MADAGASCAR
§ I*. Letire de M. Vincent à M. Nacquarlj prêtre de sa Cwigrigationj sur le sujet de cette mission.
Jifoas ne saurious faire mieux ni plus à propos Touverture de cette importante mission que par l'extrait d'une lettre que BI. Vincent écri- Titsur ce sujet à feu H. Charles Nacquart, prêtre de la Congrégation de la llissiony natif du diocèse de Soissous, qui fut le premier sur legiiel il jeta les yeux pour cet emploi apostolique, et dans lequel il a eiufin heureusement consumé sa yIc pour le service de Motre-Seigneur et ponr la conversion de ces pauvres infidèles. Voici en quels termes U. Vincent lui écrivit au mois d'avril 1648 à Richelieu, où il était pour lors :
« Il 7 a longtemps que Notre-Seigneur a donné à votre cœur les sentiments de lui rendre quelque signalé service; et quand on fit à Bichelieu la proposition des Gentils et des Idolâtres, il me semble que Kotre-Seigneur fit sentir à votre àme qu'il vous y appelait, comme TOUS me récrivîtes pour lors, avec quelques autres de la famille 4e Bichelieu. Il est temps que cette semence de la divine vocation sur TOUS ait son effet. Voilà que M. le nonce, de l'autorité de la sacrée Congrégation de la propagation de la foi, de laquelle notre Saint Père le pape est le chef, a choisi notre compagnie pour aller servir Dieu dans rile de Saint-Laurent, autrement dite Madagascar ; et la compagnie a jeté les yeux sur vous, comme sur la meilleure hostie qu'elle ait, pour en faire hommage h notre souverain Créateur, afin de lui rendre ce service, avec un autre bon prêtre de la compagnie. 0 mon plus qae très-cher monsieur ! que dit votre cœur à cette nouvelle? A-t-ii la honte et la confusion convenable pour recevoir une telle grâce du ciel ? Vocation aussi grande et aussi adorable que celle des plus grands apôtres et des plus grands saints de l'Église de Dieu ! Desseins éternels accomplis dans le temps sur vous ! L'humilité, Monsieur, est seule capable de porter cette grâce : le parfait abandon de tout ce que vous êtes et pouvez être dans l'exubérante confiance en notre souverain Créditeur doit suivre ; la générosité et la grandeur de Gonrage vous est nécessaire : il vous faut une foi aussi grande que celle d'Abraham ; la charité de saint Paul vous fait grand besoin ; le zèle, lapatience, la déférence, l'amour de la pauvreté, la solitude, la dis-
— :ito —
crëtiouy rintégrité des mœurs, et le grand désir de tous cou
tout pour Dieu, vous sont aussi convenables qu'au grand saint Fraa*
çois-Xayier.
• Cette ile est sous le Capricorne; elle a quatre cents lieues de Ion* gueur, et environ cent soixante de largeur. Il y a des pauvres gens daus rignorance d'un Dieu, que Ton trouve pourtant simples, bons esprits et fort adroits. Pour y aller on passe la ligne de l'équateur.
« La première chose que vous aurez à faire, ce sera de vous mouler sur ce voyage que fit le grand saint François-Xavier ; de servir et édifier ceux des vaisseaux qui vous conduiront; y établir les prières publiques, si faire se peut; avoir grand soin des incommodés, et s'incommoder toujours pour accommoder les autres ; procurer le bonheur de la navigation, qui dure cinq à six mois, autant par vos prières et par la pratique de toutes les vertus, que les mariniers feront par leurs travaux et par leur adresse ; et à l'égard de ces Messieurs qui ont riutendanoe de cette navigation et de leurs officiers, leur garder toujours grand respect ; être pourtant fidèle à Dieu pour ne manquer à ses intérêts, et jamais ne trahir sa conscience pour aucune considération ; mais prendre soigneusement garde de ne pas gûter les affaires du bon Dieu, pour les trop précipiter, prendre bien son temps, et le savoir attendre. Quand vous serez arrivés en cette île, vous aurez premièrement à vous régler selon que vous pourrei;il faudra peut-être vous diviser, pour siTvir en diverses habitations ; il faudra vous voir l'un l'autre le plus souvent que vous pourrez, pour vous consoler et vous fortifier. Vous ferez tontes les fonctions curiales à l'égard des Français, et des idolâtres convertis. Vous suivrez en tout l'usage du concile de Trente, et vous vous servirez du rituel romain ; vous ne permettrez quon n'introduise aucun usage contraire ; et si déjà il y en avait, vous tâcherez doucement de ramener les choses à ce point. Pour cela il sera bon que vous emportiez au moins deux rituels romains. Le capital de votre étude, après avoir travaillé à vivre, parmi ceux avec qui vous devrez converser, en odeur de suavité et de bon exemple, sera de faire concevoir à ces pauvres gens, nés dans les ténèbres de rignorance de leur Créateur, les véritt^s de notre sainte foi, non pas d'abord par des raisons de la théologie, mais par des raisonnements pris de la nature; car il faut commencer par là , tachant de leur faire connaître que vous ne faites que développer en eux les marques que Dieu leur a laissées de soimême, que la corruption de la nature depuis longtemps habituée au mal leur avait effacées. Pour cela, Monsieur, il faudra souvent vous adresser au Père des lumières, et lui répétei* ce que vous lui dites tons
leBJonn: DanUM intellectum, ut sciam lesiinionia lua. Vous rangerez par la méditation les lumières qu'il vous donnera. Et pour montrer la mérité d'un souverain et premier être, et les convenances pour le mystère de la Trinité, la nécessité de FlBcarnationy qui nous fait naître un nouvel homme parfeit, après la corruption du premier, pour nous reformer et redresser sur lui, je voudrais leur faire voir les infirmités de la nature humaine, par les désordres qu'eux-mêmes condamnent : car ils ont des lois et des châtiments : il sera bon que vous ayez quelques livres qui traitent de ces matières, comme le catédiisme de Grenade, ou autre que nous tâcherons de vous envoyer. Je pe puis que je ne tous répète, Monsieur, que le meilleur sera Toraiion ; AccedUe ad eunij et illufninaminiy s'abandonner à l'Esprit de Dieo, qui parle en ces rencontres. Oh ! s'il plait à la divine bonté vous donner grâce pour cultiver la semence des chrétiens qui y sont d^ày et faire qu'ils vivent avec ces bonnes gens dans la charité chrétienne, je ne doute nullement. Monsieur, que Notre-Seigneur ne se serve de vous en ces licux-là, pour préparer à la compagnie une ample moisson. Allez donc, Monsieur,[et ayant mission de Dieu par ceux qui vous le représentent sur la terre, jetez hardiment les rets.
« Je sais combien votre cœur aime la pureté, il vous en faudra faire de delà un grand usage, attendu que ces peuples viciés en beaucoup de ehoses, le sont particulièrement de ce côté-là ; la grâce infaillible de Totre vocation vous garantira de tous ces dangers. Nous aurons tous les ans de vos nouvelles, et nous vous en donnerons des nôtres. Nous vous enverrons une chapelle complète, deux rituels romains, deux petites bibles, deux conciles de Trente, deux casuistes, des images de nos mystères, qui servent merveilleusement pour faire comprendre à ces bonnes gens ce qu'on leur veut apprendre, et qui se plaisent à en voir. Nous avons ici un jeune homme de ce pays-là, d'environ vingt ans, que M. le nonce doit baptiser aujourd'hui ; je me sers d'images pour Tinstruire, et il me semble que cela lui sert pour lui lier l'imagination.
• II est nécessaire de porter des fers pour faire des pains pour célébrer la sainte Messe, des huiles saintes pour le Baptême et TExtrême^ Onetion; chacun un Busée pour vos méditations, quelques Introduc* tionsà la vie dévote, la Vie des Saints. Vous aurez une lettre-patente de nous, un plein pouvoir de M. le nonce, lequel a grandement cette ONivre àCŒur ; avec cela que je me donne absolument à vous, sinon pour vous suivre en effet, d'autant que j'en suis indigne, au moins pour TOUS offrir à Dieu tous les jours qu'il lui plaira de me laisser sur la tort; el s'il lui plaît, me faire miséricorde pour vous revoir dans
réternité, et vous y honorer comme une personne qni sera placée pour la dignité de sa vocation au nombre des personnes apostoliques. Je finis prosterné en esprit à vos pieds, demandant qu'il tous plaise aussi m'offrir à notre commun Seigneur, afin que je lui sois fidèle, et que j'achève en son amour le chemin qui conduit à l'éternité, qui suis dans le temps et serai à jamais, Monsieur, votre, etc.
« Celui que nous vous destinons est M. Gondrée, lequel vous aurez peut-être vu en notre maison de Saintes, oii il a demeuré étant encore clerc. C*est un des meilleurs sujets de la compagnie, en qui la dévotion qu'il avait en entrant se conserve toujours. Il est humble, charitable, cordial, exact et zélé; en un mot, il est tel que je ne puis* vous en dire le bien que j'en pense. Quelques marchands partiront d'ici, mercredi ou jeudi, pour aller à la Rochelle ; M. Gondrée pourra aller avec eux pour vous aller joindre à Richelieu, et eux s'en iront devant disposer leur vaisseau, et vous attendre vers le 15 ou 20 da mois prochain, auquel temps ils doivent faire voile. Je vous supplie. Monsieur, de vous tenir prêt. Nous ajouterons aux livres déjà nommés, la vie et les épitres de l'Apôtre des Indes. Ne divulguez oeci| s'il vous plait, non plus que nous ne l'avons divulgué de deçà.
« L'un des Messieurs du commerce des Indes s'eu va au voyage, il fera votre dépense sur mer, et nous vous enverrons de quoi vous entretenir sur les lieux. Que vousdirai-jedavantage, Monsieur, sinon que je prie Notre-Seigneur qui vous adonné part à sa charité, qu'il vous la donne de même à sa patience ; et qu'il n'y a condition que je souhaitasse plus fort sur la terre, s'il m'était permis, que celle de vous aller servir de compagnon à la place de M. Gondrée.
S II. Départ de deuûc prêtrei de la Congrégation de la Mîsrion pour aller en Vile Sainl^Laurentj et ce qui s'est passé de plm remarquable jusqu'à leur arrivée.
Aussitôt que M. Nacquart eut reçu cette lettre de M. Vincent, il se mit en disposition d'exécuter ce qui lui était prescrit, la considérant comme une signification de la volonté non d'un homme, mais de Dieu même. M. Gondrée étant arrivé, ils partirent ensemble de Richelieu le 18 avril suivant; et ayant été obligés d'arrêter près d'un mois à la Rochelle, en attendant que le vaisseau qui les devait porter fût prêt, ils employèrent, ce temps avec la permission de Mgr l'évèque, à catéchiser, confesser et rendre plusieurs autres semblables services et assistances aux pauvres, particulièrement à ceux qui étaient dans les hôpitaux, ou dans les prisons.
Le 21 de mai suivant m^f de TAscension de Notre-Saigneur, le na-
de rannéo, lequel eonsiste à ne point manger du tout depuis le lerer du soleil jusqu'à son coucher ; mais toute la nuit ils en prennent boDDO provision pour la journée, ils s*al)Htiennent de manger du bœuf et de boire du vin, mais leschaponset Teau-de-vie ne leur sont pas défeadus; et si quelqu'un n*a pas dévotion déjeuner, il en est quitte poorro qu'il fasse jrùnerquelqu'autre en sa place.
Or entre tous les usa<;es superstitieux de cette ile, celui qui est le plus opposé à riionneur de Dieu, et qui donne plus de peine à déraciner, est une espèce de culte également ridicule et damnable,que lei grands du pavs et leurs sujets rendent à de certaines idoles qulls appellent nhjs. Les ombiasses les font et les vendent aui autres; la na" tière dont ils se servent pour fabriquer ces petites idoles, n*est antre chose que quelque morceau de bois ou quelques racines, ou autrecfaoee encore plus vile qu'ils taillent fort grossièrement, et leur donnent quelque sorte de figure d'homme ou autregrotesque; et puis lesayantcmn ses parle milieu, ils les remplissent d'huile mêlée avec une certaine poudre : ces pauvres insulaires s'imaginent que ces marmots sont vivants, cl qu'il y a un esprit familier qui les anime, etqu'ilsontlepouToir de leur donner ce qu'ils peuvent souhaiter, comme le beau temps, la santé, la victoire de leurs ennemis, etc. Chacun en a en sa maison et les porte avec soi en tous lieux, et même en leurs voyages ; ils y ontrfrcours en leurs nécessités, et leur demandent conseil dans leurs doutes | après quoi la première pensée qui leur vient, ils croient qu'elle leur est suggérée par leurs olys. Quand ils veulent passer des rivières^ils ont recours à ces mêmes idoles, les priant de les garantir des crocodiles : ils s'adressent aussi aux crocodiles mêmes, les priantà haute Toii de ne leur i)oint faire de mal ; ensuite ils s'accusent des fautes qu'ils ont commises, comme d'avoir dérobé, et promettent d'y satisfaire; et puis ayant jeté de Teau et du sable des quatre côtés, ils s'imaginent pouvoir passer avec assurance. Que si, nonobstant toutes ces précautions superstitieuses, quelqu'un est pris et dévoré par les crocodiieSf ils disent que cela est arrivé de ce que son olys n'était pas bon.
