CHAPITRE XXVIIT
l/ÉTABLISSEMENT DES HOPITAUX DE PARIS ET DE MARSEILLE , POUR LES PAUVRES GALÉRIENS.
La miséricorde dont M. Vincent était toiiohé envers les pauvres forçats des galères , tirant son origine de la connaissance qu'il avait eue de leur miisère par sa propre expérience , comme il a été dit ; et la charité qui animait son cœur ne lui permettant pas de les mettre en oubli parmi t(His les autres importants emplois qui occupaient son esprit, il tournait souvent ses pensées vers cet hospice qu'il leur avait procuré proche l'église de Saint-Roch, où il les visitait d'affection, i^e le pouvant d'effet , pour n'en avoir le temps. Mais considérant que cette charitable entreprise ne pourrait pas longtemps subsister sans quelque revenu assuré, et sans une maison en propre , celle où ils étaient logés n'étant que de louage , il se résolut de travailler avec le secours de la divine Providence à procurer le remède convenable à ses besoins.
Pour cet effet il sollicita et fit solliciter le feu roi Louis XIII, de glorieuse mémoire^ et MM. les édievins de la ville de Paris, d'agréer et consentir que cette ancienne tour qui est entre la porte de Saint-Ber^ nard et la rivière, fût destinée pour servir de retraite à ces pauvres en^chaiaés ; ce qui lui fut accordée en l'année 1632 , et ensuite ils y furent conduits, et pendant quelques années ils n'y subsistèrent que par les aumônes des personnes charitables. M. Vincent, de son côté, pour n'être importun aux autres, pourvoyait lui seul à leur assistance spirituelle, leur envoyant des prêtres de sa Congrégation qui demeuraient an collège des Bons-Enfants, pour leur dire la sainte Messe, et pour les instruire, les confesser, et consoler ^ et dans les occasions il conviait des ' personnes de vertu et de condition de les aller visiter, pour leur faire quelque bien.
Mademoiselle le Gras ne fût pas des dernières à leur rendre toutes sortes de charitables offices , et à les assister de ses propres aunoônes; et comme elle était alors supérieure de la Confrérie de la Charité de la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet, il lui vint en pensée s'il ne se-^ rait pas expédient de proposer aux dames qui en étaient, de faire dtst tribuer à ces pauvres galériens , qui se trouvaient logés dans la même paroisse, quelque partie des aumônes de la charité; de quoi ayant donné avis à M. Vincent, il lui fit cette réffonse :
« La charité vers ces pauvres forçats est d'un mérite incomparable devant Dieu ; vous avez bien fait de les assister, et vous ferez bien de continuer en la manière que vous le pourrez,. jusqu'à ce que j'aie le bien
de TOUS Toir , qui sera dans deux ou trois jours. Pensez un peu si votre charité de Saint-Nicolas s'en voudrait charger, au moins pour quelque temps : vous les aideriez de l'argent qui vous reste. Mais quoi ! cela est difficile , et c'est ce qui me fait jeter celte pensée en votre esprit à l'aventure. »»
M. Vincent demeura plusieurs années le pourvoyeur de ces pauvres misérables, faisant contribuer sa maison pour leurs besoins corporels aussi bien que pour les spirituels ; jusqu'à ce qu'il plût à' la divine Providence d'inspirer à une personne riche qui mourut environ l'année i6S9, de laisser par son testament six mille livres de rente, pour être appliquées par madame N., sa fille et son héritière, suivant l'avis de quelque ecclésiastique, au soulagement des criminels condamnés aux galères. Ce ne fut pas néanmoins sans peine que M. Vincent , après avoir fait beaucoup de sollicitations, et souffert plusieurs rebuts de la part du mari de cette dame, obtint enfin de lui et d'elle, par l'entremise de fRU M. Mole , alors procureur général , qu'ils assigneraient tous deux un fonds suffisant pour assurer cette rente ; comme ils firent. Cette dame même ayant appris de M. Vincent l'état déplorable auquel ces forçats étaient réduits , avant qu'on en prit quelque soin , et combien il était important de perpétuer cette assistance , elle eut cette affaire fort à cœur, et confient! t, après en avoir conféré diverses fois avec lui, que M. le procureur général en eût l'administration temporelle à perpétuité. Elle désira encore depuis qu'il y eût des Filles de la Charité destinées pour le service de ces pauvres forçats, particulièrement des malades, et leur fit assurer leur entretien sur ladite rente de 6000 livres. Et d'autant qu'on prétendait que MM. les eccléi^iastiques de Saint-Nicolas du Chardonnet étaient tenus d'administrer les sacrements à ces pauvres gens, et d'enterrer leurs morts, à cause qu'ils étaient logés dans leur paroisse; M. Vincent représenta que la charge était fort grande , et quelques dames ayant joint leurs instances aux nennes, firent en sorte qu'on leur accorda trois cents livres de rente, à condition qu'il seraient teùus de leur dire la sainte Messe, leur faire des exhortations et catéchismes, et leur rendre les autres assistances spirituelles; de quoi ils se sont toujours acquittés, et s'acquittent eneore très-dignement, et avec une très-grande charité; ce qui n'a pas empêché que M. Vincent n'ait fait faire des missions de temps en temps à ces pauvres enchaînés, surtout lorsqu'ils se trouvaient en grand nomi bre, et qu'ils étaient près d'être m*enés aux galères , pour les consoler et disposer à faire un bon usage de leurs peines.
