait aucun sentiment religieux; mais il avait ce sentiment commun à tous les protestants et qui leur tient lieu de religion quand ils n'en ont pas, l'horreur comme physique du catholicisme, « cette aversion particulière à notre ville pour le catholicisme, qu'on nous donnait pour une affreuse idolâtrie et dont on nous peignait le clergé sous les plus noires couleurs ». Cette horreur était chez lui si vive

« qu'au commencement il n'entrevoyait jamais le dedans d'une église, // ne rencontrait jamais un prêtre en surplis sans un frémissement de terreur et d'effroi, qui le quitta bientôt dans les villes ; mais qui souvent Z a repris dans les paroisses de campagne, plus semblables à celles où i7 l'avait d'abord éprouvé ».

Ces pensées l'assaillirent dès le premier instant ; mais il n'y avait pas à reculer et les vaisseaux étaient brûlés. Il était même difficile matériellement de sortir. Il resta. Ce qu'il vit, si on le croit et Ton peut le croire à moitié, confirma en lui l'horreur du catholicisme qu'il eut toujours et fut la véritable semence du fanatisme anticatholique, de la frénésie antiromaine, de la calholicophobie dont il fut toujours atteint. Toutes les fois que plus tard on l'entendra crier, à sa manière : « écrasons l'infâme ! » on peut être sûr qu'il y a là un souvenir du catéchuménat de Turin .

Ce qu'il nous dit qu'il y vit, ce fut des jeunes filles entrées là pour se convertir et qui étaient « les plus grandes salopes et les plus vilaines co'ureuses du monde » ; un missionnaire catéchisant une jeune personne assez jolie et ne pouvant jamais se décider à tenir son instruction pour terminée ; des coquins qui lui avouèrent que, Esclavons et se faisant passer pour Maures, ils passaient leur vie à parcourir l'Espagne et l'Italie en se faisant baptiser partout où le pro-

duit en valait la peine ; un bandit qui voulut Tassocier à d'immondes plaisirs ; un des administrateurs mis au courant du fait et lui disant qu'il n'y avait pas là de quoi ni s'étonner ni se plaindre, et que c'était un usage généralement admis dans le monde.

Enfin il fut baptisé en grande pompe. On fit pour lui une quête qui rapporta un peu plus de vingt francs ; on les lui remit et on lui souhaita bonne fortune. Il avait pourtant — peut-être ; et peut-être aussi ne fut-ce qu'après être sorti de cette maison — fait dans ce lieu la connaissance d'un prêtre bon et droit qui fit sur lui une grande impression et qu'il se promit de revoir.

Voici, des mêmes événements que nous venons de rapporter selon les Confessions^ le récit tel qu'il est fait dans YEmile. Il est manifeste que dans YEmile il est un peu plus, ou encore plus tourné en roman ; mais il vaut comme manifestation de Vimpression restée au cœur de Rousseau de son séjour au catéchuménat : « Il y a trente ans, dans une ville d'Italie, un jeune homme expatrié se voyait réduit à la dernière misère. Il était né calviniste ; mais, parles suites d'une étourderie, se trouvant fugitif..., il changea de religion pour avoir du pain. Il y avait dans cette ville un hospice pour les prosélytes ; il y fut admis. Il entendit des dogmes nouveaux , il vit des mœurs encore plus nouvelles ; il les

vit et faillit en être la victime. Il voulut fuir, on l'enferma ; il se plaignit, on le punit de ses plaintes ; il se vit traiter en criminel pour n'avoir pas voulu céder au crime... Il ne voyait que de vils domestiques soumis à l'infâme qui l'outrageait ou des complices du même crime qui se raillaient de sa résistance et l'excitaient à les imiter. Il était perdu sans un honnête ecclésiastique qui vint à Fhospice pour quelque affaire et qu'il trouva moyen de consulter en secret. L'ecclésiastique était pauvre et avait besoin de tout le monde ; mais l'opprimé avait encore plus besoin de lui et il n'hésita pas à favoriser son évasion au risque de se faire un dangereux ennemi... Cet honnête ecclésiastique était un pauvre vicaire savoyard... »

C'était l'abbé Gaime ; nous le retrouverons plus loin.

Sorti de geôle le 23 août 1728, le jeune Rousseau ne songea d'abord, de quoi nul ne veut le blâmer, qu'à respirer, qu'à se promener et qu'à regarder autour de lui, d'autant que c'était la première fois de sa vie qu'il avait vingt francs dans sa poche. Il fréquentait surtout la chapelle du palais du roi de Sardaigne, curieux « de voir s'il n'y aurait pas là quelque jeune princesse qui méritât son hommage et avec laquelle il pût faire un roman » .

Les vingt francs finirent par s'épuiser, et le jeune homme, n'ayant pas rencontré de jeune

princesse et se souvenant qu'il était un peu graveur, se mit à offrir ses services de boutique en boutique. Il y gagna quelques déjeuners, mais surtout fut presque partout éconduit. Une jeune marchande, M""*^ Basile, s'intéressa à sa jolie figure et à sa triste histoire et le retint quelques jours, son mari étant en voyage. Piousseau s'enflamma, quoiqu'elle ne fût pas princesse du sang, et rêva de rester toute sa vie auprès de M"^*^ Basile. Il osa même se déclarer, sinon de bouche, du moins de geste. Voici les deux récits qu'il a laissés de cette jolie scène. L'un est le texte des Confessions, l'autre un brouillon non détruit, qui est à la bibliothèque de Neuchatel. Texte des Confessions : « Un jour... qu'elle avait monté à sa chambre .. je la suivis... Elle brodait près d'une fenêtre ayant en face le côté de la chambre opposé à la porte. Elle ne pouvait me voir entrer ni m'entendre, à cause du bruit que des chariots faisaient dans la rue... Son attitude était gracieuse, sa tête un peu baissée laissait voir la blancheur de son cou ; ses cheveux, relevés avec élégance, étaient ornés de fleurs. Il régnait dans toute sa figure un charme que j'eus le temps de considérer et qui me mit hors de moi. Je me jetai à genoux à Tentrée de la chambre, en tendant les bras vers elle dans un mouvement passionné, bien sûr qu'elle ne pouvait me voir ; mais il y avait à la cheminée une glace qui me trahit. Je ne sais quel effet ce transport

fit sur elle ; elle ne me regarda point, ne me parla point, mais, tournant à demi la tête, d un simple mouvement de doigt elle me montra la natte à ses pieds. Tressaillir, pousser un cri, m'élancer à la place qu'elle m'avait marquée, ne fut pour moi qu'une même chose ; mais, ce qu'on aurait peine à croire [pourquoi donc ?] est que dans cet état je n'osai rien entreprendre au delà, ni dire un seul mot, ni jeter les yeux sur elle, ni la toucher même, dans une attitude aussi contrainte, pour m'appuyer un instant sur ses genoux. J'étais muet, mais non pas tranquille assurément : tout marquait en moi la joie, l'agitation, la reconnaissance, les ardents désirs, incertains dans leur objet et contenus par la frayeur de déplaire, sur laquelle mon jeune cœur ne pouvait se rassurer. Elle ne paraissait ni plus tranquille ni moins timide que moi. Troublée de me voir là, interdite de m'y avoir attiré et commençant à sentir toute la conséquence d'un signe parti sans doute avant la réflexion, elle ne m'accueillait ni ne me repoussait ; elle n'ôtait pas les yeux de dessus son ouvrage ; elle tâchait de faire comme si elle ne m'eût pas vu à ses pieds ; mais toute ma bêtise ne m'empêchait pas de juger qu'elle partageait mon embarras, peut-être mes désirs, et qu'elle était retenue par une honte semblable à la mienne sans que cela me donnât la force de la surmonter. Cinq ou six ans qu'elle avait de plus

que moi devaient selon moi mettre de son côté toute la hardiesse, et je me disais que, puisqu'elle ne faisait rien pour exciter la mienne, elle ne voulait pas que j en eusse... Je ne sais comment eût fini cette scène muette, ni combien de temps j'aurais demeuré immobile dans cet état ridicule et délicieux, si nous n'eussions été interrompus... <( Levez-vous, voici Rosina ». En me levant à la hâte je saisis une main qu'elle me tendait et j'y mis deux baisers brûlants, au second desquels je sentis cette charmante main s'appliquer un peu sur mes lèvres. De mes jours je n'eus un si doux moment ; mais l'occasion que j'avais perdue ne revint plus et nos jeunes amours en restèrent là. »

Texte du brouillon : «... Mais j'ignorais qu'en la dévorant ainsi des yeux elle me voyait ellemême dans une glace à laquelle je n'avais pas songé. Elle se retourna et me surprit dans un transport qui me faisait soupirer en étendant les deux bras vers elle. On ne peut rien imaginer d'égal au subit effroi dont je fus saisi en me voyant découvert dans cette attitude. Je pâlis, je tremblai et je me sentis défaillir. Elle me rassura en me regardant d'un œil assez doux et me montra du doigt une meilleure place à ses pieds. On peut juger que je ne me le fis pas dire deux fois. Jusqu'ici tout était peut-être assez simple ; mais la suite de ce petit manège me paraît plus

étrange. C'était là, comme on voit, une déclaration peu équivoque, de part et d'autre, et il semblait qu'il ne pouvait plus rien manquer entre nous à la familiarité de deux amants déclarés. Point du tout. A genoux devant elle, je me trouvais dans la situation la plus délicieuse, il est vrai, mais la plus contrainte où j'avais été de ma vie ; je n'osais ni respirer ni lever les yeux ; et si f avais la témérité de reposer quelquefois ma main sur son genou, c'était si doucement que, dans ma simplicité, je croyais qu'elle ne le sentait pas. Elle, de son côté, attentive à sa broderie, ne me parlait ni ne me regardait. Nous ne faisions pas le moindre mouvement. Un silence parfait régnait entre nous . Cette situation paraîtra très plate à bien des lecteurs ; cependant j'ai lieu de penser qu'elle ne déplaisait pas à la jeune personne et pour moi, j'y aurais passé ma vie entière, j'y aurais passé l'éternité sans rien désirer de plus. »

Quoi qu'il en soit de l'éternité, les choses eussent été assez loin, sans doute, en peu de temps, s'il n'y avait eu un commis jaloux qui, sans aucun doute, avertit le mari, dont le premier soin à son retour fut de mettre dans la rue le petit ami de sa femme. Rousseau gagna à cette aventure quelque argent, un chapeau et du linge. Il n'avait pas fait buisson creux.

C'est à ce moment ou un peu plus tard qu'il fréquenta un peu l'abbé Gaime, que peut-être il

V(E DE ROqSSEAU

avait entrevu à Thospice des catéchumènes. L'abbé Gaime n'était point du tout le prêtre suspect, forcé de s'expatrier pour une folie de jeunesse, confiné dans les très bas emplois et professant le catholicisme sans y croire, que l'on voit dans VEmile ; c'était un prêtre distingué, instruit, très estimé de son évêque, n'ayant nulle part laissé trace d'un scandale et qui fut appelé à des charges assez hautes ; mais il est certain qu'il était à Turin à l'époque où Jean-Jacques y passa et très probable que Jean- Jacques eut des entretiens avec lui. A en croire Rousseau, le jeune catéchumène Rousseau était Tinnocence et la vertu mêmes et un affreux jeune coquin ; « car l'oubli de toute religion conduit à Toubli des devoirs de l'homme; ce progrès était déjà plus qu'à moitié fait dans le cœur du libertin ; l'incrédulité et la misère étouffant peu à peu le naturel l'entraînaient rapidement à sa perte et ne lui préparaient que les mœurs d'un gueux et la morale d'un athée... la vertu [du prêtre] devait se prêter au ton de la licence pour en triompher plus sûrement. . . le prêtre vit clairement que l'opprobre où la fortune Favait réduit [le jeune homme] étouffait en lui tout vrai sentiment du bien et du mal ; il est un certain degré d'abrutissement qui ôte la vie àl'âme ». — Et d'autre part le prêtre dit au jeune homme : « Le remords nous reproche toujours faiblement ce que nous permet la nature. 0 bon jeune homme, elle n'a encore rien dit à vos sens ;

vivez longtemps dans l'état heureux où sa voix est.celle de l'innocence... »

Quoi qu'il en soit de ces textes difficilement conciliables, l'abbé Gaime enseigna à Rousseau la religion naturelle (Dieu, immortalité de l'âme, peines et récompenses d'outre-tombe, morale de la charité), etriende plus. On peut supposer, si Ton veut, que l'abbé, ayant affaire à un jeune homme chez qui le sens moral était nul, la religion nulle, mais qui n'était pas incapable de sentiment religieux, commença par essayer de lui faire une conscience et par lui tracer une morale et une religion très générales, ce qui est le dégrossissement nécessaire, se réservant de l'amener doucement plus tard au catholicisme. Ce qu'il y a de certain ou au moins de très probable, c'est que Rousseau considéra ces conversations, qu'elles aient eu lieu sur le Monte^ cette « haute colline au-dessous de laquelle passe le Pô » et d'où l'on voit « l'immense chaîne des Alpes couronnant le paysage », ou quelles aient eu lieu ailleurs, comme la première leçon sérieuse de philosophie religieuse qu'il eût reçue, et c'est pour cela que dans YEmile il recule l'éducation religieuse jusqu'à l'âge qu'il avait lui-même quand il conversait avec l'abbé Gaime.

Il fallait vivre, cependant. La bonne femme chez laquelle Rousseau logeait à raison d'un sou par nuit le fit entrer en qualité de petit valet chez une dame qui se nommaitM""® de Vercellis.

Cettedame ne fui pour lui ni bonne ni mauvaise. Elle mourut au bout de peu de temps. Elle ne laissait rien à Rousseau ; mais les héritiers lui firent une gratification de trente livres très peu après la mort. Une des héritières s aperçutqu'un ruban rose et argent manquait. On le trouva sur Rousseau. Il affirma que c'était une des servantes, une nommée Marion, qui le lui avait donné, et il s'obstina dans ses dires, malgré les dénégations et les supplications à lui adressées de la pauvre fille. Il se reprocha toujours et ce vol et surtout cette calomnie très amèrement, et certes, avec pleine raison ; car le vol domestique était chose avec quoi, à cette époque, on ne badinait pas et il pouvait perdre absolument celle qu'il accusait. Je remarque seulement, à son honneur, qu'il n'a pas caché cette mauvaise action dans les Confessions et que c'est la seule qu'il n'ait pas cachée. Je dis la seule en ce sens : toutes les autres mauvaises actions dont il s'est accusé étaient connues et pouvaient être révélées soit par M. de Mably, soit par M. de Francueil, soit par M"'® d'Epinay, M""® de Luxembourg, etc. ; et il n'a donc eu aucun mérite à les dénoncer. Le vol du ruban et la calomnie qui en fut la suite n'avaient quasi aucune chance d'être révélés, et c'est la seule confession gratuite, la seule confession spontanée, la seule confession qu'il ait faite quand il pouvait ne pas la faire, que je voie dans tout son livre. Je ne serais pas étonné que ce

fût pour cela même qu'il y insiste si fortement.

Quelque temps sans place, Rousseau fut introduit par un des héritiers de M""^ de Vercellis chez le comte de Gouvon. Il s'agissait encore d être laquais, mais dans une plus grande maison que la précédente. Rousseau s'y conduisit assez bien, fit preuve de quelque éducation et de quelques connaissances, ne commit que l'imprudence de tomber amoureux de la petite-fille du comte et de le laisser voir, fut attaché à la personne de l'abbé de Gouvon, fils cadet du comte, lequel poussa la bonté jusqu'à se faire un peu son professeur; et vit une bonne carrière, peutêtre belle, s'ouvrir devant lui.

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète le reprirent, ainsi que cette facilité étrange qu'il eut longtemps de s'engouer du premier venu. Il fit connaissance avec un nommé Bâcle^, génevois, qui était un compagnon très amusant. Manquer au service, déserter sans cesse la maison, être toujours à errer avec M. Bâcle, tout cela fit que Rousseau fut congédié de chez M. de Gouvon, ce qu'il désirait secrètement depuis qu'il connaissait M, Bâcle. Il partit avec son nouvel ami, montrant dans les auberges une « fontaine de héron » qui ne leur rapporta pas grand'chose et qui du reste se cassa à la seconde étape, et il se dirigea du côté de la Savoie, attiré parle souvenir de M™^ de Warens. Il lui avait écrit souvent (?) de Turin et il comptait, non sans quelque crainte

d être grondé, sur sa bonté. A Annecy, Bâcle le quitta. Il ne devait jamais le revoir. Rousseau se présenta à M"'^ de Warens et fut accueilli d elle avec une parfaite bienveillance. C'était pendant l'été de 1729.

M™® de Warens, qui s'appelait de son nom de jeune fille Françoise-Louise de La Tour, était née à Vevey, le 31 mai 1699. Elle avait épousé à quatorze ans M. Sébastien-Isaac de Loys, seigneur deWarens.EUe était protestante. Dévorée, de très bonne heure, de la passion de faire fortune, curieuse d'entreprises industrielles, née intrigante et aventurière, elle avait créé à Vévey une manufacture de bas. D'autre part, elle vivait d'une vie intellectuelle assez forte, dressée au piétisme par le fameux François Magny, Le piétisme était une secte très raffinée, très spirituelle, à tendances extatiques, protestante, mais animée à l'égard du catholicisme de sentiments qui n'étaient ni hostiles ni même malveillants. Parallèlement, le piétisme se développa dans 1 ame de M"*® de Warens et la manufacture déclina. Une débâcle était proche. Le 14 juillet 1726, M"^^ de Warens passa le lac, sous prétexte d'aller prendre les eaux d'Amphion et s'arrêta à Evian, où se trouvait Victor-Amédée, roi de Sardaigne.

Elle se jeta à ses pieds, lui demanda sa protection et du pain et s'engagea à abjurer le

protestantisme. Les choses, avant ce coup de théâtre, avaient été probablement très préparées. M'"® de Warens abjura, divorça, fut pourvue d'une pension de deux mille francs et s'installa à Annecy, dans les meilleurs termes avec l'évêque de cette ville, M. de Bernex.

Qu'y faisait-elle ? Des conversions d'abord, et c'était une sorte de missionnaire féminin. De plus il paraît bien, quand on regarde de près dans un certain voyage qu'elle fit plus tard à Paris avec M. d'Aubonne, qu'elle était, non pas, certes, une espionne, mais de ces gens qu'on emploie, sans titre défini et sans aveu, dans les fonctions inférieures de la diplomatie.

De plus, comme précédemment, et comme elle fit jusqu'à la mort, elle s'occupait d'inventions, d'inventeurs et d'affaires industrielles.

En 1729 elle avait trente ans et, d'après Rousseau et du reste quelques autres contemporains, elle était charmante : « Elle était petite de stature, courte même ; mais il était impossible de voir une plus belle tète, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras... Elle avait un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne [Rousseau avait la bouche petite], des cheveux cendrés d'une beauté peu commune et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante... Elle avait une de ces beautés qui se

conservent parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans les traits ; aussi la sienne était-elle encore [à vingt-huit ansj dans tout son premier éclat. »

Ses mœurs étaient très régulières. Elle était de ces femmes que le cardinal de Fleury appelait valétudinaires, voulant dire qu'elles prennent leurs amants parmi leurs valets. Obligée par son rôle à une grande décence extéi4eure, elle ne cherchait l'amour, qui lui était nécessaire, encore qu'elle ne lui attribuât aucune importance, que dans son personnel domestique. A l'époque où Rousseau la connut, elle avait pour amant son intendant, Claude Anet, garçon très intelligent, très sensé, très raisonnable, bon économe, très dévoué et qui, sans mettre Tordre dans une maison où il ne pouvait pas yen avoir, en écartait la plus grande quantité de désordre qu'il était possible. Elle allait peu dans le monde, mais recevait bonne société, alternativement avec la tourbe d'inventeurs, de charlatans et d'aigrefins, et était en relations suivies avec l'évêché. Telle était la dame que le jeune Rousseau retrouvait après un peu plus d'un an de séparation.

Elle fut très heureuse de le revoir et, après l'avoir inslallé provisoirement dans sa plus belle chambre, elle se demanda ce qu'elle en ferait. Il restait à Rousseau quelques traces du latin de M. Lambercier ; il avait de la lecture,

il avait une physionomie très heureuse, il chantait juste, il était nouveau catholique, il avait reçu des leçons religieuses de Tabbé Gaime. Pourquoi n'en pas faire un prêtre ? Il entra au séminaire d'Annecy, avec bourse de l'évêque, en

Rousseau n'était pas destiné à se trouver à son gré dans les établissements catholiques. Il s'ennuya affreusement au séminaire. Un des professeurs surtout, dont il a oublié l'odieux nom, lui fut en horreur et lui inspira la haine de tout ce qu'il voulait lui enseigner. « Il avait des cheveux plats, gras et noirs, un visage de pain d'épice, une voix de buffle, un regard de chat-huant, des crins de sanglier au lieu de barbe ; son sourire était sardonique ; ses membres^ jouaient comme les poulies d'un mannequin... Je crois le rencontrer encore dans les corridors, avançant gracieusement son crasseux bonnet carré pour me faire signe d'entrer dans sa chambre, plus affreuse pour moi qu'un cachot. »

A la vérité, Rousseau rencontra là aussi M. Gâtier, non professeur, mais qui « faisait son séminaire » et qui voulut bien donner des leçons au jeune homme et qui était doux, mélancolique et charmant. Rousseau dit s'en être souvenu en écrivant le Vicaire savoyard et Rwoir mêlé ensemble M. Gâtier et M. Gaime. Mais enfin le séminaire n'allait point du tout à Rousseau, ni lui au

séminaire, et il fallut bien qu'ils se séparassent. Rousseau rentra chez M"*® de Warens.

Un peu embarrassée de lui, et s'avisant qu'il avait du goût pour la musique, à telles enseignes qu'au séminaire il n'avait guère lu autre chose qu'un recueil de partitions qu'il y avait emporté, elle le mit aux mains de M. Nicoloz, maître de chapelle, que Ton n'appelait jamais au trement à Annecy que M. Le Maître. M. Le Maître était un très bon musicien, du reste alcoolique etépileptique : Rousseau, qui Faimait et qui en était aimé, fit en quelques mois (octobre 1729-avril 1730), sous sa direction, de rapides progrès. Ce fut un des meilleurs temps de la vie de Rousseau. Il était très sage, ne fréquentait que la maison de M. Le Maître, celle de M""® de Warens et l'église. Il chantait quelquefois un motet avec M"® Merceret, servante de M""® de Warens, jeune fille très délurée, qui commençait à le regarder avec intérêt. Il était heureux comme un homme qui n'a jamais aimé qu'à travailler peu^ qu'à rêver, qu'à sentir des femmes autour de lui et qu'à faire un peu de musique.

Rien ne troubla ce bonheur jusqu'aux environs de Pâques 1730, si ce n'est un incident qui aurait pu avoir des suites, mais qui n'en eut aucune, la visite chez M""® de Warens d'un aventurier qui se faisait appeler Venture de Villeneuve, qui avait des talents, qui chantait à ravir, qui causait avec charme, dont Rousseau

s'engoua comme il avait fait de M. Bâcle, mais dont on pressa le départ avant que Rousseau fût tout à fait décidé à le suivre.

Une autre affaire eut plus de conséquences. M. Le Maître eut une querelle avec M. le chantre et résolut de partir brusquement en emportant sa musique, pour mettre ces messieurs de la maîtrise en grand embarras à la veille des fêtes de Pâques. M"^® de Warens, après avoir essayé de dissuader M. Le Maître, entra dans le complot, je ne vois pas trop bien pourquoi, et y associa Rousseau, sans que j'en voie davantage la raison. Il est probable que M""® de Warens, qui avait, elle aussi, son complot et qui préparait avec un M. d'Aubonne une expédition diplomatique que nous verrons plus loin, voulut ne pas avoir Rousseau dans sa maison en ces circonstances et l'éloigner au moins pour quelque temps. Plus tard elle dit à Rousseau qu'elle avait agi ainsi pour l'éloigner de Venture, qui circulait encore dans les environs.

Quoi qu'il en fût, Le Maître et Rousseau partirent de nuit, portant à la main, avec le concours de Claude Anet, la malle contenant la musique, puis louant dans un village un âne pour la porter, ce qu'il n'aurait pas fallu faire à Annecy parce que cela eût donné l'éveil. Les deux fugitifs, imprudents ou effrontés, se rendirent chez le curé de Seyssel, ce qui était très dangereux, ce prêtre étant chanoine d'Annecy, lui raconté-

rent mille histoires mensongères, se firent héberger, « régaler » et partirent le lendemain en étouffant leurs éclats de rire. Ils passèrent quatre ou cinq jours à Belley, chez le maître de musique, qui leur fit grande fête; et suivis à distance parla caisse de musique qu'on avait embarquée sur le Rhône, ils arrivèrent à Lyon. Rousseau était inquiet depuis quelques jours, parce que M. Le Maître, ému de son escapade et qui buvait trop, avait de fréquentes attaques d'épilepsie. La chose se renouvela en pleine rue de Lyon. Rousseau perdit la tête, fit des cris, rassembla le peuple, indiqua l'auberge où était descendu Le Maître, et se sauva. Il s'est reproché cet acte, qui sans doute n'est pas très beau, avec beaucoup plus d'amertume que d'autres beaucoup plus graves. Après tout, M. Le Maître avait des relations à Lyon. Il y avait déjà visité, avant son accident, le P. Caton et l'abbé Dortan. Si Rousseau donna, comme il le dit, le nom de l'auberge, même s'il ne le donna pas, M. Le Maître ne fut pas perdu. Sa caisse, qui sans doute n'était pas au nom de Rousseau, lui parvint et il ne perdit que Rousseau. Il n'y a lieu ni de féliciter celui-ci ni de l'écraser sous le mépris. — Rousseau repartit pour Annecy.

Eté de 1730

Il n'y trouva pas M""'*^ de Warens; elle était partie pour Paris avec M. d'Aubonne. Ce M. d'Aubonne, bourgeois de Lyon, était un très ancien ami de M""'^ de Warens. Il avait épousé Louise de Tavel, sœur, croit-on, de ce Sigismond de Tavel qui fut^ si Rousseau ne se trompe pas, le premier amant de M""® de Warens. Il avait servi dans la garde suisse du roi de Prusse; puis il était devenu colonel des milices bernoises. Voulant obtenir le droit de « noble bourgeoisie » àMorges, où il habitait, il se la vit refuser par Leurs Excellences de Berne et il eut avec les magistrats de Morges toute une suite de procès très embrouillés. Il abandonna Morges, par dépit sans doute, et vint à Paris proposer au cardinal de Fleury un projet de loterie qui ne fut pas accueilli. Il eut Tidée de proposer le même projet au roi de Sardaigne et, se rendant à la résidence de ce souverain, il était à Annecy en 1729. Il fréquentait M""^ Corvesi, femme de l'intendant d'Annecy, «vilain homme noir comme une taupe, fripon comme une chouette », qui, selon Rousseau, trouva mauvais ce commerce

et força d'Aiibonne à quitter la ville. S'il en sortit, il y rentra vite, car il y était en 1730 et était en relations suivies avec M™® de Warens.

Ils partirent donc pour Paris, aux environs de Pâques 1730, pendant que Rousseau était à Lyon. Qu'allaient-ils y faire ? Rousseau ne Fa jamais su, M"'^ de Warens, à cette époque ni jamais, je crois, ne le mettant dans le secret de ses affaires. Il dit qu'il a « entrevu » que, « dans la révolution causée à Turin par l'abdication du roi de Sardaigne, elle craignit d'être oubliée et voulut, à la faveur des intrigues de M. d*Aubonne, chercher le même avantage [une pension] en France, où elle l'eût préféré parce que la multitude des grandes affaires fait qu'on n'y est pas si désagréablement surveillé». Beaucoup ont cru, ajoute Rousseau, « qu'elle avait été chargée de quelque commission secrète, soit de la part de l'évêque..., soit de la part de quelqu'un plus puissant encore [le roi de Sardaigne] qui sut lui ménager un heureux retour ». — Nous n'en savons pas beaucoup plus que Rousseau qui n'en sait rien.

Nous savons seulement que le voyage de ]y[me Warens à Paris ne peut pas s'être rapporté à l'abdication de Victor-Amédée, qui n'eut lieu qu'en septembre 1730 et dont il n'est pas probable que Victor-Amédée, qui l'a cachée jusqu'au dernier moment, ait fait confidence à un agent aussi obscur que M^^^ de Warens. Il

est beaucoup plus probable que l'affaire fut ecclésiastique et que d'Aubonne était envoyé par Tévêque d'Annecy au Cardinal de Fleury, pour obtenir de celui-ci une protection efficace des œuvres catholiques que Tévêque d'Annecy soutenait contre Genève, particulièrement dans le pays de Gex.

Mais quel rôle jouait M""^^ de Warens dans cette affaire? Celui, sans doute, qui aurait consisté à gagner le comte Maffei, ambassadeur de Sardaigne à Paris, fort amateur de jolies femmes.

Que se passa-t-il à Paris ? On n'en sait absolument rien ; mais on croit voir que d'Aubonne et M"'® de Warens s'y brouillèrent et que M*"^ de Warens revint à Annecy irritée contre d'Aubonne, irritée contre le comte Maffei, suspecte à tous les deux et soupçonnée d'être capable d aller livrer en Suisse les secrets de la conspiration contre la Suisse où elle avait été mêlée. C'est ce qui paraît ressortir de cette lettre de M. Maffei au comte de Saint-Georges, premier président du Sénat de Savoie à Chambéry : a Ce matin [24 juillet 1730] est partie d'ici [Paris] pour se rendre à Lyon, M""^ Warens de la Tour, pensionnée par Sa Majesté, pour se rendre parSeissel à Annecy... Il est du service du roi [de Sardaigne] qu'elle ne sorte pas des Etats, surtout pour se rendre en Suisse, pour quelque raison importante. Ainsi je prie Votre Excellence d'écrire à Seissel

qu'en cas qu'elle s y présente on ait attention de l'observer et défaire en sorte qu'elle se rende à Annecy, sans cependant lui donner aucun soupçon. En cas qu^'elle passe à Chambéry pour se rendre à Turin, pour lors il n'y a rien qui ne soit conforme au service du roi et Ton n'a qu'à lui laisser poursuivre sa route... » — D'autre part il écrivait le 31 août au marquis del Borgo, ministre des affaires extérieures à Turin : «... J'ai écrit à M. de Saint-Georges que M""® de Warens étant partie d'ici... je croyais du service du roi qu'il eût la bonté de donner des ordres pour qu'en arrivant à Seissel, elle ne pût passer en Suisse... J'ai jugé à propos de vous donner avis de cette démarche ; le motif vous en sera en quelque sorte connu^ sachant qu'elle a écrit au roi sur quelque article assez intéressant [ce qui signifie qu'elle sait quelque chose qu'elle a écrit au roi et qu'elle pourrait maintenant dire à d'autres]. Il est arrivé un malentendu entre elle et la personne en question [d'Aubonne] et comme, sans savoir le détail de l'affaire [dont elle a écrit au roi], elle en peut savoir assez pour en donner une idée, je croirais du service de Sa Majesté qu'on devrait faire observer ses démarches et ses écrits, et surtout empêcher quelle ait communication avec des personnes de sa nation. »

M. de Saint-Georges fit en effet surveiller M™^ de Warens et reçut, la concernant, de Seis-

sel, la note suivante, datée du 13 août : « La lettre que j'ai reçue... m'a engagé à veiller au passage de M"'® de Voiran, qui arrivait hier au soir en cette ville, en chaise. J ai eu Thonneur de la voir et disposée à prendre la route de Chambéry, où elle doit arriver demain... » — Elle comptait se rendre de Chambéry à Turin et, ceci prouvé par pièces officielles que je ne transcris pas, en avait obtenu Fautorisation. Elle ne semble pas en avoir profité et il parait bien que de Chambéry elle se rendit en droiture à Annecy et sans pousser plus loin, se conformant aux règles de conduite qui avaient dû lui être données et que nous pouvons comme lire à travers le billet suivant écrit le 31 juillet de Turin par M. Coppier à M. l'évêque, de Bernex : « Je viens encore de rendre mes meilleurs offices à la pauvre de Voirans. Cette bonne dame a pris la liberté d'écrire au roi et de lui demander la permission de venir se mettre à ses pieds à Turin, ce qui lui a été accordé; mais z7 faudra quelle s'en retourne à Annecy et quelle prenne le soin d'ij mener toujours une vie toujours plus exemplaire et toujours plus retirée, afin de se rendre digne de la continuation de la pension dont Sa Majesté la favorise ...»

Toujours est-il que, lorsque Rousseau rentra dans Annecy, fin d'avril ou commencement de mai 1730, il n'y trouva plus M"'^de Warens.

Sa déception fut assez grande ; mais la maison n'était pas vide et Taimable M"® Merceret, qui plaisait à Rousseau et à qui Rousseau plaisait, lui fut une distraction très opportune, encore qu'il paraisse que leurs relations n'allèrent jamais plus loin que Tamitié familière, ce que, du reste, personne ne peut savoir.

Rousseau vécut quelque temps dans la société de M^^^ Merceret et de ses amies, « couturières, filles de chambre, petites marchandes ». Il ne dit pas de quoi il vivait. Il est assez évident qu'il vivait aux frais de M"^ Merceret, peut-être aussi à ceux de M'^*^ Giraud, qui « lui faisait toutes sortes d'agaceries », qui était « toute barbouillée de tabac », qu'il ne pouvait souffrir et qu'il fallait pourtant qu'il embrassât « en prenant patience ». Pourquoi le fallait-il ?

Quelquefois il s'élevait d'un degré ou d'un demi-degré en fait de relations. Il y avait à Annecy toute une population de nouvelles converties— M"® Giraud en était elle-même — qui avaient naturellement des relations avec M"^® de Warens. C'est ainsi que Rousseau connaissait plus ou moins M^^^ de Graffenried et son amie M'^^ de Galley. M^^® de Graffenried était une bernoise qui était venue à Annecy, chez M""® de Galley, pour se convertir. En 1730 elle devait avoir vingtetunans. Son amie, M"® de Galley, devait être l'aînée des demoiselles de Galley, Claudine, âgée de vingt ans en 1730. Rousseau

les voyait quelquefois ; il les rencontra, un beau matin d'été, sur le chemin de Thônes (Toune, selon Torlhographe de Rousseau), et passa la journée avec elles à la maison de campagne des Galley. De cette journée on sait quel chefd'œuvre il a fait. C'était de M^^^ de Galley qu'il était amoureux; c'est avec M^^^ de Graffenried qu'il resta en correspondance.

Deux ans après la journée de 1730, M^^^ de Graffenried entra au couvent de la Visitation, plus tard chez les bernardines de Beaulieu, où elle mourut en 1748. Elle fut en 1732 l'intermédiaire entre M^^^ de Warens etRousseau, alors déserteur de la maison de Warens et en disgrâce ; et nous retrouverons ceci en son lieu.

Rousseau, en ce même printemps de 1730, retrouva Venture, qui s'était décidément fixé à Annecy. Il était peu estimé et particulièrement M"^^ de Galley et de Graffenried en avaient parlé très sévèrement à Rousseau ; mais Rousseau Taimait malgré tout, avait confiance en lui et comptait sur lui pour faire de belles connaissances. Venture lui procura celle de M. Simon, «juge mage », nabot très ridicule par son goût pour les femmes et ses prétentions auprès d'elles ; mais intelligent, lettré et assez bon juge de productions littéraires, qui se prit de goût pour Rousseau et qui l'amusa énormément.

Cependant on ne recevait aucune nouvelle de

M""^ de Warens. M*^^ Merceret se détermina à quitter la place et à rentrer à Fribourg, chez son père. Elle proposa, et nous n'avons pas besoin de dire pour quelle raison, à Rousseau, de raccompagner. M*'^ Giraud lappuj^a, dit Rousseau, pour éloigner Rousseau de W^^ de Galley dont elle était jalouse. Mais elle ne l'était donc pas de M"^ Merceret ? 11 faut le croire. Cela est bizarre. Mais nous pouvons nous passer de connaître les raisons de M^^*" Giraud.

Rousseau et M^'^ Merceret partirent pour Fribourg, à pied, leur bagage les précédant, M^^' Merceret faisant tous les frais. M""-' Merceret fut très aimable pendant ce voyage, taquinant Rousseau, « imitant ses tons, ses accents, redisant ses motSj ayant pour lui les attentions qu'il aurait dù avoir pour elle, l'obligeant, sous prétexte d'avoir peur, à coucher dans la même chambre qu'elle », l'aguichant de toute manière et, évidemment, mourant d'envie d'être complètement sa maîtresse. Rousseau était retenu par l'insondable timidité qu'il eut toujours. Mais faites attention : être caressé continuellement par des filles agréables et toujours à un doigt d'être leur amant sans jamais l'être, est cela même qui dut lui donner la triste habitude qu'il a tant avouée et qui est pour beaucoup dans la maladie morale qu'il eut plus tard.

On passa par Genève. Rousseau fut sur le point de s'évanouir d'émotion en la traversant >

Il était ressaisi par ses souvenirs d'enfance si puissants sur les cœurs sensibles. De plus — mais ici il attache à son voyage de 1730 les impressions qu'il n'éprouva qu'à son voyage de 1754 — « la noble image de la liberté lui élevait l'âme, celle de l'égalité, de l'union, de la douceur des mœurs ». — « Dans quelle erreur j'étais, ajoutet-il (écrivant en 1769), mais qu'elle était naturelle ! Je croyais voir tout cela dans ma patrie parce qu'il était dans mon cœur. »

Il fallut passer par Nyon. Rousseau, un peu défiant, un peu craintif^ alla voir son père, laissant M^^^ Merceret à l'auberge. Il fut assez mal reçu. Son père s'était remarié. M"''' Rousseau, doucereuse, « fit semblant de vouloir le retenir à souper ». M. Rousseau, ayant de la compagne de voyage de son fils une idée « bien éloignée de la vérité, mais du reste assez naturelle », le retint peu. Rousseau promit de consacrer à sa famille un plus long temps à son retour et s'éloigna.

Ils arrivèrent, sa compagne et lui, à Fribourg. Sur la fin du voyage et le voyage terminé, M^^^ Merceret devint de glace et montra de l'humeur. Elle était déçue. Elle avait compté devenir la maîtresse de Rousseau pendant ces jours de vie commune et l'épouser plus tard. Elle s'estima dédaignée. En tout cas elle n'avait plus de frais d'amabilité à faire. Ils se quittèrent froidement,

Rousseau n'avait aucune idée de retourner à Nyon, où il se sentait peu appelé ; il n'avait aucune raison de retourner à Annecy, où il ne savait pas si M^'^de Warens reviendrait jamais. De plus, le désir d'indépendance et le goût d'aventures le reprenait, ce qui prouve presque, entre parenthèses, que quoi qu'il en ait dit, il n'était à cette époque nullement amoureux de y[rne Warcus. Il alla devant lui, à peu près au hasard, jusqu'à Lausanne. Il y fit son entrée sans un sou et devant sept batz au dernier cabaretier chez lequel il avait soupé et couché. A Lausanne, se rappelant Venture, il se proposa de s'improviser professeur de musique. Il confia ce projet à un aubergiste, excellent homme dont j'aime à transcrire le nom, M. Perrotet, qui rhébergea sur ses espérances. Il écrivit, dit-il, à son père pour qu'on lui envoyât quelques hardes qu'il avait laissées à son passage à Nyon, et son père lui répondit affectueusement. Cela est douteux ; car six mois, au moins, après, nous le verrons écrire à son père : ((... Honorez-moi d'une réponse de votre main ; ce sera la première

lettre que j'aurai reçue de vous depuis ma sortie de Genève (1).- »

Rousseau, plein de confiance, prit un nom de guerre, Vaussore de Villeneuve, donna un concert qui fut une cacophonie ineffable^ chercha des élèves, en trouva deux ou trois, correspondit un peu avec de Graffenried et alla à Vevey rêver à M^^^ de Warens. L'hiver approchant, — ce semble, — il transporta ses très humbles pénates à Neuchatel, on ne sait pas pourquoi, mais très vraisemblablement parce qu'ayant appris un peu de musique en renseignant, il était en meilleure posture à débuter à Neuchatel qu'à continuer à Lausanne, où le poursuivait le souvenir de ses commencements ridicules.

La misère le poursuivit, du reste, à Neuchatel; et c'est de là certainement qu'il écrivit à son père la lettre célèbre qui est la première dans le recueil de sa correspondance générale. Elle montre combien, tout compte fait, malgré ce qui est écrit dans les Confessions, il avait été mal voulu à son passage à Nyon et combien il était malheureux à Neuchatel : « Malgré les tristes

(1) A la rigueur, il est possible que, vers juin 1730, Rousseau ait cependant reçu à Lausanne son paquet et un mot de la part de son père. Les Confessions disent seulement, pour mai ou juin 1730 : « Il m'envoya mon paquet et me marqua d'excellentes choses. )) La lettre de six ou huit mois plus tard de Rousseau à son père dit : (( Une réponse de votre main . »

assurances que vous m'avez données que vous ne me regardiez plus comme votre fils, j ose encore recourir à vous comme au meilleur des pères... J ai contracté ici quelques dettes qui m'empêchent d'en sortir... Je puis enfin, par le secours d'une science que je cultive incessamment, vivre sans le secours d'autrui. . . » — Qu'il se soit adressé à son père en cette extrémité, cela montre assez qu'il était mal, à cette date, avec lime Warens.

Il l'était pour une raison inconnue, peut-être parce qu'elle avait su de quelle manière il avait abandonné à Lyon M. Le Maitre, qui était son ami et qu'elle lui avait un peu confié ; peut-être parce qu'il ne l'avait pas attendue à Annecy ; peut-être parce qu'elle était fâchée que M"® Merceret eût abandonné la maison et qu'elle accusait Rousseau, non pas d'avoir été enlevé par M"^ Merceret, comme c'était la vérité, mais d'avoir enlevé la Merceret. Toujours est-il que ^me (le Warens n'aimait pas du tout Rousseau à cette époque.

La bonne demoiselle de Graffenried essaya de ménager une réconciliation et écrivit à Rousseau une lettre à laquelle Rousseau répondit par celle-ci, qui est un document biographique inappréciable : « Je suis très sensible à la bonté que veut bien avoir M"^^^ de Warens de se ressouvenir encore de moi... Jamais rien ne m'a plus sensiblement affligé que d'avoir encouru sa

disgrâce. J ai déjà eu rhonneur de vous dire, Mademoiselle, que j'ignorais les fautes qui avaient pu me rendre coupable à ses yeux ; mais jusqu'ici la crainte de lui déplaire m'a empêché de prendre la liberté de lui écrire pour me justifier, ou du moins pour obtenir par mes soumissions un pardon qui serait dû à ma profonde douleur quand même j'aurais commis les plus grands crimes,.. Je ne mange pas un morceau de pain que je ne reçoive d'elle ; sans les soins de cette charitable dame, je serais peut être déjà mort de faim, et si j'ai vécu jusqu'à présent, c'est aux dépens d'une science qu'elle m'a procurée. .. L'aimableM"® de Galley est toujours dans mon cœur et je brûle d'impatience de recevoir de ses nouvelles ; faites-moi le plaisir, au cas qu'elle soit encore à Annecy, de lui demander si elle agréerait une lettre de ma main. Comme j'ai ordre [de qui?] de m'informer de M. Venture, je serais fort aise d'apprendre où il est actuellement ; il a eu grand tort de ne pas écrire à monsieur son père, qui est fort en peine de lui ; j'ai promis de donner de ses nouvelles dès que j'en saurai moi-même... Comme j'ai beaucoup travaillé depuis mon départ d'auprès de vous, si vous agréez pour vous désennuyer que je vous envoie quelques-unes de mes pièces, je le ferai avec joie, toutefois sous le sceau du secret; car je n'ai pas encore assez de vanité pour vouloir porterie nom d'auteur... Passons à

votre dernier article, qui est le plus important... Soyez persuadée que ma religion est profondément gravée dans mon coeur et que rien n'est capable de Fen effacer. Je ne veux pas ici me donner beaucoup de gloire de la constance avec laquelle j'ai refusé de retourner chez moi [à Genève]... [Mais] enfin, Mademoiselle, ce n'est pas par divertissement que j'ai changé de nom et de patrie et que je risque à chaque instant de passer pour un fourbe ou un espion... Je ne ferai peut-être pas long séjour ici. Mes affaires y sont dans une fort mauvaise crise. Je me suis déjà fort endetté et je n'ai qu'une seule écolière. Tout est en campagne (1) ; je ne sais comment sortir; je ne sais comment rester... Gardez-vous de rien dire de ceci à M""^ de Warens. J'aimerais mieux la mort qu'elle crût [que non pas qu'elle crût] que je suis dans la moindre indigence. »

On voit qu'il était très aimé et très regretté à Annecy, désiré même, au moins à demi, par M""® de Warens, très prompte au pardon. A sa place, tout autre y aurait été en droiture. Mais il était d'humeur aventureuse. Il suivit l'archimandrite .

Il l'avait rencontré dans un cabaret de campagne, vêtu d'une grande barbe et d'un habit violet à la grecque et d'un bonnet fourré. La connais-

(1) Donc, probablement, été-automne 1730.

sance se fit parce que Rousseau savait Titalien. Le personnage lui dit être prélat grec et archimandrite de Jérusalem et qu'il quêtait à travers l'Europe pour le rétablissement du saint sépulcre. Immédiatement Rousseau s'attacha à lui pour la vie.

Ils parcoururent le canton de Fribourg, puis allèrent à Berne, On les autorisa à exposer leur affaire devant le Sénat, et ce fut Rousseau qui, en qualité d'interprète, fut l'orateur. Il parla fort bien, ce que plus tard, dit-il, il ne sut jamais faire, et reçut compliments et subsides. Les associés se rendirent à Soleure. Là, l'archimandrite ayant affaire au marquis de Bonac, ambassadeur de France, qui avait été ambassadeur à la Porte, fut démasqué. Rousseau, qui s'était donné jusque-là comme parisien, se démasqua lui-même et conta toute son histoire. Il plut. On le retint, on lui fit même fête. On s'occupa de son avenir. Rousseau manifesta le désir d'aller à Paris. On lui donna cent francs et des lettres de recommandation. Il partit pour la conquête du monde.

Il mit une quinzaine de jours, voyageant à pied, pour se rendre de Soleure à Paris. Le premier aspect de cette ville ne lui plut pas, ce qui n'a rien d'étonnant, puisque Paris à cette époque était fort laid et qu'il avait vu Turin. Il fut bien accueilli par tous ceux pour qui il avait des lettres ; mais assez mal traité par celui à qui il était particulièrement recommandé, le colonel

Godard, au neveu de qui Rousseau devait être attaché comme gouverneur. On chercha pour lui autre chose ; on ne trouva rien. Rousseau s'impatienta. La nostalgie, du reste, le prenait et il tournait les yeux du côté de la Savoie. Ici Rousseau nous dit qu'il s'était enquis de y[nie Warens et qu'on lui dit qu elle était en Savoie, à Turin ou rentrée en Suisse, Ceci est en contradiction avec la lettre à M"® de Graffenried, qu'on ne peut placer qu'en 1730, avant le voyage à Paris, et où Rousseau se montre comme sachant très bien où est M""^ de Warens. Or, toutes les fois que la Correspondance et les Co/i- /e55zons sont en désaccord, c'est la Correspondance qu'il faut croire, les Confessions n'étant que des souvenirs éloignés de trente ou trente-cinq ans de l'événement. Rousseau à Paris ne s'est point enquis de M^^^ de Warens ; ce qui trompe sa mémoire, c'est qu il parla d'elle; et ce qui est vraisemblable, c'est qu'on lui dit — suite des craintes conçues au sujet de M"'^ de Warens par les diplomates — qu'elle était en Savoie, à Turin, peutêtre « retournée en Suisse ».

Quoi qu'il en soit, Rousseau était déçu, mélancolique et nostalgique. Il reprit la route de Savoie.

Il voyagea encore à pied ~ le bon M. de Bonac lui avait envoyé encore un peu d'argent ; ~ il fut frappé, tel jour, du misérable sort des paysans, un campagnard ne lui ayant d'abord donné

que d affreux pain de paille ; puis, se rassurant peu à peu, l'ayant fait très bien déjeuner; puis repris da terreur quand Rousseau avait voulu payer ; le tout par effroi du commis de finances et a parce qu'il serait perdu si Ton pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim ».

11 eut envie, sur la route de Lyon, de se détourner vers le pays de TAstrée, cher à son cœur, associé à son souvenir de ses lectures d'enfance ; mais une vieille femme, le prenant sans doute pour un jeune ouvrier serrurier, lui ayant dit que c'était un très bon pays plein de forges et hauts fourneaux et où l'on gagnait bien sa vie, il poursuivit tout droit son chemin sur Lyon.

Ce n'était pas sans dessein qu'il passait par là. Il y savait rencontrer une demoiselle du Châtelet, qui était des amies de M"^^ de Warens. Il la vit, prit des nouvelles de sa protectrice, dont W^^ du Châtelet ne savait pas si elle était en Savoie ou en Piémont, et attendit pour être fixé, M^^^ du Châtelet s'étant mis en quête. N'osant pas avouer son dénuement à M^^' du Châtelet, il mangeait peu, couchait le plus souvent à la belle étoile, ce qui, parfois, était délicieux — nuit sur les bords de la Saône — et, sauf quelques mésaventures grotesques, était parmi les plus heureux des hommes, d'autant que le commerce de M"^ du Châtelet, femme lettrée et d'esprit, n était rien de moins que très agréable

et que dans le même couvent où elle demeurait il y avait une toute jeune fille, M"® Serre, qui était déjà intéressante.

Les nouvelles de M""® de Warens arrivèrent enfin, et le pardon, et de l'argent. Le tout fut très bien venu, M""^ de Warens était à Chambéry. Rousseau s'achemina vers Chambéry, sans se presser. Il y arriva. M"^® de Warens lui avait trouvé une petite place d'employé au cadastre. C'était peu de chose ; mais, comme dit Rousseau, « après quatre ou cinq ans [quatre au plus] de courses, de folies et de souffrances depuis sa sortie de Genève, il commençait pour la première fois de gagner son pain avec honneur. »

Rousseau à Chambérj^ était sur un plus vaste théâtre qu'à Annecy et il avait un emploi et il devait à cet emploi, remarquez-le, de pouvoir vivre chez M""® de Warens, chez qui il pouvait passer pour un pensionnaire payant sa pension. Les convenances étaient à peu près gardées. En effet, il y vint et il fut très heureux d y vivre. « J'étais chez maman ! » s'écrie-t-il avec ravissement. Seulement, à vivre chez M""* de Warens, il s'aperçut bientôt de quelque chose qui lui fit déplaisir. Claude Anet était l'amant de ^me Warens. Elle avait pour lui de l'affection, de la reconnaissance ; car il gouvernait sa maison aussi bien qu'elle pouvait être gouvernée ; et, certainement, une certaine crainte respectueuse . C'était un homme « lent, posé, réfléchi, circonspect, laconique, sententieux, froid » et dont les passions étaient terribles comme chez les hommes froids il arrive souvent. de Warens et lui se querellaient rarement ; mais une des querelles qu'ils avaient faillit finir mal. Claude Anet s'empoisonna. M""*^ de Warens s'en aperçut et le sauva, mais au cours de la

scène laissa échapper son secret. Rousseau fut chagriné d'abord, puis ne songea qu'à aimer davantage celui qui aimait sa protectrice et qui en était aimé. La chose lui arriva — à peu près — une seconde fois, beaucoup plus tard.

Il n'était pas de tempérament jaloux et il était susceptible sans être délicat. Il ne détestait pas aimer une femme si aimable que plusieurs hommes pussent s'aimer en sa personne ; et c'était le cas, lui semblait-il, de M^^ de Warens : « Je n'ai jamais vu aucun de ceux qui Tentouraient se vouloir du mal l'un à l'autre. Que ceux qui me lisent suspendent un peu leur lecture à cet éloge ; et s'ils trouvent en y pensant quelque autre femme dont ils puissent dire la même chose, qu'ils s'attachent à elle pour le repos de leur vie, fût-elle du reste la dernière des catins. »

Le cadastre lui donna le goût de l'arithmétique et du dessin ; Claude Anet, qui aimait à herboriser, celui de la botanique; M""^ de Warens le confirma dans celui de la musique. Comme la maison qu'on habitait à Chambéry était fort étouffée, on loua une « guinguette » dans un faubourg. Rousseau s'y affectionna, et c'est là qu'il fuyait les fâcheux qui entouraient toujours Warens et qu'il passait des heures à rêver

à elle.

C'est à cette époque (1733) qu'il se mit à s'occuper un peu de politique, à quoi il n'avait

jamais songé, et à devenir partisan ardent de la France. C'était à loccasion de la guerre de la France contre Tempereur d'Allemagne. Rousseau voyait passer les régiments français qui « filaient en Piémont ». Prédisposé en faveur de la France par la lecture des auteurs français, il devint très « français » et, malgré les persécutions qu'il subit plus tard en France, il ne laissa jamais de l'être profondément.

Cependant le cadastre l'ennuyait et la musique l'attirait invinciblement. Il résolut d'en donner leçons, attiré sans doute un peu par son goût pour les « écolières ». Après avoir combattu ce nouveau projet, M^"^^ de Warens y acquiesça de guerre lasse et Rousseau donna sa démission d'employé du gouvernement, après deux ans d'exercice, dit-il, ce qui placerait cet incident de sa vie en 1734, mais très probablement, un an plus tôt, vers juin 1733, ainsi que ce qui suit, je ne dis pas le prouvera, mais tendra à le prouver. En effet, le 29 juin 1733 nous trouvons Rousseau à Besançon, en grande négociation avec l'abbé Blanchard et écrivant à M™^ de Warens ladettre qui suit, passablementinsolente, comme on en conviendra sans doute : « J'ai l'honneur de vous écrire dès le lendemain de mon arrivée à Besançon... Je suis allé ce matin faire ma révérence à M. l'abbé Blanchard... Il m'a dit qu'il partirait dans un mois pour Paris, où il va pour remplir le quartier de M. Campra qui est

malade et, comme il est fort âgé, M. Blanchard se flatte de lui succéder dans sa charge d'intendant, premier maître de quartier de la chambre du roi et conseiller de Sa Majesté en ses conseils. Il m'a donné sa parole que, au cas où le projet réussisse, il me procurera un appartement dans la chapelle ou dans la chambre du roi au bout du terme de deux ans le plus tard... J'ai donc résolu de retourner dans quelques jours à Chambéry, où je m'amuserai [je m'attarderai] à enseigner pendant ce terme de deux années, ce qui m'aidera toujours à me fortifier... Aj^^ez la bonté de m'écrire, Madame, si j'y serai reçu avec plaisir et si Ion m'y donnera des écoliers... Je ne me soucie guère de partir que je ne sache au vrai si Ton se réjouira de m'avoir ; j'ai trop de délicatesse pour y aller autrement. Ce serait un trésor et en même temps un miracle de voir un musicien en Savoie ; je n'ose ni ne puis me flatter d'être de ce nombre; mais, en ce cas, je me vante toujours de produire en autrui ce que je ne suis pas moi-même. D'ailleurs tous ceux qui se serviront de mes principes auront lieu de s'en louer et vous en particulier^ Madame^ si vous voulez encore prendre la peine de les pratiquer quelquefois» Faites-moi l'honneur de me répondre par le premier ordinaire; et au cas que vous voyiez qu'il n'y ait pas pour moi de débouché à Chambéry, vous aurez, s'il vous plaît, la bonté de me le marquer, et comme il me reste encore

deux partis à choisir, je prendrai la liberté de consulter le secours de vos sages avis sur l'option d'aller à Paris en droiture avec l'abbé Blanchard ou à Soleure auprès de M. l'ambassadeur [M. de Bonac]. Cependant, comme ce sont là des coups de partie qu'il n'est pas bon de précipiter, je serai bien aise de ne rien presser encore. Tout bien examiné, je ne me repens point davoir fait ce petit voyage^ qui pourra, dans la suite, m'être d'une grande utilité. J'attends Madame, avec soumission, l'honneur de vos ordres

et suis avec une respectueuse considération »

Je vois les choses ainsi : vers juin 1733 Rousseau, excédé de cadastre et féru de musique, veut démissionner, démissionne contre le gré de M""® de Warens, a des querelles avec elle et avec Claude Anet, prend la chèvre et brusquement, sans prévenir, quitte le pays. Il rêve de Paris par M. de Bonac ou par l'abbé Blanchard, avec qui, sans doute, il était en correspondance. Il voit l'abbé Blanchard, bâtit châteaux en Espagne sur ce que celui-ci lui dit et écrit cavalièrement à M""^ de Warens qui Fa sans doute traité en enfant et à qui il dit : je suis quelqu^un.

J'ignore ce que lui répond M°^® de Warens ; mais je le vois un mois plus tard (d'après la lettre du 31 août 1733 adressée de Cluzes à ]\|me Warens) à Genève, négociant avec son père, peut-être, comme on Ta cru, pour réclamer

des droits de la succession de sa mère. En effet, il écrit : «... J'étais à Genève, gai comme un pinson, pensant terminer quelque chose avec mon père et, d'ici, avoir maintes occasions de vous assurer de mes profonds respects... Mon père n est point venu et m'a écrit, comme le dit le révérend père, en vrai gascon et qui pis est, c'est que c'est {sic) bien moi qu'il gasconne ; vous en verrez Toriginal dans peu. . . Le révérend père m'a dit qu'il ne prétend que je m'en aille que quand je serai bien et dûment lactifié. . . » — Rousseau a été à Besançon ; il a reçu des promesses magnifiques de M. Blanchard à terme de deux ans ; il a reçu une lettre sévère mais clémente de M""® de Warens ; il s'est résolu de retourner à Chambéry pour y être professeur de musique ; en passant par Genève, il est entré en négociation avec son père qui l'a berné ; il est sur le chemin de Chambéry et s'attarde à Cluses pourboire du lait en considération de sa santé.

Il rentre à Chambéry, et c'est ici que je place et c'est de ce lieu que je fais partir sa lettre à son père : « Souffrez que je vous demande pardon.,. », qui serait une réponse à la « lettre de gascon » de son père ou à la lettre de son gascon de père : « Monsieur et très cher père, souffrez que je vous demande pardon de la longueur de mon silence [il ne lui a répondu ni de Genève ni de Cluses]... Voyez à votre tour, mon cher père, si vous n'avez pas de reproche à vous faire, je

ne dis pas par rapporta moi, mais à Tégard de ]yjnie Warens, qui a pris la peine de vous écrire [elle a écrit à Rousseau le père après avoir reçu la lettre de Cluses, de Rousseau fils, ayant quelque intérêt à cela, puisqu'il s'agissait sans doute de tirer quelque argent de Rousseau le père] d'une manière à vous ôter toute manière d'excuse pour avoir manqué à lui répondre... N'est-ce pas bien surprenant, bien bizarre ?... Depuis six mois que vous ai-je demandé autre chose [ceci, d'après mon système, daterait cette lettre-ci de six mois après le séjour à Genève, soit de décembre 1733 ; mais Rousseau peut mettre six mois comme il mettrait quatre] que de marquer un peu de sensibilité à M""*^ de Warens pour tant de grâces, de bienfaits, dont sa bonté m'accable continuellement ? Qu'avezvous fait ? Au lieu de cela, vous avez négligé auprès d'elle jusqu'aux premiers devoirs de politesse et de bienséance. Le faisiez-vous uniquement pour m'afïliger ? Vous vous êtes en cela fait un tort infini : vous aviez affaire à une dame aimable par mille endroits et respectable par mille vertus ; joint à ce qu'elle n'est ni d'un rang ni d'une passe à mépriser, et j'ai toujours vu que toutes les fois qu'elle a eu l'honneur d'écrire aux plus grands seigneurs de la cotir et même au roi, ses lettres ont été répondues {sic) avec la dernière exactitude. De quelles raisons pouvez-vous donc autoriser votre silence ? Rien

n'est plus éloigné de votre goût que la prude bigoterie ; vous méprisez souverainement et avec grande raison ce tas de fanatiques et de pédants chez qui un faux zèle de religion étouffe tout sentiment d'honneur et d'équité et qui placent honnêtement avec les cartouchiens tous ceux qui ont le malheur de n'être pas de leur sentiment dans la manière de servir Dieu... Pour ma santé, je ne sais s'il vaut la peine de vous dire que je suis tombé depuis le commencement de l'année dans une langueur extraordinaire; ma poitrine est affectée et il y a apparence que cela dégénérera bientôt en phtisie [s'accorde avec la cure de lait à Cluses]. Ce sont les soins de ]\Ime Warens qui me soutiennent... »

Fugue de Rousseau, après sa démission du cadastre, en juin 1733, séjour à Besançon en juin-juillet 1733; séjour à Genève et tentative du côté de son père juillet 1733 ; séjour à Cluses en août 1733; retour à Chambéry auprès de ]\|me Warens qui a pardonné et même écrit à Rousseau le père; Rousseau à Chambéry en septembre 1733 : voilà comment je vois les choses, sans me dissimuler qu'elles peuvent être autres.

Rousseau cherche des élèves en musique. Il en trouve. Il est ravi. Au lieu d'un bureau (( empuanti de l'haleine et de la sueur » de commis qui sont des « manants », partout « accueil caressant et air de fête ; odeur de roses et de fleur

"d'oranger; on chante, on cause, on rit, on s'amuse » et il « ne sort de là que pour aller ailleurs en faire autant ». Il était amoureux, 'comme on peut croire et comme il ne le cache pas, de toutes ses élèves et des mères de ses élèves quelquefois. Il eut des commencements de bonne fortune dont il ne profita point, mais dont il fit confidence à M""^ de Warens, qui fit ses réflexions là-dessus.

Elle jugea que Rousseau allait lui échapper si elle ne rattachait à elle par des liens plus forts que ceux de protégé à protectrice ; et, sans doute avec moins de solennité que Rousseau ne dit qu'elle en mit, elle se promit à lui. Rousseau paraît n'avoir été nullement dans l'ivresse. Très évidemment^ cela se voit à travers toutes ses dissertations confuses, il aimait ailleurs, peutêtre il ne savait qui, mais il aimait la jeunesse et l'inconnu, et M"^" de Warens n'était pour lui ni l'une ni l'autre. Il lui céda avec une sorte de respect mêlé de reconnaissance, sentiments qui peuvent se joindre à l'amour, mais qui ne l'amènent pas là où il n'est point, et il lui est resté cette idée qu'elle était froide, parce qu'il fut froid. Si vraiment elle l'avait été, on ne comprendrait plus rien à une femme qui pendant toute sa jeunesse fut prodigue de ses faveurs sans jamais être vénale.

Quoi qu'il en soit, c'est eu 1734 que doit se placer le commencement des amours de Rousseau

et de M""^ de Warens. Ils eurent ce premier résultat que M"^^ de Warens voulut faire de Rousseau un homme du monde ; elle lui donna un maître à danser et un maître d'armes. Il désespéra l'un et l'autre et les quitta bientôt et se borna à être heureux. Il Tétait. Claude Anet, trop discret pour dire qu'il acceptait la situation ou seulement qu'il la connût, Tavait acceptée pleinement. M'"® de Warens persuada à Rousseau qu'il fallait aimer et respecter cet homme digne d'amitié et d'estime et elle fit régner entre eux la paix et la concorde. « Combien de fois elle attendrit nos cœurs et nous fit embrasser avec larmes en nous disant que nous étions nécessaires tous deux au bonheur de sa vie. » Ainsi, ajoute Rousseau avec ravissement, « s'établit entre nous trois une société sans un autre exemple peut-être sur la terre. Tous nos vœux, nos soins, nos cœurs, étaient communs ; rien n'en passait au delà de ce petit cercle. L'habitude de vivre ensemble et d'y vivre exclusivement devint si forte que si dans nos repas un des trois manquait ou qu'il vînt un quatrième, tout était dérangé, et, malgré nos liaisons particulières, les tête-à-tête nous étaient moins doux que la réunion. »

Et ainsi, ajouterai-je, se forma dans Tesprit de Rousseau le goût du ménage à trois, que nous verrons qui le poursuivit très longtemps et dans sa vie réelle et dans sa vie intellectuelle. Rous-

seau n'a jamais très distinctement imaginé une femme qui fût heureuse n'ayant qu*un amant, ni un homme qui fût heureux ne partageant pas sa maîtresse avec un autre. Les habitudes de jeunesse ont une grande force d'influence sur toute la vie.

Comme tout ce qui est divin^ ce bonheur dura très peu. Claude Anet, peut-être, sans que Rousseau s'en soit aperçu, percé au cœur par la conduite deM^^^de Warens, peut-être simplement atteint de pleurésie, comme le dit Rousseau, mais non pas pour avoir été cueillir des plantes aromatiques « au haut des montagnes », car on était au mois de mars, mourut après cinq jours de maladie le 13 mars [probablement, puisque son acte de décès l'inscrit comme enterré le 14] de l'année 1734.

Quoique recevant des consolations, M"^*^ de Warens fut inconsolable, et, au désordre de la maison qui augmenta aussitôt, Rouseau connut bien quelle immense perte ils avaient faite tous les deux. Cela lui rendit bientôt la maison moins habitable et il avoue qu'il la quitta souvent pour de « petits voyages » à Nyon, à Genève, à Lyon [ce qui n'était pas à cette époque un petit voyage] qui,«rétourdissant sur sa peine secrète, en augmentaient en même temps le sujet par sa dépense». Traduisons qu'il y avait des querelles plus ou moins vives, après lesquelles il arrivait à Rousseau de faire une fugue.

C'est à cette époque (1735) que se place sans doute une lettre de Rousseau à son père, qui nous peint une de ces escapades. Rousseau est parti un jour sans prévenir M'""^ de Warens, il a été on ne sait où, il est revenu et il écrit à son père : « 26 juin 1735. Mon cher père, plus les fautes sont courtes et plus elles sont pardonnables. Si cet axiome a lieu, jamais homme ne fut plus digne de pardon que moi ; il est vrai que je suis entièrement redevable aux bontés de ]y[me Warens de mon retour au bon sens et à la raison *, c'est encore sa sagesse et sa générosité qui m'ont ramené de cet égarement- ci : j'espère que par ce nouveau bienfait l'augmentation de ma reconnaissance et mon attachement respectueux pour cette dame lui seront de forts garants de la sagesse de ma conduite à l'avenir. Je vous prie, mon cher père, de vouloir bien y compter aussi... Il est juste pourtant que vous sachiez que je n'avais pas pris mon parti si étourdiment que je n'eusse eu soin d'observer quelques-unes des bienséances nécessaires en pareille occasion. J'écrivis à M"'® de Warens dès le jour de mon départ pour prévenir toute inquiétude de sa part ; je réitérais peu de jours après ; j'étais aussi dans les dispositions de vous | écrire ; mais mon voyage a été de courte durée et j'aime mieux, pour mon honneur et pour mon avantage;, que ma lettre soit datée d'ici [de Chambéry] que de nulle part ailleurs... M™' de Warens

VOUS fait bien des compliments et vous remercie de la peine que vous avez prise de lui répondre : il est vrai, mon cher père, que cela ne vous est pas ordinaire. Je ne devrais pas être obligé de vous supplier de ne donner plus lieu à cette dame de vous faire de pareils remerciements dans le sens de celui-ci... »

Rousseau, entre temps, se faisait des amis dont plusieurs lui restèrent fidèles et à quelques-uns desquels il resta fidèle lui-même. C'était Gauffecourt, fils d'horloger genevois, horloger quelque temps lui-même, qui fit plus tard sa fortune dans les fournitures d'Etat, homme spirituel, brillant, aimable, très amateur de femmes et qui n'était pas en perte à ce jeu ; M. de Conzié, gentilhomme savoyard, très grand admirateur de M""^ de Warens , qui voulait apprendre la musique et qui n'y avait aucune disposition, mais qui était lettré, qui donna à Rousseau le goût de Voltaire et un peu l'ambition de marcher sur les traces de ce maître ; M. de la Closure, résident de France à Genève, qui avait connu la mère de Rousseau et qui lui en parlait encore, après plus de vingt années, avec sensibilité.

