CHAPITRE XXXIV
MISSIONS FAITES EU l'arMÉE EN l'aN 1636, ET RÈGLEMENTS DONNÉS PAR M. VINCENT AUX MISSIONNAIRES QUI DEVAIENT Y TRAVAILLER.
La mémoire est encore récente de l'irruption qtie firent les étraï^ser s, pour lors ennemis de ce royaume , en l'année 16y6, du côté de la Picar-
die y où ils prirent en peu de temps plusieurs places , et entre autres 1^ Yille de Corbie. Comme leur armée était nombreuse, et qu*eUe étendait beaucoup ses quartiers, et envoyait ses eoureurs fort avant, cela causa une alarme d'autant plus grande, qu'il y avait moins d'apparence de recevoir un prompt secours, les armées du roi étant alors occupées, ou hors le royaume, ou aux extrémités des provinces les plus éloignées. Néanmoins le feu roi Louis XIII de glorieuse mémoire ayant en fort peu de temps mis sur pied une nouvelle armée , la maison de St-Lazare eut occasion de témoigner non*seuIeroent son obéissance , mais aussi son affection à tout ce qui pouvait contribuer au service de Sa Majesté, ayant été choisie pour servir comme de place d'armes pour dresser les soldats nouvellement enrôlés, et les mettre en état d'aller repousser les ennemis. Voici ce qu'en écrivit M. Vincent à un de ses prêtres, qui était pour lors- en Auvergne occupé à faire des missions avec feu M. l'abbé Olier.
c Paris, lui dit-il, appréhende d'être assiégé par les ennemis, qui sont entrés en la Picardie , et qui la ravagent avec une grande armée , dont i'âvant-garde s'étend jusqu'à dix>u douze lieues d'ici. De sorte que tout le plat pays se vient réfugier à Paris. Et Paris est si épouvanté , que plusieurs de ses habitants se vont réfugier en d'autres villes. Le roi, néanmoins , dresse une armée pour s'opposer à celle-là , ses autres armées étant occupées au dehors , ou aux extrémités du royaume; et le lieu où se dressent et s'arment les soldats nouvellement enrôlés , est céans , où l'étable , le bûcher, les salles et le cloître sont pleins d'armes , et les cours de gens de guerre. Ce saint jour de l'Assomption n'est pat exempt de ces embarras tumultueux ; le tambour commence d'y battre, quoiqu'il ne soit encore que sept heures du matin : de sorte que depuis huit jours, il s'est dressé céans soixante et douze compagnies. Or, quoique les choses soient en cet état , toute notre Compagnie ne laisse pas défaire sa retraite, trois ou quatre exceptés, qui sont sur le point de partir et de s'en aller au loin. J'écris à M. l'abbé que je pourrai lui envoyer quatre ou cinq de nos prêtres; j'en enverrai d'autres à messeigneurs d'Arles et de Cahors, et j'espère les faire partir au plus tôt, avant que les affaires se brouillent davantage. >
Cette lettre fait assez voir, non-seulement la force merveilleuse d'esprit de M. Vincent, mais aussi la grandeur de sa vertu et l'ardeur de son zèle : il est au milieu du bruit et du tumulte d'une nouvelle armée, sa maison est toute pleine de soldats , on n'y voit de tous côtés que des armes et des instruments de guerre , on n'y entend que le son des tambours , et nonobstant cela , comme s'il eut été dans la plus grande paix et tranquillité extérieure, il met ses prêtres en retraite , et leur fait dire
les exercices ordinaires; et au même temps qu'il voit sa maison employée à dresser des soldats pour le service de l'État et du roi, il s'en sert pour préparer des missionnaires à rendre de nouveaux services à Pieu et à l'Église; il en fait une place d'armes pour former des soldats de Jésus-Christ , et les envoyer combattre le diable. Mais en quel pays? U pensait, comme le prophète Habacuc, envoyer quelque secours à ces prélats dont il parle dans sa lettre; et il est comme emporté subitemeut en Babylone parmi des lions. Il reçoit un ordre du roi par M. le chan-* eeller, d'envoyer vingt prêtres à l'armée pour y faire mission , qui était une chose non moins difficile que nouvelle et extraordinaire; et il pouvait bien dire comme