‹ Vie de S. Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur général de la Congrégation de la missionChapitre 40 sur 80 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

BE QUELLE FAÇON M. VINCENT SE COMPORTA PENDANT LES PREMIERS TROUBLES DE L'aN 1649, ET CE QUI LUï ARRIVA EN QUELQUES VOYAGES qu'il FIT EN CE TEMPS-LA.

Ce royaume avait joui d'un grand calme pendant les premières années de Ift régence de la reine mère, qui continua toujours ses soins pour procurer la paix au dedans, pendant qu'elle employait les armes au dehors pour repousser les eflforts des ennemis. Mais soit que nos péchés notis rendissent indignes de jouir plus longtemps d'un si grand bien, ou que Dieu, pour d'autres justes raisons qui nous sont inconnues , nous en voulût priver, ce calme fiit suivi d'une des plus violentes tempêtes dont la France ait été agitée depuis longtemps. Ce fut vers la fin de l'année 1648 que cet orage commença de s'élever, lequel donna sujet à Leurs Majestés d'aller à Saint-Germain-en-Laye au mois de janvier de Tannée suivante; et les troupes s'étant ensuite approchées de cette grande ville, elle se trouva incontinent bloquée, et peu de temps après réduite en de fteheuses extrémités.

La première chose que fit alors M. Vincent fut de mettre sa compagnie en prières pour demander S Dieu le secours de sa miséricorde , prévoyant bien que l'afEliction publique serait grande si cette division durait. Ensuite de cela il crut qu'il était de son devoir de s'employer autant qu'il pourrait , afin d'y apporter quelque remède , et résolut i cet eflfet de prendre occasion , en allant faire offre de ses très-fidèles services à Leurs Majestés à Saint-Germain , de représenter à la reine, avec tout le respect et toute l'humilité possible , ce qu'il pensait selon Dieu être le plus expédient pour moyenner la paix et la tranquillité de l'État. Dans cette résolution il partit de Saint-Lazare le 13 du même mois de janvier. Pour ne donner toutefois aucun ombrage de cette sortie, il mit une lettre entre les mains de celui auquel il laissait la conduite de la maison de Saint-Lazare , pour la porter en même temps à M. le premier président, par laquelle il lui déclarait le mouvement que Dieu lui avait donné d'aller à Saint-^ Germain faire ce qu'il pourrait pour procurer la paix ; et que s'il n'avait pas l'honneur de le voir auparavant que de sortir, c'était pour pouvoir assurer la reine qu'il n'avait concerté avec personne de ce qu'il aurait à lui dire. II crut devoir user de cette précaution pour deux fins : l'une pour ôler tout soupi^on à la cour qu'il eût eu aucune communication avec ceux du parti contraire, et pour avoir moyen de parler plus efficacement à Sa Majesté quand elle serait assurée qu'il lui parlait seulement selon les mouve-

ments qu*il en avait reçus de Dieu ; et Fautre pour ne pas mécontenter le parlement qui aurait pu trouver à redire qu'un homme comme lui *eûl quitté Paris de la sorte, s'il n'avait donné avis à quelqu'un des principaux de ce corps de son voyage et de son dessein.

Étant donc parti de grand matin , il arriva à Saint-Germain sur les neuf à dix heures , non sans péril , à cause du débordement extraordinaire dés eaux , et des courses que les soldats faisaient de fous côtés. S'étant présenté à la reine, il lui parla près d'une heure, et ensuite alla trouver M. le cardinal Mazarin , avec lequel il eut une assez longue conférence. Il fut reçu et écouté favorablement de Sa Majesté et de Son Éminence qui connaissaient assez la sincérité de son cœur et la droiture de ses intentions ; mais quoique sa remontrance n'eût pas alors j'efifet qu'il eût désiré pour la fin qu'il prétendait, qui n'était autre ^ue la paix et la réunion parfaite de l'Etat, les aflbires n'y étant pas encore disposées, il eut au moins cette satisfaction d'avoir fait tout œ qu'il avait pu , pour témoigner sa fidélité et son zèle au service àé Leurs Majestés et tout ensemble son affection à procurer le bien pubHc et le soulagement des pauvres, lesquels , quoique les plus innocents, ressentaient néanmoins plus vivement que tous les autres les coups de cette tempête.