A cette époque (1735) l'oncle Bernard mourut à la Caroline. Rousseau, dans une lettre à une de ses tantes (mais non pas à la veuve de Bernard), s'apitoie un peu épigrammatiquement sur cette perte: «... J'ai appris avec un vrai regret

la mort de mon oncle Bernard. Dieu veuille lui donner dans l'autre monde les biens qu'il n'a pu trouver dans celui-ci et lui pardonner le peu de soin qu'il a eu de ses pupilles. Je vous prie d'en faire mes condoléances à ma tante Bernard, à qui j'en écrirais volontiers ; mais en vérité je suis pardonnable, dans l'abattement et la langueur où je suis, de ne pas remplir tous mes devoirs. S'il lui reste quelques manuscrits de feu mon oncle Bernard qu'elle ne se soucie pas de conserver, elle peut me les envoyer ou me les garder ; je tâcherai de trouver le moyen de lui payer ce qu'ils vaudront. Donnez-moi s'il vous plaît des nouvelles de mon pauvre père; j'en suis dans une véritable peine ; il y a longtemps qu'il ne m'a écrit, Je vous prie de Tassurer, dans l'occasion, que le plus grand de mes regrets est de n'avoir pu jouir d'une santé qui me permît de mettre à profit le peu de talents que je puis avoir : assurément il aurait connu que je suis un bon et tendre fils. [Évidemment le père de Rousseau dit dans sa famille : « Jean-Jacques ne fait rien ; il ne me donne pas d'argent et il m'en demande. »] Je suis redevable à de Warens d'avoir cultivé en moi avec soin les sentiments d'attachement et de respect qu'elle m'a toujours trouvés pour mon père, et pour toute la vie. [Le père de Rousseau dit dans sa famille : « Et qu'est-ce que c'est que cette Warens qui le retient loin des siens, de sa patrie.

de sa religion ? »] Je serais bien aise que vous eussiez pour cette dame les sentiments dus à ses hautes vertus et à son caractère excellent et que vous lui sussiez quelque gré d'avoir été dans les temps ma bienfaitrice et ma mère. [Il n'est pas absolument hors de propos que Rousseau parle ici de M"'" de Warens et fasse appel à ces sentiments à Fégard de cette dame, la tante à laquelle il s'adresse ayant, semble-t-il par le commencement de la lettre, envoyé et recommandé à Rousseau et par conséquent à M'"® de Warens une jeune étourdie tombée dans la détresse.] Je vous prie aussi, ma chère tante, de vouloir bien assurer de mon respect et de mon sincère attachement ma tante Gonceru quand vous serez à portée de la voir... »

Très peu de temps après, probablement, Rousseau alla à Genève fouiller les papiers de l'oncle Bernard ; il y trouva des choses dont son amour- propre fît son profit sur-le-champ et même trente ans plus tard, lorsqu'il écrivit ses Confessions, à savoir que son grand-père, le pasteur Bernard, avait annoté Rohault, que Micheli Ducret, si fameux dans l'histoire de Genève, avait laissé des mémoires inédits très importants, constituant même des secrets d'Etat, qui avaient été aux mains de l'oncle Bernard, chargé de les réfuter, et qui passaient à celles de son neveu, lequel devenait ainsi détenteur de

papiers intéressant la sécurité de la République. Il eut le tort assez grave, du reste dont il s'accuse, de communiquer ces documents à M. Coccelli, directeur du cadastre, qui put les produire auprès du gouvernement de Sardaigne et s'en faire honneur ou profit. Rousseau, par étourderie ou mouvement de vanité, a couru le risque d'être habillé, à un moment donné, en traître à sa patrie. Mais son imprudence n'eut pas de suite.

A la même époque — ou du moins il est très plausible de rattacher la lettre « Monsieur et très cher père, dans la dernière... » à cette époqueci — il réfléchit beaucoup, à propos sans doute d'observations faites à lui par son père, sur ce qu'il pourrait devenir et sur la profession â embrasser, et il en écrivit à son père ainsi que suit : <( Dans la dernière lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 5 du courant, vous m'exhortez à vous communiquer mes vues au sujet d'un établissement. Je vous prie de m'excuser si j'ai tardé à vous répondre; la matière est importante et il m'a fallu quelques jours pour faire mes réflexions et pour les rédiger clairement afin de vous en faire part. Je conviens avec vous, mon cher père, de la nécessité de faire de bonne heure le choix d'un établissement et de s'occuper à suivre utilement ce choix ; j'avais déjà compris cela ; mais je me suis toujours vu jusqu'ici hors de la suppo-

sition, absolument nécessaire en pareil cas et sans laquelle riiomme ne peut agir, qui est la possibilité. Supposons, par exemple, que mon génie eûttourné naturellement du côté de Tétude, soit pour l'église, soit pour le barreau, il est clair qu'il m'eût fallu des secours d'argent... Mettons le cas aussi que le commerce eût été mon but ; outre mon entretien, il eût fallu payer un apprentissage et enfin trouver un fonds convenable pour m établir honnêtement... Voilà, suivant mon sentiment, les cas de tous les différents établissements dont je pouvais raisonnablement faire choix : je vous laisse à juger à vous-même^ mon cher père, s'il a dépendu de moi d'en remplir les conditions. [Traduisez: n'ayant rien fait pour moi, ne vous étonnez pas que je ne sois rien.] Ce que je viens de dire ne peut regarder que le passé. A l'âge où je suis, il est trop tard pour songer à tout cela ; et telle est ma misérable condition que, quand j'aurais pu prendre un parti solide tous les secours nécessaires m'ont manqué ; et, quand j'ai lieu d'espérer de me voir quelque avance, le temps de l'enfance, ce temps précieux d'apprendre, se trouve écoulé sans retour. Voyons donc à présent ce qu'il conviendrait de faire... En premier lieu je puis pratiquer la musique . . . Secondement un peu de talent que j'ai pour l'écriture, je parle du style, pourrait m'aider à trouver un emploi de secrétaire chez quelque grand seigneur ; enfin

je pourrais, dans quelques années et avec un peu plus d'expérience, servir de gouverneur à des jeunes gens de qualité. Quant au premier article... la musique [pendant qu'on cherche autre chose] peut toujours servir d'expectative. Pour ce qui regarde le poste de secrétaire, comme je me suis déjà trouvé dans ce cas [auprès de ]y[me Vercellis, auprès de M. de Gouvon], je connais assez les divers talents qui sont nécessaires dans cet emploi Je puis me flatter den posséder quelques-uns ; je travaille chaque jour à l'acquisition des autres et je n'épargnerai rien pour y réussir. Enfin, quant au poste de gouverneur d'un jeune seigneur, je vous avoue naturellement que c'est Vétat pour lequel je me sens un peu de prédilection ; vous allez d'abord être surpris : différez, s'il vous plaît, un instant, de décider. Il ne faut pas, mon cher père, que vous pensiez que je me sois adonné si parfaitement à la musique que j'aie négligé toute autre espèce de travail ; la bonté qu'a eue M""® de Warens de m'accorder chez elle un asile m'a procuré l'avantage de pouvoir employer mon temps utilement, et c'est ce que j'ai fait avec assez de soin jusqu'ici. D'abord je me suis fait un système d'études que j'ai divisé en deux chefs principaux : le premier comprend tout ce qui sert à éclairer l'esprit et l'orner de connaissances utiles et agréables ; l'autre renferme les moyens de former le cœur à la sagesse et à la vertu. M""® de

VIE DK ROUSSEAU

Warens a eu la bonté de me fournir des livres et j ai tâché de faire le plus de progrès qu'il était possible et de diviser mon temps de manière que rien n'en restât inutile. De plus, tout le monde peut me rendre justice sur ma conduite; je chéris les bonnes mœurs et je ne crois pas que personne ait rien à me reprocher de considérable contre leur pureté ; j'ai de la religion et je crains Dieu ; d ailleurs sujet à d'extrêmes faiblesses et rempli de défauts plus qu'aucun autre homme au monde, je sens combien il y a de vices à corriger en moi. Mais enfin les jeunes gens seraient heureux s'ils tombaient toujours entre les mains de personnes qui eussent autant que moi de haine pour le vice et d'amour pour la vertu... Je n'ai rien à répondre à l'objection qu'on me peut faire sur l'irrégularité de ma conduite passée ; comme elle n'est pas excusable, je ne prétends pas l'excuser ; aussi, mon cher père, je vous ai dit que ce ne serait que dans quelques années et avec plus d'expérience que j'oserais entreprendre de me charger de la conduite de quelqu'un... Mais il est temps de vous développer mes véritables idées et d'en venir à la conclusion. Vous n'ignorez pas, mon cher père, les obligations infinies que j'ai à M""® de Warens ; c'est sa charité qui m'a tiré plusieurs fois de la misère et qui s'est constamment attachée depuis huit ans [ce qui daterait en effet cette lettre de 1736 si Rousseau avait jamais

été exact sur les dates], à pourvoir à tous mes besoins et même bien au delà du nécessaire. La bonté qu'elle a eue de me retirer dans sa maison, de me fournir des livres, de me payer des maîtres et par-dessus tout ses excellentes instructions et son exemple édifiant m'ont procuré les moyens d'une heureuse éducation et de tourner au bien mes mœurs encore indécises. Il n'est pas besoin que je révèle ici la grandeur de tous ses bienfaits [ne souriez pas ; ce n'est pas de bon ton] ; la simple exposition que j'en fais à vos yeux suffit pour vous en faire sentir tout le prix au premier coup d œil : jugez, mon cher père, de tout ce qui doit se passer dans un cœur bien fait en reconnaissance de tout cela ; la mienne est sans bornes ; voyez jusqu'où s'étend mon bonheur; je n'ai de moyen pour la manifester que le seul qui peut me rendre parfaitement heureux. J'ai donc dessein de supplier M"^® de Warens de vouloir bien agréer que je passe le reste de mes jours auprès d'elle et que je lui rende jusqu'à la fin de ma vie tous les services qui seront en mon pouvoir... J'ai lieu d'espérer, mon cher père, que vous approuverez ma résolution et que vous la seconderez de tout votre pouvoir. Par là toutes les difficultés sont levées ; l'établissement est tout fait et assurément le plus solide et le plus heureux qui puisse être au monde, puisque, outre les avantages qui en résultent en ma faveur, il est fondé de part et

d autre sur la bonté du cœur et sur la vertu. Au reste, je ne prétends pas trouver par là un prétexte honnête de vivre dans la fainéantise et l'oisiveté ; il est vrai que le vide de mes occupations journalières est grand ; mais je Tai entièrement consacré à Fétude et M*^^ de Warens pourra me rendre cette justice que j'ai suivi assez régulièrement ce plan ; jusqu'à présent elle ne s'est plainte que de l'excès. Il n'est pas à craindre que mon goût change ; Tétude a un charme qui fait que... Voilà, mon cher père, l'exposition de mes vues : je vous supplie très humblement d'y donner votre approbation, d'écrire à M™^ de Warens et de vous employer auprès d'elle pour les faire réussir... »

Cette lettre est la plus folle du monde à la lire du commencement à la fin et la plus raisonnable à la lire de la fin au commencement ; car si la conclusion en est absurde, Rousseau n'ignorant pas que M"^^ de Warens sera ruinée dans deux ou trois ans ; à l'inverse s'attacher pour le moment à M""^ de Warens et la lier par une promesse qu'elle fera à Rousseau le père d'agréer le dévouement de Rousseau le fils ; et d'autre part se préparer dételle sorte qu'on puisse être dans deux ou trois ans im bon professeur de musique, un bon secrétaire ou un bon gouverneur, est une conduite très pratique et qui ne manque que, peut-être, d'un peu de désintéressement.

Un peu plus tard, et ici on a une date exacte, 27 juin 1737, comme il s'occupait de physique, et aussi bien il s'occupait de toute chose concurremment et sans méthode, il fut blessé en débouchant une bouteille pleine d'un mélange effervescent, demeura aveugle pendant quelques jours, crut en mourir et fit son testament. Cette pièce est essentielle pour montrer les sentiments habituels de Rousseau à cette époque, ou du moins ceux qu'il avait dans les circonstances graves : « ... Premièrement s'est muni du signe de la croix sur son corps en disant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit , et recommanda son âme à Dieu son créateur, le priant, par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ et l'intercession de la très sainte Vierge et des saints Jean et Jacques, ses patrons, de lui faire miséricorde et de recevoir son âme dans le saint Paradis et proteste de vouloir vivre et mourir dans la sainte foi de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, laisse ses obsèques et frais funéraires à la discrétion de son héritière ci-après nommée, la chargeant de faire prier Dieu pour le repos de son âme et de le faire ensevelir où elle jugera à propos. Donne et lègue ledit testateur aux Révérends Pères Capucins et aux dames de Sainte-Claire dans ville, à chacun des dits couvents la somme de seize livres pour célébrer et faire célébrer des messes pour le repos de son âme ; donne et lègue ledit

testateur et par son institution particulière délaisse au sieur Isaac Rousseau, son père, sa légitime telle que de droit dans tous ses biens, le priant de se contenter de la légitime, étant obligé de donner le surplus de ses biens soit par reconnaissance pour ses bienfaiteurs, soit pour payer ses dettes... Au surplus de ses autres biens il a fait, créé et institué et de sa bouche nommé pour son héritière la dame Françoise-Louise de La Tour, comtessede Vuarrens (sic).... Etpar ces mêmes présentes s'est établi et constitué le sieur Rousseau, lequel, pour la décharge de sa conscience, déclare de devoir à ladite dame Françoise-Louise de La Tour de Vuarrens, absente, moi, notaire pour elle stipulant et acceptant, la somme de deux mille livres de Savoie pour sa pension et entretien que ladite dame lui a fournis depuis dix années [très exagéré], laquelle somme ledit Rousseau promet lui payer, si Dieu lui conserve vie, dans six mois prochains à peine de tous dépens... Confesse de plus ledit Rousseau avoir passé une promesse de la somme de sept cents livres en faveur du sieur Jean-Antoine Charbonnel. marchand de cette ville, pour argent prêté et marchandises à lui livrées... »

Rousseau fut vite guéri ; car, quinze jours après, il pouvait signer — il n'avait pas pu signer son testament — une procuration à fins de toucher sa part dans la succession de sa

mère, et un mois après son accident, le 31 juillet, il était à Genève et touchait sa part, qui s'élevait à trois mille livres de France environ.

Mais il retomba très vite malade, d'une maladie assez vague, « oppression, soupirs involontaires, pleurs à propos de rien, palpitations, crachements de sang, fièvre lente ». Il attribue ses malaises à « ses passions », à ses « besoins d'amour », à ses désirs pour « les femmes ». Il avait « une tendre mère, une amie chérie »,mais (( il lui fallait une maîtresse », ou plusieurs, j En résumé brutal, il était un peu érotomane / et neurasthénique et il n'aimait pas d'amour Mme Je Warens.

Il faut qu'on sache bien que Rousseau n'a jamais aimé M^^ de Warens que de souvenir. Accordons-lui, du reste, que de souvenir il l'a adorée. Ce phénomène, chez les Imaginatifs, est extrêmement fréquent.

Il devint « tout à fait malade », du moins à ce qu'il crut, et fut admirablement soigné par ]y[me jg Warens, encore que ce que je vois le plus clairement est que le traitement consistait surtout à se lever au milieu de la nuit, à se rendre dans la chambre de M"""* de Warens, à s'asseoir sur son lit, à lui prendre les mains, à s'entretenir de la mort prochaine et à pleurer avec elle pendant des heures. — Il devenait urgent de trouver un remède, surtout au traite-

ment. M"'® de Warens songea à un séjour à la campagne plus ou moins prolongé, plus ou moins intermittent, et elle loua aux Charmettes, à une lieue environ de Chambéry, une petite maison. Rousseau place cet événement ayanf son voyage à Montpellier ; mais il est constant qu'il n'eut lieu qu'après. La confusion vient sans doute de ce que M'"' de Warens, pour le guérir, songea à la fois, en même temps ou à peu près, à un établissement à la campagne et à un recours à la Faculté de Montpellier. Le certain, c'est que le voyage à Montpellier eut lieu en 1737 et que les Charmettes ne furent louées qu'au milieu de Tannée 1738. Rousseau partit pour la ville, qui était à cette époque le temple d'Esculape, dans les premiers jours de septembre 1737, âgé de 25 ans, croyant avoir un polype au cœur.

Sa première étape fut Grenoble (11 Septembre). Il y visita les personnes, assez nombreuses, qui étaient de la connaissance de -^me Warens, M. Micoud, M. de TOrme, M^^ de Bordonanche ; il y vit représenter A /z/re, qui lui donna des palpitations, il loua une chaise de poste pour Montpellier à raison de vingt-quatre francs et il écrivit à M^^ de Warens.

En route pour Montpellier par Romans, il rencontra une M""® de Larnage, qui se rendait à Saint- Andiol, près Pont-Saint-Esprit. C'était une femme de trente-cinq ans, comme de Warens ; et qui n'avait pas cela seulement de commun avec elle. Elle voyageait en compagnie d'un M. de Torignan, vieux et malade. Elle « entreprit » Jean-Jacques Rousseau. Celui-ci, avec son goût naissant et qu'il garda toujours de mentir, de se faire valoir et de compliquer les choses, se donna pour un jeune Anglais nommé Dudding. M. de Torignan lui parla du roi Jacques et d'autres personnages et Fembarrassa îêrt. Heureusement personne de

la compagnie ne savait la langue anglaise. M"'^ de Larnage provoqua Jean-Jacques de toutes ses forces et Jean- Jacques, avec cette timidité qui est faite de la peur d être ridicule et de ce sentiment que le ridicule est une chose pire que la mort, se persuada tout de suite e^:, de plus en plus, à mesure que les provocations devenaient plus vives, que M""^ de Larnage et M. de Torignan avaient fait partie de se moquer de lui. Il résista tant qu'il put ; il dut céder enfin à ces arguments qui ne laissent aucun doute sur la sincérité de l'orateur. Rousseau s'enivra d'amour sensuel pour la première et la dernière fois de sa vie ; il « dut à M^^ de Larnage de ne pas mourir sans avoir connu le plaisir », Ils furent débarrassés de M. de Torignan avant d'arriver à Montélimar et ils furent parfaitement heureux dans cette ville. On se quitta entre Montélimar et Saint- Andiol, au Pont-Saint-Esprit, de Larnage, qui avait de l'usage^ offrant à Jean-Jacques une partie de sa bourse^ ce que Jean-Jacques, peu au courant des habitudes du temps, refusa ; et lui faisant promettre de passer, au retour de Montpellier, par Saint-Andiol et d'y séjourner le plus longtemps possible.

Arrivé à Rémoulin, Jean-Jacques visita le pont du Gard, qui le stupéfia d'admiration et le transporta d'enthousiasme et lui fit dire : « Que ne suis-je né romain ? » Il fut moins ému,

ce qui ne laisse pas de m'étonner, par les arènes de Nîmes, qu'à la vérité on voyait mal alors, encombrées qu'elles étaient, en dehors et en dedans, de vilaines bicoques.

Arrivé à Montpellier, il trouva la ville abominable et se souvint qu'il était malade. Il consulta des médecins, dont les uns lui prescrivirent des remèdes et dont les autres lui recommandèrent de boire de temps en temps un bon verre de vin, et il se mit à vivre, très honnêtement du reste, de la vie des étudiants. Il commença sa médecine ; il essaya même de disséquer, sans pouvoir vaincre les premières répulsions' qu'éprouvent tous ceux qui abordent cette étude. Il baguenauda. Dans ses lettres il ne tarit pas de plaintes sur la laideur de la ville et les horreurs de sa cuisine . Il correspondait avec ;^me Warens, M""^ de Larnage, sans donner à Tune des nouvelles de l'autre, avec M. de Conzié, etc.

Tout compte fait, il s'ennuyait. Pourquoi restait-il ; car en somme il n'était venu que pour prendre une consultation ? C'est qu'il manquait d'argent, et, comme à Neuchatel autrefois, était retenu par la dette. Il dut parfois regretter d'avoir refusé la juste rétribution de M"^^ de Larnage. Il en demandait à M"'' de Warens j qui lui en envoyait, mais insufEsamment et tardivement. Enfin — selon toutes les apparences — un événement très grave pour

lui vint le désespérer : M"^** de Warens lui annonçait, très tranquillement sans doute, qu'elle avait pris un autre amant. Voici le passage d'une lettre de Rousseau (14 décembre 1737) qui le fait croire aux commentateurs de Rousseau et à moi-même : «... Vous devez avoir reçu ma réponse pour rapport à M. de Lautrec. 0 ma chère maman, j'aime mieux être auprès de D. [? — probablement VouSy ainsi figuré : Vs] et être employé aux plus rudes travaux de la terre que de posséder la plus grande fortune dans tout autre cas [M""^ de V^^arens lui avait parlé sans doute d'une position brillante chez M. de Lautrec ou proposée par lui] ; il est inutile de penser que je puisse vivre autrement ; il y a longtemps que je vous Tai dit et je le sens plus ardemment que jamais. Pourvu que j'aie cet avantage, dans quelque état que je sois tout m'est indifférent. Quand on pense comme moi, je vois qu'il n'est pas difïicile d'éluder les raisons importantes que vous ne voulez pas me dire. [Peut-être M""^ de Warens, pour écarter Rousseau, prétextait-elle que la nature des relations qu'elle avait avec lui était connue en haut lieu et qu'elle craignait les suites de ce fait.] Au nom de Dieu, rangez les choses de sorte que je ne meure pas de désespoir. J'approuve tout, je me soumets à tout, excepté ce seul article [ne plus vous voir] auquel je me sens hors d'état de consentir, dussé-je être la proie du plus misé-

rable sort. Ah ! ma chère maman, n'êtes-vous donc plus ma chère maman? Vous savez qu'il y a un cas où j'accepterais la chose dans toute la joie de mon cœur; mais ce cas est unique. Vous m'entendez » [?? Peut-être accepterait-il la chose, à savoir être séparé de M""® de Warens, à la condition que le nouvel amant le fût aussi ; mais il vaut mieux dire que cette phrase est inintelligible pour nous.]

Quoi qu'il en fût, Rousseau hâta son retour. Il ne songeait plus à s'arrêter à Saint-Andiol. Il a présenté de cette abstention bien des raisons : s'être donné pour Anglais et risquer de ne pouvoir soutenir ce rôle ; jouer encore une fois le personnage d'aventurier dont il était las ; être mal reçu par la famille ; devenir amoureux de la fille de M^® de Larnage âgée de quinze ans ; trahir M™® de Warens ; tout cela pour une femme dont il se sentait « rassasié » ou dont il sentait qu'il le serait vite. Bref, il « brûla l'étape», et tout de suite, rempli de « sa propre estime », rendant grâces aux fortes études qui lui avaient inspiré cette résolution héroïque, « il devint un autre homme ou redevint celui qu'il avait été » et « ne pensa plus qu'à régler désormais sa conduite sur les lois de la vertu » . Sa véritable raison de brûler l'étape fut, de quelque façon qu on interprète la lettre du li décembre^ qu'en tout cas il sentait et savait qu'il y avait du nouveau chez M"^® de Warens et qu'il était impatient de se

rendre compte. Aussi arriva-t-il plus tôt qu'on ne l'attendait et qu'il avait annoncé qu'il arriverait. Il retarda, au dernier moment, son apparition pour ne se présenter qu'à l'heure marquée. Il fut reçu un peu froidement ; le nouvel amant était là. C'était Wintzenried, ce Wintzenried que l'on a infiniment étudié depuis trente ans, comme il est bien naturel qu'on étudie l'amant de la maîtresse d'un homme qui devait plus tard avoir du génie. Selon Rousseau, qui ne peut pas s'empêcher de lui en vouloir, c'était un compatriote de M™® de Warens, « fils du concierge du château de Chillon, ancien garçon perruquier, grand fade blondin, assez bien fait, le visage plat, l'esprit de même, vain, sot, ignorant, insolent ». Il était encore « zélé, diligent, exact pour toutes les petites commissions ; aussi bruyant que Rousseau Tétait peu, il se faisait entendre à la fois à la charrue, aux foins, au bois, à l'écurie et à la basse-cour. Son grand plaisir était de charrier, de scier ou de fendre du bois ; on le voyait toujours la hache ou la pioche à la main... » Autrement dit, il était prodigieusement actif, comme Rousseau était merveilleusement paresseux, et M""^ de Warens devina en lui une ressource inappréciable .

Aussi, « voulant se l'attacher, elle employa pour cela tous les moyens qu'elle y crut propres, sans oublier celui sur lequel elle comptait le

plus ))c Elle vit en lui un second Claude Anet, qui lui était autrement nécessaire qu'un musicien souvent fugitif, souvent affligé de vapeurs, souvent capricieux et toujours disposé à ne rien faire. Rousseau était le luxe de M™^ de Warens ; Claude Anet et Wintzenried étaient ses agents économiques. Celui-ci était du reste, si mon lecteur tient à le savoir, de bonne famille, plutôt aventureux qu'aventurier, quoiqu'il fût l'un et l'autre, et ce fut, il me semble, moins sa faute que celle de M™® de Warens si son infatigable et assez intelligent génie d'entreprise ne rétablit pas les affaires de sa protectrice.

Celle-ci, presque le lendemain du départ de Jean- Jacques pour Montpellier, le 15 septembre 1737, avait loué au hameau des Charmettes une maisonnette appartenant à une demoiselle Anne Révil et y avait employé les talents de Wintzenried. Cette maison nest pas celleqne nous connaissons tous sous le nom de les Charmettes. Ce n'est que neuf mois plus tard que la maison qu'a illustrée Rousseau fut louée. Pour le moment où nous en sommes (février ou mars 1738), Rousseau s'installa chez M""'^ de Warens, à Chambéry, comme le prouve un acte où figurent comme témoins « Jean-Jacques Rousseau et Samuel Vintzenried, tous deux habitant en cette ville chez ladite dame de Warens ».

La première impression de Rousseau à l'égard de Vintzenried semble s'être assez vite dissipée.

Rousseau se ressaisit ; les sentiments et idées que nous lui connaissons sur le ménage à trois lui revinrent et se confirmèrent, et très vite les deux « enfants » de M*"® de Warens se traitèrent de « frères ». Le 6 juillet 1738, M™® de Warens fit un échange avec M. Pierre Renaud, procureur au Sénat : celui-ci prit à loyer la maison appartenant à M"* Révil et qu'avait précédemment louée W^^ de Warens, et celle-ci prit la maison qui était en face, qui appartenait à M. Noëray et qu'avait louée précédemment M. Renaud : c'était le petit domaine que seul nous appelons les Charmettes et que seul la postérité appellera toujours de ce nom.

C'était une maison « logeable », comme dit Rousseau, c'est-à-dire habitable même en hiver, avec un vaste « jardin en terrasse » dominant le chemin et une vigne assez considérable^ Aussitôt que Rousseau y fut installé, il fut ravi. « Hoc eratin votis. » — « Ici commence le bonheur de ma vie. ^ La première fois qu'il y vint, ]y[me Warens remarqua de la pervenche « encore en fleur » (juillet 1738 probablement). Il y fit peu attention ; mais trente ans plus tard, à Cressier, se promenant avec du Peyrou et herborisant, il poussa tout à coup un cri de joie : « Delà pervenche ! Ah ! voilà de la pervenche ! » Il fit probablement les vendanges pour la première fois cette année même. Il s'en souvint en écrivant la Nouvelle Héloïse : « Depuis un mois les chaleurs de l'automne apprêtaient d'heureuses vendanges ; les premières gelées en ont amené l'ouverture ; le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée [Bacchus] et semble inviter les mortels à s'en emparer. Toutes les vigties chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre

aux infortunés pour leur faire oublier leurs misères ; le bruit des tonneaux, des cuves, des légrefass [foudres] qu'on relie de toutes parts ; le chant des vendangeurs dont ces coteaux retentissent ; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir ; le rauque son des instruments rustiques qui les anime au travail ; l'aimable et touchant tableau d'une allégresse générale qui semble en ce moment étendue sur la surface de la terre ; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à l'œil un si charmant spectacle : tout conspire à lui donner un air de fête... Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle, avec quelle gaité tout cela se fait . On chante, on rit toute la journée, et le travail n'en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité ; tout le monde est égal et personne ne s'oublie. Les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers. C'est à qui trouvera les meilleures chansons, à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits. L'union même engendre de folâtres querelles et l'on ne s'agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres... On dîne avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu'on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne et saine et chargée d'excellents légumes... Tout le monde est sur pied de grand

VIE hE ROUSSEÀW

matin : on se rassemble pour aller à la vigne, ^me (j'Orbe [M""® de Warens probablement], qui nest jamais assez occupée au gré de son activité^ se charge, pour surcroît, de faire avertir et tancer les paresseux, et je puis me vanter qu'elle s'acquitte envers moi de ce soin avec une maligne vigilance. Quant au vieux baron [probablement M de Conzié], tandis que nous travaillons tous, il se promène avec un fusil et vient de temps en temps m'ôter aux vendangeuses pour aller avec lui tirer des grives, à quoi Ton ne manque pas de dire que je l'ai secrètement convié, si bien que j'en perds peu à peu le nom de philosophe pour gagner celui de fainéant, qui dans le fond n'en diffère pas de beaucoup. »

Il est possible que Rousseau passa aux Charmettes l'hiver de 1738-1739. Il est sûr, du moins, qu'il y était dès le 3 mars 1739, et c'est peut-être à cette date que se rapporte cette ligne des Confessions : « A peine les neiges commençaient à fondre que nous quittâmes notre cachot et nous fûmes assez tôt aux Charmettes pour y avoir les prémices du rossignol. » A ce moment il y était seul et depuis une date sensiblement antérieure au 3 mars, puisque le 18 mars il écrit à M""^ de Warens, peut-être avec un peu d'exagération : (( ... Il n'est pas nécessaire, je crois, de vous assurer que je languis depuis longtemps dans l'impatience de vous revoir. Songez, ma très

chère maman, qu'il y a un mois, et peutêtre au delà, que je suis privé de ce bonheur. »

Au mois d'octobre 1739, au contraire, il était aux Charmettes avec Vintzenried, qui s'appelait maintenant M. de Courtilles (et probablement avec M""® de Warens), comme il résulte dune pièce officielle.

Ce qu'il faisait dans ce séjour de délices, il l'a dit abondamment en en exagérant sans doute les douceurs, mais d'une manière en somme assez vraisemblable, étant donné son caractère. Trop faible de corps pour s'occuper d'agriculture et trop peu exact pour s'occuper d'administration, il s'y promenait, souvent seul, quelquefois avecM""^ de Warens devenue lourde, mais bonne marcheuse encore. On s'en allait par un beau jour sans poussière, près des ruisseaux bien courants ; un petit vent frais agitant les feuilles, l'air pur, l'horizon, sans nuages ; on dînait chez des paysans et l'on faisait le café sous de grands arbres. Ou bien, s'écartant moins, il visitait les abeilles du fond du jardin, dont il s'était fait des amies qui ne lui cherchaient jamais querelle. Le matin, le plus souvent, il étudiait, toujours sans méthode, mais non sans fruit. C'était la Logique du Port- Royal, rjSssa/ de Locke, Malebranche, Leibniz, Descartes ; c'était les mathématiques, avec le P. Lamy et le P. Reynaud ; c'était l'histoire avec le

P. Pétau, la géographie, Tastronomie, non sans observation, parles nuits claires, dans le jardin, avec lunette et planisphère, ce qui le faisait prendre un peu pour un sorci^f ; c'était le latin, qu'il étudia très énergiquement, mais sans parvenir à le savoir jamais très bien, s'y étant pris un peu trop tard, de manière cependant à pouvoir lire sans peine tous les auteurs, ce qui suffit.

Surtout, autant qu'il le pouvait avec une femme le plus souvent si affairée, il causait avec ]\|me Warens. Intellectuellement, M""^ de Warens était une femme assez cultivée, qui avait beaucoup lu, réfléchi à sa manière, avec un penchant à se faire des systèmes auxquels ne manquait que la logique. Elle croyait, en ayant besoin, en un Dieu très indulgent, qui ne damnait pas, mais qui punissait, ce qui excluait l'Enfer et admettait le Purgatoire. Elle ne croyait pas du tout comme l'Eglise à laquelle elle s'était rangée, mais ne lui refusait rien en fait de soumission. Elle disait à son confesseur: « Je suis bonne catholique, je veux toujours l'être ; j'adopte de toutes les puissances de mon âme les décisions de ma sainte mère l'Eglise. Je ne suis pas maîtresse de ma foi ; mais je le suis de ma volonté. Je la soumets sans réserve et je veux tout croire. Que demandez- vous de plus ? » Sa morale était la morale chrétienne moins la pudeur. « Elle eût couché tous les jours avec

vingt hommes en repos de conscience et sans en avoir plus de scrupule que de désir... Dans les conversations les plus touchantes et j ose dire les plus édifiantes, elle fût tombée sur ce point sans changer d'air ni de ton et sans se croire en contradiction avec elle-même. Elle l'eût même interrompue au besoin pour le fait et puis l'eût reprise avec la même sérénité qu'auparavant ; tant elle était intimement persuadée que tout cela n'était qu'une maxime de police sociale dont toute personne sensée pouvait faire l'interprétation, l'application, l'exception selon l'esprit de la chose, sans le moindre risque d'offenser Dieu... Trouvant en elle toutes les maximes dont j'avais besoin pour garantir mon âme des terreurs de la mort et de ses suites, je puisais avec sécurité dans cette source de confiance. »

Il faut faire quelque attention à ces confidences. Remarquez que dans la Nouvelle Héloïse, telle réplique de Saint-Preux à M. de Wolmar qui lui demande s'il est chrétien est très analogue aux paroles de M""® de Warens à son confesseur ; que dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard et dans telle lettre de Rousseau à Vernes l'éternité des peines est écartée ; que, d'autre part, les abbés que Rousseau vénère, Tabbé Gaime, l'abbé Gâtier, sont donnés comme peu scrupuleux sur la règle des mœurs. C'est, dans une certaine mesure, aux entretiens

de M'""^ de Warens avec lui que Rousseau a puisé la religion naturelle.

Si l'on me disait, cependant, que ce n'est pas M"°® de Warens qui a donné sa religion naturelle à Rousseau, mais Rousseau qui après coup a attribué la sienne à M""® de Warens, je ne songerais pas à discuter très longtemps.

Cependant le temps passait ; Rousseau avait abandonné depuis longtemps ses écolières, ne faisait rien, n'était utile à rien et ne se préparait pas très directement à faire quoi que ce fût ; et les affaires de M'"® de Warens, qui ne furent jamais que mauvaises, n'étaient en progrès que dans le même sens. Rousseau devenait surnuméraire. Il avait, probablement assez fréquentes, des querelles avec Vintzenried. On le voit, dans la lettre dont nous avons déjà cité un passage, celle du 18 mars 1739, demander pardon des torts qu'il a eus envers Vintzenried et M""® de Warens : « Ma très chère maman, j'ai reçu comme je le devais le billet que vous m'écrivîtes dimanche dernier et j'ai convenu (sic) sincèrement avec moi-même que, puisque vous trouviez que j'avais tort, il fallait que je l'eusse effectivement ; ainsi, sans chercher à chicaner, j ai fait mes excuses de bon cœur à mon frère [Vintzenried] et je vous fais de même ici les miennes très humbles. Je vous assure aussi que j'ai résolu de tourner toujours du bon côté [de prendre bien] les corrections que vous jugerez à propos de me

faire, sur quelque ton qu'il vous plaise de les tourner. Vous m'avez fait direqu a Toccasionde vos Pâques vous voulez bien me pardonner. Je n'ai garde de prendre les choses au pied de la lettre, et je suis sùr que quand un cœur comme le vôtre a autant aimé quelqu'un que je me souviens davoir été aimé par vous, il lui est imposssible d'en venir jamais à un tel point d'aigreur qu'il faille des motifs de religion pour le réconcilier. Je reçois cela comme une petite mortification que vous m'imposez en me pardonnant et dont vous savez bien qu'une parfaite connaissance de vos vrais sentiments adoucira l'amertume. »

C'est ici la plus charmante et la plus spirituelle lettre de querelle qui soit ; mais enfin il y a eu querelle, non seulement avec Vintzenried, mais encore avec M"'"" de Warens.

Est-il vrai — c'est très douteux — que Rousseau, comme il Ta dit, à partir de la présence de Vintzenried à la maison, ait cessé d'être lamant de M""® de Warens, alors que M'""^ de Warens « lui faisait entendre que ses droits demeuraient les mêmes et qu'en les partageant avec un autre je n'en étais pas privé pour cela » ? S'il en fut ainsi, et surtout si Rousseau lui répondit qu'il ne voulait pas la « dégrader » ni « l'avilir », M"^® de Warens, avec ses principeis, dut être mortellement blessée, atteinte dans le genre d'honneur qui lui était particulier et con-

dure simplement qu'aux yeux de Rousseau elle devenait vieille, ce qui est difficile à pardonner. Et puis, dès lors, que faisait là Rousseau, et ne devait-il pas comprendre que son inutilité devenait de l'indiscrétion, et qu'en se réduisant au pur parasitisme, il manquait lui aussi à l'honneur du rôle qu'il avait joué jusque-là? « Vous ne méritez plus l'amour qu'on a pour vous. »

De plus, Vintzenried était aimé. La preuve, c'est qu'il était infidèle à M"^® de Warens avec une femme de chambre et que M'^''' de Warens fermait les yeux. La preuve, c'est que quand Rousseau avait le malheur de lui déplaire, c'est ^me Warens qu'il grondait. Le mot de « brutalités » qu'emploie Rousseau pourrait même faire croire qu'il allait plus loin qu'à la gronderie. Toujours est-il qu'il était le maître du logis, « qu'il était tout et Rousseau rien » et que M""® de Warens se refroidissait de jour en jour à l'égard de Jean- Jacques. « Je cessai de trouver en elle cette intimité des cœurs qui fit toujours la plus douce jouissance du mien. Elle ne s'épanchait plus avec moi que lorsqu'elle avait à se plaindre du nouveau venu ; quand ils étaient bien ensemble, j'entrais peu dans ses confidences. Enfin elle prenait peu à peu une manière d être dont je ne faisais plus partie. Ma présence lui faisait plaisir encore ; mais elle ne lui faisait plus besoin et j'aurais passé des jours

entiers sans la voir qu'elle ne s'en serait pas aperçue. »

Ajoutez qu*il est impossible que Rousseau, quoique moins irritable à cette époque qu'il le fut plus tard, n'eût pas, dans une pareille situation, montré de l'humeur. Nul doute que M. de Conzié, dans le portrait qu'il fit beaucoup plus tard de Rousseau à cette époque, n'ait mêlé inconsciemment quelque chose du Rousseau vièilli à la peinture du Rousseau jeune ; mais encore il doit y avoir un peu de vrai dans ce qu'il en dit ; autrement, c'est sur le contraste qu'il aurait insisté et non sur les similitudes : « Jean- Jacques me voj^ait journellement. Son goût décidé pour la lecture faisait que M""® de Warens le sollicitait vivement pour qu'il se livrât tout entier à l'étude de la médecine [voilà sans doute une des raisons pourquoi elle l'avait envoyé à Montpellier et voilà sans doute pourquoi, voulant un peu lui complaire, Rousseau essaya de faire quelques études de médecine à Montpellier], à quoi il ne voulut jamais consentir. Comme je le voyais tous les jours et qu'il me parlait avec confiance, je ne pouvais douter de son goût décidé pour la solitude et je puis dire d'un mépris inné pour les hommes, d'un penchant déterminé à braver leurs défauts, leurs faibles ; il nourrissait en lui une défiance constante en leur probité... »

D'ailleurs Rousseau lui-même reconnaît qu'au

YIE DE ROUSSEAU

moins il était alors d une faible amabilité : « Je m'accoutumai peu à peu à me séparer de tout ce qui se faisait dans la maison, de ceux mêmes qui l'habitaient, et pour m'épargner de continuels déchirements, je m'enfermais avec mes livres ou bien j'allais soupirer et pleurer à mon aise au milieu des bois. » Bref, il boudait et il ajoutait cette raison d'être désagréable à toutes les autres.

Il se sentit enfin poussé doucement par les épaules et il demanda son congé. Peut-être toulait-il se faire retenir; mais M^^ de Warens, « loin de s'opposer à ce projet, le favorisa ». On lui trouva une place de précepteur chez M. de Mably, grand prévôt à Lyon, frère de Condillac et de labbé de Mably. Il partit de Chambéry dans la fin du mois d'avril 1740, dans le temps même où allaient chanter les rossignols. Son séjour, intermittent du reste, aux Charmettes avait duré un peu moins d'un an et neuf mois.

de Warens était née en 1699. Elle n'était pas vieille ; mais elle était jeune depuis bien longtemps.

Sa première impression chez M. de Mably fut très favorable. M. de Mably était un homme bon, droit, éclairé, expérimenté et sage. M"^® de Mably était une femme aimable qui voulut lui donner les manières du monde, à quoi elle ne réussit pas, et une jolie femme dont il devint amoureux sans oser se déclarer et qui ne l'encouragea pas. De ses élèves, l'un était paresseux, musard, têtu et sournois ; l'autre d'esprit ouvert, vif, étourdi, badin, malin et gai. Rousseau aurait réussi cependant avec eux si sa douceur naturelle n'avait été traversée de crises d'emportement. Il échoua. Du reste, le souvenir des Charmettes le dévorait. Pour s'en divertir, il revint à son ancien péché. Il vola, pour le boire en cachette, de certain vin blanc d'Arbois pour lequel il avait un faible, et on lui retira la clef de la cave, qu'on lui avait confiée. M°^® de Warens, quoique très misérable déjà, ne l'oubliait pas et elle n'était pas oubliée de lui. Elle lui envoyait des chemises et des livres ; elle lui envoyait aussi, hélas ! un pot d'argent pour qu'il le vendît. Il le vendait quatre louis et demi à M""^ de Mably et envoyait cette somme à M*"® de Warens avec «ce

que sa misère lui permettait d'y joindre » et qui n'équivalait peut-être pas au prix des chemises ; mais encore il y avait là du bon cœur.

Cela ne l'empêchait pas de fréquenter un peu, très peu à la vérité, semble-t-il, une demoiselle Serre, qu'il avait connue comme amie de M"® du Châtelet et que nous allons retrouver tout à l'heure.

Cependant sa position, à tous égards, devenait difficile. Il demanda son congé et il l'obtint sans difficulté. M. de Mably et lui se quittèrent du reste en très bons termes, comme le prouve ce qui arriva plus tard. Il était resté dans son poste, ce semble, un peu plus d'un an.

Il revint aux Charmettes ou à Chambéry. Il y fut reçu assez bien par Vintzenried, qui ne s'appelait plus que M. de Courtilles, et vraiment assez mal par M"^ de Warens. De plus, il vit que la ruine était décidément très avancée et la misère très proche. Il fallait enfin quitter le vaisseau. Il se mit à faire des réflexions enfin sérieuses sur son avenir.

Entre temps, car c'est ici sans doute qu'il faut placer sa correspondance avec M"^® de Sourgel, il eut l'occasion de rompre une bonne lance pour celle qui avait été sa dame. L'histoire, mettant en lumière, par un spécimen, le monde d'aigrefins parmi lequel se débattait sans cesse M™® de Warens, mérite d'être contée au moment où nous allons à peu près la perdre de vue. Vers 1739

était venu à Cbambéry un quidam nommé Thibol et qui se faisait appeler de Sourgel et qui se donnait pour imprimeur. Il avait femme et fille. Le trio se lia, comme il était presque inévitable, avec M""^ de Warens, et, comme son établissement à Chambéry ne réussit point, il partit, empruntant pour frais de voyage à de Warens une certaine somme qu'elle empruntait ellemême. Il laissait en gage quelques objets mobiliers. En 1741, M"'® de Sourgel réclama ces objets sur un ton très haut et, comme on se refusait à les lui rendre, elle écrivait à un M. Favre, avocat ou procureur, une lettre injurieuse pour M"'^ de Warens. A M. Favre de Warens, évidemment par la plume de Rousseau, écrivit : « M. et M™' de Sourgel ont paru [à Chambéry], dans un fort triste équipage, chargés de dettes, sans le sou, et comme j'ai fait une espèce de liaison avec la femme, qui venait quelquefois chez moi et à qui j'avais été assez heureuse pour rendre quelques services, ils se sont présentés à moi pour implorer mon secours, me priant de leur faire quelques avances qui pussent les mettre en état d'acquitter leurs dettes et de se rendre à Paris. N'ayant pas de l'argent comptant [on peut l'en croire], je l'ai emprunté avec la peine qu'ils savent et à gros intérêts... J ai sollicité pour eux, j'ai apaisé leurs créanciers ; j'ai assigné mes quartiers en trésorerie pour le paiement de leurs créances. Quant aux

effets qu'ils ont laissés chez moi, je vous ferai quartier du catalogue. Les expressions magnifiques de M""® de Sourgel ne leur donneront pas plus de valeur qu'ils n'en avaient quand elle délibéra si elle ne les abandonnerait pas avec son logement. A l'égard des présents [qu'elle m'aurait faits], il serait à souhaiter pour M""^ de Sourgel qu'elle m'en eût offert de beaux ; car n'étant pas accoutumée d'en recevoir des gens que je ne connais pas et principalement de ceux qui ont besoin des miens et de moi-même, elle aurait aujourd'hui le plaisir de les retrouver avec tous ses meubles . Il est vrai qu'elle eut la politesse de me présenter une petite cave à tabac de noyer doublée de plomb, laquelle me paraissait de petite considération et fort chétive ; je crus pouvoir et devoir même l'agréer sans conséquence, d'autant plus que, ne faisant nul usage de tabac, on ne pouvait guère m*accuser d'avarice dans l'acceptation de ce présent. Elle est avec les meubles. Mais ce qu'elle a oublié, cette dame, c'est une petite croix de bois, incrustée de nacre, que j'ai mise au lieu le plus apparent de ma chambre pour vérifier la prophétie de M"^ de Sourgel, qui me dit en me la présentant que toutes les fois que j'y jetterais les yeux, je ne manquerais pas de dire : voilà ma croix... Pour le collier de grenats [que M^® de Warens avait vendu à M"^® de Sourgel], il est juste de le reprendre [que je le reprenne] s'il

n'accommode pas M"'*^ de Sourgel ; elle aurait pu se servir d'expressions plus décentes à cet égard ; elle sait à merveille que je n'ai pas cherché à lui en imposer ; je lui ai vendu ce collier pour ce qu'il était et sur le même pied qu'il m'a été vendu par une dame de mérite, laquelle je me garderai bien de régaler d'un compliment semblable à celui de M""^ de Sourgel. M"^ de Sourgel m accuse d'avoir mal agi avec elle. Estce mal agir que d'attendre deux ans un argent prêté dans une telle condition ?. . . Ne lui ai-je pas écrit nombre de lettres pleines de cordialité et de politesses qui, lui peignant l état des choses au naturel, auraient dû lui faire tirer l'argent des pierres plutôt que de rester en arrière à cet égard... »

A M""' de Sourgel elle-même Rousseau, qui était mêlé à l'aflaire parce que parmi les « présents » de M""® de Sourgel il y avait eu un justaucorps pour lui, écrivit : « Je suis fâché. Madame, d'être obligé de relever les irrégularités de la lettre que vous avez écrite à M. Favre à l'égard de M""® de Warens. Quoique j'eusse prévu à peu près les suites de sa facilité à votre égard, je n'avais point à la vérité soupçonné que les choses en vinssent au point où vous les avez amenées par une conduite qui ne prévient pas en faveur de votre caractère. Vous avez très raison (sic)^ Madame, de dire qu'il a été très mal à M""® de Warens d'en agir (sic) comme elle a

fait avec vous et avec votre époux. Si son procédé fait honneur à son cœur, il est sûr qu'il n'est pas également digne de ses lumières, puisque, avec beaucoup moins de pénétration et d'usage du monde, je ne laissai pas de percer mieux qu'elle dans l'avenir et de lui prédire assez juste une partie du retour dont^ vous payez ses amitiés et ses bons offices. Vous le sentîtes parfaitement, Madame; et, si je m'en souviens bien, la crainte que mes conseils ne fussent écoutés vous engagea, aussi bien que M"^ votre fille, à faire à mon égard certaines démarches un peu rampantes, qui, dans un cœur comme le mien, n'étaient guère propres à jeter de meilleurs préjugés que ceux que j'avais conçus ; à l'occasion de quoi vous rappelez très noblement le présent que vous voulûtes me faire de ce précieux justaucorps qui tient, aussi bien que moi, une place si honorable dans votre lettre. Mais j'aurai l'honneur de vous dire. Madame, avec tout le respect que je vous dois, queje n'ai jamais songé à recevoir votre présent, dans quelque état d'abaissement qu'il ait plu à la fortune de me placer. J y regarde de plus près que cela dans le choix de mes bienfaiteurs. J'aurais, en vérité, belle matière à raillerie en faisant la description de ce superbe habit retourné, rempli de graisse, en tel état en un mot que toute ma modestie aurait eu bien de la peine d'obtenir de moi d'en porter un semblable . Je suis en pouvoir de prouver

ce que j'avance, de manifester ce trophée de votre générosité ; il est encore en existence dans le même garde-meuble qui renferme tous les précieux effets dont vous faitês un si pompeux étalage. Heureusement M"'® la Baronne eut la judicieuse précaution, sans présumer cependant que cette précaution pût devenir utile, de faire ainsi enfermer le tout sans y toucher, avec toutes les attentions nécessaires en pareil cas. Je crois, Madame, que l'inventaire de tous ces débris, comparé à votre magnifique catalogue, ne laissera pas que de [sic) donner lieu à un fort joli contraste, surtout la belle cave à tabac. Pour les flambeaux, vous les aviez destinés à M. Perrin, vicaire de police, dont votre situation en ce pays vous avez rendu la protection indispensablement nécessaire. Mais, les ayant refusés, ils sont aussi tout prêts à faire un ornement de votre triomphe. — Je ne saurais. Madame, continuer sur le ton plaisant. Je suis véritablement indigné et je crois qu'il serait impossible à tout honnête homme, à ma place, d'éviter de l'être autant. Rentrez, Madame, en vous-même ; rappelez-vous les circonstances déplorables où vous vous êtes trouvée jusqu'ici, vous, M. votre époux et toute votre famille : sans argent, sans amis, sans connaissances, sans ressources; qu'eussiez-vous fait sans l'assistance de M"*® de Warens ? Ma foi, Madame, je vous le dis franchement, vous auriez jeté un fort vilain coton. Il y a longtemps que

VOUS en étiez plus loin qu'à votre dernière pièce ; le nom que vous aviez jugé à propos de prendre et le coup d œil sous lequel vous vous montriez n'avaient garde d'exciter les sentiments en votre faveur et vous n'aviez pas^ que je sache, de grands témoignages avantageux qui parlassent de votre rang et de votre mérite. Cependant ma bonne marraine, pleine de compassion pour vos maux et pour votre misère actuelle (pardonnezmoi ce mot, Madame), n'hésita pas à vous secourir ; et la manière prompte et hasardée dont elle le fit prouvait assez, je crois, que son cœur était bien éloigné des sentiments pleins de bassesse et d'indignité que vous ne rougissez point de lui attribuer. Il y paraît aujourd'hui, et même ce soin mystérieux de vous cacher en est encore une preuve qui, véritablement, ne dépose guère pour vous... Mais, grâce à Dieu, il n'est pas à craindre que vos discours fassent de mauvaises impressions sur ceux qui ont l'honneur de connaître Madame la baronne, ma marraine ; son caractère et ses sentiments se sont jusqu'ici soutenus avec assez de dignité pour n'avoir pas beaucoup à redouter des traits de la calomnie et, sans doute, si jamais rien a été opposé à son goût, c'est l'avarice et le vil intérêt... Quant à moi. Madame, quoi que vous affectiez de parler de moi sur un ton équivoque, j'aurai, s'il vous plaît, l'honneur de vous dire que, quoique je n'aie pas celui d'être connu de vous, je ne laisse pas de

l'être de grand nombre de personnes de mérite et de distinction qui toutes savent que fai Thonneurdètre le filleul deM^^ la baronne de Warens^ qui a eu la bonté de m'élever et de m'inspirer des sentiments de droiture et de probité dignes d'elle. Je tâcherai de les conserver pour lui en rendre bon compte tant qu'il me restera un souffle de vie ; et je suis fort trompé si tous les exemples de dureté et d'ingratitude qui me tomberont sous les yeux ne sont pour moi autant de bonnes leçons qui m'apprendront à les éviter avec horreur. »

Voilà qui est bien ; mais aussi voilà une affaire qui, bien que Rousseau ait dû voir cent fois la pareille, n'était pas pour le retenir à la maison.

Il prit enfin sa résolution définitive. Il se décida à tenter un grand coup de partie : aller à Paris chercher fortune, comme il avait fait huit ans auparavant, mais cette fois mieux armé, plus mûr, s'il devait jamais l'être, et avec plus de chances de succès. Il comptait un peu sur une nouvelle manière d'écrire la musique, qu'il avait inventée et que, non sans raison du reste, il trouvait bonne. Il « partit de Savoie avec son système de musique, comme autrefois il était parti de Turin avec sa fontaine de Héron ». Il avait vingt-neuf ans. Il entrait, seulement alors, dans la vie. Comme il le dit très exactement, « on a vu s'écouler ma paisible jeunesse

dans une vie égale, assez douce, sans de grandes traverses ni de grandes prospérités. Cette médiocrité fut en grande partie l'ouvrage de mon naturel ardent, mais faible, moins prompt encore à entreprendre que facile à décourager, sortant du repos par secousses, mais y rentrant par lassitude et par goût, et qui, me ramenant toujours, loin des grandes vertus et plus loin encore des grands vices, à la vie oiseuse (sic) et tranquille pour laquelle je me sentais né, ne ma jamais permis d'aller à rien de grand, soit en bien, soit en mal ».

Nous allons voir maintenant aux prises avec la vie que mènent les hommes ce caractère d'enfant ardent et faible .

Le chemin de Paris n'était pas précisément Lyon ; mais Rousseau n'était jamais pressé et, de plus, il lui était utile de revoir M. de Mably et de lui demander des lettres de recommandation, et en outre il avait peut-être pour passer par Lyon une raison sentimentale. Il passa donc par Lyon. Il vit M. de Mably, il fit connaissance avec Tabbé de Mably son frère, qu'il n'avait pas vu Tannée précédente, et comme, au contraire, Tannée précédente il avait été présenté à Tabbé de Condillac, les trois frères désormais lui furent connus et restèrent ses amis, sauf Tabbé de Mably, avec lequel il devait se brouiller en 1764. Il revit aussi, à ce séjour-ci, cette demoiselle Serre qu'il avait vue huit ans auparavant, sans faire grande attention à elle, en ce couvent des Chazottes où habitait M"® du Châtelet. Il l'avait retrouvée Tannée précédente, en 1740, quand il était précepteur chez M. de Mably. En 1741 il la revit, donc, fut très amoureux d'elle et fit auprès d'elle une tentative. Il s'en explique ainsi dans les Confessions : c( Avant de quitter Lyon, je ne dois pas oublier

une aimable personne que j'y revis avec plus de plaisir que jamais, et qui laissa dans mon cœur des souvenirs bien tendres ; c'est M^^® Serre, dont j'ai parlé dans la première partie de ces Confessions^ et avec laquelle j'avais renouvelé connaissance tandis que j'étais chez M. de Mably. A ce voyage, ayant plus de loisir, je la vis davantage ; mon cœur se prit, et très vivement. J'eus quelque lieu de penser que le sien ne m'était pas contraire ; mais elle m'accorda une confiance qui m^ôta la tentation d'en abuser. Elle n'avait rien, ni moi non plus ; nos situations étaient trop semblables pour que nous pussions nous unir ; et, dans les vues qui m'occupaient, j'étais bien éloigné de songer au mariage. Elle m'apprit qu'un jeune négociant, appelé M. Genève, paraissait vouloir s'attacher à elle. Je le vis chez elle une fois ou deux ; il me parut honnête homme ; il passait pour l'être. Persuadé qu'elle serait heureuse avec lui, je désirais qu'il l'épousât, comme il l'a fait dans la suite ; et pour ne pas troubler leurs innocentes amours, je me hâtai de partir, faisant pour le bonheur de cette charmante personne des vœux qui n'ont été exaucés ici-bas que pour un temps, hélas, bien court ; car j'appris dans la suite qu'elle était morte au bout de deux ou trois ans de mariage. Occupé de mes tendres regrets pendant toute ma route, j'ai senti souvent depuis lors, en y repensant, que, si les sacrifices qu'on

fait au devoir et à la vertu coûtent à faire, on en est bien payé par les doux souvenirs qu'ils laissent au fond du cœur. » — C'est, aussi probablement que possible, à cette jeune personne qu'à la même époque Rousseau adressa la lettre que je vais extraire, fort intéressante pour sa biographie morale, puisque, avec une lettre « à Sophie » (1757), qui paraît n'être qu'un brouillon, c'est la seule lettre d'amour de Jean-Jacques Rousseau qui soit parvenue jusqu'à nous :

« Je me suis exposé au danger de vous revoir, et votre vue a trop justifié mes craintes en rouvrant toutes les plaies de mon cœur. J'ai achevé de perdre auprès de vous le peu de raison qui me restait et je sens que, dans l'état où vous m'avez réduit, je ne suis plus bon à rien qu'à vous adorer. Mon mal est d'autant plus triste que je n'ai ni l'espérance ni la volonté d'en guérir et qu'au risque de tout ce qui peut en arriver il me faut vous aimer éternellement. Je comprends. Mademoiselle, qu'il n'y a de votre part à espérer aucun retour; je suis un jeune homme sans fortune ; je n'ai qu'un cœur à vous offrir, et ce cœur, tout plein de feu, de sentiment et de délicatesse qu'il puisse être, n'est pas sans doute un présent digne d'être reçu de vous. Je sens, cependant, dans un fonds inépuisable de tendresse, dans un caractère toujours vif et toujours constant, des ressources pour le bonheur qui

devraient, auprès d'une maîtresse un peu sensible, être comptées pour quelque chose en dédommagement des biens et de la figure qui me manquent. Mais quoi ! Vous m'avez traité avec une dureté incroyable... Mais ne croyez pas que je vous taxe d'être insensible en effet. Non, votre cœur n'est pas moins fait pour Tamour que votre visage* Mon désespoir est que ce n'est pas moi qui le devais toucher. Je sais de science certaine que vous avez eu des liaisons ; je sais même le nom de cet heureux mortel qui trouva l'art de se faire écouter ; et, pour vous donner une idée de ma façon de penser, c'est que l'ayant appris par hasard, sans le chercher, mon respect pour vous ne me permettra jamais de vouloir savoir autre chose de votre conduite que ce qu'il vous plaira de m'en apprendre vous-même. En un mot, si je vous ai dit que vous ne serez jamais religieuse, c'est que je connaissais que vous n'étiez en aucun sens faite pour l'être ; et si, comme amant passionné, je regarde avec horreur cette pernicieuse résolution, comme ami sincère et comme honnête homme je ne vous conseillerai jamais de prêter votre consentement aux vues qu'on a sur vous à cet égard ; parce qu'ayant une vocation tout opposée, vous ne feriez que vous préparer des regrets superflus et de longs repentirs. Je vous le dis comme je le pense au fond de mon âme, et sans écouter mes propres intérêts. Si je pensais autrement^ je vous

le dirais de même ; et, voyant que je ne puis être heureux personnellement, je trouverais du moins mon bonheur dans le vôtre. J'ose vous assurer que vous me trouverez en tout la même droiture et la même délicatesse, et, quelque tendre et passionné que je sois, j'ose vous assurer que je fais profession d'être encore plus honnête homme. Hélas! Si vous vouliez m'écouter, j'ose dire que je vous ferais connaître la véritable félicité ; personne ne saurait mieux la sentir que moi et j'ose croire que personne ne la saurait mieux faire éprouver... Le ciel pardonne les fautes involontaires, ne soyez pas plus cruelle que lui et comptez pour quelque chose Texcès d'un penchant invincible qui me conduit malgré moi bien plus loin que je ne veux, si loin même que s'il était en mon pouvoir de posséder une minute mon adorable reine, sous la condition d'être pendu un quart d'heure après, j'accepterais cette offre avec plus de joie que celle du trône de l'univers. Après cela, je n'ai plus rien à vous dire ; il faudrait que vous fussiez un monstre de barbarie pour me refuser au moins un peu de pitié. L'ambition ni la fumée ne touchent point un cœur comme le mien ; f avais résolu de passer le reste de mes jours en philosophe dans une retraite qui s'offrait à moi ; vous avez détruit tous ces beaux projets; j'ai senti qu'il m était impossible de vivre éloigné de vous et, pour me procurer les moyens de m'en

approcher, je tente et un voyage et des projets que mon malheur ordinaire empêchera sans doute de réussir. [Il lui avait dit, sans doute, Tannée précédente qu'il retournait pour toujours aux Charmettes ; il se fait honneur maintenant de son retour; en attribue la raison à son amour pour elle; en même temps, car il veut toujours aller à Paris, dit qu'il n y va que pour s'y faire une position qui lui permettra de se rapprocher d'elle ou de la rapprocher de lui ; veut, recevant sa récompense d'avance, obtenir ses faveurs avant de partir ; le tout assez bien combiné si elle n'est pas intelligente.] Mais, puisque je suis destiné à me bercer de chimères, il faut du moins me livrer aux plus agréables, c'est-à-dire à celles qui vous ont pour objet. Daignez, Mademoiselle, donner quelque marque de bonté à un amant passionné qui n a commis d'autre crime envers vous que de vous trouver trop aimable, donnezmoi une adresse... »

Cette lettre, où il y a des gaucheries, des indélicatesses et quelquefois un ton qui rappelle la déclaration de Tartuffe à Elmire, n'est pas trop en contradiction, cependant, avec le passage des Confessions où Rousseau se donne un si beau rôle. Rousseau veut passer quelques jours agréables avec une jeune femme qu'il croit qui est peu farouche. Il la prie d'amour ; elle résiste, mais sans véhémence ; il espère un assez long temps ; il s'aperçoit qu'il a un rival qui a cette

grande supériorité sur lui qu'il offre le mariage immédiat, comme lui a celle d'être très aimable ; il pourrait insister, rester, faire durer une indécision qui, à s'en rapporter à ce qu'il dit, a existé» qui, selon les vraisemblances, a dû exister ; il s'incline, il se résigne, il précipite son départ, il part; il n'a pas un très grand mérite ; mais il en a un encore et il avait à peu près le droit d'écrire ce que nous avons vu qu'il écrivit. — Enfin il partit.

Il arriva à Paris dans l'automne de 1741 « avec quinze louis d'argent comptant, une petite comédie, Narcisse^ et son projet de musique ». Il descendit à l'hôtel de Saint-Quentin, rue des Cordiers, près de la Sorbonne. Mais il était recommandé et la première vue qu'on avait de lui lui était toujours favorable. M. Damesin, savoyard, lui procura tout de suite deux leçons de musique et un petit secrétariat ; c'était le pain ; Réaumur, sur la lettre de l'abbé de Mably, lui procura l'agrément et l'honneur, sinon l'avantage, d'être introduit auprès de l'Académie des sciences et d'y lire son mémoire sur la musique. Le mémoire ne lut pas approuvé, mais l'auteur fut félicité de son intelligence et de son ingéniosité. «La fontaine de Héron était encore une fois cassée » ; mais elle l'était de telle sorte que les morceaux en pouvaient être bons. Rousseau fit des connaissances agréables, flatteuses et utiles. Il fréquenta Marivaux, qui retoucha son Narcisse^ Fontenelle, Diderot enfin, parce que Diderot était curieux de tout et particulièrement de musique.

Là-dessus, avec son indolence habituelle, Rousseau se mit à employer son temps à se promener dans le Luxembourg et à jouer aux échecs, où il était d'une jolie force. Le P. Castel le secoua : « Il n'en est pas moins que vous voulez arriver. — Peut-être. — Eh bien, fréquentez les femmes. On n'arrive que par elles. Ne soyez l'amant d'aucune, mais connaissez-en le plus possible. Les femmes sont des courbes dont les sages sont les asymptotes ; ils n'y touchent jamais, mais ils en approchent sans cesse. »

Rousseau céda ; il vit M""'' de Beuzenval, qui le reçut très bien, voulut le faire dîner à l'office, se ravisa sur un mot de sa fille, M^^ de Broglie, et finalement le fit dîner avec elles et le trouva très agréable. Il vit M^® Dupin, fille de Samuel Bernard, et, oublieux de Toracle du P. Castel, en devint amoureux, le lui écrivit et tomba en disgrâce ; mais, par un revirement tenant du caprice, ou simplement par bonté d'âme et sachant oublier, M"^"^ Dupin fit pendant huit jours de Rousseau le précepteur de son fils qui, changeant de gouverneur, restait seul pendant cet intervalle et qu'il était très dangereux de laisser seul. M. de Francueil, fils de M. Dupin et beau-fils de M""^ Dupin, prit Rousseau en amitié, et Rousseau retrouva faveur dans tout ce monde très brillant.

C'est à cette époque-ci — sans doute — que

Rousseau retomba dans son triste défaut des petites friponneries, si l'on peut dire qu'il y en a de petites. « Allons à l'opéra, lui dit M. de Francueil. — Allons. » Ils arrivent. M. de Francueil prend deux billets, en donne un à Rousseau et passe le premier avec l'autre. Ils sont séparés parla foule. Rousseau juge qu'il pourrait se perdre dans cette presse ou du moins laisser supposer à M. de Francueil qu'il s'y est perdu. Il sort, reprend son argent en laissant son billet et s'en va. A Tage de trente ans c'était un peu fort. Rousseau avoue que, même dans le temps où il écrit ses Confessions, c'est-à-dire à cinquante ans passés, il dérobe encore de petits objets pour s'épargner l'ennui de les demander. I « Il y a, dit-il, des moments d'une espèce de délire où il ne faut point juger les hommes d'après leurs actions. » On ne peut guère pourtant les juger en faisant complètement abstraction de ces actions-là.

Plus honorablement, dans ces commencements de son séjour à Paris, il se souvenait de M"" de Warens pour la protéger, la défendre et donner d'elle à la postérité une idée fausse, qu'il devait du reste trop rectifier dans ses Confessions. Il écrivit (avril 1742) unMémoireà M. Boutet (le P. Boutet) pour servir à la vie de VEvèque d Annecy (M. de Bernex). Dans ce mémoire il ne laissa pas échapper l'occasion de parler amplement de M™® de Warens et de la louer de tout

son courage. Il raconta sa conversion exemplaire, sa vie toute de piété, de détachement, de charité, de désintéressement, de mortification, de bonnes œuvres et de bonnes mœurs et mit en vive lumière Taffection, pour ainsi parler paternelle, dont le saint évêque l'avait entourée tant qu'il avait vécu. Ce mémoire est une œuvre de piété et de piété filiale.

Cependant les amis et les amies de Jean- Jacques, s'intéressant de plus en plus pour lui, lui cherchaient un emploi ferme et sûr. Ils le trouvèrent. M. de Montaigu, ambassadeur de France auprès de la République de Venise, demandait un secrétaire particulier qui pût, à la rigueur et le cas échéant, faire œuvre de secrétaire d'ambassade ; Rousseau était intelligent et savait Titalien ; M""® de Broglie songea à lui ; laffaire, vite engagée, un instant rompue, se renoua et aboutit. Rousseau partit pour Venise en mai

On ne saurait faire assez d'attention à ceci que Rousseau venant de sa province à Paris^ eut le plus prompt, le plus rapide, le plus surprenant succès que jamais petit provincial y ait obtenu. Il n'en est pas étonné, lui, et il dit nonchalamment dans ses Confessions : « Un jeune homme qui arrive à Paris avec une figure passable et qui s'annonce par des talents est toujours sûr d'être accueilli. » C'est à peu près et ce fut toujours à peu près le contraire. Rousseau fut par-

ticulièrement, fut incomparablement favorisé. Il est à croire qu'il était charmant. Comme il ne s'est jamais connu et que dans ses Confessions il aime à insister sur sa timidité, son embarras, ses gaucheries et ses « lourdises », on se fait de lui jeune une idée incomplète. Il était timide, ce qui du reste ne déplaît pas, mais câlin, doucement enveloppant, comme un homme qui a été élevé par une femme, et finement et discrètement spirituel, ce qui faisait contraste avec Tesprit insolent des hommes d'esprit du temps (voir les Mémoires de M""^ d'Epinay), dès qu'on l'avait apprivoisé. Il plaisait infiniment. Pour Rousseau toute femme a les yeux de Larnage, sans pousser aussi loin en reconnaissance; et les hommes, jugeant que sa timidité lempêcherait longtemps d'être un rival, le goûtaient sans appréhension.

Ce qu'il y a de certain, c'est que sans faire fureur et sans conquérir Paris, en moins de deux ans il s'était fait beaucoup d'amis et déjà d'admirateurs et qu'il était un peu l'enfant de Paris, ce qui vaut mieux que d'en être l'envahisseur. Il faut bien comprendre cela pour entendre aussi comment Rousseau devint orgueilleux, ce qu'il ne me semble pas qu'il fût jusquelà et ce que, dès 1743, il est déjà. L'orgueil de Rousseau s'est fait en deux fois, de son succès à Paris de 1741 à 1743, du succès de son premier Discours (1750). A partir de là il n'a fait que

grandir jusqu'à devenir le principal élément de sa maladie mentale.

Et il faut se dire aussi que ce succès si rapide fut la première cause de ses susceptibilités et; de ses colères à partir de 1756. Ce furent susceptibilités et colères d'enfant gâté. Comment se faisait-il qu'on ne l'aimât plus unanimement, qu'on le contrariât, qu'on lui fît des observations, qu'on lui adressât des épigrammes et qu'on ne lui passât plus tous ses caprices? C'est 1741-1742 qui explique, et très bien, à mon avis, 1756 et la suite. Nous n'en sommes pas là encore. Suivons Rousseau à Venise.

Rousseau partit de Paris probablement en mai 1743. Il fit un détour pour aller à Chambéry ou aux Charmettes, voir en passant M""^ de Warens. Soit oubli, soit autre raison que je ne vois point, il dit précisément le contraire dans ses Confessions, Mais ce voyage à Chambéry figurait dans le mémoire de frais de route qu'il présenta à M. deMontaigu, à telles enseignes que l'ambassadeur refusa de le payer, comme ne faisant pas partie des démarches faites pour son service. Il est vrai que Rousseau avait pu mettre sur son mémoire un voyage fictif, ce qui rétablirait comme exact le texte des Confessions, Mais il faut plutôt que le voyage soit vrai, pour que Rousseau qui déjà abusait, s il était vrai, en le mettant sur son mémoire, ait eu le front de l'y mettre. Il est probable que Rousseau passa par Chambéry en allant à Venise.

Il s'embarqua à Toulon, dit-il, à Marseille, dit M. de Montaigu, pour Gênes. A Gênes, quarantaine de vingt et un jours, à cause de la peste de Messine. Arrivée enfin à Venise, à une date inconnue qui doit se placer avant le 25 juillet 1743.

Rousseau se mit aussitôt, avec ardeur, à une besogne qu'il ignorait totalement, mais quil savait déjà mieux que son ambassadeur. Sans rien croire des éloges qu'il se donne, on voit par sa correspondance qu'il s'entend au métier, qu'il connaît les usages assez compliqués des négociations et, par parenthèse, que c'est parfaitement l'office de secrétaire d'ambassade que lui fait faire M. de Montaigu, sans préjudice, comme le montre telle lettre à M'''^ de Montaigu, du rôle de secrétaire particulier. Toutes les recherches et découvertes de M. de Bourquenay, de M. Faugère, etc., montrent sur pièces d'archives que Rousseau a bien rempli les fonctions de secrétaire d'ambassade à Venise.