Cette superstition est si fort enracinée dans Tesprit de ce pauvra peuple, qu'ils ne peuvent souffrir qu'on leur en découvre l'abus, ni qu'on leur parle sur ce sujet ; quoique par la grâce de Dieu, depuis l'arrivée des prêtres de la Mission, plusieurs ont enfin ouvert les yeui alaTérite, et reconnu les tromperies des ombiasses et de tous leurs oIy«.
Ils ont encore une autre damnable coutume, qui est de jeter et exposer les enfants qui naissent la nuit du samedi au dimanche, oiinilN) enfants désastreux, et qui porteraient malheur dans la famille; et oei pauvres enfants meurent ainsi abandonnéS| si ce n'est que qoeiqu'on
^B trouYaiit en ait compassion et les nourrisse, comme il arrive quel* qoefoia.
5 IV. Arrivie des deux prêtres de la Congrégation de la Mission en Vile de Madagascar j et leurs premiers emplois.
L'habitation des Français à Madagascar est en une pointe de l'ile Httile tropique, en un lieu appelé en la langue du pays Histolangar^ Hb ils ont fait un Tort qu'ils ont nommé le Fort Dauphin. Ce fut là que I9eideux bons prêtres de la Mission, M>I. Nacquart etGondrée, après me longue navigation de six mois et demi, abordèrent heureusement |s 4 de décembre 1648. Ils y furent reçus avec grande joie des Frau fM qu'ils y trouvèrent, lesquels assistèrent avec une dévotion extraafdioaire au Te Deum et a la messe solennelle qui y fut célébrée en •Btioiia de grâces, y ayant près de cinq mois quils ne Tavaient pu eniMdre.
^ Uo de leurs premiers emplois après leur arrivée en cette lie, fut de l'appliquer à procurer le bien spirituel des Français, et les disposera ligner le jubilé qu'ils leur avaient apporté de France. Ensuite ils (Tétodièrent à rintelligence de la langue du pays, à quoi ils trouvèrent beaneonp de difficultés, ceux qui leur servaient d'interprètes et de Inpchements ne pouvant trouver des mots propres pour expliquer les tintés et mystères de notre foi, en un pays où Ton ne parle point du iMlt de» choses qui concernent la religion.
Aassitôr qu'ils purent un peu bégayer ce langage, ils commencèrent i instruire ces insulaires : ils trouvèrent beaucoup plus de dociUté pmii les nègres que parmi les blancs, lesquels estimant avoir plus d'esprit, ne voulaient point écouter quand ou leur parlait des choses 4i la foi ; ou s'ils le faisaient, ce n'était que par curiosité et sans aucun iflHein d'élre instruits et de se convertir.
Six jours après leur arrivée, M. Nacquart ayant ouï dire qu'un des nigneurs de cette Ile, nommé Andiam Ramach, avait autrefois voyagé à Goa dans les Indes pendant sa jeunesse, et qu'il y avait demeuré tiois ans, le fut visiter, et il apprit de lui-même qu'il y avait été baptiié et instruit en notre religion ; et pour preuve il fit trois signes de «mx sur son front, et récita le Pater j lAve et le Credo en langage portagais. Cela donna lieu à M. Nacquart de lui demander s'il ne trouverait pas bon qu'il enseignât les mêmes vérités à ses sujets, et fa'il leur apprit à prier Dieu de la même façon ; de quoi il témoigna Un content, et même promit d'assister à ses prières, comme firent aw lis principaux du lieu où il demeurait, qui témoignaient être Mm «Mes qos l'on vint instruire leurs enfants : ce qui obligea ce bon
missionnaire de s'appliquer encore plus fortement à Tetude de h langue, pour profiter d'une occasion si favorable a la propagation d notre sainte religion parmi ces pauvres infidèles.
Le jour de la fête des rois suivant, pour correspondre aux mystè res de la vocation des Gentils, M. Nacquart et son compagnon corn mencèrent à baptiser quelques enfants non adultes, et M. de Flacourt gonverueur du Fort Dauphin, eut la dévotion d'être parrain de cela qui fut le premier baptisé, lequel il voulut nommer Pierre, et ce fo la première pierre spirituelle de l'Eglise qu'ils commencèrent de lors à édifier en cette Ile.
Ensuite, continuant toujours d'apprendre la langue, et en ayan quelque peu d'intelligence, ils commencèrent à faire des courses d'oi côté et d'autre pour enseigner ceux qu'ils trouvaient disposés; et le dimanches ils faisaient comme une espèce de catéchisme à la jeunesi du pays, lu jour entre les autres, retournant à l'habitation des Fran çais, ils rencontrèrent dans un village un des principaux qui étii détenu malade, qui les fit prier d'entrer chez lui, et d'obtenir de Die sa guérison. Sur quoi M. Nacquart lui ayant remontré qne Dieu pa mettait souvent les maladies du corps pour le salut des âmes, et qa': était assez puissant et assez bon pour le guérir, s'il voulait quitter M superstitions et se donner à son service dans la profession delà vrai religion, il demanda aussitôt quon lui enseignât cette religioi M. Aacquart fit assembler ceux du village, afin qu'ils pussent profit! des instructions qu'il ferait à ce malade, et en leur présence il leo expliqua, par Tinterprète qu'il avait avec lui, les choses substantielle et nécessaires de la foi. Le malade ayant éconté fort attentivement, d que son cœur était soulagé, et qu'il croyait tout ce qu'il venait d'en tendre, et puis il demanda si Jésus-Christ était assez puissant poi lui rendre sa santé : le missionnaire lui ayant dit qu'oui, pourvu qu' crût de tout son cœur et que son àme fût lavée de tous ses péchés pi le baptême, se remettant après cela à tout ce qu'il plairait à sa divii bonté d'en disposer, il fit à l'instant apporter de l'eau et pressa fo: ce bon prêtre de le baptiser ; mais craignant (ce que l'on connut A puis) qu'il ne cherchât plus la santé du corps que celle de rai» M. Nacquart jugea qu il devait diffl'érer, lui disant qu'il fallait éproi ver si le désir qu'il témoignait de servir Dieu et de se faire chrétic était véritable, et qu'il paraîtrait être tel s'il persistait en cette bom disposition lorsqu'il aurait recouvré sa santé, comme il y avait suj d'espérer que Notre-Seigneur la lui donnerait, s'il se faisait entier ment instruire avec toute sa famille. La femme de ce malade enta daut les instructions qu'on faisait, dit que longtemps auparafw
;*arrifée des français, elle avait recours à Diea, et qu'un jour entre isi antres faisant la moisson du riz qui était venu dans son ehamp, !t élevant les yeux au ciel, elle avait dit à Dieu : C'est toi qui fais croître et mûrir le riz que je recueille ; si tu en avais besoin, je te le lonneraiSy et j'ai volonté d'en donner à ceux qui en ont besoin. Yoilà somment parmi les ténèbres de Tinfidélilé Dieu ne laisse pas de faire PBluire quelque petit rayon de sa grâce, pour disposer les âmes à le eonnaitre et le servir.
Or tous ceux qui assistèrent à l'instruction qu'on faisait à ce malade, témoignèrent être fort satisfaits des choses qu'ils avaieut entenines, lesquelles ils estimaient plus, comme ils disaient, que l'or et Pargent qu'on pouvait leur ravir par violence, vu qu'on ne leur poufiit ôter le bien qu'ils pouvaient recevoir en connaissant et servant Mea. Ensuite de cela, M. Nac^uart et son compagnon prirent congé ie la compagnie, laissant au malade l'espérance de sa guérison et aux Mitrea celle d'être plus amplement instruits.
11. La mort de M. Gondrèe, Vun des deux prêtres de la Congre^ gaiion de la Mission, et la suite des emplois de M. Nacquart, étant demeuré seul prêtre dans cette île.
Quoique les jugements de Dieu soient incompréhensibles, comme dit le saint Apôtre, et que ses voies nous soient inconnues, nous ne sommes pas moins obligés de nous y soumettre, et de reconnaître et OMifeaser que tout ce qu'il fait est bien fait.
Ces deux bons prêtres de la Mission s'avançant de plus en plus dans la connaissance de la langue et des lieux de cette île, commençaient à 7 travailler avec bénédiction et succès à Tiustruetion et conversion de eei pauvres infidèles ; et voilà qu'au milieu des plus belles espérances que leur zèle leur faisait concevoir, il. Gondrée se trouve attaqué d'une fièvre, laquelle jointe à d'autres incommodités très fâcheuses remporta de cette vie en peu de jours.
Voici ce que son cher compagnon, M. îîacquart, en écrivit à M. Vincent : « Au temps des rogations, lui dit-il, M. Flacourt notre gouvernenr ayant désiré d'être accompagné de l'un de nous eu un petit voyage in*ii fit en quelques lieux de l'île, M. Gondrée y alla, et souffrit beaueoap en ce chemin, tant à cause des grandes chaleurs que du peu de BDorriture qu'il prit pour ne rompre l'abstinence, n'ayant mangé |o'un peu de riz cuit avec de l'eau; cela l'ayant fort affaibli, il revint ivec la fièvre et de grandes douleurs dans toutes les jointures du corps, bisant néanmoins paraître parmi toutes ces incommodités une grande oonstanee et des sentiments véritablement chrétiens.
^ Les fêtes de la Pentecôte étant arrivées, quoique je fasse extrèm^ ment affligé de la maladie de ce bon serviteur de Dien, Notre-Seigneor me donna pourtant les forces pour satisfaire h la dévotion des Français, et de nos catéchumènes; confessant et prêchant deux fois le jour, chantant roflicc et vaquant à rinstruction de ces pauvres insulaires; et entre autres je reçus deux filles adultes au baptême, qui furent ensuite mariées à deux habitants du pays qui avaient été aussi baptisés.
« Cependant la maladie de M. Gondréc augmentant de plus en plus, je lui administrai le saint Viatique et rExtrême-Onction, qu'il ^ reçut avec une très-grande dévotion. II dit que tout son déplaisir était d'abandonner ces pauvres infidèles; il recommanda aux Français la crainte de Dieu et la dévotion de la sainte Vierge, à laquelle il était lui-même très-dévot. Il me pria de vous écrire, Monsieur, et de voos remercier très-humhlement en son nom, de la grAce que vous lui aviet faite de l'admettre et recevoir entre vos enfants, et surtout de l'avoir choisi entre tant d'autres qui étaient plus capables que lui, pour l'envoyer prêcher rilvangile de Jésus-Christ en cette île; et qu'il priait ceux de notre Congrégation d*en remercier Dieu pour lui. Il me dit aussi que je me devais préparer à bien souffrir pour Notre-Seignear en ce pays, qu*il me répéta par deux fois; et puis ayant passé une partie de la nuit en de continuelles aspirations vers Dieu, il moarut en grande paix et tranquillité, et remit son àme entre les mains de son Créateur, le quatorzième jour de sa maladie.
« Le lendemain il fut enterré avec les pleurs de tous les Français, et même d'un grand nombre de ces pauvres infidèles, lesquels disaient qu'ils n'avaient point vu jusqu'à notre arrivée des hommes qui ne fussent point colères et fi\cheux, et qui leur enseignassent les choses dn ciel avec tant d'affection et de douceur, comme faisait le défunt.
« Vous pouvez penser quels furent les ressentiments de mon panvre cœur dans la perte de celui que j'aimais comme moi-même, et qui était en ce pays, après Dieu, toute ma consolation. Je demandai à Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'il lui plût me communiquer la portion des grâces qu'il donnait au défunt, afin que je pusse faire seul l'ouvrage des deux ; et j'ai ressenti après sa mort l'effet de ses prières, et une double force de corps et d'esprit, pour travailler à la conversion de ces pauvres infidèles, et à tout ce qui pourrait contribuer à l'avancement de la gloire de Dieu dans ce pays.
« Ensuite de cela, craignant d'être prévenu de la mort, je me sentis pressé de travailler au plus nécessaire, qui était de composer en la langue de ce pays les instructions touchant ce qui était nécessaire de croire et de faire pour le salut éternel, aftn que je pusse me les
fendre familières, et même les laisser à ceux qai viendraient en cette Ue, aa cas que Dieu disposât de moi.
• Après avoir dressé ces instructions en quelque ordre, je commençai d'assembler les infidèles de notre voisinage les dimanches et les fêteSy qui s'étonnaient de me voir en si peu de temps parler leur langage, quoique je ne fisse que bégayer ce que j'avais appris de plus néœaaatre pour leur instruction. Entre les autres auditeurs, Icsenfanls d'an grand seigneur d'une contrée éloignée de deux cents lieues, étant fenns ici pour leurs affaires, se rendaient assidus pour écouter mes catéchismes, et étant prêts de s'en retourner, ils me dirent qu'ils rapporteraient h leur père ce qu'ils avaient entendu de notre religion dont ils témoignaient être fort satisfaits. Je leur donnai espérance qo'avec le temps nous y pourrions aller; et depuis leur départ, j'ai appris que leur pays est beaucoup meilleur et plus peuplé que celui olknons sommes, et même que les habitants sont fort curieux d'asliiter aux prières des Français qui y vont négocier, ce qui donne sujet de croire qu'on y pourrait faire un grand profit.
