‹ Vie de S. Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur général de la Congrégation de la missionChapitre 52 sur 80 · SES PRÉPARATIONS A LA MORT · texte numérisé non relu

SES PRÉPARATIONS A LA MORT

M. Vincent se voyait approcher de plus en plus de sa fin , et chacun s'en apercevait aussi , quoiqu'avec des sentiments fort différents , car les siens et tous ceux qui avaient affection pour lui appréhendaient cette séparation et concevaient un grand regret de la voir si proche ; et au contraire , ce saint vieillard , comme un autre Siméon , attendait avec joie cette dernière heure et montrait à tous un visage fort serein , et s'y disposait en souffrant gaiement en esprit de pénitence et d'humilité ; aspirant à cette vie en laquelle il espérait posséder son Dieu , l'invoquant en son cœur, et s'unissant intérieurement à lui par une parfaite conformité à toutes ses volontés, et lui remettant son corps et son âme entre les mains, pour en disposer selon son bon plaisir, au temps et en l'éternité. Et quoique toute sa vi« eût été une continuelle préparation pour bien mourir, et que ses pratiques de vertus et ses exercices de piété et de charité , qui rendaient ses journées pleines , fussent autant de pas pour avancer avec bénédiction vers ce dernier période, il s'était néanmoins dès longtemps servi d'une disposition plus particulière, ayant pris celte sainte coutume de réciter tous les jours après l'action de grâces de la Messe les prières pour les agonisants , et les recommandations de l'âme, se préparant ainsi par avance au départ de la sienne.

Que s'il usait de cette préparation tous les matins, pour se disposera bien mourir, il n'en faisait pas moins tous les soirs ; et voici par quelle occasion on en a eu la connaissance.

Un peu avant son trépas , un prêtre de la maison de Saint-Lazare écrivant à un autre de dehors, lui manda entre autres choses dans sa lettre , que M. Vincent n'avait pas longtemps à vivre , et que , selon les apparences, il devait bientôt mourir ; puis, sans y faire aucune réflexion, il alla porter tout simplement cette lettre à M. Vincent pour la lire, suivant ce qui se pratique dans la Compagnie. M. Vincent ayant pris la lettre , lui dit qu'il la verrait à loisir, comme en effet il la lut , et faisant attention sur ces paroles qui parlaient de sa fin prochaine, il pensgen lui-même pour quelle raison ce prêtre mettait cela dons mie lettre qu'il

lui tmâlt voir. Un autre aurait pu condamner cela d'imprudence en

celui-là; mais M. Vincent pensa que peut-être il lui avait voulu rendre

un bon o£tee , en Tavertissant de sa mort ; et, passant encore plus avant,

son humilité lui fit craindre qu^il n'eût donné quelque sujet à ce prêtre

de lui faire cet avertissement, sans toutefois connattre comment ni en

quelle occasion. Pour cet^ffiet il renvoya quérir, et, le remerciant de

cet avis» lui dit qu'il lui avait fait plaisir, et le pria , s'il avait remarqué

en lui quelque autre défaut, de lui faire la même charité de l'en avertir ;

à quoi ce prêtre lui ayant répondu qu'il n'en avait remarqué aucun ,

M. Vinc<mt lui répliqua en ces termes : « Pour ce qui est de cet aver-

c tissement que j'estimais que vous me vouliez faire, je vous dirai tout

c simplement que Dieu m'a fait la grâce d'en éviter le sujet; et je vous

« le dis , afin que vous ne soyez point scandalisé de ne me voir pas taire

c des préparations extraordinaires. Il y a dix-huit ans que je ne me suis

c point couché sans m'étre mis auparavant en disposition de mourir la

c mémo nuit. »

Ce prêtre lui faisant derechef excuse de son inconsidération , l'assura qu'il n'avait point eu dessein de lui faire aucun avertissement, et qu'il n'avait hit aucune réflexion à ce que contenait la lettre en la lui présen* tant, comme lui-même l'a encore témoigné , en rapportant ce qui s'était passé entre M. Vincent et lui en cette rencontre ; connaissant trop bien quelle était la vertu de M. Vincent, pour concevoir aucun doute qu'il ne fût parfaitement préparé , aussi bien à la mort comme à toutes les autres dispositions de la volonté de Dieu. On a trouvé sur ce même sujet une lettre écrite de sa propre main plus de vingt-cinq ans auparavant, qui porte ces mots :

« Je tombai dangereusement il y a deux ou trois jours ; ce qui m'a « bien fait penser à la mort. Par la grâce de Dieu j'adore sa volonté et c y acquiesce de tout mon cœur ; et m'examinant sur ce qui me pourrait c donner quelque peine, j'ai trouvé qu'il n'y a rien sinon de ce que nous c n'avons pas encore fait nos règles, etc., etc. »