Dans ces grandeurs relatives il n'oubliait pas ses amis. Il songeait à M""® de Warens, à qui il écrivait, qui ne lui répondait pas ou dont les lettres ne lui parvenaient point, et il en demandait avec inquiétude des nouvelles à M. de Conzié.

Il s'essaya un peu à fréquenter les courtisanes de Venise, mais sa timidité et des craintes d'un autre genre qui n'étaient rien moins que frivoles, l'empêchèrent de pousser très loin dans ce pays là.

M. de Montaigu était un parfait imbécile^ comme les papiers authentiques le démontrent surabondamment. Il devait se brouiller avec

Rousseau, qui étaittrès susceptible. Iln'eut garde

dy manquer. Il y eut des scènes violentes, dans le détail desquelles il serait fastidieux d'entrer et où il suffit de dire qu'au moins la plupart des torts furent évidemment du côté de M. l'ambassadeur. Rousseau partit, incomplètement payé. Il était de retour à Paris à une date inconnue, mais qui est antérieure au onze octobre 1744. Il chercha à se faire rendre justice. Quoique l'on sût à quoi s'en tenir sur M. de Montaigu, comme le prouvent son rappel et sa mise à la retraite qui eurent lieu peu de temps après, on ne fit rien pour Rousseau. Il en prit très vite son parti. Au fond, il était très capable d être diplomate ; mais il n'avait jamais pris le moindre plaisir à l'être. Il avait gagné à son séjour à Venise de savoir un peu mieux l'italien et d'avoir vu une belle ville, dont, au reste, il ne dit rien.

Il reprit ses habitudes, recommença à voir les mêmes personnes qu'il voyait avant son déplacement, excepté M"'^ de Beuzenval qui lui avait fait froide mine, nepouvant donner tort à un noble contre un roturier et à un ambassadeur contre son secrétaire, et le P. Castel qui, tout au travers de son « patelinage jésuitique », lui laissa entendre qu'il ne se départait pas « d une des grandes maximes de sa Société, qui est d'immoler toujours le plus fort au plus faible ». Il reprit aussi un de ses projets, qui était de faire un opéra. Il se remit, pour la troisième fois au moins, aux Muses galantes. Elles furent achevées en trois mois. Il eut comme tout le monde la très vive ambition de les faire jouer. Pour cela, il s'adressa à M. et à M"''' de la Popelinière chez qui il avait été introduit par son ami Gauffecourt et qui connaissaient Rameau. Rameau lut l'ouvrage : « Je fus frappé, dit-il, d'y trouver de très beaux airs de violon, dans un goût absolument italien et en même temps tout ce qu'il y a de plus mauvais en musique française... Ce contraste me surprit ; mais je vis bientôt qu'il

n'avait fait que la musique française et qu'il avait pillé l'italienne... Si le ballet avait été représenté et que le public eût jugé comme moi, Rousseau n'aurait pas manqué d'en tirer avantage en faveur de la musique italienne ; mais cela aurait prouvé simplement que de la bonne musique italienne vaut mieux que de la mauvaise musique française. » M. de la Popelinière fut moins sévère que Rameau et parla avec éloge de la nouvelle œuvre à M. le duc de Richelieu, qui la fit jouer chez lui, la déclara « transportante » et promit de la faire jouer chez le roi. Elle ne le fut qu'à l'Opéra, en 1747, avec un demi-succès.

Rousseau n'oubliait point M""® de Warens, qui lui envoyait du savon et du chocolat, qui le consultait sur ses maladies et sur ses éternels projets industriels, à qui il donnait des conseils qui pour nous sont obscurs, à qui il recommandait de tout son courage de se défier des charlatans, à qui il disait de lui qu'il avait beaucoup de projets et peu d'espérances et à qui il protestait encore (février 1745) qu'il (K n'établissait pour son point de vue que le bonheur de finir ses jours avec elle ».

Il se débattait dans de grands embarras d'argent ; car il avait laissé des dettes à Venise et emprunté à son passage en Suisse. Il vivait pauvrement, dans son petit hôtel de la rue des Cordiers, mais cependant dans un grand calme

d'esprit, lorsqu'un événement survint qui devait bouleverser toute sa vie, changer presque du tout au tout son caractère et faire de lui le plus malheureux des hommes.

Dans l'hôtel qu'il habitait, il y avait une jeune servante qui l'intéressa par son air doux^ par son manque de défense quand on la raillait et qu'il prit l'habitude de protéger contre les brocards des pensionnaires. Il n'en fut jamais amoureux ; mais il la désira. Elle le prévint qu'elle avait commis une faute, « une faute unique, au sortir de l'enfance », et il paraît que Rousseau entendait pour la première fois cette formule. Elle devint sa maîtresse et resta la compagne de sa vie jusqu'à son dernier jour.

A quelle époque commença l'union entre Rousseau etM'^® Le Vasseur ? D'après Rousseau lui-même, ce serait 1743, car le 12 août 1769 il lui écrit : « Depuis vîngt-six ans que notre union dure... » Mais en 1743 il était à Venise et pendant la moitié au moins de 1744 également. Rousseau n'a jamais été en bonne fortune avec les dates. La liaison a commencé au plus tôt à la fin de 1744. Si l'on prend au sérieux — et pourquoi non ? certains traits d'une lettre de Rousseau à M""® de Warens, du 25 février 1745: <( ...ne songeant qu'au bonheur de finir mes jours avec vous », il faudrait même ne la faire commencer qu'au printemps de 1745.

D*autre part, dans une lettre kW^^ la maréchale de Luxembourg, du 12 juin 1761, il dit : « Depuis seize ans, j'ai vécu dans la plus grande intimité avec celte pauvre fille qui demeure avec moi... » ce qui ferait dater le commencement de la liaison de 1745. D'après toutes les apparences, printemps de 1745 est le plus probable.

]\|iie Vasseur était ignorante, stupide, jalouse, médisante, acariâtre, disputeuse, susceptible, querelleuse, insociable, menteuse et dominée par sa famille, qui était une famille de malandrins. Tous les contemporains de Rousseau sont unanimes sur ces points. Très souvent, à la vérité, de très honnêtes gens, de très grands seigneurs et de très grandes dames font leur compliment à M"^ Le Vasseur à la fin de leurs lettres à Rousseau ; mais on comprend assez que cela est pour ménager la susceptibilité très ombrageuse de Jean-Jacques. En dehors de cela, il y a concert de jugements sévères sur la compagne de Rousseau. C'est d'Escherny, quia vécu dans l'intimité de Rousseau à Motîers- Travers, et qui nous dit que M"^ Le Vasseur était fort mal vue dans le pays à cause « de ses violences et de sa mauvaise langue » et qui est convaincu que c'est elle qui a machiné la lapidation de Motiers-Travers ; c'est Mirabeau le père qui, écrivant à Rousseau lui-même, lui fait entendre très clairement que c'est M"® Le Vasseur

qui s'ennuie en Angleterre et qui lui suscite des ennuis pour qu'il quitte ce pays : « Je dis donc et je suppose que votre gouvernante finisse par s'ennuj^er en Angleterre... » — « On dit ici [quand il est revenu en France] que vous repartez pour l'Angleterre Que dit M"^ Le Vasseur à tout cela ?» — C'est Deleyre qui, à mots couverts pour nous, très clairs probablement pour Rousseau, nous fait bien entendre que M"^ Le Vasseur exécrait les dames qui venaient voir Rousseau et l'excitait contre elles et contre leurs amis en assurant qu'elle avait été harcelée par elles de questions indiscrètes : « Ne vous en prenez point à ma maîtresse de ce voyage à Montmorency; je l'ai seul proposé... Si l'occasion a piqué la curiosité de sa compagnie, elle [sa maîtresse] n'a point de part aux petits stratagèmes dont on se servit pour vous aborder, ni, je crois, aux questions que l'on fit à M^^^ Le Vasseur. » — C'est le prince de Conti qui écrit à Rousseau : « ...Je vois avec douleur que vous nourrissez vos inquiétudes et que sans doute il y a des gens qui se plaisent à exciter vos défiances et à vous tourmenter. » Or à ce moment Rousseau est à Bourgoin et ne correspond quasi avec personne, et il est peu douteux que le mot de M. de Conti ne désigne M"^ Le Vasseur, qui est seule auprès de lui. C'est la douce et exquise M""'^ de Verdelin elle-même qui, si attentive à ne pas blesser la susceptibilité de Rousseau, écrit, dans

YIE DE ROUSSEAU

une lettre à Rousseau lui-même : c( ... M"® Le Vasseur, qui ne s'ennuiera jamais où vous serez [il est en Angleterre], mais qui peut cependant y être plus ou moins amusée » — « Mademoiselle Le Vasseur, ayez soin démon respectable ami ; mais ne perdez pas de vue que la légèreté de notre imagination et de notre langue femelle doit se tenir fort en garde contre ce que nous voyons et jugeons », indiquant suffisamment par ces mots qu'elle attribuait à cette légèreté toutes les persécutions dont Rousseau se croyait la victime. — « Quant au mépris de M"® Le Vasseur [que M"® Le Vasseur croyaitqu'on avait pour elle en Angleterre], vous savez ce que c'est que le peuple anglais, et puis elle ne les entend pas et elle n'a peut-être pas eu l'air gai ni avenant, ce qui est assez simple quand on est dans un pays étranger ; mais devait-elle vous aller faire des plaintes de gens que vous alliez quitter ? Ne devrait-elle pas être occupée de vous cacher tout ce qui peut vous troubler ? Ne fallait-il pas essayer de son nouveau gîte avant de se plaindre ? Je sens qu'il lui serait plus agréable d'être à la portée de gens qu'elle connaît; mais si cela était possible, aurait-on pris un autre parti ? »

Que M"® Le Vasseur, par ses plaintes assidues et ses médisances sur tous les amis de Rousseau, ait été la cause de toutes les sottises qu'il a faites, cela est prouvé par les éloges mêmes qu'il lui donne relativement aux persécutions qu'il a

éprouvées : <( Cette personne si bornée et, si l'on veut, si stupide, est d'un conseil excellent dans les occasions difîiciles. Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce que je ne voyais pas moi-même ; elle m'a donné les avis les meilleurs à suivre ; elle m'a tiré des dangers où je me précipitais aveuglément.. » Traduisez : si j'ai attribué les Sentiments des Citoyens à Vernes ; si j'ai senti l'hostilité contre moi de toute la population du Val de Travers ; si j'ai vu en M. Hume et M. Davenport des ennemis et des traîtres ; si, à Trye, je me suis senti en butte à l'espionnage et à l'animosité de tous les paysans du pays et de toute la domesticité du château, c'est que M" " Le Vasseur m'ouvrait les yeux . Il n'y a rien de plus clair.

Aussi bien, écoutons Rousseau sur le compte de sa compagne. Il a toujours ou presque toujours eu en elle une confiance sans bornes ; il Fa toujours ou presque toujours crue ; il était ombrageux à son sujet et n'admettait pas qu'on n'eût point pour elle autant d'égards que pour luimême. Cependant la vérité sur elle lui est échappée quelquefois, et voici ce que, selon luimême, elle semble avoir été. M"^ Le Vasseur était stupide : «Je voulus d'abord former son esprit ; j'y perdis ma peine. Son esprit est ce que l'a fait la nature. La culture et les soins n'y prennent pas. Je ne rougis point d'avouer qu'elle

n'a jamais bien su lire, quoiqu'elle écrive passablement (1). Quand j'allai loger dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, j'avais, à l'hôtel de Pontchartrain, vis-à-vis de mes fenêtres, un cadran sur lequel je m'efforçai durant plus d'un mois de lui faire connaître les heures. A peine les connaît-elle encore à présent. Elle n'a jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'année et ne connaît pas un seul chiffre, malgré tous les soins que j'ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent ni le prix d'aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l'opposé de celui qu'elle veut dire... »

Elle était jalouse. Les visites de dames chez Rousseau lui étaient insupportables ; nous l'avons vu ; mais Piousseau le révèle lui-même dans cette lettre à M™^ de Latour de Franqueville, qu'il connaissait, à l'époque où il écrit cette lettre, depuis onze ans (peut-être, il est vrai, à l'insu de Le Vasseur) : « Je n'accepte point, Madame, l'honneur que vous voulez me faire. Je ne suis pas logé de manière à pouvoir recevoir des visites de dames et les vôtres ne pourraient manquer d'être aussi gênantes pour ma femme et pour moi qu'ennuyeuses pour vous... »

Elle semble avoir ouvert toutes les lettres de Rousseau qu'il lui a été possible d'ouvrir

(1) Elle écrivait de manière à se faire comprendre , mais dans une orthographe qui la rend très difficile à lire.

Rousseau s'est plaint toute sa vie, à partir de 1755 environ, que ses lettres fussent ouvertes. Je conviens qu'elles l'ont pu être par la poste dont c'était, dont c'est encore, dans tous les pays civilisés, le principal office ; mais qui ne sait aussi qu'ouvrir une lettre passant par ses mains est pour toute femme presque sans exception, et pour toute femme de la classe à laquelle appartenait M^^^ Le Vasseur sans aucune exception, une tentation irrépressible ? De plus, je remarque ceci. Milord Maréchal, le 26 avril 1766, écrit à Rousseau : « Votre lettre m'est parvenue sans avoir été ouverte, à ce qu'il me semble ; je ne crois pas qu'on pense à ouvrir ni les vôtres ni les miennes. J'ai trouvé cependant l'autre jour, dans une des miennes venant d'Ecosse, une lettre écrite de Dublin par un marchand à son correspondant de Barcelone ; comment est-elle entrée sous une enveloppe à moi ? j'ignore. Je soupçonne que c'est par une bévue des ouvreurs de lettres à la poste. On veut quelquefois savoir la correspondance de quelqu'un ; on ouvre alors toutes les lettres [et l'on commet des erreurs en réinsérant les lettres dans les enveloppes] et peut-être une lettre que j'attends de mon homme d'affaires est allée à Barcelone. » Or, cette coutume, étant très connue, favorisait les indiscrétions domestiques et M"^ Le Vasseur pouvait, sans aucun danger d'être soupçonnée, ouvrir toutes les lettres de Rousseau qui n'étaient pas remises à celui-ci en

mains propres, ouvrir toutes les lettres de Rousseau qu'il lui donnait le soin de mettre à la poste, et lui dire avec la plus grande vraisemblance du monde qu'elles avaient été violées ou par la poste ou par tel personnage qu'elle avait intérêt à noircir dans Fesprit de Rousseau.

On dirait même que Rousseau, qui soupçonnait tout le monde plutôt qu'elle, l'a pourtant soupçonnée elle-même une fois. A M'^® B..., 17 janvier 1770 : « Toutes vos lettres sont ouvertes ; la dernière l'a été, celle-ci le sera, rien n'est plus certain. Je vous en dirais bien la raison ; mais ma lettre ne vous parviendrait pas ; comme ce n'est pas à vous qu'on en veut et que ce ne sont pas vos secrets qu'on y cherche, je ne crois pas que ce que vous pourriez avoir à me dire fût exposé à beaucoup d'indiscrétion ; mais encore faut-il que vous soyez avertie. » Il me semble que ce texte s'ajuste plus vraisemblablement à un soupçon de Rousseau à l'égard de sa gouvernante qu'à un soupçon de Rousseau à l'égard de la poste.

Elle était médisante, menteuse et dissimulée. Rousseau à l'Hermitage lui avait fait promettre de « ne recevoir personne de sa famille ». Aussitôt qu'il s'en absentait, toute la famille y accourait et « s'y réjouissait assez bien 3). On avait « fait promettre à M"^ Le Vasseur de n'en rien dire ». Elle n'en dit rien ; et « le premier pas fait, tout le reste fut facile ; quand une fois on a fait à

quelqu'un qu'on aime un secret de quelque chose, on ne se fait bientôt plus guère scrupule de lui en faire sur tout ».

Elle était dominée par une famille qui était une bande de coquins. « Le père était un vieux bonhomme très doux qui craignait extrêmement sa femme... M"'^ Le Vasseur ne manquait pas d'esprit, c'est-à-dire d'adresse, et elle se piquait de politesse et d'airs du grand monde ; mais elle avait un patelinage mystérieux qui m'était insupportable, donnant d'assez mauvais conseils à sa fille, cherchant à la rendre dissimulée avec moi et cajolant secrètement mes amis aux dépens les uns des autres et aux miens.,, et couvrant les fautes de sa fille parce qu'elle en profitait... Elle et ses autres enfants et petits-enfants devinrent autant de sangsues dont le moindre mal qu'ils firent à Thérèse était de la voler. La pauvre fille, accoutumée à fléchir, même sous ses nièces, se laissait dévaliser et gouverner sans mot dire ; et je voyais avec douleur qu'épuisant ma bourse et mes leçons, je ne faisais rien pour elle dont elle pût profiter. J'essayai de la détacher de sa mèfe ; elle y résista toujours. Je respectai sa résistance et je l'en estimai davantage ; mais son refus n'en tourna pas moins à son préjudice et au mien. Livrée à sa mère et aux siens, elle fut à eux plus qu'à moi, plus qu'à elle-même ; leur avidité lui fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent perni-

deux ; enfin, si, grâce à son amour pour moi et à son bon naturel, elle ne fut pas tout à fait subjuguée, c'en fut assez du moins pour effacer l'effet des bonnes maximes que je m'efforçais de lui inspirer ; c'en fut assez pour que, de quelque façon que je m'y sois pu prendre, nous ayons toujours continué d'être deux. »

Et ces pratiques de la famille de M"'' Le Vasseur durèrent des années, durèrent toujours ; car encore en 176^ Rousseau écrivait à M""® de Verdelin : « Il est vrai, Madame, que, m'étant trouvé plus mal cet été, j'ai écrit à un curé qui avait fait la route avec M"® Le Vasseur pour la lui recommander, sachant qu'elle ne se souciait pas de retourner à Paris, où elle ne manquerait pas d'être tyrannisée et dévalisée de nouveau par son avide famille. »

Il est juste d'ajouter que la famille de la compagne de Rousseau ne laissa pas d'être quelquefois utile à la réforme morale de celui-ci. Par exemple, au temps où Rousseau quitta la dorure, les bas blancs et l'épée et même l'usage de porter une montre, il avait gardé l'habitude du linge de luxe : « Quelqu'un me rendit le bon office de me délivrer de cette servitude. La veille de Noël, pendant que les gouverneuses étaient à vêpres et que j'étais au concert spirituel, on força la porte d'un grenier où était étendu tout notre linge, après une lessive qu'on venait de faire. On vola tout, et entre autres [choses] quarante-deux

chemises à moi, de très belle toile, qui faisaient le fond de ma garde-robe en linge. A la façon dont les voisins dépeignirent un homme qu'on avait vu sortir de l'hôtel portant des paquets à la même heure, Thérèse et moi soupçonnâmes son frère, qui était un très mauvais sujet. La mère repoussa vivement ce soupçon ; mais tant d'indices le confirmèrent qu'il nous resta, malgré qu'elle en eût. Je n'osai faire d'exactes recherches, de peur de trouver plus que je n'aurais voulu. [Et, du reste, Rousseau ne pouvait pas avoir pour les voleurs domestiques une bien vive animosité.] Ce frère ne se montra plus chez moi et disparut enfin tout à fait. Je déplorai le sort de Thérèse et le mien de tenir à une famille si mêlée et je l'exhortai plus que jamais de secouer un joug si dangereux. Cette aventure me guérit de la passion du beau linge. »

M"^ Le Vasseur semble avoir eu des torts plus grands, de l'aveu même de Rousseau, que tous ceux que nous venons d'énumérer. Lesquels ? Personne ne le sait. On sait seulement qu'elle en eut de très graves, d'après ce passage des Confessions : «Le doux caractère de cette fille me parut tellement convenir au mien que je m'unis à elle d'un attachement à l'épreuve du temps et des torts, et que tout ce qui l'aurait dû rompre n'a jamais fait que l'augmenter. On connaîtra la force de cet attachement dans la suite, quand je découvrirai les plaies^ les déchi-

rares dont elle a navré mon cœur dans le fort de mes misères^ sans que, jusqu'au moment où j'écris ceci, il m'en soit jamais échappé un seul mot de plainte à personne. » La partie des Confessions où ceci se trouve a été écrite en 1768 ou 1769, avant 1770 à coup sûr. Quelles sont ces plaies et déchirures navrant Rousseau au plus fort de ses misères ? Les querelles de l'Hermitage ? 11 en parle sur un ton beaucoup plus doux et comme de simples froideurs. Les affaires de Motiers-Tra vers, qui sont bien le fort des misères de Rousseau ? En les racontant, il n'y accuse aucunement Thérèse. Les affaires d*Angleterre ? En les racontant, il y donne raison à Thérèse. Les affaires de Trye ? En les racontant dans ses lettres, c'est autant Thérèse que lui qu'il dépeint comme persécutée? Il faut donc que ce passage, renvoyant par avance à des événements qu'il doit exposer plus tard, se rapporte à des événements qu'il n'a pas exposés dans les Confessions^ jusqu'où il n'a pas poussé dans son récit des Confessions. Or dans ses Confessions il s'est arrêté à 1765. Les choses auxquelles il fait cette allusion se seraient donc passées de 1765 à 1770 et de plus seraient choses dont il n'y a pas trace dans ce qui, de sa correspondance, est parvenu jusqu'à nous. Il est probable que ces plaies et déchirures eurent lieu précisément au moment où il écrivait la seconde partie de ses Confessions^ en 1769. On sait en effet qu'il y eut une

rupture entre Rousseau et sa compagne en 1769. Mais la lettre de Rousseau par laquelle, on le sait, si elle nous apprend bien que Rousseau est (( déchiré et navré » (1), ne nous apprend quasi rien sur les causes de ce déchirement, ne laissant paraître que ceci que M"® Le Vasseur (à ce moment, M"""^ Rousseau) ne Taimait plus et avait manifesté plusieurs fois le désir de le quitter. Il est possible qu'il n'y ait eu que cela ; il est possible qu'il y ait eu davantage. Non pas une infidélité ; car, d'après tous les témoignages, M"""" Rousseau semble n'avoir jamais trompé Jean-Jacques, si ce n'est peut-être pendant la vieillesse de celuici; et pour son compte Rousseau, comme si, lui écrivant, il déposait pour elle devant la postérité, dit avec insistance : « Je sais que les sentiments de droiture et d'honneur avec lesquels vous êtes née ne s'altéreront jamais en vous ; mais quant à ceux de tendresse et d'attachement qui jadis étaient réciproques, je sens qu'ils n'existent plus que de mon côté. » Et encore, faisant une allusion obscure pour nous à je ne sais quelles relations de M""® Rousseau avec quelque homme d église : « Qu'aucun moine ne se mêle de vous ni de vos affaires en quelque façon que ce soit. Je ne vous dis point ceci par jalousie et je suis bien convaincu qu'ils n'en veulent point à votre

(1) Ces mêmes mots, qui sont dans le texte des Confessions que nous venons de citer, sont dans la lettre de Rousseau du 12 août 1769.

personne (1) ; mais n'importe ; profitez de cet avis et soyez sûre de n'attirer que déshonneur et calamité sur le reste de votre vie. »

Et enfin quels furent donc ces torts si graves de M"® Le Vasseur ou de M'""^ Rousseau à Tégard de Jean- Jacques, c'est ce que je me résigne à ne pas savoir. Mais qu'ils aient existé et qu'ils aient déchiré et navré Rousseau, c'est lui qui le dit. — Et quant à son caractère, il est bien le désastreux que je viens de peindre.

Comment Rousseau a-t-il pu s'attacher et rester attaché trente-trois ans à une pareille personne ? On se Test souvent demandé, et quoique l'explication m'en paraisse fort simple, il me plaît assez et il est de mon devoir de recommencer l'enquête. On s'est demandé, comme il est vrai qu'on le devait faire avant tout, si à défaut d'amour, puisque — sans compter que Rousseau affirme qu'il n'y en eut jamais — tous les faits prouvent qu'il n'y en eut point, il n'exista pas quelque nécessité physiologique, médiatrice et servatrice, comme aurait dit Montaigne, de cette union. Supposez que Rousseau, facilement défaillant au combat d'amour, comme son aventure avec la courtisane de Venise semblerait le prouver, eût éternellement la terreur du ridicule de cette défaillance ; par cela seul il est, dès trente-trois ans, ce que sont tant d'hommes de

(1) Peut-être un peu de raillerie ici ; M^^ Rousseau a 46 ans.

cinquante, il est mari fidèle, par besoin des indulgences de la femme légitime et sûr de ne réussir relativement qu'avec celle-ci. Dans ces conditions, on ne se sépare pas de la femme avec laquelle on a pris ses habitudes. — Cette hypothèse ne tient guère. De la première défaillance auprès de Zulietta, Rousseau s'est remis en un instant, et la seconde ne s'explique pas si mal par le défaut de conformation de cette courtisane, léger à la vérité, mais qui pouvait fort normalement avoir un effet fâcheux.

La pathologie des amours de Rousseau avec jyjme d'Houdetot prouverait davantage ; mais encore je n'y vois : 1° qu'un homme très nerveux; 2° qu'un homme qui a de mauvaises habitudes ; 3° et qu'un homme qui sait qu'il n'obtiendra de la femme qu'il va voir que les caresses qui excitent sans satisfaire, vision qui le met précisément dans les dispositions où ces caresses elles-mêmes le mettent et en mettraient beaucoup d'autres. Ce n'est pas encore là un homme anormal.

Enfin songez aux succès continus, prolongés, d'amour sensuel, qu'a eus Rousseau avec M""^ de Warens et avec M'"® de Larnage et, pour revenir à la Zulietta, voyez donc bien que si Rousseau a remarqué, et avec tant de douleur, sa situation de non belligérant auprès d'elle, c'est précisément qu'il en a été très étonné et que c'était la première fois que lui arrivait cette mésaventure. Aucune

nécessité physiologique, à mon avis, n'attachait donc Rousseau à ]VF^® Le Vasseur, ou tout au moins il n'y a rien de prouvé à cet égard.

On s'est dit encore que la maladie dont souffrait Rousseau exigeait des soins continuels, ce qui constitue pour l'homme une servitude à celle qui le soigne, servitude qu'il ne peut pas, pour ainsi parler, transporter d'une femme à une autre, et qui le retient auprès de celle qu'il a une fois choisie. Il n'est pas impossible. Mais la maladie de Rousseau est si indistincte ; il s'est tant plaint de toutes les maladies successivement, et celle qu'il désigne le plus souvent, une prostatite, semble-t-il, est, elle-même, si douteuse, les médecins n'en ayant trouvé aucune trace à l'autopsie ; peut-être si imaginaire ; que, sans vouloir la nier ni les conséquences qu'on en peut tirer, je ne puis pas lui attribuer une importance bien décisive relativement à ce qui nous occupe.

On a dit encore qu'à défaut d'amour, il pouvait avoir avec M^^® Le Vasseur « ces liens de chair de rhabitude » ou cette habitude des liens de chair, qui font qu'on supporte d'une femme bien des choses, et même tout, sans la quitter. C'est cela qui est le moins vrai. Ces liens de chair, Rousseau les a rompus très facilement et très vite, et il faut faire bien attention à cela. M"^ Le Vasseur n'était plus que son amie dès le com-

mencement de 1758, puisqu'il s'est établi à Montmorency en décembre 1757 et puisqu'il écrit à M"'° de Luxembourg, le 12 juin 1761 : « Vous saurez donc que depuis seize ans, j'ai vécu dans la plus grande intimité avec cette pauvre fille qui demeure avec moi, excepté depuis ma retraite à Montmorency, que mon état m'a forcé de vivre avec elle, comme avec une sœur... » Il dit presque exactement la même chose dans ses Confessions, puisqu'il y consigne qu'à la date de son arrivée à Motiers-Travers, et c'est-à-dire en 1762, il n'avait plus, sauf très rares exceptions, de rapports sensuels avec M"^ Le Vasseur depuis trois ou quatre ans, c'est-à-dire depuis 1759 ou 1758 : « Je craignis la récidive [de naissance d'enfants] et, n'en voulant pas courir le risque, j'aimai mieux me condamner à l'abstinence que d'exposer Thérèse à se voir derechef dans le même cas. J'avais d'ailleurs remarqué que l'habitation des femmes empirait sensiblement mon état. Le vice équivalent, dont je n'ai jamais pu bien me guérir, m'y paraissait moins contraire. Cette double raison m'avait fait former des résolutions que j'avais quelquefois assez mal tenues, mais dans lesquelles je persistais avec plus de constance depuis trois ou quatre ans.. . » Et enfin, par la lettre à M™^ Rousseau du 12 août 1769, dans un passage à la vérité un peu obscur, on voit ceci au moins clairement que Rousseau et sa compagne faisaient lit à part depuis long-

temps : « En nous unissant [par le mariage civil de cette même année] j'ai fait mes conditions [par ce qui suit on voit que ces conditions étaient : cohabitation, non-communauté d'alcôve], vous y avez consenti ; je les ai remplies. Il n'y avait qu'un tendre attachement de votre part qui pût m'engager à les passer et à n'écouter que notre amour au péril de ma vie et de ma santé. Convenez, ma chère amie, que vous éloigner de moi n'est pas le moyen de me rapprocher de vous [qu'en vous éloignant de moi par toutes vos manières et démarches — voir la suite de la lettre — vous ne prenez pas le chemin de m'attirer à vous à ce point que je partage votre lit]. C'était pourtant mon intention, je vous le jure [depuis le mariage] ; mais votre refroidissement m'a retenu... En ce moment même où je vous écris, navré de détresse et d'affliction, je n'ai pas de désir plus vif et plus vrai que celui de finir mes jours avec vous dans l'union la plus parfaite et de n*avoir plus qu'un lit lorsque nous n'aurons plus qu'une seule âme. »

Il est donc très clair que Rousseau n'était nullement asservi à M"*' Le Vasseur par les sens, même quand W^^ d'Houdetot n'était plus là pour le détourner, et que ce qu'il a dit sur ce point est exactement vrai, à savoir qu' « il n'a jamais senti la moindre étincelle d'amour pour elle ; qu'il n'a pas plus désiré de la posséder que M"''' de Warens, et que les besoins des sens qu'il

a satisfaits auprès d'elle ont été uniquement pour lui ceux du sexe, sans avoir rien de propre à l'individu ».

Rousseau est un homme qui se plaît à une femme, qui est heureux pendant deux ou trois ans de la posséder, qui se refroidit ensuite à son égard et ne l'aime plus que d'amitié. C'est ce qui lui est arrivé, et il l'a dit, pour M"® Le Vasseur comme pour M""^ de Warens. C'est ce qui lui serait arrivé pour M"'^ de Larnage, « la seule qui lui ait fait connaître le plaisir », puisqu'il a fallu assez peu de chose en somme pour qu'après huit jours d'amour il s'abstînt de l'aller retrouver. C'est ce qui lui serait arrivé avec M""'^ d'Houdetot. Il ne le croit pas; mais ni lui ni nous n'en savons rien, et les probabilités sont plus pour si que pour non. Autrement dit, Rousseau est un homme normal. Il est ce que sont tous les hommes et toutes les femmes, sauf le cas, assez rare, de Tamour-passion mêlé d'amouraffection, qui fait qu'un homme n'a dans l'âme qu'une femme ou qu'une femme n'a dans l'âme qu'un homme, et toujours davantage depuis la vingtième année jusqu'à la soixante dixième. Mais cet état d'âme et cette qualité d'âme sont exceptionnels, et Rousseau l'a dit lui-même : « Une grande passion est aussi rare qu'un grand génie. » Rousseau, au point de vue de Pamour, est un homme de la moyenne, qui n'a nullement été envoûté par M"® Le Vasseur,

Pourquoi donc Fa-t-il gardée ?

Par bonté, d'abord, et, je crois, surtout. Rousseau, jusqu'à la quarantaine, n'a pas eu Fombre même de sens moral ; mais il était bon ; il n'aimait pas qu'on souffrît par lui ; il lui eût été extrêmement pénible de renvoyer son idiote et de la rengager sans défense à travers la vie ; surtout^ remarquez-le bien, de la renvoyer à qui? à une famille effroyable qu'il connaissait trop bien et qui laurait exploitée, rançonnée, pressurée et réduite à la faim. Toutes les fois que Rousseau a eu idée de se séparer de M"® Le Vasseur, il lui recommande de se confier et de se donner aux amis de Rousseau, et Ion voit aussi net que possible, et il le dit, que c'est de la famille de M"^ Le Vasseur qu'il a peur pour elle. Que la bonté soit pour presque tout dans la faiblesse de Rousseau pour sa compagne, c'est ce qui est pour moi évident.

Ajoutez l'amour-propre, la mauvaise honte. Tout le monde sait que même à un mari qui n'aime pas sa femme il ne faut pas dire du mal de sa femme, que même à une femme qui n'aime pas son mari, fût-on son amant, il ne faut pas dire du mal de son mari. On ne veut jamais convenir qu'on s'est trompé. Plein d'amourpropre, cet amour qui a trouvé le moyen d'être encore plus trompeur que l'autre, Rousseau n'aurait jamais pu se résoudre à ce qu'il fût dit en Europe : « Rousseau s'était trompé dans le

choix dune compagne; elle était si odieuse qu'il a dù la quitter. » L'idée de cette humiliation lui était plus insupportable que M"^ Le Vasseur elle-même. Au fait, il est difficile à un homme qui dépasse ses contemporains par son intelligence générale de reconnaître par un divorce qu'il a été au-dessous d'eux en tant qu'intelligence pratique. On s'est souvent demandé, depuis Socrate, pourquoi les philosophes ont de mauvaises femmes. C'est bien simple, c'est que, eux, ils les gardent. Et pourquoi les gardent-ils ? Pour qu'il ne soit pas dit et prouvé qu'un philosophe a une mauvaise femme. Voilà une des raisons pourquoi Rousseau a gardé M"® Le Vasseur. On voit assez par toute sa correspondance combien il tient à ce que tout le monde estime hautement M"^ Le Vasseur et combien tout le monde sait à quel point il y tient. Mesurez à cette exigence de son amour-propre la difficulté où il était de la renvoyer.

Ajoutez à cela, si vous voulez, les quelques qualités que M"® Le Vasseur ne laissait pas d'avoir. On me dira qu'elle n'en avait aucune. C'est tout à fait mon sentiment; mais pour Rousseau elle en avait deux : elle était illettrée et elle était bonne cuisinière ; et Rousseau avait l'horreur de la femme instruite (voir Sophie) et il était gourmand. Ecoutez d'Escherny : « Il doit ni'être permis de me souvenir des excellents dîners que j'ai faits à Motiers chez Jean- Jacques,

en tête à tête (sïc) avec lui. La cuisine était simple, telle qu'il l'aimait, et je partageais bien son goût, apprêtée supérieurement, et dans ce genre simple il n'est pas possible de faire mieux que M"^ Le Vasseur ; c'étaient de succulents légumes, des gigots de mouton nourris dans le vallon de thym, de serpolet, et d'un fumet admirable et parfaitement rôtis. L'Areuse nous fournissait des truites saumonées dont elle abonde et dans la saison je n'ai mangé à aucune table de Paris des cailles et des bécasses comparables à celles qu'on nous apportait ; c'était des pelotons de graisse Nous mettions plus de suite dans notre appétit que dans nos entretiens et nous mangions avec toute la réflexion dont nous les dispensions ; nous faisions souvent des dissertations sur les plats qu'on nous servait et sur la qualité de chaque mets dignes de figurer dans la gastronomie ou d'être inscrites au Rocher de Cancale. » — « J'ai déjà dit que nous étions longtemps à table, dit Escherny dans un autre endroit. » — « Il y a quinze jours, dit de son côté M""® de Verdelin, que je fais mon dîner et mon souper et quej'imagine des ragoûts, aidée d'une femme de chambre qui n'a jamais su faire que des papillotes, et assurément j'ai de grands succès. Si jamais, mon voisin, je suis assez heureuse pour vous revoir, comme je m'en flatte, je crois que M"® Le Vasseur, dont j'ai mangé un si bon ragoût et

que j'aurais volontiers prise pour ma maîtresse, ne sera plus que mon écolière. »

Enfin, et ceci est à considérer, M"*" Le Vasseur avait le défaut qui pour nous tous est la première qualité chez un ami : elle flattait, et sincèrement, et sans s'y appliquer, les principales manies de Rousseau. Rousseau avait besoin de vivre dans une atmosphère de drame. Mirabeau père a bien vu cela : « J'ai jugé qu'z7 vous fallait du calme et de la cordialité sans émotion, voilà le chiffre de mon allure . » M"^ Le Vasseur, comme nos femmes du peuple amoureuses de romansfeuilletons, soit à Montmorency, soit à Wootton, soit à Trye, imaginait un drame rôdant autour d'eux, tout plein de traîtres, une fois par semaine. Cela à la fois épouvantait Jean- Jacques et le ravissait de terreur.

Jean- Jacques, en son orgueil,, était flatté d'être haï . Il était furieux que Milord Maréchal voulût lui rendre Tamitié de Hume. M^^^ Le Vasseur, moitié intérêt qu'elle y avait, moitié humeur romanesque, passait sa vie à lui persuader que tous ses amis étaient ses ennemis.

Rousseau était défiant. Il voyait facilement dès sa jeunesse (épisode Larnage) une machination, ou un complot, ou une entente à se moquer de lui ou à lui dresser quelque piège. C'est cette disposition que M"^ Le Vasseur cultiva sans cesse, autant par esprit de commérage et de médisance que par simple stupidité.

C'est là que fut le véritable ascendant de M'*^ Le Vasseur sur Jean-Jacques Rousseau. Elle fournissait de matière à une maladie qu'il chérissait. Elle était son alcool ; et comme le buveur déteste, redoute et adore le poison qui lattire, Rousseau redoutait et détestait M"** Le Vasseur et ne pouvait pas se passer d'elle.

Telles sont, à mon avis, les raisons pourquoi Rousseau, une fois uni, par « simple amusement », à M"® Le Vasseur, a souvent désiré s'en séparer et n'a jamais eu le covirage, ni même la volonté de le faire .

Rousseau par les Muses galantes était connu comme musicien. Voltaire ayant eu besoin d'un musicien pour ce remaniement de la Princesse de Navarre qui s'appela les Fêtes de Ramire, le duc de Richelieu lui proposa Rousseau et Voltaire acquiesça. Rousseau fit le travail et le présenta très modestement à Voltaire dans une lettre où Ton peut remarquer qu'il tient à bien faire entendre qu'il est homme de lettres et qu'il n'est musicien que par hasard et exceptionnellement. Il s'agissait du reste de faire et de la musique et des raccords en vers. Voltaire répondit très gracieusement au protégé du duc de Richelieu, et du reste comme il faisait toujours quand il n'avait pas sujet de haïr.

Quelque temps après, il perdit son père. L'héritage était de quinze cents florins, ce qui arrivait à point, au moment où Rousseau commençait à avoir sur les bras M"® Le Vasseur et toute sa famille. Il trouva le moyen cependant d'envoyer une petite partie de cette somme à M""^ de Warens, qui commençait d'être tout à fait dans la détresse et qui devait n'en jamais sortir. La

pauvreté au moins talonnait Rousseau luimême; ne pouvant faire jouer pour le moment ni les Muses galantes ni Narcisse, il accepta une place de caissier chez Francueil, à raison, dit-il, « de huit à neuf cents francs par an », ce qui ferait environ 3.000 francs selon la valeur actuelle de Fargent. Pendant l'automne de 1747, il fît villégiature à Chenonceaux avec Francueil, M'^^Dupin et le jeune M. de Chenonceaux, fils de M""® Dupin^ et la jeune M'"^ de Chenonceaux. Rousseau engraissa, fit de la musique, une petite comédie, très médiocre, VEngagement téméraire^ et quelques petits poèmes, dont le moins mauvais est r Allée de Sylvie, Quand il revint à Paris, M"® Le Vasseur était enceinte.

Elle accoucha très peu de temps après. Rousseau mit son enfant aux Enfants-Trouvés. Il en fit autant des quatre autres qui lui survinrent les années suivantes. — Rousseau a donné plusieurs explications de ce crime. Commençons par celle qu'il n'a pas donnée, et qu'on a donnée depuis. Elle consiste à dire que Rousseau n'eut aucun scrupule à confier ses enfants à l'Assistance publique parce qu'ils n'étaient pas les siens et qu'ils n'étaient pas les siens parce qu'il ne pouvait pas en avoir. Qu'il ne pût pas en avoir, la chose est possible ; mais elle n'est prouvée absolument par rien et, pas un texte, ni de Rousseau ni de personne, ne laisse même à penser que Rousseau fut impuissant, et tout ce

que Rousseau dit de lui-même en tant qu'amoureux tend plutôt à faire croire qu'il était comme tout le monde. De plus, aurait-il eu tant de remords plus tard et d'autre part aurait-il évité le contact avec ]\r^® Le Vasseur s'il eût été impuissant et se fût connu comme tel ? ~ Mais ces textes pourraient n'être que des artifices de Rousseau pour cacher cette imperfection physique dont il rougissait. — C'est ici, étant donné le ton de regret avec lequel il dit qu'il a cessé la cohabitation avec M"® Le Vasseur et le ton déchirant avec lequel il exprime ses remords, que l'invraisemblance commence à être fantastique. Ne pas croire Rousseau toujours est d'une excellente critique ; mais avoir pour principe que, quand il s'accuse, c'est le contraire devee qu'il dit qui est le vrai, est une méthode décidément trop aventureuse. Ajoutons que, fût-il vrai que Rousseau crût que les enfants de M"'' Le Vasseur n'étaient pas de lui, son devoir strict, du moment qu'il gardait la mère, était de garder les enfants. Garder la mère, c'est croire la femme fidèle et la proclamer fidèle ; croire et proclamer la femme fidèle constitue l'engagement de garder les enfants.

Quant aux explications que Rousseau a données sur son crime, elles sont les plus différentes du monde les unes des autres. — Tantôt il s'en glorifie. AM"'® de Francueil, qui, comme tout lemonde auquel Rousseau était mêlé, avait appris la chose par les indiscrétions de M'"^® Le Vasseur la mère :

« 20 avril 1751. — Oui, Madame, j ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés. J'ai chargé de leur entretien rétablissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m'ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c'est un malheur dont il faut me plaindre et non pas un crime à me reprocher. Je leur dois la subsistance ; je la leur ai procurée plus sûre au moins que je n'aurais pu la leur donner moi-même. Cet article est avant tout. Ensuite vient la considération de leur mère, qu'il ne faut pas déshonorer.. . Que ne me suis-je marié, direz-vous? Demandez-le à vos injustes lois, Madame. Il ne me convenait pas de contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu'aucun devoir m'y oblige. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'en ai ri^^ fait et que je n'en veux rien faire. Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir? Pardonnezmoi, Madame, la nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde; mais c'est l'état des riches, c'est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants. La nature veut aussi que l'on pourvoie à leur subsistance; voilà ce que j'ai fait; s'il n'existait pas pour eux un asile, je ferais mon devoir et me résoudrais à mourir de faim moi-même plutôt que de ne pas les nourrir... On n'en fait pas [de ces enfants abandonnés] des messieurs^ mais des paysans ou des ouvriers. Je ne vois rien dans cette manière de les élever dont je ne fisse choix

pour les miens. Quand j'en serais le maître, je ne les préparerais pas, par la mollesse, aux maladies que donnent la fatigue et les intempéries de Tair à ceux qui n'y sont pas faits. Ils ne sauraient ni danser ni monter à cheval, mais ils auraient de bonnes jambes infatigables. Je n'en ferais ni des auteurs ni des gens de bureau ; je ne les exercerais point à manier la plume, mais la charrue, la lime ou le rabot, instruments qui font mener une vie saine, laborieuse, innocente^ dont on n abuse jamais pour mal faire et qui n'attirent pas d'ennemi en faisant bien. C'est à cela qu'ils sont destinés ; par la rustique éducation qu'on leur donne ils seront plus heureux que leur père... Ainsi voulait Platon que tous les enfants fussent élevés dans sa République ; que chacun restât inconnu à son père ; que tous fussent les enfants de l'État [c'est faux]. Mais cette éducation est vile et basse ! Voilà le grand crime ; il vous en impose comme aux autres et vous ne voyez pas que, suivant toujours les préjugés du monde, vous prenez pour le déshonneur du vice — ce qui n'est que celui de la pauvreté. »

Confessions : « Tandis que je philosophais sur les devoirs de l'homme, un événement vint me faire mieux réfléchir sur les miens. Thérèse devint grosse pour la troisième fois... Je me mis à examiner la destination de mes enfants et mes liaisons avec leur mère sur les lois de la nature, de la justice et de la raison, et sur celles de cette

religion... Si je me trompai dans mes résultats, rien n'est plus étonnant que la sécurité d ame avec laquelle je m'y livrai. Si j'étais de ces hommes mal nés, sourds à la voix de la nature, au dedans desquels aucun vrai sentiment de justice et d'humanité ne germa jamais, cet endurcissement serait tout simple ; mais cette chaleur de cœur, cette sensibilité si vive, cette facilité à former des attachements, cette force avec laquelle ils me subjuguent, ces déchirements cruels quand il les faut rompre, cette bienveillance innée pour mes semblables, cet amour ardent du grand, du vrai, du beau, du juste, cette horreur du mal en tout genre, cette impossibilité de haïr, de nuire et même de le vouloir, cet attendrissement, cette vive et douce émotion que je sens à l'aspect de tout ce qui est vertueux, généreux, aimable ; tout cela peut-il jamais s'accorder dans la même âme avec la dépravation qui fait fouler aux pieds sans scrupule le plus doux des devoirs ? Non, je le sens et je le dis hautement, cela n'est pas possible ! Jamais un seul instant de sa vie Jean- Jacques n'a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un père dénaturé. J'ai pu me tromper, mais non m'endurcir. Si je disais mes raisons, j'en dirais trop. Puisqu'elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d'autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Elle fut telle qu'en livrant mes enfants à l'éducation

publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la République de Platon. Plus d'une fois depuis lors les regrets de mon cœur m'ont appris que je m'étais trompé ; mais loin que la raison rnait donné le même avertissement, j'ai souvent béni le ciel de les avoir garantis par là du sort de leur père et de celui qui les menaçait quand j'aurais été forcé de les abandonner.,. Cet arrangement me parut si bon, si sensé, si légitime, que, si je ne m'en vantai pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère ; mais je le dis à tous ceux à qui j'avais déclaré nos liaisons, à Diderot, à Grimm ; je l'appris dans la suite à M""® d'Epinay, à M""® de Luxembourg, et cela librement, franchement, sans aucune espèce de nécessité et pouvant aisément le cacher à tout le monde. [Non; car, comme Piousseau va Favouer tout à l'heure, ^jme Vasseur la mère le disait de son côté à tout le monde ; il est très probable que Rousseau ne dit son secret qu'à ceux qui le savaient ; la preuve en est que quand Voltaire publia le fait, Rousseau le nia, et avec un subterfuge assez misérable.] En un mot, je ne mis aucun mystère à ma conduite, non seulement parce que je n'ai jamais rien su cacher à mes amis, mais parce que je n'y voyais aucun mal.

Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus Fêtre. J'aurais voulu, je voudrais encore être nourri comme ils l'ont été. »

Tantôt il plaide les circonstances atténuantes et il s'excuse : Confessions : « Nous mangions chez une M^^ La Selle... J'y pris peu à peu^ non, grâce à Dieu, jamais les mœurs, mais les maximes que j'y vis établies. D'honnêtes personnes mises à mal, des maris trompés, des femmes séduites, des accouchements clandestins, étaient là les textes les plus ordinaires ; et celui qui peuplait le mieux les Enfants-Trouvés était toujours le plus applaudi. Cela me gagna. Je formai ma façon de penser sur celle que je voyais en règne chez des gens très aimables, et dans le fond très honnêtes gens, et je me dis : Puisque c'est l'usage du pays, quand on y vit, on peut le suivre. Voilà l'expédient que je cherchais. Je m'y déterminai gaillardement, sans le moindre scrupule ; et le seul que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du monde à faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur. Sa mère, qui, de plus, craignait un nouvel embarras de marmaille, vint à mon secours; elle se laissa vaincre... L'année suivante même inconvénient et même expédient... Pas plus de réflexion de ma part; pas plus d'approbation de celle de la mère... »

De la même lettre à M"^^ de Francueil citée

plus haut : «... Comment nourrirais-je une famille ?Si j'étais contraint de recourir au métier d'auteur, comment les soucis domestiques et le tracas des enfants me laisseraient-ils, dans mon grenier, la tranquillité d'esprit nécessaire pour faire un métier lucratif ? Les écrits que dicte la faim ne rapportent guère, et cette ressource est bientôt épuisée. 11 faudrait donc recourir aux protections, à l'intrigue, au manège ; briguer quelque vil emploi, le faire valoir par les moyens ordinaires ; autrement il ne me nourrira pas et me sera bientôt ôté ; enfin me livrer à toutes les infamies pour lesquelles je suis pénétré d'une si juste horreur. Nourrir moi, mes enfants et leur mère du sang des misérables ! Non, Madame, il vaut mieux qu'ils soient orphelins que d'avoir pour père un fripon. Accablé d'une maladie douloureuse et mortelle, je ne puis espérer encore une longue vie ; quand je pourrais entretenir, de mon vivant, ces infortunés destinés à souffrir un jour, ils paieraient chèrement l'avantage d'avoir été tenus un peu plus délicatement qu'ils ne pourront l'être où ils sont. Leur mère, victime de mon zèle indiscret, chargée de sa propre honte et de ses propres besoins, presque aussi valétudinaire et encore moins en état de les nourrir que moi, sera forcée de les abandonner à eux-mêmes, et je ne vois pour eux que l'alternative de se faire décrotteurs ou bandits, ce qui revient bientôt au même... »

Confessions : « J'ai exposé à M""^ de Francueil celles de mes raisons que je pouvais dire sans compromettre M'"® Le Vasseur [la mère] et sa famille ; car les plus déterminantes venaient de là et je les tus. »

Quelles sont ces raisons déterminantes ? Rêveries : « Il est sûr que c'est la crainte d'une destinée pour mes enfants mille fois pire et presque inévitable par toute autre voie qui m'a le plus déterminé. Plus indifférent sur ce qu'ils deviendraient et hors d'état de les élever moimême, il aurait fallu, dans ma situation, les laisser élever par leur mère qui les aurait gâtés et par sa famille qui en aurait fait des monstres. Je frémis encore d'y penser : ce que Mahomet fit de Séide n'est rien auprès de ce qu'on aurait fait d'eux à mon égard et les pièges qu'on m'a tendus lâchement dans la suite me confirment assez que le projet en avait été formé [?? avant leur naissance ?]. A la vérité j'étais bien éloigné de prévoir alors ses trames atroces ; mais je savais que l'éducation pour eux la moins périlleuse était celle des Enfants-Trouvés et je les y mis. Je le ferais encore, avec bien moins de doute aussi, si la chose était à faire, et je sais bien que nul père n'est plus tendre que je l'aurais été pour eux, pour peu que l'habitude eût aidé la nature. »

Confessions : « Voilà comment, dans un attachement sincère et réciproque, le vide de mon

cœur ne fut pourtant jamais bien rempli. Les enfants, par lesquels il l'eût été, vinrent ; ce fut encore pis. Je frémis de les livrer à cette famille mal élevée pour en être élevés encore plus mal. Les risques de Téducation aux Enfants-Trouvés étaient beaucoup moindre. Cette raison du parti que je pris, plus forte que toutes celles que j'énonçai dans ma lettre à M""'® de Francueil, fut pourtant la seule que je n'osai lui dire. J'aimais mieux être moins disculpé d'un blâme aussi grave et ménager la famille d'une personne que j'aimais. Mais on peut juger par les mœurs de son malheureux frère si jamais, quoi qu'on en pût dire, je devais exposer mes enfants à recevoir une éducation semblable à la sienne. »

De tous ces textes il me paraît résulter, aux yeux du bon sens, que Rousseau trouva tout naturel de se débarrasser de ses deux premiers enfants, non pas pour en faire des ouvriers ou des paysans, comme il se plaît tant à le répéter, mais pour en faire ce que l'Assistance publique en fait le plus souvent et ce qu'elle en faisait plus souvent encore alors, des inhumés ; qu'à partir du troisième il hésita, comptant déjà comme philosophe ; mais qu'il se donna des raisons philosophiques et qu'il continua ; que, du reste, il y fut encouragé par M""® Le Vasseur la mère et qu'il n'y a pas lieu de tenir aucun compte de la prétendue opposition de M"^ Le Vasseur

elle-même, M}^^ Le Vasseur, d'après le témoignage de Rousseau lui-même, obéissant toujours à sa mère. Les trois personnages en question furent parfaitement d'accord en ces cinq circonstances.

Les amis de Jean-Jacques Rousseau ont cru trouver des raisons meilleures à l'absoudre que celles qu'il a données. Ne voit-on pas, s'écrie un de ses meilleurs éditeurs, M. Petitain, que Jean- Jacques avait à choisir entre élever cinq enfants et écrire la Nouvelle Héloïse et Emile, et qui pourrait le blâmer d'avoir préféré le second de ces devoirs au premier ? Et notez encore que cette raison décisive, il a la grandeur d'âme de ne pas la donner. Aussi de la donner c'est un devoir pour Petitain : « Notre philosophe, une fois entré dans la carrière des lettres, se sentait appelé ou plutôt poussé par son génie à des travaux et des devoirs de l'ordre le plus élevé, qui ne se conciliait point avec les soins importuns et vulgaires qu'impose à un père sans fortune les besoins d'élever et de nourrir ses enfants. En chargeant la société de cette nourriture et de cette éducation dans l'établissement destiné pour cela, il se croyait bien en état de l'en dédommager amplement par ses ouvrages. Si Rousseau a eu réellement cette idée, la question n'est pas de savoir si, généralement parlant, elle mérite approbation ; il a passé condamnation sur ce point; mais si, l'idée une fois admise, il vaudrait mieux pour nous qu'il y eût

dans le monde cinq personnes de plus portant le nom de Rousseau, nourries et élevées par leur père et que YHéloïse et VEmile n'eussent pas été faits ; en un mot, si Rousseau, nous ayant chargés de ses enfants, nous a effectivement donné le dédommagement dont il se flattait. » Poser la question — n'est-il pas vrai ? — c'est la résoudre. Ici apparaît pour la première fois, à ce qu'il me semble, la vénérable théorie de M""^ Ellen Key : « L'humanité a besoin non seulement d'hommes prêts à sacrifier leur vie pour une idée, mais d'hommes assez courageux pour sacrifier les autres à leur conception de l'idéal » Il est incontestable que Rousseau a eu ce courage et qu'il n'a rien eu du contraire, à savoir de cette lâcheté qui consiste à se sacrifier à autrui, et particulièrement à ses enfants. Je ferai seulement remarquer qu'à se placer au point de vue de M. Petitain, nous aurions l'explication, le secret même du Discours sur les lettres et les arts et de toutes les dissertations de Rousseau dont le Discours sur les lettres et les arts est le germe. Rousseau a toujours prétendu que les lettres et les arts sont la source de tous les crimes de l'humanité. Si l'idée de M. Petitain est exacte, Rousseau aurait eu cette idée générale parce qu'il aurait ainsi raisonné : « Qu'ai-je fait de trente-cinq à quarante ans? J'ai jeté mes enfants au rebut pour pouvoir me livrer à la littérature. Il fallait faire l'un ou l'autre ; je me suis décidé

à sacrifier mes enfants pour leur conserver un littérateur. Ce fut un crime ; mais commandé par le service des lettres. Je suis donc un témoin et une preuve de l'influence corruptrice des lettres et des arts. Généralisons...» Aie prendre de ce biais, qui est peut-être la vérité même, le Discours des lettres et des arts serait la première expression des remords de Rousseau, et ses autres ouvrages en seraient l'expression renouvelée. Il est très possible.

Tant y a que, malgré toutes les justifications que Rousseau a présentées de son crime, et jusqu'au dernier moment, jusque dans les Rêveries; il a eu des remords très pénétrants, et assez vite et toujours. Dès 1761, il écrivait à de Luxembourg : <( Les idées dont ma faute a rempli mon esprit ont contribué en grande partie à me faire méditer le Traité de P éducation^ et vous y trouverez, dans le livre I, un passage qui peut vous indiquer cette disposition . » Et ce passage de Y Emile était celui-ci : « Un père, quand il engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espèce ; il doit à la société des hommes sociables ; il doit des citoyens à l'Etat. Tout homme qui peut payer cette triple dette et ne le fait pas est coupable, et plus coupable encore quand il la paye à demi. [Pourquoi ?] Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n'a pas le droit de le devenir. Il n'y a ni pauvreté, ni tra-

vaux, ni respect humain qui le dispense de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m'en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amères et qu'il n'en sera jamais consolé. »

Plus tard, quand Voltaire, anonymement du reste, et avec sa bassesse ordinaire, lui reprocha, dans les Sentiments des citoyens, d'avoir « exposé ses enfants à la porte d'un hôpital », il ne s'en glorifia point, il n'accusa pas la société, comme dans la lettre à M"""" de Francueil ; il ne se fit pas citoyen de la République de Platon; il ne dit pas « je le ferais encore, si j'avais à le faire » ; mais, équivoquant sur les mots, il dit : « Je n'ai jamais fait exposer aucun enfant à la porte d'un hôpital ou ailleurs », ajoutant, pour confirmer la dénégation : « Chacun sait que ce n'est pas de Genève, où je n'ai pas vécu et d'où tant d'animosités se répand contre moi, qu'on doit attendre des informations fidèles sur ma conduite » ; écrivant enfin ceci, qui est très juste relativement au procédé ignoble de Voltaire ; mais qui ne diminue pas la faute de Rousseau : « Je n'ajouterai rien sur ce passage, sinon qu'au meurtre près, j'aimerais mieux avoir fait ce dont son auteur m'accuse que d'en avoir écrit un pareil. »

Plus tard, dans les Confessions, il met comme une note au passage de Y Emile cité plus haut :

« En méditant mon Traité de Véducation je sentis que j'avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser. Le remords enfin devint si vif qu'il m'arracha presque l'aveu public de ma faute au commencement de VEmile, et le trait même est si clair qu'après un tel passage il est surprenant qu^on ait eu le courage de me la reprocher. » Naïveté énorme, qui suppose que la faute est effacée par l'aveu qu'on en fait ; mais expression encore d'un remords persistant.

Enfin vers la fin de sa vie, alors même qu'il se justifie encore (ou plutôt il se justifie encore à cause même de cette hantise), il est obsédé de ce souvenir. Une jeune fille, ignorance ou cruauté, lui demandant s'il a eu des enfants, il ne songe pas à dire que cette question est indiscrète; il dit que non, rougit, balbutie et perd contenance.

11 en vient à ce point qu'on ne peut parler enfants devant lui sans qu'il s'imagine qu'on le veut blesser. Dans une des lettres à Condorcet surM"^^ Geofïrin, d'Alembert avait écrit ce mot : « M"^® Geofifrin aimait les enfants avec passion. Je voudrais, disait-elle, qu'on fît une question à tous les malheureux qui vont subir la mort pour leurs crimes : avez-vous aimé les enfants ? Je suis sûr qu'ils répondraient que non. » Quelqu'un lit cette pièce à Rousseau. 11 est troublé, si troublé qu'il comprend mal, qu'il croit que le mot est de d'Alembert et est une allusion pleine

de méchanceté : « L'article le plus long et le plus recherché de cette pièce roulait sur le plaisir que prenait M"^^ Geoffrin à voir les enfants et à les faire causer ; Fauteur tirait avec raison de cette disposition une preuve de bon naturel ; mais il ne s'en tenait pas là et il accusait décidément de mauvais naturel et de méchanceté tous ceux qui n'avaient pas le même goût, au point de dire que si Ion interrogeait là-dessus tous ceux qu'on mène au gibet ou à la roue, tous conviendraient qu'ils n'avaient pas aimé les enfants. Ces assertions faisaient un effet singulier dans la place où elles étaient. Supposé tout cela vrai, était-ce là l'occasion de le dire et fallait-il souiller Timage d'une femme estimable des images de supplice et de malfaiteurs ? Je compris aisément le motif de cette affectation vilaine, et quand M. P. eut fini [de lire], en relevant ce qui m'avait paru bien dans l'éloge, j'ajoutai qu^e l'auteur en l'écrivant avait dans le cœur moins d'amitié que de haine. Le lendemain... je rêvais à la visite de la veille et sur l'écrit de M. d'Alembert, où je pensais bien que le placage épisodique n'avait pas été mis sans dessein, et la seule affectation de m'apporter cette brochure, à moi à qui Ton cache tout, m'apprenait assez quel en était l'objet. J'avais mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; cen était assez pour m avoir travesti en père dénaturé^ et de là, en étendant et caressant cette idée, on en avait

peu à peu tiré la conséquence évidente que je haïssais les enfants : et, en suivant par la pensée la chaîne de ces gradations, j'admirais avec quel art l'industrie humaine sait changer les choses du blanc au noir ; car je ne crois pas que jamais homme ait plus aimé que moi à voir de petits bambins folâtrer et jouer ensemble... »

Ainsi Rousseau a passé toute la seconde moitié de sa vie, alternativement, et quelquefois en même temps, à admirer son crime et à pleurer sur lui. Ce n'est pas inconciliable. Pour analyser son état d'esprit, reprenez le passage des Confessions : «... Jamais Jean- Jacques n'a pu être un homme sans sentiment... » Evidemment Rousseau raisonne ainsi : Je suis le meilleur des hommes ; j'adore la vertu, je suis vertueux, je suis la vertu même. Commentai-je pu commettre un crime? Il y a impossibilité logique. Donc, il faut que ce crime ait été une bonne action. « Mon cœur » me dit que « je me suis trompé » ; mais « ma raison est loin de me donner le même avertissement » j et tantôt il écoute son cœur, et tantôt sa raison, c'est-à-dire son orgueil.

Et le vice latent de son raisonnement est celuici : il se voit le même en 1747 qu'en 1768 ; il attribue au Rousseau de 1747 la vertu, très réelle, du Rousseau de 1768 ; il ne peut pas se figurer que si en 1768 il est un très honnête homme, en 1747 il était un scélérat.

Et il ne s'aperçoit pas que c'est précisément ses crimes de 1747-1753 et les remords qu'il en a eus qui ont fait de lui peu à peu un très honnête < homme et surtout un fanatique de vertu, une tarentule morale, comme l'a appelé Nietzsche. Nous voilà au point. Si Rousseau a prêché pendant toute la seconde moitié de sa vie le bien, le beau, le sain, la vie de famille, la vie droite, la vie charitable, s'il a tracé les portraits de Wolmar, de Saint-Preux, de Julie (elle aussi d'autant plus vertueuse qu'elle a été plus coupable), d'Emile, du précepteur d'Emile, du vicaire savoyard, de la famille de Sophie ; si personnellement il a été honnête, généreux et charitable, s'il s'est senti des devoirs envers M"® Le Vasseur, tout au moins après son égarement auprès de M""^ d'Houdedot ; si elle est très vraie, non pas du tout pour 1747 ou 1750, mais à partir de 1759, cette déclaration de Rousseau : « Je ne regardai plus mes liaisons avec Thérèse que comme un engagement honnête et saint, quoique libre et volontaire ; ma fidélité pour elle, tant qu'il durait, comme un devoir indispensable ; l'infraction que j'y avais faite une seule fois comme un véritable adultère » ; — si tout cela est, c'est que Rousseau a poussé, à la fin de sa jeunesse, l'absence de sens moral jusqu'au forfait. Le raisonnement de ce niais de Petitain redevient juste pris de ce biais ; c'est à Tabandonnement de ses enfants par Rousseau que nous devons la Nouvelle Héloïse

et V Emile ; mais nous les devons non pas aux honnêtes loisirs que cet abandonnement a procurés à Rousseau, mais aux remords qu'il lui a donnés. L'abandonnement de ses enfants par Rousseau a coupé sa vie en deux. Avant, il n'avait aucun sens moral et ne savait pas même ce que c'est, personne du reste ne le lui ayant appris et tout le monde s'étant comme relayé pour lui enseigner le contraire ; après, il connut le sens moral, et à travers toutes ses folies il fut d'une haute moralité et il eut même cette indiscrétion dans la prédication de la morale qui caractérise, aux rues de Londres ou de Boston, les anciens pécheurs. Rousseau moraliste, c'est Rousseau criminel.

L influence de M^^^ Le Vasseur sur Rousseau fut double et fut très grande : elle l'a rendu fou et honnête homme .

Avant d'être Tun et l'autre, Rousseau commença d'être auteur; non plus de ballets, opéras et petites comédies insignifiantes, mais d'ouvrages où entrait quelque pensée. Diderot lui donnait à écrire dans ï Encyclopédie des articles sur la musique, que Rameau méprisa ; mais qui ne laissaient pas d'avoir leur valeur d'originalité. Un certain jour de 1749, tombant, en lisant le Mercure, sur cette question posée par l'Académie de Dijon : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs^ » il... Mais ici il y a plusieurs relations différentes du même fait .

Selon Rousseau lui-même, il tomba comme en extase, eut l'esprit ébloui de mille lumières et sentit sa tête prise d'un étourdissement sem« blable à l'ivresse : il voyait un autre univers ; et c'est-à-dire il avait une idée générale qui était nouvelle pour lui, — Selon Marmontel, c'est Diderot qui lui a soufflé Tidée de répondre dans le sens péjoratif, — Selon Diderot lui-même, Diderot, connaissant l'esprit contredisant de Rousseau, vit d'avance que Rousseau prendrait

le parti du paradoxe et lui dit : « Le parti que vous prendrez est celui que personne ne prendra. »

La question ne îTiérite pas dix lignes d'examen, tant ces diverses versions sontconciliables. Rousseau est intéressé par la question, qui ne V intéresserait pas si déjà il ne penchait pour le paradoxe, Diderot, sous une forme ou sous une autre, le pousse du côté de l'opinion négative ; Rousseau voit les cieux ouverts, tant la négative répond à sa façon secrète de penser ; et Marmonte], par haine de Rousseau, attribue tout le mérite du parti qui a été pris à Diderot.

Quoi qu'il en soit, Rousseau écrivit le Discours sur les lettres et les arts, fut couronné, fut discuté et, moitié par humeur batailleuse, moitié pour soigner sa gloire naissante, soutint toute une polémique qui dura deux ans.

Un de ses antagonistes fut Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine, lui-même.

Dans toute cette polémique, Rousseau se montra, à mon avis, infiniment supérieur à ce qu'il était dans le discours même. En 1752, il était déjà un petit personnage.

Aussi, il poussait sa pointe. Il écrivait /e Devin de village^ opéra-pastorale, qui réussit pleinement à l'Opéra et à la cour. Il assista, dans la tenue bourgeoise qu'il avait adoptée, à la représentation qui eut lieu à la cour (à Fontainebleau) ; mais invité à se présenter devant le roi,

probablement pour recevoir une pension, soit timidité, soit orgueil, il se déroba et ne fut point pensionné. Il croit, et c'est peut-être vrai, que de cela Diderot et Grimm à sa suite lui en voulurent beaucoup et qu'ils excitèrent contre lui à ce propos M"^® et M^^^ Le Vasseur. Ceci pour mémoire ; on en verra plus tard, soit les suites, soit ce qu'il est possible qui en soit les suites.

Il écrivait encore en 1753 (publié seulement en 1755), pour Y Encyclopédie y son article Economie politique y qui contenait en germe son Discours sur Vinégalité (1755) et une grande partie du Contrat social ; il écrivait sa Préface de Narcisse (1752), qui était une sorte de réédition aggravée, poussée à l'outrance, de son Discours sur les lettres et les arts. Son activité littéraire, de 1750 à 1754, a été aussi grande que, plus tard, de 1757 à 1762.

En 1754, sur une nouvelle proposition de FAcadémie de Dijon, il écrivit le Discours sur V origine et les fondements de Vinégalité parmi les hommes, qui n'obtint pas le prix ; mais qui eut un extraordinaire succès de public.

A travers tovit ce travail, il correspondait encore avec M""® de Warens, lui envoyant de l'argent, lui disant qu'il était accablé de labeur et d'embarras, mais qu' « il quittait tout pour lui écrire et que c'était là son état naturel ».

Il avait un petit différend ridicule — le premier

— avec Voltaire, qui, ayant été lésé en paroles par un nommé Rousseau, avait cru que ce Rousseau était Jean- Jacques ; il lui écrivait qu'il y avait Rousseau et Rousseau, qu'un Rousseau — Jean- Raptiste — s'était déclaré l'ennemi de Voltaire, qu'un autre Rousseau médit de Voltaire, mais qu'un troisièmeRousseau, à savoir Jean-Jacques, ne se souvient que de la bonté et honnêteté que Voltaire lui a montrées à propos des Fêtes de Ramire, que ce troisième Rousseau est citoyen de Genève, adorateur de la liberté et très éloigné de toute sorte d'insolence.

Il faisait (1752) la connaissance de M""® de Gréqui et entrait avec elle dans ce commerce d'acceptations et de refus, d avances et de retraites, de coquetterie amicale qui fut une de ses séductions et un de ses défauts, et où il se complut toujours un peu trop ; il bataillait avec Fréron (peut-être ; car on n'est pas sûr que la lettre ait été envoyée) sur la question des lettres et des arfe, et Fréron ayant dit qu'il s'enveloppait dans sa propre estime, il lui faisait observer qu'il n'en fallait rien faire, de peur d'avoir un méchant manteau. Il correspondait avec d'x\lembert sur la musique, le félicitait singulièrement d'avoir dit que « l'art du musicien ne consiste point à peindre immédiatement les objets, mais à mettre l'âme dans une disposition semblable à celle où la mettrait leur présence », ajoutant que tout le monde devait sentir cela après l'avoir lu et que

personne peut-être n'y aurait songé avant de le lire, et citant à ce propos les vers de La Motte :

De ce vrai dont tous les esprits Ont en eux-même la semence, Que l'on sent, mais qu*on est surpris De trouver vrai quand on y pense.