« Je ne perds aucune occasion d'annoncer Jésus-Christ par moimême, ou par autrui : soit aux nègres qui viennent ici, soit aux autres des pays plus éloignés od vont les Français, auxquels après les avoir exhortés à se confesser et communier avant leur départ, et leur avoir iecommandé de se garder surtout d'offenser Dieu, et d'avoir un grand loin de donner bon exemple aux infidèles, je charge celui que je trouve le plus intelligent, de ne laisser aucune occasion propre pour parler de notre sainte foi à ces infidèles, lui donnant par écrit les instmetions nécessaires à cet effet.
« Or, depuis la mort de M. Gondrée, mon cher compagnon , sur lequel je me reposais et remettais le soin de notre habitation et des environs, je n'ai pu faire mes courses si loin qu'auparavant, parce qn'il faut me trouver les dimanches et fêles à notre petite église pour y célébrer la sainte Messe et rOflice divin, et faire les exhortations aox Français, et les instructions aux infidèles des environs. C'est pourquoi mes courses et voyages n'ont pu être que de cinq ou six jours.
• Je fus le mois d'août dernier aux montagnes les plus proches, et là j'instruisais pendant le jour ceux que je rencontrais dans les villages, et le soir au clair de la lune je répétais la même instruction aux autres qui retournaient du travail. Je fus extrêmement consolé voyant la docilité de ces pauvres infidèles qui témoignaient croire de tout leur cœur ce que je leur enseignais; et je disais en moi-même les larmes aux yeux :Quid prohibel eos baplizari? Mais craignant qu'ils ne fussent pas bien encore fondés en la foi, et qu'ils ne vinsseut ôi
abuser du Baptémey ii*jr ayant point de prêtre pour les entretenir eu la piété chrétienne, je remis le tout à la providence adorable de Dieu. J'eusse baptisé des enfants, mais je craignais qu*avec le temps ou ne les eut pu discerner (les autres, vu principalement que ces pauvres insulaires changent souvent de demeure, et je crois qu'il serait expiidient de leur faire quelque remaniue pour les discerner. Ceux que j'ai baptisés dans ie voisinage de notre habitation se reconnaissent assez, et on les api)elle communément dans le pays par leurs noms de baptême, Aicolas, ii'ançois,etc.
" (ie serait une chose trop ennuyeuse si je voulais particulariser toutes les courses et voyages que j ai faits, les noms des lieux et des gens auxquels j'ai annoncé Kotrc-Seigueur Jésus-Christ, et toutes les particularités des choses qui s'y sont passées : je vous puis dire «lu'on ne peut désirer plus de disposition pour recevoir l'Évangile; tous ceux que je voyais se plaignaient de ce que les Français, depuis qu'ils traiiquent en leur pays, ne leur avaient point parlé des vérités de la foi, et ils portent une sainte envie à ceux qui sont voisins de notre habitation. Je rapporterai cependant ce qui se passa au mois de novembre en une visite que je fis dans quelques villages éloignes d'ici où j'avais porté une grande imago du jugement général, au bautde laquelle était représenté le paradis et en bas l'enfer. A mon arrivée en chaque village je leur criais que j'étais venu afiu que leurs yeux vissent et que leurs oreilles entendissent les choses de leur salut, et, après leur avoir expliqué ce qu'il fallait croire et faire pour cette fin, je leur découvrais l'image et leur faisais voir les demeures de réteruité,et les pressais de choisir le haut ou le bas, le paradis ou l'enfer, et ces pauvres gens s'écriaient qu'ils ne voulaient point aller avec le diable, et que c'était avec Dieu qu'ils voulaient demeurer. Ils se plaignaient entre eux que leurs ombiasses ne leur parlaient point de Dieu, et ne les visitaient que par intérêt et pour les trom[}er, et pour moi, que je les visitais et enseignais gratuitement.
« Je fus aussi, il y a quelque temps, au-delà des montagnes, en nne contrée qu'on appelle la vallée d' Aniboul, où ayant fait voir cette même image au seigneur du lieu, je lui dis que Dien ferait brûler à jamais ceux qui avaient plusieurs femmes, sachant bien qu'il en avait cinq qu'il tenait en sa maison. Il en fut vivement touché, et je remarquai qu'il changea de couleur en son visage. Étant un peu revenu à soi, il me pria de le venir instruire, et me promit d'obliger ses irassaux à recevoir l'Évangile.
« Je visitai les fêtes de Koël dernier le pays d'Anos, qui est peuplé d'environ dix mille personnes; et à présent il ne me reste plus guère
de visites à faire des pays circonvoisins, pour donner au peuple une première connaissance de Jésus-Christ et achever de préparer les voies : iu oninem focriw, in qnem ipse Domitius cf^t nenlurus. J'irai au plus tôt, alin que ceux qui vieiidront trouvent au moins la terre un peu del'riclice.
• Je u ai autre chose à vous dire, Monsieur, sinon que tous ces pauvres gens que j'ai commencé à instruire n'attendent plus que aqiiœ motum, et la main de quelques bons ouvriers pour être plongés dans la piscine du saint hapti^mc. Combien de fois, évangélisant à la campagne, ai-jc entendu, non sans larmes, ces pauvres gens crier : Où est donc cette eau qui lave les âmes, que tu nous as promise? fais-nousen venir et y fais les prières. Mais je diffère, craignant qu'ils ne fassent encore cette demande matériellement, comme celte Samaritaine qui, pour s'exempter de la peine de venir puiser de l'eau, demandait à Kotre-Seigneur de Teau qui ote la soif, et ne connaissait pas encore eeile qui éteignait le feu de la concupiscence, et qui rejaillissait en la vie éternelle.
■ >ou8 trouvâmes à notre arrivée en ce lieu cinq enfants baptisés, et il a plu à Moire- Seigneur d'y en ajouter cinquante-deux autres. Quoiqu'il y ait beaucoup d'adultes sullisamment disposées, je diflëre néanmoins de les baptiser, ju.squ'à ce qu'on puisse les marier incontinent après le baptême, pour remédier au vice qui n'est que trop eommuu dans le pays. J'aurai cependant un grand soin qu'aucun de ceux qui sont suflisamment préparés ne meurent sans baptême. IL y a quelque temps que je baptisai une pauvre femme i\gée qui était fort malade, et Dieu lit voir en elle les effels de sa grâce par les grands sentiments de reconnaissance envers sa bonté qu'il lui inspira tout à coup. Elle est allée la première de ce pays à l'éternité bienheureuse, et son corps a élc le premier enterré au cimetière des Français.
« J'attendrai le secours et les ordres qu'il vous plaira m'envoyer : cependant, si je ne puis pas beaucoup avancer, je tûche de ne pas laisser [)erdre ce qui est commencé. Hélas! où sont et que font maintenant tant de docteurs et de personnages savants, comme disait autrefois saint François-Xavier, qui perdent le temps dans les aeadé mies et universités, pendant que tant de pauvres inlidèles petunt panemj et non est qui frangat eis? Plaise au souverain maître de la moisson d'y pourvoir par sa bonté, car à moins que d'avoir ici quantité de prêtres pour instruire et pour entretenir le fruit des instruclioifs, on ne pourra guère avancer, etc. •
S YI. Lettre de M. Bourdaise, prêtre de la Congrégation de la Mih iiofij contenant la suite de ce qui s* est passé aux miuioru de Madagascar.
Il ne se peut dire combien M. Vincent fut touché lorsqu'il appritla nouvelle de la mort de M. Goudrée, tant pour la perte qu'il faisait d'un si bon ouvrier que pour le danger où il Yoyait M. Nacquart| de* meure seul prêtre en cette lie, de succomber sous le faix du travail que son zèle lui ferait embrasser. Après néanmoins avoir béni Diea de tout et s'être absolument soumis à toutes les dispositions de sa trèssainte volonté, il porta an plus tôt ses pensées pour faire choix de quelques dignes missionnaires, afin de les envoyer secourir leur confrère dans la culture de cette nouYclle église. Il jeta les yeux particulièrement sur AI. Toussaint Bourdaise, auquel il joignit H. François Housnier, tous deux prêtres de sa Congrégation, et très-capables de cet emploi apostolique; et considérant la grandeur de l'oaTrage qui demandait nombre d'ouvriers, il les fit suivre incontinent après par trois autres, qui furent MAI. Dufour, Prévost et de Belleville, tous prêtres de la Mission, d'une vertu éprouvée et fort expérimentés dans les fonctions de leur Yocation, et qui tous ont enfin glorieusement consume leur vie en travaillant pour l'accroissement du royaume de Jésus Christ dans cette terre infidèle. Gomme M. Bourdaise est celui qui a survécu à tous les autres et qui a le plus longtemps travaillé en la culture de cette nouvelle église, nous rapporterons ici une lettre qu'il écrivit k M. Vincent en l'année 1657, après la mort de tous ses confrères, dans laquelle il lui raconte toutce qui s'est passé de plus digne de remarque en ces missions de Madagascar :
« C'est à ce cofap, Monsieur, lui dit-il, que les paroles me manquent tout à fait, pour vous pouvoir expliquer les amertumes de ma pauvre âme. Dieu sait quels furent nos regrets et nos larmes, quand, à notre première arrivée dans cette lie, nous n'y trouvâmes que les cendres de M. Nacquart, lui qui nous devait tenir lieu d'un Joseph, pour nous y recevoir comme ses frères, et d'un Moïse pour nous conduire dans les déserts affreux de cette solitude.
• La perte que je fis un peu après de la personne de M. Mouanier, que son zèle consuma en moins de six mois, me fut encore d'autant plus sensible que je me trouvai seul pour en supporter la pesanteur : cette plaie a toujours saigné dans mon cœur. Et bien que l'eapéranoe de recevoir quelque secours, par un nouvel envoi de missionnures, ait par intervalle un peu allégé ma douleur, néanmoins le trop long délai de cette même espérance m'a souventefois donné nqrt d*i
nouvelle affliction ; mais ce qui est le plas Qb|:!'^--*^Vo. est que, presque en même temps que j'ai commencé à jouir de ce gi w ' 'en tant désiré et attendu, il m'a été ravi et je l'ai tout perdu sans rcMOurce. De sorte, mon cher père, que me voilà maintenant dans l'extrémité du malheur, et en état do ne plus rien attendre à Tavenir, puisque je n*ai rien plus à perdre, ni peut- être à espérer, vu que cette terre ingrate dévore si cruellement, non point ses habitants, mais ses propres libérateurs. Vous entendez assez, Monsieur, ce que j'ai à vous dire, et ce qae je voudrais vous pouvoir taire pour épargner vos larmes et mes soupirs. M. de Belleville, dont jen*ai jamais connu que le nom et les vertus, est mort dans le chemin. M. Prévost, après avoir essuyé les fatigues du voyage, est mort. M. Dufour, que je n'ai vu ici que pour connaître le prix de ce que je devais perdre, est mort. Enfin, tous e&ax de vos enfants que vous avez envoyés à Madagascar sont morts; et je suis ce misérable serviteur demeuré seul pour vous en donner la nouvelle, laquelle, quoique bien triste et très-affligeante, ne vous laissera pas de vous donner de la joie et de la consolation, quand vous aurez su la sainteté de la vie qu'ils ont menée, tant sur mer que sur terre, et les grandes bénédictions que Notre-Seigneur a données à tous leurs emplois depuis qu'ils ont quitté la France. Je m'en vais. Monsieur, vous en faire un bref récit, etc. »
Il n'y a que Dieu seul qui ait bien connu ta douleur de M. Vincent de la perte de ses ouvriers arrivée coup sur coup et dans un lieu où leur conservation et leur présence semblait extrêmement souhaitable. Entendons parler sur ce besoin M. Bourdaisc,et après Tavoir ouï sur ces nouvelles affligeantes, voyons les sujets de joie dont il consolait M. Vincent.
n S'il y avait, dit-il, deux ou trois prêtres, j'espérerais que devant un an presque tous le pays d'Anos, quoique grand, serait baptisé. Les villages sont fréquents en ce pays ici. Je ne puis pas aller beanci)up loin et satisfaire à ceux qui viennent à notre église. Cependant les principaux de ces villages disent qu'ils se feraient bien baptiser s'ils avaient quelqu'un pour les faire prier Dieu : je tc\che au moins à les porter à désirer le baptême, et leur en faire produire des actes, afin que le baptême involo supplée dans la nécessité.