Il y avait donc longtemps que ce fidèle serviteur, selon ce qui est dit dans rÉvangile, avait les reins ceints et la lampe allumée en main pour aller au devant de son Seigneur lorsqu'il viendrait; et cette dernière heure lui était presque toujours présente en l'esprit; quelques années même avant que son décès arrivât, il disait souvent aux siens : c Un de ( ces jours ce misérable corps de ce vieux pécheur sera mis en terre et • sera réduit en cendres , et vous le foulerez aux pieds. »

Et quand il parlait de son âge il disait : « Il y a tant d'années que « j'abuse des grâces de Dieu {heu mihi quia incolatus meus prolon- « gatus est /). Hélas! Seigneur, je vis trop longtemps, parce qu'il n'y

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c a point d'amendement en ma vie et gae mes péebés se uiulUplisiit a^ec « le nombre de mes années, etc. > Et, lorsqu'il annonçait aux «iens la nouvelle de la mort de quelque missionnaire, il ajoutait ordteidrement s c Vous me laissez , mon Dieu, et tous tirez à ?ous vos servic teurs. Je^suis cette ivraie qui gâ(e le bon grain que vous recueillez, et c me voilà occupant toujours inutilement la terre (ut quid terram oc- . c cnpo .'). Or sus , mon Dieu , que votre volonté soit faite e( non point * la mt^ne. »

Il remettait quelqiM»s aux siens devant les feux la pensée de la mort eomme une des plus salutaires, et les exhortait ) s'r préparer par de tKmnes œuvres , les assurant que c'était là le meilleur et le plus assuré moyen pour \Atxk mourir. Il voulait pourtant que cette pensée de la mort ttt animée de confiance en la bonté de Dieu, et non pas telle qu'elle mms causât aucun abattement ou inquiétude d'esprit : ce ftit Ta vis qu'il ftt donner à une personne qui , ayant une vive apprébensi<m de la mort, l'avait incessamment dans la pensée ; car il lui fit dire, eomme il se voit dans une lettre qu'il écrivît sur ce sujet : c que la pensée de la mort était « bonne, et que Notre-Seigneur l'avait conseillée et recommandée, mais f qu'elle devait être modérée, d; qu'il n'était pas nécessaire ni expédient c que cette personne Teùt incessamment présente en son esprit ; qu'il « suifisait qu'elle y pensât deux ou trois fois ie jour , sans s'y arrêter « néanmoins beaucoup de temps ; et même si elle s'en trouvait inquiétée, c qu'elle ne s'y arrêtât point du tout et qu'elle s'en divertit doucement.»

Or, cofflute on eut su à Rome la longue et dangereuse maladie de M. Vincent, et qu'il continuait toujours , dans cet accablement de douleurs et d'affaires , à dire son bréviaire , N. S. P. le pape Alexandre TU, connaissant loombien la conservation de ce grand serviteur de Dieu était importante à toute l'Eglise , lui fit expédier an bref apostolique pour l'en dispenser, sans qu'il en sât rien ; et à même temps MM. les eardilumx Durazzo , archevêque de Gênes , Ludovtsio , grand pénitencier de Rome, et Bagny, autrefois nonce en France , qui étaient alors tous trois à fiome, lui écrivirent pour l'exhorter à se soulager, et de se conserver : ce qui feit voir Testime qu'ite avaient pour la personne de M. Vincent.

ffous ne rapportions ici pour abréger que la lettre de M. le cardinai Durazzo , parce qu'elle est la première et qu'elle contient en substance ee qui est porté par les autres. Voici en quels termes il lin parle :

t Les fonctions des prêtres de la Congrégation de la Mission réussissent toujours à l'avantage du prochain , par l'impulsion et le mouvement qu'ils reçoivent de la conduite et des exemples de leur supérieur général ; ce qui est cause que toute personne bien intentionnée doit ^ pour cet eflfet prier Dieu de lui prolonger la vie et de lui donner une '

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parftiile sauter pour rendre ^e plus longue durée l'origine d'un tôlbinn; et comme je prends un très-grand intérêt dans les heureux progrès éù ce saint Institut^ et que j'ai cqucu unp afl^ction pleine de tendresse pour votre personne , étant informé de votre âge , de vos fetigues et de votre mérite , je me sens néeessairepient obligé de vous prier, comme je fais , de vous prévaloir de la dispense de Sa Sainteté ; de préppser le soin de votre personne au gouvernement de ses phers enfants, et de dénier à la dévotion de votre esprit les occupations qui peuvent porter préjudice au long maintien de vptre v(e, et cela pour le plus grand service de Dieu. De Rome, ce 20 septembre 1660. »

Mais toutes ces bonnes précautions arrivèrent trop tard : elles trou- Tèrent la victime consommée , Dieu ayant voulu par lui-même déehar^ ger ce fidèle serviteur de tant de fatigues et de peines, par lesquelles il avait tâché de rendre à sa divine majesté tout l'honneur et le serviee qu'il avait pu, durant le cours de sa longue vie, et néanmoins lui ayant fait la grâce, avant que de le tirer de ce monde , de mettre sa Congre^ gation et toutes les compagnies par lui établies dans le meilleur état où il les pouvait souhaiter.

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