En 1754 il partit pour Genève avec M"^ Le Vasseur et avec son ami Gauffecourt, vieux Genevois de ses amis, qui récemment lui avait rendu des services dans laffaire de la succession de son père. Gauffecourt était un sexagénaire impotent qui peut-être, pour charmer les ennuis du voyage, fit quelque cour à M"® Le Vasseur. Du moins celle-ci s'en vanta. Rousseau fut ulcéré, dissimula pourtant, se bornant à ne pas laisser M"® Le Vasseur seule avec son ami. Il faut ajouter que, depuis, il ne fit pas à Gauffecourt plus mauvais visage qu'avant. De trois choses Tune : ou M"^ Le Vasseur avait inventé tout cela pour se rendre intéressante ; — ou le fait fut vrai, et M"^ Le Vasseur, au lieu de réprimer Gauffecourt de manière qu'il n'y revînt plus, sans rien dire à son amant, ce qui est le double devoir et très facile à remplir, dune femme de trente-deux ans, se vanta de la chose à Rousseau pour « faire du drame », pour le brouiller avec son ami, etc. — ou elle était si bête qu'elle n'était pas capable de

se taire. Les trois hypothèses sont également vraisemblables.

Rousseau, de Lyon, où il laissa Gauffecourt, se rendit à Chambéry pourvoir M^^ de Warens. «Dans quel état il la retrouva ! Dans quel avilissement ! )) Depuis une dizaine d années elle avait multiplié les associations, toutes fâcheuses, les entreprises industrielles, toutes mauvaises, les procès, tous perdus. Elle avait été abandonnée par Vintzenried, baron de Courtilles, qui, après quelques aventures grotesques, s'était marié. Elle avait assassiné de demandes d'argent Rousseau, qui avait fait ce qu'il avait pu et à qui, dans la colère de sa détresse, elle écrivait des billets comme celui-ci (1754) : « Vous vérifié bien en moy le chapitre que je viens de lire dans Limitation de Jésu chris où il est dit que la où nous métons nos plus fermes espérance, c'est a quy nous manqueras totalement. Ce nest point le coup que vous mavez portes qui m'affliges, mais c'est la main dont il part, cy vous ette capable de faire un moment de reflection vous vous direz a vous même tout ce que je pourois répondre à votre letres, malgré tout cela je suis et serais toute ma vie votre véritable mère. Adieu. » Elle avait écrit des lettres désespérées à Turin, sa pension étant toujours paj^ée, mais toujours engagée d'avance : « Pour l'amour de Dieu, Monsieur, ayez pitié de moi ; je suis sans pain et sans crédit, par la malice de ceux qui cher-

chent à me détruire... Faudra-t-il que mes adversaires me fassent mourir de misère et seraije privée de la juste récompense de mes travaux ?... » Rousseau eut une profonde pitié d'elle et la secourut autant qu'il le put, « moins qu'il n'aurait fait s'il n'eût été parfaitement sûr qu'elle n'en profiterait pas d'un sou ». Des idées un peu folles lui passèrent, à l'en croire, par la tête : la retirer auprès de lui « et consacrer ses jours et ceux de Thérèse à rendre les siens heureux » : ou (( tout quitter pour la suivre, s'attacher à elle jusqu'à sa dernière heure et partager son sort quel qu'il fût ». Il ne fit ni l'un ni l'autre, et ni à l'un ni à l'autre, sans doute, ne songea très sérieusement.

Il acheva à Chambéry sa Dédîdace à la République de Genève de son Discours sur Vorigine de ïinégalitéy pièce qu'il date de Chambéry 12 juin 1754, et qui est un tableau idéalisé de la République de Genève et qui n'y fut pas très goûtée, parce que, s'il est idéalisé, il est infidèle au point d'être suspect quelquefois d'être ironique.

Enfin il alla à Genève. Il fut admirablement accueilli et si touché de cet accueil que pour redevenir citoyen de Genève il abjura le catholicisme et se refit calviniste. Il songea même à revenir à Genève et à y passer le reste de ses jours avec sa compagne. En attendant, il goûta la saveur de la patrie retrouvée, fit en bateau, en

sept jours, le tour du lac, fixa dans son esprit pour s'en servir plus tard, vous savez avec quelle perfection, l'image des merveilleuses rives, lia commerce avec M. Deluc, M. Vernes, ministre, qu'il avait déjà vu à Paris, M. Perdriau, pasteur, professeur plus tard, M. Jalabert, professeur, M. Jullin, professeur, M. Vernet, professeur, M Chapuis, administrateur, surtout avec M. Moultou, jeune ministre, qui resta son ami le plus fidèle jusqu'à la mort et au delà de la mort.

A Genève il revit M"'® de Warens, qui, comme totijours, allait en voyage d'affaires et manquait d'argent. Rousseau n'en avait pas. Une heure plus tard (évidemment après avoir emprunté), il lui en envoj^a par M"'' Le Vasseur. Elle voulut faire accepter à celle-ci une petite bague, dernier bijou qu'elle possédât. Soit pitié, soit jalousie, M^^^ Le Vasseur refusa. M""® de Warens partit. Rousseau ne devait pas la revoir. Elle devait errer de Chambéry à Genève, de Genève à Evian, secourue en cette ville par le marquis d'Allinges, qui fut peut-être son amant, peut-être simplement son bienfaiteur pitoyable, d'Evian à Chambéry encore. Le 4 octobre 1762, étant à Motiers-Travers et ayant demandé à M. de Conzié des nouvelles de M"^^ de Warens, Rousseau reçut de M. de Conzié la lettre suivante • Vous voulez que je vous parle de notre digne amie la baronne de Warens ; quelques réflexions

mal réfléchies me firent passer sur cet article lorsque je vous écrivis ; mais à présent je vous dirai, mon cher Rousseau, qu'elle est actuellement heureuse, ce qu'elle n'était pas il y a environ dix semaines, puisqu'à ce terme elle a quitté ce bas monde où elle vivait, accablée de maladies, de misères, abandonnée des injustes humains ; voilà, je ne doute pas, sa belle âme récompensée de ses vertus et de ses souffrances. Si vous étiez moins philosophe, ou pour parler clairement, moins raisonnable, j'essaierais de vous présenter quelques motifs de consolation ; mais je sais que vous n'en avez pas besoin, intimement persuadé, comme je le suis, que vous savez chérir le bonheur réel de vos amis aux dépens même de votre satisfaction. J'ai toujours respecté cette aimable femme, surtout depuis l'aveu confident (sic) qu'elle me fit des motifs qu'elle avait de ne vouloir partager son cœur avec d'autres qu'avec vous, mon cher Rousseau [phrase susceptible de plusieurs interprétations, à cause de la langue regrettable dans laquelle elle est écrite ; mais qui veut dire vraisemblablement que M. de Conzié avait sollicité les faveurs de M""' de Warens et qu'elle lui avait dit n'en vouloir accorder qu'à Rousseau] . Cet aveu de son sexe, peu porté à ce genre de naïvetés réfléchies^ lui a mérité les hommages constants que je rendrai à ses vertus jusqu'à mon dernier soupir. Voilà, mon cher amJ, ce

qu'il en est de cette digne femme. Comme elle est morte quelques jours après mon départ de Chambéry, on m'a informé que nos financiers royaux, sous le prétexte d'aubaine, avaient fait cacheter [mettre les scellés] sa cabane; mais leur cupidité aura été peu assouvie, puisqu'ils n'auront trouvé chez elle que des témoignages de sa piété et des preuves de sa misérable situation ; mais parlons d'autres... » — Elle était morte le 29 juillet 1762, âgée « d'environ soixante-trois ans », dit son acte de décès, ce qui est exact, car elle avait soixante-trois ans et trois mois. On ne trouve rien, dans la correspondance de Rousseau, sur l'effet que produisit sur lui cette mort. Mais dans les Confessions, brouillant un peu les dates, comme toujours, il place dans le même temps la mort de M. de Luxembourg, arrivée en mai 1764, et celle de M"^® de Warens et, après avoir parlé de la mort du maréchal, il ajoute : « Ma seconde perte, plus sensible encore et plus irréparable, fut celle de la meilleure des femmes et des mères, qui, déjà chargée d'ans et surchargée d'infirmités et de misères, quitta cette vallée de larmes pour passer dans le séjour des bons, où l'aimable souvenir du bien que l'on a fait ici-bas en fait Téternelle récompense. Allez, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénelon, des Bernex, des Catinat et de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert comme eux leur cœur à la

charité véritable ; allez goûter le fruit de la vôtre et préparer à votre élève la place qu'il espère un jour occuper auprès de vous ! Heureuse, dans vos infortunes, que le ciel en les terminant vous ait épargné le cruel spectacle des siennes ! Craignant de contrister son cœur par le récit de mes premiers désastres, je ne lui avais pas écrit depuis mon arrivée en Suisse ; mais j'écrivis à M. de Conzié pour m'informer d'elle, et ce fut lui qui m'apprit qu'elle avait cessé de soulager ceux qui souffraient et de souffrir elle-même. Bientôt je cesserai de souffrir aussi ; mais si je croyais ne pas la revoir dans l'autre vie, ma faible imagination se refuserait à l'idée du bonheur parfait que je m'y promets. » Revenons à 1754.

Rousseau était de retour à Paris au commencement d'octobre. Il reprit ses travaux. Il écrivit, peut-être par gageure, le conte assez joli qui s'appelle la Reine fantasque et quelques articles de polémique musicale contre Rameau.

Un petit incident, tout à l'honneur de Rousseau, marque l'année 1755/ Palissot, si célèbre depuis par la comédie des Philosophes^ avait fait en 1755 une petite comédie satirique, déjà un peu antiphilosophique, pour divertir le roi Stanislas, duc de Lorraine. C'était les Originaux. On y voyait M""® du Châtelet, morte récemment, qui avait été l'amie de Voltaire et en grande considération auprès du roi Stanislas ; on y

voyait un philosophe ridicule qui entrait en scène en chantant un couplet du Devin de village et qui jouait ensuite un personnage burlesque. Nul doute que ce ne fût Rousseau. Palissot s'imaginait, assez bassement, faire sa cour au roi Stanislas en drapant celui qui avait si vigoureusement réfuté la critique que le roi Stanislas avait faite du Discours sur les lettres et les arts, La chose fut connue à Paris, naturellement, et quelques philosophes, dont d'Alembert, s'émurent fort. D'Alembert écrivit au roi Stanislas pour se plaindre. Palissot essaya de se justifier, n'y réussit guère, ce semble, puisqu'il fut exclus de l'Académie de Lorraine. Le comte de Tressan, officier du roi Stanislas, informa Rousseau de cette décision dans une lettre très flatteuse et pour Rousseau et pour les jeunes officiers genevois que M. de Tressan avait sous ses ordres. Rousseau répondit que si Palissot avait manqué au devoir qu'il avait d'amuser le roi Stanislas, il était inexcusable ; mais que si tout son crime avait été d'exposer les ridicules de Rousseau, il n'avait que le mérite d'avoir choisi un sujet très riche ; que du reste il pensait comme M. de Tressan sur les Genevois et était très heureux que quelques-uns de ses compatriotes fussent sous ses ordres. D'autre part, Rousseau écrivit à d'Alembert pour le remercier de son intervention et pour le prier d'y mettre un terme. Il écrivit de nouveau à M, de

Tressan pour que M. Palissot fût pardonné, pour qu'il fût réintégré dans FAcadémie du roi de Pologne et pour que mention ne fût pas faite de tout cet incident dans les registres de cette compagnie. Tout cela fut accordé à Rousseau et M. de Tressan en conçut et en exprimait une admiration sans bornes pour Rousseau. Résumant toute cette petite affaire dans une lettre à Vernes, Rousseau, bon connaisseur du cœur humain, écrivait : « Je n'ai jamais eu sur le cœur la moindre chose contre M. Palissot ; mais je doute qu'il me pardonne aisément le service que je lui ai rendu. »

(Affaire Diderot)

De 1756 à 1758, Rousseau eut successivement et un peu, aussi, concurremment, trois afifaires très graves qui sont mêlées les unes dans les autres et que, pour la clarté, je raconterai, autant que je le pourrai, en les séparant les unes des autres, jusqu'au moment où elles se rejoignent décidément pour n'en faire qu'une. C'est l'affaire Diderot, l'affaire dHoudetot, Vaffaire dEpinay,

^me d'Epinay, femme d'un fermier général, maîtresse de M. de Francueil, avait, par celui-ci, connu Jean- Jacques Rousseau. Elle était de ce séjour à Chenonceaux dont nous avons parlé en son lieu. Elle avait dès ce moment beaucoup de goût pour Jean- Jacques. Il était son confident. Elle était aussi sa confidente ; mais, sous ombre de confessions, il lui racontait, s'il faut en croire M""® d'Epinay, des romans fantastiques. Il était encore le Rousseau « première manière », le Rousseau gentilhomme anglais de M""® de Larnage, M"' d'Ette, cousine de M"'^ d'Epinay, écrivait de lui à un de ses amis : « Nous avons

eu une pièce nouvelle, et Francueil a présenté le pauvre diable d'auteur, qui vous est pauvre comme Job, mais qui a de Tesprit et de la vanité ! comme quatre. Sa pauvreté Ta forcé de se mettre quelque temps aux gages de la belle-mère de Francueil [M"'* Dupin] en qualité de secrétaire. On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce n'est pas peu. J'espère que nous la saurons un jour... » Et M""^ d Epinay ellemême écrivait à Francueil : « Vous n'imaginez pas combien j'ai de douceur à causer avec lui... J'ai encore l'âme attendrie delà manière simple et originale en même temps dont il raconte ses malheurs. Il est de retour à Paris depuis trois ans ; c'est la nécessité d'essuyer une injustice et la perspective d'être pendu, dit-il, qui l'y a ramené. . »

Or, depuis la villégiature de Chenonceaux, ^jme d'Epinay s'était de plus en plus attachée à Jean-Jacques. C'était une femme maigre, vive, paraissant toujours plus jeune qu'elle n'était, peu jolie, mais de très beaux yeux et très spirituels, aimant à causer, aimant à écrire, de très bon cœur, très peu susceptible, redoutant l'ennui, comme toutes les femmes, aj^ant toujours besoin d'un groupe d'hommes d'esprit ou prétendus tels avec qui causer, peu sensuelle, semble-t-il, et très aimante. Voltaire, quand il la vit à Ferney, en 1758, en fut ravi.

De 1746 à 1756, elle avait changé d'amant, et

ce n'était plus Francueil, c'était Grimm, le froid, spirituel, circonspect, autoritaire et sage Grimm. Elle aimait aussi à recevoir Duclos, Gauffecourt, le chevalier de Valory. Diderot ne l'aimait qu'à demi et, quoique en relations avec elle, la voyait peu. Elle habitait une partie de Tannée le château de la Chevrette, dans les environs de Montmorency. Rousseau s'y plaisait. Depuis les Charmettes, il avait toujours aimé la campagne. Ajoutez qu'elle était presque une nécessité pour lui quand il travaillait ; car il travaillait surtout en se promenant : « Je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main, vis-à-vis d'une table et de mon papier ; c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois ; c'est la nuit, dans mon lit et durant mes insomnies, que j'écris dans mon cerveau... »

Un jour, en se promenant avec lui à un quart de lieue du château de la Chevrette, jyjme d'Epinay lui montra une petite maisonnette à l'orée des bois : « C'est là que je voudrais vivre, et continuellement, dit Rousseau. — Oh ! Bien I Ce sera votre ermitage quand vous voudrez, répondit M""^ d'Epinay. » Le propos tomba ; mais ]^me d'Epinay se reprit souvent à y songer, et Rousseau aussi de son côté. Il écrivait (en 1755 probablement) à M"^® d'Epinay, pour se plaindre des fâcheux qui venaient lui faire perdre son temps, et lui disait : « Que de vocation pour ma solitude et pour ne plus voir que vous ! » Il lui

envoyait sur réducation de son fils ou plutôt sur le soin qu'elle devait avoir de ne pas élever son fils et de lui épargner sermons, leçons et maximes, d'excellents conseils qui sont comme la préface de VEmile, Il était très tenté, mais il hésitait. Tronchin, le célèbre médecin genevois, qui se trouvait à Paris (1755), lui proposait une place fort bien rétribuée de bibliothécaire de la ville de Genève; et entre le retour au pays qu'il s'était remis à aimer et l'établissement à la campagne, auprès d'une femme qui était charmante pour lui, il balançait. 11 a cru plus tard, comme on le voit par ses Confessions, que la présence de Voltaire près de Genève, aux Délices (à partir de février 1755), le détournait, en 1755, d'accepter les offres de Tronchin. Je n'en crois rien. Les rapports de Rousseau et de Voltaire jusqu'à cette époque étaient très cordiaux. Voltaire, après avoir lu le Discours sur les lettres et les arts^ avait écrit à Rousseau la lettre spirituelle, badine, élogieuse et amicale que l'on connaît bien ; Rousseau lui avait répondu par la lettre du 10 septembre 1755, où il lui dit : « En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir et vous rendre un hommage, que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible (Tailleurs à V honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens et f espère quelle ne fera quaug-

menter encore lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Embellissez ïasile que vous avez choisi : éclairez un peuple digne de vos leçons ; ef, vous qui savez si bien peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos mœurs comme dans nos écrits,.. Je suis sensible à votre invitation [d'aller se reposer aux Délices], et si cet hiver me laisse en état d aller, au printemps, habiter ma patrie, j'y profiterai de vos bontés. Mais j'aimerais mieux boire de Teau de votre fontaine que du lait de vos vaches, et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n y en trouver d'autres que le lotos, qui n'est pas la pâture des bêtes, etlemoly, qui empêche les hommes de le devenir. » — Jl était difficile à deux hommes d'être plus aimables l'un pour l'autre que ne l'étaient Rousseau et Voltaire en 1755. Leurs différends, et légers encore, ne commencèrent que l'année suivante, après l'établissement de Rousseau à THermitage.

Rousseau hésitait seulement parce qu'il aimait son pays, et parce qu'il aimait l'Hermitage et aussi parce qu'il y avait des inconvénients des deux côtés. Du côté de Genève, il y avait celui-ci que Rousseau, peu instruit, ne sachant pas le grec, notamment, sentait bien qu'il ne ferait pas très bonne figure de bibliothécaire ; du côté de FHermitage, avec ce singulier mélange de bon sens et de son contraire qui est continuel chez Rousseau, presque jusqu'à la fin^ il a

très bien vu d'avance — que ne Ta-t-il vu davantage ! — que l'inconvénient, ce seraitla servitude. En un jour à la fois de très grande lucidité et d'état nerveux que ses hésitations expliquent très bien, il écrivait à M""® d'Epinay : « Vous avez plus consulté votre cœur que votre fortune et mon honneur dans l'arrangement que vous me proposez ; cette proposition m'a glacé 1 ame. Que vous entendez mal vos intérêts de vouloir faire un valet d'un ami et que vous me pénétrez mal si vous croyez que de pareilles raisons puissent me déterminer ! Je ne suis point en peine de vivre ni de mourir ; mais le doute qui m'agite cruellement, c'est celui du parti qui, durant ce qui me reste à vivre, peut m'assurer la plus parfaite indépendance. Après avoir tout fait pour elle, je n'ai pu la trouver à Paris [il ne dit pas pourquoi]. Je la cherche avec plus d'ardeur que jamais ; et ce qui m'afflige cruellement, depuis plus d'un an, est de ne pouvoir démêler où je la trouverai plus assurée. Cependant les plus grandes probabilités sont pour mon pays ; mais je vous avoue que je la trouverais plus douce auprès de vous. La violente perplexité où je me trouve ne peut durer plus longtemps ; mon parti sera pris dans sept ou huit jours... »

Par cette lettre il refuse d'être, commeM"^® d'Epinay le lui proposait, défrayé de tout, et il a raison ; mais il voit aussi, on le sent, il voit

à moitié, et son seul tort fut de ne le voir qu'à demi^ qu'en quelques conditions financières qu'il pût être chez M*"® d'Epinay, il y serait toujours en état de dépendance. Voilà pourquoi il hésitait si fort.

Les câlineries de M"'*" d'Epinay, qui mit dans son parti, dit Rousseau, jusqu'à M""® et M"^ Le Vasseur, ce dontje doute, et l'on verra assez dans la suite si j'ai raison d'en douter ; une tendresse pour M'" '' d'Epinay qui a été plus vive assurément que Rousseau ne l'a dit plus tard ( « Apprenez mieux mon dictionnaire, ma bonne amie, si vous voulez que nous nous entendions ; croyez que mes termes ont rarement le sens ordinaire ; c'est toujours mon cœur qui s'entretient avec vous, et peut-être connaîtrezvous quelque jour qu'il n'en parle pas comme un autre... ») ; l'amour profond et le besoin même, comme je l ai dit, du séjour à la campagne, remportèrent enfin ; et plus encore, je crois, l'esprit de contradiction : « Quand on sut, dans la coterie [de d'Holbach], que M^^ d'Epinay me préparait un logement, les sarcasmes tombèrent sur moi comme la grêle, fondés sur ce qu'ayant besoin de l'encens et des amusements de la ville, je ne soutiendrais pas la solitude seulement quinze jours. » N'en doutons point : les railleries que l'on fit du projet de Rousseau et le défi qu'on lui porta d'y persévérer firent pencher la balance.

Le 9 avril 1756, il s'installa à rHermitage. Après sa liaison avec M"^Le Vasseur, ce fut la plus grande faute de sa vie et ce fut la seconde source de tous ses malheurs.

M"^ Le Vasseur détestait la campagne, naturellement, comme une personne qui sait à peine lire, qui ne connaît aucun art, qui n'aime qu'à bavarder et qui a besoin de commères et de voisines. Rousseau s'en aperçut tout de suite : « C'est alors que je sentis vivement le tort que j'avais eu, durant mes premières liaisons, de ne pas profiter de la docilité que lui donnait son amour pour l'orner de talents et de connaissances [il veut croire qu'elle en eût été capable] qui, nous tenant plus rapprochés dans notre retraite, auraient agréablement rempli son temps et le mien ; sans jamais nous laisser sentir lalongueur du têteà-tête,.. C'est surtout dans la solitude qu'on sent l'avantage de vivre avec quelqu'un qui sait penser... Dès que je crus voir que Thérèse cherchait quelquefois des prétextes pour éluder les promenades que je lui proposais, je cessai de lui en proposer, sans lui savoir mauvais gré de ne pas s'y plaire autant que moi. Le plaisir n'est point une chose qui dépende de la volonté... » Bref, M"^ Le Vasseur avait la campagne en horreur et la campagne l'irritait contre Rousseau.

Le Vasseur la mère était encore plus dans les mêmes dispositions et y confirmait sa fille.

Or, nous paraissons bien loin de Vaffaire Diderot et nous y sommes pleinement. Diderot, comme d'Holbach, avait vu avec humeur Rous« seau se retirer à la campagne. Il connaissait l'esprit indépendant de Rousseau et, raisonnant très bien en cela, il jugeait que Rousseau, éloigné de Paris, échapperait de plus en plus à Finfluence de ses amis les philosophes et n'en ferait qu'à sa tête, et peut-être, car leur irréligion le désobligeait, se tournerait un jour contre eux. Dès lors, et emporté par son caractère, qui était celui de Tami tracassier et tyrannique, intervenant sans cesse dans les affaires des autres et leur dictant leur conduite, d'une part il morigénait amèrement Rousseau sur son dessein de rester à la campagne, d'autre part il avait^ ainsi que Grimm, ainsi que d'Holbach, toutes sortes d'entretiens secrets avec M""^ Le Vasseur la mère, et par son canal avec M"*^ Le Vasseur, pour arriver à ce résultat que Rousseau revînt à Paris.

Ici, et pour ce qui est de cette affaire et pour ce qui est des deux autres, le lecteur doit être prévenu qu'il ne faut tenir littéralement aucun compte des prétendus mémoires de M'"® d'Epinay. M"^ Frederika Macdonald a découvert et elle a prouvé d'une manière irréfutable, dans son livre la Légende de Jean-Jacques Rousseau, que ces mémoires sont un pur roman-pamphlet et qu'ils ne sont pas de M"'^ d'Epinay et qu'ils sont

le résultat dune machination prolongée, contre Rousseau, de M""® d'Epinay, Diderot et Grimm ; que, d'abord rédigés par M""® d'Epinay sous le titre de Lettres de Madame de Montbrillant, ils ont été refaits une première fois par M"^^ d'Epinay elle-même sous la dictée de Diderot et de Grimm, refaits une seconde fois par Grimm, refaits une troisième fois par Brunet et Parison pour l'édition de 1718 ; que par conséquent ils n'ont absolument aucune valeur scientifique. Voilà ce qu'a incontestablement démontré M"^ Frederika Macdonald.

Elle en tire des conclusions extravagantes : elle en conclut que dès le séjour à l'Hermitage il y a eu, comme Rousseau le prétend, une conspiration contre Rousseau, ce qui n'est pas démontré du tout ; elle en conclut que, tous les critiques français ne s'étant appuyés que sur les Mémoires de Madame d'Epinay^ comme sur leur base, pour juger Rousseau (ce qui est extrêmement faux, sauf, et encore relativement, pour Sainte-Beuve), tout ce qu'ils ont dit sur Rousseau s'écroule; elle en conclut que Rousseau a toujours dit vrai, a toujours vu juste et que c'est lui qu'il faut croire. Tout cela ne vaut rien ; mais elle en tire aussi cette conclusion excellente qu'il ne faut s'appuyer en aucune façon sur les Mémoires de Madame d'Epinay quand on écrit une biographie de Rousseau ; et, comme aussi bien c'est ce que j'ai toujours fait, bien avant

les révélations de M""^ Macdonald, c'est ce que je vais encore faire scrupuleusement.

Donc Diderot en voulait à Rousseau d*habiter THermitage, et appuyait M""^ Le Vasseurla mère et M"^ Le Vasseur dans le dessein de le quitter, et pesait de toutes ses forces sur Rousseau pour qu'il le quittât. On le laissa assez tranquille pendant tout l'été de 1756, mais aux approches de l'hiver on poussa les hauts cris. Passer l'hiverau milieu des bois ! On mit en jeu Deleyre, jeune homme aimable, un peu niais, fanatique de Rousseau et que Rousseau ne pouvait aucunement tenir pour suspect, et Deleyre lui écrivait : « Je ne vous crois pas heureux où vous êtes... Ces idées tendres qui vous occupaient si délicieusement s'en iront... Diderot et moi nous allons vous assiéger en forme un de ces jours et, comme nous avons grande envie de vous ramener à Paris, croyez que nous n'épargnerons rien pour vous forcer, . . Voulez-vous renouveler l'histoire de Pierre l'hermite ? Mais laissons cette tracasserie ; aussi bien, quand j'ai beau jeu je ne finis point. »

Avec moins de gentillesses, Diderot lui adressait des lettres pressantes, lui parlant de ces pauvres mendiants des remparts de Paris qui ne pouvaient plus vivre sans ses charités et de y[me Le Vasseur, qu'il forçait de vivre à la campagne en hiver : « 0 Rousseau 1 Une femme de quatre-vingts ans ! »

Rousseau regimba. Que lui voulait-on ?

« M"'"" Le Vasseur est avec moi. Que dirait-on si elle n'y était pas ? Que n'ai-jepas fait pour ces deux femmes? On croirait, à entendre certaines gens, qu'il n'y a pas de vieillard à la campagne ! D'ailleurs elle ne se plaint pas. »

Et à M.^^ d'Epinay : « Je commence par vous dire que je suis résolu, déterminé, quoi qu'il arrive, à passer l'hiver à I Hermitage ; que rien ne me fera changer de résolution et que vous n'en avez pas le droit vous-même, parce que telles ont été nos conventions quand je suis venu... »

Diderot eut du dépit ; il aimait qu'on fît ce qu'il voulait ; il adorait être, non pas le bienfaiteur malgré lui, mais le bienfaiteur malgré eux; du reste, pour cet homme toujours affairé, toujours parlant et gesticulant au milieu d'un auditoire, le solitaire était un monstre. Une put pas se tenir de le déclarer dans la Préface du Fils naturel: « Il n'y a que le méchant qui vit seul. » Cette absurdité, car le méchant, comme sut le dire plus tard Rousseau, a intérêt à rester au milieu des hommes pour leur faire du mal, déplut à Rousseau et il prit le mot pour lui. Il est assez probable qu'il n'était pas pour un autre. Il se plaignit avec douceur et émotion, à ce qu'il assure, reçut en réponse une lettre très sèche, répliqua par une lettre vive, reçut une lettre abominable. M""^ d'Epinay s'interposa,

voulut ménager une entrevue entre Diderot et Rousseau. « Qu'il ne vienne pas,s'écriacelui-ci, je ne suis pas en état de le recevoir. » Un peu plus tard, cependant, un peu calmé et sur de nouvelles instances de M"^® d'Epinay et de Deleyre, il consentit à recevoir son ancien ami. Diderot fut passionné, comme il l'était toujours, et aimable comme il savait l'être. Rousseau fut désarmé et écrivit à M""'^ d Epinay : « Vous aviez bien raison de vouloir que je visse Diderot. Il a passé hier la journée ici ; il y a longtemps que je n'en ai passé une aussi délicieuse. Il n'y a point de dépit qui tienne contre la présence d'un ami. »

Gi finit la première querelle de Diderot et de Rousseau. Il devait y en avoir une seconde.

{Affaire d'Hoiidetot)

L'affaire d'Houdetot commença dans le même temps que durait la précédente, pendant l'été de 1756. M"'" d Houdetot, femme de M. d'Houdetôt qui ne Taima jamais et ne la contraria jamais, maîtresse de M. de Saint-Lambert qui l aima toujours et la contraria souvent, était une femme âgée en 1756 de vingt-six ans, laide, louche, gravée et jaunie de petite vérole, assez intelligente, aimant la campagne, aimant à herboriser, et d'un excellent caractère. Elle était la belle-sœur de M""® d'Epinay et connaissait Rousseau depuis longtemps, mais sans commerce. En 1756, habitant le château d'Eaubonne, assez rapproché de la Chevrette et de THermitage, elle arriva un jour en ce dernier lieu après avoir quitté son carrosse embourbé, perdu ses souliers dans les boues, emprunté des bottes à un de ses gens et riant aux éclats. On la restaura, on lui prêta des habits et elle promit de revenir. Elle revint seulement au printemps de Tannée suivante. Son amant était à Tarmée. Elle arriva à cheval et habillée en homme. Elle plut extrêmement à

Rousseau et une camaraderie s'établit. On se promenait longuement, on herborisait, on causait ; Rousseau devint éperdument amoureux. Il allait presque quotidiennement de THermitage à Eaubonne, y restait tard, quelquefois y couchait. Des scènes vives, que peut-être Rousseau a présentées comme plus passionnées qu'elles ne furent, très vives assurément, eurent lieu entre elle et lui.

Quels sentiments étaient ceux de M""® d'Houdetot ? Je ne me flatte pas de le savoir. Un goût très tendre pour cet homme qui parlait admirablement aux femmes, un besoin de l'avoir souvent auprès d'elle pour se désennuyer, une grande satisfaction d amour-propre de se voir adorée d'un homme qui était déjà célèbre et dont on attendait beaucoup : voilà ce que je suppose ; de l'amour, non, et toutes les fois qu'il s agissait d'amour, c'est de Saint-Lambert qu'elle parlait. Ceci même enflammait Rousseau, qui a toujours eu, j'en ai parlé, le goût singulier de Tunion à trois et qui chérissait M^'^d'Houdetot de chérir Saint-Lambert : « C'était un peu par goût, à ce que j'ai cru voir, mais beaucoup pour complaire à Saint-Lambert, qu'elle venait me voir. Il l'y avait exhortée et il avait raison de croire que l'amitié qui commençait à s'établir entre nous rendrait cette société agréable à tous les trois. Elle savait que j'étais instruit de leurs liaisons et pouvait me parler de lui sans

gêne ; il était naturel qu'elle se plût avec moi. » — (( Elle était bien aise de conserver à son amant et à elle-même un ami dont elle faisait cas , elle ne parlait de rien avec plus de plaisir que de Tintime et douce société que nous pourrions former entre nous trois quand je serais devenu raisonnable... » — « Nous étions ivres d'amour l'un et l'autre ; elle pour son amant, moi pour elle ; nos soupirs, nos délicieuses larmes, se confondaient. »

Cela dura quelques mois. Tout à coup ]^jme d'Houdetot parut aux yeux de Jean-Jacques inquiète, alarmée et déjà désolée. Saint-Lambert était « instruit et mal instruit ». Une lettre l'avait informé que Jean-Jacques Rousseau était l'amant de M""'® d'Houdetot. D'où partait le coup? Rousseau n'hésita pas un moment à le dire : de ]yjme d'Epinay ! De M""^ d'Epinay jalouse de M"'^ d'Houdetot qui accaparait Jean-Jacques et le dérobait à elle ; de M'''^ d Epinay qui correspondait souvent avec Saint-Lambert et dont l'amant, Grimm, était précisément à l'armée lui aussi et non loin de Saint-Lambert. Mais pourquoi ne pas soupçonner M"^ Le Vasseur, qui a quelque raison d'être plus jalouse que M"""" d'Epinay? La première idée d'un mari qui est dénoncé au mari de sa maîtresse est de soupçonner sa femme, si elle n'est pas d'être sûr que le coup vient de celle-ci. Mais jamais Rousseau ne peut soupçonner Thérèse. C'est d'Epinay qui a

écrit à Saint-Lambert. — Et « ses soupçons sur M'^M'Epinay se changent en certitude ». Quand, s'il vous plaît? Quand M*^^ Le Vasseur lui eut dit que M""^ d'Epinay cherchait par tous les moyens possibles à avoir les lettres de M™® d'Houdetot à Rousseau ; quand M"® Le Vasseur lui eut dit que M'"'' d'Epinay cherchait ces lettres jusque dans la bavette de M"^ Le Vasseur; quand M"® Le Vasseur lui eut dit que M"*® d'Epinay, à l'Hermitage, cherchait partout les lettres de M""^ d'Houdelot ; quand M"^ Le Vasseur lui eut dit que M""^ d'Epinay excitait M"® Le Vasseur à être jalouse de M"'^ d'Houdetot ; quand M"^ Le Vasseur lui eut dit que M™® d'Epinay exhortait M"^ Le Vasseur à ramasser les débris des lettres de M""" d'Houdetot que Rousseau déchirait et à les remettre à M^® d'Epinay qui se chargerait de les rassembler. Les preuves de la culpabilité de M""^ d'Epinay ne sont-elles pas là, indiscutables ?

De tout cela tout autre homme conclurait que M"' Le Vasseur (ou sa mère), connue déjà de lui comme dissimulatrice et menteuse, est l'auteur de la dénonciation et cherche à la rejeter sur T^mc d'Epinay; mais Rousseau ne peut pas soupçonner Thérèse 1 Quel homme !

Ne dites pas : quel homme 1 Soyez sûr, ou du moins je veux le croire un peu pour le trouver moins stupide, que Rousseau a soupçonné, en 1757, Thérèse elle-même ou M""^ Le Vasseur ;

mais en 1769, écrivant ses Confessions, incendié de haine contre M""^® d'Epinay, il renforce son accusation, l'entoure de tous les détails que, depuis, son imagination et M"® Le Vasseur ont ajoutés aux premières données ; et surtout il ne songe qu'à accuser d'Epinay, alors qu'il aurait pu accuser surtout M"® Le Vasseur, mais, je le reconnais, n'importe qui, puisqu'il dit luimême que son commerce avec M""^ d'Houdetot était la fable de toute la contrée.

Vous me répondrez : non ! le système d'accusation résumé plus haut n'est pas de 1769, puisque sur-le champ, en 1757, Rousseau a accusé M""® d Epinay, écrivant à sa personne. — Oui, sans doute ; mais moins formellement, d'une façon générale et sans aucun détail ni aucune preuve . Il lui écrit: « Je ne puis rien vous dire encore. J'attends d'être mieux instruit et je le serai tôt ou tard. En attendant, soyez sûre que l'innocence accusée trouvera un défenseur assez ardent pour donner quelque repentir aux calomniateurs, quels quils soient. » — Elle lui répond : « Je ne comprends rien à ce que vous me dites. » — Il lui réplique : « Je ne suis pas upe de vos finesses... Je vais m'expliquer claiment. Deux amants bien unis et dignes e s'aimer me sont chers... On a tenté de les ésunir, et c'est de moi qu'on s'est servi pour onnerde la jalousie à l un des deux... Savezous comment je réparerai mes fautes ?... En

VOUS disant franchement ce qu'on pense de vous dans le monde et les brèches que vous avez à réparer à votre réputation... » Pas un mot, et il semble que ce fût bien le cas d'en dire quelque chose, des cent tentatives d'espionnage de M™^ d'Epinay. Il semble bien que les récits faits par M"® Le Vasseur ne sont venus qu'après, quand Rousseau n'a pas laissé de soupçonner M"^ Le Vasseur elle-même; et de là le système d'accusation de 1769.

M^^^ d'Epinay répond : Cette fois, je comprends. Ma réputation, peu m'importe. Quant aux deux amants, « j'ignorais absolument ce qui est arrivé aux deux personnes qui me sont aussi chères qu'à vous ». [Ce qui serait mensonge s'il voulait dire : j'ignorais que vous fussiez en commerce de galanterie avec M"^^ d'Houdetot ; mais ce qui peut être très vrai s'il veut dire : j'ignorais que votre commerce avec M""^ d'Houdetot eût été dénoncé.] Là-dessus Rousseau va au château. M""^ d'Epinay l'embrasse en pleurant ; ils dînent ensemble, et ni avant, ni pendant, ni après le dîner ne parlent de rien du tout. Fallait-il que M""^ d'Epinay se sentît coupable I dit Rousseau. Fallait-il que Rousseau se sentît peu sûr, peut-on répondre. La querelle s'éteignit provisoirement dans ce silence (1).

(1) Le lecteur est bien prévenu que je continue à ne tenir aucun compte des Mémoires de Madame d'Epinay

Cependant Saint-Lambert revient de larmée. II se conduit très bien. Il va, avec M""® d'Houdetot, voir Rousseau et lui demande à dîner. Il traite Rousseau « durement ; mais amicalement ». On voudrait plus de détail. Cela veut dire sans doute qu'il lui reprocha son imprudence en protestant qu'il restait son ami. Il l'humilia beaucoup, peut-être très involontairement, en s'endormant pendant une lecture que lui fit Rousseau d'une lettre (assez longue) qu'il avait écrite à Voltaire. Je dis : peut-être involontairement ; car enfin, après dîner, il est permis de s'endormir à une lecture. Et Rousseau dit qu'il ronfla. Le ronflement est signe de sommeil sincère et non de sommeil affecté. Donc humiliation, et plus grande; mais point d'intention d'humilier. J'abrège cette discussion intéressante.

Quant à Rousseau, il était un peu gêné, un peu piteux, tout en se disant qu'il n'avait rien à se reprocher, puisque c'était Saint-Lambert qui avait primitivement voulu que M"^^ d'Houdetot le vît. Il est vrai; mais Saint-Lambert n'avait jamais désiré que l'intimité allât jusqu'aux scènes nocturnes du bosquet. Il se disait encore que « de quelque violente passion qu'il eût brûlé pour elle, il avait toujours trouvé aussi doux d'être le confident que l'objet de ses amours et qu'il n'avait jamais un moment regardé son amant comme son rival, mais toujours comme

son ami ». L'éternel rêve de la triade le poursuivait. Nul doute qu'en cette journée il ne se soit bercé de l'espoir d'entretenir un commerce délicieux avec Saint-Lambert et « Sophie ».

Il se trompait. Avec son inintelligence absolue des façons de vivre selon le monde, il n'avait pas compris que cette visite prolongée, accusée, ostentatoire, de Saint-Lambert et M""^ d'Houdetot chez lui n'était qu'une honnête méthode pour éteindre l'affaire, pour fermer la bouche aux médisances et pour faire dire qu'il n'y avait jamais eu rien derépréhensible entre M"®d'Houdetot et Rousseau, puisque Saint-Lambert et M""^ d'Houdetot venaient bien tranquillement passer une journée chez lui ; mais que loin d'être préliminaires d'entente cordiale, cette , visite annonçait plutôt cessation de commerce ' et était en définitive une liquidation.

Il s'en aperçut après coup . Il y eut refroidissement très sensible de M""® d'Houdetot, qui en avait assez de relations si compromettantes et si orageuses. Rousseau se plaignit, écrivit, écrivit encore. M""® d'Houdetot redemanda les lettres qu'elle lui avait écrites. Il les rendit [celles sans doute qu'il n'avait pas déchirées, si tant est qu'il en eût déchiré quelqu'une, et il y a là contradictions et obscurité qui ne laissent pas de faire suspecter encore les fameux récits de M"^ Le Vasseur]. Il demanda reconventionnelle-

VIE DE rouss*:au

ment les siennes. On répondit qu'on les avait brûlées, ce dont il douta. Il devint très malade. Ne sachant plus où donner de la tète, il eut cette singulière idée de réclamer, si je puis ainsi dire, de réclamer M""^^ d'Houdetot à Saint-Lambert. Il écrivit à celui-ci : « 4 septembre 1757... Au moment où j'étais abandonné de tout ce qui me fut cher [Diderot ?] je vous dus une amie qui me consolait de tout et à laquelle je m'attachais à mesure qu'elle me parlait de vous... Comme je me suis plaint de vous à elle, je vais me plaindre d'elle à vous... Je songeais à vous sans songer guère à elle quand elle est venue me voir et a commencé de me rechercher... Je n'ai pu la fuir, je l'ai vue ; j'ai pris la douce habitude de la voir. J'étais solitaire et triste ; mon cœur affligé ne cherchait que des consolations... Nous parlions de vous, du bon et trop facile Diderot, de l'ingrat Grimm, d'autres encore... Nous faisions des projets pour le temps où nous pourrions lier entre nous trois une société charmante dans laquelle j'osais attendre de vous, il est vrai, du respect pour elle et des égards pour moi. Tout est changé, hormis mon cœur. Depuis votre départ, elle me reçoit froidement ; elle me parle à peine, même de vous ; elle trouve cent prétextes pour m'éviter... Je crois, par l'état de langueur où je suis réduit dans ma retraite, mériter au moins quelques égards, et quand je vous demande compte de Tamie que vous m^avez

donnée^ je crois vous inviter à remplir un devoir d'humanité... Je puis bien lui reprocher ce que je reprochais avec moins de justice à feue ]yjme d'Holbach : qu'elle ne m'aime que par l'impulsion de celui qu'elle aime. Dites-moi donc d'où lui vient son refroidissement... Je blâme vos liens... Mais un amour tel que le vôtre mérite aussi des égards et le bien qu'il produit le rend moins coupable... Je me sens du respect pour une union si tendre... Un mot surtout qu'elle me dit il y a deux mois, et que je vous rapporterai quelque jour, m'a touché au point que de confident de sa passion j'en suis presque devenu le complice, et il est certain que si vous pouviez abandonner une pareille amante je ne saurais m'empêcher de vous mépriser [trait de lumière sur cet amour à trois, maladie mentale et maladie sensuelle de Rousseau : il jouit de se figurer la manière dont jouissent celle qu'il aime et l'amant de celle qu'il aime ; et il a besoin des confidences qui lui donnent cette maladive jouissance-là]. Je le répète : je ne veux pas vous ôter l'un à l'autre. Bien loin de là,,. Un excès de délicatesse vous aurait-il fait croire que l'amitié fait tort à 1 amour et que les sentiments que j'obtiendrais nuiraient à ceux qui vous sont dus ? Mais... où est le cœur plein d'un sentiment qui déborde qui n'a pas besoin dans l'absence d'un autre cœur pour s'épancher ?... Votre cœur, j'en suis sûr, est fait pour m'entendre et

répondre au mien. Consultez-le. Il vous redemandera pour vous Tamie que je tiens de vous^ qui m'est devenue nécessaire et que je n'ai pas mérité de perdre... [Sinon] je retirerai mon âme au dedans d'elle-même ; je mourrai seul et abandonné dans ma solitude 1" c'est étonnant comme Rousseau fait abstraction de M"^ Le Vasseur quand il parle à ses amis de sa vie sentimentale] et vous ne penserez jamais à moi sans regret... »

Les lettres de ce genre, douloureusement séniles, flattent tellement l'amant en possession de plaire, qu'il n'est pas étonnant que Saint- Lambert ait répondu avec bonne grâce et bonne humeur. Il était logé à l'enseigne du grand vainqueur. Il avait, avec délices, huit ans plus tôt, volé M"'^ du Châtelet à Voltaire ; il était enchanté de voir Rousseau lui redemander avec larmes M"^- d'Houdetot. Il fut très bon prince. Il dit très franchement qu'à son dernier voyage il avait cru voir en M""® d'Houdetot « quelque changement », qu'il l'avait attribué à Rousseau, qu'il avait, en conséquence, été alarmé d'une intimité qu'il avait [auparavant] si fort désirée ; mais que, très repentant, il ne souhaite rien tant sinon que tous trois ne cessent point de s'estimer et de s'aimer. « Nous méritons votre cœur et vous serez content des nôtres... Regardez-moi et traitez-moi comme votre ami. » — Le commerce épistolaire, mais non la camaraderie étroite,

recommença entre M""^ d Houdetot et Jean- Jacques. J'arrête ici l'affaire d'Houdetot, ce qui en reste se rattachant plutôt à l'affaire qui suit.

(Affaire dEpinay}

L'affaire d'Epinay proprement dite fut celleci. M""^ d'Epinay était la maîtresse de Grimm. Rousseau, quand Grimm était à la Chevrette, était, entre M™* d'Epinay et Grimm, très gêné. Il détestait Grimm qui était impertinent et persifleur. Grimm le considérait comme un candi- \ dat à l'aliénation mentale. Rousseau essuyait, du fait de Grimm, des humiliations ou des procédés qu'il considérait comme tels. Grimm revenait de l'étranger ; on délogeait Rousseau de la belle chambre pour la donner à Grimm, parce qu'il y avait, dit-il, une porte de communication entre la belle chambre et celle de M""® d'Epinay. Grimm tranchait du maître à la Chevrette, ne parlait pas à Rousseau, ne lui répondait pas et le regardait à peine. Il y eut, comme on peut croire, entre Grimm et Rousseau, plusieurs brouilles et plusieurs réconciliations ménagées par M™® d'Epinay. Nous n'entrerons dans le détail ni des unes ni des autres ; mais il fallait au moins marquer l'hostilité de Rousseau pour Grimm et le mépris

de Grimm à l'égard de Rousseau, pour la complète intelligence de ce qui va venir.

Un jour M"^^ d'Epinay envoie chercher Rousseau et, l'air très troublé, à ce qu'il prétend, lui annonce que, malade, elle va consulter Tronchin à Genève et lui demande s'il ne l'accompagnera pas, lui troisième, avec le jeune d'Epinay et le précepteur Linant. Un voyage où l'on se propose d'emmener son fils âgé de quinze ans et le précepteur de son fils ne peut guère être un voyage honteux ni un voyage criminel. C'est pourtant ce que Rousseau y vit tout de suite. Pourquoi ]^me d'Epinay allait-elle à Genève ? Parce qu'elle était enceinte et voulait cacher sa grossesse et faire ses couches à Genève^ lieu admirablement choisi pour faire un accouchement clandestin. La chose crevait les yeux, et ce n'était pas Rousseau qui était homme à ne pas la voir.

Mais encore, comment Rousseau sut-il que y^me (j'Epii^ay était enceinte ? Mais parce que, dès le lendemain, M"^ Le Vasseur, « qui le tenait du maître d'hôtel, qui le savait de la femme de chambre », le lui dit ; et dès lors il n'y avait pas à douter ; la chose était sûre, comme tout ce que disait M^^® Le Vasseur.

Mais encore comment M""* d'Epinay, enceinte et voulant faire un accouchement clandestin, partait-elle avec son fils, avec Linant et, du reste, avec Rousseau ? Mais pour faire passer Rousseau pour son amant et détourner les soupçons de

s'arrêter sur Grimm ? Mais quel intérêt ]^jme (i'Epinay avait-elle à ce que ce fût plutôt Rousseau que Grimm qui passât pour son amant? Et pourquoi, en définitive, fut-ce avec son mari qu'elle partit en effet ? Cela semblerait indiquer que, tout simplement, elle n'était pas enceinte du tout.

— Oh ! non ! s'écrient les partisans de Rousseau ; cela indique que M™^ d'Epinay poursuivait une œuvre plus scélérate qu'un accouchement clandestin, à savoir un avortement. Ecoutez Petitain ; « Le motif secret et maintenant trop bien connu du voyage de M""^ d'Epinay était sa grossesse... On en pourrait cependant douter aujourd'hui, vu les circonstances accessoires liées à ce voyage. En effet, non seulement le fils de M""^ d'Epinay et son gouverneur l'accompagnèrent et ne la quittèrent point, mais M. d'Epinay lui-même, au refus de Rousseau, se décida à prendre sa place et conduisit sa femme jusqu'à Genève. Comment celle-ci, dans sa situation, put-elle accepter [et choisir, dès le premier moment, d'après le dire de Rousseau lui-mêmej de pareils compagnons de voyage ? Comment, pour le lieu de sa délivrance, put-elle choisir elle-même un lieu tel que Genève, où elle devait attirer et attira effectivement tous les regards ? » Concluons : ]y[me d'Epinay n'était pas enceinte ! Mais non I Concluons qu'elle allait se faire avorter ; car <( toutes ces circonstances semblent pleinement

contradictoires avec le fait énoncé ci-dessus, et cependant ce fait était alors notoire [de par quel témoignage ? Vous ne le dites point ; cela ne compte pas], et les réticences de Rousseau ne servent qu a l'établir plus positivement [des réticences qui établissent la chose qu elles présentent comme douteuse !] La contradiction s'explique par un autre fait dont l'idée sans doute est affreuse et qu'il faut pourtant admettre comme suite nécessaire du premier. Si nous n'hésitons pas à présenter une telle idée au lecteur, c'est que d'une part la vérité de ce second fait nous est garantie par une autorité non suspecte [que vous ne nommez pas : trois mots rayés nuls] et que de l'autre la mémoire de M""® d'Epinay, qu'elle n'a pas craint de déshonorer elle-même, peut supporter cette atteinte nouvelle, qui ne sera après tout qu'un exemple de plus des suites qu'entraîne une conduite imprudente et désordonnée. »

Ainsi M°*° d'Epinay, enceinte et voulant se faire avorter, va à Genève, accompagnée de son fils, du précepteur de son fils et de son mari pour se faire opérer par Tronchin ; c'est l'implacable logique qui nous accule à cette conclusion douloureuse !

Il faut un peu regarder dans les Mémoires de Madame d'Epinay pour voir si, comme les roiisseauistes le prétendent^ 1 aveu des fautes et crimes de M""" d'Epinay y est, à lire de près, ayant échappé à sa plume.

VIE DE KOUSSEAO

Je trouve avant tout un texte dont, chose curieuse, les rousseauistes n'ont fait, à ma connaissance, aucun usage et qui pourtant est extrêmement bon pour eux. C'est celui-ci. M. d'Epinay étant retourné en France, Linant, le précepteur, lui écrivait de Genève toutes sortes de choses concernant M"*® d'Epinay ; or ^jrae d'Epinay écrit à Grimm : « Je sens comme vous Vimportance d'engager Linant à ne point rendre compte de ce qui se passe ici : je lui ai déjà signifié que telle était mon intention ; mais il m'a assuré de si bonne foi que ce serait manquer à la confiance de M. d'Epinay, qui lui avait fait promettre avant de partir de lui tout dire, que je n'ai pu m'empêcher de lui rire au nez : « Savezvous, lui ai-je répondu, qu'il ne tient qu'à moi en ce cas de vous regarder comme un espion, et par tout pays ce rôle n'est pas honnête. » Le pauvre homme a été confondu de cet argument : cependant je l'ai laissé le maître de continuer son journal, pourvu quil ne parlât jamais ni de mon régime ni de M. Tronchin. »

Voilà qui s'ajuste très bien, je ne fais aucune difficulté d'en convenir, avec l'hypothèse, soit d'un accouchement prévu, soit d'un avortement auquel on s applique. A retenir.

Autre chose. Paul Boiteau, éditeur rousseauiste des Mémoires de Madame d'Epinay^ souligne ce passage d'une lettre deM^'^d Epinay : « [Mon fils] aura contracté l'habitude du travail et de la

réflexion pendant le séjour de sept à huit mois quil faudra faire à Genève, » Boiteau s'écrie : « Juste le temps d'en finir avec cette maladie que Ton cache. M'"® d'Epinay aurait pu être plus habile. »

Peut-être ; mais Paul Boiteau ne l'est pas ; car il ne remarque pas que trois pages plus loin jyjme d'Epinay, le 12 [novembre], en tous cas, car des dates des Mémoires il ne faut tenir nul compte, en tous cas dans les premiers jours de novembre, dit : « Je n'ai pu prendre sur moi d'envisager ce pays autrement que comme le lieu d'exil qui allait, au moins pour six mois me séparer de vous. » Il lui fallait, il y a huit jours, huit mois pour accoucher et il ne lui en faut plus que six.

Quelque temps après elle écrit (par deux fois) : « Ce projet me sourit, puisque Tronchin décide que je ne puis rester ici moins d une année. » Il y a environ un mois il lui fallait six mois pour accoucher ; il y a un mois et huit jours il lui en fallait sept ou huit ; et maintenant il lui en faut douze. La remarque de Paul Boiteau sur un de ces trois textes, attirant l'attention sur les deux autres et sur les contradictions qui existent entre les trois, n'est pas très heureuse.

Et remarquons de plus que les trois textes, s'ils écartent Thypothèse d'un accouchement prévu, écartent encore plus celle d'un avortement que Ton préparerait ; car pour se faire

avorter il ne faut ni douze mois, ni huit, ni sept, ni six.

Mais il y a un autre texte des Mémoires de Madame dEpinay^ sur lequel M"^ Macdonald fait une remarque très importante. M"*" Macdonald, qui n'admet pas que Rousseau, soufflé par M"' Le Vasseur, puisse jamais se tromper, fait cette observation, en tout état de cause très intéressante et que je ne voudrais pas qu'on m'opposât : « On a dit que Rousseau n'aurait pas dû croire à l'histoire de Thérèse, qui avait rassemblé tous les racontars des valets et des servantes. La réponse c'est que les racontars sont presque reconnus exacts par les Mémoires de Madame dEpinay eux-mêmes. On y trouve mentionné avec un soin tout spécial un fait absolument dépourvu d'intérêt, si ce n'est qu'il a trait [un fait qui serait dépourvu d'intérêt n'était qu'il a trait] à une tentative faite pour expliquer la naissance d'un enfant dans la maison de M""® d'Epinay durant son séjour à Genève ; à savoir que la femme de chambre Dubuisson cacha son état à sa maîtresse avant le départ, qu'elle accoucha à Genève en juin 1758, au moment précis où sa maîtresse était dangereusement malade, et qu'elle dut être soignée par une étrangère. »

Il est absolument impossible, n'est-ce pas, qu'une servante ait un enfant, et du moment qu'elle a un enfant, c'est qu'il est de sa maîtresse.

— Mais, ce n'est pas cela ! Il s'agit c?a soin que prend M'^® d'Epinay de consigner dans ses Mémoires ce fait qui n'a aucun intérêt et qui n'y devrait pas figurer. — Fort bien ; mais est-ce que M"® Macdonald, si admirablement au fait de l'histoire des Mémoires de Madame d'Epinay, oublierait pourquoi ils ont été faits? Ils ont été faits et refaits, et c'est elle-même, et avec pleine raison, qui le soutient, pour défendre M"^® d'Epinay contre les Confessions de Rousseau, qu'on savait, à partir de 1770, qui existaient, dont Rousseau en 1770 avait donné plusieurs lectures dans les compagnies. On savait donc que Rousseau, qui avait cru en 1757 à la grossesse de M""^ d Epinay et qui n'avait pas manqué lui ou M"^ Levasseur, et ici c'est tout un) de publier cette créance dans tout le canton, consignerait cette opinion, Tavait consignée,dans ses Confessions M c'est pour répondre à cette légende naissante ou renaissante que M""^ d'Epinay et ses collaborateurs inséraient dans les Mémoires cet incident de la Dubuisson, dont il n'y a aucune raison de dire qu'il n'est pas vrai. Les Mémoires ne reconnaissent donc pas, ni presque, ni totalement, ni un peu, les raconiars que Rousseau a avalés de si bon courage ; ils les démentent. Il va sans dire que M"® Macdonald affirmera que démentir c'est avouer, à quoi je la laisse.

Non, pas tout à fait encore ; car je la prie de vouloir bien observer que le projet de départ,

pour Genève, de M""^ d'Epinay, est au plus tard du commencement d octobre 1757, et que l'accouchement de M"^ Dubuisson est de juin 1758. Or M"® Dubuisson, c'est réellement M""^ d'Epinay. j^jme d'Epinay se sentait donc, au commencement d'octobre 1757, enceinte d'un enfant dont elle devait accoucher neuf mois après ? C'est une singulière physiologie de femme I Généralement une femme ne se croit enceinte ou ne se demande si elle l'est qu'un mois après qu'elle l'est, et les médecins lui disent qu'il est possible qu'elle le soit, deux mois, au plus tôt, après qu'elle l'est. M'"® d'Epinay aurait donc eu au commencement d'octobre 1757 une prescience extraordinaire et aurait eu la conviction qu'elle était enceinte longtemps avant de pouvoir savoir si elle Tétait et un peu avant de le devenir. Ce n'est pas très vraisemblable. Pour que M^^ d'Epinay ait eu au commencement d'octobre 1757 des raisons de se croire enceinte et ait accouché en juin 1758, il faut qu'elle ait accouché à onze mois. Or le fait est excessivement rare.

La vérité est que M""** d'Epinay a été inquiète sur sa santé au commencement d'octobre 1 757, qu elle est partie pour Genève le l^"" novembre 1757, qu'elle ne savait si c était pour six mois, pour huit mois ou pour un an ; qu'en définitive, elle y est restée près de deux ans, puisqu'une lettre de Grimm datée « 1759 » dans les Mémoires de Madame dEpinay (??)contient ces mots: uNe comptez

pas sur notre retour avant septembre », et puisqu'une lettre, celle-ci absolument authentique, de Voltaire, datée du 19 octobre 1759, évidemment, par tout son texte, postérieure de bien peu au retour de M"*® d'Epinay à Paris, contient en particulier ces mots : « Si vous aviez voulu nous donner encore un hiver. » Tout cela date le départ de M""^ d'Epinay, de Genève, du commencement d'octobre 1759; tout cela circonscrit le séjour de d'Epinay à Genève du commencement de novembre 1757 au commencement d octobre 1759 ; tout cela donne un séjour de M^^ d'Epinay à Genève de 23 mois et tout cela s'accorde très mal avec Thypothèse d'un avortement ou d'un accouchement secret ; et tout cela s'accorde avec l'hypothèse d'une maladie quelconque .

— Mais le texte, relevé par vous-même, relatif à l'importance extrême qu'il y a à ce que Linant ne parle à M. d'Epinay « ni du régime, ni de Tronchin »? — Mon Dieu, ce texte ne gêne que ma pudeur. Je la surmonte. M""® d'Epinay avait une maladie que lui avait donnée Francueil. Il ne me paraît pas impossible qu'elle en ait voulu faire soigner les accidents par Tronchin, et qu'elle n'ait pas tenu à ce que le régime et le traitement fussent connus de son mari qui disait tout, qui aurait dit à tout le monde le traitement et le régime et qui, peut-être sans la savoir luimême, aurait appris à tout le monde, en parlant

du traitement et du régime, la maladie nécessitant le régime et le traitement.

Et après toutes ces discussions, reste l'essentiel, reste qu'il n'est pas très probable que jyjme d'Epinay partit pour Genève accompagnée de son fils, du gouverneur de son fils et de son mari, soit à dessein d'avorter, soit à dessein d'accoucher sous le nom de sa servante. Reste qu'il n'est pas très probable que M""® d Epinay partant pour Genève à dessein d'avorter ou d'accoucher clandestinement désirât être accompagnée de Rousseau, dont elle connaissait la discrétion. La principale pensée qu elle pût avoir si elle était enceinte, c'était précisément de se cacher de Rousseau. Je ne sais pas comment je suis fait; mais il me semble que cela saute aux yeux.

— Soit ; mais alors pourquoi désirait-elle être accompagnée de Rousseau ? — D'abord elle ne le désira pas vivement, comme nous le verrons très bien par la suite des incidents. Ensuite elle le désira pour les raisons qui sont dans la lettre qu'on va lire et pour la principale de ces raisons, laquelle est très bonne. Rousseau, en considération des « racontars», refusa net d'accompagner M""** d'Epinay. Sur quoi — vous l'attendiez — Diderot intervint. Pour quelle raison ? Pour la raison, qui lui suffisait toujours, que cela ne le regardait pas. Et, avec le tact qui ne l'abandonnait jamais, il écrivit à Rousseau : «Je suis fait pour

VOUS aimer et pour vous donner du chagrin. J'apprends que M""® d'Epinay va à Genève et je n'entends point dire que vous raccompagniez. Mon ami, content de M'""® d'Epinay, il faut partir avec elle ; mécontent, il faut partir beaucoup plus vite. Êtes-vous surchargé du poids des obligations que vous lui avez? [Voilà le tact.] Voilà une occasion de vous acquitter en partie ou de vous soulager. Trouverez- vous une autre occasion en votre vie de lui témoigner votre reconnaissance? Elle va dans un pays où elle sera comme tombée des nues. Elle est malade : elle aura besoin de distraction. L'hiver ! Voyez mon ami. L'objection de votre santé peut être beaucoup plus forte que je ne la crois. [Vous vous dites malade ; mais tout le monde sait que vous ne l'êtes pas. Voilà le tact ] Mais êtes-vous plus malade aujourd'hui que vous ne l'étiez il y a un mois et que vous ne le serez au commencement du printemps ? [Rousseau avait manifesté le désir d^aller à Genève au printemps suivant.] Ferez-vous dans trois mois d'ici le voyage plus commodément qu'aujourd'hui ? Pour moi, je vous avoue que si je ne pouvais supporter la chaise je prendrais un bâton et je la suivrais. [Eh bien! alors, allez-y 1] Et puis ne craignez- vous pas qu'on mésinterprète votre conduite ? On vous soupçonnera ou d'ingratitude on d'un autre motif secret. Je sais bien que, quoi que vous fassiez, vous aurez toujours pour vous le témoignage de votre conscience.

[Très spirituel et très vrai, Diderot connaît son Rousseau et sait que Rousseau ne peut jamais rien se reprocher; mais comme amabilité...] Mais ce témoignage vous suffit-il seul et est-il permis de négliger jusqu'à un certain point celui des autres hommes? [Bien mal écrit: cela signifie en français qu'on ne peut aucunement négliger, qu*on ne peut pas négliger, même jusqu'à un certain point, l'opinion des autres ; et Diderot veut dire qu'on ne peut négliger que jusqu'à un certain point cette opinion.] Au reste, mon ami, c'est pour m'acquitter avec vous et avec moi quejevous écris ce billet. S'il vous déplaît, jetez-le au feu et qu'il n'en soit pas plus question que s'il n'eût jamais été écrit. Je vous salue, vous aime et vous embrasse. »

Diderot aurait voulu que Rousseau n'accompagnât pas M""^ d'Epinay, qu'il n'aurait pas pu mieux faire pour son dessein. Diderot intervient toujours quand Rousseau a tort, pour le mettre, par l'arrogance de ses conseils, en posture d'avoir raison. Mais remarquez ; elles sont là les raisons de M^^ (TEpinay pour désirer, du reste faiblement, mais enfin pour désirer que Rousseau vienne à Genève : 1° Il est naturel de se faire accompagner, quand on va à Genève, par un Genevois ; 2° aussi bien, il doit y aller prochainement ; 3° M""® d'Epinay a besoin d'amusement et de distraction, et elle n'en attend ni de son fils, ni de Linant, ni de son mari ;

4° surtout elle voudrait éloigner Rousseau de jj^me d'Houdetot et pour faire cesser les commérages et pour le distraire. Et voilà tout le secret de M'^'^ d'Epinay.

Je n'ai pas besoin de dire que la lettre de Diderot mit Rousseau en fureur. Il vit tout de suite, ourdi entre M"*® d'Epinay, Diderot et Grimm, un complot destiné à le séparer de M'"*^ d'Houdetot. Il y avait bien plus, sait pertinemment M"^ Macdonald, il y avait, « Diderot sachant parfaitement ce qui en était » [que M'"® d'Epinay était enceinte] l'intention chez Diderot « de disculper Grimm en lui substituant le crédule Rousseau aux yeux du public ». Mais M}^^ Macdonald croit que Rousseau n'en vit pas aussi long qu'elle.

Quoique ne mesurant pas toute la profondeur de la machination, il répondit à Diderot d'une très bonne encre, le traitant de « franc étourdi », le mettant au défi de mal interpréter lui-même la conduite de Rousseau et le priant de modérer désormais « ses prescriptions si affirmatives » sur ce que Rousseau avait le devoir de faire. Cette réponse qu'il faisait à Diderot, Rousseau la lut à M""® d'Epinay et à Grimm et prétend qu'ils en furent atterrés. Ils ont pu être embarrassés, et cela n'a aucune importance dans l'affaire.

Mais il alla voir M""® d'Houdetot, ce qui était beaucoup plus important, pour avoir son avis.

Or M"** d'Houdetot ne dissimula point qu'elle aurait désiré que Rousseau fît ce voyage, ce que la lettre de Diderot semblait annoncer d'avance, parce qu'elle « prévoyait qu'on ne manquerait pas de la compromettre dans le refus de Rousseau ». C'était le bon sens même. Cependant, dit Rousseau, elle consentit à ce qu'il ne se déplaçât point, à la condition que, par ses précautions de langage, il s'arrangeât de manière que M""® d'Houdetot ne parût pas faire partie de ses préoccupations et des raisons de sa résistance.

Tel est le rapport de Rousseau. Il est très bien confirmé par les lettres, écrites plus tard par yime d'Houdetot, que nous possédons. Mais il faut y ajouter que, pour détourner tout à fait les soupçons, M""® d'Houdetot avait pensé que le plus sûr était de ne plus se voir du tout. « 26 octobre 1757... Vous avez approuvé, mon ami, le parti qu'il m'a convenu de prendre pour écarter de vos amis le soupçon que j'aurais pu contribuer, par mes conseils, au parti que vous pourriez prendre ; du reste, vous avez partagé mes craintes et approuvé mes précautions ; c'est une preuve de plus que vous m'avez donnée de votre attachement et de votre honnêteté. Je suis sûr qu'il vous en coûtera autant qu'à moi d'être privé pendant quelque temps d une société qui est plus douce que jamais pour tous les deux... » — « 1 novembre 1757... Comptez à jamais sur moi,

mon ami, et, puisque cette amitié vous est chère? croyez que je ne suis pas plus capable d'y manquer qu'à l'amour; je vous Tai déjà dit et toute ma vie vous le prouvera. Croyez aussi que mes sentiments sont très indépendants de ceux de vos autres amis s'ils pouvaient jamais vous manquer. Je puis vous répondre à jamais de deux cœurs [Saint-Lambert et elle] que vous vous êtes attachés par tout ce qui est en vous de tendre et de vertueux. Un ami tel que vous ajoutera toujours à l'estime que nous faisons de nous-mêmes... ]y[me d'Epinay est partie, mon cher citoyen ; il ne s'agit plus que de vous tranquilliser Tespril sur ce que vous avez fait. J'étais fort convaincue de la force des raisons que vous avez eues de ne pas la suivre ; mais je désirerais que vos amis en fussent aussi convaincus que moi, parce que je trouve qu'il est dur que nos amis nous soupçonnent d un tort... Il faut que je prenne un moment le parti de votre ami [Diderot], mon cher citoyen, et que je vous parle avec la sincérité digne de tous les deux et de notre amitié. Vous avez mal jugé, je crois, du motif qui l'a engagé à vous presser de suivre M"^^ d'Epinay. Il est simple que votre ami ait craint pour vous le tort de vous voir manquer, dans une occasion essentielle, à une amie et qu'il vous en ait parlé avec la chaleur de l'amitié : s'il s'est trompé dans ce qu'il regardait comme une obligation pour vous, son zèle n'en était pas moins une preuve de son atta-

chement. Ce qu'il y avait à faire, c'était de lui expliquer paisiblement vos raisons... Peut-être avez-vous mis trop d'emportement dans votre réponse ? Il faut se défier du premier mouvement, je vous lai dit, mon ami ; il faut toujours tâcher de mettre un intervalle entre la chaleur de la passion et les réponses que vous faites ; sans cela, vous êtes exposé à dire bien des choses dont vous vous repentez après. Ne croyez pas non plus qu'on ait voulu exercer sur vous un empire tyrannique. . . Quand votre ami et moi nous avons dit notre avis sur cette affaire, le même intérêt, le même intérêt pour vous, nous a rassemblés sans nous être entendus.. Voilà ce qui m'a fait vous représenter d'abord ce que vous deviez au zèle de votre ami et vous exhorter ensuite à lui exposer vos raisons... car croyez que c'était comme votre ami et non comme celui de M™® d'Epinay qu'il vous conseillait de la suivre. Ce n'était ni une fermière générale ni même une bienfaitrice que lui et moi pensions que vous deviez suivre ; c'était une amie qui pouvait avoir besoin de vous. . . De tout ceci, mon ami, voyez ce qu il y a à conclure : l"* c'est que loin de savoir mauvais gré à Diderot de ce qull a fait, vous n'y devez voir qu'une preuve de plus de son amitié ; 2^ il ne faut pas accuser de tyrannie des amis qui ne veulent point vous contraindre, mais qui vous aiment trop pour ne pas s'alarmer quand ils craindront de vùus voir un tort,.. Puisque

VOUS nêtes pas toujours maître de vous, songez que les autres aussi peuvent ne pas l'être... »

A conjecturer, par ses lettres de fin octobre et de novembre, des sentiments que devait avoir M""® d'Houdetot au commencement d'octobre, quand elle eut avec Rousseau la conversation que celui-ci rapporte, on voit qu'il l'a bien rapportée ; mais que M""® d'Houdetot avait beaucoup plus insisté sur son désir qu'il partît que sur son consentement à ce qu'il restât. Elle lui avait dit avec sa douceur habituelle : Il vaudrait mieux que l'on vous emmenât ; mais si vous ne le voulez absolument pas, donnez vos raisons doucement et surtout sans me compromettre (1).