• Pour plus facilement faire retenir les points de notre foi à ces gens ici, j'ai prié un Français, qui entend très-bien la langue du pays, de m*aider à tourner mot à mot en cette langue notre petit oatécliisme, ce qu'il a fait, et cela m'est fort utile; je ne me sers plus d'interprète ; ils s'échauffent de plus en plus à notre sainte foi, et je vois tous les jours de nouvelles personnes venir apprendre le Pater^VA^e ^\\%
Credo, que je leur enseigne et que je leur explique. Toutes les femmes d'Hislolangar sont dans le désir de se faire baptiser et d*étre mariées dans TKglise. Lorsque MM. Dufour et Prévost arrivèrent, et qu ils étaient encore en la petite île de Sainte-Marie, qui n*est pas loin de cclle-ei, j'avais déjà fait mon compte de les laisser, l'un en ce liealà, et Taiitre iei, et moi m'en aller dans les terres voisines instruire les uns et les autres. £t, pour n'être h charge à personne, j'avais proposé de faire un [)etit réservoir de^vivres dans une des principales habitations qui se trouverait le plus au cœur du pays, et ainsi demeurer huit ou dix jours dans un endroit, jusqu'à ce qu'il y eut quelqu'un du village qui siit prier Dieu, pour rapprendre ensuite aux autres, et leur faire faire les prières du soir et du matin, comme elles se font ici en notre habitation. Ces desseins plaisaient beaucoup à mon esprit, et j'assurais ces pauvres nègres que bientôt j'irais à eux, pour leur apprendre à connaître Dieu et à le prier, puisqu'ils l'avaient tant souhaité, et qu'il était venu de mes confrères pour m'aider, ce qui les réjouissait fort; mais Dieu en a disposé autrement.
«^ J'apprends à ces bonnes gens qui ont reçu le baptême à se confesser, et j'espère que devant Pdques tous se confesseront, s'il plaità Dieu. Ils se rendent très-assidus aux prières du soir et du matin, et même à midi : les honteux et les vieilles gens viennent chez nous, et je les instruis en particulier.
« Plusieurs ne demandent pas mieux que d'être baptisés, mais je veux qu*ils sachent prier Dieu auparavant, et c'est pendant ce tempslà que je les éprouve, et que j'apprends leurs déportements.
« Quantité m'ont dit qu'une des choses qui les retient de se faire baptiser, est qu'ils ont peur que les Français ne demeurent pas longtemps dans l'ilc; ou qu'étant peu, les blancs ne les fassent massacrer.
« Je ne laisse pas d'être accablé de monde qui vient à toute heure pour apprendre. J'ai été contraint de les faire prier Dieu ensemble tout haut dans l'église ; à quoi ils se rangent fort exactement, tant les petits que les grands. Plût à Dieu, 31onsicur, que tous nos confrères entendissent les doux accords nouveaux que tant de voix discordantes de jeunes et de vieux, d'hommes et de femmes, de pauvres et de riches, rendent, étant tous unis en la foi d'un même Dieu.
« J'ai baptisé ces jours ici cinq familles de nègres, c'est-à-dire, Thonime, la femme et les enfants.
• J ai fait douze mariages entre des Français et des femmes du pays, les([uelles ont été les premières qui sont venues prier Dieu, les premières baptisées, et les premières qui ont zélé Thonneurde Dieu; elles sont à celte heure l'exemple des autres femmes.
« Nous avons ea toates les peines du monde à faire sortir les fem- 3S publiques. J*ai été contraint d'aller dans les cases avec une corde «r les chasser, et cela après avoir vainement usé de prières et de pplications; la peur leur a donné la chasse. J'avais l'agrément de . le gouverneur pour en user ainsi.
• Quatre nègres qui avaient été baptisés et mariés par feu M. Naclart, et éloignés de leurs femmes par les guerres, ont été remis enmble avec beaucoup de peine.
« Outre cela, nous avons douze nouveaux mariages contractés ent nègres, et vingt-trois entre des Français et des femmes du pays ; la va muUipliant petit à petit ; chaque habitant s'est retiré à son hatalion, ils viennent aux bonnes fêtes à l'église.
• Je me fais montrera lire et à écrire à la façon du pays, je fais nir pour cela un des plus grands et plus savants ombiasses.
• Nous avons instruit quatre petits Bovandries, qui sont fils de latre des plus grands du pays, qui les ont envoyés ici ; Tun est déjà idoyé; j'attends nos Français qui sont en voyage pour être leurs umins, afin de les baptiser tous ; ils le désirent beaucoup ; ils ont Btlé leurs oîyi qu'ils portaient pendus au cou, et ont mis des croix leor place.
« J'ai parlé à un grand Rovandrie, duquel j'ai baptisé, il y a longnps, les deux fils aines, pour le porter à se faire baptiser lui-même tout le reste de sa maison, comme aussi son père et son frère, qui Ht rois comme lui : il ne s'en est pas éloigné. Il a laissé ici son plus une garçon et m'a permis de le baptiser : c'est beaucoup pour un ind. Si lui-même était baptisé, nous en aurions bien d'autres.
• Le fils aine d'un autre roi, nommé Dian Masse, qui est baptisé et ides plus vaillants du pays, a un très- bon esprit et est fort bien fait, tîe Dieu tous les jours devant son moncfe ; et lui ayant dit d*inrmre sa femme et ses gens, il me l'a promis.
• J'ai chez nous deux enfants de deux grands de l'Ile avec leurs esives ; ils veulent pareillement recevoir le baptême, lequel nous leur bwoîfltrerons. Dieu aidant, avec le plus de solennité que nous pour- IBS, afin que Dieu en soit plus glorifié, et les peuples, particulièrc- CDt les principaux , plus édifiés et excités à suivre le bon exemple que a deux leur donneront ; car il faut avouer qu'on avance plus notre jîgion par la conversion d'un seul noble et grand seigneur que si Ion I avait converti une centaine d'entre le menu peuple : rexpérienco I lait aasez voir.
• L'année passée je fus averti que trois des plus puissants seigneurs » loat le pays et les plus redoutés n'avaient plus guère à vivre, et
qu'ils moarraient assurément eu peu de jours ; je me trouvai làrdessus fort en peine, sachant que c'étaient des gens fort attachés à leurs saperstitions; toutefois je suivis le mouvement de Dieu : je les albd trouver, et Dieu leur fit la grâce de leur ouvrir les jeux; car leur ayant parlé des vérités de notre foi, et assuré que personne ne pouvait être bienheureux, ni éviter les peines éternelles après la mort, 8*il n*était baptisé, aussitôt ils me prièrent de les baptiser, mais de les baptisera rheure même, et de les ensevelir après leur mort. Je leurpromisds faire l'un et l'autre, pourvu qu'ils quittassent tous leurs ofyi et superstitions qu'ils avaient sur eux : ce qu'ils firent incontinent, et poil je leur donnai le saint baptême ; et quand ils furent morts, je ne manquai pas de les ensevelir et de leur donner sépulture en notre cimetière. Sur quoi je ne puis passer sons silence la joie et l'édification que me donnèrent les nègres sur le point que Tenterrement se fit; car incontinent ils accoururent en très- grand nombre pour voir mettre en terre ceux qu'ils avaient tenus autrefois pour des dieux, et donnaient mille louanges à la religion catholique, de ce que nous avions soin d'ensevelir ainsi honorablement ceux même qui avant le baptême ne nous voulaient que du mal. Vous voyez la grande disposition de ces Indiens à leur conversion, et combien l'exemple des grands 7 eoa* tribue.
« J ai pris trois petits garçons, fils de nos Français, avec deux fils des rois de Mavauboulle, tous cinq âgés d'environ deux ans, qui est l'âge auquel l'on peut s'assurer de trouver et conserver en eux l'inno* cence, surtout au fait de la chasteté, qui est ici rare au delà de ce qu'on peut dire ; de quoi il ne faut pas s'étonner, puisque les pères et mèm n'attendent pas ici que leurs enfants de l'un et de l'autre sexe aient l'usage déraison pour leur apprendre commenton peut perdre sa pureté, et qui pis est les excitent eux-mêmes : chose bien déplorable et qui fait bien voir la grande nécessité que ce pauvre peuple a d'être instruit.
« J'avais déjà depuis longtemps quatre autres petits garçons, qui sont maintenant Agés de sept à huit ans, lesquels me donnent beaucoup de satisfaction et d'espérance de les voir un jour coopérer à la conversion des autres, principalement deux d'entre eux qui savent déjà lire et servir la Messe.
« Ces pauvres Indiens ont recours à moi dans leurs maladies, dont je rends grâces à Kotre-Seigneur. Dès qu'il y eu a quelqu'un de blessé ou de malade, il m'envoie quérir pour recevoir quelque petit raf)nd« chissement ou soulagement : ce qui sert beauconpi car c'est dans oc temps-là qu'ils m'écoutent plus volontiera» et eela a étéoauae que j'ai
^3M -baptisé pluûears petits enfants qui sont morts bientàt après, et par oonaéqaeat sont montés au ciel. Nous les avons enterrés avec les céréaccoutumées, faisant porter des cierges aux petits enfants de
• Etant allé voir le seigneur du village d'Imonrs, déjà vieux et malade à Textrémité, et en présence de tous ses sujets qui étaient accourus à mon arrivée, je lui parlai des choses de l'autre monde et de la grandeur de la foi chrétienne ; je lui dis que s'il voulait être baptisé comme les chrétiens, il serait mis au rang des enfants de Dieu. Ce bonhomme,rama6santce quilairestaitdeforces,meditqu'ii voulait bien être chrétien; c'est pourquoi, comme le mal le pressait, je l'ondoyai en présence de toute l'assemblée, à laquelle ensuite je fis une exhortation; et revenant au malade, je lui donnai quelques clous de girofle pour le fortifier, car il n*en pouvait plus. Il me demanda du vin fort de France; je lui en promis. Il me voulut faire un présent; mais je le nmerciai, lui disant que le baptême est une chose de si haut prix, que ijea du monde ne le saurait payer. Le voyant si bien disposé, je m'en nvins et je lui envoyai un peu de thériaque et confection d'hyacinthe, 4 an bout de trois jours il fut guéri : en quoi je me sens obligé à la bonté divine, de ce que, par le moyen des petits remèdes auxquels elle donne bénédiction pour les corps, je trouve facilité en ces bonnes gens pour la guérison de leurs âmes.
• Pendant hi guerre, les ennemis étant venus de nuit dans un village proche de nous, ils y tuèrent une vingtaine d'hommes qui étaient iDomia aux Français; ils blessèrent une femme de quinze coups de sagaie; elle me fut amenée au bout de dix jours avec une grosse fièvre. Sia plaies étaient si infectées a cause de la pourriture, qu'on n'en poutait supporter la puanteur; cela venait de ce que les pauvres n'ont pas moyen de se faire panser par les ombias8es,et les pauvres blessés Ussent ainsi leurs plaies sans y rien mettre. Je lui donuai quelque oognentqui la guérit en peu de temps, avec l'aide de Dieu, quoiqu'elle eftt nn nerf et un des gros vaisseaux coupés au bras. Lorsqu'elle fut nievéeelle m'amena ses deux enfants pour les baptiser, et me les voulait donner pour esclaves; mais je ne les voulus pas recevoir en cette foalité, lui faisant entendre qu'en notre religion il n'y avait point d'esclaves.
• Un ombiasse me vint dernièrement trouver pour me prier d'aller guérir en son village un homme qui ne dormait point, il y avait bien
\ auMSy et souffrait beaucoup en raison d'un abcès qu'il avait en 9| laqu^le était devenue fort enflée et grosse comme le corps dfn iMfluae, et la peau était si dure qu'elle ne se pouvait peroer d'elle?
même :ccqu\yaiilvuje pris un bistouri et lui perçai cet apostume, qui rendit plus d'uu seau de pus : ces pauvres gens eu étaient tout OmerveiUcs. II fut guéri ù trois jours de là. Il en avait aussi uue àl'é- |)aulo, à laquelle je lis la même chose, et tôt après le mal se passa entièrement.
^ II court parmi les naturels du pays une certaine dysenteriet ou (lux gris, qui s'appelle sorac, laquelle ne procède que de mauvaise nourriture, et dure trois mois de Tannée. Ce mal les fait mourir en huit jours, et ils n'ont aucun remède pour s'en garantir. Je leur donnai un peu de Ihériaque, qui les guérit tous; j'en ai guéri plus de cent, par la miséricorde de Dieu : ils viennent tous à moi pour cela. Il y a sujet d'espérer que les guérisous corporelles les disposeront aux spirituelles, ainsi qu'il arrivait aux Apôtres et à >otre-Seigneur même, vu qu'ils guérissaient les corps avant que de convertir les âmes.