Il semblait qu'il ne se pouvait rien faire davantage pour le soulagement de ces pauvres forçats, et un cœur moins embrasé de charité que
cchU de M. Vincent, se fût contenté de leur avoir procuré celle retraite, a?ec toutes les assistances corporelles et spirituelles qu'ils y recevaient: mais l'amour qu'il avait pour eux ne lui permettait pas de les quitter, ni de s'en séparer. Il les accompagna de ses charitables soins jusqu'à MarseUle, où il les trouva dans un état encore plus misérable que celui dont il les avait délivrés à Paris : car ceux qui devenaient malades demeuraiCDt toujours attachés à la chaîne sur les galères, où ils étaient rongés de vermine, accablés de douleurs, et presque consumés de pourriture et d*infection. Son cœur pitoyable fut sensiblement touché, voyant des hommes faits à l'image de Dieu dans une telle extrémité de misère, et des chrétiens réduits à mourir comme des bêtes. Cela le fit résoudre d'avoir recours à M. le cardinal de Richelieu, pour lors général des galères, et à madame la duchesse d'Aiguillon sa nièce ; et leur ayant représenté l'état de ces misérables forçats, et l'extrême nécessité d'un hôpital, pour les y faire porter et assister lorsqu'ils seraient malades, leur piété procura qu'on en bâtit un à Marseille ; à quoi feu M. Gault , évêque de Marseille , dont la mémoire est en bénédiction, et feu M. le chevalier de Simiane de la Coste , gentilhomme provençal très-charitable, ont aussi beaucoup contribué de leurs soins et sollicitations. Mais comme ce n'était pas assez d'avoir une maison sans revenu, M. Vincent, après la mort du roi Loui$ XIII, ayant été appelé par la reine régente pour lui donner ses avis dans les affaires ecclésiastiques et autres œuvres de piété, porta Sa Majesté à faire en sorte que le roi son fils , heureusement régnant, se rendit le fondateur de cet hôpital ; ce qu'il fit par ses lettres-patentes de l'année 16^5 , par lesquelles Sa Majesté assigna audit hôpital douze mille livres de revenu annuel sur les gabelles de Provence ; et ordonna que les prêtres de la Mission, qui étaient dès lors établis à Marseille, comme il se dira ciaprès, auraient la direction spirituelle de cet hôpital à perpétuité, sui- Tant le pouvoir qui leur en avait été octroyé par le seigneur évëque, et qu'ils auraient aussi à perpétuité la direction temporelle du même hôpital conjointement avec quatre des principaux et des plus zélés bourgeois de la ville. Et afin que les galères fussent à l'avenir pourvues de bons aumôniers. Sa Majesté ordonna par ces mêmes lettres, que le supérieur de la maison de la Mission de Marseille aurait droit de les nommer, et aussi de les destituer quand besoin serait -, et même de les obliger de vivre en communauté en leur dite maison , lorsque les galères seraient au port de Marseille , pour être rendus capables par les exercices qu'ils y pratiqueraient, de bien faire leurs fonctions d'aumôniers. Pour cet efPet Sa Majesté unit à perpétuité la charge d'aumônier royal à la Congrégation de la Mission, afin que les missionnaires qui étaient
employés à procurer le salut des forçats, eussent tout le pouvoir -nécessaire pour y travailler avec plus de fruit et de bénédiction.
M. le chevalier de la Coste avait un tel zèle pour cet établissement, qu'il vint exprès à Paris pour solliciter Texpédition de ces lettres, et les ayant enfin obtenues, à la recommandation de M. Vincent, voici en quels termes il lui en écrivit Tan 16/i5 :
€ Je vous écris pour vous faire voir le progrès de l'hôpital, à rétablissement duquel vous avez tant contribué. Vous aurez appris par ma dernière, comme après beaucoup de résistance , par l'aide de Notre- Seigneur, on nous a donné les malades des galères. Certes je ne vous saurais exprimer la joie que reçoivent ces pauvres forçats, lorsqu'ils se voient transportés de cet enfer dans l'hôpital qu'ils appellent un paradis ; à rentrée seulement on les voit guérir de la moitié de leur mal , parce qu'on les décharge de la vermine dont ils viennent couverts , on leur lave les pieds, puis on les porte dans un lit un peu plus mou que le bois sur lequel ils ont accoutumé de coucher. Et ils sont tous ravis de se voir couchés, servis et traités avec un peu plus de charité que dans les galères, où nous avons renvoyé grand, nombre de convalescents qui y fussent morts. Certes, Monsieur, nous pouvons dire que Dieu a béni cette œuvre, ce qui parait non-seulement en la conversion des mauvais chrétiens, mais même des Turcs qui demandent le saint baptême. »
Depuis ce temps, la plupart des galères ayant été transférées de Marseille à Toulon, le soin des malades y a été aussi transmis ; on y a pris une maison à louage pour les y retirer, où il y a ordinairement un prêtre de la Mission qui les assiste spirituellement, et qui veille à ce qu ils soient pourvus de tout ce qui est nécessaire pour le soulagement de leurs corps, dans leurs maladies.