Ayant donc feit ce pourquoi il était allé à Saint-Germain, il en partit le troisième jour pQur aller à Ville-Preux, ne croyant pas, pour beaucoup de raisons , devoir retourner à Paris. De Ville-Preux il s'en alla en une petite ferme située en Beauce, à deux lieues d'Étampes, en un pauvre hameau nommé Fresneville, de la paroisse du Val-de-Puisseaux, laquelle ferme avait été donnée à la maison de Saint-Lazare par madame de Herse, pour la fondation de quelques missions. Il y séjourna l'espace d'un mois, pendant lequel on peut dire qu'il ne se sustenta que du pain de tribulation et de l'eau d'angoisse, la saison étant extrêmement froide et le logement très-pauvre, où Ton manquait de toutes les commodités pour la vie , et où dans un temps de trouble et de guerre tout était à craindre. Là, M.Vincent demeura pendant ce temps comme un autre Jérémie, déplorant les misères de ce royaume, et offrant à Dieu ses larmes, ses souffrances et ses pénitences pour implorer sa miséricorde; ou bien comme un autre Job sur un peu de paille pour attendre l'exécution des desseins de Dieu, et se soumettre à toutes ses volontés. Et en effet, pendant qu'il s'arrêta en cette pauvre chaumière, on lui rapporta que les autres fermes de Saint-Lazare , qui étaient aux environs de Paris , et d'où il tirait la principale subsistance des siens , avaient été pillées par les sqldats , les meubles emportés, les troupeaux enlevés, avec dix-huit ou vingt muids de froment. D'un autre côté, il

apprit que la maison de Saint-Lazare, depuis son départ, souffirait beaucoup de vexations ; qu'on y avait logé six cents soldats, lesquels y faisaient un étrange ravage; et qu'on s'était saisi des portes de la maison et des greniers, d'où Ton avait fait transporter les grains et les fa* rines aux halles , par ordre du conseiller qui disait en avoir charge^du parlement ; ce qui néanmoins ne s'étant pas trouvé depuis véritable, le même parlement en fit sortir ces soldats et rendre les cleft; mais les dommages ne furent pas réparés. Il venait ainsi tous les jours quelqu'un Tcrs M. Vincent pour lui rapporter ces pilleries et ces pertes ; à quoi il répondit toujours : c Béni soit Dieu , béni soit Dieu. «

Et pour faire encore mieux connaftre ce qui se passa en la maison de Saint-Lazare dans cette rencontre, et quel fut le sujet qui exerça la patience de M. Vincent, nous rapporterons ici ce qu'en écrivit un trèsvertueux ecclésiastique qui fréquentait les prêtres de cette sainte maison. Voici en quels termes il en parle dans une sienne lettre :

c Nous avons été témoins, dit-il , de la persécution que la maison de Saint-Lazare a soufferte en ses biens , commodités et provisions , pendant la guerre et les mouvements de Paris, par l'animosité de quelques personnes mal affectionnées, et même de quelqu'un d'entre les premiers magistrats. Car, sous prétexte de faire la revue des provisions de blé qui se trouveraient dans la maison et dans la grange , on alla fouiller et fureter partout, comme s'il y eût eu de grands trésors cachés ; et outre cela on fit entrer un régiment de soldats très-insolents qui , durant plusieurs jours, firent un dégât et une dissipation épouvantables ; et pour comble de leur malice, ils mirent le feu dans les bûchers de la basse-r cour, où était tout le bois de la provision , dont j'ai vu les restes' encore tout ftimants, en allant voir M. Lambert, qui tenait la place de M. Vincent. Ce vertueux missionnaire essuya tous ces affronts et souffrit cette persécution avec sa sérénité et tranquillité ordinaires, tout joyeux d'avoir enduré quelques opprobres avec son bon père , et de voir le dégât et l'enlèvement (puisque Dieu le voulait ainsi) , non tant de leurs biens comme des provisions des pauvres, auxquels ils avaient dessein de les distribuer, selon leur coutume, très-libéralement et charitablement du* rant le cours de Tannée. Eê rapinam bonorum vestromm cum gaudio suscepistis. Il eût pu justement dire à ceux qu'il voyait si avides des trésors et des richesses qu'ils cherchaient à main armée dans la maison , ce que le grand saint Laivent répondit à ses persécuteurs, leur montrant les pauvres qui étaient les magasins vivants où l'on avait caché les richesses de l'Eglise pour lesquelles on le persécutait : Facultaies quas requiris, in cœlestes thesauros manus pauperum depor^ taverunL Le bon M. Vincent fut comme un juste Loth tiré de cet in-

