CHAPITRE XIX La dernière année
(Septembre 122o - fln septembre 122G)
Que pensa Hugolin lorsqu'on lui raconta que François voulait envoyer ses frères transformés en Joculatores Dominiy chanter partout le Cantique de frère soleil ? Peut-être ne le sut-il jamais. Son protégé se décida enfin à se rendre à son invitation et quitta Saiot- Damien dans le courant du mois de septembre.
Le paysage qui s'offre aux yeux du voyageur arrivant d'Assise, lorsqu'il débouche tout à coup dans la plaine de Rieti, est un des plus beaux de l'Europe. Â partir de Ternie le chemin suit le cours sinueux du Velino, passe non loin des fameuses cascades dont on aperçoit les nuages d'écume, puis s'engage dans des défilés au fond desquels le torrent roule avec un fracas épouvantable, tout embarrassé d'une végétation aussi luxuriante que celle d'une forêt vierge. De tous côtés surgissent des parois de rochers perpendiculaires,^ et à leur cime, à quelques centaines de mètres au-dessus de votre tête, des forteresses féodales, entre autres le château de Miranda, plus vertigineux, plus fantastique que ceux que rêva l'imagination de Gustave Doré.
Après quatre heures de marche, le défilé s'arrête, et
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l'oD se trouve sans transition dans une grande vallée toute étincelante de lumière.
Rieti, la seule cité bâtie dans cette plaine de quelques lieues, émerge là-bas, à l'autre extrémité, avec ses tours et ses clochers, dominée de collines d'un aspect tout méridional, derrière lesquelles se dressent les masses de l'Apennin presque toujours couvert de neige.
La route va droit sur cette ville, passant entre des lacs minuscules ; à chaque instant s'en détachent des chemins conduisant à de petits villages que l'on aperçoit bâtis à mi-côte, au-dessus des terrains cultivés, à la lisière des forêts : voici Stroncone, Greccio, Cantalice, Poggio-Buscone et dix autres bourgs infimes, qui ont donné à TÉglise plus de saints que toute une province de France.
Entre les habitants du pays et leurs voisins de l'Ombrie proprement dite, la différence est extrême : ils ont tous le type si accusé des paysans de la Sabine et restent encore aujourd'hui tout à fait étrangers aux mœurs nouvelles. On y naît capucin, comme ailleurs on naît militaire, et le voyageur a besoin de quelque attention, pour ne pas traiter de Révérend Père tous les hommes qu'il rencontre.
François avait souvent parcouru cette contrée dans tous les sens. Gomme sa voisine, la montueuse Marche d'Ancône, elle était particulièrement Bien préparée pour recevoir l'évangile nouveau. Dans ces ermitages d'une simplicité invraisemblable, perchés de tous côtés à proximité des villages, sans aucun souci de l'agrément matériel, mais toujours sur les points où la vue s'étend sur le plus vaste horizon, devait se perpétuer une race de Frères Mineurs passionnés, fiers, obstinés, presque
sauvages, qui D*ont pas compris leur maître tout entier, qui n*ODt pas saisi sa bonhomie exquise, son impuissance à haïr, ses rêves de rénovation politique et sociale, sa poésie et sa délicatesse, mais qui ont compris l'amaDt de la nature et de la pauvreté^. Ils ont fait plus que de le comprendre, ils ont vécu de sa vie, et depuis cette fête de Noël célébrée dans les bois de Greccio jusqu*à aujourd'hui, ils sont restés les représentants naïfs et populaires de l'étroite Observance. C'est de là que nous est venue avec la Légende des Trois Compagnons, le portrait le plus vivant et le plus vrai du Poverello, et c'est là, dans une cellule de trois pas de long, que Jean de Parme alla achever ses apocalyptiques visions.
La nouvelle de l'arrivée de François s'était très vite répandue, et bien avant qu'il atteignît Rieti, la population sortait à sa rencontre.
Pour se dérob3r à ce bruyant accueil, il alla demaoder l'hospitalité au prêtre de Saint-Fabien. Cette petite église, connue aujourd'hui sous le nom de Notre-Dame de la Forêt, se trouve un peu à l'écart de la route, sur un verdoyant mamelon à peu près à une lieue de la cité. Il y fut bien accueilli et désira s'y arrêter un peu, si bien que les jours suivants, prélats et dévots commencèrent à afQuer.
On était au temps des premiers raisins. Il est facile de deviner l'émoi du prêtre en s'apercevant des ravages que les visiteurs faisaient à sa vigne, la source la plus
1. Voici la liste des monastères qui, d*aprës Rodolphe de Tossignano, acceptèrent vers la fin du treizième siècle les idées d'Angelo Glareno: Fermo, Spolète, Gamerino, Ascoli, Rieti, Foligno, Nursie, Âquila, Âmelia : Historiarum seraphicœ religionis libri très. Venise 1586. 1 vol. in f»», 155 a.
claire de ses revenus, mais il s'exagérait sans doute les dégâts. François Tentendit un jour exhaler. sa mauvaise humeur : «Mon Père, lui dit-il, il est inutile de vous tourmenter de ce que nous ne pouvons empêcher, mais dites-moi, combien recueillez-vous de vin en moyenne? » — «Quatorze mesures, dit le prêtre.» — «Eh bien! si vous en avez moins de vingt, je me charge de vous procurer la différence.»