• >'ous avons ici un devin, nommé Katby, dgé d'environ soixanteneuf ans, de petite taille, simple à voir, et de peu de paroles. Cet liomme s'est rendu recommandable par ses devinations, lesquelles se sont trouvées le plus souvent véritables; les Français même lui donnent créance. Va\ Tan 105 4 il prédit qu'en moins de six semaines on verrait ici des vaisseaux de France : ce qui se trouva vrai, parra que tôt après ceux que M. le maréchal de la Meilleraie avait envoyés arrivèrent. Une autre fois, étant interrogé par des Français si M. de Flacourt qui retournait en France y arriverait à bon port, il répondit qu'oui ; mais qu'aux approches de France il rencontrerait trois vaisseaux de guerre ennemis : ce qui arriva ainsi, comme lui-même vous Ta pu dire. Il s'e^t trouvé véritable eu plusieurs autres prédictions, dont j'ai été moi-même le témoin ; cela me fit douter si ce ne serait pas un véritable don de prophétie que Dieu eût communiqué à cet homme, comme autrefois aux sibylles, pour récompense de quelque insigne vertu morale qu'il a ; car il parait être bonhomme, simple et naïf; et comme il me venait voir souvent, je voulus un jour m'en éclaircir. Je lui demandai s'il parlait aux coucoulambous : ce sont les lutins et follets; il me répondit naïvement qu'il leur parlait, et bien souvent. Je m'informai du lieu où habitaient ces démons et comment ils étaient faits. Il me dit qu'ils se tenaient dans de grandes montagnes et qu'ils paraissaient n'avoir que le ventre, quoiqu'ils ne mangeassent point; que quelques-uns les entendaient parler, et d'autres point du tout. Je lui demandai s'il ne songeait point en dormant les choses qu'il disait de l'avenir ; il me dit que sa pensée lui dictait cela sur-le-champ; et je le crois ainsi, car il a fait des réponses dont il ne pouvait avoir eu le loisir de consulter le démon : comme quand
) personne loi demanda si son père était vivant et combien il avait Brères et de sœurs, ce qa'il ne pouvait connaître, il répondit fort a à tout cela, et sans hésiter, disant au vrai tout ce qui en était. toi demandai si cela le portait au bien et lui disait qu'il fût bon de or Dieu. Il me répondit ambigumcnt, soit qu'il en doutât, soit il n'os&t dire non, ou pour autre raison : tant y a que je ne le prèspas davantage là-dessus. Je lui demandai seulement si cet esprit lait les prêtres ; et il me dit qu'il les craignait plutôt : ce qui me fit ler que c'étaient des mauvais esprits. Il a prédit plusieurs autres Ms, dont la vérité n'est pas encore connue ; entre autres que tonte B ternit convertie et baptisée. Or, que cette prophétie soit du bon ou mauvais esprit, je oe sais qu'en dire : Dieu veuille en faire voir plus tôt l'exécution. Il y a sujet de l'espérer, si mes péchés n'y tient empêchement, parce que nous touchons quasi au doigt la véi d'une autre semblable prédiction, qui est que lui, sa femme et ses Euits seraient un jour baptisés : ce qu'il m'a effectivement promis fidre au plus tôt, et il vient tous les jours à la prière, et me dit que iqa'il saura bien prier, il ira parles villages comme moi l'appren- ) aux autres, et dès à présent il ne veut plus répondre à ceux qui demandent quelque chose touchant leurs superstitions, disant pour n excuser qu'il a peur de moi. Cet homme peut beaucoup pour tromper les autres sur le fait des objs , car c'était un des plus grands litres en cela.
• La famine était venue si grande ici que plusieurs nègres mou- «nt de faim. J'ai fait une marmite pour les enfants baptisés et non ptisés, qui sont ravis tous les jours d'avoir une écuellée de potage. leur fais le catéchisme moi-même à midi, auquel ils sont assez atrtiCs et modestes ; il y vient même des mères apporter leurs petits bots, ce qui me réjouit; car ils sucent ce lait spirituel avec une mde avidité, et je me suis résolu de continuer toujours, attendu le ni qui en revient. Outre cette marmite ordinaire, je fais l'aumône X vieillards et aux enfants abandonnés de leurs mères, pendant i mauvais jours auxquels ils ne trouvent presque rien à manger. « Yoos voyez donc, Monsieur, d'un côté les belles et riches dispoiooe pour étendre le royaume de Jésus-Christ en cette grande ile, déjà six cents de ses habitants, pour le moins, ont reçu la lumière l'Evangile, et le nombre de ceux qui la désirent et l'attendent est emre bien plus grand. Que si, par la facilité et peu de résistance de u-ci, nous pouvons juger des autres, il y a sujet d'espérer la même OH de tous les habitants, c'est-à-dire de quatre cent mille âmes a eette terre, et d'une multitude innombrable d'aulce&<vi\ T. I. ^1^
dans la suiltMles lompsrecevroiildc leurs ancêtres celte riche succession. Copendant, h\n\ qui* je ne sois qu'un pauvre petit serviteur inutile, si j« venais à manquer, comme j'en suis tous les jours à la veille, lîclas ! que deviendrait celte pauvre Kglise et que deviendraient tant de peuples qui demeureraient sans imtruction, sans sacrement et sans aucune conduite? Dieu, qui me fait voir celle extrémité, me presse de me prosterner en esprit à vos pieds, comme je le suis ici de corps, pour vous dire de la part de tant d'àmes, avec l'humilité et le res[)ect qu'il m'est possible : Midc quos wissurus es. Envoyez-nous des missionnaires; car ceux qui sont venus mourir à nos portes n'ont point clé envoyés à Madagascar pour y demeurer; ils ont été seulement appelés par ce chemhi au ciel, où vous n'avez pas moins besoin d'établir voire Congrégation que sur la terre.
« Je Unis par une petite nouvelle triste et joyeuse tout ensemble, que j'appris il y a quehjue temps : à savoir, que la mère de Dian Maebieore, l'un des plus grands seigneurs du pays, âgée de plus de cent ans, était morte, après avoir demandé instamment le baptême, qu'elle n'avait i)U recevoir à cause de la distance du lieu où j'étais. Je fus a la vérité fort aflligé de ce qu'on ne m'avait point appelé de boune heure pour l'assister en ce dernier passage. Néanmoins, parce qu'ily a sujet d'espérer qu'en ce cas d'impuissance ce bon désir qu'elle a témoigné aura suppléé à ce défaut, et lui aura fait recevoir le baptême intérieur du Saint-Ksprit, mon cœur en a ressenti de la consolation. J'ai cru être obligé de lui donner place parmi nos néophytes. Il y en a probablement plusieurs autres de l'un et de l'autre sexe qui se sauvent ici en vertu de ce baptême spirituel, pour n'avoir moyen de recevoir Taulro ; mais il faut aussi avouer que le nombre est beaucoup plus grand de ceux qui se damnent, faute d'avoir un homme qui leur aide à se laver dans cette mystique piscine ; et c'est ce qui me cause plus de douleur, surtout quand je me représente que leurs anges gardiens me disent : 5/ fulases Aie, fraler meus non fuisset mortuus, 0 missionnaire! si tu eusses assisté cet homme et cette femme, ils ne seraient pas morts de la mort éternelle. 0 mon cher père ! que je fais souvent des souhaits que tant d'ecclésiastiques capables qui sont en France dans l'oisiveté, el qui savent ce grand besoin d'ouvriers, lissent quelquefois une semblable réllexion, et se persuadassent vivemciit que >'olre-Seigneur même leur fait ces reproches à chacun d'eux en particulier : 0 saccrdos ! si fuisses Inc^ fraler meus non fuisset moriuus, 0 prêtre! si tu eusses été dans cette ile, plusieurs de mes frères rachetés par mon sang ne seraient pas morts d'une mort irréparable. Sans doute que cette pensée leur donnerait
de la compassion el mOme de la frayeur, surtout s ils eonsidiTaicnl attenlivcment que, pour avoir néglijj;;('^ de rendre celte assistance spirituelle, le même Jésus -Ciirist leur dira un jour ces terribles paroles : Ipse tmpius in iniquitale suà morieiur^ sanfjuinem vero ejus de mami luà raïuiram. Oh! que silos prOtres, les docteurs, les prédicateurs, les catédiistes et aulres qui ont talent et vocation pour ces missions éloi«;nces, faisaient bien altenlion à tout ceci, et surtout au compte qui leur sei'.i demandé de tant d'ùmes qui, faute d assistance de leur part, auront été damnées, il uy a poiut de doute qu'ils seraient bien plus soi<;nonx qu'ils ne sont d'aller au loin dicrcher Ich brebis égarées pour ics ramener au bercail de TKglise. »
Or, comme ce fervent missionnaire appréhendait que M. Vincent ne vint à perdre couraj^e et à clianger de résolution, voyant ainsi mourir les plus excellents ouvriers de sa Congrégation, il lui lit cette recharge :
• £nvoye/.-nous au plus totquelques autres ouvriers, je vous en conjure, mon cher père; et si tous ces fâcheux événements vous faisaient douter tant soit peu de la vocation de notre compagnie en cet emploi, jetex les \cu\ sur les desseins de saint Dernard, quand il conseilla la croisade jjour la conquête de la Ïerre-Sainte, et sur cette histoire des entreprises laites par les Israéliles contre la viile de Gabaon : car si Tuus considère/ que le succès de l'une et de l'aulre expédition fut assez malheureux, quoique Dieu eut autorisé la première par miracle, el lu seconde par revelulion, vous a\ouerez i'aciiemeut que le triste succès du \oyage de nos prêtres ne doit pas empêcher de croire que leur vocation ne soit du même Dieu, qui d'ailleurs vous eu a douné des marques assi/. éxidenies; el puis vous savez, Monsieur, que Dieu mortihe et \iviiie quand il lui plaît, et qu'ainsi il y a sujet d'espérer que les autres ouvriers que voire charité enverra réussiront mieux que n'ont fait les précédents, ainsi qu'il arriva aux mêmes Israélites, lesquels apivsavuir ete par doux diverses fois battus être pous>és i)ar les Ciabaoîi.i.s, dejucurèrent enlin \ictorieux, et prirent la ville an Lio/sièuie asï'.aui ([u'ils lui doniuM'cut. 11 est vrai, mou cher pcre, que vous a\e/ perdu i>caucoup d'entants, et de bons sujets; mais je vous supplie pour i'aniour de Jesus-Christ de ne vous poiut décourager pour cela, et ne point abandoiuier tant d'àmes qui ont été rachetée > par le i'i:s de i>ien. Icuez pour assure que si tant de bons mishioniiaires .^ont nLoi[.<, eene^t point l'air du pays qui en est la cause, mais ou les fatigues de leur voyage, ou leurs mortilications excessives^ ou bien le travail immodéré, qui sera toujours ici t&'op grand pendant qu'il y aura peu d'ouvriers. »
ji VU. Lettre dp M. Vincent à M, liourJaise, auquel il enx'oya encore cinq missionnaires pour le secourir»
Les tristes nouvelles de la perte de tant de bonsouvriers causèrent un grand surcroît de douleur à M. Yincent, et il n'y a point de doute qu'autant de morts des siens qu'on lui mandait étaient autant de plaies dans sou cœur paternel, qui avait une tendresse toute particulière poar ses enfants ; quoique d^ailleurs il demeurât parfaitement soumis i toutes les volontés de Dieu, à la gloire duquel il faisait une offrande et un sacrifice continuel de sa vie et de celle de tous ses enfants spirituels. Certainement après toutes ces rudes épreuves, il y avait quelque raison de douter si Dieu voulait se servir de lui et des siens en cette mission si éloignée ; et il semblait que c*était une entreprise téméraire que de la vouloir poursuivre davantage, la conduite de la divine Pro\iàcucey paraissant si contraire. Aussi était-ce le sentiment de quelques-uns dé ses amis, qui suivaient plus la lumière de la prudence iiumaine qu*il n'est expédient pour réussir dans les œuvres apostoliques : mais cet bommc de Dieu, éclairé du Saint-Esprit, reconnaissait que toutes ces adversités et oppositions étaient plutôt des marques que Dieu approuvait son entreprise, que des empêchements que sa Providencey voulût apporter : c'est pourquoi se relevant comme la palme sous un faix qui eût accablé un courage moindre que le sien, il prit une forte résolution de continuer ce qu'il avait si bien commencé avec le secours de la grâce, sur laquelle il mettait son unique appui. Il disait que « l'Église universelle avait été établie par la mort du Fils de Dieu, affermie par celle des apôtres, des papes et des évéques martyrisés ; qu'elle s'était multipliée par la persécution, et que le sang des martyrs avait été la semence des chrétiens; que Dieu avait coutume d'éprouver les siens, lorsqu'il avait quelque grand dessein sur eux; que sa divine bonté faisait connaître qu'elle voulait à présent, autant que jamais, que son nom fût connu, et le royaume de son Fils établi en toutes les nations ; qu'il était évident que ces peuples insulaires étaient disposés à recevoir les lumières de l'Évangile, et que six cents d'entre eux avaient déjà reçu le baptême par les travaux d'un seul missionnaire que Dieu y avait conservé, et que ce serait contre toute raison et charité d'abandonner ce serviteur de Dieu qui crie au secours, et délaisser ce peuple qui ne demande qu'à être instruit. »
Toutes ces considérations et plusieurs autres semblables lui firent prendre résolution d'envoyer encore, sur la fin de l'année 1 639, cinq autres missionnaires en cette île éloignée, à savoir, quatre prêtres
et un frère ; lesquels, méprisant les dangers et la mort, s'étaient offerts i lui 9 et lui airaient fait de grandes instances pour aller par ses ordres tniTailler en cette périlleuse et difficile mission. Il leur donna avant leur départ la lettre suivante, adressante à M. Bourdaise, dans laquelle, eomme dans un crayon tracé de sa propre main, on pourra voir Téminence de son zèle et de ses vertus.
