SES ÉTUDES ET SA PROMOTION AUX ORDRES ECCLÉSIASTIQUES
Toutes ces bonnes dispositions de l'esprit du jeune Vincent , et ses inclinations au bien, firent résoudre son père de faire quelque petit effort, selon rétendue fort modique de ses facultés, pour Tenlretenir aux études, et à cet eflfet il le mit en pension chez les Pères Cordeirers d'Âcqs , moyennant soixante livres par an , selon la coutume du temps et du pays. Ce fut environ Tan 1588 qu'il commença ses études par les premiers rudiments de la langue latine, où il se comporta de telle sorte et fit im tel progrès, que, quatre ans après, M. de Commet Taîné, avocat de la ville d'Acqs, et juge du lieu de Pouy, ayant appris du Père gardien les bonnes qualités de ce jeune écolier, conçut une affection toute particulière pour lui ; et Tayant retiré du couvent des Cordeliers, le reçut en sa maison pour être précepteur de ses enfants, afin que, prenant soin de leur instruction et conduite, il eût moyen, sans être davantage à charge à son père, de continuer ses études : ce qu'il fit avec un trèsgrand profit , ayant employé neuf ans à étudier en la ville d'Âcqs, au bout desquels M. de Commet , qui était une personne de mérite et de piété, étant très-satisfait du service que le jeune Vincent lui avait rendu en la personne de ses enfants, et de l'édification que toute sa famille avait reçue de sa vertu et sage conduite, qui surpassait de beaucoup son âge, jugea qu'il ne fallait pas laisser cette lampe sous le boisseau , et qu'H serait avantageux à l'Église de l'élever sur le chandelier ; et pour cette raison , il porta Vincent de Paul , qui avait grand respect pour lui , et qui le regardait comme un second père , à s'offrir à Dieu pour le servir dans l'état ecclésiastique, et lui fit prendre la tonsure et les quatre ordres qu'on appelle Mineurs , le 19 septembre 1596 , étant alors ftgé de vingt ans.
Après quoi , se voyant ainsi engagé au ministère de l'Église , et ayant pris Dieu seul pour son partage, il quitta son pays, et jamais, depuis ce temps-là , il n'y a demeuré ; et du consentement de son père, avec quelque petit secours qu'il lui donna (ayant à cet effet vendu une paire de bœufs) , il s'en alla à Toulouse pour s'appliquer aux études de théologie , où il employa environ sept ans. Il est vrai que pendant ce temps il passa en Espagne, et fit quelque séjour à Saragosse pour y faire aussi quelques études.
Le 27 février et le 29 décembre 1 598 , il prit les ordres de sousdiacre et de diacre, et enfin, le 23 septembre 1600, il liit promu au saint ordre do prêtrise j de sorte qu'ayant depuis vécu jusqu'au 27 septembre
1660, il 66 trouve qu'il a été prêtre dans YÈgli%^ de JésM^Gipiët l'espace de soixante ans. Dieu sait quelles furent les dispositions et les seii« timents de son cœur lorsqu'il reçut ce sacré caractère : mais si I on juge des arbres par leurs fruits , et des causes par leurs effets, voyant la perfection et la sainteté avec laquelle ce très-digne prèlre à exercé les fonctions de son sacerdoce, Ton peut croire avec grande raison, qu'en ce moment qu'il fut consacré prêtre, notre Seigneur Jésus-Cbrist» qui est le prêtre éternel, et le prince des prêtres, versa très<abopdam^ ment sur lui la plénitude de son esprit sacerdotal, et cet esprit lui donna de si hauts sentiments de ce sacré caractère , qu'il en parlait toujours avec admiration, comme d'une chose qu'il ne pouvait a^sez estimer : il témoignait être dans un étonnement extraordinaire, quand il parlait de cette puissance merveilleuse que Dieu imprime avQC un caractère qui n^ se peut jamais effacer dans Tàme du prêtre , en vertu de laquelle il re« met les péchés aux pécheurs pénitents , et avec quatre ou cinq paroles il change la substance du pain et du vin au corps et au sang da Jésus- Christ , et offre ce même corps et ce même sang en sacrifice à Dieu son père, et distribue ce même corps de Jésui^-Christ comme un pain de vie pour la nourriture des fidèles. Enfin, il était si pénétré des sentiments d'estime de rexcelience et de l'éminence du caractère sacerdo<^ tal, et de l'obligation indispensable qu'elle impose à ceux qui l'ont re^u, de mener une vie toute pure, toute sainte et toute angélique, quç de^ puis on lui a souvent ouï dire, » que s'il n'eût été prêtre, il n*eût jamais pu se résoudre à Têtre, s'en estimant très -indigne, » quoiqu'il en f(lt d'autant plus digne, qu'il croyait moins en être digne, n'y enrayant point qui méritent mieux d'être avancés aux premières places du festin nuptial de l'Agneau, que ceux qui se mettent au plus bas lieu *. On n'a pu savoir en quel lieu, ni même en quel temps, il célébra sa première messe; mais on lui a seulement ouï dire qu'il avait une telle appréhension de la majesté de cette action toute divine, qu'il en tremblait ; et que n'ayant pas le courage de la célébrer publiquement, il cboisit plutôt de la dire dans une chapelle retirée à l'écart , assisté seulemeift d'un prêtre et d'un servant.