Mais Rousseau était buté. Songez donc qu'il croyait comme en Dieu que M"'® d'Epinay était enceinte et l'attirait dans un piège. Mais pourquoi le croyait-il ? Eh ! parce que dans ce que lui disait M"° Le Vasseur il y avait un drame et que ce qu'on lui disait du côté de ^me d'Epinay était simple.

Voilà pourquoi il écrivait à Grimm la fameuse lettre mélodramatique que Ton connaît :

« 0 Fortune^ vile et méprisable Fortune, si dans

(1) Cf. ces mots d'une lettre de Rousseau à M«îc d'Epinay : « M^^ d'Houdetot me parla mardi beaucoup de ce voyage et m'exhorta à vous accompagner presque aussi vivement qu avait fait Diderot. »

ton sein Ton ne peut se passer du pauvre, je suis plus heureux que ceux qui te possèdent ; car je puis me passer d'eux... j aime mieux être voleur que mendiant... »

De cette lettre je ne retiens pour le moment qu une chose , c'est qu'elle commence par : « Dites-moi, Grimm, pourquoi tous mes amis prétendent que je dois suivre M"^^ d'Epinay?... » Evidemment il songe que M^^ d'Houdetot ellemême la engagé à partir, et, tout en comprenant très bien l'intérêt qu'elle a à cela, il se demande s'il doit la comprendre dans la grande conspiration et il hésite à ce faire .

En dehors et de sa croyance à une machination cachant un affreux drame et de sa colère assez légitime contre cet étourdi de Diderot, il avait, déplus, se confirmant dans son esprit, une idée très juste. C'était celle-ci : « Tout compte fait, je suis donc un domestique !» et à cette idée venaient se rattacher en foule tous les souvenirs qu'il avait de la Chevrette. M°'* d'Epinay l'avait traité au moins comme homme à sa disposition. Elle l'appelait, le dérangeant de ses travaux et de ses rêveries, toutes les fois qu'elle s'ennuyait, et elle s'ennuyait souvent ; vingt domestiques entouraient Rousseau et, on le laissait nettoyer ses souliers lui-même; il vivait chez autrui, humilié, raillé de temps en temps, et il fallait encore qu'il se montrât reconnaissant. Tous ces souvenirs, qu'il a consignés dans sa lettre à Grimm, et la

dernière exigence qu'on lui montrait, firent bloc dans son esprit etil s'écria : « Je suis esclave ! » C'était une nécessité inévitable, et qu'il aurait dû prévoir.

Chose qui aurait dû lui entrouvrir les yeux, Grimm lui répondit très doucement : « Le départ de M'^^d'Epinay est reculé ; son fils est malade ; il faut attendre qu'il soit rétabli. Je rêverai à votre lettre. Tenez- vous tranquille à l'Hernxitage... En attendant, si vous le jugez à propos, vous pourrez lui faire vos offres [de départ avec elle], quoique cela me paraisse encore assez égal ; car, connaissant [se rapporte à M"^® d'Epinay] votre position aussi bien que vous même, je ne doute pas qu'elle ne réponde à vos offres comme elle le doit [en refusant], et tout ce que je vois à gagner à cela [pour vous] est que vous pourrez dire à ceux qui vous pressent que si vous n'avez pas été ce n'est pas faute de vous être offert. Au reste, je ne vois pas pourquoi vous voulez que le philosophe [Diderot] soit le porte- voix de tout le monde et, parce que son avis est que vous partiez, pourquoi vous imaginer que tous vos amis prétendent la même chose. Si vous écrivez à jyfme (J'£pinay, sa réponse peut vous servir de réplique à tous ces amis, puisqu'il vous tient tant à cœur de leur répliquer. Adieu, je salue M°*® Le Vasseur et le criminel »

Laissait-on Rousseau assez libre ? On lui proposait d écrire à M""* d'E4)inay une hMre où il

s'offrirait, et on lui promettait une réponse de ]yjme d'Epinay où elle déclinerait ses offres. Cette promesse d'une lettre où M^^ d'Epinay déclinerait l'offre de Rousseau de l'accompagner, on la lui faisait deux fois ; on s'engageait ; et on lui offrait cette lettre de M^^ d'Epinay comme une réponse qu'il pourrait faire et à Diderot et à M""' d'Houdetot, en disant : « Vous voyez bien que M""^ d'Epinay ne tient pas du tout à ce que je l'accompagne. »

Bien entendu, Rousseau prit cela pour un piège ; vous vous y attendiez très bien. On voulait une lettre de lui où il offrirait de partir et, cette lettre en main, on le tenait, on le prenait au mot, on lui disait : « Vous vous êtes engagé à venir ! »

~ Mais, ce n'est pas si mal raisonné !

— Pardon ! Dans l'hypothèse où Jean» Jacques aurait fait des offres à M"^^ d'Epinay, M"^^ d'Epinay avait sa lettre, oui; mais Rousseau avait celle où Grimm lui promettait que ces offres seraient de pure forme et qu'on y répondrait par un refus. Donc il avait en mains la preuve du piège tendu . Donc il était maître de la partie . Par conséquent, le piège tendu par la lettre de Grimm est si idiot, qu'il n'y a qu'une chose à croire, c'est qu'il n'y avait pas de piège du tout dans sa lettre.

Il n'y en avait pas. Grimm disait simplement — pas assez simplement, je le reconnais — à

Rousseau : M^^ d'Epinay ne tient pas autrement à ce que vous veniez. Elle Ta désiré un peu ; sur quoi Diderot l'a désiré violemment et M°^® d'Houdetot à peu près aussi violemment. Pour calmer ces gens-là, ayez une lettre de M"*® d'Epinay vous engageant à rester. Vous l'aurez si vous lui offrez de partir. Elle ne tient qu'à une amabilité de votre part. Vous me direz qu'elle est perfide et qu'elle s'autorisera de vos offres ainsi obtenues pour que vous les teniez. Mais alors, vous montreriez ce billet-ci. Il vous couvre. Au reste, ce que j'en dis est pour vous, pour votre désir de répliquer à vos accusateurs. A nous vraiment ce nous est égal.

Voilà pour moi Tinterprétation du billet de Grimm.

Reste un mot qui a très vivement blessé et inquiété Rousseau : « Je rêverai à votre lettre. » Rousseau en pensa ceci : « Comment ! au lieu de me répondre avec simplicité sur la mienne [sur ma lettre, sur la grande lettre récriminatrice contre M™^ d'Epinay], il prend le temps pour y rêver... II m'avertit même de la suspension dans laquelle il me veut tenir, comme s'il s'agissait d'un profond problème à résoudre ou comme s'il importait à ses vues de m'ôter tout moyen de pénétrer son sentiment, jusqu'au moment où il voudrait me le déclarer. Que signifient donc ces précautions, ces retardements, ces mystères ? Est-ce ainsi qu'on répond à la

confiance ? Cette allure est-elle celle de la sincérité et de la bonne foi ?.. . »

Pour moi, je propose deux interprétations du mot de Grimm. Il peut être une simple formule de politesse. Rousseau lui a écrit une lettre de douze pages (12 000 lettres environ) et il ne répond que par un simple billet. Par le «je rêverai à votre lettre », il veut dire qu'à la lettre de douze pages il répondra plus tard point par point, après y avoir réfléchi, ce qui est assez naturel ; que pour le moment il veut seulement prévenir Rousseau de letat actuel des choses.

Il est possible, aussi, qu'il veuille dire qu'il y aura plus tard, en temps opportun, après le retour de M""® d'Epinay de Genève, par exemple, une discussion approfondie à faire de cette lettre de douze pages. Rousseau, en efîet, n'y touche pas seulement la question du voyage à Genève; il y fait un réquisitoire en règle contre M""® d'Epinay, ses exigences, les séjours à la Chevrette, etc. Grimm peut vouloir dire, et je crois bien que c'est cela qu'il dit : Je ne réponds aujourd'hui qu'à la question du jour, qu'à la question du voyage. Quant à toute la vaste question de vos rapports avec nous, nous examinerons cela plus tard, de sang-froid et posément. — Voilà toutes les noirceurs que je vois dans la lettre de Grimm.

A cette lettre de Grimm Rousseau semble n a-

voir pas répondu ; mais il écrivit à M""® d*Epinay une lettre qu'il juge qui était « aussi honnête qu'elle pouvait l'être, mais où il ne donnait pas dans le piège », Cette lettre était celle-ci: « J'apprends, Madame, que votre départ est re tardé et votre fils malade... M""® d'Houdetot me parla mardi beaucoup de ce voyage et m'exhorta à vous accompagner presque aussi vivement qu avait fait Diderot. Cet empressement à me faire partir sans considération pour mon état me fit soupçonner une espèce de ligue dont vous étiez le mobile. Je n'ai ni l'art ni la patience de vérifier les choses et je ne suis pas sur les lieux ; mais l'aile tact assez sûr et je suis très certain que le billet de Diderot ne vient pas de lui [mais de vous] Je ne disconviens pas que ce désir de m avoir avec vous ne soit obligeant et ne m'honore ; mais outre que vous rn aviez témoigné ce désir avec si peu de chaleurs que vos arrangements de voiture étaient déjà pris, je ne puis souffrir qu'une amie emploie l'autorité d'autrui pour obtenir ce que personne n'eût mieux obtenu qu'elle. Je trouve à tout cela un air de tyrannie et d'intrigue [de tyrannie, j'en vois dans le ton de Diderot; de la part de M™^ d Epinay et de Grimm, aucune, et d'intrigue je n'en vois nulle part] qui m'a donné de l'humeur, et je ne l'ai peut-être que trop exhalée, mais seulement avec votre ami et le mien [Grimm . Il regrette déjà ses déclamations de la lettre de douze pages]

Soyez sûre qu'au lieu de tous ces détours, si vous eussiez insisté avec amitié, que vous m'eussiez dit que vous le désiriez fort et que je vous serais utile, j'aurais passé par-dessus toute autre considération et je serais parti. J'ignore comment tout ceci finira ; mais, quoi qu'il arrive, soyez sûre que je n'oublierai jamais vos bontés pour moi et que, quand vous ne voudrez plus m'avoir pour esclave, vous m'aurez toujours pour ami. »

La lettre, dans le brouillon de Rousseau, ne s'arrêtait pas là et continuait par ces lignes, qu'il est important de considérer pour se renseigner pleinement sur 1 état d'âme de Rousseau à cette date : « Toutes mes inégalités viennent de ce que j'étais fait pour vous aimer du fond du cœur ; qu'ensuite, ayant eu pour suspect votre caractère et jugeant qu'insensiblement vous cherchiez à me réduire en servitude, ou à m'employer selon vos secrètes vues, je flotte depuis longtemps entre mon penchant pour vous et les soupçons qui le contrarient. Les indiscrétions de Diderot, son ton impérieux et pédagogue avec un homme plus âgé que lui, tout cela a changé le trouble de mon âme en une indignation qu'heureusement je n'ai laissé exhaler qu'à votre meilleur ami [Grimm] . Avant de savoir quels en seront les effets et les suites, je me hâte de vous déclarer que le plus ardent de mes vœux est de pouvoir vous honorer toute ma vie et continuer à

nourrir pour vous autant d'amitié que je vous dois de reconnaissance. »

Dans le même temps, un peu plus tard sans doute (28 octobre), il expliquait sa conduite à Saint-Lambert : «... Vous savez le prochain départ de M™® d'Epinay pour Genève. Elle m'a proposé de l'accompagner, sans me montrer là-dessus beaucoup d'empressement. Moi, la voyant escortée de son mari, du gouverneur de son fils, de cinq ou six domestiques, aller chez son médecin et son ami, et par conséquent mon cortège lui étant fort inutile, sentant d'ailleurs qu'il me serait impossible de supporter avec mon mal et dans la saison où nous entrons une chaise de poste jusqu'à Genève..., je n'ai pas accepté le voyage et elle s'est contentée de mes raisons. Là-dessus Diderot m'écrit un billet extravagant... Mais ce qui m'a surtout percé le cœur, cest de voir que votre amie est du même avis et m'ose donner des conseils de servitude. On dirait quil y a une ligue entre tous mes amis pour abuser de mon état précaire et me livrer à la merci de M^^ dEpinay... Cependant j'ai écrit à Grimm une longue lettre dans laquelle je lui dis mes raisons et le laisse le maître de décider si je dois partir ou non [il y a bien quelque chose de cela dans la longue lettre : « décidez du parti que je dois prendre ; quel que soit votre avis, il sera suivi sur-le-champ » ; mais en incise et évidemment détruit par le reste des douze pages

qui est un torrentde récriminations et d'offenses], résolu de suivre à l'instant son avis ; mais j'espère qu'il ne m'avilira pas. Jusqu'ici je n'ai point de réponse positive [il en a une : Grimm lui a dit en somme : nous sommes d'accord tous trois pour que vous ne partiez pas] et j'apprends que M""^ d'Epinay part demain. Je me sens, en écrivant cet article, dans une agitation... »

^me d'Epinay partit, et après son départ, le 8 novembre, Rousseau reçut de Grimm une lettre, selon lui atroce, odieuse et ridicule. Cette lettre, nous ne l'avons pas. Elle est, prétendument, dans les Mémoires de Madame d'Epinay, mais cela ne compte point. Au reçu d'icelle, Rousseau écrivit sur-le-champ à M™® d'Houdetot et à Grimm. A M""® d'Houdetot il disait : « Je viens de recevoir de Grimm une lettre qui m'a fait frémiret que je lui ai renvoyée à Imstant, de peur de la lire une seconde fois . Madame, tous ceux que j'aimais me haïssent... Tout ce que j'avais appris de M""® d'Epinay n'est que trop vrai, et j'en sais davantage encore. [Les commérages de valetaille ont continué, et avec plus de liberté depuis le départ de M^^ d'Epinay, et Rousseau se juge plus informé ]... Ai-je encore une amie et un ami? [Elle et Saint-Lambert ] Je vais déloger de THermitage... Vos défenses m'empêchent d'aller passer l'hiver à Paris. [En allant à Paris, il aurait paru courir après M'"^ d'Houdetot, ce

YiE DE ROUSSEAU

pourquoi elle lui avait défendu d'y venir.] Je vais m'établir à Montmorenci comme je pourrai... >)

A Grimm il disait (d'après ce qu'il rapporte de cette lettre dans ses Confessions) : «. . . Voilà donc la lettre que vous vous êtes donné le loisir de méditer ; je vous la renvoie ; elle n'est pas pour moi. Vous pouvez montrer la mienne à toute la terre et me haïr ouvertement ; ce sera de votre part une fausseté de moins. » D'après ces indications, qui ne sauraient valoir la lettre de Grimm elle-même, on doit penser que cette lettre était une prière adressée à Rousseau de laisser désormais tout le monde tranquille. De là ces mots de Rousseau à W^^ d'Houdetot : « Ai-je encore une amie en vous?»

Cette lettre de Grimm peut être interprétée de deux façons : ou M""^ d'Epinay, outrée, et on Teût été à moins, de la lettre de récriminations furieuses, de la lettre de douze pages de Rousseau à Grimm, aura dit : « Voilà qui est bien. Il est enragé. Ecrivez-lui n'importe quoi avant mon départ ; et, quand je serai partie^ signifiez-lui qu'il ait à nous donner la paix. » — ou, ce que je croirais plus volontiers, M!^^ d'Epinay étant d une très grande longanimité, Grimm lui-même a attendu le départ de M™® d'Epinay pour signifier à Rousseau son congé, sûr du reste de n'être pas désavoué par M""® d'Epinay, qui, depuis la lettre de

douze pages, avait de Rousseau par-dessus les épaules.

Rousseau, enfant gâté qui croyait que tout lui était dû, fut stupéfié, comme on a vu, par J la lettre de Grimm. A la lettre qu'il écrivait à M"^«d'Houdetot et à laquelle M'^^ d'Houdetot répondit, comme nous avons vu, par sa lettre du 1^' novembre, il en ajouta quatre autres, peut-être cinq ou six, auxquelles il ne fut pas répondu, ce qui le désespérait. Il passa là près de six semaines (7 novembre-15 décembre 1757) qui furent atroces. Diderot vint le voir, soit bon cœur, — au fond, il lavait très bon, — soit curiosité psychologique, soit besoin de donner des conseils désobligeants. Rousseau lui dit tout : sa passion pour M""*^ d'Houdetot, les indignes manœuvres de M"^^ d'Epinay, les lettres de celle-là interceptées parcelle-ci... : « N'est-il pas vrai, Thérèse ? — Certainement ! — N'est-il pas vrai. Madame Le Vasseur ? — Pas le moins du monde ! — Comment ? Il y a quatre jours que vous m'en avez fait le récit à moi-même et vous me démentez et vous vous démentez en face de mon ami ! — Jamais je n'ai eu la moindre connaissance de tout cela. »

Telle fut la scène, d'après Rousseau lui-même* D'après Diderot, elle fut plus terrible que ridicule. Diderot écrivait le 5 décembre à Grimni : « Cet homme est un forcené. Je Tai vu, je lui ai reproché.,, l'énormité de sa conduite ; les

pleurs versés aux pieds de M""® d'Epinay dans le moment où il la chargeait près de moi des accusations les plus graves ; cette odieuse apologie qu'il vous a envoyée et où il n'y a pas une seule des raisons qu il avait à dire ; cette lettre projetée pour Saint-Lambert qui devait le tranquilliser sur des sentiments qu'il se reprochait et où, loin d'avoir une passion née dans son cœur malgré lui, il s'excuse d'avoir alarmé M"*® d'Houdetot sur la sienne. Que sais-je encore ? Je ne suis point content de ses réponses. Je n'ai pas eu le courage de le lui témoigner ; j'ai mieux aimé lui laisser la misérable consolation de croire qu'il m'a trompé. Qu'il vive !I1 a mis dans sa défense un emportement froid qui m'a affligé. J'ai peur qu'il ne soit endurci. . . Je me jette dans vos bras comme un homme effrayé. Je tâche en vain de faire de la poésie ; mais cet homme me revient à travers mon travail ; il me trouble, et je suis comme si j'avais auprès de moi un damné. Il est damné, cela est sûr... Voilà l'effet que je ferais sur vous si je devenais jamais un méchant. En vérité, j'aimerais mieux être mort. Il n'y a peut-être pas le sens commun dans tout ce que je vous écris ; mais je vous avoue que je n'ai jamais éprouvé un trouble d'âme si terrible que celui que j'ai... J'avais la fièvre en revenant. Je suis fâché de ne pas lui avoir laissé voir l'horreur qu'il m'inspirait, et je ne me réconcilie avec moi qu'en pensant que

vous, avec toute votre fermeté, vous ne l'auriez pas pu à ma place. Je ne sais pas s'il ne m'aurait pas tué. On entendait ses cris jusqu'au bout du jardin ; et je le voyais. Adieu, mon ami, ^. j'irai demain vous voir... En vérité, ma main tremble. »

On peut compter que du 1*'' novembre au 15 décembre, Rousseau était en état continuel ou presque continuel d'exaspération. Il se promit de renvoyer M""® Le Vasseur, ce qu'il fit peu après, car c'était elle qui mentait, M"® Le Vasseur ne pouvant pas mentir ; mais, en attendant, il était malade de fureur.

Il eut peut-être quelque réconfort de la part de M'"^ d'Houdetot, qui, se sentant un peu coupable pouravoir détourné très vivement Rousseau de ce fatal voyage, lui écrivait, après quelque temps de silence, lettres sur lettres, toutes amicales et consolatrices et très sages : « Ne soyez pas si impatient... Apprenez donc enfin à rester tranquille .. Travaillez... Ne quittez pas l'Hermitage ; je prends tout sur moi et j'écrirai à M"''' d'Epinay... Calmez- vous... Dites-moi mieux ce que contient la lettre de Grimm... Tenezvous tranquille et occupez-vous de quelque chose. . Si vous avez à quitter l'Hermitage, que ce soit sans bruit et non dans un moment où votre départ aurait un air de rupture et de mécontentement vis-à-vis d'une femme qui n'a jamais paru être pour vous qu'une amie em-

pressée et prévenante... Je vois avec chagrin que vous avez écrit à M""® d'Epinay une lettre où vous paraissez déterminé à rompre avec elle. Si vous m'eussiez consultée avant de Técrire, je ne vous l'aurais pas conseillée ; il était très aisé de vous éloigner peu à peu, sans afficher la rupture... Si, comme cela n'est pas impossible et comme j'aime à le croire, on vous en avait imposé sur les rapports que l'on vous a faits d'elle, les raisons tirées de son caractère dont vous me parlez ne sont pas suffisantes pour vous brouiller tout à coup avec une amie de dix ans dont vous avez dû connaître et dont vous avez sans doute supporté le caractère pendant tout ce temps... » (novembre 1757).

Il écrivit à M""® d'Epinay la lettre à laquelle nous venons de voir que M""^ d'Houdetot fait allusion, et qui était ainsi conçue : «... Uamitié est éteinte entre nous... J'ai pour moi ma conscience, je vous renvoie à la vôtre... J'ai voulu quitter l'Hermitage... On [M""® d'Houdetot] prétend qu'il faut que j'y reste jusqu'au printemps... J'y resterai. » — Il était absolument déséquilibré.

A sa grande stupéfaction, bien entendu, il reçut la réponse qu'il était impossible qu'il ne reçût pas : « Genève, 1^^ décembre 1757. Après vous avoir donné pendant plusieurs années toutes les marques possibles d'amitié et d'intérêt, il ne me reste qu'à vous plaindre ! Vous

êtes bien malheureux. Je désire que votre conscience soit aussi tranquille que la mienne. Cela pourrait être nécessaire au repos de votre vie. Puisque vous vouliez quitter FHermitage et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte pas les miens sur mes devoirs et je n'ai plus rien à vous dire sur les vôtres. »

Rousseau fit connaître cette lettre à M'"® d'Houdetot. Elle lui dit très sincèrement : « C'est une suite de tout ce qui s'est passé, et qu'on pouvait éviter sans doute en se conduisant plus modérément. J'ai tout adouci autant que j'ai pu ; mes intentions étaient bonnes. Je ne dispute plus avec vous .. » Mais lui n'en pouvait croire ses yeux et trouvait cette lettre de rupture la chose la plus incroyable du monde. « Ce congé si imprévu., . », écrit-il douze ans après. Ce mot fait mesurer la véritable stupidité de cet homme en choses de la vie pratique. Il avait été par trop gâté. Entretenu pendant douze ans sans qu'on lui eût jamais rien demandé, l'idée ne pouvait même pas lui venir qu'entretenu, ingrat et insolent, on ne lui fît pas des remerciements. « Ce congé si imprévu. . , »

Tous les biographes de Rousseau ont insisté sur ces trois affaires : Diderot, d'Houdetot, d'Epinay et moi aussi. Ils ont eu raison, et moi de même, car c'est à partir de ce « complot » contre lui que Rousseau, déjà défiant, vit

toujours et partout des complots, 1756-1757 est donc un moment décisif dans sa triste vie.

Et de plusy s'il n'y eut pas le moindre complot contre lui en 1756-1757, il y en eut un depuis, et permanent. Le connaissant, sachant son humeur de défiance, de susceptibilité, d'orgueil et de rancune, les d'Epinay, les Diderot, les Grimm, le surveillèrent comme pas à pas et trempèrent plus ou moins dans tout ce que l'on fit contre lui ; et surtout, d'abord prévoyant, ensuite connaissant les Confessions, par leurs conversations d'abord, par les Mémoires de Madame dEpinay, dix fois remaniés, ensuite, ils se défendirent contre lui qui se défendait contre eux ; et ce fut cette guerre, que Rousseau sentait bien, qui lui fit cette blessure éternelle, sans cesse envenimée par M"® Le Vasseur, où devait succomber sa raison.

Rousseau quitta l'Hermitage le 15 décembre

{Suite des trois affaires).

Cette triple affaire devait le brouiller avec tout ce qu'il comptait d'amis. Au l®"" décembre 1757, il a perdu définitivement M""® d'Epinay et Grimm. Il lui restait M""^ d'Houdetot, refroidie un instant, mais à cette heure toute fraternelle, et Diderot un instant irrité, mais maintenant réconcilié. M°^® d'Houdetot s'écarta peu à peu. Déjà, avant sa lettre (du 14 décembre), où elle le blâme doucement de s'être attiré la lettre de congé de M'""® d'Epinay, déjà dans sa lettre du 7 décembre nous la voyons lui dire : « Je vous prie de croire, malgré votre amitié retirée et la rupture de notre liaison, à laquelle je ne pouvais donner autant que vous y donniez vous-même et qui devenait trop orageuse, mais que vous m'avez forcée de rompre, que je ne me suis rien reproché tant qu'elle a duré et que je ne me reprocherai rien après. Je vous verrai avec plaisir si l'occasion s'en présente ; je conserverai de l'intérêt pour vous et de l'estime pour le bien qui est en vous et m'emploierai toujours pour vous

conserver les amis qui vous restent et vous défendre contre ceux qui se sont éloignés de vous... » ~ Au 20 décembre, dans une lettre que nous n'avons pas, Rousseau lavait sans doute accusée de Fabandonner et d'être encore de la « ligue » ; car elle lui dit: «... Ce n'est pas moi qu'on peut persuader d'abandonner un ami malheureux ; ainsi ce n'est pas à moi que s'adressent les inquiétudes et les reproches offensants de votre lettre... Je n'ai vu que très peu rhomme que vous accusez, qui n'a point cherché à vous nuire auprès de moi ; il y a apparence que je le verrai fort peu; mais, vous, c'est une injure que vous me faites de penser que je puisse me laisser prévenir par aucun mauvais propos contre Tamitié. . » — Elle lui faisait de très doux reproches, ou plutôt de très douces observations, en lui souhaitant bonne année, le 30 décembre 1757 : Je pense comme vous que celui qui donne est obligé à celui qui reçoit ; mais je pense aussi que celui qui a reçu quelque bienfait est engagé à la reconnaissance et qu'elle lui doit paraître douce. » Elle aurait pu ajouter qu'il est très vrai que celui qui donne est obligé h celui qui reçoit, mais que ce n'est pas à celui qui reçoit de le dire. Croyez bien qu'elle l'a pensé.

Au 9 janvier, sur outrages de Rousseau, il y a orage : « Votre lettre ne m'a pas offensée. J3 méritais trop peu les injures que vous m'avez

dites pour être en colère. Elle m'a fait voir seulement, ainsi que votre avant-dernière lettre, où vous faites le procès à tout attachement et à toute amitié, que votre caractère et vos opinions sont trop exposés [? — opposés (aux miens) ?] en différentes choses pour que notre liaison ait pu subsister sans orage ; c'est ce qui m'a déterminée à la rupture que vous m'avez proposée. Je romps sans aigreur et sans rancune une liaison où je ne pouvais jamais vous contenter... »

Le lendemain, car elle est très bonne, elle se rétracte : « J'ai peur de m'être trop emportée dans mes dernières lettres. Je vous avoue que les vôtres m'avaient fait trembler et m'avaient fait penser qu'il serait difiQcile de vivre en paix avec vous et de ne pas craindre chaque jour un nouvel orage. Votre extrême vivacité, une mauvaise opinion de vos amis trop aisée à faire naître et quelques sentiments solitaires [de solitaire] sur l'inconvénient de toute amitié m'avaient fait penser que tôt ou tard je vous verrais rompre vous-même une liaison où vous paraissiez renoncer assez volontiers ; c'est pourquoi je prenais le parti de commencer dès aujourd'hui ce que je pensais que vous feriez un jour vousmême. Mais mon amitié pour vous ne peut s'accommoder du parti que j'ai pris. Je n'ai pu me résoudre à abandonner un ami dans le temps que les autres l'abandonnent. Ne me monti'ez

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plus, seulement, cette humeur solitaire qui vous fait regarder toute société avec haine... ni cette défiance de vos amis qui vous donnent trop souvent pour eux ou d'injurieux soupçons ou une opinion désavantageuse et qui se répand en iniures et en termes méprisants ou dénigrants... »

La correspondance est interrompue, probablement par la présence de M. d'Houdetot auprès de sa femme, jusqu'au 28 janvier 1758, jour où ]^me d'Houdetot demande affectueusement à Rousseau de ses nouvelles. Elle se continue par une lettre où M^^® d'Houdetot fait entendre à Rousseau que son mari connaît sa liaison avec Saint-Lambert, mais non celle qu'elle a eue et qu'elle a encore un peu avec Rousseau, et qu'il ne faut pas qu'il connaisse cette dernière, sans doute parce que M. d'Houdetot, comme Rousseau du reste, n'allait pas au delà du ménage à trois.

Puis M^^^ d'Houdetot devient sermonneuse comme Julie, dont elle a peut-être été un peu le modèle, ou plutôt elle continue à l'être, très sincèrement du reste : «Votre imagination travaille trop à vous tourmenter et à noircir vos amis... N apprendrez-vous donc jamais à vous contenir ?... Défendez- vous du chagrin ; il flétrit l'âme, lui ôte toute énergie et la rend incapable de tout effort... Croyez que je vous ai toujours vu beaucoup meilleur que vous ne vous montrez quelquefois vous-même... »

Tout à coup, le 6 mai 1758, à son tour ]^£mo d'Houdetot perd la tête. Elle a appris que la passion de Rousseau pour elle était connue de tout Paris et en était le joyeux entretien. Saint- Lambert en a été tout attristé. Elle accuse Rousseau d'avoir été indiscret et ses amis de l'avoir été davantage. Elle déclare qu'elle doit à sa réputation de rompre tout commerce avec Rousseau. Elle ne veut du reste ni confidence ni explication. Que Rousseau « reste tranquille », c'est tout ce qu'elle lui demande. « Adieu. ))

Il est très vrai que Rousseau avait eu l'indiscrétion de parler de sa passion à Diderot pour lui demander conseil sur la manière de se conduire avec Saint-Lambert ; et il est assez vraisemblable que Diderot, étant donné son caractère, n'en avait parlé qu'à vingt ou trente amis intimes. Cependant il n'y avait aucun lieu d'accuser Diderot, parce qu'on ne se promène pas à peu près tous les jours pendant quatre mois avec une femme, on ne passe pas la moitié de la nuit, quelquefois, avec elle, on ne couche pas quelquefois, chez elle, sans que tout le canton en bavarde et, quand on est célèbre, sans que tout Paris en soit instruit. Il est vraisemblable que Diderot avait parlé ; mais il restait très possible qu'il n'eût rien dit. M""® d'Houdetot, qui n'avait à accuser qu'ellemême, ne l'en incrimina pas moins, et Rousseau

s'écria : « Et toi aussi, Diderot ! » et jura à son ancien ami une haine éternelle.

Saint-Lambert, lui, se conduisit, cette fois, comme un sot et comme un valet. Il vint voir Rousseau, ne le trouva pas et, en l'attendant, fit causer « deux heures » M"® Le Vasseur! De cet entretien il résulta pour Rousseau que Saint- Lambert croyait, comme tout le monde, que Rousseau avait été l'amant de d'Epinay ; il en résulta aussi que Saint-Lambert savait des choses qui n'étaient connues ni de M}^^ Le Vasseur ni de M^^ d Houdetot elle-même, qui ne Tétaient que de Rousseau et de Diderot et qu'il fallait bien que Diderot eût dites à Saint-Lambert. On voudrait ici plus de lumières. Quelles étaient ces « circonstances » ignorées de M"® Le Vasseur et de M""® d'Houtetot ? A coup sûr, ce n'était point des circonstances concernant jyjme d'Houdetot, mais sans doute des circonstances concernant M""® d'Epinay. Mais alors pourquoi Rousseau dit-il : a Par rapport à ]^me d* Houdetot il détailla à Thérèse plusieurs circonstances qui n'étaient connues ni d élie ni de M""® d'Houdetot » ? Je n'entends rien à cela. — C'est sur cet entretien, plutôt obscur que convaincant, que Rousseau se détermina à rompre avec Diderot pour jamais. Avec M"^® d Houdetot c'était fait. Cette dame n'écrivit plus à Rousseau, en 1760, que deux billets, où elle lui parle à la troisième personne. Quant

à Saint-Lambert, il quitta Rousseau, — qu'il avait vu après l'entretien avec M"^ Le Vasseur — très apaisé. Après tout, c'étaient deux hommes qui venaient de dire beaucoup de mal d'une femme. Ils devaient être assez contents Tun de l'autre.

Mais on voit, par une lettre postérieure de Saint-Lambert, que Rousseau avait assuré à Saint-Lambert être « convaincu que Diderot était innocent des indiscrétions à lui imputées ».

Rousseau n'en tint pas moins son serment d'Annibal. Il poursuivit Diderot de sa haine. Ceux qui veulent que Rousseau n'ait jamais eu tort assurent que c'est Diderot qui « avait commencé» et qui recommença toujours. Je le voudrais, car j'aime encore plus Rousseau que ses ennemis ; mais le vrai, pour moi, c'est que Diderot avait commencé, par ses lettres sur la passion de Rousseau pour la solitude, par son Vœ soli ; mais que c'est Rousseau qui recommença le plus et le plus cruellement. En 1758, il s'était réconcilié avec Diderot II y avait eu deux réconciliations : la première après le Yx soli, la seconde après l'intervention de Diderot dans les affaires relatives au voyage de M""® d'Epinay. Le 3 ou le 4 décembre, il avait vu Diderot, comme nous Tavons rapporté au chapitre précédent; il lui avait dit du mal de M""® d'Epinay, il avait invoqué contre elle utilement le témoi-

gnage de M"® Le Vassear, en vain celui de ^me Vasseur, et il s'était emporté furieusement contre lui et contre tout le monde ; mais depuis il avait pu s'apaiser. Ayant quitté l'Hermitage, ayant évidemment pour jamais rompu avecle ménage Grimm-d'Epinaj^ ayant reconquis son indépendance qn il prisait si fort, délivré de tout joug, il pouvait respirer. Il ne s apaisa pas ; d'abord parce qu'à partir de ce moment il ne devait jamais s'apaiser, et la lésion cérébrale était faite ; ensuite parce qu'il était à ce moment précis où tous les hommes sentent leur jeunesse qui s'en va et en font, petite ou grande, une maladie, — songez à la crise de Chateaubriand quand il s'aperçut qu'il avait quarante ans ; — ensuite parce que précisément à ce moment il voyait s'éloigner, l'une brusquement, l'autre insensiblement, deux femmes qu'il avait aimées ; car, en homme amoureux de toutes les femmes, il avait parfaitement été amoureux de M""^ d'Epinay, quoique moins que de l'autre ; ensuite parce qu'il venait d'avoir une déception immense d enfant gâté, insultant d'Epinay, comptant bien, en conséquence, qu'elle le laisserait à THermitage jusqu'au pr intemps, c est- k-dire jusqu'à son retour et qu'elle renouerait alors avec lui, et voyant avec stupeur qu'elle le mettait à la porte; enfin, reconnaissons-le très bien, parce qu'il prêtait Toreille aux bruits de Paris et que ces bruits, assez naturellement, lui étaient

défavorables et que cela l'irritait, assez justement si nous nous mettons à son point de vue, contre ceux qui sans doute les faisaient courir.

En effet, cette lettre de Diderot à Grimm, du 5 décembre 1747 : « Cet homme est un forcené », vous pouvez supposer, sans jugement téméraire, que Grimm lavait répandue ; la lettre de douze pages, parfaitement extravagante, de Rousseau, vous pouvez supposer, sans vain scrupule, que Grimm l'avait laissée se promener et, du reste, par une lettre de Francueil, nous le savons. 11 s'ensuivait que tout Paris, et, au delà de tout Paris, Genève, causaient de la crise mentale de Rousseau. Ce parfait imbécile de Deleyre, pour se faire gloire du soin qu'il prenait de défendre Rousseau, ne manquait pas de l'avertir de tous les cancans qui couraient sur lui. Tel autre était pour Rousseau l'ami tyrannique, lui était lami bête ; on comprend que Rousseau ait dit du mal de l'amitié. Deleyre lui écrivait : « 25 janvier 1758,., Oh ! ma foi, venez vous défendre ; car je ne sais pas tenir tête à des femmes,,. » — « 22 février. J'étais résolu d'aller vous voir dimanche au plus tard, quel que fût le temps, et fen parlais hier matin à M> Diderot, qui me proposait également une partie à Montmorency à pied. Mais qu'il veuille le faire ou non, je serai chez vous samedi... Quelqu'un me demandait dernièrement si vous m'aimiez. Je n'osai répondre autre chose, sinon que je ne l'avais pas

encore mérité. Je suis indigné de tout ce que j'entends... » — « 28 février... Quand on parle de vous à vos amis, ils disent toujours que vous les avez quittés. Si vous avez voulu les éprouver, je crains pour eux et pour vous le résultat de cette épreuve... J'ai vu ce soir le philosophe [Diderot], toujours absorbé par le travail ou distrait par les importuns. // songea vous pourtant^ et toujours avec tendresse; mais je ne sais quoi se met entre vous^ Pardonnez- vous mutuellement ce qu'il y a de trop ferme ou de trop faible dans votre caractère... Les loups sont à Paris, et l'innocente biche et le daim pacifique errent dans les bois. Parmi les maux que vous souffrez, comptez pour un bien ceux que vous ne voyez pas. » [Pas trop mal. Que n'a-t-il jamais parlé qu'ainsi ?1

Sur ces avertissements, sur d'autres, certainement ayant quelque connaissance de la lettre de Diderot à Grimm : « Cet homme est un forcené », et quoique assuré par Deleyre que Diderot parlait de lui avec tendresse, Rousseau, moitié miel, moitié vinaigre, et, reconnaissons-le, plutôt pour ramener Diderot que pour l'écarter, mais du reste avec sa maladresse ordinaire, écrivit à Diderot : «Il faut, mon cher Diderot ^ que je vous écrive encore une fois dans ma vie ; vous ne m'en avez que trop dispensé ; mais le plus grand crime de cet homme que vous noircissez d'une si étrange manière est de ne pouvoir se détacher

de vous. Mon dessein n'est point d'entrer en explication pour ce moment-ci avec vous sur les horreurs que vous m'imputez..., car, quoique né bon et avec une âme franche, vous avez pourtant un penchant malheureux à mésinterpréter les actions et les discours de vos amis [il donne ingénument ses qualités aux autres]... Je suis un méchant homme, n'est-ce pas ?.. Je suis un méchant, mais pourquoi le suis-je ?... Quel intérêt m'a pu porter à l'être ?.. . Que m'en peut-il revenir de mal faire ?... Quoi que vous en disiez [il n'a pas digéré le Vse soli], on ne fuit point les hommes quand on cherche à leur nuire ; le méchant peut méditer les coups dans la solitude ; mais c'est dans la société qu'il les porte... Je suis emporté dans la colère et souvent étourdi de sang-froid. Ces défauts font-ils le méchant ? Non, sans doute ; mais le méchant en profite pour perdre celui qui les a... Vous vous fiez à votre bonté naturelle, mais... n'avez-vous jamais craint d'être entouré d'adulateurs adroits qui n'évitent de louer grossièrement en face que pour s'emparer plus adroitement devons sous l'appât d'une feinte sincérité? [?eci pour Grimm]... Il se peut que les preuves de mon innocence vous parviennent enfin, et que vous soyez forcé d'honorer ma mémoire, et que l'image de votre ami mourant ne vous laisse pas des nuits tranquilles. Diderot, pensez-y. Je ne vous en parlerai plus,

Il paraît certain que Diderot ne répondit pas à cette lettre. Et celles de Deleyre continuèrent: « 17 mars... J*ai appris qu'on vous accusait de noirceurs et je ne vous en ai pas cru le moins du monde capable... Ce sont gens qui, n'ayant pu vous humilier, veulent se justifier à vos dépens des torts que leur reproche leur conscience peut-être et qui comparent votre conduite et votre état avec le leur. Mais pourquoi songeraisje à vous aigrir ? Mon intention est de vous tranquilliser... » [il s'y prend bien].

Puis vinrent la lettre de M^^ d'Houdetot (6 mai) et la visite de Saint-Lambert à M"® Le Vasseur et à Rousseau quelques jours après, visite au cours de laquelle Rousseau assure à Saint-Lambert qu'il ne croit pas que Diderot ait été indiscret.

Puis Rousseau ne parle plus, ne se plaint plus ; mais il se recueille ; il cuit sa rancune et, dans la préface de la Lettre à d'Alembert sur les spectacles, préface datée du 20 mars pour qu'elle coïncidât avec le silence gardé par Diderot après la lettre de Rousseau du 2 mars, paraît le fameux passage et la fameuse citation de l'Ecclésiastique : « J'avais un Aristarque sévère et judicieux ; je ne l'ai plus, je n'en veux plus ; mais je le regretterai sans cesse et il manque encore plus à mon cœur qu'à mes écrits — En note : Si vous avez tiré ïépée contre votre ami^ n'en désespérez pas ; car le re-

tour est possible ; si vous avez laissé échapper contre lui une mauvaise parole, ne craignez rien; la réconciliation est possible; elle ne cesse de Vêtre que s il y a outrage, reproche, arrogance et révélation d'un secret et blessure faite en trahison : dans tous ces cas votre ami se retirera de vous. >i (Ecclésiastique, xxii, 26, 27.) Rousseau déclarait à toute la terre sa rupture avec Diderot et les raisons de cette rupture.

L'effet fut prompt et grand. Aussitôt louvrage paru, Saint-Lambert se révolte, s'indigne et écrit à Rousseau : « En vérité, Monsieur, je ne puis accepter le présent que vous venez de me faire, A l'endroit de votre préface où, à l'occation de Diderot, vous citez un passage de ÏEcclésiaste [il se trompe, ou il écrit en abrégé], le livre m'est tombé des mains. Après les conversations de cet été, vous m'avez paru convaincu que Diderot était innocent des prétendues indiscrétions que vous lui imputiez. Il peut avoir des torts envers vous ; je l'ignore ; mais je sais bien qu'ils ne vous donnent pas le droit de lui faire une insulte publique... Je vous assure, Monsieur, que cette atrocité me révolte. Je ne vis point avec Diderot, mais je l'honore et je sens vivementle chagrin que vous donnez à un homme auquel, du moins vis-à-vis de moi, vous n'aviez jamais reproché qu'un peu de faiblesse. Monsieur, nous différons trop de principes pour nous convenir jamais. Oubliez mon existence. Cela ne doit

DE ClOUSSEAU

pas être difficile ; je n'ai jamais fait aux hommes ni le bien ni le mal dont on se souvient longtemps. Je vous promets, moi, Monsieur, d oublier votre personne et de ne me souvenir que de vos talents. »

Encore un ami perdu pour jamais.

L*honnête et doux Deleyre écrivait de son côté : «... Quel passage de l'Ecriture vous allez citer ! Vous ne voulez donc plus d'amis, puisque vous renoncez au meilleur que vous eussiez, de votre propre aveu . Cela m'attriste, m'afflige et me fait penser à vous avec une sorte de chagrin; et cependant je ne puis m'empêcher de penser à vous... »

Diderot resta très longtemps ennemi de Rousseau. Cependant c'est lui qui revint le premier, ou plutôt il revint et Rousseau ne revint jamais. En mars 1763, Rousseau étant chassé de France et persécuté dans son propre pays, Diderot voulut renouer. Il s'en ouvrit à M. d'Escherny, qui était leur ami commun. D'Escherny s'employa inutilement. On le voit par cette lettre qu'il adressa à Rousseau le 23 mars : «Je ne me suis point hâté d'apprendre à M. Diderot la réponse que vous avez faite aux propositions de paix que je vous ai portées de sa part ; mon peu de succès m'a retenu jusqu'à présent. J'en ai reçu une lettre ces jours derniers ; il me demande de vos nouvelles ; il me reproche ma négligence et mon silence sur la commission dont il m avait

chargé auprès de vous ; il a raison, j'ai des torts vis-à-vis de lui. Ne voudriez-vous pas. Monsieur, par une réponse plus favorable, en diminuer le degré, et enfin celle que vous m'avez fait la grâce de me rendre est-elle votre dernier mot ? Devrai-je vous faire observer que, si M. Diderot vous a manqué, ille reconnaît en partie et l'attribue plus à la légèreté, précipitation, malentendu qu'à un dessein réfléchi de vous nuire. Cependant il prétend que par cette note de votre lettre à M. d'Alembert vous l'avez percé d'un trait cruel et douloureux qui fait le malheur de sa vie ; il ajoute que, quelque graves que puissent être ses torts, ravir l'honneur à un homme sensible, c'est plus que lui arracher la vie et que c'est le cas où vous êtes vis-à-vis de lui. Il y aurait de la témérité à moi de vous parler de la disposition à pardonner, naturelle aux âmes grandes et généreuses. J'ignore vos motifs; mais quels qu'ils puissent être, quelque atrocité, quelque noirceur que je suppose aux procédés de M.Diderot, — je mets les choses au pis, — pourrez-vous refuser l'oubli du passé et le désaveu de cette note funeste à un ami de vingt années que vous avez blessé mortellement et qui vous en prie en vous demandant grâce ? »

Rousseau ne voulut rien entendre, resta inflexible. Ne l'accusons aucunement de dureté. Il vit là certainement un piège de plus. Tant y a qu'il répondit sèchement à d'Escherny : « Je

n'entends pas bien, Monsieur, ce qu'après sept ans de silence M. Diderot vient tout à coup exiger de moi. Je ne lui demande rien. Je n'ai nul désaveu à faire. Je suis bien éloigné de lui vouloir du mal, encore plus de lui en faire ; je sais respecter jusqu'à la fin les droits de l'amitié, même éteinte ; mais je ne la rallume jamais ; c'est ma plus inviolable maxime. »

C'est cette inflexibilité qui explique le zèle avec lequel Diderot, définitivement ulcéré, collabora au remaniement ou plutôt à la fabrication des Mémoires de Madame dEpinay (1), très probablement aussi aux notes, défavorables à Rousseau, de la correspondance de Grimm (2), puis,

(1) Gomme nous nea parlo-oiis plus, disons iei que ce qui s'impose, c'est une éditM>n critique des Mémoires de Madame d'Epinay où l'on s'aiderait de tout ce qui a été découvert sur le xvnie siècle ; — ce qui s'impose encore plus, c'est une édition critique de Rousseau lui-même.

(2) Seulement en note. La correspondance de Grimm est certainement défavorable à Jean- Jacques Rousseau : mais contrairement à l'avis de Mlle Macdonald,ce qui me frappe, c'est combien elle est modérée. Par exemple, Grimm assure que d'après le dernier chapitre du Contrat la condamnation de Calas serait juste ; c'est parfaitement exact ; que par ce même chapitre il a donné des armes à tous les fanatismes : c'est tellement exact que le dernier chapitre du Contrat est le fanatisme lui même; que la lapidation de Motiers est une farce : des témoins Font affirmé ; que Rousseau, avec Tétat qu'il fait de la fausse lettre du roi de Prusse, plaisanterie de Walpole, pourrait mettre l'Angleterre en guerre avec la Prusse : c'est exagéré, mais ce n*est pas faux ; de grandes guerres ont eu lieu pour des causes ou sous des prétextes aussi minces, etc. — Où Grimm est

après la mort de Rousseau, rédigea le furibond réquisitoire contre Rousseau qu'il inséra dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron : «... S'il paraissait jamais un ouvrage [les Confessions] où d'honnêtes gens fussent impitoyablement déchirés par un artificieux scélérat qui, pour donner quelque vraisemblance à ses injustes et cruelles imputations^ se peindrait lui-même de couleurs odieuses [il y a du vrai dans ce motif, plus ou moins conscient, prêté à Rousseau]... Jean- Jacques... a-t-il déposé sur sa tombe la révélation de secrets confiés ou surpris ? Cette lâche et cruelle indiscrétion peut-elle semer le trouble dans les familles unies et allumer de longues haines entre des gens qui s aiment ?..• Il faut convenir qu'il est fou, qu'il est atroce d'immoler en mourant ses amis, ses ennemis pour seryir de cortège à son ombre ; de sacrifier

hors de la vérité, c'est quand il dit qu'il ii*a jamais parlé mal de la personne de Rousseau ; où il dit très vrai, c'est quand il fait cette déclaration : « M. Rousseau a des reproches bien sérieux à se faire à l'égard de ses amis ; mais je ne me compte pas de ce nombre. Je n*ai pas eu 5 comme plusieurs d'entre eux, l'honneur de lui rendre des services essentiels ; ainsi il peut tout au plus être injuste avec moi ; mais il ne peut pas être taxé d'ingratitude à mon égard et je lui pardonne volontiers un peu de fiel contre moi, qui me suis malheureusement exposé à lui montrer la vérité sans aucun ménagement. )) — Tout compte fait, la correspondance de Grimm est modérée à lendroit de Rousseau. Cela, du reste, n'atténue point du tout les impostures des Mémoires de Madame d'Epinay.

la reconnaissance, la discrétion, la fidélité, la décence, la tranquillité domestique à la rage orgueilleuse de faire parler de soi dans l'avenir ; en un mot, de vouloir entraîner tout son siècle dans son tombeau pour grossir sa poussière... Jean- Jacques écrit bien ; mais par son caractère ombrageux, il est sujet à voir mal ; témoin sa haine pour M d'Alembert, pour Voltaire, et ses procédés avec Milord Maréchal, M. Dusaulx et une infinité d'autres... C'est ainsi qu'il a perdu vingt respectables amis. Trop d'honnêtes gens auraient tort s'il avait raison. Ce n'est pas la crainte d'être maltraité dans récrit posthume de Jean-Jacques qui m'a fait parler. Je savais par un des hommes les plus véridiques, M. Dusaulx, de l'Académie des inscriptions, et par d'autres personnes à qui Rousseau n'avait pas dédaigné de lire ses Confessions^ que j'étais malheureusement épargné [pas trop ; mais Diderot ne parle des Confessions, encore inédites, que par ouï dire] entre un grand nombre de personnes qu'il y déchirait Cette fois je n'étais que le vengeur d 'autrui. Pour m'assurer de la vertu de Jean-Jacques, on me renvoie à ses écrits ; c'est me renvoyer aux sermons d'un prédicateur pour m'assurer de ses mœurs et de sa croyance... Je fais très grand cas des ouvrages du citoyen de Genève... [mais] il n'y a peut-être pas une idée principale, folle ou sage, qui lui appartienne ; la préférence de

Tétat sauvage sur Tétat civilisé n'est qu'une vieille querelle réchauffée ; on av^it fait cent fois avant lui lapologie de l'ignorance ; on retrouve partout les bases et les détails de son Contrat social ; un homme d'un peu de goût ne s'avisera jamais de comparer son Héloïse avec les romans de Richardson qu'il a pris pour modèle ; si l'on avait un enfant à élever, on laisserait là les idées fausses ou exagérées d'Emile pour se conformer aux sages préceptes de Locke. . . Jean-Jacques eût été chef de secte il y a deux cents ans [si juste que précisément il l'est devenu tout de suite après sa mort], en tout temps démagogue dans sa patrie [non pas lui-même ; mais créateur de démagogue, oui]. Le séjour et la solitude des forêts l'ont perdu ; on ne s'améliore pas dans les bois avec le caractère qnil y portaitei le motif qui l'y conduisait[la répulsion à l'égard des philosophes]. Ce qui lui est arrivé [qu'il est devenu fou], je l'avais prédit.,. Mais, après avoir vécu vingt années avec les philosophes, comment Jean»Jacques devint-il antiphilosophe ? Précisément comme il se fit catholique parmi les protestants, protestant parmi les catholiques... ; comme il plaida la cause des Iroquois à Paris et comme il aurait plaidé la nôtre dans les forêts du Canada ; comme il écrivit contre les spectacles, après avoir fait des comédies ; . . . comme il se déchaîna contre les lettres, qu'il avait cultivées

toute sa vie ; comme, en prêchant contre les mœurs, il composa un roman licencieux... Il me protestait un jour qu'il était chrétien : a Oui, lui répondis-je, comme Jésus-Christ était juif»... Lorsque le programme de l'Académie de Dijon parut, il vint me consulter sur le parti qu'il prendrait. « Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c'est celui que personne ne prendra, — Vous avez raison )),me répliqua-t-il. Ce qu'il a écrit à M. de Malesherbes, il me l'a dit vingt fois : « Je me sens le cœur ingrat ; je hais les bienfaiteurs, parce que le bienfait exige de la reconnaissance, que la reconnaissance est un devoir et que le devoir m est insupportable... » Rousseau n'est plus. Quoiqu'il eût accepté de la plupart d'entre nous, pendant de longues années, tous les secours de la bienfaisance et tous les services de l'amitié et qu'après avoir reconnu et confessé mon innocence [exact], il m'ait perfidement et lâchement insulté [exact] ^ je ne Tai ni persécuté ni haï [ménsonger : la collaboration de Diderot aux Mémoires de Madame dEpinay est prouvée]. J'estimais lecrivain ; mais je n'estimais pas l'homme, et le mépris est un sentiment froid qui ne pousse à aucun procédé violent. Tout mon ressentiment s'est réduit à repousser les avances réitérées qu'il a faites pour se rapprocher de moi [mensonger très probablement ; on connaît une tentative de rapprochement de la part de Diderot, aucune de la part

de Rousseau, et Rousseau pardonnant les offenses qu'il a faites, c'est extrêmement invraisemblable]... Ce n^est point une satire que j'écris, c'est mon apologie ; c'est celle d'un assez grand nombre de citoyens qui me sont chers... Si je n'entre pas ici dans un détail de faits sans réplique, plusieurs d'entre les défenseurs de Rousseau connaissent mes raisons, les approuvent, et je les nommerais sans balancer, s'il leur était permis de s'expliquer avec franchise sans tomber dans une criminelle indiscrétion. Mais Rousseau lui-même, dans un ouvrage posthume où il vient de se déclarer fou, orgueilleux, hypocrite et menteur, a levé un coin du voile : le temps achèvera et justice sera faite du mort, lorsqu'on le pourra sans affliger les vivants. Pour moi, j'ai dit tout ce que je pouvais dire sans m'exposer à des reproches. »

Ainsi finirent les relations entre Diderot et Rousseau. Revenons au 15 décembre 1757.

Au milieu de tous ses tracas, Rousseau avait travaillé pendant son séjour à THermitage. Il avait en y entrant, d'après ce qu'il nous dit luimême, les projets suivants : un ouvrage sur les institutions politiques (Contrat social), en projet depuis Venise et qu'il « avait sur le chantier » en entrant dans sa solitude, auquel il « travaillait depuis cinq ou six ans » mais qui « n'était guère encore avancé » ; un extrait des ouvrages de labbé de Saint-Pierre et une étude sur ses idées ; un traité de morale, qui devait s'intituler la Morale sensitive ou le Matérialisme du sage ; un traité d'éducation que M""® de Chenonceaux lui avait demandé {Emile) ; un dictionnaire de musique. — Il est probable qu'à FHermitage il travailla au Contrat social ; peu probable qu'il ait travaillé à Y Emile ^ certain qu'il a travaillé à ses études sur l'abbé de Saint-Pierre, dont il a publié une partie, certain qu'il a travaillé à Julie ou la Nouvelle Héloïse, dont, dès cette époque, il faisait des copies pour M""^ d'Houdetot. Ce n'est pas la passion qu'il avait pour elle qui lui avait inspiré l'idée

de ce roman ; mais elle le soutenait à le faire .

C'est à cette époque, et même un peu avant, qu'avaient commencé ses véritables relations avec Voltaire, les premières ^ que nous avons rapportées, n'ayant eu qu'un caractère en quelque sorte officiel. Il lui avait envoyé, en 1755, son Discours sur llnégalité. Voltaire lui avait répondu par une lettre très superficielle et très spirituelle, et Rousseau lui avait répliqué par une lettre très spirituelle et très profonde où se trouve le mot fameux sur la demi-science et les demi-savants : « Ce que nous ne savons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir » Jusque-là il n'y avait eu que passe d'armes très courtoises. Mais en 1756, à propos des deux poèmes de Voltaire, le Désastre de Lisbonne et la Loi naturelle, surtout à propos du premier, Rousseau écrivit à Voltaire sa lettre sur le pessimisme (18 août 1756), où il se proclamait profondément optimiste et profondément convaincu que tous les malheurs que Thomme subit viennent de lui-même. Cette lettre était du reste très respectueuse et même marquée de sympathie, puisque Rousseau y conviait Voltaire à écrire le catéchisme de la Religion sociale à laquelle lui, Rousseau, rêvait. Quelques traces de l'irritabilité ordinaire à Rousseau s'y montraient déjà, cependant. Onconnaît le fameux passage : « Je ne puis m'empêcher. Monsieur, de remarquer à ce propos une oppo-

sition bien singulière entre vous et moi... Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance, bien sûr de votre immortalité ; vous philosophez paisiblement sur la nature de lame et, si le corps souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l'avez vous-même expliqué : vous jouissez et j'espère ; et l'espérance embellit tout. »

Remarquez encore ceci. A son Discours sur rinégalité Voltaire avait appliqué ce mot : « J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain » et — consultez du reste le contexte — cela ne voulait rien dire si ce n'est : un livre où le préjugé le plus répandu parmi les hommes est combattu. Rousseau, dans sa lettre de 1756, fait cette observation : (( . . .Quoique vous ayez qualifié de livre contre le genre humain un écrit où je plaidais la cause du genre humain contre lui-même. » C'est précisément ce que Voltaire avait dit, et il y a de l'aigreur dans l'observation de Rousseau.

Voltaire ne répondit que par un billet plein de cordialité et même d'effusion, où

il priait Rousseau de venir prendre Fair et reprendre la santé aux Délices. Nous verrons un peu plus loin comment les choses se gâtèrent .

En quittant THermitage Rousseau s'établit à Montlouis, tout près de Montmorency, dans une petite maison avec terrasse, très agréable, d'où la vue s'étendait sur la vallée . Il y achevait la Nouvelle Héloïse lorsque sa passion contredisante et sa verve polémique se réveillèrent à propos de l'article Genève, par d'Alembert, dans V Encyclopédie» Voltaire, alors aux Délices, c'està-dire sur terre genevoise, voulait jouer la comédie et y inviter ses amis de Genève. Le gouvernement de Genève, dominé par le Consistoire, s'y opposait. Voltaire enrageait. D'Alembert, dans son article sur Genève, inséra une page qui fut généralement attribuée à Voltaire lui-même, où le regret était exprimé que les Genevois, si cultivés, si lettrés, n'eussent pas de théâtre. Il y eut une grande émotion à Genève, beaucoup moins, à la vérité, relativement à ce passage que sur d'autres où il était dit que beaucoup de pasteurs genevois penchaient vers le socinianisme. Rousseau laissa complètement de côté cette partie du différend, mais partit en guerre sur la question du théâtre.

Il était très d'accord avec lui-même, lui qui avait dénoncé toutes les lettres et tous les arts comme corrupteurs, en dénonçant le théâtre

comme le plus malfaisant de tous les genres de littérature (1). Il fit donc une violente et du reste admirable satire contre la littérature dramatique et l'influence du théâtre sur les mœurs, avec beaucoup de digressions sur la pureté des mœurs publiques en Suisse, et à Genève particulièrement. La Lettre à (TAlembert sur les spectacles est la plus idyllique des^ œuvres de Rousseau ; elle l'est plus encore que la Nouvelle Héloïse, dont on peut très bien considérer qu'elle est comme une suite, parce que dans la Nouvelle Héloïse c'est une seule famille et dans la Lettre à dAlembert c'est tout un peuple qui est représenté avec des couleurs d'églogue.

Rousseau adressa très amicalement son livre à d'Alembert, le priant de bien croire qu'il n'avait contredit son ami que par dévouement à sa patrie, qu'il avait fait son devoir et qu'en le faisant il serait toujours assez content de lui et assez justifié auprès de d'Alembert. On ne sait pas si d'Alembert répondit. Ce qu'il y a de certain, c'est que, désigné sur sa demande, comme censeur de l'ouvrage, il donna son visa dans ces termes : « J'ai lu l'ouvrage de M. Rousseau contre moi. Il m'a fait beaucoup de plaisir ; je ne doute pas qu'il n'en fasse au public et je n'y trouve rien qui doive en empêcher l'entrée. »

(1) C'est cet accord avec lui-même que M. Maugras appelle (( un hasard assez singulier » et « une heureuse coïncidence ».

L'ouvrage eut un succès prodigieux. Les éditions s'en multiplièrent. Plus de quatre cents brochures de réfutation ou de critique furent publiées. Mais la sympathie de Voltaire pour Rousseau était perdue à jamais. Il était touché, comme poète dramatique, comme fanatique de théâtre et comme homme essayant d'établir un théâtre et n'y pouvant réussir, à tous ses points sensibles. On pense bien qu'avec sa susceptibilité et son irritabilité, égales au moins à celles de Rousseau, il ne douta point que ce ne fût uniquement contre lui et pour lui faire pièce que la Lettre sur les spectacles avait été écrite. Aussi, même, ce semble, avant d'avoir lu l'ouvrage de Rousseau, il écrit à d'Alembert : « Estil vrai que Rousseau écrit contre vous et qu'il renouvelle la querelle de l'article de Genève ? [la querelle religieuse qui avait eu lieu entre d'Alembert et les ministres de Genève et qui était en train de s'apaiser]. On dit bien plus : on dit qu'il pousse le sacrilège jusqu'à s'élever contre la comédie, qui devient le troisième sacrement de Genève. « Les mœurs changent, Brutus, il faut changer nos lois. » On a donné trois pièces nouvelles, faites à Genève même, en trois mois de temps, et de ces pièces je n'en ai fait qu'une. Voilà l'autel du Dieu inconnu à qui cette nouvelle Athènes sacrifie. Rousseau en est le Diogène et, du fond de son tonneau, il s'avise d'aboyer contre nous. Il y a en lui une

double ingratitude. Il attaque un art qu'il a exercé lui-même et il écrit contre vous qui lavez accablé d'éloges, »

Un peu plus tard, il écrit à Thiériot : « Pour Jean- Jacques, il a beau écrire contre la comédie, tout Genève y court en foule. La ville de Calvin devient la ville des plaisirs et de la tolérance... ))

Un peu plus tard, à d'Alembert : « Quoi ! vous répondez sérieusement à ce fou deRousseau, à ce bâtard du chien de Diogène... »

Un peu plus tard, au même : « Vous avez daigné accabler ce fou de Jean-Jacques par des raisons... »

En même temps, quoiqu'il ne fallût pas daigner accabler Jean- Jacques par des raisons, il le faisait réfuter par le marquis de Ximénès dans ses Lettres sur Veffet moral des théâtres, en collaborant sans doute avec ce marquis, comme il faisait toujours.

Rousseau, comme il manquait rarement de le faire, ne faillit point à mettre les torts de son côté. Formey, en 1760,. publia dans son journal, à Berlin, la lettre de Rousseau à Voltaire sur l'optimisme. Rousseau en fut avisé. Comme il n'avait communiqué cette lettre qu'à M*"® de Chenonceaux, à M""® d'Houdetot et à Grimm, et que ce ne pouvait être qu'une de ces trois personnes ou lui-même qui l'eût communiquée, il écrivit à Voltaire pour bien déclarer que ce n'était pas

lui qui avait commis cette indiscrétion. Jusqu'ici rien de mieux. Il ajouta que ce ne pouvait être, matériellement, que M""® d'Houdetot, ^jme Chenonceaux ou Grimm, et que moralement ce ne pouvait être ni M'^® de Chenonceaux ni M"^® d'Houdetot. Jusque-là tout est correct encore. Mais brusquement voici qu'il ajoute : « Je ne vous aime pas, Monsieur ; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être le plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour prix de lasile que vous y avez reçu ; vous y avez aliéné de moi mes concitoyens pour prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux : c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable ; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants et jeté sans honneur dans une voirie ; tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l'avez voulu ; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie et l'amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dû, ni aux procédés que ce respect exige. Adieu, Monsieur. »

Voltaire ne répondit pas. Rousseau, avec une naïveté prodigieuse, s'en étonne. Mais Voltaire, à partirde ce moment, fut enragé contre Rousseau. A d'Alembert il écrivait (à différentes dates) : « J*ai reçu une grande lettre de Jean- Jacques Rousseau ; il est devenu tout à fait fou. C'est dommage... C'est contre votre Jean- Jacques que je suis le plus en colère. Cet archifou, qui aurait pu être quelque chose s'il s'était laissé conduire par vous, s avise de faire bande à part : il écrit contre les spectacles après avoir fait une mauvaise comédie ; il écrit contre la France qui le nourrit ; il trouve quatre ou cinq douves pourries du tonneau de Diogène et il se met dedans pour aboyer ; il abandonne ses amis ; il m'écrit, à moi, la plus impertinente lettre que jamais fanatique ait griffonnée. Il me mande en propres mots : « Vous avez corrompu Genève pour prix de l'asile qu'elle vous a donné », comme si je me souciais d'adoucir les mœurs de Genève, comme si j'avais besoin d'un asile, comme si j'en avais pris un dans cette ville de prédicants sociniens ; comme si j'avais quelque obligation à cette ville... A l'égard de Jean- Jacques, s'il n'était qu'un inconséquent, un petit bout d'homme pétri de vanité, il n'y aurait pas grand mal ; mais qu'il eût ajouté à l'impertinence de sa lettre l'infamie de cabaler, du fond de son village, avec des pédants sociniens pour m empêcher d avoir un théâtre à Tournay ou du moins

pour empêcher ses concitoyens d'y jouer avec moi ; qu'il ait voulu par cette indigne manœuvre se préparer un retour triomphant dans ses rues basses ; c'est l'action d'un coquin, et je ne lui pardonnerai jamais. J'aurais tâché de me venger de Platon s'il m'avait joué d'un pareil tour ; à plus^forte raison du laquais de Diogène, Je n'aime ni ses ouvrages ni sa personne et son procédé est haïssable. L'auteur de la Nouvelle Aloïsa n'est qu'un polisson malfaisant...»

A Damilaville il écrivait, le 22 avril 1761 : «... Qu'un Jean-Jacques, un valet de Diogène, crie, du fond de son tonneau, contre la comédie, après avoir fait des comédies, et même détestables ; que ce polisson ait l'insolence de m'écrire que je corromps les mœurs de sa patrie, qu'il se donne l'air d'aimer sa patrie, qui se moque de lui ; qu'enfin, après avoir changé trois fois de religion, ce misérable fasse une brigue avec des prêtres sociniens de la ville de Genève pour empêcher le peu de Genevois qui ont des talents de venir les exercer dans ma maison... tous ces traits rassemblés font le caractère du fou le plus méprisable que j'aie jamais connu. M. le marquis de Ximénès a daigné s'abaisser jusqu'à couvrir de ridicule son ennuyeux et impertinent roman. Ce roman est un libelle fort plat contre la nation qui donne à l'auteur de quoi vivre, et ceux qui ont traité les quatre jolies lettres de M. de Ximénès de libelles ont extravagué. Un homme de

condition est au moins en droit de réprimer l'insolence d'un J.-J. qui imprime qu'il y a vingt contre un à parier que tout gentilhom.me descend d'un fripon. »

Il écrivait au même le 24 novembre 1766 : « Je vous ai dit sans doute et si je ne vous l'ai pas dit, je le dis ; et si je lai redit, je le redis encore : il est avéré, prouvé, démontré que ce malheureux Jean- Jacques ne m'avait écrit, pour prix de mes bontés, une lettre très insolente sur les spectacles que pour engager avec moi une querelle, pour soulever contre moi les prêtres et les gueux de Genève et pour me faire sortir des Délices. M. Tronchin est très instruit d'une partie de cette intrigue et j'ai les preuves de l'autre. Il n'y a jamais eu pareil monstre dans la littérature, pas même Fréron ; voilà ce qu'il faut qu'on sache. Je me reprocherais de m'être moqué de ce polisson, si je n'étais justifié par ses scélératesses...»

Au pasteur Vernes il écrivait : « A l'égard des ânes rouges qui écrivent contre l'art des Sophocles...je les plains et je vous aime. » — A Marmontel il disait : « Rousseau est connu à Genève mieux qu'à Paris. On n'y est dupe, ni de son faux zèle ni de sa fausse éloquence, c'est à moi qu'il en veut, et cela saute aux yeux. Possédé d'un orgueil outré, il voudrait que dans sa patrie on ne parlât que de lui seul. Mon existence l'y offusque; il m'envie l'air que j'y respire

YIE DE ROUSSEAU

et surtout il ne peut souffrir qu'en amusant quelquefois Genève, je lui dérobe, à lui, les moments où Ton pense à moi. » — Enfin, comme dit M. Maugras le plus sérieusement, du monde « Voltaire fait preuve d'une patience et d'une douceur inaccoutumées. »

Orque Rousseau, avec la sottise haineuse qui lui fut habituelle, ait écrit une lettre insolente, est incontestable ; mais qu'il ait cabalé avec les ministres de Genève pour empêcher Voltaire de j ouer la comédie chez lui, il n'y a pas une trace de cela dans toute la correspondance de Rousseau avec ses amis de Genève. On y voit que Rousseau est jaloux de Voltaire, qu'il déplore la décadence des mœurs de sa ville natale et qu'il croit que Voltaire y contribue; voilà exactement tout. Le reste est pure imagination de Voltaire, éternel ombrageux, exactement comme Rousseau, quoique sous d'autres formes, et qui ne pouvait souffrir aucune contradiction. L'hostilité réci- \ proque de ces deux monomaniaques de la persécution est intéressante. Nous les retrouverons plus loin.