Cette promesse rassura le pauvre homme, et lorsque, la vendange venue, il recueillit vingt mesures, il n'hésita pas à croire à un miracle^.
Cependant François, sur les instances d'Hugolin, avait accepté Thospilalité à Tévêché de Rieti : Thomas de Celano s'étend avec complaisance sur les marques de dévotion que ce prince de TËglise lui prodigua. Malheureusement tout cela est écrit dans ce style pompeux et confus dont les diplomates et les ecclésiastiques semblent avoir naturellement le secret.
François passait de son vivant à Tétat de relique. Autour de lui s'étalait, dans tout son excès^ la manie des amulettes. On se disputait non seulement ses vêtements, mais jusqu'à ses cheveux et à sesr rognures d'ongles 2.
Ces démonstrations purement extérieures lui répugnaient-elles? Pensait-il quelquefois au contraste qu'il y avait entre ces honneurs rendus à son corps, qu'il avait pittoresquement surnommé frère âne, et la déroule
i. Spec, 129 b; Fior. 19. Dans quelques-uns des récits sur celte période on voit jusqu'à l'évidence comment certains faits se sont peu à peu transformés en miracles. Comparer par exemple le miracle de Saint-Urbiin dans Bon. 68, eti Gel. 61. Voir aussi 2 Gel. 2,10; Bon. 158 et 159.
2. 1 Gel. 87 ; 2 Gel. 2, 11; Confonn. 148 a 2; Bon. 99. Sur le séjour V. 2 Gel. 2, 10; Bon. 158 et 159; 2 Gel. 2, 11 ; 2, Gel. 3, 36.
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de son idéal? Nous ne savons. S*il a eu des sentiments de ce genre, ceux qui l'entouraient n'étaient pas gens à les comprendre, et il serait naïf d*en attendre l'expression sous leur plume.
Bientôt après^ il eut une rechute et demanda à être transporté à Monte-Colombo^, ermitage à une heure de la ville, perdu au milieu des arbres et d'un fouillis de rochers.
Il s'y était retiré déjà plusieurs fois, notamment lorsqu'il préparait la Règle de 1223.
Les médecins, après avoir épuisé l'arsenal thérapeutique de l'époque, décidèrent de recourir aux cautérisations : il s'agissait de promener une tige de fer chauffée à blanc sur son front.
Lorsque le pauvre patient vit apporter le réchaud avec les instruments, il eut un instant de frayeur, mais aussitôt faisant sur le fer incandescent le signe de la croix : c Frère feu, dit-il, tu es beau entre toutes les créatures, sois-moi propice en cette heure; tu sais combien je t'ai toujours aimé, sois-moi donc courtois aujourd'hui. »
Un instant après, lorsque ses compagnons qui n'avaient pas eu le courage de rester revinrent : a 0 gens pusillanimes, leur fit-il en souriant, pourquoi avez* vous fui, je n'ai ressenti aucune douleur. Frère médecin, si cela est nécessaire, vous pouvez recommencer. i>
Cette tentative ne réussit pas plus que les autres remèdes. On eut beau aviver les plaies du front, en y appliquant des emplâtres, des collyres, et même en y
i. Nom italien actuel du monastère qu'on a appelé aussi Monte- Rainerio et Fonte-Palumbo.
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pratiquant des incisioDS, le seul résultat fut d'accroître encore les souffrances du malade ^.
Un jour, à Rieti où on Tavait de nouveau transporté, il pensa qu'un peu de musique allégerait ses douleurs. Appelant un frère jadis habile à pincer de la guitare, il le pria d'en emprunter une, mais celui-ci eut peur du scandale que cela pourrait* donner et François se résigna.
Le bon Dieu eut pitié de lui; la nuit suivante, il envoya un ange invisible lui donner un concert tel qu'on n'en entend pas sur la terre 2. François en perdait, ajoutent les Fioretti, tout sentiment corporel et, à un moment, la mélodie se 6t tellement douce et pénétrante, que si l'ange eût donné un coup d'archet de plus, l'âme du malade aurait quitté son corps ^.
II semble qu'il y eut quelque amélioration dans son état lorsque les médecins l'abandonnèrent : on le retrouve durant les mois de cet hiver (1225—1226) dans les ermitages les plus écartés de la contrée, car dès qu'il avait un peu de force, il voulait se remettre à prêcher.
Il alla passer les fêtes de Noël à Poggio Buscone^ où on se rendit en foule de tous les environs pour
!• 1 Gel. 101; 2 Gel. 3, 102; Bon. 67; Spec. 134 a.