ce prophète , qu'il ne savait pas le chemin de cette Babylone, et qu'il n'avait jamais été en aucune armée; mais il se laissa prendre et porter par la tète, c'est-à-dire qu*il soumit son jugement, et fit voir qu'il n'excellait pas moins en Tobéissance et en l'aflection de servir soa roi, que dans les autres vertus. Il fit aussitôt partir quinze missionnaires, n'en ayant pas davantage, et les envoya au rendez-vous de l'armée, d'où ils se dispersèrent en tous les quartiers où les régiments étaient campés, pour y travailler selon le dessein pour lequel ils y avaient été envoyés. M. Vincent s'en alla en même temps à Senlis, où était le roi , pour offrir son service et celui de toute sa Congrégation à Sa Majesté , et après s'être acquitté de ce devoir, il y laissa un de ses prêtres pour recevoir les ordres de Sadite Majesté, et leé envoyer au supérieur de cette mission. U fit ensuite acheter une tente pour servir aux missionnaires de l'armée, et leur envoya des meubles et des vivres, avec un mulet et une charrette , pour les porter et leur servir dans leurs besoins. Et il leur donna depuis le règlement suivant par lequel il leur prescrivit ce qu'ils avaient à observer et à faire pendant cette mission.
c Les prêtres de la Mission qui sont à l'armée se représenteront que Notre-Seigneur les a appelés à ce saint emploi : 1° Pour offrir leurs prières et sacrifices à Dieu pour l'heureux succès des bons desseins du roi, et pour la conservation de son armée. T Pour aider les gens de guerre qui sont dans le péché à s'en retirer, et ceux qui sont en état de Qvkee à s'y conserver. Et enfin , pour faire leur possible que ceux qui mourront, sortent de ce monde en état de salut.
• Ils auront pour cet effet une particulière dévotion au nom que Dieu prend dans l'Écriture, du Dieu des armées; et au sentiment qu'avait Notre-Seigneur, quand il disait : non vent pacem mittere, sed gladium; et cela pour nous donner la paix , qui est la fin de la guerre.
< Ils se représenteront que si bien ils ne peuvent ôtcr tous les péchés de l'armée, que peut-être Dieu leur fera la grâce d'en diminuer le nombre ; qui est autant que si l'on disait, que si Notre-Seigneur devait être
Digiti
encore crucifié cent fois, il ne le sera peut-être que quatre-vingt-dix ; et si mille âmes, par leurs mauvaises dispositions, devaient être damnées* ils feront en sorte, avec le secours de la miséricorde et de la grâce de Dieu , qu'il y en aura quelques-ui^es de ce nombre qui ne le seront pas.
« Les vertus de charité, de ferveur, de mortification, d'obéissance, de patience et de modestie leur sont grandement nécessaires pour cela: c'est pourquoi ils en feront une continuelle pratique intérieure et extérieure, et notamment de raccomplissement de la volonté de Dieu.
« Ils célébreront la sainte Messe tous les jours , et communieront àeet
effet.
« Ils honoreront le silence de Notre-Seigceur aux heures accoutumées, et toujours à l'égard des affaires d'État ; et ne témoigneront leurs peines qu'à leur supérieur, ou à celui qu'il leur ordonnera.
I Si (m les applique à entendre les confessions des pestiférés , ils le feront de loin , et avec les précautions nécessaires ; et laisseront l'assistance corporelle, tant de ceux-ci que des autres malades, à ceux que la Providence emploie en ces fonctions.
« Ils feront^souvent des conférences , après avoir pensé devant Dieu aux sujets qui seront proposés, par exemple :
c i . De l'importance qu'il y a que les ecclésiastiques assistent les armées.
f 2. En quoi consiste cette assistance.
c 3. Les moyens de la bien faire.
< Ils pourront traiter par la même méthode , d^autres sujets qui leur seront convenables en cet emploi : comme de l'assistance des malade»; de quelle manière on se comportera peudant les combats et les bataille»; de l'humilité , de la patience, de la modestie, et des autres pratiques requises dans les armées.