Messieurs les grands-vicaires d'Acqs , le siège vacant , n'eurent pas plutôt appris qu'il était prêtre, qu'à la sollicitation de M* de Commet, et pour l'estime qu'ils faisaient de sa vertu, ils le pourvurent de la cure de Tilh : mai$ lui ayant été contestée par un compétiteur qui l'avait impétrée en cour do Rome , il ne voulut point entrer en procès pour ce sujet, et Dieu le permit ainsi, afin qu'il ne fût point
' Cùm Yocalus fueris ad nuplias^ recumbe ia novis^imo loco, ul ciim TCnerit qui U ioYiUvil, dicat libi : Auiicu, aiceud€ aupcriu^* Luc,: li.
obligé de quitter ses études» qu'il avait uu grand désir de coutimi<r.
Il y avait alors deux ans que soa père était mort , lequel » par son testament, après avoir partagé tous ses eniants, avait déclaré qu*ii vou<* lait et entendait que son fils Vincent fût assisté et entretenu aux éludes selon la portée des biens qu'il laissait; et en vertu de ce testament il eût pu exiger quelque chose de sa mère et de ses frères ; néanmoins , ne voulant pas leur être à charge, ni leur causer aucune peine, et voyant, qu'il ne pouvait subsister dans Toulouse, il prit la résolution d'accepter une petite régence qu'on lui offrit à quatre lieues de là, dans la ville de Buset, où plusieurs gentilshommes des environs lui donnèrent leurs en^ fants en pension» et même on lui en envoya de Toulouse , comme il le manda à sa mère par une lettre qu'il lui écrivit; et le grand soin qu'il prenait de leur instruction et bonne éducation, lui moyenna sou retour à Toulouse peu de temps après , où il mena ses pensionnaires du con* sentement et avec l'agrément des parents : de sorte qu'il eut moyen, eu instruisant celte petite jeunesse, de continuer ses études de théologie; ce qu'il fit avec tant d'afltection et de diligence, qu'après y avoir employé sept ans , comme il se voit par une attestation authentique du mois d'octobre 1664 , du Père Esprit Larran , religieux Augustin , docteur régent en tbéologie de TUniversité de Toulouse, signée de lui. et d'Assolens, secrétaire, et scellée : il fut regu bachelier eu théologie, comme il appert par d'autres lettres du même mois, signées d'André Gailus , docteur régent et recteur de ladite Université, et d'Assolens, son secrétaire et scellées; ensuite de quoi il lui fut permis d'expliquer et enseigner publiquement le second livre des sentences dans la même Université , comme il est porté par d'autres lettres de la même année, scel-f lées et signées Coëlmez , chancelier de TUniversité de Toulouse , et de Soffères , trésorier. Ces trois pièces ont été trouvées depuis la mort de ce grand serviteur de Dieu, par ceux de sa Compagnie^ qui n'en avaient eu aucune connaissance pendant sa vie : de sorte que de compte fait sur les mémoires envoyés de son pays , il se trouve qu'il a employé plus de ' seize ans continuels à étudier, tant en la ville d'Acqs qu'en l'Université de Toulouse.
Il n'était pas du nombre de ceux qui se laissent enfler pour un peu de scieiice qu'ils pensent avoir; au contraire, il cachait celle qu'il avait acquise, et, par un mouvement d'humilité assez extraordinaire, il tâchait de persuader aux autres qu'il avait fort peu de science; et souvent, en parlant de lui-même, il se nommait un pauvre écolier de quatrième, pour donner autant qu'il pouvait une basse opinion de sa suffisance; en quoi il ne disait rien contre la vérité , puisqu'il était vrai qu'il avait été écolier de quatrième : mais, par un saint artifice de la vertu d'humilité,
il couvrait du voile du silence le reste de ses études ; et quoique dans les occasions où il s'agissait des intérêts de la vérité ou de la charité, il fût obligé de parler, et de faire connaître qu'il n'était pas ignorant des choses que sa condition l'obligeait de savoir, il était pourtant bien aise qu*on crût qu'il n'avait point de science, afin de réprimer cette inclinalion Ticieuse qui provient de la racine de superbe, et qui se trouve ordinairement en tous les hommes, de passer pour capables et savants un chacun dans sa profession ; en sorte que même les plus ignorants et mal habiles aflectent cette réputation autant et quelquefois plus que les antres. Mais Vincent de Paul, quoique très-abondamment pourvu de doctrine et de suffisance , eût volontiers pris pour lui la devise du saint Apôtre, et eût pu dire à son imitation : « Je n*ai point estimé savoir aucune chose, sinon Jésus-Christ, et Jésus -Christ crucifiée > C'était là sa principale science et sa plus haute sagesse ; c'était le livre qu'il avait toujours ouvert devant les yeux de son esprit , et duquel il tirait des connaissances et des lumières bien plus élevées que toutes celles qu'il eût puisées des autres sciences, quoique bonnes et saintes, qu'il avait acquises dans le cours de ses études.