• Je vous dirai d* abord. Monsieur (ce sont les termes de sa lettre), Il juste appréhension où nous sommes que vous ne soyez plus en cette tie mortelle ; dans la vue du peu de temps que vos confrères qui vous
• ont précédé, accompagné et suivi, ont vécu en cette Xerre ingrate, qui •dévoré tant de bons ouvriers envoyés pour la défricher. Si vous t>tcs encore vivant, oh ! que notre joie en sera grande lorsque nous en serons assurés! Vous n'auriez point de peine à le croire de moi, si vous saviez à quel point va l'estime et l'affection que j ai pour vous, qui est loasi grande qu'aucune personne la puisse avoir pour un autre.
• La dernière petite relation que vous nous avez envoyée, nous ayant fait voir la vertu do Dieu en vous, et espérer un fruit extraordinaire de vos travaux, nous a fait jeter des larmes d'allégresse à votre SDJet, et de reconnaissance envers la bonté de Dieu, qui a eu des soius admirables sur vous et sur ces peuples, lesquels vous évangéliscz, par sa grâce, avec autant de zèle et de prudence de votre part, qu'il parait de dis[)osition de leur côté pour être faits enfants de Dieu. Mais à'jnëme temps nous avons pleuré de votre douleur et de votre perte, en la mort de MM. Dufour, Prévôt et de Belleville, qui trouvèrent leur repos au lieu du travail qu'ils allaient chercher, et qui augmentèrent vos peines, lorsque vous en espériez plus de soulagement. Cette séparation si prompte a été toujours depuis un glaive de douleur pour votre âme, comme la mort de MM. Nacquart, Gondrée et Mousnier lavait été auparavant. Vous nous avez si bien exprimé votre ressentiment en nous donnant la nouvelle de leur décès, que j*ai été autant attendri de votre extrême affection que touché de ces grandes pertes. Il semble. Monsieur, que Dieu vous traite comme il a traité son Fils, il Ta envoyé au monde établir son Église par sa passion ; et il semble qu'il ne veut introduire la foi à Madagascar, que par votre souffrance^ J'adore ses divines conduites, et je le prie qu'il accomplisse en vous ses desseins. 11 en a peut-être de bien particuliers sur votre personne, puisqu'entre tant de missionnaires morts, il vous a laissé en vie : il semble que sa volonté voulant le bien qu'ils ont désiré faire, n'eu a pas voulu empêcher l'effet en les ôtant du monde, mais le produire par TOUS, en vous y conservant.
• Quoi qu'il en soit. Monsieur, nous avons grandement rcgi:viV.V.\i\\i
privation de ces bons scrvitcurR de Dieu ; et nous avons eu grand • sujet d'admirer en cette dernière occasion surprenante les ressorts ! incompréhensibles de sa conduite. II sait que de bon cœur nous avons . baisé la main qui nous a frappés, nous soumettant Immblement à ses . touclies si sensibles; quoique nous ne puissions comprendre les raisons d'une mort si prompte en des hommes qui promettaient beau- ' coup, au milieu d'un peuple qui demande instruction, et après tant démarques de vocation qui ont paru en eux pour le (Christianisme. I
« (licite perte pourtant, non plus que les précédentes, ni les accidents qui sont arrivés depuis, n'ont pa^îété capables de rien rabattre de notre résolution à vous seeourh', ni d'ébranler celle de ces quatre prétreset un frèrequis'en vont vers vous, lescpicN, avant eu de ra'lrait pour votre mission, nous ont fait de longues instances pour y être envoyés. » Il décrit ici leurs boinies qualités pour lui donner connaii^sance de chaque particulier, et puis il dil : « Je ne sais qui sera plus consolé à leur arrivée, ou vous (|ui les attende/ depuis si longtemps, ou eux qui oui un trè^-grand dé^ir de se voir avec vous. Us regarderont Xolre-Scigueur en vous, et vous en >'otre-Seigneur,et dans celle vue ils vous obéiront comme à lui-même, moyennant sa griice : pour cela je vous prie de prendre leur direction : j'espèr;* que J)ieu béuira votre conduite cl Icnr soumission.
« Vous n'auriez pas été si longtemps sans èîre secouru si deux embarquements (pfoii a faits n'avaient mal réussi : Tua s'est perdu sur la rivière de ^fautes : il avait deux de nos prèlres et un frère qui furent sauvés par une i)rotection spv*ciale de Dieu, et près de cent personnes y périrent. L'autre, étant |)'irti l'a». née passée, fut pris des Espagiuds, et (piatre autres de nos prèlres et un frère (jui étaient dedans sont revenus : de sorte qu'il n'a pas plu à Dieu qu'aucune aide ni consolali<m vous soit attribuée de ce cùlé-ci, mais il a > oulu qu'elle vous soit venue immédiatement de lui seul ; il a voulu être votre premier, et votre second, en cet ouvrage apostolique et divin auquel i vous a appliqué, pour montrer que rétahlissement de la Foi est soi affaire propre, et non pas Idnivic d''s hommes, (j'est ainsi qu'il ei usa au commencement de létablissemenl de l'Eglise universelle, choi sissant seulement dou/c ajxMres qui s'en allèrent séparés par tout la terre, pour y annoncer la venue et la doctrine de leur divin Maillée -Mais cette sainte s<*mî'nt?e ayant commenec'^ de croilre, .sa providenc lit quelenonihredes oa>riers s'augmenta, el elle fera ausîîique l'É glise naissante, se multi[)lianl p^ u à peu, sera pourvue à la fin de prO très qui subsisteront pour la ciiliiver et pour rétendre..
• 0 Monsieur! que vous êtes heureux d*avoir jeté les premier
ion déments de ce grand dessuiu qui doit cii\o3er tant d'àines au ciel, lesquelles n*y entreraient jamais, si Dieu ne versait en elles le principe de la vie éternelle, par les connaissances et les sacrements que voas leur administrez ! Que puissiez- vous par le secours de sa grâce continuer longtemps ce saint ministère, et servir de règle et d'encouragement aux autres missionnaires ! C*est la prière que toute la (Compagnie lui fait souvent, car elle a une dévotion particulière de recommander à Dieu votre personne et vos emplois, et moi je Tai très-sensible. Mais en vain demanilerions-noas a Dieu votre conservation, si vous-mèmi*. n'y coopér;/. Je vous prie do:i;;;iv.\^, toutes les tendresses de mon eccur d'avoir un soin très-exact de voire santé et celle de vos conf:*.' r- s. Voîis [iouvcz j',î'j;i»r par \otre pro^ri^ expiTii^îice, du hesoiîï ïéfi;= roque que vous ave/, les uns des îiiilres, el de la nêce^siî.' qi;e le pays en a. !/:.;.'prélii'nsi()n que vo^is avez eii^', (jne vos ehers défunts n'oient avanes» leur mort par Vextvs de lem's travaux, vous doit obliger de mo l.Ter votre zèle. 11 vaut niieu . asoir des forces de reste, que d'en manquer. Prie/ Dieu por.r noUv p.'.ile Coniîrégation, car elle a jrrand besoin d'iioinmcs et de vertu, p«»ur liii granules et diverses moissons que nous voyons à faire de tous toîés, soit parmi les eee!é^iasîiques ou parmi les peuples. Pi ii'Z a:;ssi ?.iiîre- Seiirneur [)oiir lU'A, s'il vous plait, e.a* j-; ne la ferai [;as longiiv, à cause de iîidii âii:e qui |)asse quatre-vingts ans, et de mes niauvai-e. jambes qui no nie veulent plus porter. Je mourrais eonte.îJ, .-i j • savais que \ous vivez, et quel no2n!)re çrenfa'ilsetd'aki'îes vou., a*, .z baptisés ; mais si j;î ne le puis apj)renilre en ce :iionde . j*L:spèrt .1 lavoir devant Dieu, en (jui je suis, ele. -*
Ces cinq missionnaires parlîrenl de Vrance, et s'embarquèrent sur liifinde Tainiée IO;V), el la providence <le î)ieu a voulu qu'ils aient été obligés de revenir à Paris au bout de dix-îîîiit mois, le navire qi:i les portait ayant fait naufrage au eap de iVumc-î-spériiiiee, <,h t(.iis ceux qui était-îil di.' iîîs s'étant sauvés, gràee à Dieu, ce.s boî:s missionnaires y di-iuiMrôiMit ju-qu'à ee que la ilolte v!:*s llo!!:*ndais passant par ia, dix ; -oi^ anr^'s ee naufrage, les rameîîa eu l'ianve.
M. Vincent était déjà décéJé quand la nouvelle 'e ee (iv.iiier aeLÏdcntarriva,qui l'aurait sans doute affligé au deniirr pt;l!i!. t)' .sorte que voilà dix-neuf ou vingt personnes de sa conq)agnie qu'il a fait embarquer en divers temps pour aller travailler à la conversion de*' habitants de cette île, el pour établir parmi eux l'empir.- d- .lé.us- Christ, dont il y en a sept qui sont i:.( :^. dan^ ei :,:î(»ricii\ ■:a.;.i!, y compris M. liourdaise, qui est resté !i, JrruM'i ; 1 1 !es autre.- (r.iî élr de revenir par les ordres secret^ et ineonq'réhensibl<^ (h\ Ki
providence de Diea^ qui tié letir a pas permis d'aller cultiver cette pauvre église iiai&Bante.
Celui qui tient mainteD&ut la place de M* Vincent a derechef cd iiroyé cinq missionnaires au mois de décembre de rantiée 1662, pour' * «lier travailler à cette mission. Ils ont été obligés d'ai rèter k Nant&t ji]squ*au mois de mai suivant, et se sont enfin embarqués avec k même désir de travailler et de aoufîrir pour procurer que Dieu soit connu et glorifié parmi ces pauvres insulaires, qui a animé tous les autres qui les ont précédés en cette mission. Et l'on a appris depuis peu qu'ils y sont^ par la grâce de DieU| heureusement arrivés.
SECTION X
HISSIOUÎ BE POLOGNE,
La sérénissime reine de Pologne, poussée d'un grand désir de pro- Lcurer le bien spirituel de ses sujets, et de faire régner Jésus- Christ [dans leurs cœurs, et voyant le grand besoin qulls avaient pour cela d'être instruits et aidés, elle demanda pour cet effet a M, Vincent de* [prêtres de sa Congrégation en Tannée 1651. Ce bon serviteurile 'Dieu, désirant correspondre aux desseins de cette très- vertueuse princesse, et connaissant d'ailleurs le grand besoin qu'avaient lies vastes provinces de ce royaume d'être cultivées en la manière qu'on fait ailleurs par le moyen des missions, il se résolut d'y en- Tfoyer quelques-uns de ses prêtres* Or, entre ceux qu'il destina poD travaillera cette mission, il choisit particulièrement feu M. Lamber qui était son assistant en la mission de Saint- Lazare, et comme sa bras droit, duquel il recevait beaucoup de secours et de soulagemt dans les affaires de sa Congrégation, étant homme d'une forte sant d'un grand travail, et d'une sage conduite; aussi avait-il pour lui ut trè^-particulière estime et affection : et néanmoins^ par une maximd de vertu hëroique, et par un entier détachement de toutes sortes de cr^tures^ même de celles auxquellesil était plus saintement uni pour le bien de sa compagnie, il so priva volontiers de ce fidèle coopérateur, et de toutes les assistances qu'il en pouvait recevoir ; faisant ainsi un bolocaustede toutes choses et de soi-même à >otrc^-Seigneur> n envoya donc ce digne missionnaire, qu'il destina pour supérieur de ce nouvel établissement : et Dieu loi fit la grâce d'arriver heureusement ave€ sa petite troupe dans la Pologne, où il trouva une abondante matière, non-seulement de travailler, mais aussi de souffrir et de s'immoler comme un autre. Isaac, par une pure obéissance a toutes les dispositions de la volonté de Dieu ; car depuis le temps
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qu'il arriva avec les siens dans ce royaume, Diea youlut qu'il fut presque toujours afiligé de guerre, ou de peste, ou de famine, ou de tous les trois fléaux ensemble* Voici ce que la reine de Pologne prit la peine d'en écrire elle-même à M. Vincent au mois de septem lirel652:
• Monsieur Vincent, je vous suis obligée de tant de marques de vos affections, et de la joie que tous me témoignez avoir reçue de la santé du roi mon seigneur, et de la mienne, dont je tous remercie.