Cependant Rousseau, à Montlouis, menait une existence relativement tranquille et il lui venait de nouveaux amis et il conservait un très petit nombre de ceux d'autrefois. Parmi ceux-ci était Deleyre, un peu sot, mais de très bon cœur, qui travaillait à V Encyclopédie et qui sollicitait un petit poste dans les affaires étrangères.

Rousseau aimait assez Deleyre ; maisDeleyre était parfois indiscret et imprudent avec Tours. Un jour de Tété de 1759, Deleyre mène à Montlouis, pour leur faire voir Rousseau, sa maîtresse et quelques-unes de ses amies. Il arrive à la porte de Rousseau, il les y laisse. Il monte seul, annonce à Rousseau cette visite. Rousseau, pour 1 éviter, se sauve, sans doute par une porte de derrière, suivi, ce semble, par Deleyre. Les dames entrent, visitent gentiment M"® Le Vasseur. Rousseau fut furieux. Il traita, sans doute dans une lettre que nous n'avons pas, ou pendant la visite même en discutant avec DelejTe, la maîtresse de Deleyre de « commère ». Deleyre s'offensa. Il écrivit à Rousseau : « Si vous avez aimé, cher citoyen, comme vos écrits le prouvent, vous devez sentir des remords sur la peine que vous m avez causée. Je n'ai pas cru devoir vous la témoigner sur-le-champ, parce que jetais aussi jaloux de la marque d'amitié que je croyais vous donner que vous pourriez l'être du prix qu'on attachait à la complaisance que je vous demandais... Croyez que ces dames ont été offensées contre moi quand je leur ai dit tout ce que j'avais fait pour vous engager à ne point les éviter. Une surtout, j'ose le dire, aujourd'hui que je connais son cœur, mérite qu'on la recherche... Je vous respectais trop, et ma compagne aussi, pour m'être fait un jeu de vous produire malgré vous. Si j'eusse voulu vous surprendre, vous

aurais-je dit que j'étais avec des dames ? Aurais-je eu ratlention de les laisser sous votre porte pour monter seul chez vous?... Ne craignez plus que j'expose ce que j'aime à vos dédains. Elle sera vengée. Vous ne la connaîtrez jamais, je l'espère; il serait trop affreux pour vous d'apprendre qu'il y a des femmes à Paris dont les citoyens des bois envieraient la vertu... Malgré les reproches que vous me fîtes et à quoi j'attribue votre prompte fuite, je ne désire pas moins d'être votre ami... »

Rousseau répondit par un persiflage dur et assez lourd : «... Quelle insulte affreuse lui ai-je donc faite pour vous plonger dans le désespoir où vous semblez être ?... Je l'ai traitée de commère, il est vrai... Mais mettez-vous un moment à ma place. Je me disais : les commères sont importunes, babillardes, curieuses ; pour contenter leur curiosité, peu leur importe de troubler le repos d'autrui. Je me disais qu'une personne discrète et modeste, comme vous m'aviez dépeint votre maîtresse, loin de vous exciter à me l'amener, vous en aurait détourné... Au lieu de cela, on vient, on se met au guet, on me poursuit ; on s'embarrasse fort peu de me chasser de chez moi ; on questionne ma gouvernante ; « pourquoi ceci ? pourquoi cela ? » On s'amuse à me faire faire un fort sot personnage et à vous-même un autre, ne vous déplaise, qui ne valait guère mieux. Excusez, mon pauvre

Deleyre, la grossièreté de ma nomenclature, j'ai osé appeler cela du commérage : pareille expression ne m'échappera plus. Mais permettez-moi de vous dire, pour la dernière fois, que, bien que faible autant qu'un autre, jamais femme ni fille à pareils procédés n'aura l'honneur de me rendre amoureux d'elle. »

Deleyre se déclara à peu près content de cette aimable réponse et disculpa sa maîtresse tant qu'il put : « Ne vous en prenez point à elle de ce voyage à Montmorency ; je Fai seul proposé ; mais uniquement dans l'intention de vous voir et de procurer une promenade à mon amie. Si l'occasion a piqué la curiosité de sa compagnie, elle [l'amie] n'a point de part aux petits stratagèmes dont on se servit pour vous aborder, ni, je crois, aux questions que l'on fît à M"® Le Vasseur... »

Deleyre devint attaché à l'ambassade de Vienne, puis précepteur du jeune prince de Parme II fut toujours fidèle à Rousseau. Sa correspondance avec le philosophe cesse au moment des démêlés de celui-ci avec Hume. Il est probable que Rousseau en voulut à Deleyre, comme à bien d'autres, d'avoir essayé (dernière lettre de Deleyre, du 13 décembre 1766) de lui persuader qu'il était possible que Hume ne fût pas un coquin. Depuis un an, du reste, Rousseau ne répondait pas, ce semble bien, à ses lettres.

C'est à Montlouis que Rousseau fit connais-

sance avec la marquise de Verdelin, avec le prince de Conti, avec la maréchale et le maréchal de Luxembourg ; par ceux-ci, avec M. de Malesherbes. M""^ de Verdelin, la « voisine » de Rousseau, car elle avait un petit château dans les environs de Montmorencj^ à Soisy, était une femme douce, intelligente, fine, de très grand bon sens, pieuse sans mysticité, aimante, mère excellente, mariée à un homme très insupportable, charmante de tous points. Elle aima tendrement Rousseau et lui donna toujours les meilleurs conseils du monde. Ses lettres à Rousseau, sans beaucoup d'esprit, mais gracieuses, insinuantes, confiantes et sûres, totalement amicales, où un peu de romanesque s'unit à un très solide sens du réel, et donc féminines dans le meilleur sens du mot, sont une de ces lectures qui rendent amoureux de l'auteur. On devrait en faire un petit volume qui ferait un très agréable entretien. Les lettres de Rousseau à elle sont d'une grande élévation, d une grande pureté et d'une grande sagesse. lis s'édifiaient utilement l'un l'autre ; ils échangeaient des lettres de direction. Leur amitié fut sans orage. Elle cessa, elle aussi, à l'époque de la querelle avec Hume.

Le prince de Conti, avant-dernier du nom, vainqueur de Coni et de Mons, avait quarante ans à cette époque. Il était philosophe, sans aller jusqu'à Helvetius ou à d'Holbach. Il se tenait à l'écart de la cour. C'est lui qui fit les avances.

comme du reste, surtout depuis THermitage, il fallait toujours les faire avec Rousseau. Il vint le voir spontanément. Rousseau comprit son cœur et se plut à son intelligence, qui était ouverte et droite. Le prince de Conti, que nous retrouverons plusieurs fois plus loin, servit toujours Rousseau de toutes ses forces, jusqu'au jour où Rousseau se retire de lui comme de tous les autres, ce qui, pour le prince, n'arriva que vers

Guillaume de Lamoignon de Malesherbes était alors directeur de la librairie. C'était lame la plus noble du siècle. Il s'éprit de Rousseau et Rousseau s'éprit de lui. Rousseau se confessa à lui dans les quatre admirables Lettres à M. de Malesherbes qui sont parmi les plus belles choses qui soient parties de sa main et de son cœur. Ces lettres sont le portrait de Rousseau par luimême au moment où la mélancolie l'obsède déjà, mais où il n'est pas encore tombé dans la démence. Il y peint sa défiance à l'égard de la méchanceté des hommes, son amour de la solitude, très indépendant, d'ailleurs, assure-t-il, de sa misanthropie, son amour pour la gloire mêlé d'une invincible indolence ; sa passion pour la liberté de pensée et de parole ; son ardente sensibilité, qui l'a souvent fait se pâmer à l'invasion en lui d'un sentiment nouveau, ou seulement d'une idée nouvelle ; son amour de la campagne, des promenades en pleine nature

qui élèvent son âme vers Dieu, qui font qu'il se sent à Tétroit dans l'univers et qu'il voudrait s'élever dans l'Infini ; son dégoût à l'égard des hommes ; sa passion pour l'amitié et son dévouement sans bornes à M. et à M"^^ de Luxembourg — De son côté, Malesherbes, avec une infatigable complaisance, le servait et le rassurait, dont il avait toujours besoin, dans ses relations avec les libraires de Hollande et de Paris, surveillait ligne à ligne l'édition française de la Nouvelle Héloïse pour en faire retrancher tout ce qui aurait pu attirer sur Rousseau des tracas ou des rigueurs, se multipliait en bons offices. Rousseau, même dans ses Confessions, où il n'épargne guère personne, rend un grand hommage à la « droiture à toute épreuve » de M. de Malesherbes et ne lui reproche que de l'avoir peut-être protégé maladroitement du côté de M""^ de Pompadour.

M. de Luxembourg était un excellent homme, sans grande portée d'esprit, un peu timide peutêtre, mais de cœur très simple et très droit. M""^ de Luxembourg, ancienne duchesse de Boufflers, avait été une des beautés de la cour et était célèbre pour son esprit malicieux et mordant autant que pour sa beauté. Rousseau l'avait longtemps redoutée et avait résisté aux invitations de ses illustres voisins. A la fin, ils vinrent eux-mêmes lui faire visite, et il n'y eut plus de résistance possible. Rousseau dut fréquenter au

château. Il fut bientôt ravi des façons charmantes de M"^^ de Luxembourg à son égard. Il la trouva simple, cordiale, plutôt « délicate » que spirituelle dans la conversation, mais admirable à louer avec discernement et adresse et à apprivoiser avec grâce. Il fut conquis. On lui offrit une habitation dans un pavillon séparé du château, au milieu du parc, et, déjà oublieux de Técole de l'Hermitage, après être resté indépendant seulement dix-sept mois, il accepta avec un ravissement dont témoigne ce billet : « Au petit château de Montmorency, 15 mai 1759, — Madame, toute ma lettre est déjà dans cette date. Que cette date m'honore! Que je l'écris de bon cœur! Je ne vous loue point, Madame, je ne vous remercie point ; mais j'habite votre maison. Chacun a son langage ; j'ai tout dit dans le mien. »

Rousseau fut assez heureux au petit château de Montmorency. Quoique son imprudence fût grande de recommencer une expérience qui lui avait si peu réussi, il est certain qu'à Montmorency il était mêlé à un meilleur monde qu'auprès de M""'*" d'Epinay et qu'il y souffrit moins. Il lisait à M""^® de Luxembourg des fragments de la Nouvelle Héloïse, et elle en raffolait. Elle avait pour lui des attentions, des préférences qui allaient jusqu'à le gêner, mais dont il était ravi.

Quelques piques cependant. Il avait été con-

venu qu'il n'y aurait jamais de cadeaux. M*"® de Luxembourg n'en fit point à Rousseau ; mais elle en fit à M"® Le Vasseur. Sur quoi Rousseau, croyant peut-être badiner, écrivait : i< Non, Madame la Maréchale, vous ne me faites pas de présents ; vous n'en faites qu'à ma gouvernante. Quel détour ! Est-il digne de vous et me méprisezvous assez pour croire me donner ainsi le change ? En vérité, Madame, vous me faites bien souvenir de moi. J'allais tout oublier, hormis mon devoir, et, comme si j'étais votre égal, mon cœur eût osé s'élever jusqu'à l'amitié ; mais vous ne voulez que de la reconnaissance, il faut bien tâcher de vous obéir. » — A quoi M"^® de Luxembourg répondait : « Est-il possible que vous ne soyez injuste que pour moi ! Ne m'avezvous pas permis de donner à M"® Le Vasseur une robe de toile peinte, à la condition qu elle fût bien laide ? [la robe] Et cela s'est passé comme vous Taviez ordonné. Vous me grondez et vous m'adressez, Monsieur, la lettre la plus affligeante : vous me menacez de ne plus m'aimer ! En vérité, si je vous querellais, je ne ferais que me laisser aller à dire tout ce que je pense ; mais j'aime bien mieux oublier votre lettre... »

Autre démêlé. M""® de Luxembourg avait désiré que Rousseau fît pour elle comme pour M'^M'Houdetot, des copies de la Nouvelle Héloïse et aux mêmes conditions d'honoraires. Rousseau les lui promit en lui disant très agréablement :

« Quoique vous soyez une très bonne pratique, je me fais quelque peine de prendre votre argent ; régulièrement, ce serait à moi de payer le plaisir que j'aurais de travailler pour vous. » M""® de Luxembourg fut très charmée et répondit : c< Je suis ravie, je suis contente; votre lettre m'a fait un plaisir infini, et je me presse pour vous le mander et pour vous en remercier. Voici les propres termes de votre lettre : « Quoique vous soyez sûrement une très bonne pratique, je me fais quelque peine de prendre votre argent ; régulièrement, ce serait à moi de payer le plaisir que j'aurais de travailler pour vous. » Je ne vous en dis pas davantage. Je me plains de ce que vous ne me parlez jamais de votre santé. Rien ne m'intéresse davantage. Je vous aime de tout mon cœur, et c'est, je vous assure, bien tristement que je vous le mande ; car j'aurais bien du plaisir à vous le dire moi-même. M. de Luxembourg vous aime et vous embrasse de tout son cœur. » — Rousseau fut atterré. Quelle intention pouvait-il y avoir dans cette citation d'une de ses phrases, quelle malice, quelle méchanceté, quelle colère, quelle noirceur? Il écrivit d'abord « avant tout examen », pour protester contre toute interprétation désobligeante de sa phrase ; puis il « s'occupa quelques jours à cet examen avec l'inquiétude qu'on peut concevoir et toujours sans y rien comprendre » ; puis il écrivit : « Depuis ma dernière lettre, j'ai exa-

miné cent et cent fois le passage en question. Je l'ai considéré par son sens propre et naturel ; je Tai considéré par tous les sens qu'on peut lui donner, et je vous avoue, Madame la Maréchale, que je ne sais plus si c'est moi qui vous dois des excuses ou si c est vous qui m en devez. » Dix ans après, écrivant ses Confessions, il songeait encore avec angoisse à cet incident : (( Il y a maintenant dix ans que ces lettres ont été écrites. Jy ai souvent repensé depuis ce temps-là ; et telle est encore aujourd'hui ma stupidité sur cet article que je n'ai pu parvenir à sentir ce qu'elle avait pu trouver dans ce passage, je ne dis pas d'offensant, mais même qui pût lui déplaire. » Pendant dix ans de recherches assidues, jamais l'idée n'est venue à Rousseau que M"^^ de Luxembourg n'avait pas été offensée du tout, que sa citation de la phrase de Rousseau, encadrée comme elle l'est par le reste du billet, n'est que l'expression du contentement de M""^ de Luxembourg ; qu'elle ne veut rien dire si ce n'est : « Voilà ce que vous m'écrivez littéralernent ; à la bonne heure ! Voilà comme j'aime à vous voir ; vous êtes charmant » ; que si M""® de Luxembourg avait été blessée de la phrase de Rousseau, elle l'aurait encadrée tout autrement et accompagné d'une, au moins, de ces malices qui lui étaient si coutumières. Mais non, Rousseau était de ces gens à qui il faut qu'on en veuille, qui veulent absolument qu'on leur en veuille et dont la vanité

n'est pas satisfaite, si elle ne s'aperçoit pas qu'on leur en veut. A la première lettre de Rousseau protestant contre toute mauvaise interprétation, M"*® de Luxembourg, très occupée à Versailles, n'avait pas répondu ; à une seconde, dont Rousseau ne parle pas, mais dont l'existence est démontrée par la lettre de novembre 1759 de M""® de Luxembourg, elle répondit : « Ce n'est point à vous à vous mettre à mes pieds, c'est à moi à me jeter aux vôtres. Est-il possible d'avoir tort avec vous ? On ne doit jamais se le pardonner. C'est à votre clémence et à votre amitié que je demande pardon si vous m'en croyez encore digne ... [tout ceci, comme les lignes suivantes le prouvent, ne se rapporte qu'au fait de n'avoir pas répondu tout de suite]... Je n'ose vous rien dire sur ce que vous me mandez du livre que vous m'avez promis et des conventions que nous avons faites ensemble [ceci, c'est l'affaire des copies]. Ce n'est pas à moi de gronder dans ce moment-ci [parce qu'elle a fait la faute de ne pas répondre tout de suite] ; mais cependant, mais cependant — mais cependant — vous m'entendez et je n'ose en dire davantage, jusqu'à ce que j'aie reçu mon pardon en bonne forme, ce que je vous demande avec la plus grande instance Je n^ose me plaindre de ce que vous avez pu soupçonner sur mon cœur ; il est pourtant bien tendrement à vous et il y sera toute ma vie, Je serai dans la tristesse tant que je n'aurai pas

de certitude que vous n'êtes plus fâché contre moi. Ainsi, Monsieur, je vous demande à deux genoux un petit mot pour ma tranquillité et je vous supplie d'être persuadé que mes sentiments pour vous sont de nature à ne jamais finir. » — A la lettre de demande d'excuses (« je ne sais plus si je vous dois des excuses ou si c'est vous qui m'en devez »), elle répondit humblement ainsi qu'il suit : « Vous m'effrayez avec le sérieux de votre lettre. La mienne n'était qu'une plaisanterie et qui roulait sur ce que vous dites que vous ne voulez pas prendre mon argent à l'occasion des cahiers que vous m'avez promis et sur lesquels je compte, comme on doit compter sur tout ce que vous dites. Je meurs d'envie de vous voir. Il n'y a plus qu'un mois jusqu'à la fin du quartier de M. de Luxembourg ; si vous ne venez pas me voir, nous irons vous trouver. Je souhaite. Monsieur, que votre santé soit bonne, personne ne vous aimant plus tendrement que moi. »

Et pendant des mois et des mois les lettres de ^y[me Luxcmbourg ne sont qu'effusions tendres, protestations rassurantes sur tel refroidissement que Rousseau croit sentir à son égard chez le chevalier deLorenzi ou chez M"^^ de Boufflers, etc. Il déclare son goût pour le beurre fin, elle lui en envoie un panier ; il se fâche, disant qu'on ne saurait donner plus poliment une leçon plus cruelle; elle s'excuse. Elle le console relative-

ment à ses ennemis : « Il y a un faquin de marquis de Ximénès qui est aux Délices, chez M. de Voltaire, et qui a écrit quatre lettres contre la Jiilie^ qui sont bêtes, méchantes, impertinentes. Est-il possible qu'avec l'esprit de Voltaire il entre dans son âme une basse jalousie ? Cependant il faut être persuadé qu'il ne saurait écrire un livre comme le vôtre... » Elle s'occupe de faire rechercher celui des enfants de Rousseau qu'on a peut-être quelque chance de retrouver parce qu'on a mis sur lui des signes de reconnaissance. Elle fait des démarches auprès de ses éditeurs. Elle se multiplie en bons offices.

On peut se demander à ce propos comment Rousseau pouvait séduire ainsi des gens dont on pense à chaque lettre qu'on lit de Rousseau, qu'ils vont le mettre à la porte. C'est difficile à expliquer. Les grands seigneurs du xviii^ siècle se sont disputé Rousseau comme dans une féerie on se disputerait un fagot d'épines, avec des transports d'amour et de jalousie. Il faut croire que le fagot était féé. Mais encore comment l'était-il ? Il y avait d'abord le prestige du génie . Il y avait ensuite cette mode invétérée depuis le xvii"^ siècle d'avoir un homme de lettres à soi, comme « domestique ». Cela faisait honneur à une maison, et ne pas en avoir un était une mauvaise marque, et avoir le plus célèbre était un honneur très recherché. Il y avait ensuite, probablement, que Rousseau, dans les commen-

céments, par une tendresse de cœur qu'il eut toujours et par un goût de la nouveauté qu'il eut longtemps, était caressant, éloquent et charmant. Il explique un peu cela lui-même dans une lettre à M""^ de Luxembourg de 1761 : <(... Dans le commencement de mes attachements, j'écris fréquemment, pour les serrer^ pour établir la confiance ; quand elle est acquise, je n'écris plus que pour le besoin; il me semble qu'alors on s'entend assez sans se rien dire... Je n'aime pas tout ce qui se fait par règle, si ce n'est n'en avoir point d'autre que son cœur... » A quoi M"^® de Luxembourg répondait : « Il n'y a rien de si charmant que votre lettre. » Enfin, pendant un certain temps au moins, Rousseau, inconsciemment peut-être et peut-être très savamment, tirait bénéfice de ses mauvaises humeurs elles-mêmes qui faisaient que, par peur de le perdre, ses amis redoublaient de ménagements, de douceurs, de prévenances et de petits soins. On sait, comme l'a dit spirituellement Cherbuliez, que c'est un grand avantage dans le monde que d'avoir un mauvais caractère.

Cependant — dix ans après, à vrai dire, et lorsque la manie des persécutions avait fait d'immenses progrès dans l'esprit de Rousseau — il croit s'être aperçu que M"^^ de Luxembourg, vers la fin de 1761 ou le commencement de 1762, s'était refroidie à son égard, lui avait gardé certains ressentiments de ses maladresses ou de ses

brusqueries. Rien dans les lettres de de Luxembourg, jusqu'à la catastrophe de 1762, ni dans tout ce que je sais d elle par ailleurs, ne me permet de dire que Rousseau ait raison, et si elle écouta les lectures d'Emile avec moins d'intérêt que celle de Julie, la chose chez une femme est si naturelle qu'il n'y a guère lieu de l'expliquer chez celle-ci par une diminution d'amitié.

C'est à cette époque (septembre 1761) que commença pour Rousseau une amitié féminine comme tous les hommes de lettres en ont connu au moins une et qui, comme presque toutes celles du même genre, réussit peu. Une lectrice, très admiratrice, écrit à l'auteur, l'auteur répond, un commerce de lettres s'établit, l'anonymat finit par disparaître, la connaissance personnelle se fait et il est rare qu'elle ne soit pas une désillusion. La prêmière lettre de M'"® de la Tour est de septembre 1761, la dernière du 24 juin 1772. M""^ de La Tour se donna d'abord pour une « Claire d'Orbe », jouant le rôle d'un des personnages de la Nouvelle Héloïse. Les premières lettres ont pour objet surtout la santé de Rousseau. Puis, les confidences de M""® de La Tour arrivant, comme on pouvait s'y attendre, Rousseau s'enflamme pour la belle âme de sa correspondante. Puis, très vite — en hiver — il est exaspéré d'avoir à entretenir une correspondance qu'on veut régulière et il écrit : «... Tout ce que vous voulez de moi, ce soni des lettres : vous êtes

[^me Tour habitait près du Palais Royal], vous êtes plus de votre quartier que je ne pensais. » Puis, le ton de sa correspondante ayant changé, il se radoucit. Elle allait venir le voir et il le lui permettait, tout en redoutant sa visite, quand il dut partir pour Texil. Elle continua de lui envoyer des lettres mêlées d'amitiés et de reproches. Il lui répondait par des lettres non sans beauté, où il s'établit franchement et simplement dans son orgueil : « Vous dites que je ne suis indifférent à personne; tant mieux; je ne puis souffrir les tièdes, et j'aime mieux être haï de mille à outrance et aimé même d'un seul. Quiconque ne se passionne pas pour moi n'est pas digne de moi .. On peut ne pas aimer mes livres, et je ne trouve pas cela mauvais ; mais quiconque ne m'aime pas à cause de mes livres est un fripon ; jamais on ne m'ôtera cela de l'esprit (1). » Il admire, en se défendant d'écrire des fadaises et en en écrivant, son portrait qu'elle lui envoie. Il s'impatiente des exigences d exactitude dans la correspondance qu'elle montre toujours. Il juge sévèrement certains reproches qu'elle lui adressait relativement à l'imprudence qu'il avait eue d'écrire les Lettres de la montagne. Passant par Paris en 1765, il

(1) Remarquez qu'il est très possible et, à mon avis, très probable, qu'il veut dire : (( Quiconque, à cause de mes livres, ne m'aime pas; quiconque, à cause de mes livres, me hait... )) et, entendu ainsi, il a raison.

s'excuse, sur le temps qui lui manque, de ne la point aller voir. Il la voit pourtant, pour la première fois, dans les derniers jours de 1765, D'Angleterre il ne lui écrivit, ce semble, qu un court billet. De retour en France, il la remercie de l'avoir défendu par une brochure contre Hume. De Bourgoin il lui donne des nouvelles de sa santé, toujours mauvaise. De Monquin il lui écrit une lettre courte, mais réellement affectueuse : Nous étions amis sans nous être jamais vus ; nous le serons, et, s'il le faut, sans nous revoir. J'étais négligent à vous écrire, et maintenant que vous m'imitez un peu, je ne serai pas plus exact ; mais dusséje ne vous plus voir et ne vous plus écrire, le besoin de vous aimer et la douceur de le satisfaire feront partie de mon être aussi longtemps qu'il sera ce qu'il est. » — Revenu à Paris en 1770, il refuse de la voir : « Je n'accepte point, Madame, l'honneur que vous me voulez faire. Je ne suis pas logé de manière à pouvoir recevoir des visites de dames, et les vôtres ne pourraient manquer d'être aussi gênantes pour ma femme et pour moi qu'ennuyeuses pour vous. L'inconvénient que vous trouvez vousmême à recevoir les miennes suffirait pour m'engager à m'en abstenir, et tout autre détail serait superflu. Agréez, Madame, mes salutations et mon respect. » — L'année suivante, en proie

désormais à sa maladie de défiance universelle, tout en la remerciant encore d avoir pris sa défense quand il était en Angleterre, il lui reproche d'en avoir fait ostentation, ce qui était sans doute un « piège », d'avoir été la plus exigeante de ses correspondances et d'avoir évité de l'éclairer sur les choses qu'il lui importait de savoir et qu'elle n'ignorait pas : « Cela m'a déterminé à cesser un commerce qui me devenait onéreux et dont le vrai motif de votre part pouvait m'échapper. » — Elle le vint voir pourtant et ils se virent deux fois, de 1771 à 1772. Au 24 juin de cette année, Rousseau rompit définitivement par cette lettre : «...J'ai eu l'honneur, Madame, de vous voir hier pour la troisième fois de ma vie ; j'ai réfléchi sur l'entretien où vous m'avez engagé et sur les choses que vous m'y avez dites ; le résultat de ces réflexions est de me confirmer pleinement dans la résolution dont je vous ai fait part cidevant et à laquelle vous vous devez, selon moi, de ne plus porter obstacle, à moins que vous n'ayez pour cela des raisons particulières que je ne sais pas et auxquelles, par cette raison, je suis dispensé de céder. » — M"'® de La Tour (maintenant Madame de Franqueville) était rangée définitivement au nombre des persécuteurs ou au moins des suspects.

Revenons à 1762. VEmile avait rapidement succédé à la Nouvelle Héloïse et M. de Malesherbes s'occupait de la publication de Cet ouvrage

nous SEAU

avec autant de zèle qu'il avait fait de la publication du précédent. Rousseau avait fait imprimer en Hollande son Contrat social (1762); mais M. de Malesherbes et M""® de Luxembourg semblent avoir tenu à ce que Y Emile le fût en France. Ce qu'il y a de certain, c'est que Rousseau ne le voulait pas et que ce fut à son insu que cette impression fut faite : ces deux faits ont été solennellement déclarés plus tard par M. de Malesherbes lui-même. L'histoire est des plus étranges. M"*® de Luxembourg et M. de Malesherbes auraient voulu mettre Rousseau dans un très mauvais cas qu'ils n'auraient pas agi autrement qu'ils ont agi, et certes il faudrait avoir le cerveau de Rousseau pour les soupçonner d'un dessein perfide; mais il reste que leur aveuglement est presque inexplicable. UEmile parut, et d'abord il parut très tranquillement. Puis, tout à coup, plus de deux semaines passées, un décret de prise de corps fut lancé contre Rousseau. Rousseau a supposé, et cela est très raisonnable, que, par cette manifestation de bon catholicisme (car c'était, dans VErnihy la Profession de foi du Vicaire savoyard que l'on visait), le Parlement voulait compenser ses rigueurs du même temps contre les jésuites. Comme dit Rousseau, « le Parlement veut justifier son zèle contre les jésuites en persécutant aussi ceux qui ne pensent pas comme eux. »

Toujours est-il qu'il fut décrété et que, la nuit

du 7 au 8 juin, le valet de chambre de M'^^ de Luxembourg vint len avertir. Il courut au château. Il y trouva M"^® de Luxembourg, très agitée, M. le maréchal, plus calme, mais désolé, M°^® de Boufïlers arrivant de Paris, très inquiète. On délibéra. M. de Luxembourg songeait à retirer Rousseau chez lui et à attendre les événements ; M""^ de Boufïlers proposait le Temple, demeure du prince de Conti, et qui était lieu d'asile. Mais Rousseau, avec raison je crois, vit dans tout cela un geste de générosité qui ne s'accordait pas avec le fond des cœurs. Au fond, ils étaient effrayés. Ils étaient effrayés parce qu'ils étaient compromis et que la publication de VEmile était leur ouvrage autant et plus que celui de Rousseau. Rousseau insista pour le parti de la fuite. Nouvelle délibération sur ce nouveau sujet. M"^^® de Boufflers proposait l'Angleterre . Rousseau songeait à Genève ; mais il avait là beaucoup d'ennemis et il y craignait l'influence du ministre de France. Il se décida pour la Suisse, quitte à voir ensuite en quel lieu il s'y fixerait. En réalité, tout le monde, amis et ennemis, désirait qu'il partît.

Cela se vit bien le lendemain. Il était décrété pour sept heures du matin. Il passa toute la matinée à mettre ses papiers en ordre, à dîner, à dire adieu à M}^^ Le Vasseur et à ses hôtes. Il partit à quatre heures, croisa sur la route les

huissiers qui venaient larrêter et qui le saluèrent en souriant, traversa tout Paris, reconnu et salué par des amis, sans être inquiété, et s'en alla à petites journées, en chaise de poste, vers le territoire de Berne.

Eut-il raison ? Je ne crois pas. Il est très probable, je n'ose m'avancer davantage en face de textes juridiques qu'il n'est pas très facile de débrouiller, que le décret du Parlement lancé contre un étranger était illégal, que Rousseau ne risquait qu'un emprisonnement de quelques semaines, très favorable à sa gloire, après lequel on n'aurait pu que le conduire à la frontière ; il est certain que le Parlement eût été très gêné devant des personnages aussi considérables que M. le prince de Conti, M de Luxembourg et M. de Malesherbes. Rousseau avait un beau rôle à jouer sans grand péril. On croit qu'il eut peur et que peut-être ses hôtes et ses amis euxmêmes lui firent peur. Je ne crois guère à ce complot, mais je crois qu'il fut effrayé pour son propre compte et aussi de la frayeur réelle de ses hôtes. Il a dit qu'au départ M. de Luxembourg était pâle comme un mort et qu'il prit avec une « vivacité surprenante » la clef du parc que Rousseau lui rendait. De la frayeur en lui, de la frayeur autour de lui et un sincère désir de ne pas créer à ses amis de grands embarras, tels me paraissent être les motifs mêlés de sa résolution.

Maintenant, était-il coupable ? Dans les idées de notre temps absolument non. Il avait exposé, sans aucune violence de langage et sans aucun mépris pour les religions établies, la religion naturelle à peu près telle que l'avaient comprise les philosophes de lantiquité. C'est un droit qui nous semble absolument imprescriptible. Pour comprendre la poursuite il faut se rappeler que la monarchie française, à partir de Louis XIV, s'est toujours considérée comme gardienne du culte catholique et comme intéressée à ce qu^il n'y eût dans tout le royaume qu'une seule foi comme une seule loi et comme un seul roi et qu'une manière de prier Dieu, qui fût celle du roi. Cette idée de Vanité de croyance pour Vanité nationale faisait de tout libre penseur, comme de tout protestant, comme de tout janséniste, un insargé, et c'est cette doctrine que Voltaire a exposée et soutenue en dix passages du Siècle de Loais XIV. Il n'y avait donc rien que de parfaitement odieux d'après nos idées, rien que de parfaitement naturel d'après les idées du temps dans les poursuites intentées contre la Profession de foi da Vicaire savoyard. Ajoutez un grief particulier, que le Parlement de Paris dans son arrêt (9 juin 1762), et depuis M. Gaston Maugras dans son ineffable livre Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, ont énergiquement fait valoir : Rousseau avait signé son livre ! L'arrêt du Parlement contient ce consi-

dérant: «... Que Fauteur de ce livre, n'ayant point craint de se nommer lui-même, ne saurait être trop promptement poursuivi ; qu'il est important, puisqu'il s'est fait connaître, que la justice se mette à portée de faire un exemple, tant sur Tauteurque sur ceux qu'on pourra découvrir avoir concouru soit à l'impression, soit à la distribution d'un pareil ouvrage. . . » M. Maugras revient plusieurs fois sur ce crime de Rousseau. Rousseau a signé : « Assurément en 1762 il a été banni de France, de Genève, de Berne. Mais c'était là une fatalité inhérente aux mœurs de l'époque, et peut-on appeler persécution ce qui n était que la loi commune ? Quel est l'homme de lettres qui, ayant écrit les mêmes ouvrages, n'eût pas subi le même sort et peutêtre un sort plus rigoureux ?... S'il voulait échapper à la législation de l'époque, que n'imitait-il tous ces écrivains illustres qui se contentaient de publier leurs ouvrages et qui ne les signaient pas ? Peut-on se plaindre de la persécution quand, pouvant l'éviter, on va volontairement au-devant d'elle ?... » Voltaire, à la bonne heure ! Il ne signait jamais ses ouvrages philosophiques et niait toujours qu'ils fussent de lui. Il a peut-être été trop loin quand, pour détourner les soupçons, il les a attribués à d'autres, mais en ne les signant pas et en les désavouant il se montrait homme admirable. Il eût « élu domicile à la Bastille » s'il n'avait çu

la prudence de garder lanonyme et de désavouer ses ouvrages... Tous les contemporains ont agi comme Voltaire. Montesquieu lui-même, quand il publia VEsprit des lois, « fit paraître l'ouvrage à Genève et était tout prêt à le désavouer » . Il ne l'a jamais fait ; mais qui doute qu'il ne fût tout prêt à le faire ? « Jamais un livre qui pouvait éveiller les susceptibilités de la Sorbonne ou du Parlement ne paraissait avec un nom d'auteur... La pratique de Tanonj^mat satisfaisait tout le monde, les philosophes d'abord, qui évitaient ainsi les poursuites, le gouvernement lui-même, que cela dispensait de rigueurs surannées... »

— Mais n'y avait-il pas quelque courage à Rousseau à dire : « Adsum qui feci? » — Il n'y avait qu'orgueil et imprudence. « A une époque où les œuvres de l'esprit étaient sans cesse brûlées et confisquées, où les auteurs, pour des peccadilles, étaient emprisonnés, pouvait-on regarder comme une lâcheté de céder à la force brutale, d'user, pour la combattre et pour continuer la lutte, de toutes les ruses, de tous les stratagèmes ? Du reste, s'il y avait lâcheté, elle était réciproque, et persécuter un écrivain sans défense nous paraît encore moins glorieux que de renier un livre jugé dangereux par ceux qu'il attaque et qui ont la force en main. »

Le devoir des écrivains était donc de ne pas signer leurs ouvrages philosophiques et de les

désavouer obstinément. Rousseau a manqué à ce devoir en sa qualité de cynique. Son orgueil et peut-être une affectation de bravoure bien ridicule l'ont porté à faire ce que Voltaire ne faisait jamais, et comptez bien que le critérium du devoir, de la moralité et de la vertu, c'est la façon dont Voltaire agit. Rousseau fut donc coupable, non d'avoir écrit VEmile, mais d'avoir dit qu'il l'avait écrit. Cette effronterie révolte. C'est là ce qu'un honnête homme ne saurait lui pardonner.

Telle est l'argumentation d'Orner Joly de Fleury dans son réquisitoire (1), du Parlement de Paris dans son arrêt et de M. Gaston Maugras dans son livre. Elle ne laisse pas d'être forte et elle m'impose. Je ne sais pourquoi il me reste comme un doute ou plutôt une hésitation.

(1) « Il n'est ni Homère quand il parle, ni Joly quand il se montre, ni Fleury quand il écrit », mot du temps, cité par M™e de Verdelin.

Rousseau arriva à Yverdun, sur le territoire de Berne, le 14 juin 1762, et descendit chez son ami M. Roguin. Pendant quelque temps, on ne sut pas en Europe où il était. Il écrivit à M. de Luxembourg, à M. le prince de Conti, à W^^ Le Vasseur, et ce fut à peu près tout. A Fégard de M^^® Le Vasseur il était indécis. Beaucoup plus clairvoyant — par intermittences — sur le compte de cette personne qu'il n'a voulu le dire, il voyait très bien, et il lui échappe de le laisser entendre, qu'elle lui serait un grand embarras, c< qu'elle lui ferait valoir sa constance comme un sacrifice ; qu'au lieu de sentir le plaisir qu'il avait à partager avec elle son dernier morceau de pain, elle ne sentirait que le mérite qu'elle aurait de vouloir bien le suivre partout... » Il ne l'aimait plus ; « il retombait dans le même inconvénient dont il avait senti l'effet auprès de ]\Ime Warens » . Elle ne l'aimait plus, si tant est qu'elle l'eût aimé jamais, et il s'était depuis longtemps « aperçu de Fattiédissement de son cœur ». Il avait, ou presque, cessé tout rapport sexuel avec elle depuis « trois ou quatre ans »,

craignant de nouveaux enfants, croyant que « rhabitation des femmes empirait son état » pathologique et que les plaisirs solitaires y étaient « moins contraires ». Bref, il désirait évidemment ne pas la ramener auprès de lui. Il la laissa libre. Elle voulut venir. Elle vint, deux mois après avoir été séparée de lui.

Cependant Rousseau avait très bien vu en jugeant qu'il ne ferait pas bon pour lui daller à Genève. Huit jours après le décret du Parlement de Paris, il fut également décrété par le gouvernement de Genève. Il fut également censuré par la Sorbonne, stigmatisé par un mandement de l'archevêque de Paris, foudroyé par un bref du pape, condamné par un décret du gouvernement de Hollande. Seul le mandement de l'archevêque de Paris et le décret de Genève Témurent, et il répondit à l'un par la Lettre à Christophe de Beaumont, à l'autre parles immortelles Leffres c/e /a Montagne. Voltaire fut-il pour quelque chose dans le décret du gouvernement de Genève ? Les amis genevois de Rousseau l'ont cru. Je n'en crois rien. Le premier mouvement de Voltaire, ceci est prouvé par des témoignages assez certains, fut d'appeler Rousseau chez lui, de lui offrir l'hospitalité dans un de ses châteaux . « Qu'il vienne ! qu'il vienne ! Je le recevrai à bras ouverts... » Et comme cela est naturel I D'abord cela rentre dans ce rôle de protecteur des persécutés que Voltaire, préci-

sèment à ce moment, commençait à jouer ; cela rentre ensuite dans sa haine indéfectible contre les Parlements ; et enfin cela était un coup de partie admirable que de se donner tous les airs de la générosité et du pardon des offenses et en même temps d'enchaîner Rousseau par le bienfait, ou (car Rousseau ne pouvait pas être enchaîné par la gratitude), tout au moins, de l'entraver à demi, de le retenir et de le faire ou réservé ou odieux. Voltaire n'a pas pu, tel que je le connais, avoir d'autre idée, en 1762, que de secourir Rousseau.

— Mais il pouvait, en même temps qu'il l'appelait auprès de lui, le desservir à Genève, d'autant que le desservir à Genève et en Suisse était presque le contraindre à venir chez lui comme au quasi seul asile.

— Voltaire était très capable de jouer ce double jeu et peut-être l'a-t-il joué ; mais cela me paraît un peu compliqué. Il m'est plus facile de croire que Voltaire a désiré remporter cette victoire sur Rousseau de lui donner l'hospitalité et prendre cet avantage sur lui de l'avoir pour client. De là ces sept lettres adressées à Rousseau dans diverses directions, pour être sûr qu une lui parvînt ; de là cette véritable impatience de le recueillir. Mais Rousseau refusa, n'ayant, avec raison, aucune confiance en Voltaire, ne le jugeant sûr que comme ennemi et, en tqut état de causes ne voulant pas aller

noyer sa gloire dans le foyer de Tastre rival.

De là précisément, de ce refus si contraire à ses intérêts et à son rôle, la colère de Voltaire et ce qu'on verra qui s'ensuivit. Pendant les quelques années qui vont venir. Voltaire fut partagé entre le désir d'éclipser Rousseau en le recueillant et le dépit qu'il avait de ce que Rousseau ne se prêtait pas à ce jeu. De là des démarches contradictoires en apparence et au fond très concordantes.

En attendant, la persécution se resserrait autour de Rousseau. Le 9 juillet, il apprit du bailli d'Yverdun que ces Messieurs du conseil de Berne avaient décidé qu'il eût à quitter le territoire de Berne dans les quinze jours. La nièce de M. Roguin, M""^ Boy de Latour, lui proposa une maison toute meublée qu'elle avait au village de Mo tiers, dans le val de Travers, près Neuchatel, sur territoire appartenant au roi de Prusse. Là il put se croire en sûreté. Il s'y rendit immédiatement.

Il écrivit au roi de Prusse une lettre, à mon avis d'une très savante impertinence et qui dut plaire au spirituel monarque ; il se présenta au gouverneur de Neuchatel pour le roi de Prusse, l'Écossais lord Keith, qui, comme tous ses ancêtres depuis plusieurs siècles, avait le titre de comte-maréchal d'Ecosse, et que l'on appelait communément milord Maréchal ; il lui plut, le trouva charmant et s'en fit un ami

essentiel. La fortune semblait lui sourire. Il se fit à Motiers-Travers de nouveaux amis, qu'il sut garder les uns pendant quelque temps, les autres toujours : milord Maréchal d abord, le colonel de Pury, TAméricain Dupeyrou, ami de Pury, M. d'Ivernois, commerçant de Genève, que Rousseau traite mal dans ses Confessions, mais qu'on voit par la correspondance qu'il a profondément aimé pendant quelques années, le spirituel comte d'Escherny, qui amusait Rousseau par sa jovialité et qui se faisait pardonner son sans-façon, celui-là même qui, comme nous lavons vu, tenta vainement de réconcilier Rousseau avec Diderot; bien d'autres, qui ont moins d'importance aux yeux de la postérité.

Rousseau vivait heureux dans cette demi-solitude, faisant bonne chère, ce qu il aima toujours, faisant à pied de longues excursions, soit seul, soit avec quelque ami ou quelques amis, herborisant et écrivant contre les fanatiques de Genève .

Tenant beaucoup du reste à s'affirmer bon chrétien et bon protestant, il sollicita du pasteur, M. de Montmollin, l'autorisation de participer à la sainte Cène, et le pasteur, après avoir pris l'avis de son consistoire et delà classe des pasteurs de Neuchatel, la lui accorda.

Il eut deux vives douleurs à cette époque, celle qu'il éprouva delà niorl de M"^^ de Warens

(août 1762), dont nous avons parlé par avance, et celle que lui causa la perte de M. de Luxembourg (1764). A partir de cette mort, les liens d'amitié se relâchèrent entre Rousseau et M"** de Luxembourg, et à la date où les Confessions furent écrites (1769), il n'avait plus à son endroit que des préventions dont il est assez difficile de dire si elles étaient complètement injustifiées : « J'ai jugé d'ailleurs que le grand ascendant qu'avait sur lui [sur le maréchal] M"^® de Luxembourg ne m'avait pas été favorable et qu'elle avait profité de mon éloignement pour me nuire dans son esprit. Pour elle, malgré quelques démonstrations affectées et toujours plus rares, elle cacha moins de jour en jour son changement à mon égard. Elle m'écrivit quatre ou cinq fois en Suisse, de temps à autre ; après quoi, elle ne m'écrivit plus du tout ; et il fallait tout l'aveuglement où j'étais encore pour ne pas voir en elle plus que du refroidissement envers moi. » — Pour moi, il me semble que M""® de Luxembourg, sans avoir eu beaucoup d'effusions à l'égard de Rousseau durant les deux premières années de son séjour en Suisse, parce qu'elle n'aimait pas beaucoup à écrire, comme le prouve la brièveté de ses lettres même du temps de la grande passion, fut parfaite à l'égard de Rousseau jusqu'à la mort du maréchal et un peu refroidie seulement à partir de cette mort Or cela peut tenir, et elle serait justifiée, au singulier ton de

certaines parties de la lettre de condoléances de Rousseau : « C'est en vain que je lutte contre moi-même pour vous épargner les importunités d un malheureux ; la douleur qui me déchire ne connaît plus de discrétion. Ce n'est pas à vous que je m'adresserais, Madame la maréchale, si je connaissais quelqu'un qui eût été plus cher au digne ami que j'ai perdu. Mais avec qui puis -je mieux déplorer cette perte qu'avec la personne du monde qui la sent le plus ? Et comment ceux qu'il aima peuvent-ils rester divisés ? Leurs cœurs ne devraient-ils pas se réunir pour le pleurer ? Si le vôtre ne vous dit plus rien pour moi, prenez du moins quelque intérêt à mes misères par celui que vous savez qu'il y prenait. Mais c'est trop me flatter sans doute ; il avait cessé d'y en prendre ; à votre exemple, il m'avait oublié. Hélas ! qu'ai-je fait ? Quel est mon crime, si ce n'est de vous avoir trop aimés l'un et l'autre et de m'être apprêté ainsi les regrets dont je suis consumé? Jusqu'au dernier instant vous avez joui de sa plus tendre affection : la mort seule a pu la lui ôter ; mais moi, je vous ai perdus tous deux pleins de vie. Je sais plus à plaindre que vous» »

La maréchale lui répondit par la lettre la plus tendre et la plus humble, lui faisant remarquer en passant que c'était elle qui avait écrit la dernière. Rousseau nia le fait. M""^ de Luxembourg écrivit encore, très tendrement,

puis garda le silence jusqu'en 1767, à l'époque où Rousseau était caché au château de Fleury. Alors elle lui fit passer ce billet : « Est-il possible que vous soyez si près d'ici et que je n'ose pas aller vous voir ? M. le prince de Conti ne le veut pas ; il croit que cela peut être dangereux. Je ne sais pas encore où vous êtes ; je le saurai* car je le veux absolument, et il faudra que cela soit bien défendu si je ne vous embrasse pas avant peu de temps. Mon Dieu, que tout ce qui vous est arrivé me fait de peine ! Je vous aime de tout mon cœur et j'espère que vous n'en douterez jamais. Je vous supplie d'embrasser M"*^ Le Vasseur de ma part. » — On ne voit pas, en somme, de diminution sensible de l'amitié de ]^me Luxembourg à l'égard de Rousseau et l'on voit de bien mauvais procédés de Rousseau à l'égard de M""® de Luxembourg. Rousseau possédait, ce me semble, à égal degré, l'art de se faire des amis et celui de les perdre, et il usait incomparablement de l'un et de l'autre.

Du côté de Genève, comme nous l'avons indiqué, il était loin de rester inactif. Il n'avait d'abord rien répondu officiellement au décret du gouvernement. Il s'était contenté d'en écrire à ses amis et d'annoncer son dessein de renoncer à son titre de citoyen de Genève. Il attendit une année environ avant de mettre ce projet à exécution. « Enfin », comme iî dit hti-même

dans sa déclaration le 12 mai 1763, il « abdiqua à perpétuité son droit de bourgeoisie et de cité dans la ville et république de Genève ». La lutte commençait. Rousseau avait contre lui l'aristocratie de Genève, membres du petit conseil (gouvernement) et du grand conseil ou conseil des deux cents (pouvoir législatif), et la plupart peut-être des citoyens et des bourgeois, qui eux-mêmes étaient une aristocratie, n'étant pas au nombre de plus de deux mille sur vingt mille habitants. Cette aristocratie était attachée spirituellement, sinon de cœur, à la religion calviniste ; elle n'aimait pas la religion naturelle prêchée dans VEmile ; elle était attachée à la constitution aristocratique de Genève et n'aimait pas l'égalité et la participation de tous à la confection de la loi, prêchée évidemment, quoi qu'en ait dit l'auteur, dans le Contrat social. Il avait contre lui en majorité les ministres et pasteurs pour les mêmes raisons, quoique quelquesuns (Moultou, Roustan, etc.) lui fussent énergiqueraent favorables. Il avait pour lui une partie des « bourgeois », et en grande majorité, la classe moyenne, ceux qui n'étaient, constitutionnellement, ni citoyens ni bourgeois, mais qui auraient été appelés ailleurs les bourgeois. Il avait pour lui le peuple proprement dit à la quasi-unanimité. Classe moyenne et peuple n'avaient d'autre droit à Genève que de faire des représentations, et encore par la bouche :|de ci-

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toyenset bourgeois, c'est-à-dire des réclamations ou remontrances.

La première impression que fit à Genève l'abdication de Jean-Jacques Rousseau ne fut pas bonne, on le voit par les écrits du temps ; mais dès le 18 juin Deluc, ses fils et une quarantaine d'amis politiques portèrent au premier syndic une représentation sur cette affaire, à l'effet de faire déclarer l'abdication de Jean-Jacques nulle et non avenue. Le conseil répondit par une déclaration très vague, dont le point le plus important pour nous est cette affirmation que la condamnation de Rousseau n'avait jamais eu qu'un caractère provisoire et préparatoire, laissant dans leur entier les défenses que Rousseau pouvait faire. A cette déclarationles « représentants » répondent par une seconde représentation, plus hardie que la première et où le principe de la liberté de la presse est affirmé. Le petit conseil répondit par un simple rappel de sa précédente déclaration. Troisième représentation plus forte que les deux premières et contenant des passages quasi menaçants. Réponse du petit conseil plus hautaine que les précédentes. Nouvelle représentation où est posée cette question : Le petit conseil aura-t-il la prétention de repousser toute représentation sans recours au grand conseil (ensemble de tous les citoyens et bourgeois), et c'est-à-dire a-t-il la prétention de supprimer en fait le droit de représentation ? La

grande guerre, celle du gouvernement oligarchique contre la démocratie, commençait.

Le procureur général Tronchin, quoique très modéré, mais qui avait requis, encore que discrètement, la condamnation de Rousseau, entra dans la lice par les Lettres écrites de la Campagne. 11 y indiquait avec sobriété et sans déclamation le danger que contenait VEmile pour la religion révélée et celui que contenait le Contrat pour la constitution aristocratique, et il mettait ses concitoyens en garde contre des nouveautés politiques qui n'avaient pas fait leurs preuves, tandis que la législation genevoise avait fait les siennes. Cette fois, et d'autant plus que les Lettres de la Campagne passaient pour contenir une part de collaboration de Voltaire, Rousseau se décida à intervenir.

Avant qu'il eût commencé l'exécution de son dessein, un incident burlesque agita et anima encore les esprits. Un certain Coville, condamné pour un acte d'immoralité à la génuflexion devant le Consistoire, se refusa à la génuflexion, en arguant qu'elle n'était commandée par aucune loi. Il fut appuyé par leslibellistes et par une grande partie de l'opinion. Il y avait, se rattachant à cette infime question, la sourde irritation contre les pouvoirs jugés exorbitants du Consistoire et contre son influence sur le gouvernement. Les libellistes ne manquaient pas de dire que celuilà est un bon citoyen qui ne souffre pas qu'une

loi soit violée en sa personne, et Coville disparaissait, et Ton ne songeait plus qu a Jean-Jacques Rousseau.

D'autre part, le jeune pasteur Roustan écrivait une prétendue critique du Contrat social qui était une diatribe furieuse contre le papisme et contre Louis XIV, et qui était destinée à alimenter les haines contre la France.

Enfin Rousseau intervint de sa propre personne. Les Lettres de la Mon fag^ne parurent brusquement, en novembre 1763. Avec une admirable éloquence et aussi une habileté, une adresse, une finesse inattendue peut-être, mais que sa polémique à la suite et à l occasion de ses deux Discours pouvait faire prévoir, Rousseau démontrait : qu'il y avait et qu'il devait y avoir de très grands doutes sur la légalité du décret d'arrestation qui 1 avait frappé ; qu'il y avait, du reste, à le condamner, une faute ridicule de logique, le principe de la religion réformée étant le libre examen et le sens propre et la Profession de foi du Vicaire savoyard, libre interprétation de la religion, n'étant donc pas autre chose que le protestantisme particulier de l'auteur qu'aucun protestant ne pouvait lui repro» cher d'avoir et de professer : « Quand les réformateurs se détachèrent de TÉglise romaine, ils l'accusèrent d'erreur. . On leur demanda de quelle autorité ils s'écartaient ainsi de la doctrine reçue ; ils répondirent que c'était de leur

autorité propre, de l'autorité de leur raison... Ils se réunissaient en ceci seulement que tous reconnaissaient chacun comme juge compétent pour lui-même.... Or la libre interprétation de l'Ecriture emporte non seulement le droit d'en expliquer les passages, chacun selon son sens propre ; mais celui de rester dans le doute sur ceux qu'on trouve douteux et celui de ne pas comprendre ceux qu'on trouve incompréhensibles... N'est-il pas plaisant qu'il faille raisonner en catholique pour m'accuser d'attaquer les protestants ? » ; que, à la vérité, il ne croyait pas aux miracles, mais qu'en conclure qu'il ne croyait pas à la révélation était une faute de logique bien étrange, puisque ce raisonnement suppose qu'il n'y a pas d'autre preuve de la révélation que les miracles, ce qui est une proposition impie et monstrueuse : « Jésus ne s'annonça pas d'abord par des miracles ; mais par la prédication... et, quand il en fit, c'était si peu pour manifester sa puissance qu'on ne lui en a jamais demandé pour cette fin qu'il ne les ait refusés » ; qu'il y a une grande différence à faire entre un livre où Ton insulte les ministres d'une religion et un livre où Ton discute sur la religion ; que dans le premier cas il y a insulte contre les personnes, dans le second cas il n'y a que raisonnement et usage de la raison : « On ne doit jamais punir des offenses faites uniquement à Dieu, qui saura bien les punir lui-même et,

YÎE DE ROUSSEAU

comme a dit Montesquieu, il faut honorer la Divinité et ne la venger jamais » ; que les adversaires de Rousseau, qui voient si souvent M, de Voltaire, devraient bien s'inspirer « de Tesprit de tolérance qu'il prêche sans cesse et dont il a quelquefois besoin » ; que Rousseau n'a jamais, comme on l'en accuse, émis des principes destructifs des gouvernements ; que le principe du Contrat social, à savoir « le libre engagement de celui qui s'oblige », fonde au contraire le gouvernement légitime et dont la légitimité ne peut être contestée par personne ; que ce principe est précisément celui de la République de Genève : « Comment pouvais-je tendre à renverser tous les gouvernements en posant en principes tous ceux du vôtre ? » et chose étrange, « mon livre attaque tous les gouvernements et il n'est proscrit dans aucun ; il en établit un seul et il le propose en exemple, et c'est dans celui-là qu'il est brûlé ! » ; que l'auteur des Lettres de la Campagne aprêtéàRousseau les opinions les plus contraires aux siennes, par exemple en prétendant qu'il n'y aurait pas de gouvernement dans un Etat où le peuple exercerait sans règle la puissance législatrice, comme si c'était la pensée de Rousseau, qui a précisément la pensée contraire ; mais qu'aussi il serait très dangereux que le gouvernement, par tout pays et particulièrement à Genève, retirât à lui et assumât la puissance légis lative, ce que précisément celui de Genève est en

tiaiii de faire : « Dans les grands États, les particuliers sont trop loin du prince et des chefs pour en être vus ; leur petitesse les sauve ; et pourvu que le peuple paye, on le laisse en paix. Mais vous, vous ne pouvez faire un pas sans sentir le poids de vos fers. Les parents, les amis, les protégés, les espions de vos maîtres seront plus les maîtres qu'eux ; vous n'oserez ni défendre vos droits ni réclamer votre bien, crainte de vous faire des ennemis ; les recoins les plus obscurs ne pourront vous dérober à la tyrannie, il faudra nécessairement en être satellite ou victime. Vous sentirez à la fois l'esclavage politique et civil ; à peine oserez-vous respirer en liberté. Voilà, Messieurs, où doit naturellement vous mener l'usage du droit négatif tel que le conseil se l'arrogé. Je crois qu'il n'en voudra pas faire un usage aussi funeste ; mais il le pourra certainement, et la seule certitude qu'il peut impunément être injuste vous fera sentir les mêmes maux que s'il Pétait en effet» ; etc., etc.

L'efïet de ces admirables lettres fut considérable, comme on peut croire, à Genève et en Europe ; mais peu favorable, à Genève et en Suisse, à Jean- Jacques Rousseau. Onle comprend très bien. A cause de son inimitié avec Voltaire, à cause de sa Lettre à dAlembert sur les spectacles^ les pasteurs de Genève, secrètement, n'étaient point défavorables à Jean- Jacques Rousseau ; ils le devinrent après

ces lettres où leur religion, je veux dire leur façon d'entendre la religion, était directement attaquée ; ils se sentirent bien en face d'un homme qui se prétendait protestant libéral, comme nous disons, mais qui était purement philosophe et qui, s'il abhorrait le catholicisme, détestait tout autant le protestantisme à procédés catholiques.

Et je n'ai pas besoin de dire que le gouvernement était furieux.

Les Lettres de la Montagne furent brûlées à Paris, en même temps, coïncidence amusante, que le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Elles le furent à la Haye ; elles le furent à Genève. Rousseau écrivait à une amie : « Le 22 janvier on a brûlé mon livre à la Haye ; on doit aujourd'hui le brûler à Genève ; on le brûlera, j'espère, encore ailleurs. Voilà, par le froid qu'il fait, des gens bien brûlants. » Presque tout le monde était contre lui. Son éternelle amie M""® de La Tour ne lui dissimulait pas son trouble. Moultou, son amcien ami, et redevenu son ami après un dissentiment passager, était dans une sorte d'angdisse religieuse et d'anxiété patriotique : « Vos Lettres de la Montagne sont des gémissements de héros... Mais quel sera parmi nous l'effet de votre livre ? Dieu seul sait si vous l'effacerez un jour avec vos larmes ou si votre patrie vous devra des autels ! »

L'abbé Mably, qui comptait déjà parmi les

grands esprits philosophiques du temps, écrivait à une amie à lui, M"^ Saladin, de Genève, une lettre où se trouvaient les passages suivants : « Voilà toutes mes idées bouleversées sur le compte de Rousseau. Je le croyais honnête homme. Je croyais que sa morale était sérieuse ; qu'elle était dans son cœur et non au bout de sa plume. Il me faut prendre malgré moi une autre façon dépenser, et j'en suis affligé... Mais cet homme finit par être une espèce de fou. Est-ce Erostrate qui veut brûler le temple d'Ephèse ? Est-ce un Gracchus?... » — Cette lettre était si peu d'un philosophe que ni Moultou ni Rousseau ne la tinrent pour authentique. Moultou écrivait à M""® Necker : « Cette lettre sent le terroir [genevois] ; elle est lourde et maladroite ; elle est malhonnête et basse ; Tabbé Mably n'écrit pas comme cela ». Détrompé quelques jours après, il écrivait à la même : « Diable ! J'ai peur que vous ne lui ayez montré ce que j'en disais ; mais réellement pouvais-je croire la lettre de lui ?Elle est bête. » De même Rousseau ne put pas ou ne voulut pas croire que la lettre fût de son ancien ami et lui écrivit : « Voici, Monsieur, une lettre qu'on vous attribue et qui circule dans Genève à la faveur de votre nom. Daignez me marquer, non ce que j'en dois croire, mais ce que j'en dois dire ; car je n'en puis parler comme j'en pense que quand vous m'y aurez autorisé... » Mably répondit par une lettre où il désavouait ce

qu'on avait pu ajouter d'injureux à sa lettre authentique, mais où il en maintenait énergiquement le fond : « Il est très vrai qu'une personne de mes amis m'ayant parlé des troubles que votre dernier ouvrage causait dans Genève, je lui ai fait la réponse dont on vous a envoyé l'extrait. Je ne puis vous répondre qu'on n'ait point altéré mes expressions, mais [même] si elles ont été copiées fidèlement, il est certain que je voudrais en corriger plusieurs. Je vous ai plaint dans vos malheurs, comme j'ai plaint Socrate ; mais, permettez-moi de vous le dire, pour se venger de ses juges Socrate ne tenta pas d'exciter une sédition dans Athènes. Je ne crois pas qu'il soit prudent de vouloir perfectionner un gouvernement démocratique en armant les citoyens contre les magistrats... »

Quant à Voltaire, il fut heureux ou crut qu'il y avait pour lui lieu de l'être. Il tenait sa vengeance ; il tenait sa revanche du refus que Rousseau lui avait fait d'être son protégé. Il pouvait, comme Mably, comme les membres du petit conseil, considérer Rousseau comme un démagogue, comme un fauteur de sédition et pousser contre lui en cette qualité. De plus, il avait été spirituellement touché dans les Lettres de la Montagne, Rousseau avait joliment parodié sa manière en affectant de le prendre pour autorité. Il Favait fait parler ainsi : <( Messieurs, ce ne sont point les raisonneurs qui font du

mal ; ce sont les cafards. La philosophie peut aller son train sans risques ; le peuple ne Tentend pas ou la laisse dire et lui rend tout le dédain qu'elle a pour lui. Raisonner est, de toutes les folies des hommes, celle qui nuit le moins au genre humain. Je ne raisonne pas, moi ; mais d autres raisonnent; quel mal en arrive-t-il ?.. Nous avons arrangé que mon grand crédit à la cour et ma toute-puissance prétendue vous serviront de prétexte pour laisser courir en paix les jeux badins de mes vieux ans: cela est bon ; mais ne brûlez pas pour cela des écrits plus graves ; car alors ce serait trop choquant. J ai tant prêché la tolérance ! Il ne faut pas toujours Texiger des autres et n'en jamais user avec eux. Ce pauvre homme croit en Dieu ; passons-lui cela, il ne fera pas secte . Il est ennuyeux ; tous les raisonneurs le sont ; nous ne mettrons pas celui-là de nos soupers ; du reste, que nous importe ? Si l'on brûlait tous les livres ennuyeux, que deviendraient les bibliothèques. Et si Ion brûlait tous les gens ennuyeux, il faudrait faire un bûcher du pays. Laissons raisonner ceux qui nous laissent plaisanter ; ne brûlons ni gens ni livres, et restons en paix. »

Voltaire n'aimait ni à être parodié, ni à être persiflé, ni qu'on le considérât comme un homme qui ne savait que ricaner ; et il fut exaspéré. N'avait-il été pour rien dans tout ce à quoi Rousseau avait été en butte depuis un an ? Il a

toujours assuré que non. Il a dit à dlvernois, à Ferney, en 1766, qu'il n'avait jamais écrit à Paris ou ailleurs contre Rousseau, qu'il lui avait offert Thospitalité, qu'il la lui offrait toujours ; qu'il aimerait mieux qu'on dît qu'il avait fait rouer Calas que non pas qu'on dît qu'il eût persécuté un homme de lettres. Mais en 1766 il avait depuis deux ans farci vingt lettres écrites à Paris d'injures contre Rousseau; il avait, il y avait un an, écrit à Tronchin : « Tenez pour certain que le duc de P... (Praslin) méprise Jean- Jacques comme il le doit; que le conseil soit ferme, et tout ira bien ; » il avait, il y avait un an, écrit au même Tronchin: « On paraissait soupçonner que M'"® la duchesse de Luxembourg protège le misérable dont il s'agit et pourrait même procurer une médiation favorable aux brouillons. Je répondis, et je réponds encore sur ma tête, qu'il n'en sera rien. Vous pouvez être bien persuadé que le conseil peut déployer toute sa fermeté et toute sa justice sans avoir à craindre de perdre la moindre de ses prérogatives. . . On attend que le conseil agisse contre l'écrit séditieux de la montagne comme on agit contre un perturbateur du repos public. L'auteur est tel et doit être déclaré tel... » Et enfin, en 1766, il avait, depuis un an aussi, écrit et répandu les Sentiments des citoyens.

On ne doit donc tenir aucun compte de ce qu'il a juré à d'Ivernois en 1766, et Ton peut croire qu'il

a été mêlé à tout ce qui s'est fait contre Rousseau pendant la période qui va de l'abdication de Rousseau à la publication des Lettres de la Montagne, tout autant qu'il y a été mêlé après. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'après les Lettres de la Montagne, il a été furieux.

D'abord pour les raisons que nous avons dites, ensuite parce que Rousseau l'avait désigné comme Fauteur du Sermon des Cinquante, que Voltaire, u naturellement », comme dit M. Maugras, avait renié. Rousseau, qui avait le cynisme de signer tous ses livres, ne devait-il pas respecter ceux qui ne signaient pas les leurs et qui les désavouaient et « avoir souci des risques que cette dénonciation devait faire courir à son ennemi ? » Evidemment 1 Evidemment !

Aussi Voltaire, « malgré sa faiblesse persistante à l'égard de Rousseau », car ce qui confond M. Maugras, c'est que Voltaire n'ait pas été plus loin qu'il n'a été dans les Sentiments des citoyens, manifestement très réservés. Voltaire, malgré sa faiblesse persistante à 1 égard de Rousseau, écrivait à Rordes : « Ah ! Monsieur, vous voyez bien que Rousseau ressemble à un philosophe comme un singe ressemble à l'homme... Quel philosophe qu'un brouillon et un délateur ! » Il écrivait à Damilaville : « Ce petit magot de Rousseau a écrit un gros livre contre le gouvernement et son livre enchante la moitié de la ville. Il dit en termes formels qu'il faut avoir perdu le bon sens

pour croire les miracles de Jésus-Christ ; malheureusement il m'a fourré là mal à propos. Il dit au Conseil que j'ai fait le Sermon des Cinquante. Ah ! Jean- Jacques, cela n'est pas d'un philosophe : il est infâme d'être délateur... ))

Et il accusait Rousseau d'avoir fait imprimer chez Rey, en Hollande, sous son nom, le Sermon des Cinquante, sur quoi Rej^ écrivait à Rousseau : « ... Cet homme est, je crois, le plus fourbe qu il y ait sous la voûte des cieux ; il travaille sans cesse à des ouvrages réjpréhensibles ; puis, quand on le chicane, il crie comme un bon diable et sacrifie tout pour se tirer d'affaire... » Voltaire écrivait à M™^ de Luxembourg : « Est-il possible qu'un homme qui se vante de votre protection joue ainsi le rôle de délateur et de calomniateur ? Il n'est pas d'excuse, sans doute, pour une action si coupable et si lâche. » Et enfin il écrivait les Sentiments des citoyens, dont voici les passages les plus importants : « ... On a pitié d'un fou : mais quand la démence devient fureur, on le lie. La tolérance, qui est une vertu, devient alors un vice. Nous avons plaint Jean- Jacques, ci-devant citoyen de notre ville, tant qu'il s'est borné dans Paris au malheureux métier d'un bouffon qui recevait des nasardes à l'Opéra et qu'on prostituait, marchant à quatre pattes sur le théâtre de la Comédie. A la vérité, ces opprobres retombaient en quelque façon sur nous : il était triste pour un Genevois arrivant à Paris de

se voir humilié par la honte d'un compatriote... Nous avons pardonné à ses romans dans lesquels la décence et la pudeur sont aussi peu ménagées que le bon sens.., livres qui alarment les mœurs, que les honnêtes gens méprisent et que la piété condamne. Lorsqu'il mêla Tirréligion à ses romans, nos magistrats furent indispensablement obligés d'imiter ceux de Paris et de Berne dont les uns le décrétèrent et les autres le chassèrent. Aujourd'hui la patience n'est- elle pas lassée, quand il ose publier un nouveau libelle dans lequel il outrage avec fureur la religion chrétienne, la Réformation qu'il professe, tous les ministres du saint Evangile et tous les corps de l'Etat ? La démence ne peut plus servir d'excuse quand elle fait commettre des crimes... Il dit nettement en son propre nom : « Il y a des miracles dans l'Evangile qu'il n'est pas possible de prendre au pied de la lettre sans renoncer au bon sens... » Il outrage les ministres du saint Evangile... « On ne sait, dit-il, ni ce qu ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas, ni ce qu'ils font semblant de croire . » Le voilà donc qui les accuse de la plus noire hypocrisie sans la moindre preuve... Considérons qui les traite ainsi. Estce un savant qui dispute contre des savants? Non, c'est l'auteur d un opéra et de deux comédies sifflés. Est-ce un homme de bien trompé par un faux zèle ?... C'est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches et

qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui, de village en village et de montagne en montagne, la malheureuse dont iJ fit mourir la mère et dont il a exposé les enfants à la porte d'un hôpital, en rejetant les soins qu'une personne charitable voulait avoir d'eux et en abjurant tous les sentiments de la nature, comme il dépouille ceux de l'honneur et de la religion... Venons à ce qui nous regarde particulièrement, à notre ville qu'il voudrait bouleverser parce qu'il y a été repris de justice... Veut-il que nous nous égorgions parce qu'on a brûlé un mauvais livre à Paris et à Genève?... Qu'il cesse de nous appeler des esclaves ; nous ne le serons jamais. .. Veutil nous animer en nous outrageant ? Veut-il renverser notre constitution en la défigurant, comme il veut renverser le christianisme dont il ose faire profession ? Il suffit d'avertir que la ville qu'il veut troubler le désavoue avec horreur. S'il a cru que nous tirerions Tépée pour le roman d'Emile, il peut mettre cette idée dans le nombre de ses ridicules et de ses folies. Mais il faut lui apprendre que, si l'on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux. »

Rousseau, qui voyait partout la main de Voltaire, ne la vit pas cette fois-ci. Cela peut à la rigueur se comprendre. Voltaire, très habilement, n^avait mis aucun esprit dans ce libelle, et c'était un moyen de n'être pas reconnu. De plus.

l'auteur de la Piicelle défenseur de la religion et des bonnes mœurs et un homme partisan de l'abolition de la peine de mort demandant que Jean- Jacques fût brûlé vif, cela put ne pas entrer dans Fesprit de Rousseau. Peut-être même, si effrayant coquin que Rousseau sût qu^était Voltaire, Rousseau ne put consentir à croire que le prince de la littérature de son siècle, à Tâge de soixante-dix ans, fût descendu à ce degré d'abjection. Toujours est-il qu'il ne soupçonna pas Voltaire et qu'il voulut absolument que ce fût son ancien ami Vernes, maintenant son adversaire, qui eût écrit les Sentiments. Vernes protesta que, non seulement il n^avaitpas fait cet écrit, mais qu'il lui faisait horreur. Rousseau ne fut jamais convaincu de son erreur. D'autre part, il fit une réponse ou plutôt il rédigea quelques notes à joindre aux Sentiments. Cette manière de réplique est très faible. Il y dit, et avec raison, qu'il n'a jamais eu de maladie honteuse, qu'il n'a pas fait mourir la mère de sa compagne puisqu'elle vit encore ; mais, sur l'article de ses enfants abandonnés, il recourut à ce misérable subterfuge de dire qu'il n'avait jamais exposé, ni fait exposer aucun enfant à la porte d'un hôpital (parce qu'il avait, non pas exposé les siens, mais Uvréles siens à l'Assistance publique). Il ajoutait : <( Une personne qui aurait eu la charité dont on parle aurait eu celle d'en garder le secret, et chacun sait que ce n'est pas de

Genève, où je n'ai point vécu, qu'il faut attendre des informations fidèles sur ma conduite. Je n'ajouterai rien sur ce passage, sinon, qu'au meurtre près, j'aimerais mieux avoir fait ce dont son auteur m'accuse que d'en avoir écrit un pareil. »

Mais d'où était venue « l'information » relative aux enfants abandonnés? Rousseau n'hésita pas à reconnaître là la haine de d'Epinay. j ]y[me d'Epinay, lors de son voyage à Genève, avait parlé à Tronchin. Il écrivit à Duclos : «... Il vient de paraître à Genève un libelle effroyable pour lequel la dame d'Epinay a fourni des mémoires à sa manière, lesquels me mettent déjà fort à mon aise vis-à-vis d'elle et de ce qui l'entoure (Grimm et Diderot). Dieu me préserve de l'imiter, même en me défendant ! Mais, sans révéler les secrets qu'elle m'a confiés, il m'en reste assez de ceux que je ne tiens pas d'elle pour la faire connaître... Elle ne me croit pas si bien instruit ; mais puisqu'elle m'y force, elle apprendra quelque jour combien j'ai été discret » ... et combien je ne le serai pas. — Je crois bien que cette fois les soupçons de Rousseau étaient justes, et j'ai dû dire moimême que le canal de l'information était ]^me (J'Epinay. Cependant ne manquons pas de remarquer que Rousseau avait — il l'a dit — confié son horrible secret à cinq ou six personnes ; que l'homme que M*"^ de Luxem-

bourg avait chargé de rechercher le premier enfant de Jean- Jacques (l'intendant La Roche) n'a sans doute pas été discret; qu'en conséquence il faut avoir la naïveté de Rousseau pour ne pas être sûr que ce secret est connu de tout Paris, d'où il a cent voies pour parvenir à Genève. Mais notons à ce propos que, dès 1764, par Duclos, qui a bien pu dire quelque chose du dessein de vengeance de Rousseau, et, sans même que Duclos ait dit un mot, par le seul fait de la publication du libelle, le groupe d'Epinay-Diderot- Grimm a été averti que Rousseau, très probablement au moins, avait soupçonné M"^® d'Epinay et très probablement faisait le ferme propos de se venger d'elle. Et c'est ainsi que, dès 1764, si ce n'est auparavant, les Mémoires de Madame d'Epinay se préparent comme défense contre l'attaque de Rousseau, et les Confessions se préparent comme défense contre M^^ d'Epinay.

