‹ Vie de S. Vingent de PaulChapitre 16 sur 65 · CONTINUATION DU MÊM£ SUJET · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU MÊM£ SUJET

M. Viflcent a fait paraître son afTeetion et sa fidélité k cette sainte pratique d'une manière qu'on peut dire lui avoir été presque singulière, en ce qu'il n'est jamais entré dans aucun emploi ni procuré un avantage temporel à sa Ck>ngrégation , sinon autant qu'il connaissait manifestement que cela était conforme k la volonté de Dieu, et qu'il y était même fortement poussé par autrui. Il a fait k la vérité son possible pour conserver les biens temporels que la Providence divine avait donnés k sa compagnie , parce que Dieu le voulait ; mais on ne l'a jamais vu aller au-devant pour lui en procurer, ni faire aucune recherche ou sollicitation pour y attirer personne : et quoiqu'il soit licite et même louable de convier les autres k se mettre dans un état auquel ils puissent mieux servir Dieu , quand cela se fait par un pur zèle de sa gloire , la dévotion néanmoins de ce saint homme était d'attendre toujours le bon plaisir de Dieu pour le suivre , et de ne le prévenir jamais ; ce qui est une vertu assez rare : et il était tellement rempli et animé de ce désir que la volonté de Dieu fût la souveraine sur son cœur et sur tout ce qui pouvait dépendre de lui , qu'il tenait pour maxime de ne rien épargner, ni dépense , ni peine , ni même la vie , quand il était question d'accomplir cette très sainte volonté.

H ne pouvait approuver que ceux qui étaient appelés de Dieu dans un état ou profession vinssent k la quitter par eux-mêmes, quoiqu'ils eussent des prétextes fort bons et raisonnables. Voici ce qu'il ^ri vit un jour sur ce sujet k un curé qui voulait permuter sa cure :

• Je vous prie, lui dit-il , de ne vous point hâter : ce que vous préc tendez faire mérite une grande considération, et j'aurais peine < que vous eussiez pris aucune résolution finale sans avoir fait c prier Dieu et consulté M. Du val ou M. Coqueret , ou tous les deux;

• car il s'agit de savoir si Dieu veut que vous quittiez l'Epouse c qu'il vous a donnée. »

I^s supérieurs des maisons de sa Congrégation ont remarqué

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qu'en toutes ses lettres il ne leur recommandait rien tant que cette conformité au bon plaisir de Dieu en toutes sortes d'événemens : et quelques uns lui ayant mandé en divers temps qu'on voulait leur susciter des procès et les molester et inquiéter dans quelques parties de leurs biens ou dans les maisons et places qu'ils avaient acquises , sa réponse plus ordinaire était : qu'il n'en arriverait que ce qu'il plairait à Dieu; qu'il était le maître , non seulement de nos biens, mais aussi de nos vies, et qu'il était juste qu'il en dispos&t selon sa divine volonté.

Il voulait que, dans les aridités ^irituelles et dans les infirmités du corps, on demeurât soumis au bon plaisir de Dieu ; que l'on fût content de tous les états où il lui plairait de nous mettre, et qu'on ne désirât jamais d'en^sortir, sinon autant que l'on connaîtrait lui être agréable; et il disait que, selon son sentiment, c'était la pratique la plus excellente et la plus relevée en laquelle un chrétien et même un prêtre pût s'exercer sur la terre.

Un des principaux prêtres de sa Congrégation , et un des plus utiles, étant fort malade et en danger de mort, et mademoiselle Le Gras, supérieure des Filles de la Charité, en étant fort afiligée, M. Vincent lui écrivit en ces termes : c 11 faut , lui dit-il , agir contre ce qui fait peine , et briser son cœur, ou l'amollir pour le préparer à tout. Il 7 a apparence que Notre-Seigneur veut prendre sa part de la petite compagnie : elle est tout à lui , comme je l'espère, et il a droit d'en user comme il lui plaira : et pour moi , mon plus grand désir est de ne désirer que l'accomplisse ment de sa sainte volonté. Je ne puis vou^ exprimer combien notre malade est avant dans cette pratique : et c'est pour cela qu'il semble que Notre-Seigneur le veuille mettre dans un lieu où il la pourra continuer plus heureusement durant toute l'éternité. 0 qui nous donnera la soumission de nos sens et de notre raison à cette adorable volonté? ce sera l'Auteur des sens et de la raison, si nous ne nous en servons qu'en lui et pour lui. Prions-le que vous^et moi ayons toujours un même vouloir et non-vouloir avec lui et en lui , puisque c'est un paradis anticipé dès cette vie. >

Une autre fois voyant une vertueuse demoiselle dans une grande crainte de ce que deviendrait un sien fils : * Donnez , lui dit-il , € Tenfant et la mère à Notre-Seigneur, et il vous rendra bon c compte de tous les deux : laissez^lui faire seulement sa volonté