I L'on observera , le plus exactement que l'on pourra , les petits règlements de la Mission , notamment à l'égard des heures du lever et du coucher, de l'oraison , de Toffice divin , de la lecture spirituelle et des etamens.
€ Le supérieur distribuera les offices à chacun ; donnera à l'un , celui de la sacristie ; à l'autre , celui d'entendre les confessions de la compagnie, et de la lecture de table ; à l'autre , des malades; à l'autre , de l'économie e? apprêt du manger ; à l'autre , de la tente et des meubles, pour les faire charger et décharger, et mettre en place ; et les uns et les autres seront employés aux prédications et confessions , selon que le supérieur le jugera expédient.
« Ils logeront et vivront ensemble, si faire se peut , quoiqu'ils soient distribués dans les régiments : que si on les emploie en divers lieux.
comme en Tavant-garde , ou en Tarrière-garde, ou au corps de Tannée, le supérieur qui les distribuera , fera en sorte qu'ils logent sous des tentes , si faire se peut. »
Yoilà quel fot le règlement que M. Vincent donna à ces bons missionnaires , à la pratique duquel s'étant rendus fidèles, cela attira sur eux et sur leurs saints travaux une très-grande bénédiction , ainsi qu*on apprend par une lettre de congratulation que M. Vincent écrivit à Tun d'entre eux. t Béni soit Dieu, lui dit-il, de la bénédiction qu*il donne à voire travail. 0 Jésus! Monsieur, qu'elle me paraît grande! Quoi! d'avoir déjà procuré pour votre part, le bon état de trois cents soldats qui ont si dévotement communié, et des soldats qui s'en vont à la mort ; il n'y a que celui qui connaît la rigueur de Dieu dans les enfers, ou qui sait le prix du sang de Jésus- Christ répandu pour une àme, qui puisse comprendre la grandeur de ce bien. Et quoique je connaisse mal Tun et l'autre , il plaft néanmoins à sa bonté de m'en donner quelque petite lueur, et une estime infinie du bien que vous avez fait en ces trois cents pénitents. Mardi passé il y avait déjà neuf cents confessions laites en toutes les autres missions de l'armée, sans compter les vi^tres ; outre ce qui s'est fait depuis. 0 Dieu ! Monsieur, que cela est au-dessus de mon espérance ! 11 faut s'humilier, louer Dieu , continuer avec courage , et suivre, si vous n'avez d'autre ordre. »
Et dans une autre lettre , du 20 septembre , qu'il écrivit à M. Portail, pour s'excuser de ce qu'il ne pouvait envoyer les missionnaires qu'il avait fait espérer à M. l'abbé Olier : « Il nous est impossible, lui dit-il, de vous envoyer sitôt ces missionnaires que vous attendez, parce que ceux que nous avions préparés , ont été commandés de suivre les régiments qui étaient à Luzarches, à Pons, Saint- Leu, et à la Chapelle- Orly, et de camper avec eux dans l'armée ; oii déjà 4,000 soldats ont lait leur devoir au tribunal de la pénitence, avec grande efflision de larmes. J'espère que Dieu fera miséricorde à plusieurs par ce petit secours, ef. que peut-être cela ne nuira pas au bon succès des armées du roi. >
Après ces quatre mille confessions , les missionnaires furent obligés de suivre l'armée, et de camper avec elle; et en chaque campement, outre les assistances spirituelles qu'ils donnaient aux soldats , quantité de personnes des diocèses par lesquels ils passaient, furentiiaussi confessées et communiées , selon la permission expresse de MM. les évèques. L'un des missionnaires qui en conduisait une bande, manda à M. Vincent qu'ils travaillaient toujours au. service et à l'assistance spirituelle des malades, tant soldats que Picards réfugiés; et qu'il en mourait un grand nombre, auxquels ils administraient les sacrements. Enfin une partie de ces missionnaires, après six semaines de travail , s'en retour-
nèreot à Paris : et les autres continuèreat de camper avec l'armée jusqu'au mois de novembre qu*elle retourna victorieuse des ennemis.