A partir de ce moment, Rousseau se relâche de ses interventions dans les affaires politiques de Genève. Il reçoit des rapports de ses amis sur ces querelles qui persistent plus que jamais, sans leur répondre et en demandant qu'on lui laisse « un repos qu'il croit avoir assez payé ». Mais ce repos, qu'il demande à ses partisans, ne lui est pas donné par ses ennemis. Nul doute, d'abord, quoique aucun texte ne l'établisse, que les Sentiments des citoyens, certainement répandus à Motiers-Travers, ne lui aient aliéné une grande

partie de la population à qui son histoire était ainsi brusquement révélée. Songeons ensuite qu'il y a évidemment quelque chose de vrai dans ce que dit d'Escherny, à savoir que M^^^ Le Vasseur se faisait détester « par ses violences et sa mauvaise langue ». Dans ses lettres à M""® Boy de la Tour, Rousseau se plaint souvent du caractère médisant des habitants de Motiers et qu'est-ce que cela signifie, sinon que M"® Le Vasseur se faisait haïr par ces habitants et rapportait à Rousseau le mal qu'on disait d'elle ? Le caractère de cette personne, comme on le verra par ce qui s'est passé un peu plus tard en Angleterre, et à Trye, et à Monquin, au témoignage de Rousseau luimême, était devenu acariâtre et querelleur, et sa stupidité était restée la même.

Enfin le pasteur de Motiers, Montmollin, excité par ses confrères de Genève, notamment par le tenace et acharné Sarrazin, faisait la vie dure à Rousseau, prêchait contre lui en chaire, et, soutenu par la classe des pasteurs de Neuchatel, en arrivait à l'excommunier, malgré la désapprobation et la résistance du gouvernement de Neuchatel et les lettres sévères du roi de Prusse lui-même.

Les choses s'aggravèrent de telle sorte, que Rousseau était insulté et menacé au cours de ses promenades. C'est lui qui le dit ; donc ce peut être faux ; mais ce qui est constant, encore

qu'il l'ait peut-être exagéré, c'est la lapidation de la nuit du 6 au 7 septembre 1765. La maison où habitait Rousseau fut bombardée de cailloux et une vitre de ses fenêtres brisée. Les pièces officielles, qui ont été conservées, attentivement lues, ne laissent aucun doute à cet égard . Une petite émeute, d'enfants peut-être, avait eu lieu. A l'instigation de qui ? Du pasteur ? Rien ne le prouve. De M^^® Le Vasseur elle-même selon un témoin et même un coupable que d'Escherny a entendu? Il est possible ; mais d Escherny est bien léger. Je crois à une émeute spontanée qu'explique très bien Tétat des esprits, à laquelle il est très possible que M"^ Le Vasseur, en son désir de quitter Motiers, ait sournoisement prêté la main et qu'en tout cas elle a sûrement dépeinte à Rousseau sous d'atroces couleurs. L'affaire a du reste été exagérée par tout le monde, Rousseau croyant, comme toujours, à des intentions homicides et les ennemis de Rousseau n'étant pas fâchés de trouver dans ces violences la preuve des sentiments d'horreur que Rousseau inspirait aux populations les plus naïves.

C'est ainsi que Voltaire écrivait à Florian : « Je ne sais si vous savez que Rousseau a été lapidé, comme saint Etienne, par des prêtres et des petits garçons de Motiers-Travers. Il me semble qu'on en parlait déjà quand vous étiez dans l'enceinte de nos montagnes ; mais le bruit de ce martyre n'était pas encore confirmé.

Heureusement les pierres n'ont pas porté sur lui. Il s'est enfui comme les apôtres et a secoué la poussière de ses pieds. »

Rousseau, chose presque inexplicable, se réfugia en territoire bernois, d'où il avait été éliminé dès son arrivée en Suisse. Il s'établit dans l'île Saint-Pierre, lac de Bienne. Il y fut très heureux et a gardé, comme on sait, de ce séjour un souvenir qui enchantait encore ses dernières années. Il y était à peine depuis deux mois que le gouvernement de Berne lui enjoignait de quitter le territoire dans les vingt-quatre heures. Il s'enfuit à Strasbourg, rentrant en territoire français, peut-être sur des assurances qu'il n'y serait pas inquiété s'il ne faisait qu'y passer, du reste étant, en Alsace, hors de la juridiction du Parlement de Paris.

L'allégresse fut grande, dans le monde ecclésiastique suisse, à la nouvelle de sa fuite. Sarrazin écrivait à MontmoUin : « // peut être que dans vos sermons vous ayez attaqué l'incrédulité et blâmé les incrédules ; cela était indispensable et très sage. Le peuple, déjà indisposé contre Rousseau, a pu, à cette occasion, augmenter son indisposition i ah I c'est du style suisse] et se porter aux insultes dont on s'est plaint. Il a eu tort en cela ; mais en êtes-vous la cause et est-on responsable des suites fâcheuses parce qu'on défend la vérité? D'ailleurs, on dit que c'est moins contre Rousseau que contre sa gouver-

naHte que le peuple était indisposé ; elle ne s est jamais fait aimer de personne, loin de là ! Grâces à Dieu, pour vous et pour nous, M. Rousseau est loin d'ici. »

Frédéric était d un avis différent. Il fit publier le rescrit suivant : « Il est étonnant que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, le fanatisme ose encore lever Tétendard jusque dans des pays soumis à notre domination. Nous ne doutons pas que la classe [des pasteurs de Neuchatel], éclairée par de meilleurs principes, ne désapprouve le zèle inconsidéré et amer de l'ecclésiastique qui vient de souffler le feu de la discorde à Motiers et ne reprenne sévèrement en lui une conduite aussi contraire à l'esprit de charité et de paix dont il devrait donner l'exemple à ses paroissiens. » Au lieu de reprendre Montmollin, la classe des pasteurs le félicita chaudement et protesta auprès du roi contre l'ingérence du conseil d'Etat deNeuchatel dans les affaires ecclésiastiques. Le roi répliqua par un nouveau rescrit où étaient blâmés « les procédés inquiets, turbulents et tendant à sédition des dits pasteurs, et où il avait ajouté de sa main cette apostille : « Vous ne méritez pas qu'on vous protège, à moins que vous ne mettiez autant de douceur évangélique dans votre conduite qu'il y règne à présent d'esprit de vertige, d'inquiétude et de sédition. )>

RousseaU;, quoique très affectueusement reçu à Strasbourg, délibérait sur le lieu d'une résidence définitive. On lui offrait des refuges de tous les côtés. Somme toute, il n'hésita qu'entre la Prussse et l'Angleterre, les deux seuls pays, en effet, où un philosophe à cette époque pût vivre ) en sécurité. Milord Maréchal, en qui il avait une grande confiance, le dissuada de la Prusse . M"^*^ de Verdelin, qu'il aimait encore, le poussait depuis longtemps à aller en Angleterre, sous le patronage de David Hume. Il y avait des années que David Hume, très grand admirateur de Rousseau et pour se faire bien vouloir des femmes de Paris dont il était la coqueluche, comme dit M""® de Verdelin, avait manifesté le désir de se mettre à son service en Angleterre. Le 24 juin 1762, M"'' de Boufïlers, qui dès le décret du Parlement avait conseillé à Rousseau l'Angleterre, écrivait à Rousseau : « Ayant imaginé. Monsieur, qu'après avoir demeuré quelque temps où vous êtes vous seriez peut-être bien aise de voir l'Angleterre et de vous y établir, j'ai écrit à des gens propres à vous en rendre le séjour agréable, et particulièrement à M. Hume,

pour -qui f ai la plus grande admiration, en le prévenant d'une chose qu'il découvrira en peu de temps, c'est le désir qu'on sent, d'abord qu'on vous connaît, de vous être utile et l'impossibilité de l'obtenir de vous... »

Le 2 juillet suivant, David Hume, étant à Edimbourg et croyant Rousseau à Londres, lui écrivait : « J'ai eu l'honneur de recevoir, hier, une lettre d'une personne de grand mérite et qui a pour vous une estime particulière, la comtesse de Boufflers... Il n'est rien que je regrette plus que d'être à une si grande distance et de me voir ainsi privé d'un avantage que j'ai tant ambitionné, le plaisir de votre connaissance, auquel, avec le temps, j'eusse voulu joindre (au moins je voudrais m'en flatter moi-même) Thonneur de votre amitié. Je prendrai la liberté de vous dire tout de suite, sans la moindre recherche de compliment, que de tous les hommes de lettres en Europe, depuis la mort de M. de Montesquieu, vous êtes la personne que je révère le plus, à la fois pour la force de votre génie et la grandeur de votre esprit. Eussé-je été à Londres, je n'aurais pas désespéré, bien que j'y sois presque aussi étranger que vous, de pouvoir vous être de quelque utilité. J'aurais été au moins en état de vous montrer, par mon respect et mes attentions, que le mérite persécuté est considéré comme le plus précieux aux yeux de quiconque est capable de l'apprécier ; mais je suis convaincu que

Fimmense réputation que vous avez acquise par vos éloquents écrits engagera plus de monde à vous offrir leur fidélité et leurs services que ne le comporte votre goût pour la retraite et la solitude. Pour moi, je pourrais seulement espérer être reçu par vous avec quelque distinction, grâce à cette dame qui semble désireuse d'établir entre nous une relation d'amitié... Si les circonstances avaient heureusement établi la base d'une amicale relation entre nous, j'aurais entretenu le projet de vous engager à vous fixer dans cette partie du monde et je vous aurais aidé à surmonter les désavantages de climat et autres désagréments qui s'y trouvent. Il y a ici plusieurs hommes de lettres et de mérite qui seraient orgueilleux de votre connaissance et que vousmême n'auriez pas trouvés indignes de votre estime. Pour moi, je me serais fait une gloire d'être la personne qui aurait eu le bonheur de vous mettre en rapport ensemble... Vous pouvez être certain que la vertu et la probité des personnes que je recommande à votre amitié seront principalement en œuvre, beaucoup plus que leur rang ou même leur génie et leur savoir, quoiqu'ils soient aussi éminents en cette dernière particularité .. Je reste, Monsieur, avec un respect sincère, votre plus obéissant et plus humble serviteur... » — Le 21 juillet suivant, M""® de Boufflers lui faisait passer ce postscriptum d'une lettre de David Hume à elle :

« ... Testime, j'ai pensé même dire la vénération que m'inspirent la vertu et le génie de M. Rousseau. Je prends la liberté de vous assurer, Madame, qu'il n'y a pas un seul homme en Europe de qui j'aie une plus haute idée et à qui je serais plus flatté de pouvoir rendre service. Comme sa réputation est parfaitement établie en Angleterre, je ne doute pas que chacun ne s'empresse à lui témoigner de toutes les manières possibles l'état qu'on fait de lui. Je révère cette grandeur d'âme qui le porte à fuir les obligations et la dépendance. . mais ayant des liaisons à Londres avec plusieurs personnes d'un .haut rang, je ne perdrai pas un moment pour leur écrire afin de leur apprendre l'honneur que leur fait M. Rousseau en prenant notre patrie pour asile. Nous avons le bonheur d'avoir pour roi un jeune prince ami des lettres, et j'espère que M. Rousseau ne dédaignera pas les bienfaits d'un si grand monarque qui sait estimer son mérite... »

Rousseau se décida pour l'Angleterre.

Ses amis lui firent obtenir un sauf-conduit pour passer par Paris. Il partit de Strasbourg le 9 décembre 1765 et arriva à Paris le 16. Quoique sûr de n'être pas inquiété, pour plus de sûreté, il logea chez le prince de Conti, au Temple, lieu d'asile. Il se promena peu, quoi qu'on en ait dit ; mais reçut beaucoup, et beaucoup plus qu'il n'aurait voulu. L'enthousiasme était grand

à son endroit et plus grande encore Fémotion parisienne à son propos. M. de Choiseul n'exerça aucune pression sur lui pour lui faire précipiter son départ ; mais il semble avoir doucement prié David Hume de le hâter un peu. Le 4 janvier 1766, Rousseau partit pour Londres avec David Hume et M. de Luze, qui avait affaire en Angleterre.

Ils arrivèrent à Londres le 13 janvier 1766. Comme toujours avec Rousseau, la lune de miel fut délicieuse, David Hume ne tarissait pas en éloges sur Rousseau : « Vous m'avez demandé, écrivait-il à M"^® Barbantane, mon opinion sur Jean-Jacques Rousseau. Après lavoir examiné sous tous les points de vue, je suis maintenant en état de le juger. Je vous déclare que je ne connus jamais un homme plus aimable et plus vertueux. Il est doux, modeste, aimant^ désintéressé, doué d'une sensibilité exquise. En lui cherchant des défauts, je n'en trouve d'autres qu'une extrême impatience et une disposition à nourrir contre ses meilleurs amis d'injustes soupçons. Je n'en ai vu aucun exemple ; mais ses querelles avec d'anciens amis me le font présumer. Quant à moi, je passerais ma vie dans sa société sans quil s'élevât un nuage entre nous. Il a dans ses manières une simplicité remarquable ; c'est un véritable enfant dans le commerce ordinaire. Cette qualité, jointe à sa grande sensibilité, fait que ceux qui vivent avec

lui peuvent le gouverner facilement. Je Tai mis dans un village à six milles de Londres (Chiswick) ; mais il persiste à vouloir un isolement plus complet. »

Après beaucoup d'hésitations, il finit en effet par choisir pour lieu de retraite, dans le pays de Galles, cette Suisse de l'Angleterre, le petit château de Wootton, appartenant à un ami de David Hume, M. Davenport. Le site était délicieux, les promenades et excursions charmantes, Therborisation amusante.

Rousseau ne tarda pas à s'y exaspérer.

Les raisons de cette crise nerveuse sont multiples. C'est d'abord la maladie nerveuse elle-même, qui ne lâche pas son homme une \ fois qu elle Ta prise, et j'estime que Rousseau était neurasthénique depuis l'Hermitage. C'est ensuite l'agacement et le sentiment de solitude, d'emprisonnement, que donne à un homme le fait de ne pas connaître la langue du pays où il vit et de ne pouvoir causer qu'avec sa servante, qui du reste est idiote : un homme en pays dont il ne sait pas la langue est défiant comme un sourd.

C'est ensuite quelques épigrammes des journaux anglais qui se divertirent un peu, avec Vhumour britannique, des singularités du philosophe.

C'est ensuite, ou d'abord, la lettre de Walpole, si spirituelle, si inoffensive et dont, sinon tout

autre, au moins bien d'autres, auraient ri à belles dents, mais dont la susceptibilité de Rousseau fut ulcérée. Cette pièce était une lettre supposée de Frédéric à Rousseau, et elle était ainsi rédigée : « Vous avez renoncé à Genève, votre patrie ; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits ; la France vous a décrété. Venez donc chez moi. J'admire vos talents, je m'amuse de vos rêveries, qui, soit dit en passant, vous occupent trop longtemps. Vous avez fait assez parler de vous par vos singularités, peu convenables à un véritable grand homme. Démontrez à vos ennemis que vous pouvez quelquefois avoir le sens commun ; cela les fâchera sans vous faire tort. Mes Etats vous offrent une retraite paisible ; je vous veux du bien et je vous en ferai, si vous le trouvez bon Mais si vous vous obstinez à rejeter mes secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez toujours à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez ; je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas avec vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. »

Ce persiflage léger et aigu, surtout cette merveilleuse clairvoyance à l'endroit de ses défauts, était-ce que Rousseau pouvait le moins supporter, et dès qu'il crut savoir, ce qui semble vrai, que

David Hume n'était pas tout à fait étranger à la rédaction de cette épigramme, il ne douta point qu'il n'eût été attiré par son prétendu ami dans un guet-apens.

Ajoutez à cela que pour la première fois de sa vie, non pour la dernière, Rousseau vivait dans un château d'où le maître était absent. A Montmorency, il ne vivait pas au château ; il vivait dans un pavillon isolé et n'avait pas affaire à la domesticité. Et les maîtres, du reste, étaient souvent là. A Wootton, il vivait dans un château appartenant à un autre, et les domestiques étaient à ses ordres, et le maître était toujours absent. On comprend que M"® Le Vasseur, tournée en ridicule par les domestiques à cause de sa stupidité aggravée de son ignorance de la langue anglaise, sans cesse en différends et en querelles, désirant furieusement s'en aller, présentât toutes choses à Rousseau sous les plus sombres couleurs, interceptât ses lettres — c'est l'époque où Rousseau se plaint le plus de lettres perdues — pour lui faire croire que David Hume les interceptait, bref le chauffât et surchauffât jusqu à l'ébuUition permanente. Ce qui le fait croire, c'est ce passage des Confessions, que nous avons rapporté, où Rousseau remercie M'^® Le Vasseur d'avoir vu si juste, en Suisse, en Angleterre, en France, aux moments de ses plus grands malheurs. Que veut dire : « avoir vu juste? » Rousseau en Suisse, en Angleterre, en

France, s'est cru épouvantablement persécuté. Que M"® Le Vasseur, au dire de Rousseau, ait vu juste, cela veut dire qu'en Suisse, en Angleterre, en France, elle lui a continuellement persuadé qu'il y avait une conspiration contre lui.

Toujours est-il que, couvant et recouvant en lui tous ses soupçons et tous ses griefs, Rousseau, d abord en se cachant de David Hume, et en continuant de l'accabler d'amitiés, ensuite en lui écrivant à lui-même, accusa Hume d'en vouloir à sa vie : 1° parce que, la nuit même qui avait suivi le départ de Paris, couchant dans la même chambre que Hume, il l'avait entendu s'écrier : « Je tiens Rousseau », comme si Hume, rêvant, avait pu rêver en français et non dans sa langue maternelle ; — mais ceci prouve que déjà, en quittant Paris, Rousseau avait des défiances qui lui donnaient des cauchemars et des hallucinations de l'ouïe ; 2® parce que Hume avait fait peindre de Rousseau un portrait où Rousseau avait l'air d'un cyclope ; 3^ parce que Hume avait regardé Rousseau et M"® Le Vasseur avec des yeux effrayants ; et que Rousseau s'était jeté en pleurant dans les bras de Hume en lui disant : « Non, David Hume n'est pas un traître 1 » et que David Hume avait donné à Rousseau quelques petits coups sur le dos en lui disant : « Eh ! Là ! Là ! mon bon Monsieur » ; 4^ parce que David Hume avait intercepté ses lettres ; 5° parce que David Hume

avait livré Rousseau à la risée de TAngleterre.

Tels étaient les griefs que Rousseau alléguait contre Hume dans ses lettres à ses amis de France ; puis dans un acte d'accusation adressé à David Hume lui-même. David Hume se défendit dans un Exposé succinct, très sensé, très modéré, que je m'étonne qu'on lui ait reproché d'avoir écrit; car sans doute il ne faut jamais de représailles ; mais il faut dire la vérité, même sur son compte, quand elle est altérée, soit par la méchanceté, soit parla folie.

Pendant ce temps-là Rousseau était attaqué — véritablement cette fois — du côté delà Suisse. Déjà, l'année précédente (1765), Voltaire l'avait présenté sous un jour ridicule et lui avait fait jouer le personnage d'un hypocrite et aussi, un peu, d'un ancien pédéraste, dans ses Questions sur les miracles : «... Cette querelle étant apaisée, M. Jean- Jacques Rousseau, citoyen du village de Couvet, dans la province de Motiers-Travers, en a essuyé une autre qui a été poussée jusqu'à des coups de pierre. On a voulu le lapider comme saint Etienne, quoiqu'il ne soit ni saint ni diacre ; et l'on prétend que M. de Montmollin, curé de Motiers-Travers, gardait les manteaux. Voici, Monsieur, le sujet de la noise. Lorsque M. Jean- Jacques Rousseau, désespérant de se réconcilier avec les hommes, voulut se réconcilier avec Dieu dans Motiers-Travers, il demanda notre communion longuement au pasteûr Montmol-

lin, qui lui accorda la permission de manger Jésus-Christ par la foi au mois de septembre 1761 [erreur de date], avec les autres élus du village. Vous savez comme on mange par la foi ; la chose se passa le mieux du monde. M. Jean- Jacques Rousseau avoua qu'il pleura de joie ; j'en pleure aussi, et tout le monde fut extrêmement édifié... La querelle devint plus sérieuse par des lettres que plusieurs ministres du saint Évangile de Genève écrivirent au ministre du saint Evangile de Motiers-Travers contre M. Jean-Jacques Rousseau. Ils... lui reprochèrent d'avoir donné la communion à un homme qui, dans sa jeunesse, avait eu des entretiens avec un vicaire savoyard. Vous savez comment M. de Montmollin, encouragé et illuminé parles prédicants de Genève, voulut excommunier M. Rousseau dans le village de Motiers. M. Rousseau prétendait qu'un entretien avec un vicaire n'était pas une raison pour être privé de lamanducation spirituelle ; qu'on n'avait jamais excommunié Théodore de Bèze, qui avait eu des entretiens beaucoup plus privés avec le jeune Candide, pour lequel il avait fait des vers qui ne valent pas ceux d'Anacréon pour Bathylle ; qu'en un mot, étant malade et pouvant mourir de mort subite, il voulait absolument être admis à la manducation de notre pays. Il implora la protection de Milord Maréchal, qui a pour cette manducation un très grand zèle ; sa

faveur lui valut celle du roi. Sa Majesté, informée du désir ardent que M . Jean- Jacques Rousseau avait de communier et sachant que, non seulement M. Rousseau croyait fermement tous les miracles, mais encore qu'il en avait fait à Venise, le mit sous sa sauvegarde royale, sauvegarde rarement efficace depuis que l'empereur Sigismond, ayant protégé Jean Hus. le laissa rôtir par le pieux concile de Constance. Notre gouvernement de Neuchatel, plus sage, plus humain et plus respectueux que ce beau concile^, se conforma pleinement à l'autorité du souverain et rendit, le premier mai 1765, un arrêt par lequel il fut défendu de « molester d'inquiéter, d'aggrédir, de fait ou de paroles^ le sieur Rousseau, son vicaire savoyard, et son pupille Emile, lequel pupille était devenu un excellent menuisier fort utile à la communauté de Motiers Travers. M. de Montmollin, son diacre et quelques autres dévots tinrent peu de compte des ordres du roi et de l'arrêt du conseil... En conséquence, on ameuta tous les petits garçons de la paroisse, qui, pour obéir à Dieu de préférence au roi, coururent après Rousseau, le huèrent et le sifflèrent à peu près de la manière qu'on pratique à Paris envers un auteur dont la pièce est tombée. Ils firent plus : à peine Rousseau fut-il rentré dans sa petite maison, la nuit du 6 au 7 sep tembre, à peine était il couché avec sa servante, c'est-à-dire M. Rousseau dans son lit et sa ser-

vante dans le sien, que voilà une grêle de pierres qui tombe sur sa maison, comme il en tomba une sur les Amorrhéens devers Aïalon, Gabaon et Bethoron, immédiatement avant que le soleil s'arrêtât ; on cassa toutes ses vitres et on enfonça ses deux portes ; il s'en fallut de peu qu'une de ces pierres n'atteignît à la tête M. Jean-Jacques, n'entamât le muscle temporal et Forbiculaire, ne passât jusqu'au zygomatique et, en pressant le tissu médullaire du cerveau, n'envoyât le patient débiter des paradoxes dans l'autre monde, ce qui aurait été regardé comme un miracle évident par tous les prédicants. M. d'Assouci ne se sauva pas plus vite de Montpellier que M. Rousseau de Motiers- Travers. »

Depuis, ou dans le même temps, à Genève, la discorde avait continué plus que jamais. Le nouveau résident de France, M. Hennin, ami de Voltaire, ami du Petit Conseil, assez borné, hautain et cassant, avait parlé aux Genevois comme à des habitants d'une province de France : « Un roi dont le cœur a constamment chéri la paix daigne, comme vous venez de l'entendre, me choisir pour vous apporter des paroles de paix. Vos divisions n'ont point échappé à sa vigi lance : il en a suivi le commencement et les progrès, et c'est pour en hâter la fin que j ai reçu de Sa Majesté l'ordre de me rendre au plus tôt auprès de vous. J'ose me flatter, magnifiques

Seigneurs, que je ne suis pas destiné à être l'inutile témoin de vos discussions. A qui pourriezvous recourir avec plus de confiance, si ce n'est à une puissance qui, depuis plusieurs siècles, a accumulé des traités pour assurer votre liberlé et votre sage constitution ? »

De pareilles paroles étaient plutôt pour assurer le progrès des divisions que pour en hâter la fin et, de fait, les troubles continuaient. Voltaire, lui, aussitôt qu'il avait su Rousseau sorti de Suisse, lui avait offert de nouveau un asile auprès de lui, ce qu'il est assez difficile de ne pas considérer, avec M. Edouard Rod, comme une « gasconnade ». Il avait pressenti dlvernois et quelques autres Rousseauistes de Genève à ce sujet. Avec une touchante naïveté, à ce qu'il me semble, d'Ivernois avait écrit à Rousseau : « Voltaire, ayant ou croyant avoir des sujets de plainte contre les jongleurs à l'occasion de la campagne qu'il tenait d'eux (les Délices) et qu'il leur a cédée pour se retirer à Ferney et étant peut-être aussi animé du désir de jouer parmi nous un rôle aussi honorable que celui qu^il a joué dans l'affaire de Calas, nous a fait rechercher, et, tout bien considéré, trois ou quatre de nos amis ont cru devoir répondre à ses avances. Il leur a dit avoir écrit contre nous en France dans un temps où il ne connaissait pas nos droits. Il paraît les connaître actuellement et les avoir pris à cœur... Il m'a fait demander

deux fois ; mais je ne veux pas y aller..» Il a témoigné à plusieurs reprises grande envie de se rapatrier avec vous. » Rousseau, alors à Paris, répondit : « . . Je vous conseille et vous exhorte, après que vous l'aurez suffisamment sondé, de lui donner votre confiance... Livrez- vous donc à lui rondement et franchement ; gagnez son cœur par cette confiance ; prêtez-vous à tout arrangement raisonnable... Surtout^ aucune mention de moi, pour ne pas aigrir ceux qui me haïssent.,. »

Sur ce laissez-passer de Rousseau, dlvernois alla voir Voltaire et cette admirable scène eut lieu, qu'il raconte à Rousseau ainsi qu'il suit : « J'ai vaincu ma répugnance ; j'ai enfin été voir Voltaire... « Il faut faire revenir ici M. Rousseau, me dit-il. Faites-lui savoir quil court quelques chiffons de papier où il est question de lui. S'ils lui tombent sous la main, qu'il n'y fasse pas attention, ils étaient écrits avant que je connusse ses sentiments,.. » Je lui dis : «... N'avez-vous point coopéré aux injustices du gouvernement envers lui ? N'avez-vous point écrit à quelqu'un, à Paris ou ailleurs, que, malgré la protection du roi de Prusse, vous trouveriez le moyen de le faire sortir du canton de Neuchatel ? N'avezvous pas correspondu à son sujet avec M. Bertrand, de Berne; et enfin, Monsieur, n'avez-vous pas cherché à lui nuire par d'autres moyens ? » A chaque question je voyais un homme saisi

d un tel étonnement qui ne caractérisait rien moins qu'un hypocrite. Voici ses réponses : « ... M. Rousseau a cru apparemment ou on lui a fait accroire qu'ayant été offensé par lui j'avais dû me venger. Il y a eu de l'absurdité à dire que j'avais contribué à faire brûler son Vicaire savoyard et son Contrat social. Le Vicaire savoyard m'a toujours paru un excellent ouvrage et susceptible du sens le plus favorable. J'ai condamné hautement et je condamnerai toujours ceux qui ont cru flétrir cet ouvrage en le faisant brûler. Il n'y a qu'un scélérat qui puisse dire que j'aie eu la moindre part à la condamnation de M. Rousseau. J'aimerais autant qu'on dît que j'ai fait rouer Calas que de dire que j'ai persécuté un homme de lettres. M. Rousseau, croyant ou feignant de croire que je lui voulais du mal, n'a cessé de m'outrager. Il s'est fait mon délateur dans les Lettres de la Montagne^ en m'accusant d'avoir fait le Sermon des Cinquante, ouvrage publiquement connu pour être de la Mettrie. Il est faux et calomnieux que faie jamais écrit à Paris ou ailleurs contre M, Rousseau, Il est également faux que je me sois entretenu de lui avec M. Bertrand^ de Berne; ma correspondance avec lui n'a roulé que sur l'histoire naturelle et pour lui procurer la vente de son cabinet ; j'offre de vous mettre sous les yeux toutes les lettres dudit Monsieur, dans aucune desquelles je défie qu'on

trouve le nom de Rousseau (1) et je le défie, lui, darliculer un seul fait où il ait à se plaindre de moi. Je ne m'en suis vengé quen plaisantant. M. Marc Chapuis est témoin que j ai offert une maison à M. Rousseau. Ecrivez-lui, Monsieur, que je la lui offre toujours et que, s'il veut, je me fais fort auprès des médiateurs de le faire rentrer dans tous ses droits à Genève. J*ofîre de vous donner cette déclaration signée de ma main, que vous pourrez rendre publique si vous le jugez à propos... » Je le remerciai et je lui dis que je vous ferais part de cet entretien. De Luc l'aîné était présent... J'oubliais de vous dire que Voltaire m'ajouta : « Je veux faire imprimer le Vicaire savoyard dans un recueil d'autres pièces que je me propose de livrer au public. »

M. Gaston Maugras fait remarquer qu' « il y a

(1) Ici Voltaire dit à peu près vrai, si nous avons toutes ses lettres à M. Bertrand. Cependant le nom de Rousseau est prononcé dans les lettres de Voltaire à M. Bertrand Postérieurement à cet entretien avec dlvernois, Voltaire écrivait à M. Bertrand : (( Le procès de Jean- Jacques contre M. Hume est le procès de l'ingratitude contre la générosité. Jean- Jacques est un monstre. Savez-vous bien que ce fou avait persuadé à ses amis que je cabalais avec vous pour le faire chasser de Suisse ? C'est le plus détestable extravagant que j'aie jamais connu. Cette dernière aventure achève de le couvrir d'opprobre. Dieu seul est grand, mes

frères Je ne crois pas qu'il puisse vivre en Angleterre ;

il faut qu'il aille chez vos Patagons hauts de neuf pieds : quoiqu'il n'en ait qu'environ quatre et demi, il leur prouvera qu'il est plus grand qu'eux. »

dans les paroles du patriarche une sincérité qu'on ne peut méconnaître, et il ne dit que la vérité quand il fait Thistorique de ses relations avec le citoyen de Genève ». Et, en effet, qui pourrait douter de la sincérité de Voltaire pour tout ce que contient cet entretien, quand nous le voyons dire qu'il n'a jamais écrit contre Rousseau ni à Paris ni ailleurs, quand nous le voyons désavouer le Sermon des Cinquante et Tattribuer à La Mettrie, quand nous le voyons, après les Sentiments des citoyens, défier Rousseau d'articuler un seul fait où Rousseau ait à se plaindre de Voltaire ; et n'est-il pas évident que tout le reste de l'entretien doit être exactement aussi véritable que ces quelques traits ? Remarquez que, non seulement Voltaire est sincère, mais qu'il est candide. Quand il dit : « Je ne m'en suis vengé qu'en plaisantant, c'est une allusion aux Sentiments des citoyens. Pour Voltaire, les Sentiments des citoyens et les Lettres sur les miracles sont un aimable badinage.

La gasconnade de Voltaire et l'ingénuité de d'Ivernois laissèrent Rousseau fort calme et probablement l'amusèrent ; car c'est sur le ton le plus tranquille qu'il répondit à d'Ivernois : « Vous n'avez pas dû penser que je voulusse être redevable à M. de Voltaire de mon rétablissement. Qu'il vous serve utilement et qu'il continue au surplus ses plaisanteries sur mon compte ; elles ne me feront pas plus de chagrin que de

mai. f aurais pu m honorer de son amitié s il en eût été capable^ je n aurais pas voulu de sa protection. Jugez si j'en veux, après ce qui s'est passé. Son apologie est pitoyable ; il ne me sait pas si bien instruit. Parlez-lui toujours de ma part en termes honnêtes ; n'acceptez ni ne refusez rien. Le moins d'explications que vous aurez avec lui sur mon compte sera le mieux, à moins que vous n'aperceviez clairement qu'il revient de bonne foi ; mais il a tous les torts ; il faut qu'il fasse toutes les avances, et voilà ce qu'il ne fera jamais. // veut pardonner et protéger. Nous sommes loin de compte. »

Rousseau se trompait d'autant moins sur les intentions de Voltaire à son égard, nonobstant l'ânerie de d'Ivernois et de ses amis, qu'exactement dans le même temps qu'il parlait à dlvernois, comme on a vu. Voltaire écrivait à Damilaville (28 décembre 1765) : « Jean-Jacques Rousseau n'est bon qu'à être oublié ; il sera comme Ramponneau, qui a eu un moment de vogue à la Courtille, à cela près que Ramponneau a eu cent fois moins de vanité et d orgueil que le petit polisson de Genève » ; il écrivait au même (13 janvier 1766): « Ce monstre de vanité et de contradictions, d'orgueil et de bassesse, Jean- Jacques Rousseau, ne réussira certainement pas à mettre le trouble dans la fourmilière de Genève, comme il l'avait projeté. Je ne sais si on l'a chassé de Paris, comme le bruit en a couru ici,

OU s'il s'est enfui à quatre pattes avec sa robe d'Arménien. Figurez-vous qu'il m'avait imputé son bannissement de l'Etat de Berne pour me rendre odieux au peuple de Genève. J'ai heureusement découvert et hautement confondu cette sourde imposture... Il en est de même des lettres de Simon Coville, Baudinot, etc., à l'occasion des miracles de Jean-Jacques (les Lettres sur les miracles). On m'impute plusieurs de ces lettres ; mais. Dieu merci, M. Coville m'a signé un bon billet par lequel il détruit cette accusation pitoyable. Il m'a fallu prévenir le zèle des hypocrites qui me persécutent encore à Versailles et qui veulent m'opprimer à l'âge de soixante-douze ans, sur le bord de mon tombeau... Les curés de mes terres ont signé un acte authentique [en ma faveur].... Il est trop flatteur pour que je vous le communique ; mais il est trop vrai pour que je n'en fasse pas usage dans l'occasion et que je ne l'oppose, comme une égide, aux coups que la calomnie, couverte du masque de la dévotion, voudra me porter. »

Il écrivait à d'Argental (24 janvier 1766) : « Rousseau est un grand fou et un bien méchant fou, d'avoir voulu faire accroire que j'avais assez de crédit pour le persécuter et que j'avais abusé de ce prétendu crédit. Il s'est imaginé que je devais lui faire du mal parce qu'il avait voulu m'en faire et peut-être parce qu'il lui était revenu que je trouvais son Héloîse pitoyable, son

Contrat social très insocial, et que je n'estimais que son Vicaire savoyard dans son Emile... Parlez, je vous prie, de cette extravagance à Tronchin, il vous mettra au fait : il vous fera voir que Rousseau est non seulement le plus orgueilleux de tous les écrivains médiocres, mais qu'il en est le plus malhonnête homme. »

C'est probablement la coïncidence chronologique de ces lettres avec l'entretien avec d'Ivernois qui a convaincu M. Maugras de cette « sincérité de Voltaire qu'on ne peut méconnaître ».

Tant y a qu'après avoir peut- être parlé à d'Ivernois avec une sincérité évangélique, mais en tout cas paru le berner, Voltaire poursuivit sa campagne contre Rousseau avec un redoublement d'innocente gaieté. Dans le courant de 1766, il répandit la fameuse Lettre au docteur Pansophe, qui est peut-être de Rordes, qui plus probablement est de Voltaire et qui peut très bien être de tous les deux. Il y était dit au docteur Pansophe : « Pourquoi dites-vous bonnement qu'un Etat sensé aurait élevé des statues à l'auteur d'Emile ? C'est que l'auteur d'Emile est comme un enfant qui, après avoir soufflé des bulles de savon ou fait des ronds en crachant dans un puits, se regarde comme un homme très important. Pourquoi mon ami Jean-Jacques vante-t-il à tout propos sa vertu, son mérite et ses talents ? C'est que l'orgueil de l'homme peut devenir aussi fort que la bosse des chameaux

de ridumée... Docteur Pansophe, on m'a dit que vous vouliez aller en Angleterre. C'est le pays des belles femmes et des bons philosophes. Ces bons philosophes et ces belles femmes seront peut-être curieux de vous voir et vous vous ferez voir. Les gazetiers tiendront un registre exact de tous vos faits et gestes et parleront du grand Jacques comme de l'éléphant du roi et du zèbre de la reine ; car les Anglais s'amusent des productions rares de toute espèce... On dira : « Le voilà cet éminent génie qui nous reproche de n'avoir pas un bon naturel [Nouvelle Héloïse] et qui dit que les sujets de Sa Majesté ne sont pas libres [Contrat]. C'est là ce prophète du lac de Genève qui a prédit, au verset 45 de son Apocalypse [?], nos malheurs et notre ruine parce que nous sommes riches. » On vous examinera avec surprise des pieds à la tête en réfléchissant sur la folie humaine. Les Anglais riront lorsqu'on leur dira que vous voulez que les femmes ne soient que des femelles d'animaux ; qu'elles s'occupent uniquement du soin défaire la cuisine pour leurs maris, de raccommoder leurs chemises et de leur donner, dans le sein d'une vertueuse ignorance, du plaisir et des enfants.. . » [Sophie. Très exact.]

Rousseau fut une fois de plus blessé. Il écrivit à dTvernois : « Voltaire a fait imprimer et traduire ici par ses amis une lettre, à moi adressée, où l'arrogance et la brutalité sont portées à

leur comble et où il s'applique, avec une noirceur infernale, à m'attirerla haine de la nation. Heureusement la sienne est si maladroite, il a trouvé le secret d*ôter si bien tout crédit à ce qu'il peut dire, que cet écrit ne sert qu'à augmenter le mépris que Ton a ici pour lui. La sotte hauteur que ce pauvre homme affecte est un ridicule qui va toujours en augmentant. Il croit faire le prince et ne fait en effet que le crocheteur. Il est si bête, qu'il ne fait qu'apprendre à tout le monde combien il se tourmente de moi. »

Voltaire encore, comme on peut croire, s'empara de la querelle de David Hume et Rousseau pour récidiver une centième fois, pour prouver, comme il l'écrivit à Damilaville, que Rousseau était « le plus méchant coquin qui ait déshonoré la littérature » et, comme il l'écrivait à M'"® du Deffand, qu' c( il mentait avec des distinctions de jésuite et l'impudeur d'un janséniste » : il rédi gea, sous forme d'une Lettre à David Hume et de Notes ajoutées à cette lettre, un factum portant principalement sur la vie de Rousseau. On y lisait : (f Jean- Jacques Rousseau fut accueilli à Paris avec quelque bonté ; mais il se brouilla bientôt avec presque tous ceux auxquels il avait obligation. On sait comment il sortit de la maison qu'un fermier général et M^^ sa femme lui avaient accordée au village de Montmorency, maison dans laquelle il était chauffé, nourri.

éclairé à leurs dépens et où on avait la délicatesse de lui laisser ignorer tant de bienfaits, ou du moins on lui fournissait le prétexte de feindre de les ignorer, y) On y lisait [Voltaire avait fait faire des recherches au ministère des affaires étrangères] des lettres de Rousseau à M. du Theil, où Rousseau, en bonne langue française, appelait l'ambassadeur à Venise « le maître » et Rousseau lui-même « le domestique » et il en concluait que Rousseau avait été « le valet de M. de Montaigu ». On y lisait que « les auteurs se peignant assez dans leurs ouvrages, Saint-Preux fréquente à Paris les mauvais lieux ». On y lisait : « Ce maître fou quitta en 1762 les lieux honnêtes où il allait penser à Julie pour enseigner à l'Europe les Principes du droit politique ». On y lisait : « Il parle de mœurs^ de décence et de la sainte vertu. Cela s'accorde mal avec les suites des récréations philosophiques qu'il prenait dans ces lieux honnêtes où il oubliait sa Suissesse russe, M*"^ de Volmar. Celui qu'il traite de jongleur [Tronchin] lui a fourni le chirurgien, dont la main, tout habile qu'elle est, n'a pas plus guéri son corps par ses opérations gratuites que les remontrances de ses amis n*ont pu guérir son cœur. » On y lisait : « Il a mis le trouble dans sa patrie avant d'en sortir, comme un incendiaire qui s'enfuit après avoir allumé la mèche. Celuilà, certes, a eu raison, qui a dit que Jean-

Jacques descendait en droite ligne du barbet de Diogène accouplé avec une des couleuvres de la Discorde. » On y lisait : « On n'aurait pas reproché à d'autres, sans doute, ces opprobres ou connus ou secrets dont on est forcé de montrer la turpitude. Il y a des faiblesses et des humiliations qu'on doit laisser dans les ténèbres quand les affligés restent dans une obscurité modeste, quand ils ne lèvent pas une tête audacieuse, quand ils ne distillent pas le fiel et l'outrage. Mais cest ici un procès personnel qui exclut tous les égards ; et puisqu'il est permis à un Diogène subalterne et manqué d'appeler jongleur le premier médecin de Mgr le duc d'Orléans, un médecin qui a été son ami, qui l'a visité, traité, qui a été au rang de ses bienfaiteurs, il est permis à un ami de M. Tronchin de faire voir ce que c'est que le personnage qui ose l'insulter. On peut, sur le fumier où il est couché et où il grince des dents contre le genre humain, lui jeter du pain s'il en a besoin ; mais il a fallu le faire connaître et mettre ceux qui peuvent le nourrir à l'abri de ses morsures. Finissons par faire sentir qu'un charlatan qui a lassé la pitié de ses bienfaiteurs et l'indignation publique n'a pu déshonorer que lui-même et non pas la littérature. »

Les amis de Voltaire trouvèrent qu'il manquait peut-être de modération et s'enhardirent à le lui dire. Il répondit (à Damilaville) : « Je

VOUS ai dit sans doute et, si je vous ne l'ai pas dit, je le redis... Il n'y a jamais eu pareil monstre dans la littérature, pas même Fréron.., Je me reprocherais de m'être même moqué de ce polisson, si je n'étais justifié par ses scélératesses » — Il écrivit à Frédéric de Prusse pour lui demander « ce qu'il lui semblait de Rousseau de Genève ». Frédéric lui répondit avec une très grande clarté : « Je pense qu'il est malheureux et à plaindre. Je n'aime ni ses paradoxes ni son ton cynique Ceux de Neuchatel en ont mal usé avec lui ; il faut respecter les infortunés ; il n y a que les âmes perverses qui les accablent, » — Dans la lettre de Voltaire qui est en réponse à celle-ci (5 janvier 1767), Voltaire écrit : «... Où est le temps. Sire, où j'avais le bonheur de mettre des points sur les f àPotsdam ?», trouvant sans doute que Frédéric aussi savait les mettre ; se répand en panégyriques sur son auguste correspondant, lui souhaite longue vie et prospérité, lui dit : (f Aicide de l'Allemagne, soyez-en le Nestor » , et ne dit pas un mot de Rousseau. Non plus dans les lettres suivantes, quoiqu'il y parle de Genève. Voltaire était admirable pour recevoir avec un gracieux sourire les coups de pied familiers des grands de la terre.

Le lecteur comprend assez que tout ceci n'est pas une digression Les historiens de Rousseau, à l'ordinaire, quand ils racontent les années 1766-1767, présentent les événements de Genève

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dans un chapitre et les événements d'Angleterre dans un autre, de telle sorte que le lecteur, occupé de Rousseau en Angleterre, ne songe pas ou ne songe pas assez que Rousseau est attaqué et calomnié avec férocité, au même moment, par ses ennemis de Genève et de Ferney. Il y faut penser pour se rendre compte de son état d'esprit. Il n'est pas simplement fou, de mars 1766 à mai 1767. Il l'est ; mais il a plus de raisons de l'être qu'on ne croit généralement. II se voit attaqué avec un redoublement de fureur du côté de Genève, par « un ami de Tronchin » et il sait — ce qui est vrai — que David Hume est en très bons termes avec un fils de Tronchin, Il envoie des lettres qui ne parviennent pas ; des lettres à lui adressées ne lui parviennent point. Il rapproche ces faits et, son imagination aidant, et M"® Le Vasseur aidant et lui persuadant que tout ce qui est anglais est acharné contre elle et contre lui ; et cette idée, assez naturelle, après tout, s'implantant en lui que tout ce qui est protestant lui en veut et qu'il n'y a haine pire que haine protestante ; il arrive à un état nerveux et à un état mental qui est effroyable.

Toute sa correspondance est à l'appui de ce que j'indique ici. Ad'Ivernois, 31 mars 1766 : «Je reçois votre lettre du 15. Elle avait été ouverte et recachetée. Elle me vint par M. Hume, très lié avec le fils de Tronchin le jongleur et demeu-

rant dans la même maison, très lié encore, à Paris, avec mes plus dangereux ennemis... Je ne sais comment il arrive que les papiers publics, qui s'occupaient beaucoup de moi, et toujours avec honneur, avant notre arrivée, depuis qu'il est à Londres n'en parlent plus ou n'en parlent que désavantageusement. Toutes mes affaires, toutes mes lettres, passent par ses mains ; celles que j'écris n'arrivent pas ; celles que je reçois ont été ouvertes... Vousm'obligerez de communiquer à M. du Peyrou cette lettre, du moins le commencement. Je suis très en peine pour établir entre lui et moi une correspondance prompte et sûre... Je ne serais pas étonné que cette lettre-ci fut encore ouverte et même supprimée, parce que, Za poste étant loin dicî, il faut nécessairement un intermédiaire entre elle et moi... » — A M""® de Bouffters : «... Les lettres que j'écris n'arrivent pas ; celles que je reçois ont été ouvertes. Dans un pays où, par l'ignorance de la langue, on est à la discrétion d'autrui, il faut être heureux dans le choix de ceux à qui l'on donne sa confiance et, à juger par l'expérience, j'aurais tort de compter sur le bonheur. »

Il a craint un moment (vers mai 1 766, et ces craintes ont dû lui revenir plus tard) que les violences de Motiers-Travers ne se renouvelassent à Wootton, et vous pouvez voir ici la main de M"^ Le Vasseur. A du Peyrou ^ 21 juin : « Il est certain que la fausse lettre du roi de Prusse et les

yiE DE ROUSSEAU

premières clabauderies de Londres m'ont alarmé, dans la crainte que cela n'influât sur mon repos dans cette province et qu'on n'y voulût renouveler les scènes de Motiers... » — Il s'est tranquillisé, vers juin 1766, parce que son hôte, M. Davenport, est venu passer trois semaines àWootton avec sa famille et a été charmant pour lui, et parce qu'une « compagnie de Londres, hommes et femmes », est venue le voir et lui a fait très bon visage. Mais ses alarmes et ses tristesses renaissent bientôt. Il « ne reçoit pas une lettre du continent qui ne contienne des choses affligeantes » ; il n'ose plus écrire, il ne veut plus écrire et il écrit sans cesse. Il écrit à milord Maréchal, dont il sent que l'amitié se refroidit et qu'il sait qui donne raison à David Hume ; il écrit à M. Guy, de Paris, pour prévenir l'eff'et que va sans doute faire VExposé succinct de David Hume ; il écrit dans le même sens et dans le même dessein à M'^^ de Verdelin, à Rey, son éditeur de Hollande : il écrit à du Peyrou qu'il craint que David Hume, d'une part détache de lui M Davenport, d'autre part lui coupe toute communication avec le continent ; il écrit à M"^^ de Boufflers, qui a tort, à la vérité, de faire des phrases dans le genre de la Nouvelle Héloïse^ que peut-être « les liens de Vamitiéy comme elle dit, sont respectables, même quand ils sont rompus » ; mais qu'ils ne le sont pas quand ils n'ont jamais existé ; et qu'il n'est peut-être pas très vrai

que « les seules apparences de ce sentiment comme elle dit, soient respectables aussi », parce qu'un masque n'a rien en soi qui soit vénérable. Il écrit au pasteur Roustan — injustement, du reste, car il a eu à se plaindre autant des catholiques que des protestants, comme c'est le sort de tout esprit libre — que le clergé catholique, qui seul avait à se plaindre de lui, ne lui a jamais fait ni voulu aucun mal, et que le clergé protestant, qui n'avait qu'à se louer de lui , ne lui en a fait et voulu que parce qu'il est aussi courtisan qu'il est stupide ». — Il apprend avec désespoir que M. de Luze ne Fappuie pas dans son accusation contre Hume (« Je tiens Jean-Jacques Rousseau »), assurant que lui, de Luze, n'a jamais couché dans la même chambre que Jean- Jacques Rousseau et David Hume, et il s'écrie : « Ah ! Dieu ! parmi quels êtres suis-je ! » — Il se plaint à M. Davenport de ce que celui-ci lui refuse des explications sur toutes ces affaires ; il proteste contre les affirmations de Voltaire relatives aux offres d'hospitalité faites par M. de Voltaire à Rousseau et affirme que Voltaire a offert l'hospitalité à Rousseau en 1755, mais jamais depuis ; et contre les affirmations de Voltaire relatives à la « domesticité » de Rousseau à Venise, il affirme qu'à Venise Rousseau a toujours fait fonction de secrétaire d'ambassade. — Il reconnaît qu'il a dit qu'il se sentait le cœur ingrat et qu'il n'aimait pas les bienfaits ; mais que c'était avant

de les recevoir et pour s'en défendre, et non pas après les avoir reçus, ce qui fait une différence. — Il prend en défiance son cousin F.-H. Rousseau qui, en 1763, à Genève, était parmi les représentants défenseurs de Honsse^u, qui depuis, vivant à Londres, avait été très serviable à Tégard de Rousseau, qu'il avait remercié avec effusion, à qui il avait dit du mal de David Hume, preuve de confiance ; et que maintenant il considère comme étant « en secret Fâme damnée de David Hume et alerte à saisir et ouvrir toutes les lettres et paquets » à destination de Jean- Jacques.

Enfin sa terreur à l'égard : 1° de David Hume, 2^ du (( triuinvirat » (David Hume-Voltaired'Alembert), 3^ des Anglais, 4° des protestants, monte peu à peu à son comble.

Ajoutez ceci, très important, qu'il ne travaille pas ; que, depuis les Lettres de la Montagne^ il n'a rien écrit ; qu'il ne fait plus de musique, qu'il n'a d'autre occupation que l'herborisation, ressource qui, dans ce climat, ne laisse pas d'être rare ; qu'il ne songe qu'à écrire ses mémoires qu'il a commencés dès cette époque, ce qui veut dire qu'il ne songe qu'à lui et qu'il retombe toujours sur lui, habitude qui est très mauvaise pour

S tout le monde et qui, à lui, est effroyablement

j funeste.

Songez que désormais — sauf son mémoire sur le Gouvernement de Pologne — il n'écrira plus

que sur lui-même, ce qui l'exaltera très pernicieusement dans son orgueil, dans sa misanthropie, dans ses rancunes, dans ses défiances et dans ses terreurs.

Trois époques climatériques dans la vie de Rousseau : 1742, qui l'amène à Paris et en fait un homme de lettres quelconque, s'essayant à tout et prenant des paradoxes à la pipée ; 1757, qui le jette hors de THermitage, enfiévré de colère et d'amour et en fait un homme de génie, poète, orateur, romancier, sociologue romanesque, etc. ; 1765, qui le jette hors de son pays^ à jamais ulcéré, incapable désormais de penser à autre chose qu'à lui contre tous les hommes, et à tous les autres hommes contre lui ; et du reste plus homme de génie que jamais.

Tel il était en 1767.

Tout à coup, sans qu'on sache pourquoi, probablement après des querelles plus violentes qu'à l'ordinaire entre M"^ Le Vasseur et les domestiques du château, il écrit le 30 avril à M.Davenport : « Un maître de maison. Monsieur, est obligé de savoir ce qui se passe dans la sienne, surtout à l'égard des étrangers qu'il y reçoit. Si vous ignorez ce qui se passe dans la vôtre à mon égard depuis Noël, vous avez tort ; si vous le savez et que vous le souffriez, vous avez plus grand tort ; mais le tort le moins excusable est d'avoir oublié votre promesse et d'être allé tranquillement vous établir dans Davenport

sans vous embarrasser si rhomme qui vous attendait ici sur votre parole y était à Taise ou non. En voilà plus qu'il ne faut pour me faire prendre mon parti. Demain, Monsieur, je quitte votre maison.. . Je n'ignore ni les embûches qui m'attendent ni l'impuissance où je suis de m'en garantir ; mais. Monsieur, j'ai vécu ; il ne me reste qu'à finir avec courage une carrière passée avec honneur. Il est aisé de m'opprimer, mais difficile de m'avilir. Voilà ce qui me rassure contre les dangers que je vais courir. Recevez derechef mes vifs et sincères remerciements pour la noble hospitalité que vous m'avez accordée. Si elle avait fini comme elle a commencé, j'emporterais de vous un souvenir bien tendre qui ne s'effacerait jamais de mon cœur. Adieu, Monsieur ; je regretterai souvent la demeure que je quitte ; mais je regretterai beaucoup davantage d'avoir eu un hôte si aimable et de n'en avoir pas pu faire un ami. »

Il partit, avec M"® Le Vasseur, sans argent, payant dans les auberges avec des morceaux de couverts d'argent, désorienté, croyant prendre le chemin de Douvres et prenant le chemin contraire, effrayé, craignant d'être arrêté, se défiant de tout, même de M"® Le Vasseur, a-t-il dit plus tard à Corancez, voulant revenir, écrivant à M. Davenport une lettre de supplication dans ce sens, gagnant enfin, à marches forcées, Douvres, où il arriva probablement vers le 15 mai.

Delà, craignant d'être retenu de force, il écrit au général Conway, avec qui il avait été précédemment en rapports, une lettre pour obtenir qu'on ne le remît pas entre les mains de ses ennemis ; enfin il gagne Calais, où il était certainement le 22 mai. Un ami de David Hume écrivait à celui-ci, à cette époque, une relation de la fuite de Rousseau qui se terminait ainsi : (( On pourrait trouver en France quelque personne qui, par égard pour son génie, le traiterait avec amitié et l'empêcherait de faire du mal à lui et aux autres. Il serait à propos que sa gouvernante entrât dans ce projet ; je sais cependant que M. Davenport n'avait pas une idée bien avantageuse de son caractère ni de sa conduite lorsqu'ils vivaient chez lui ; mais Rousseau est accoutumé à cette femme et elle sait mieux que qui ce soit entrer dans ses humeurs ; on soupçonne qu'elle a entretenu toutes ses chimères, afin de le chasser d'un pays où, n'ayant personne avec qui elle pût parler, elle s'ennuyait à la mort. »

David Hume s'empressa d'écrire à ses amis de France pour les intéresser à Jean-Jacques Rousseau.

Aussitôt qu'ii avait été en France, Rousseau avait écrit à M. le marquis de Mirabeau, « l'ami des hommes ï>, comme on l'appelait à cette époque (père du Mirabeau de la Constituante), Ce marquis, à plusieurs reprises depuis six mois , en des lettres d'une brutalité charmante, propesait à Rousseau de venir en France, dans une de ses maisons et sous sa protection, lui disant : <( Je suppose que votre gouvernante finisse par s'ennuyer en Angleterre,.. En ce cas, je voudrais que vous me fissiez le plaisir de prendre auspice sur un de mes gazons... J'ai à Marseille une bastide en amphithéâtre sur la mer... j'ai en Poitou... j'ai près de Villers-Coterets... j'ai près de Montargis... Il faut se contenir, les extrêmes étant partout vicieux... la meilleure tête, livrée uniquement et surtout volontairement à ses rêveries, perd à la fin le gouvernail de ses pensées, le fil des idées les plus simples et tombe avant le temps dans un radotage absolu... Ce penchant continuel à trouver importun le courant des misères d'affaires et de société est le vice d'un enfant mutin... »

Rousseau avait répondu, comme toujours au commencement des liaisons, par des lettres d une bonhomie, d'une confiance et d'une grâce adorables.

Dès qu'il fut en France, la première pensée de Rousseau fut donc pour M. de Mirabeau et son premier soin de lui écrire que, « tout en songeant à un établissement à Venise plutôt qu'en France, il désirait passionnément le voir. » Mirabeau lui offrit, au moins comme station provisoire, un dixième ou douzième domaine à lui, qui était à Fleury-sous-Meudon, et l'avertit que le fidèle prince de Conti était à la disposition de M. Rousseau comme lui-même. Rousseau, après s'être un peu attardé à Amiens (dont il fut grondé par Conti) parce qu'il y était reçu avec enthousiasme et qu'il goûtait la conversation de Gresset, arriva enfin à Fleury le 4 ou le 5 juin. Quelques jours après, l'ami du Peyrou était à Paris et venait voir Rousseau à Fleury. Mais, jugeant Fleurysous-Meudon par trop près de Paris, et que Rousseau serait plus en sûreté chez le prince de Conti que chez lui, après avoir beaucoup songé à l'installer dans sa terre de Bignon, Mirabeau consentit à ce que Rousseau prît son refuge àTryele^Château (près Gisors), propriété du prince.

Voilà donc Rousseau, qu'aucune école ne pouvait corriger, de nouveau dans un château non occupé parle propriétaire, au risque de supporter tous les contre-coups des querelles de M"'' Le

Vasseur avec la valetaille. C'était Wootton en France, et qu'il fût en France Rousseau n'imaginait pas à quel point cela faisait peu de différence.

Rousseau se trouva presque tout de suite fort mal àTrye. Dès le 16 août, c'est-à-dire moins de deux mois après y être entré, il demandait à M."^^ de Luxembourg d'obtenir du prince qu'il voulût bien consentir à donner son congé à Rousseau tout en daignant lui continuer sa protection. Il désirait vivre quelque part en France, incognito et indépendant ; « et ne plus accepter de logement gratuit chez personne -^k Ses raisons, qu'il donnait à du Peyrou, étaient que a tout le pays » était en conspiration contre lui, ^ maison du prince, prêtres, paysans » ; qu'il n'osait pas sortir du parc et qu'encore le séjour y était intenable ; que M"^ Le Vasseur est Tobjet de la « haine » de tout l'entourage et « porte la plus grande et la plus sensible part des outrages » ; mais qu'elle lui dit : « attendez, souffrez, prenez patience ; voulez-vous que vos ennemis croient que vous ne pouvez durer nulle part ? » ; que le but du complot est « de le ramener à Paris, on devine pourquoi ; qu'il est impossible de donner à ce qui se passe une autre explication ».

Evidemment, comme à Wootton, l'exécution de Motiers le hantait, dont on ne saurait dire assez qu'elle a laissé des traces ineffaçables dans sa mémoire et son imagination. Il craignait d'être

lapidé par les paysans, aidés des valets, animés par les prêtres, d'être chassé du pays et, soit à Paris, soit n'importe où, arrêté en vertu du décret du Parlement : ce Si le public était instruit, quelle indignation pour les Français qu'on les fit les satellites des Anglais pour assouvir la rage d'un Ecossais » Il écrivait à Coindet : « ... Je vous attends ; mais pas le soir ; car il y a une bande de voleurs cachés dans les bois, qui tuent tout le monde. » Du Peyrou étant venu le voir, ayant été malade, ayant fait son testament et ayant prononcé dans le délire ou le cauchemar quelques paroles peu intelligibles, Rousseau se convainquit que du Peyrou avait cru que Rousseau avait voulu l'empoisonner. — Et, ce qu'il faut bien remarquer et ce que plusieurs mots de Rousseau, à différentes époques, donnent très bien à entendre, il avait cette folie lucide qui n'est pas la moins redoutable, et il écrivait à du Peyrou parti : a II n'est pas clair lequel des deux a le plus besoin de traitement, de la tête ou du corps » ; et il écrivait plus tard (mars 1768) à d'Ivernois : «... Je fis ma promenade agréablement, je revins heureusement, je reçus des nouvelles qui me firent plaisir et, voyant que rien de tout ce que j'avais imaginé n'est arrivé, je commence à craindre, après tant de malheurs réels, d'en voir quelquefois d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau. Ce que je sais certainement, c'est quej quelque altération qui

survienne à ma tête, mon cœur restera toujours le même... »

Les affaires de Genève ne laissaient pas de contribuer à le tourmenter. Elles étaient graves. Tous les conflits s y envenimaient, et c'était décidément la lutte acharnée entre une aristocratie entêtée et une démocratie (ou plutôt un tiers état) pleine d'esprit d orgueil et de révolte. Chose bien remarquable et qu'il faudra remarquer jusquà la fin de la vie de Rousseau, au plus fort de sa maladie mentale, Rousseau redevenait parfaitement solide d'esprit et se montrait de haute raison dès qu'il s'agissait d'idées et même de faits qui ne le regardaient pas personnellement. Ses conseils à ses compatriotes^ à cette époque comme toujours, sont excellents. Il lui arrive bien un jour — mais ce n'est qu'une hyperbole oratoire — d'écrire à d'Ivernois : « Tout persuadé que je sois que rien ici-bas ne mérite d'être acheté au prix du sang..., je sens bien toutefois qu'il est naturel à des gens de courage qui ont vécu libres de préférer une mort honorable à la plus dure servitude ; cependant, même dans le cas le plus clair de la juste défense de vousmêmes, la certitude où je suis, qu'eussiez-vous pour un moment l'avantage, vos malheurs n'en seraient ensuite que plus grands et plus sûrs, me prouve qu'en tout état de cause les voies de fait ne peuvent jamais vous tirer de la situation critique où vous êtes qu'en aggravant vos mal-

heurs. Puis, donc, que, perdus de toutes façons, supposé qu'on pousse les choses à l'extrême, vous êtes prêts à vous ensevelir sous les ruines de la patrie, faites plus : osez vivre pour sa gloire au moment qu'elle n'existera plus. Oui, Messieurs, il vous reste, dans le cas que je suppose, un dernier parti à prendre... c'est, au lieu de souiller vos mains dans le sang de vos compatriotes, de leur abandonner ces murs qui devaient être Vasile de votre liberté et qui vont n'être plus qu'un repaire de tyrans ; c'est d'en sortir tous, tous ensemble, en plein jour, vos femmes et vos enfants au milieu de vous^ et puisqu'il faut porter des fers, d'aller porter du moins ceux de quelque grand prince et non pas l'insupportable joug de vos égaux... Je n'imagine pas qu'il se trouve un seul souverain qui ne reçût avec honneur, j'ose dire avec respect, cette colonie émigr.ante d'hommes trop vertueux pour ne savoir pas être sujets aussi fidèles qu'ils furent zélés citoyens... » — Et, après tout, Rousseau ne conseillait là, à ses concitoyens, que ce qu'avaient fait des milliers de protestants français après Tinfàme révocation de l'édit de Nantes. — Mais, à l'ordinaire, ses conseils n'ont même pas l'apparence du chimérique et sont la sagesse même : « Je pose deux principes que vous ne contesterez pas : l'un, qu'un accommodement ne suppose pas que l'on cède tout d'un côté et rien de l'autre, mais qu'on se rapproche des deux côtés ; l'autre,

qu'il n est pas question de victoire dans cette affaire ni de donner gain de cause aux négatifs (Conseil des vingt-cinq) ou aux représentants (bourgeois), mais de faire le plus grand bien à la chose commune. Cela posé... le Conseil des vingt-cinq tend fortement à la plus dure aristocratie, les maximes des représentants vont par leurs conséquences, non seulement à l'excès, mais à l'abus de la démocratie ; cela est certain. Or, il ne faut ni l'un ni l'autre dans votre République ; vous le sentez tous. Entre le Conseil des vingtcinq violent aristocrate et le Conseil général (la totalité des citoyens et bourgeois) démocrate effréné, où trouver une force intermédiaire qui contienne l'un et l'autre et soit la clef du gouvernement ? Elle existe, cette force, c'est le Conseil des deux cents (pouvoir législatif). Mais pourquoi cette force ne va-t-elle pas à son but / Pourquoi le Deux cents, au lieu de contenir le Vingtcinq, en est-il l'esclave ? N'y a-t-il pas moyen de corriger cela ? Voilà précisément de quoi il s agit... Tous les ressorts sont bons, il ne s'agit que de les faire jouer un peu différemment... Je parle du droit de prononcer souverainement et en dernier ressort sur les représentations. Qu'on l'ôte au conseil général qui le prétend, mais qui n'en est pas en possession et qu'on le donne au Deux cents, déjà juge suprême de tous les autres appels » [ce qui, munissant le Deux cents d'un droit très fort, le rendra puissant contre le

! Vingt-cinq et aussi contre le Conseil général et en fera le modérateur de l'un et de Fautre]. — j Considérations générales visant un autre point I que je laisse de côté : « Il ne faut pas considérer les élections faites par le peuple par leur effet subséquent qui n'est rien, mais par leur effet antérieur qui est tout. Le peuple ne doit pas espérer de ses créatures plus de respect qu'il n'en a pour ses bienfaiteurs. Ce n'est pas à ce qu'on fait après être élu, mais à ce qu'on fait pour être élu qu'il faut regarder en bonne politique. Quand le peuple tire ses magistrats de son propre sein, il n augmente de rien sa force ; mais, quand il les tire d'un autre corps, il augmente sa force sur ce corps-là, » — Retour à la question du Deux cents : « Le droit négatif, (droit de juger les représentations), attribué, non aux vingt-cinq, mais aux deux cents, me paraît si nécessaire au bon ordre, au maintien de toute police, à la tranquillité publique, à la force du gouvernement, que, quand on y voudrait renoncer, vous ne devriez jamais le permettre. Si le Conseil général, auteur des lois, veut être aussi juge des faits, vous n'êtes plus citoyens, vous êtes magistrats, c'est l'anarchie d'Athènes ; tout est perdu [doctrine du Contrat social et aussi des Lettres de la Montagne]. Encore une fois, ne soyez [vous, les chefs de la démocratie genevoise] ni négatifs ni représentants ; soyez patriotes et ne reconnaissez pour vos droits que ceux qui sont utiles à

cette petite mais illustre république que de si dignes citoyens couvrent de gloire. »

Voilà les conseils de haute et très pratique sagesse politique que Rousseau, parfaitement fou du reste en ce qui le concernait personnellement, donnait à ses compatriotes, ce qui n'étonnera aucun médecin aliéniste ; car la chose, sinon à ce degré, du moins dans des proportions plus restreintes, est très fréquente.