Gcndie et de cette conftision par un mouvemeut partteulier, oomtoe par un ange, et sortant de Paru le cœur tout outré de douleur sur les misères de tant de pauvres qui allaient être réduits aux dernières nécessités, il passa par Saint-Germain-ën-Laye pour en exposer ses sentiments à Leurs Majestés ; et puis s'étant retiré il alla visiter les maisons de sa congrégation, qui profitèrent, par la douceur de sa présence, de notre privation et de notre perte. »

M. Vincent étant donc retiré en cette pauvre chaumière de Fresoeville, y souffrit de très-grandes incommodités, tant par la rigueur du froid qui était alors très-grand , n'ayant qu'un peu de bois vert pour faire du feu, que pour la nourritufe qui était très^hétive, toutes choses manquant en ce pauvre lieu , ne s'y trouvant que du pain qui était fait partie de^seigle et partie de fèves : on n'entendait pas néanmoins une seule plainte de sa bouche, mais il endurait tout en esprit de pénitence, croyant qu'en qualité de prêtre il la devait faire pour apaiser la colère de Dieu , qui faisait ressentir de plus en plus ses effets sur tout le royaume. II prêcha aux habitants de ce pauvre lieu pour les encourager à faire un bon usage de raffliction présente , et les exhorta à la pénitence, comme au moyen le plus efficace pour apaiser Dieu ; et les ayant disposés à se confesser, il leur fit la charité de les entendre avec le curé du lieu, et un autre prêtre de sa congrégation.

Ayant fait quelque séjour en ce pauvre lieu, il en partit, nonobstaat la rigueur de la saison, et s'en alla au Mans pour y faire la visite d*iiiie maison de sa congrégation, qui est aux faubourgs de la ville. De là s'étant mis en chemin pour aller à Angers, il lui arriva un accident à demi-lieue de Durtal, passant une petite rivière, où, sans le prompt se* cours qu'on lui donna , il se serait noyé , son cheval s'étant couché dedans : en ayant donc été retiré, il remonta à cheval tout trempé, saas qu'il parût aucune émotion en son visage. C'était en carême ; et ayant a grand'peine trouvé de quoi se séQher dans une petite chaumière qu'il rencontra sur le chemin, il demeura sans manger jusqu'au soir, qu'il arriva en une hôtellerie. La maltresse voyant que M. Vincent catéchisait selon sa coutume les serviteurs de la maison , elle s'en alla ramasser tous les enfants de )a bourgade, et sans lui en parler, les fit tous monter à sa chambre; de quoi il la remercia grandement, et les ayant séparés en deux bandas, il en donna une à instruire au prêtre qui était avec lui, pendant qu'il faisait le catéchisme à l'autre.

Il séjourna cinq jours à Angers, où il fit la visite des Filles de la Charité qui servent les malades de l'hôpital ; et ensuite s'étant mis en chemin pour aller en Bretagne , comme il approchait de Rennes , il lui ar« riva un accident qui le mit d^^ns un très-grand danger de sa vie; car

passant l'eau entre un mpplin et un étang tot profond , sur w P^tit pont deboU, le cheval vint à s*ombrager de la roue du moulin, et eq se reculant allait se précipiter dans Tétang, ayant déjà un des pieds d^ derrière hors du pont, et sur le point de tomber, si Dieu , comme pai$ quelque sorte de miracle, ne Feût retenu et arrêté tout court. M. Vincent se voyant hors de ce danger, avoua qu'il n'en avait jamais échappé un tel; et bénissant Dieu d'une protection si évidente et si merveîUeusey il pria celui qui raccompagnait, de Taider à en remercier sa divine bonté.