« Le bon M. Lambert voyant la crainte que les Polonais ont de la peste, a voulu aller à Varsovie, pour mettre un meilleur ordre que eelni qui y était pour le soulagement des pauvres. Je donnai ordre qu'il fût logé dans le château, et dans la propre chambre du roi : j'en reçois tous les jours des nouvelles, et tous les jours je lui recommande de ne s'exposer pas au péril. Il a auprès de lui tout ce qui est nécessaire pour me venir retrouver aussitôt que l'ordre qu'il met aux choses sera bien établi, et je l'exhorte à se dépécher pour se rendre au plus tAt auprès de moi. Sans cette maladie, qui a troublé tous nos desleins, nous eussions achevé leur établissement à Varsovie. Il y a deux jours que vos Filles de la Charité sont arrivées, dont je suis trèssatisfaite; elle me semble très-bonnes filles, etc. »
Ce fut donc un des premiers exercices que Dieu prépara à la vertu et au zèle de M. Lambert et de ses chers confrères, que de s'employer i servir et à procurer toutes sortes de biens et d'assistances spirituelles et corporelles aux pauvres de cette grande ville de Varsovie, qui se trouva dans une grande désolation et délaissement au temps que la eontagion ravageait o^tte province. Voici ce que M. Vincent en écrivit alors à un supérieur d'une de ces maisons, selon les avis qu'il en avait reçus de ces quartiers-là :
« Les missionnaires de Pologne, lui dit-il, travaillent avec grande bénédiction; je n'ai pas le loisir de vous en expliquer le détail : je tooB dirai seulement que la peste étant fort échauffée à Varsovie, qui est la ville où le roi fait sa résidence ordinaire, tous les habitants qui ont pu s'enfuir ont abandonné la ville, en laquelle, non plus que dans lesautres lieux affligés de cette maladie, il n'y a presque aucun ordre, mais au contraire un désarroi étrange ; car personne n'y enterre les morts, on les laisse dans les rues où les chiens les mangent : dès aussitôt que quelqu'un est frappé de cette maladie dans une maison, les autres le mettent dans la rue, où il faut qu'il meure, car personne ne lui porte rien à manger. Les pauvres artisans, les pauvres serviteurs et servantes, les pauvres veuves et orphelins sont entièrement abandonnés ; ils ne trouvent ni à travailler, ni à qui demau-
der du pain, parce que tous les riches s'en sont fuis. Ce fut dans cette désolation que M. Lambert fut envoyé en cette grande ville pour remédiera toutes ces miscres. En elTetjii y a pourvu, par la grâce de Dieu, faisant enterrer les morts, et porteries malades ainsi délaissés en des lieux propres pour cire secourus et assistés pour le corps et pour rame: ce qu'il a f:ii aussi à Tégard des autres pauvres qui étaient atteints de ni:;laJies non contagieuses. Kt enfin, ayant fait préparer trois ou qualrc maisons différentes, et séparées les unes des autres comme autant d'hospices ou d'hôpitaux, il y a fait retirer et loger tous les antres {.vuivres qui n'étaient point malades, les hommes d'un côté, les ftnnius et !r^ enfants de l'autre, où ils sont assistés des aumônes rt hienfait*; de la reine. »
A'oilâ un petit éehanlillon des grandes œuvres auquellcs ce vertueux prêtre avec ses confrères s'est appliquéence |)ays-là, oùson zèle trouvait tous les jours de nouveaux sujelSsCt de nouvelles occasions de s'exercer; nriis la providence de Dieu se contentant de ses travaux passés, et d*; Tardenle volonté qu'il avait de les continuer pour son service, lui vojilut donner la récompense et la couronne avant qu'il cftt achevé la courte qu'il s'était proposée; car au mois de janvier de l'année ! (..53, comme il était occupé dans une pleine moisson des âmes, il plût à Dieu le retirer de cette vie, pour lui donner un repos éternel en Tautrc. Vcici une lettre circulaire (|ue M. Vincent envoya aux maisons de sa Congrégation au mois de mars suivant, qui contient ses sentiments sur la i)erle d'un tel missionnaire :
« La sainte consolation de Notre Seigneur, dit-il, soit en nous tous, pour su{)porter avec amour l'incomparable perle que la compagnie vient de faire en la personne de feu M.Lamhort, qui décéda le 3 h jour de janvier dernier passé; il n'a été que trois j<mrs malade, mais d'une maladie si douloureuse, que lui-même, quoique d'ailleurs fort patient, disait quil ne la pourrait endurer longtemps sans mourir; comme en effet il est mort, après avoir reçu tous les sacrements par les mains d'un des pièlresde notre com[)agnic. Le confesseur delà reine de Pologne me mande qu'il est universellement regretté, et que, selon les pensées des honnnes, il est difiicilede trouver un ecclésiastique plus acc()m|)li et plus propre pour l'ouvrage de Dieu, et ajoute qu'il peut être nommé : Dilcctus Deo et hoihiuihus.rttjusmenwria in benediclione ot. ("était, dit-il, une personne qui cherchait uniquement Dieu, et jamais aucun en si peu de temps ne s'était tant avancé dans les bonnes griiees et dans l'esliniedu roi et de la reine que ce cher défunt, ni aucun n'a eu jamais une estime jdus universelle, à cause que partout où il a passéil a répandu une grandeodeurde ses vertus. Voilà lessentiments
da confesseur de la reine ; et Sa Hajesté m'en ayant écrit une grande lettre de sa propre main, après m*a voir exprimé la satisfaction qu'elle avait eue de ses conduites, et le regret qu'elle ressentait de sa mort, elle finit par ces mots: Enfin si vous ne m'envoyez un second M.Lambert, je ne sais plus 'que faire.
« Je ne doule pas. Messieurs, que cet accident, qui a affligé toute la compagnie, ne vous touche sensiblement : mais quoi! la conduite de Dieu est adorable, et nous en devons aimer les visites et les effets; c'est ce que nous lûclierons de faire en celte affliction, nous confiant que ce cher défunt nous sera plus utile au ciel qu'il n'ont été sur la terre. Kous pensons à destiner quelqu'un pour remplir sa place, afin de ne pas abandonner l'œuvre de Dieu en ccroyaume-là,oiiles besoins sont extrêmes; et pour cela nos prêtres qui y sont ont besoin d'avoir QD homme de force. Plaise A Dieu de nous le donner. »
Celui sur lequel M. Vincent jeta les yeux pour l'envoyer en Pologne remplir la charge de ce vertueux défunt fut M. Ozenne, ancien prêtre de la compagnie et très-bon missionnaire, lequel y a travaillé avec grande bénédiction, et s'est enfin consumé dans ces travaux, étant mort quelques années après en ce royaume-là.
Cependant la contagion continuait toujours dans la ville de Varso- Tie, et, pour un surcroît d'affliction, la guerre s'allumait de tous Ic^ côtés de la Pologne, les Suédois ayant fait irruption d'un côté et lis Moscovites de l'autre; ce qui fut cause que la reine voyant la ville de Varsovie affligée d'un coté du iléau de la peste, et de l'autre exposée aux invasions de ces dangereux ennemis, elle se résolut d'en retirer une partie, des missionnaires, pour les ôter du danger, et y en laissa seulement deux, lesquels, animés du zèle de celui qui les y avait envoyés, y ont grandement souffert pour le service et assistance des pauvres, particulièrement des plus abandonnés, demeurant fermes dans ce poste qui leur avait été confié, au milieu des périls de mort qui les environnaient de tous côtés, au sujet des deux fléaux de la guerre et de la peste; et cela pendant plusieurs années qu'ils ont toujours persévéré à consoler et servir les pauvres, leuratlminislrer lessuerenunts, tant en santé qu'en maladie, et leur rendre toute sorte d'assistance, avec un courage et une charité qui toucha si fort le cœur de M. Vincent, qu'un soir à la fin d'une conférence qu'il tenait pour toute sa communauté, recommandant ces deux prêtres aux prières de tons les assistants, il prit sujet de les encourager par leur exemple à la constance dans les souffrances.
« L'un de ces deux-là, dit-il, a un fâcheux mal à l'estomac, c'est le reste d'une peste mal pansée : je viens d'apprendre (^u'ou lui a. vwvsk
feu sur le boul d*une côte qui était cariée, et sa patieuee est telle^qu'il ne se plaint jamais : il souffre tout avec grande paix et traûquillité d'esprit. Un autre s'affligerait de se voir malade àtrois ou quatre cents lieues de son pajs; il dirait, pourquoi m'a-t-on envoyé si loin? que ne me retire-t-on d'ici ?quoi ! me veut-on-abandonner? les autres sont en France bien à leur aise, et on me laisse mourir dans un pays étranger. Voilà ce que dirait un homme de chair, qui adhérerait à ses sen* timents naturels, et qui n'entrerait pas dans ceux de Notre-Seigneur souffrant, en constituant son bonheur dans les souffrances. 0 que ce sien serviteur nous fait une belle leçon pour aimer tous les états où il plaira à la divine Providence nous mettre ! Pour l'autre, voyez comme depuis si longtemps il travaille avec une paix d'esprit et une assurance merveilleuse, sans se lasser de la longueur des travaux, ni se rebuter des incommodités, ni s'étonner des périls. Ils sont tous deux indifférents à lamortet à la vie, et bumblementrésignésà ce que Dieu en ordonnera. Ils ne me marquent aucun signe d'impatience ni de murmure ; au contraire, ils paraissent disposés à souffrir encore davantage, l'^n sommes-nous là, Messieurs et mes frères ? sommes-nous prêts d'endurer les peines que Dieu nous enverra, et d'étouffer les mouvements de la nature, pour ne vivre plus que de la vie de Jésus-Christ? sommes- nous disposes d'aller en Pologne, en Barbarie, aux Indes, lui sacrifier nos satisfactions et nos vies ? Si cela est, bénissons Dieu : mais si au contraire il y en a qui craignent de quitter leurs commodités, qui soient si tendres que de se plaindre pour la moindre chose qui leur manque, et si délicats que de vouloir changer de maison et d'emploi, parce que l'air n'y est pas bon, que la nourriture y est pauvre, et qu'ils n'ont pas assez de liberté pour aller et venir : en un mot. Messieurs, si quelques-uns d'entre nous sont encore esclaves de la nature, adonnés aux plaisirs de leurs sens, ainsi que l'est ce misérable pécheur qui vous parle, qui en l'âge de soixante et dix ans est encore tout profane, qu'ils se réputent indignes de la condition apostolique où Dieu les a a|)pelés, et qu'ils entrent en confusion de voir leurs frères qui Texcrcent si dignement, et qu'ils soient si éloignés de leur esprit et de leur courage.
« Mais qu'ont-ils souffert en ce pays-là? La famine? elle y est. La peste? ils l'ont eue tous deux, et l'un par deux fois. La guerre? ils sont au milieu des armées, et ont passé par les mains des soldats ennemis. Enfin, Dieu les a éprouvés par tous les fléaux. Et nous serons ici comme des casaniers sans cœur et sans zèle! Mous verrons les autres s'exposer aux périls pour le service de Dieu, et nous serons aussi timides comme des poules mouillées! 0 misère! ô cliétiveté! voilà
vingt mille i^oldats qui s'en vont à la guerre, pour y souffrir tonte sorte de maux, oh l'un perdra un bras, l'autre une jambe, et plusieurs la ▼le pour un peu de vent, et pour des espérances fort incertaines ; et cependant ils n'ont aucune peur, et ne laissent pas d'y courir comme après un trésor. Mais pour gagner le ciel. Messieurs, il n'y a presque personne qui se remue, et souvent ceux qui ont entrepris de le conquérir mènent une vie si lâche et si sensuelle, qu'elle est indigne nonseulement d'un prêtre et d'un chrétien, mais d'un homme raisonnable ; et 8*il y en avait parmi nous de semblables, ce ne seraient que des Cadavres démissionnaires. Or sus, mon Dieu! soyez à jamais béni et glorifié des grâces que vous faites à ceux qui s'abandonnent à vous ; soyez vous-même votre louange d'avoir donné à cette petite compagnie ces deux hommes de grAce.