Pendant ce temps-là. Voltaire continuait à le couvrir de toutes les ordures dont il avait provision. Mécontent maintenant des Genevois, qui, tout compte fait, ne lui obéissaient pas et qui, même en affectant d'être ses amis, le méprisaient profondément (l), toujours plus furieux contre Rousseau qu'il voyait vivre en France quoiqu'il eût signé ses ouvrages, il écrivait la Guerre de Genève. Cette vengeance, à en croire les éditeurs de Kehlj était bien naturelle, puisque Voltaire avait formé plusieurs citoyens de Genève dans Fart de la déclamation et puisque la République de Genève lui avait été peu reconnaissante de ce bienfait ; et du reste M. de Voltaire n'avait dans

(1) Leitre de Troiichin je ne sais à qui (rapportée par M Maugras) : « ... L'autre méchant fou, son antagoniste, perd aussi beaucoup de ses amis... Soyez sûr, mon bon ami, et dites-le à qui doit Tentendre, qu'aucun de ces deux hommes n'est à craindre... L'homme de Ferney en a tous les jours des preuves bien mortifiantes... )) — A son fils : <( Rousseau est un charlatan et l'homme de Ferney est un fou... » [pour moi cVst l'inverse.]

cette belle œuvre d'autre objet que de prêcher la concorde aux deux partis. Tant y a que Voltaire y disait :

Aux pieds d'un mont que les temps ont pelé, Sur le rivage où, roulant sa belle onde, Le Rhône échappe à sa prison profonde Et court au loin, par la Saône appelé, On voit briller la cité genevoise.

Noble cité, riche, fiére et sournoise ; On 3^ calcule et jamais on n'y rit ; H^^ft de Barème est le seul qui fleurit : On'hait le bal ; on hait la comédie ; Du grand Rameau l'on ignore les airs ; Pour tout plaisir Genève psalmodie Du bon David les antiques concerts, Croyant que Dieu se plaît aux mauvais vers.

Il y disait, non pas pour la première fois, mais pour la première fois en vers et faisant parler YInconstance :

Robert Goville, allez trouver Jean- Jacques,

Mon favori, qui, devers Neuchatel,

Pour passe-temps fait aujourd'hui ses Pâques.

C'est le soutien de mon culte éternel ;

Toujours il tourne et jamais ne rencontre ;

Il vous soutient et le pour et le contre

Avec un front de pudeur dépouillé.

Cet étourdi souvent a barbouillé

De plats romans, de fades comédies,

Des opéras, de minces mélodies ;

Puis il condamne, en style entortillé,

Les opéras, les romans, les spectacles.

îl vous dira qu'il n'est point de miracles

Mais qu'à Venise il en a fait jadis.

Il se connaît finement en amis ;

Il les embrasse et pour jamais les quitte.

Uingratitude est son premier mérite.

Par grandeur d*âme il hait les bienfaiteurs.

Versez sur lui les plus nobles faveurs,

Il frémira qu*un homme ait la puissance,

La volonté, la coupable impudence

De l'avilir en lui faisant du bien.

Il tient beaucoup du naturel du chien ;

Il jappe et fuit et mord qui le caresse.

Il y disait encore avec une certaine inexactitude, mais que les beautés poétiques du morceau peuvent faire excuser : 1 .

Dans un vallon fort bien nommé Travers

S'élève un mont, vrai séjour des hivers.

Son front altier se perd dans les nuages,

Ses fondements sont au creux des enfers ;

Au pied du mont sont des antres sauvages,

Du Dieu des jours ignorés à jamais :

C'est de Rousseau le digne et noir palais ;

Là se tapit ce sombre énerguméne.

Cet ennemi de la nature humaine,

Pétri d'orgueil et dévoré de fiel ;

Il fuit le monde et craint de voir le ciel.

Et cependant sa triste et vilaine âme

Du Dieu d'amour a ressenti la flamme ;

Il a trouvé, pour charmer son ennui,

Une beauté digne en effet de lui.

C'était Caron amoureux de Mégère.

Cette infernale et hideuse sorcière

Suit en tous lieux le magot ambulant

Comme la chouette est jointe au chat-huant.

L'infâme vieille avait pour nom Vachine ;

C'est sa Circé, sa Didon, son Aîcine.

L'aversion pour la terre et les cieux

Tient lieu d'amour à ce couple odieux.

Si quelquefois, dans leurs ardeurs secrètes.

Leurs os pointus joignent leurs deux squelettes.

Dans leurs transports ils se pâment soudain Du seul plaisir de nuire au genre humain.

Il y disait encore, faisant parler Rousseau lui-même avec l'éloquence qu'il pouvait lui prêter :

Sois sage enfin ; le sage est sans pitié. Il n'est jamais séduit par l'amitié ; Tranquille et dur en son orgueil suprême, Vivant pour soi, sans besoin, sans désir, Semblable à Dieu, concentré dans lui-même. Dans son mérite il met tout son plaisir. J'ai quelquefois festoyé ma sorcière ; Mais si le ciel terminait sa carrière. Je la verrais mourir à mes côtés Des dons cuisants qui nous ont infectés^ Sur un fumier rendant son âme au diable, Que ma vertu, paisible, inaltérable.

Me défendrait de m'écarter d'un pas Pour la sauver des portes du trépas.

D'un vrai Rousseau tel est le caractère ; Il n'est ami, parent, époux, ni père : Il est de roche ; et quiconque, en un mot, Naquit sensible est né pour être un sot.

Il y représentait Rousseau et M"^ Le Vasseur mettant le feu au théâtre de Genève, qui en effet avait brûlé cette année même (1768) et que le peuple de Genève, très indifférent à Zaïre et à Mahomet, avait laissé brûler avec tranquillité. Voltaire ajoutait à son poème, en forme d'épilogue : «... A 1 égard de Jean- Jacques, puisqu'il n'a joué dans tout ce tracas que le rôle d'une cervelle fort mal timbrée ; puisqu'il s'est fait

chasser partout où il a paru ; puisque c'est un absurde raisonneur qui, ayant imprimé sous son nom quelques petites sottises sur Jésus-Christ, a imprimé aussi dans le même libelle que Jésus- Christ est mort comme un Dieu ; puisqu'il est quelquefois calomniateur, déclaré tel et affiché tel par une déclaration publique des plénipotentiaires de France, de Zurich et de Berne, le 25 juillet 1766; nous pensons qu'il a fallu lui donner le fouet beaucoup plus fort qu'aux autres et que l'auteur a très bien fait de montrer le vice et la folie dans toute leur turpitude. Nous l'exhortons à traiter ainsi les brouillons et les ingrats et à écraser les serpents de la littérature de la même main dont il a élevé des trophées à Henri IV, à Louis XIV et à la vérité dans tous ses ouvrages. Nous avons besoin d'un vengeur : il est juste que celui qui a vécu avec la petitefille des Corneille extermine les descendants des Claveret, des Scudéri et des d'Aubignac. Les lois ne peuvent pas punir un calomniateur littéraire, encore moins un charlatan déclamateur qui se contredit à chaque page, un romancier qui croit éclipser Télémaque, en élevant un jeune seigneur pour en faire un menuisier, et qui croit surpasser de La Fayette en faisant donner des baisers acres par une Suissesse à un précepteur suisse. Il n'y a pas moyen de condamner à lamende honorable ceux qui défigurent la langue française par un style barbare ou am-

poulé... ceux qui... ceux que... on aurait plutôt compté les dettes de l'Angleterre que le nombre de ces excréments du Parnasse. »

La Guerre de Genève n'eut pas de succès. Je ne sais pourquoi Ton n'y trouva pas de talent. Rousseau semble, par exception, n'en avoir pas du tout été ému. Il écrivait à d'Ivernois le 26 avril : « Quand M. du Peyrou me marqua que la salle de comédie avait été brûlée, je craignis le contre-coup de cet accident pour la cause des représentants ; mais que ce soit à moi que Voltaire l'impute, je vois là de quoi rire ; je ne vois point du tout de quoi répondre. Les amis de ce pauvre homme feraient bien de le faire baigner et saigner de temps en temps » ; — et à du Peyrou le 29 avril : « On prétend que M. de Voltaire m'accuse d'avoir brûlé la salle de la comédie de Genève. Voilà, sur mon Dieu, encore une accusation dont je ne me défendrai pas. Il faut avouer que, depuis mon voyage en Angleterre, me voilà travesti en assez joli garçon. Ma foi, c'est trop faire le rôle d'Héraclite ; je crois qu'à bien peser la manière dont on mène les hommes, je finirai par rire de tout. »

Mais si Rousseau était capable, quelquefois, de rire des sottises de Voltaire, il était aussi incapable que possible de rire de tout ; et comme toujours, sans négociations, sans discussion, il s'évada brusquement du lieu de sa retraite. On ignore la cause occasionnelle de cette brusque

décision. Comme on l'avait à peu près décidé à venir, à Paris, habiter l'hôtel même du prince de Conti, le Temple, lieu d'asile; comme on y préparait son installation ; comme La Roche, ancien premier valet de chambre de M. de Luxembourg et que Rousseau aimait, était déjà en chemin pour venir le chercher ; j'ai supposé que Rousseau avait été repris de ses terreurs et de cette idée, que nous lui connaissons, qu'on voulait le mener à Paris pour le livrer. Je ne repousse pas encore complètement cette explication ; mais je me fais cette objection que, si tel avait été l'état d'esprit de Rousseau au moment de son départ, il en paraîtrait quelque chose dans sa lettre de congé au prince de Conti . Or rien n'y en paraît. Une scène a eu lieu, qui Ta exaspéré, entre la valetaille et lui ; voilà l'incontestable ; le reste est supposition raisonnable : (( Monseigneur, ceux qui composent votre maison (je n'en excepte personne) sont peu faits pour me connaître ; soit qu'ils me prennent pour un espion, soit qu'ils me croient honnête homme, tous doivent également craindre mes regards. Aussi, Monseigneur, ils n'ont rien épargné et ils n'épargneront rien, chacun par les manœuvres qui lui conviennent, pour me rendre haïssable et méprisable à tous les yeux et pour me forcer de sortir enfin de votre château. Monseigneur, en cela je dois et je veux leur complaire. Les grâces dont m'a comblé

Votre Altesse Sérénissime suffiront pour nre consoler de tous les malheurs qui m'attendent en sortant de cet asile où la gloire et l'opprobre ont partagé mon séjour. Ma vie et mon cœur sont à vous ; mais mon honneur est à moi ; permettez que j'obéisse à sa voix qui crie et que je sorte dès demain de votre château ; j'ose dire que vous le devez. Ne laissez pas un coquin de mon espèce parmi ces honnêtes gens. »

Il est possible que Rousseau, effrayé du retour à Paris et craignant que le prince de Conti ne l'attirât dans un guet-apens, se soit retenu de le lui dire dans sa lettre et ait pris pour prétexte de sa fuite les griefs ordinaires qu'il avait contre les domestiques.

Et il est possible encore qu'il y ait eu défiance à l'égard du prince de Conti, affolement à l'idée que La Roche venait le chercher et aussi, coïncidant, scène de querelles avec les domestiques, comme il y en avait tous les jours; et que Rousseau, par égard pour Conti, de ces trois choses n'ait voulu parler que de la dernière

Rousseau quitta Trye-le-Château entre le 11 cî le 15 juin 1768.

Rousseau était à Lyon le 18 juin, puisque le 20 il écrivait à du Peyrou qu'il y était depuis deux jours. Très gai, tout content d'avoir revu son amie M""® Boy de la Tour, de faire des parties d'herborisation et d'aller visiter Grenoble et la Grande Chartreuse, il paraît, d'abord, dans l'ivresse de l'affranchissement. De Grenoble il partit pour Chambéry, « muni de bons passeports et de la protection des puissances » .[du gouverneur du Dauphiné], mais très effrayé du côté des « philosophes », craignant d'être arrêté à la frontière, écrivant à M^^® Le Vasseur, qui était restée provisoirement à Trye, qu'il comptait revenir dans les huit jours ; mais que, s'il ne revenait pas, elle s'arrangeât pour vivre de ce qu'il lui laissait, honnêtement et simplement, chez elle^ sous la protection de du Peyrou, qu'il ne nomme pas, mais qu'il désigne. On ne l'inquiéta point du tout, ce qui dut le rassurer et ce qui explique la relative tranquillité d'esprit où il vécut pendant les deux années qui suivirent ; il revit son vieil ami Conzié, il fît un pèlerinage

à la tombe de M""® de Warens et il revint à Grenoble, où pendant un mois il fit de la botanique et de belles promenades. Vers le commencement d'août, il revint à Lyon et, brusquement, sans raison, au hasard d'une visite qu'il faisait à un ami, il se fixa à Bourgoin, en Dauphiné, le 14 août 1768. Il y appela M^'^ Le Vasseur et, sans qu'on sache pourquoi il ne l'avait pas fait plus tôt ni pourquoi il ne tarda pas davantage à le faire, il l'épousa le 29 août, sans cérémonie religieuse, sans cérémonie civile (ce qui n'était pas impossible même alors) et simplement par déclaration formelle et solennelle devant deux amis ; soit par conviction philosophique, soit par crainte de ne pouvoir pas se marier légalement, soit par habitude de ne rien faire comme les autres (1). Rien de particulier ne lui arriva à Bourgoin, si ce n'est une sotte affaire de récla-

(1) Voici la note, infiniment précieuse, que je remercie M A. Rébelliau de m'avoir procurée, sur l'état de la législation et des mœurs administratives et judiciaires relativement aux mariages entre catholiques et protestants à l'époque du mariage libre de Rousseau : « Avant 1680, il était permis aux protestants de se marier avec des catholiques devant leurs ministres ou par^devant les curés ; mais ces sortes de mariages furent proscrits sans distinction et déclarés non valablement contractés par une déclaration du mois de novembre 1680. — J'emprunte cette observation, comme la plupart des textes qui vont suivre, à 1 article Religionnaires du célèbre Répertoire universel et raisonné de Jurisprudence, ouvrage de plusieurs jurisconsultes, mis en ordre et publié par M. Guyot, écuj^er, ancien magistrat, tome XV, Paris, 1785, — Cette déclara-

mation de prétendue dette de la part d'un sieur Thévenin, affaire qui tourmenta beaucoup Rousseau, mais dans laquelle, pour ce qu'elle est insipide, nous n'entrerons pas ; si ce n'est aussi,

tion prohibitive de 1680, évidemment confirmée par la déclaration royale, très rigoureuse, de mai 1724, est le point de départ. La jurisprudence ultérieure fut ou variable ou discutée. Il y avait divergence d'appréciations parmi les théoriciens du droit, dés la fin du règne de Louis XIV et sous Louis XV ; et différences de jugements chez les magistrats et suivant les Parlements. Mais Guyot fait observer, avec raison, je m'en suis assuré, que l'interprétation douce, portée aux tempéraments, ne paraît point encore admise dans la plupart des tribunaux du royaume, lors même qu'il s'agissait du mariage des « nouveaux convertis )), ce qui voulait dire des protestants, entre eux. Pour les mariages des (( nouveaux convertis )) entre eux, le mariage devait être célébré, d'après la jurisprudence de certaines cours, par exemple celle de Grenoble, dont est cité un arrêt de 1749, en face d'Eglise et en France, à peine de le mariage être considéré comme nul, l'union comme concubinat et les enfants comme bâtards. Bordeaux, Toulouse , jugeaient comme Grenoble. Mais dans les autres cours il semble qu'il n'3^ ait <( aucun vestige )) de mariages non contractés en face d'église qui <( aient été attaqués par voie de procédure criminelle ni annulés au civil ». Et voilà 1 incohérence dont je vous parlais plus haut, incohérence heureuse, tolérante et libérale, que, de temps en temps, de grands magistrats comme d'Aguesseau ou de grands avocats comme Servant formulaient magistralement dans des phrases éloquentes qui contrebalançaient le texte des arrêts. Et c'est ainsi qu'en 1769 (la date est notable si l'on songe à Rousseau) un arrêt de la cour du Parlement de Normandie déclara rétrospectivement et implicitement valable, dans l'affaire de succession d'un sieur de Pomeroi, le mariage contracté une trentaine d'années auparavant, non en face d'Églisey mais

un peu plus intéressant, le petit incident du Sentiment du public. Dans une chambre d'auberge, à Bourgoin^ Rousseau, ce qui du reste était stupide, s'était « amusé », comme il dit, à

devant deux notaires autorisés par le lieutenant général de la province de Normandie, par le sieur Gervaise, qui était de la (( Religion prétendue réformée )) avec la demoiselle Blanche, qui était catholique — cas analogue à celui de Rousseau. Mais précisons. Ce Gervaise et cette Blanche, vers 1739, que leur était-il arrivé ? Ceci : (( le curé de Saint- Patrice, de Rouen, avait refusé de bénir leur mariage ): , et alors ils avaient été se plaindre au lieutenant général, qui les avait admis à s'épouser devant deux notaires. Car, et voici qui est important, l'ancien droit gallican était très porté à considérer, en thèse et en principe, si je puis dire ainsi, que la formalité de la bénédiction nuptiale n'était pas nécessaire pour la validité du mariage. M. Talon, qui était, vers 1675, le prophète de la raison laïque gallicane, soutenait cela opiniâtrément, en s'appuyant sur saint Thomas d'Aquin et les casuistes et en interprétant en faveur de cette opinion le concile de Trente, et sa thèse était que la présence du curé et de quatre témoins était nécessaire, mais seulement ponr quil nyeût pas clandestinité et que la bénédiction était inutile pour le droit. Dès lors, on voit tout ce qui était possible : le protestant qui voulait épouser une catholique et ne voulait pas recevoir la bénédiction catholique, le pouvait, sans que sa femme cessât d'être en règle ni avec Fautorité civile ni avec l'autorité ecclésiastique. Le curé pouvait ^tre appelé comme témoin, mais non du tout comme pasteur, et sa présence n'était que pour constater la publicité du mariage. Il y avait là un moyen terme, un modus nubendi^ qui, vraisemblablement, a dû être souvent employé. — Non pas, je le répète, que l'autorité judiciaire l'autorisât expressément ; elle l'interdisait même, et Guyot dit : (( Dans diiïerents parlements, on a fait défense aux notaires de dresser de pareilles déclarations (pareilles à celle du

tracer quelques lignes au crayon et avait oublié de les effacer quand il avait quitté cette chambre. On n'avait pas manqué de les copier et de les répandre avec des altérations. Le vrai

mariage Gervaise-Blanclie) ; mais c'était pour la forme ; car l'administration devait encourager cette façon de procéder, qui la tirait d'embarras en supprimant d'innombrables difficultés qui eussent résulté de l'application rigoureuse des édits de 1680 et 1724. Et c'est ce qui explique ce que dit Guyot, entre les lignes duquel il faut un peu lire, que (( les mariages ainsi contractés n'ont pas été déclarés nuls, à moins qu'il ne s'y rencontrât quelque vice irritant [et de tout autre nature] , tel que le défaut de consentement de père et de mère )). Et, en effet, cette tolérance de fait est si vraie que Guyot, malgré sa prudence d'ancien magistrat, écuyer, n'hésite pas à dire qu' « on ne peut dès lors douter que, dans les provinces où ces défenses ne subsistaient pas contre les officiers publics [notaires], des mariages ainsi contractés par des protestants ne pourraient être attaqués avec succès )). Guyot ajoute que « Ton pourrait encore moins se promettre de faire annuler le mariage s'il avait été célébré en pays protestant ou dans des pays où le concile de Trente n'est pas reçu (par exemple, l'Angleterre, pays où les catholiques eux-mêmes a peuvent se marier sans aller devant un curé ou un prêtre »). Ce dernier texte est de l'auteur (ecclésiastique) des Conférences ecclésiastiques du diocèse de Paris (Bruxelles, 1755). Un arrêt de la cour de Rouen - entre autres •— confirmait, le 14 juillet 1760, les déclarations du théologien sur ce point. Ajoutez encore qu'en Alsace le pouvoir nuptial des consistoires luthériens était reconnu et admis par le gouvernement. Pour Fintelligence générale de toutes ces choses, il est encore intéressant de savoir que, de 1756 à 1778, la question d'élargir les modes légaux du mariage des protestants, soit entre eux, soit avec des catholiques, était à l'ordre du jour. Eu 1756, M. de Montclar offrait aux évêques (inquiets eux-mêmes et cher-

texte, d'après lui, était celui-ci : « Sentiment du public sur mon compte dans les divers états qui le composent : — Les rois et les grands ne disent pas ce qu'ils pensent ; mais ils me traiteront

chant une solution ; voir lettre de l'évêque d'Agen, 6 mai 1751 , au contrôleur général) « une nouvelle forme de mariage consistant à faire publier les bans devant un officier de lustice et à célébrer le mariage devant un magistrat ». Oserai-je donc dire qu'il me semble que Jean-Jacques Rousseau était bien catégoriquement expéditif dans sa lettre à M^^ de Luxembourg et qu'au procédé purement philosophique qu'il adopta en 1768, il eût pu, s'il l'eût voulu, en substituer d'autres, plus administratifs, plus légaux, sauf à faire un petit voyage, soit en Alsace, soit en Angleterre, soit même dans une des provinces dont les Parlements admettaient bonnement l'indissolubilité des mariages civils, tout en grondant pour le principe. — A. Rébelliau. » — Post-scriptum. Je vous copie encore ceci dans le Bulletin de la Société de Vhistoire du Protestantisme français j mars-avril 1909, p. 163, sur les religionnaires de Poitou, Aunis et Saintonge : « Les religionnaires refusent hautement de présenter leurs enfants à l'église pour être baptisés ; le peuple se marie sans aucune forme de justice ni de cérémonie de l'Eglise, par de simples conventions qu'ils appellent adouage, que les prédicants confirment dans les assemblées. Les notables et les plus riches particuliers élisent des domiciles momentanés, notamment à Paris ou à Bordeaux, surprenant des certificats de confession pour être mariés par un prêtre qu'ils séduisent ou par des ministres et reviennent aussitôt chez eux, professant publiquement la religion prétendue réformée. » — C'est extrait d'un mémoire anonyme présenté au roi pour la défense des frontières maritimes des provinces susdites en 1746, 1747, 1748. — A. R. » — Donc, il était très facile à Rousseau de se marier légalement, surtout avant le décret du Parlement de Paris contre lui et à l'époque où, à en croire sa lettre à

toujours honorablement. — La vraie noblesse, qui aime la gloire et qui sait que je m'y connais, m'honore et se tait. — Les magistrats me haïssent à cause du mal qu'ils m'ont fait. — Les philosophes, que j'ai démasqués, veulent à tout prix me perdre; ils y réussiront. — Les évêques, fiers de leur naissance et de leur état, m'estiment sans me craindre et s'honorent en me marquant des égards. — Les prêtres, vendus aux philosophes, aboient après moi pour faire leur cour. — Les beaux esprits se vengent, en m'insultant, de ma supériorité, qu'ils sentent. — Le peuple, qui fut mon idole, ne voit en moi qu'une perruque mal peignée et un homme décrépit.— Les femmes, dupes de deux pisse-froid qui les méprisent, trahissent Fhomme qui mérita beaucoup d'elles. — Les magistrats ne

Mme de Luxembourg, il ne pouvait pas le faire ; et sa qualité d étranger était plutôt pour lui une facilité qu'un obstacle. Après le décret du Parlement de Paris et par conséquent en 1768, cela lui devenait peut-être plus difficile, ou lui paraissait plus difficile, tout acte par lequel il mettait en mouvement un rouage de la machine sociale française pouvant attirer l'attention sur lui. Cette considération a pu peser sur son esprit. Mais en 1768 il était déjà, ou devait être, bien rassuré, puisqu'en 1770 il revenait tranquillement à Paris. En somme, il a peu d'excuses. Toutefois il a pu croire à des difficultés qui n'existaient pas, ou croire fortes des difficultés qui étaient faibles, et nous accepterons son prétendu mariage au moins comme mariage sincère, et nous appellerons désormais M^e Le Vasseur Mi«e Rousseau, comme Font fait les contemporains.

me pardonneront jamais le mal qu'ils m'ont fait (sic. La phrase, sauf légère variante, est deux fois dans le texte ; c'est pour cela qu'ici Grimm, pour sa correspondance, a remplacé « les magistrats » par « les Suisses »). — Le magistrat de Genève sait ses torts ; sait que je les lui pardonne et les réparerait s'il l'osait. — Les chefs du peuple [genevois], élevés sur mes épaules, voudraient me cacher si bien qu'on ne vît qu'eux, — Les auteurs me pillent et me blâment ; les fripons me maudissent et la canaille me hue. — Les gens de bien, s'il en existe encore, gémissent sur mon sort, et moi je le bénis s'il peut instruire un jour les mortels. — Voltaire, que j'empêche de dormir, parodiera ces lignes. Ses grossières injures sont un hommage qu'il est forcé de me rendre malgré lui. » — Nous ne mentionnons cette pièce que comme instructive sur l'état d'âme de Rousseau à ce moment. L'incident n'eut aucune suite.

Rousseau à Bourgoin ne se considérait que comme en station provisoire. Il songeait à un établissement définitif hors de France, en Turquie, dans quelque île de l'Archipel. Sa défiance persistait à l'égard du prince de Conti et de ses amies, M""^ de Luxembourg, M""* de Boufïlers et quelques autres, indéfinis dans son esprit, mais qu'il tenait pour plus forts encore que ceux-ci et plus redoutables. Comme le prince pensait pour lui à un domaine dans

ROUSSBâU

les Cévennes, il avait horreur de ce projet qu'il avait caressé d'abord : « ... Une habitation isolée m'effraie un peu depuis que je vois dans ceux qui disposent de moi tant d'ardeur à m'y confiner. Je ne sais ce qu'ils veulent faire de moi dans un désert ; mais ils m y veulent entraîner à toute force et je ne doute pas que ce ne soit une des raisons qui les a portés à me chasser de Trye, dont l'habitation ne leur paraissait pas encore assez solitaire pour leur objet... S'ils n'avaient voulu que s'assurer de moi, me diffamer à leur aise, sans que jamais je pusse dévoiler leurs trames aux yeux du public, ni même les pénétrer, c'était là qu'ils devaient me tenir, puisque, maîtres absolus dans la maison du prince, où il n'a lui-même aucun pouvoir, ils y disposaient de moi tout à leur gré. Cependant, après avoir tâché de me dissuader d'y rentrer [?? entrer'!] et de me persuader d'en sortir, trouvant ma volonté inébranlable, ils ont fini par m'en chasser de vive force [?], par les mains du sacripant que le maître avait chargé de me protéger, mais qui se sentait trop bien protégé ici [?], même par d'autres, pour avoir peur de désobéir. Que me veulent-ils, maintenant qu'ils me tiennent tout à fait ? Je l'ignore ; je sais seulement qu'ils ne me veulent ni à Trye, ni dans une ville, ni au voisinage de personne, et qu'ils ne veulent autre chose encore que simplement s'assurer de moi . Convenez que

voilà de quoi donner à penser. Comment le prince me protégera-t-il ailleurs s'il n*a pu me protéger dans sa maison même ?... Si ce n'était que pour m'espionner, à la bonne heure et très peu m'importe ; mais c'est pour autre chose, comme je vous lai prouvé ; et pourquoi ? Je Tignore et je m'y perds ; mais convenez que le doute n'est pas attirant, »

Dans ces perplexités, il alla même jusqu'à faire le projet — on le donnerait en mille — de retourner en Angleterre et à Wootton, et il demanda et obtint un passeport, et il pressentit l'ambassadeur d'Angleterre à cet effet. Il semble qu'il n'ait pas été encouragé par qui de droit dans ce dessein et il est sûr qu'il Ta vite abandonné.

En attendant, il poussait activement la rédaction de ses Confessions j il cherchait de nouveaux amis et il se querellait avec sa femme.

Il rédigeait ses Confessions et il cherchait de nouveaux amis pour la même raison : le besoin incoercible de faire ses confidences à quelque vivant ou à la postérité pour se justifier et démontrer qu'il était le meilleur des hommes. C'est pour cela qu'il priait M. de Saînt-Germain, officier, dont il avait fait la connaissance à Bourgoin, de l'écouter en confession, on ne peut guère dire autrement.

Il quitta, vers la fin de janvier 1769, Bourgoin, dont il appréhendait l'air marécageux, et

se transporta à deux lieues de là, sur les hauteurs, en un lieu nommé Monquin. Là il continua la vie de Bourgoin, resta en relations avec M. de Saint-Germain et, comme complément ou résumé de ses épanchements auriculaires, il lui adressa la fameuse lettre qui doit toujours être ajoutée aux Confessions^ aux Rêveries d'un promeneur, à Rousseau juge de Jean-Jacques et aux Lettres à M. de Malesherbes, comme document autobiographique. Dans cette lettre, dont nous ne rapporterons que ce qui, de la biographie de Jean-Jacques ou de ses chimères, est encore inconnu ou peu connu de notre lecteur, Rousseau accuse surtout Choiseul. Choiseul s'étant cru, en lisant le Contrat social, Tobjet d'une épigramme alors qu'il Tétait d un éloge, a poursuivi Rousseau de sa vengeance ; il Ta entouré d'espions, d'adulateurs aussi et d'applaudisseurs, pour que, quand Rousseau se plaindrait, il eût l'air d'un homme qui ne peut être que mécontent. Il a imputé ou fait imputer à Rousseau tous les crimes, à Rousseau qui n'a jamais aimé que la retraite, la douceur des relations et la médiocrité. Il a eu pour auxiliaires Diderot, qui est de ceux qui ne peuvent jamais pardonner les offenses qu'ils ont faites ; M*"® de Bouflflers, parce que Rousseau a dit que la femme d'un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un prince, parce que Rousseau n'a pas admiré une tragédie qu'elle avait faite et peut-

être parée que Rousseau, après lavoir un pea trop aiinée, la respectée un peu trop ; M"'® de Luxembourg, dans le commerce de laquelle il a commis des maladresses ; Tronchin, qui a été jaloux de la célébrité de Rousseau à Genève ; d'Holbach, qui, par jalousie aussi, a traité Rousseau avec une brutalité sans exemple. — Or Rousseau est très inoffensif et très vertueux. Il n'est ni joueur, ni ambitieux, ni avide, ni avare. Il n est pas libertin ; il n a eu que deux maîtresses en toute sa vie; et à la première il n'a fait qu'une infidélité très courte, et à la seconde il n'en a lait qu'une aussi, beaucoup plus courte encore. lia mis ses enfants aux Enfants-Trouvés, mais puisque, « loin de s'en excuser, il s'en accuse », comment peut-on « le peindre en père dénaturé ? » Il aime la gloire, il est vrai, ou il l'a aimée. Est-ce un vice ? — Pour avoir vécu ainsi, on punit Rousseau par une persécution sourde, incessante, qui consiste à dire partout qu'il est un criminel, sans lui dire jamais quel est son crime et sans que, le demandant à tout le monde, il obtienne jamais aucune réponse. Et quel est-il, ce crime ? Quel peut-il être ? Peutêtre Diderot et Grimm ont-ils fabriqué un livre abominable qu'ils ont attribué à Rousseau. La suite des manœuvres des conspirateurs a été celle-ci à partir de 1762. Effraj^er Rousseau à propos de YEmile par le décret du Parlement et le mettre dans lalternative ou de fuir ou de com-

promettre M™^ de Luxembourg ; lui faire conseiller par M""® de Boufïlers de se retirer en terre anglaise ; quand il eut pris parti pour la Suisse, l'en faire chasser; quand, à Strasbourg, il est sur le point d'aller en Prusse, l'attirer en Angleterre ; pendant son séjour en Angleterre travailler la France et même l'Europe de telle sorte qu'à son retour en France Rousseau a trouvé la France entière pleine de mépris et d'horreur pour lui. Telle a été la plus grande œuvre du ministère Choiseul, celle qu'il a eue le plus à cœur, celle à laquelle il a consacré le plus de temps et de soin. Cette grande œuvre continue. On fait disparaître les portraits de Rousseau où il a une figure humaine et l'on répand celui où il ressemble à uncyclope. On conquiert la Corse pour la dérober à la législation qu'elle avait demandée à Rousseau et que Rousseau préparait pour elle. Rousseau désespère de percer jamais les ténèbres de la conspiration qui l'entoure. Ce qu'il souhaite, c'est la mort ; ce qu'il accepte, c'est la souffrance. Il envie la gloire des martyrs. Il n'a pas eu toute la même foi qu*eux ; mais il a eu la même innocence et le même zèle.

Dans le même temps, comme j ai dit, il avait de violents démêlés avec M™® Rousseau. La lettre qu^il lui adressa le 12 août, de Monquin^ en s'écartant pour un court voyage et que nous avons analysée déjà quand nous essayions de nous rendre compte du caractère de M"' Le

Vasseur, n'est pas assez explicite pour que nous en puissions rien tirer, sinon qu'il y eut des orages dans la maison et que Rousseau se crut à la veille d'être forcé de se séparer, tant sa compagne lui répétait qu'elle le désirait fort. On peut conjecturer, par tout ce qu'on sait des précédentes résidences de Rousseau, que M^^ Rousseau avait regretté Bourgoin, qui est une ville, et se déplaisait à Monquin, qui est un village ; la mauvaise humeur de M^® Rousseau étant toujours en raison inverse de la population des lieux qu'elle habite.

Pour en finir avec le séjour à Monquin, disons d'abord, et il serait odieux de l'oublier, que jamais la générosité, la charité de Rousseau qui fut toujours active, ne s'exerça plus abondamment que dans ce pays et que nous avons sur ce point le témoignage multiplié de M. de Saint- Germain ; disons ensuite que c'est le temps où se multiplièrent aussi, sous la plume de Rousseau, ces lettres de conseils, ces lettres de moralité, ces lettres de direction^ souvent si admirables et d'élévation et de bon sens, qu'on lui demandait un peu de tout côté — à quoi il eût dû reconnaître qu'il n'était pas considéré comme un scélérat par la France entière — et sur lesquelles nous nous étendons comme nous le devons dans un autre volume.

Depuis longtemps Rousseau, comme on le voit par ses lettres à M. le prince de Conti et par les lettres de M. le prince de Conti à Rousseau, désirait quitter Monquin et rentrer à Paris, De ce dernier projet surtout M. le prince de Conti le détournait, maintenant, de toutes ses forces, ce qui n'était pas contradictoire de sa part, parce que ce qu'il avait désiré auparavant, c'était avoir Rousseau au Temple, en sûreté, et ce qu'il craignait maintenant, c'était Rousseau dans une maison quelconque de Paris et exposé au danger. Rousseau et le prince s'étaient même vus un instant à Fougues, près Nevers, où le prince se soignait, en juillet 1769. En septembre 1769, on voit le prince conjurer Rousseau de ne point « suivre ses idées », qui rendront inutiles et l'amitié du prince et celle de ses amis et les rendront hors d'état de répondre de rien, soit du côté de la cour, soit du côté du Parlement. Rousseau céda peut-être pour un temps, mais persista dans son dessein. Tant y a que le 2 juin 1770 il était à Lyon et que le 30 juin, d'après une lettre de d'Alembert, il était à Paris.

On s'est beaucoup demandé pourquoi Rousseau avait donné dans ce coup d'audace, réellement assez périlleux. Il a dit qu'il avait besoin de gagner sa vie et qu'il ne pouvait la gagner, de son métier de copiste de musique, qu'à Paris. Mais sa petite fortune, qui était de 1.800 francs de rente, n'avait aucunement diminué et lui permettait de vivre à Monquin ou en tout autre endroit de la province très à son aise. On a dit que l'obscurité commençait à lui peser, que les Confessions étaient écrites et qu'il lui tardait de les lire à Paris. Il est possible. Je crois cependant qu'il faut chercher surtout ses motifs dans la lettre de congé qu'il adressa, fin avril 1770, à son hôte de Monquin, M. de Césarges : « Je vous avoue, Monsieur, que, vous connaissant pour un gentilhomme plein d'honneur et de probité, je n'apprends pas sans surprise la tranquillité avec laquelle vous avez souffert, en mon absence, les outrages atroces que ma femme a reçus du bandit en cotillon auquel M""^ de Césarges a jugé à propos de nous livrer, après nous avoir ôté les gens qu'elle nous avait tant vantés elle-même et avec qui nous vivions en paix. Je sais bien, Monsieur, qu'on vous taxe d'avoir peu d'autorité chez vous et que le capitaine Vertier [?] vous a subjugué, dit-on, comme les autres ; mais je ne vous aurais jamais cru dénué de crédit dans votre propre

maison, au point de n y pouvoir procurer la sûreté aux hôtes que vous y avez placés vousmême. Puisqu'en cela, toutefois, je me suis trompé, puisque vous ne pouvez vous délivrer des mains des susdits bandits en cotillon et puisque M°^® de Césarges elle-même ne voit d'autre remède aux mauvais traitements que je puis recevoir des gens qui dépendent d'elle que d'en être désolée, ne trouvez pas mauvais, jusqu'à ce que je puisse me procurer une autre demeure, que, réduit à moi seul pour toute ressource, je tâche de me faire la justice que je ne puis obtenir en pourvoyant de mon mieux à ma propre défense et à la protection que je dois à ma femme. Que s'il en arrive du scandale dans ma propre maison, je vous prends vous-même à témoin qu'il n'y a pas de ma faute, puisque ne pouvant, sans manquer à moi-même et à ma femme, éviter d'en venir là, je ne l'ai fait cependant qu'à la dernière extrémité et après vous en avoir prévenu. »

Il me semble qu'on voit les choses, sans rien forcer, assez distinctement. M™^ Rousseau déteste les séjours à la campagne où Rousseau l'entraîne toujours, n'a jamais désiré qu une chose, vivre à Paris, où elle a le souvenir de toutes ses habitudes de jeunesse ; elle assure depuis longtemps à Rousseau qu'il n'y a plus, huit ans passés depuis le décret du Parlement, de danger pour lui dans cette ville ; elle est en

querelle, comme toujours, avec le personnel de la maison habitée par elle ; elle profite d'une excur^ sion de Rousseau pour lui dire à son retour qu'elle a été outragée et maltraitée par la nouvelle gouvernante; elle l'anime contre le propriétaire et la propriétaire, qu'elle ne peut pas souffrir parce qu'elle s'en est fait détester; depuis les querelles de ménage du mois d'août précédent, elle a pris, comme il arrive souvent, beaucoup plus d'autorité qu'auparavant sur son mari ; et elle remporte enfin cette victoire de le ramener à Paris. Il n'y a peut-être pas d'avantage dans la grande résolution de Jean-Jacques Rousseau en 1770.

Quoique très déraisonnable, elle lui réussit parfaitement. Il s'installa au centre de Paris, rue Plàtrière (aujourd'hui rue Jean-Jacques-Rousseau), il se promena tous les jours, il alla au café et ne fut nullement inquiété. Il faut se rappeler que Choiseul était tombé, qui du reste n'en voulait aucunement à Rousseau, mais enfin Choiseul était tombé, que son entourage aurait pu animer contre Rousseau ; et presque aussitôt le Parlement tombait aussi, remplacé par le Parlement Maupeou, qui n'héritait point les rancunes du vieux Parlement et qui avait plutôt tendance à agir en sens inverse. L'année 1770, du reste, occupée par le mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette, était une année de rémission. Toujours est-il que Rousseau fut laissé parfaitement tranquille.

Son premier acte, aussitôt après avoir quitté Monquin, avait été très élégant. Les hommes de lettres s'occupaient d* élever par souscription une statue à Voltaire, quoique, comme on sait, il ne fût pas mort. Voltaire n'avait pas désarmé contre Rousseau. Il continuait de l'accabler d'injures dans les lettres qu'il écrivait à ses amis et qui étaient lues comme la gazette. L année précédente encore, il avait, dans les Adorateurs, émis cette opinion philosophique : « Résignons-nous quand nous voyons un petit homme né dans la fange, pétri de tout l'orgueil de la sottise, de toute l'avarice attachée à son éducation, de toute l'ignorance de son école, vouloir dominer insolemment, prétendre faire respecter par les autres têtes toutes les chimères de la sienne, calomnier avec bassesse et chercher à persécuter avec cruauté. Cet amas de turpitudes est dans sa nature comme la soif du sang est dans la fouine et la gravitation dans la matière. » — Jean-Jacques Rousseau, de Lyon, 2 juin, souscrivit deux louis pour la statue de Voltaire.

D'Alembert répondit en toute ingénuité : « M. de Voltaire sera sûrement très sensible à cette marque d'estime de la part de M. Rousseau ; je ne manquerai pas de l'en informer. » Voltaire fut outré de colère. Il écrivit à M. de la Tourrette, par l'intermédiaire de qui Rousseau avait fait parvenir sa souscription à d'Alembert : « J'ai peur que les gens de lettres de Paris ne

veuillent pas admettre d'étrangers. Ceci est une galanterie toute française. Ceux qui l'ont imaginée sont tous artistes ou amateurs. M. le duc de Choiseul est à la tête et trouverait peutêtre mauvais que la nouvelle fût vraie. » Il écrivit à d'Alembert : « Je persiste dans la prière que je vous ai faite de faire rendre à Jean- Jacques sa mise ; c'est l'avis de M. de Saint^Lambert. Je ne peux voir cet homme dans la liste, à côté de vous et de M. le duc de Choiseul. » Il écrivait à Grimm : « Jean-Jacques est plus enflé que moi, mais c'est d'amour-propre. Il a eu soin qu'on mît dans plusieurs gazettes qu'il a souscrit pour cette statue deux louis d or ; mes parents et mes amis prétendent qu'on ne doit pas accepter cette offrande. » Il écrivait à d'Alembert : « Je crois qu'il est très convenable que le roi de Prusse souscrive et qu'on rende à Jean- Jacques son denier ; que la conduite de ce misérable Fréron soit approfondie et que l'on connaisse ce folliculaire qui a été si longtemps l'oracle de M""® du Deffand » (ceci pour confondre i Rousseau avec Fréron et pour irriter contre I tous les deux d'Alembert qui détestait M""® du Deffand). Il lui écrivait encore : «... On doit ménager sa bourse [de Catherine] que Mustapha ^ épuise. Je ménagerai certainement celle de Jeank Jacques et je réprimerai l'orgueil deDiogène. Je ne ■connais pas de plus méprisable charlatan: quelle ^ différence de ces joueurs de gobelet à vous ! »

D'Alembert répondait : a Je n'aime ni n*eslime la personne de Jean-Jacques Rousseau, qui par parenthèse est actuellement à Paris (1) ; j'ai fort à me plaindre de lui ; cependant je ne crois pas que ni vous ni vos amis deviez refuser son offrande. Si cette offrande était indispensable pour l'érection de la statue, je conçois qu'on pourrait se faire une peine de l'accepter ; mais qu'il souscrive ou non, la statue n*en sera pas moins érigée ; ce n'est plus qu'un hommage qu'il vous rend et une espèce de réparation qu'il vous fait. Voilà du moins comment je vois la chose, et ceux de vos amis à qui j'ai fait part de votre répugnance me paraissent penser comme moi. » Il lui répondait, d'un ton plus décisionnaire et presque sèchement, un peu plus tard : « Quant à Jean- Jacques Rousseau, je vous ai déjà répondu sur sa souscription ; je vous invite de nouveau à vous détacher de cette idée que vos amis désapprouvent, quoiqu'ils ne veuillent rien faire qui vous déplaise. » Il lui écrivait encore : « Jean- Jacques est un méchant fou et un plat charlatan ; mais ce fou et ce charlatan a des partisans zélés. C'est, sans doute, tant pis pour eux ; cependant je veux éviter, si je puis, et les noir-

(1) Il le lui avait déjà dit le 2 juin ; il le lui répète le 25 juillet ; car l'important est que Voltaire sache que Rousseau est à Paris, et qu'il n'y est ni persécuté ni inquiété ; cela le fera réfléchir.

ceurs de Rousseau et le mal que ses partisans me pourraient faire. Ainsi, je n'aurai ni de près ni de loin, ni en bien ni en mal, aucune relation avec ce Diogène. Ne trouvez-vous pas bien étonnant que depuis un mois il aille tête levée dans Paris avec un décret de prise de corps ? Cela n'est peut-être jamais arrivé qu'à lui ; et cela seul prouve à quel point il est protégé. » — Cette fois, d'Alembert avait touché le juste point : Rousseau était protégé ; Voltaire se soumit.

Quant à Rousseau, d'après tous les témoignages de ceux qui l'ont connu de 1770 à 1778, il ne parla jamais de Voltaire qu'avec la plus grande admiration. Jusqu'au dernier moment, quand Voltaire était l'objet, au Théâtre-Français, d'une sorte d'apothéose, quelqu'un devant Rousseau, croyant lui faire sa cour, plaisanta sur ces cérémonies : « Comment I dit Rousseau avec chaleur, on se permet de blâmer les honneurs rendus à Voltaire dans le temple dont il est le dieu et parles prêtres qui, depuis cinquante ans, y vivent de ses chefs-d'œuvre ! Qui voulez-vous donc qui y soit couronné ?» — Au fond, j'ai toujours cru que Rousseau, malgré tout son orgueil, mettait Voltaire au-dessus de lui.

Un de ses premiers soins à Paris, et je crois, tout compte fait, qu'il y était bien venu un peu pour cela, fut de lire ses Confessions, Il en organisa une lecture, pour ainsi dire solennelle,

devant huit personnes, dont aucune n'était de ses amis proprement dits. Cette lecture, si nous en croyons Dusaulx, dura dix-sept heures. Elle ne fut interrompue que par deux repas très courts et par les soupirs, les sanglots et les larmes. Il fit une seconde lecture de ces mémoires devant « M. et M""^ la comtesse d'Egmont ; M. le prince Pignatelli, M^^ la marquise de Mesme et M. le marquis de Juigné ». Il fit précéder la première de ces lectures de l'avertissement suivant, qu'on a retrouvé dans ses papiers : a II m'importe que tous les détails de ma vie soient connus de quiconque aime la justice et la vérité et qui soit assez jeune pour me pouvoir survivre. Après de longues incertitudes, je me détermine à verser le secret de mon cœur dans le nombre petit, mais choisi, d'hommes de bien qui m'écoutent... Malheureusement, avec mes confessions, je suis forcé de faire celles d'autrui, sans quoi Ton n^entendrait pas les miennes. Cet inconvénient m'a fait prendre des mesures pour que mes mémoires ne fussent vus que longtemps après ma mort et après celle des gens qui y peuvent prendre intérêt. Mes malheurs ont rendu ces mesures insuffisantes et il ne reste d'autres moyens, pour conserver mon dépôt, que de le placer dans les cœurs vertueux et honnêtes oui en conservent le souvenir. »

Il accompagna la seconde de la déclaration qui suit, qu'il a rapportée lui-même à la fin des

Confessions : « J ai dit la vérité : si quelqu'un sait des choses contraires à ce que je viens d'exposer, il sait des mensonges et des impostures ; et s'il refuse de les approfondir et de les éclaircir avec moi tandis que je suis en vie, il n'aime ni la justice ni la vérité. Pour moi, je le déclare hautement et sans crainte : quiconque, même sans avoir lu mes écrits, examinera par ses propres yeux mon naturel, mon caractère, mes mœurs, mes penchants, mes plaisirs, mes habitudes et pourra me croire un malhonnête homme est lui-même un homme à étouffer. »

Il fit (peut-être) quelques lectures, partielles, encore.

Le bruit fut grand. Des extraits coururent. Les intéressés s'effrayaient. Peut-être, comme on l'assure, M""® de Luxembourg d^une part, Grimm de l'autre, ne s'émurent point. Mais M™® d'Epinay, épouvantée et indignée, fit sa plainte au lieutenant de police. Rousseau fut officieusement prié de cesser ses lectures. Il paraît avoir ponctuellement obéi, sauf quelques confidences d'un caractère tout privé et tout secret.

A dater de là, il vécut à Paris en bon bourgeois tranquille, se promenant beaucoup, herborisant dans la banlieue, copiant de la musique, plutôt par divertissement que par métier ; rompant, comme cela a été déjà indiqué, avec toutes ses relations féminines, moitié par terreur de M"^® Rousseau, moitié, je crois, par ce senti-

ment qui pousse les vieillards à rompre avec leur passé, parce que le continuer le leur rappelle et que se le rappeler leur fait trop de mal ; fréquentant cependant un peu M^® de Chenonceaux et M""® de Genlis, faisant, en hommes, quelques nouvelles amitiés, Dusaulx, Rulhières, Corancez, Bernardin de Saint- Pierre.

Avec Dusaulx l'amitié dura peu. C'était un grand étourdi ; il cherchait à amuser Rousseau ; il le conduisit un jour chezPiron.Piron quoique vieux et presque aveugle, le fatigua de sa verve, de son exubérance et de sa grosse voix. Il sortait encore de lui « des traits, des éclairs et des foudres ». — « Bon pour une fois, dit Rousseau ; mais c'est la Pythie sur son trépied, n'y revenons plus. » Dusaulx finit par irriter Rousseau par le ton de donneur de conseils qu'il avait pris et ils se brouillèrent.

Rulhières fut de même, à cette époque, en très bons termes avec Rousseau qu'il connaissait de longue date ; mais il s'avisa de mettre à profit les observations qu'il avait faites sur Jean- Jacques pour écrire une comédie intitulée le Défiant. Il était difficile que leur amitié survécût à cette infidélité, et elle y succomba en effet.

Bernardin de Saint-Pierre sut se maintenir dans l'amitié de Rousseau sans orages et presque sans nuages. De la sensibilité de Rous-

seau, de sa confiance, de sa probité, de la sûreté de son commerce, de son habitude de « ne jamais médire des hommes dont il avait le plus à se plaindre», Bernardin nous apporte des témoignages multipliés, dont, après tout, il reste assez difficile de ne pas croire quelque chose et même beaucoup.

Corancez, qui connut Rousseau pendant les douze dernières années de sa vie, le dépeint comme très bon, très doux, très timide, très simple, très enfant, mais traversé soudain de défiances, de terreurs et de colères qui le rendaient efîrayant. Avec cela, jamais de médisances : « Pendant douze ans je ne lui ai pas entendu dire de mal de qui que ce fût. Souvent il classait certaines personnes parmi ses ennemis^ mais sans explications, imputations j ni injures, »

Du reste, il était très malheureux. Deux choses le torturaient presque continuellement : le souvenir de ses crimes et la terreur que ses prétendus persécuteurs continuaient de lui inspirer. Il ne pouvait entendre parler d'enfants, être interrogé sur la question s'il avait eu des enfants, voir des enfants, sans entrer dans de noires mélancolies. « Oh ! si j 'avais encore quelques moments de pures caresses qui vinssent du cœur, ne fût-ce que d'un enfant encore en jaquette I... » —Ne serait-il pas temps dédire que, s'il n a jamais pu se séparer de M"^^ Rous^

seau, quelque désir que souvent il en ait eu, c'est qu'il était lié à elle par cet affreux souvenir : (( Nous avons des fautes à pleurer et à expier... y> ?

Quant à ses ennemis, à ses persécuteurs et à ses espions, son imagination les multipliait autour de lui. Il le dit lui-même : « Je prends aisément mon parti sur les maux quej'éprouve, mais non sur ceux que je crains. Mon imagination effarouchée les combine, les retourne, les étend et les augmente... » Aussi sont-ils aussi nombreux que son imagination est puissante. Il cause quelquefois avec des vétérans de l'Hôtel des Invalides. Mais il a le malheur de dire à quelqu'un de ses amis qu'il leur parle, et aussitôt il s'aperçoit que ces vieux soldats le regardent du même œil que fait le public; plus de salutations, plus d'honnêtetés. « D'ici, disait-il à Dusaulx, du coin de mon feu où nous sommes, Je vois et j'entends à cent lieues à la ronde tout ce qui se dit, tout ce qui se trame contre moi... Vous verrez que, pour me forcer à boire la coupe amère de l'ignominie, mes ennemis auront soin de la faire circuler sans cesse autour de moi dans l'obscurité, de la faire dégoutter sur ma tête afin qu'elle m'abreuve, m'inonde, me suffoque. Tout sera pour moi secret, mystère ou mensonge... Depuis dix ans qu'on me traque comme une bête fauve, je ne cause plus avec sécurité qu'à la fin de la journée et lorsque mes

ennemis commencent à s'endormir. Que disje ! ils me font alors surveiller par leurs espions. »

Un jour, Ducis lui rend visite ; voyant Theure du dîner approcher, il se lève et prend congé : « Je vous aurais bien prié à dîner, dit Rousseau ; mais, mon ami, s'il vous était arrivé à ma table le moindre accident, qu'en auraient pensé mes innombrables ennemis qui, comme vous le savez, ont des espions partout et ne me perdent pas de vue ? Le soir même ils auraient dit à tout venant : « Jean-Jacques vient d'empoisonner Ducis ; » et tout le monde l'aurait cru. »

Il en vint à de véritables actes de démence, pour ainsi dire, officielle. Ne sachant à qui confier ses derniers écrits, il imagine de les déposer sur l'autel de Notre-Dame, avec cette invocation : (( Protecteur des opprimés... reçois ce dépôt... prends-le sous ta garde et daigne ne le faire tomber qu'en des mains jeunes et fidèles qui le transmettent exempt de fraude à une meilleure génération » ; il se rend à l'église, trouve les grilles du chœur fermées, sort éperdu, bouleversé, saisi de vertiges, erre et court tout le jour sans savoir où il est ni où il va, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, la lassitude et la nuit le forcent à rentrer chez lui, rendu de fatigue et presque hébété de douleur.

Notez bien, comme plus haut, qu'il ne ira-

YIE DE ROUSSEAU

vaîllait pas, qu'il ne lisait pas, que, sauf son mémoire sur le Gouvernement de Pologne ^ il n'écrivait que sur lui-même, prolongeant et aiguisant en écrits fiévreux la méditation éternelle de ses malheurs et de ses chimère, Rousseau juge de Jean-Jacques et les Rêveries d'un promeneur solitaire, sont le monologue, merveilleux du reste au point de vue artistique, d'un halluciné plein de terreurs.

Et notez encore, pour tout bien comprendre que Rousseau, comme tous les « persécutés », mais plus qu'aucun autre, avait besoin de sa manie des persécutions. Presque isolé, peu fréquenté, ne publiant pas, n'ayant plus de succès littéraires, il avait besoin de se croire persécuté et espionné pour croire à sa gloire, pour croire à son importance dans le monde. Les regards inquisiteurs ou méchants qu'il constatait autour de lui étaient des attestations qu'il se donnait à luimême de la grande place qu'il occupait encore sur la terre ; et s'il y tenait si fort, c'est qu'ils lui auraient manqué s'il ne les avait pas toujours supposés et qu'il aurait été plus malheureux encore s'il n'y avait pas cru.

Et enfin n'oubliez pas qu'à travers tout cela ni son génie Imaginatif, ni son génie d'intelligence, ni son génie d'écrivain ne diminuaient aucunement et que ses derniers ouvrages, ceux que je viens de citer, sont absolument dignes les uns des Confessions et l'autre du Contrat social.

Cependant il déclinait physiquement. Il était depuis sept ans à Paris ; tout compte fait, il s'y plaisait, parce que M"^® Rousseau ne l'obsédait plus du désir de partir; mais il était, décidément, malade tout de bon, et sa femme, à ce qu'il assure. Tétait aussi. Il demandait que quelqu'un les recueillît, moyennant l'abandon de tout ce qu'ils avaient. Personne ne le prit au mot, mais dix personnes s'offrirent à le retirer à la campagne et à prendre soin de lui. Dès 1776, le comte d'O se proposa. Puis ce fut M. de Flamenville, puis M. de Minon, puis le comte Duprat. M. Corancez, déjà, sur une acceptation plus ou moins formelle, lui aménageait une habitation à Sceaux, lorsqu'il apprit qu'il avait accepté les propositions de M. de Girardin- Rousseau retournait à la vallée de Montmorency. Il allait habiter un pavillon dépendant du château deM.de Girardin, à Ermenonville.

Il s y établit, le 22 mai 1778, pendant que Voltaire se mourait à Paris, Il apprit sa mort, qui arriva huit jours après, avec tristesse et douloureux pressentiments : « Je sens, dit-il, que mon existence était attachée à la sienne. Il est mort ; je ne tarderai pas à le suivre. » Il se remit à herboriser avec ardeur ; il donnait ses premières leçons de botanique au fils de M. de Girardin, âgé de dix ans ; il eut la visite de son vieil ami Moultou et lui remit un manuscrit des

Confessions ; la veille, il avait eu des vei|(tiges qui l'avaient inquiété.

Le 2 juillet, il partit pour herboriser à cinq heures du matin, selon sa coutume. Il rentra à

7 heures et prit une tasse de café au lait. A

8 heures, il se sentit incommodé et tomba sur le carreau en jetant des plaintes. M""® Rousseau le releva et lui donna des soins. Il retomba en se faisant, par la chute, une blessure au front. Il mourut sur le coup. Il était 11 heures.

Sa dernière pensée dut être pour les Charmettes et pour M™® de Warens, car, par le texte même de sa dixième promenade, on voit qu'il Ta écrite à soixante-sept ans, le 12 avril 1778, le jour du cinquantenaire de sa rencontre avec ]^mô Warens, et elle est toute pleine du souvenir de ces trop courtes années, pleines de liberté, de contemplation, de saine rusticité et de tendresses, qui sont les seules, à ce qu'il affirme, où il ait vécu.

Le récit de sa mort, qui précède, est celui de M""® Rousseau, seul témoin de la catastrophe. Mais le bruit courut immédiatement que Rousseau s'était donné volontairement la mort, et Corancez, quoique ami de Rousseau, le répandit, je ne sais pourquoi, de tout son cœur. Ses ennemis le répandirent encore plus. « Bien des personnes, dit Fréron, intéressées à le décrier, auraient été charmées qu'il se fût donné la mort de ses propres mains... Ce qui cause leur

acharnement, c'est leur juste crainte de se voir démasquées dans les mémoires qu'il laisse de sa vie. » [Et elles sont heureuses de lui attribuer une mauvaise action de plus pour le décréditer»] « Mais, ajoute Fréron, il n'a pas cru devoir procurer cette joie à ses ennemis, »

L'hypothèse du suicide ne repose sur rien. Corancez prétendait qu'il s'était donné un coup de pistolet. Personne n'a entendu de coup de feu, et Ton ne connaissait pas d'armes à Rousseau. L^autopsie, ordonnée par M. de Girardin, donna pour résultats : légère cicatrice au front ; deux petites hernies inguinales, inoffensives ; dans l'estomac, du café et du lait ; aucune trace de la maladie de la prostate dont Rousseau s'était si souvent plaint (1) ; sérosités entre le cerveau

(1) Cette maladie de la prostate semble pourtant certaine aux médecins modernes d'après les descriptions, dont quelques-unes sont très précises, que Rousseau en a faites. Surtout, selon un testament de Rousseau, daté de 1763 et découvert en 1907, on doit croire à ceci : troubles urinaires datant de la jeunesse ; pas de blennorragie ; pas de traumatisme ; rétention, incomplète, habituelle ; incontinence probable ; miction par regorgement ; cathétérisme presque impossible ; rétrécissement serrée certainement congénital, n'admettant qu'une fine bougie ; pas de calcul; marche progressive des accidents ; prostate, selon le frère Côme, qui avait sondé Rousseau, fort grosse, dure et comme squirreuse. D'où diagnostic : rétrécissement congénital dans la partie prostatique de l'urètre, tout près, sans doute, du col de la vessie. Si les cinq médecins qui ont procédé à Fautopsie de Rousseau « n*ont trouvé ni

et la membrane qui l'enveloppe ; diagnostic : apoplexie séreuse.

D'autre part, M. de Girardin fit mouler la tête par Houdon. Corancez prétendit tenir de Houdon qu'il y avait un trou au crâne, que Hou* don avait dû remplir. Houdon répondit (8 mars 1819) qu'il y avait eu contusion et épiderme endommagé, mais nullement fracture ni trou.

De tout quoi il résulte qu'il n'y a eu ni coup de pistolet ni empoisonnement.

On a pensé aussi au meurtre de Rousseau par M"^® Rousseau (1). De ce qu'elle en était capable, il ne s'ensuit pas qu'elle en fut coupable, et de ce qu'elle désirait probablement la mort de son mari pour se livrer plus librement aux débauches où elle s'adonna depuis son veuvage, il ne s'ensuit pas qu'elle ait tué. Quelque ennui

dans les reins, ni dans la vessie, ni dans les urétéres, ni dans l'urètre, non plus que dans les organes et canaux séminaux, aucun point qui fût maladif ou contre nature », ce serait que le rétrécissement, étant près du col, a pu passer inaperçu. [Bulletin et mémoires de la Société de chirur* gie^ mai 1905 ; du Rétrécissement congénital de V urètre ^ par M. Foisy, 1905 ; D*^ Cabanès : le Cabinet secret de ïhistoire, III, 1907 ; Bulletin de V Académie de médecine, 31 décembre 1907 ; Dr P. Heresco : Etude sur les rétrécissements congénitaux de Vurètre à propos de la maladie urinaire de Jean-Jacques Rousseau (dans les Annales des organes génito-urinaires, 1910.)

(1) Cette liypothèse a couru les journaux et revues en 1881-1882. Mon souvenir chronologique est très précis ; mais quels journaux et revues, je ne m en souviens plus^

qu'elle eût sans doute d'être ramenée encore une fois à la campagne, elle avait trop d'intérêt à ce que Rousseau vécût, pour que, malgré sa stupidité, elle ait fait un tel coup de tête. En tout cas, il n'y a contre elle pas Tombre d'une preuve.

Rousseau avait été enterré, suivant ledésir qu'il en avait exprimé, dans « l'île des Peupliers », qui faisait partie du parc du château d'Ermenonville. La Convention fit transporter ses restes au Panthéon, à côté de ceux de Voltaire. On prétendit en 1814 que les restes des deux grands hommes avaient été exhumés et dispersés; en 1821, quand le Panthéon fut rendu au culte catholique, qu'ils avaient été transportés au cimetière du Père-Lachaise. Interrogé sur ce point, le ministre Corbière répondit qu'ils étaient encore dans les caveaux du Panthéon . Des doutes restaient, périodiquement exprimés. Le gouvernement de la troisième République décida l'ouverture des sarcophages. Cette opération eut lieu le 18 décembre 1897. Les ossements de Voltaire et de Rousseau étaient bien dans leurs sarcophages ; et il faut ajouter que le crâne de Rousseau était sans trace de fracture.

Rousseau, comme il Ta dit mille fois, était né bon, en ce sens qu'il était né tendre, généreux, charitable, bref, altruiste. Mais il était né sans aucun sens moral et son éducation, qui fut nulle, ou même plutôt mauvaise, ne lui en donna aucun J'entends par manque de sens moral l'absence de toute règle de conduite et du besoin \d'en avoir une. Jamais Rousseau n'eut ce besoin. Il se sentait bon, ce qui était vrai, et il en concluait que tout ce qu'il faisait ne pouvait être qu'excellent. C'est précisément l'état d'âme de la plupart des hommes, mais chez la plupart des hommes il est mêlé, et chez Jean-Jacques il est absolu.

Ainsi né, ainsi préparé, il est hébergé, choyé, gâté, jusqu'à l'âge de trente ans, c'est-à-dire dans la période de la vie où les autres hommes reçoivent les leçons que la lutte apporte avec elle. Sans cesser d'être bon, il continue de n'avoir aucune idée du devoir et il s'habitue à l idée qu'il est naturel que les autres se dévouent à lui.

Il vient vivre parmi les hommes, en est très bien reçu, a de grands succès et s'aperçoit qu'il a du génie. Il s'en réjouit, s'en enorgueillit, ce

qui n'est que dangereux ; et ne se doute pas plus des devoirs particuliers qui sont attachés au génie que de tous les autres. Comme tant d'autres grands hommes, comme Voltaire d'une autre façon, il est un petit caractère dépaysé dans un grand génie et qui ne respire pas bien Pair de ce pays-là et qui l'habite difficilement. Le génie impose la gêne d'être recherché de tout le monde, particulièrement des grands du siècle, et le devoir de n'être pas flatté de cela, si Ton ne veut pas être dévoré par eux. Lui, moitié est ravi de ces hommages et exaspéré de cet embarras et devient d'humeur d'autant plus difficile qu'il est irrité moins contre ceux qui le caressent indiscrètement que contre lui-même en tant qu'il ne peut pas résister à leurs ca* resses.

Son génie, de plus, lui donne de l'orgueil, sentiment qu'il ne semble pas avoir connu dans sa jeunesse ; et cet orgueil, qui n'est réprimé par aucun sentiment du devoir, devient susceptibilité maladive, toujours en éveil, toujours au guet, toujours frémissante. Il souffre du malaise de tous ceux qui ont « brûlé l'étape » et qui, de très bas dans l'échelle sociale, par les circonstances ou par leur supériorité intellectuelle, ont bondi, sans transition, aux sommets . A ceux-ci, pour ne pas perdre pied et la tête, il faut trois fois plus de bon sens qu'à un autre, et c'est précisément le bon sens, le sang-froid

dans la manière de juger les choses, qui lui manque le plus. Il est le contraire même de Duclos.

De là des sottises de conduite dont son orgueil souffre, dont sa sensibilité même s'émeut, et qui le rejettent vers la solitude, d'où son besoin de recevoir des hommages le retire, et ainsi de suite.

En dehors du mal que lui fait son génie mal supporté par un caractère inégal à son génie, son caractère lui-même continue à lui en faire. Très faible et habitué à ne pas se diriger lui-même, il se conduit selon les mœurs de ceux qui l'environnent et il tombe dans des fautes qui sont des crimes. Non pas tout de suite, car il n'a pas de sens moral, mais peu à peu, quand il fréquente une société un peu meilleure, il s'en aperçoit, cherche à s'en étourdir par des sophismes, au fond en souffre horriblement, ce qui lui donne deux directions nouvelles : d'une part, croire que né bon il a été dépravé par la société, ce qui est à moitié vrai, et en conclure que la société est abominable, en quoi il y a du vrai aussi ; d'autre part, se croire forcé de réparer ses fautes par le culte de la vertu et par la prédication de la vertu. Et ceci lui donne une position fausse qu'il sent très bien et dont il souffre plus que de tout et qui contribue à l'assombrir.

Son humeur en devient bizarre. Comme tous

ceux qui ont un secret, et horrible, il devient soupçonneux, ombrageux, défiant, tout prêt à voir un ennemi dans tout homme qui l'interroge, ou simplement qui le regarde, ou simplement à qui il se confie à demi.

Ici son génie conspire avec son caractère. Comme tout homme supérieur, il a des ennemis véritables ou au moins des jaloux qui sont des adversaires, et, comme tout homme de génie qui a connu trop tard les hommes, il ne peut pas comprendre que le génie donne des ennemis. De là une sorte de grossissement qui dans tout contradicteur lui fait voir un adversaire, dans tout adversaire un ennemi et dans tout ennemi un persécuteur.

Ajoutez que, manquant de ce bon sens que seul donne, à ceux qui du reste en ont le commencement, la fréquentation des hommes, de la vingtième année à la trentième, il ne comprend pas que tout homme qui est supérieur ne peut être d'aucun parti et que tout homme qui n'est d'aucun parti a coiitre lui, plus ou moins fortement, tous les hommes; et qu'il n'est pas vrai qu'il n'y a que le méchant qui vive seul, mais qu'il est très vrai qu'il n y a que Thomme de génie qui soit seul ; et, parce qu'il ne comprend pas cela, il souffre de sa solitude comme d'une proscription imméritée, alors qu'elle est toute naturelle.

Ajoutez encore que, son premier caractère

persistant, qui était de confiance^ d abandon et de bras ouverts, il se fait toujours de nouveaux amis qu'il enivre et dont il est enivré pour un temps; qu'il déçoit, qu'il écarte et qu'il exaspère, quand son second caractère intervient et quand il se met, ce qui ne manque jamais, à se défier d'eux.

Il a dit de Voltaire un mot qui était très faux appliqué à Voltaire et précisément très vrai, sans qu'il s'en doutât, appliqué à Rousseau : « ses premiers mouvements sont bons ; mais la réflexion le rend méchant. » Les premiers mouvements de Rousseau étaient toujours bons ; mais il réfléchissait ; il se demandait s'il n'avait pas afî*aire à un ennemi caché ; il rêvait pièges, conspiration, trahison et guet-apens, et il devenait méchant autant, presque, qu'on peut l'être.

Ajoutez enfin qu'il avait pris pour compagne une femme sur laquelle il voulait absolument ne s'être pas trompé, en qui il mettait son amourpropre à avoir confiance et qui, partie stupidité, partie duplicité, le confirmait et le renfonçait éternellement dans ses défiances à l'égard de tout le monde .

C'est ainsi que, né pour l'amitié et Famour, pour la vertu même, s'il y avait été un peu aidé et s'il avait su plus exactement ce que c'est, il vécut toujours trahi par l'amour, passant d'amitié en amitié et n'en goûtant aucune, très aimé

et désespérant ceux qui raimaient, ami de la vertu et très loin d'être vertueux, précepteur de sagesse et le plus fou des hommes, capable de voir où est le bonheur et d'indiquer aux autres où il est et l'un des plus malheureux mortels qui aient cherché en gémissant.

Mars 1910.

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