M. Vincent en tout ce voyage n'avait fait aucune visite de confié-' ment et de civilité à personne, ni à Orléans, ni au Mans , ni à Angers, ni aux autres limix oà il avait passé; il voulait feirede même à Rennes» et traverser simplement la ville pour aller en la maison de sa congréga-r tioQ qui est à Saint-Méen, à huit lieues au-delà, désirant passer ineonnii en tout ce voyage, s'il lui eût été possible; mais ayant été, nonobstant cela, reeonnu a son entrée dans la ville de Rennes , qui pour lors était dans l'émotion au sujet des troubles du royaume, aussi bien que celi^ de Paris ii^une personne qui avait autorité en eette ville, lui manda que son s^jwr était suspect , à cause de son emploi dans les conseils, qu'on avait dessein de le foire arrêter, et qu'il lui en donnait avis , afin qu'il sortit à l'heure même de la ville. M. Vincent reçut ce congé comme un# faveur, ^ à l'heure même il se disposa pour partir; mais comme on sellait son cheval , un gentilhomme logé dans la même hôtellerie l'ayant reconnu, ets'étant laissé transporter à un mouvement decidère, lui dit tout haut : M. Vimsent sera bien étonné si à deux lieues d'ici on lu| donne un eoup de pistolet dans la tête ; et en même temps sortit. Cette menace ayant été entenduepar M. le théologal de Saint-Brieue, lequel ayant appris l'arrivée de M. Vincent , Tétait venu visiter en cette hôtellerie, il l'empêcha de partir, et lui persuada d'aller ^ voir M. le premier président, et ipielques autres, desquels il fut requ fort civilement; et le lendemain, comme il était près de partir, on vit rentrer ee Bftéme gen^ tilhomme, qui après lui avoir fait la menace de le tuer était sorti, et avait epudié hors de la viUe ; ce qui donna sujet de croire qu'il était allé attendre M. Vincent sur le chemin, pour faire ce mauvais coup : mais ce fidète serviteur de Dieu ay^mt toute sa confiance en la divine Provid^iee , et étant toujours disposé à mourir, et même le souhaitant à Tunitation du saint apôtre, pour être avec Jésus-Christ, ne s'en mtt guère en peine; néanmoins M. le théologid de Saint-Brieuc étant en quelque crainte pour sa personne qui lui était très-chère, ne le voulut point quitter, mais l'accompagna jusqu'au lieu de Saint-Méen , où il arriva le mardi de la semaine sainte* Il y demeura quinze Jours, pendant

lesquels U se tint la plupart du temps au confessionnal , pour entendre les pauvres qui viennent de tous eôtés en pèlerinage en ce saint lieu , afin d'y recevoir la guérison de leurs incommodités, que Dieu leur accorde fréquemment par Fintercession de ce saint, j

II s'en alla de ce lieu à Nantes pour quelque affaire de piété ; de là il pSkssa à LuçOH » à dessein de continuer son voyage à Saintes , et puis en Goienne pour y continuer la visite des maisons de sa congrégation. Mais ayant reçu ordre exprès de la reine de s'en revenir à Paris , où le roi était alors retourné, il s'en vint à Richelieu, où il tomba malade ; ce que madame la duchesse d'Aiguillon ayant su, elle lui envoya un petit carrosse avec deux de ses chevaux et un de ses cochers, pour le ramener aussitôt qu'il serait en état de se mettre en chemin : on lui avait donné longtemps auparavant ce même carrosse à cause de Tincommodité de ses jambes , dont néanmoins il n'avait point voulu se servir.

U laissa en toutes les maisons qu'il visita durant ce voyage tme grande consolation à ses enfants spirituels , et une très-bonne odeur de rhumiKté, cordialité, douceur, et de toutes les autres vertus qu'il y pratiqua , et dont il leur donna les exemples. Enfin il retourna à Paris au mois de juillet 16/i9, après six mois et demi d'absence : étant arrivé, il renvoya aussitôt les chevaux à madame la duchesse d'ÂiguiUon, avec mille remerciements; mais elle les lui fit remener, disant qu'elle les lui avait donnés pour s'eii servir. U les refusa derechef, en protestant que si l'incommodité de ses jambes, qui augmentait tous les jours, ne lui permettait plus d'aller ni à pied ni à cheval , qu'il était résolu de demeurer plutôt toute sa vie à Saint«Lazare , que de se faire traîner dans un carrosse. Ce^que la reine et M^ l'archevêque de Paris ayant su, ils' lui firent un commandement exprès d'aller en carrosse ; à quoi il acquiesça, non sans une grande peine et une extrême confusion, appelant ce carrosse, qui était très-chétif, son ignominie, et voulant que les chevaux qui le tiraient fussent aussi employés à la charrue et à la charrette, quand il n'était pas obligé d'aller en ville. Il était alors âgé de soixante et quinze ans, et tellement incommodé, qu'il avait grande peine dé se lever quand il était assis , de sorte que ce n'a été que par obéissance et par nécessité qu'il s'est servi de ce pauvre carrosse , qui lui a néanmoins donné moyen de travailler avec bénédiction à diverses importantes affaires, et de rendre {dusieurs grands services à l'Église; ce qu'il n'await pu faire sans cela.

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