• Donnons-nous à Dieu, Messieurs, pour aller par toute la terre porter son saint Évangile; et en quelque part qu*il nous conduise, gardons-y notre poste et nos pratiques, jusqu'à ce que sou bon plaisir nous en retire. Que les difficultés ne nous ébranlent pas, il y va de la gloire du Père éternel, et de l'efficacité de la parole et de la passion de son Fils. Le salut des peuples, et le nôtre propre, est un bien si grand, qu'il mérite qu'on l'emporte à quelque prix que ce soit; et n'importe que nous mourions plus tôt, pourvu que nous mourions les armes à la main, nous en serons plus heureux, et la compagnie n'en sera pas plus pauvre; parce que sanguis martyrum semen est Christianorum. Pour un missionnaire qui aura donné sa vie par charité, la bonté de Dieu en suscitera plusieurs qui feront le bien qu'il aura laissé à faire. Que chacun donc se résolve de combattre le monde et ses maximes, de mortifier sa chair et ses passions, de se soumettre aux ordres de Dieu, et de se consumer dans les exercices de notre état, et dans raccomplissement de sa volonté, en quelque part du monde qu'il lui plaira; faisons maintenant tous ensemble cette résolution, mais faisous-la dans l'esprit de Notre-Seigneur, avec une parfaite confiance qu'il nous assistera au besoin. Ne le voulez- vous pas bien, mes frères du séminaire? ne le voulez- vous pas bien, mes frères les étudiants? Je ne le demande pas aux prêtres, car sans doute ils y sont tous disposés. Oui, mon Dieu ! nous voulons tous répoudre aux desseins que vous avez sur nous. C'est ce que nous nous proposons tous en général, et chacun en particulier, moyennant votre sainte grâce : nous n'aurons plus tant d'affection, ni pour la vie, ni pour la santé, ni pour nos aises et divertissements, ni pour un lieu ni pour un autre, ai pour aucune chose du monde qui puisse vous empêcher, ô bon Dieu, de nous faire cette miséricorde, laquelle nous vous demandons tous
les uns pour les autres. Je uc sais, Messieurs, coininenlje vous ai dit tout ceci, jcn'v axaispaspeusc; mais j ai été si touché de ce qu'ona dit, et d'un autre coté si consolé des grâces que Dieu a faites à nos piiilresde P(i!oii:n:\ quf* je me suis laissé aller à répandre ainsi en tos ((; ::rs les s^'iiliincnts du mien. »
On piMit eoîiiiaîtie par ce discours Tesprit dont M. Vincent était animi*. et de quelle inani jre il tâchait de l'insinuer dans les autres; comme aussi la joie (jn'il ressentait lorsqu'il voyait les prùtres de sa Coîi^ré^alion prêts et tlisposcs de s'exposer avec courage aux dangers,* et d'embrasser avec constance les souffrances et les croix, pour proeurei" ravaneemeiR du service de Dieu et du salut des peuples : et entre ceux-i:i il avait toujours une tendresse particulière pour les plus aHliir(''s et îcsplus abandonnés, auxquels il tâchait de donner secours autant qn*il pouvait ; comme il a fait, entre les autres, à Tégard de ce {;rand royanine de Pologne, qui était pour lors affligé de tous côtés par les giu ries et par les maladies, et outre cela infecté de plusieurs lit'résies tant aneicinu s que modernes, (^esl pourquoi, non content d'v avoir envoyé des ouvriers de sa compagnie, il employait encore ks j)rières cl ies recommandations ardentes et fréquentes qu'il eu faisait, tant dans sa maison qu'au dehors. Voici en quels termes il en parla à sa communauté de Saint-Lazare au mois d'août de Tannée lOô.') :
« J.a reine de i'ologne qui a de grandes bontés pour noire compagnie, nous recommande par toutes ses lettres de prier Dieu pour ce pauvre royaume, qui a grand besoin o'éLre assisté, aiin que Dieu le regarde d'un œil de pitié, étant attaqué de tontes parts. Et au mois de septembre de l'an lOôO, nous nous humilierons beaucoup devant Dieu, dil-i!, de ce qu'il a voulu \^si les bruits qui coureut sont véritables^ suspendre encore raltenle du bien que nous lui avous si sou- ^eIlt et si instamment demandé; car nos péchés sans doute eu sont la cause. C'est un bruit (fui n'est pas cerlaiii ni encore conlirmé, que noii-seulemenlles troubles de la Pologne neso;it pas encore pacifiés; mais que le roi, qui avait une armée de près de ceut mille hommes, ayant donné une bataille, l'avait perdue, lue personne de qualité de la cour di' i<)ioj^îie m'aurait écrit (jue la reine s'en allait trouver le mi, et qu'elle nelait qu'à deux journées de l'armée. 8a lettre est du 28 juillet, et le bruit court que la bataille s'est donnée le 30; si cela était, la personne de la ri'i:ie ne serait pas en assurance. 0 Messieurs! o uics frères ! que nous devons bien nous confondre de ce que nos péchés ont détourné Dieu de nous accorder l'effet de nos prières! Afiligeons-nous pour ce grand et vaste royaume, qui est si fortement
Uaqué,ctqui s'en va perdu, si la nouvelle esl véritable. Mais afflicons-nous pour rÉgliso qui va être perdue en ce pays-là, si le roi ient à succomber : caria religion ne s'y peut maintenir que par la onscrvation du roi, et l'Église va tomber entre les mains de ses enlemis en ce royaume; le Moscovite eu lient dijà plus de cciil 0:1 sixingts lieues d'étendue, et voi!à le reste en dangtM' d'être envahi par es Suédois. 0 q»ie ct»la me donne grand sujet <Ie craindre l'événement le ce que voulait signifier le paj.e Clément VIII, qui était un saint lomme, estimé non-seulement des catlioliques, mais même des héréiques; un homme de Dieu et de paix, à qui ses propres ennemis lonnaient des louanges. Et pour moi, j'ai oui des Luthériens qui oaaient et estimaient sa vertu. Ce saint pape donc ayant reçu deux unbassadeursde la part de quelques princes d'Orient, où la foi cornnençait à se répandre, et voulant en rendre grûces à Dieu en leur irésence, il offrit à leur intention le saint sacrifice de la messe. Comme Ifut à l'autel, et dans son Mémento^ voilà qu'ils lo virent pleurer, j'émir et sangloter ; ce qui les étonna grandement : de sorte qu'après [u'elle fut achevée, ils prirent la liberté de lui demander quel sujet avait excité aux larmes et aux gémissements dans une action qui ne ui devait causer que de la conFolation et de la joie. £t il leur dit tout implement, qu'il était vrai qu'il avait commencé la messe avec grande atisfaction et contentement, voyant le progrès de la religion cathoique ; mais que ce contentement s'était tout à coup changé en trisi8.se et en amertume, dans la vue des déchets et des pertes qui arrivent tous les jours à T Église de la part des hérétiques; en sorte qu'il rait sujet de craindre que J)ieu ne la voulut transporter ailleurs, ous devons, .Messieurs et mes frères, entrer dans ces sentiments, et ppréheuder que le royaume de Dieu ne nous soit ùté. C'est un maleur déplorable que celui que nous voyons devant nos yeux, six lyaumes ôtés de l'Eglise, à savoir la Suède, le Dancmarck, la Aorège, l'Angleterre, l'Kcosse et l'Irlande; et outre cela la Hollande, . une grande partie des Ailemagnes, et plusieurs de ses grandes villes iséatiques.O Sauveur ! quelle perte! et après cela nous sommes cuire à la veille de voir le grand royaume de Pologne perdu, si Dieu ir sa miséricorde ne l'en préserve.
« 11 est bien vrai que le Tils de Dieu a promis qu'il serait dans son jlise jusqu'à la fin des siècles; mais il n'a pas promis que cette jlise serait en France, ou en Es[)agne, etc. 11 a bien dit qu'il n'aindonnerait point sou Eglise et qu'elle demeurerait jusqu'à laconinunation du monde, en quelque endroit que ce soit, mais non pas itarmiuéaieat ici ou ailleurs; et s'il y avait un pays à qui il dût la
laisser, il semble qu'il n'y en avait point qui dût titre préféré à la l'erre-Sainte, où il est né et où il a commencé son Eglise et opéré tant et tant de merveilles. Cependant c*est à cette terre, pour laquelle il a tant fait et où il s'est complu^ qu'il a ôté premièrement son Eglise, pour la donner aux Gentils. Autrefois, aux enfants de cette même terre, il leur (Ma encore son arche, permettant qu'elle fût prise par leurs ennemis les Philistins ; aimant mieux être fait, pour ainsi dîrei prisonnier avec son arche, oui, lui-même prisonnier de ses ennemis, que de demeurer parmi des amis qui ne cessaient de TolTenser. Voili comment Dieu s'est comporté et se comporte tons les jours envers ceux qui, lui étant redevables de tant de grâces, le provoquent par toutes sortes d'offenses, comme nous faisons, misérables que nous sommes. Et malheur, malheur à ce peuple à qui Dieu dit : Je ne veux plus de vous, ni de vos sacrifices et offrandes ; vos dévotions ni vos jeûnes ne sauraient me plaire, je n'en ai que faire. Vous avez tout souillé par vos péchés ; je vous abandonne : allez, vous n*aurez plus de part avec moi. Ah! Messieurs, quel malheur! Mais, ô Sauveur! quelle grâce d'ètredu nombre de ceux dont Dieu se sert pour transférer ses bénédictions à son Eglise ! Voyons-le par la comparaison d'un seigneur infortuné qui se voit contraint par la nécessité, par la guerre, par la peste, par l'embrasement de ses maisons, ou par la disgrâce d'un prince, de s'en aller et s'enfubr, et qui dans ce débris de toutes ses fortunes voit des personnes qui le viennent assister, qui s'offrent à le servir et à transporter tout ce qu'il a : quel contentement et quelle consolation à ce gentilhomme dans sa disgrâce ! Ah! Messieurs et mes frères, quelle joie aura Dieu, si dans le débris de son Eglise, dans ces bouleversements qu ont faits les hérésies, dans les embrasements que la concupiscence met de tous côtés, si dans cette ruin(^ il se trouve quelques personnes qui s'offrent à lui pour transporter ailleurs, s'il faut ainsi parler, les restes de son Eglise, et d'antres pour défendre et pour garder ici ce peu qui reste ! 0 Sauveur! quelle joie recevez- vous de voir de tels serviteurs et une telle ferveur pour tenir bon et pour défendre ce qui vous reste ici, pendant que les autres vont pour vous acquérir de nouvelles terres ! 0 Messieurs, quel sujet de joie ! vous voyez que les conquérants laissent une partie de leurs troupes pour garder ce qu'ils possèdent, et envoient l'autre pour acquérir de nouvelles places et étendre leur empire. C'est ainsi que nous devons faire, maintenir ici courageusement les possessions de 1 ' Eglise et les intérêts de Jésus-Christ, et avec cela travailler sans cesse à lui faire de nouvelles conquêtes et à le faire reconnmtre par les peuples les plus éloignés. Un auteur d'hérésie me disait un jour : Dieu
îfit enfiti Its^é dpf5 pëchiîs dr toute» ces contrées, il en est en colère^ rt il veut rcsoîument nous ôter !a foi, de laquelle on s'est rendu indi*- ^e ; et ne serait-ce pas, ajoutait-il, une témérité de s opposer aux ieaseins de Dieu, et de vouloir défendre r£glise, laquelle il a résolu le perdre? Pour moi, disait-il encore, je veux travailler à ce dessein le détruire. Hélas ! Messieurs, peut-être disait-il vrai, avançant que Diea voulait pour nos péchés nous ôter F Eglise; mais cet auteur l*hérésie mentait en ce qu'il disait que c'était une témérité de s'opposer à Dieu en cela et de s'employer pour conserver son Eglise et la léfendre ; car Dieu le demande^ et il le faut faire : il n'y a point de bémérité de jeûner, de s'aflliger, de prier pour apaiser sa colère, et de combattre jusqu*à la fin pour soutenir et défendre l'Eglise en tous les lieux où elle se trouve. Que si jusqu'à présent nos efforts semblent avoir été inutiles à cause de nos péchés, au moins par l'effet gui en paraît, il ne faut pas désister pour cela, mais en nous humiliant profondément, continuer nos jeûnes, nos communions et nos oraisons avec tous les bons serviteurs de Dieu, qui prient incessamment pour le même sujet; et nous devons espérer qu'enûn Dieu, par ta grande miséricorde, se laissera fléchir et nous exaucera. Humilion^Hious donc autant que nous pourrons, en vue de nos péchés : mais ayons confiance, et grande confiance en Dieu, qui veut que aons continuions de plus en plus à le prier pour ce pauvre royaume de Pologne si désolé, et que nous reconnaissions que tout dépend de loi et de sa grâce. •
Jusqu'ici sont les paroles de M. Vincent, qui nous font voir quelles 'étaient les ardeurs de son zèle, dont il voulait enflammer les cœurs des siens. Il semblait que ce fidèle serviteur de Dieu, animé d'une sainte confiance eu son infinie miséricorde, voulait emporter, à quelque prix que ce fût, ce qu'il prétendait qui était la protection de i)ieu sur le royaume de Pologne, et la conservation de la religion catholique dans le péril imminent où il la voyait. Pour cet effet il les .ortaità s'humilier et s'allliger incessamment devant Dieu, et à lui ilrir des prières, des communions et des pénitences, et cela pendant .-usieurs années, et presque toutes les fois que sa communauté s'as-
mblait, après l'oraison ou à la fin des conférences, c'est-à-dire deux • } I trois fois la semaine, sans se lasser de répéter les mômes choses. a:l il ne se peut lire quels étaient les soupirs et les élans de son cœur V rs Dieu, les mortifications qu'il pratiquait dans son particulier et i:: recommandations qu'il a faites, même au dehors, en toutes les ciHsemblées et conférences où il se trouvait, pour obtenir de Dieu ctlte grftce tant désirée. Et depuis sa mort un ecclésiastique de vcrtvi ï. I. n
a rapporté qu*un jour, dans une assemblée oii ils étaient tons deu, ce grand serviteur de Dieu parla avec tant de sentiment des misera de ce pauvre royaume de Pologne, pour exciter les assistants à le recommander à Dieu daus leurs prières, qu'il tira à tous les larmes des yeux.
Ënûn il a plu à Dieu exaucer ses prières, et lui donner avant sa mort la consolation d*approndre le rétablissement du roi de Pologne daus toutes les provinces qu'il avait perdues ; les Suédois et les Moscovites ayant été chassés, ses plus redoutables ennemis abattus el contraints de rechercher la paix, et enfin TËglise et la religion catholique maintenue et conservée malgré tons les efforts de ceux qui la voulaient détruire.
SECTION XI