• ûtk vous I et eu lui ; ailendez cette méiMe \ol0nte dans retenu

< due de vos es^cices, sana en désirer d'autres; cela étant suft iiBiiiC pour vous faire tout à Dien. 0 qnll faut peu pour être t toute sainte ! le moyen très souverain et presque unique , c'est c de s'habituer k faire la volonté de Dieu en toutes choses. »

Cette même demoiselle, étant un jour malade, hd écrivit, pour le prier de l'avertir du mal de son àme, qui causait celui du ^rps : f Je ne vous puis indiquer, lui répondit-il , d'autre cause

< de votre mal que celui du bon plaisir de Dieu. Adorez-le donc,

• ce bo0 plaisir , sans vous enquérir d'où vient que Dieu se plait c de vous voir en l'état de souffrance. 11 est souverainement glof rifié de notre abandon k sa conduite , sans discussion de la raison > de sa volonté , si ce n'est que sa volonté est la raison même , et c que sa raison est sa volonté. Enfermons-nous donc Ik-dedans , c de la façon que fit Isaac au vouloir d'Abraham , et Jésus-Christ

< au vouloir de son Père. >

Il avait tellement k cœur cette pratique de la conformité k la volonté de Dieu , que c'était une de ses plus grandes joies que de voir ses enfans dans cette disposition : t Dieu soit loué , dit-il k l'un d'eux, dans une lettre qu'il lui écrivit, de ce que vous êtes prêt de faire en tout et partout sa très sainte volonté, et d'aller vivi*e et mourir en quelque part qu'il ait agréable de vous appeler. C'est la disposition des bons serviteurs de Dieu , et des hommes vraiment apostoliques , qui ne tiennent k rien : c'est la marque des vrais enfans de Dieu , qui sont toujours en liberté de répondre aux desseins d'un si digne Père. Je l'en remercie pour vous avec un grand ressentiment de tendresse et de reconnaissance ; ne doutant pas que votre cœur étant ainsi préparé , ne reçoive les grâces du ciel en abondance , pour faire beaucoup de bien sur la terre , comme j'en prie sa divine bonté. > Or, coHune la votonté de Dieu se reconnaît en^deux manières , ou par les événemens qui ne sont point en notre disposition , et qui dépendent absolument de son bon plaisir, comme sont les maladies, les pertes, et autres semblables accidens de cette vie ; ou bien par des déclarations que Dieu nous fait de ce qui lui est agréable, et qu'il laisse néanmoins en notre liberté; soit qu'il nous le fasse connaître extérieurement, par ses coramandemens ou par ses conseils , ou bien intérieurement par ses inspirations :

M. Vincent s'était iH*e8erit cmnme une règle prar demeaier eon* fonne k la volonté de Dieu en Tune et l'autre manière; premièrement, de se tenir incessamment daiis une entière soumission an bon plaisir de Dieu , pour tous les accidens les plus fâcheux qu'il lui plairait ordonner ou permettre , et dans une diq>osition et résolution , lorsqu'ils arriveraient, de les recevoir et accepter , non seulement avec patience et soumission , mais aussi avec affection et avec joie ; étant toujours très content que la sainte volonté de Dieu s'accomplit en lui , et que tous ses ordres fussent entièrement exécutés. Et pour ce qui est des choses que Dieu laissait en sa li« berté, il agissait toujours selon ce qu'il connaissait être le plus agréable k Dieu ; dressant à cette fin son intention au commence* mrat de chacune de ses actions , et disant en son cœur : « Mon c Dieu, je vais faire ceci, ou laisser cela, parce que je crois que c telle est votre volonté , et que vous l'avez ainsi agréable ; • et de temps en temps il renouvelait cette intention , afin que toujours et en toutes choses il accomplit fidèlement et saintement la volonté de Dieu. Il appelait cet exercice de conformité k la volonté de Dieu , le trésor du chrétien , parce qu'il contenait en éminence celui de la mortification, de l'indifiPérence, de l'abnégation de soi-même, de l'imitation de Jésus-Christ, de Tunion avee Dieu , et généralement de toutes les vertus , qui ne sont vertus que parce qu'elles sont agréables k Dieu , et conformes k sa vo« lonté, qui est la source et la règle de toute perfection.

Or, d'autant qu'il y a plus de difficulté de bien connaître la volonté de Dieu par la voie des Inspirations , dans lesquelles on se peut aisément tromper, l'amour-propre nous faisant quelquefois prendre les productions et inclinations de la nature pour des mouvemens de l'Esprit de Dieu, M. Vincent disait que pour n'y être pas trompé , il était nécessaire d'y mettre un grain de sel , c'est-kdire , d'user d'un grand discernement , et ne se pas fier k son propre esprit ou k ses propres sentimens. Voici ce qu'il dit une fois aux siens sur ce sujet :

« Parmi une multitude de pensées et de sentimens qui nous c viennent incessamment, il s'en trouve de bons en apparence, qui c pourtant ne viennent pas de Dieu , et ne sont pas selon son goût, c Quel moyen donc de les discerner ? C'est qu'il faut les examiner , € recourir k Dieu par la prière, et lui demander lumière; en conc sidérer les motifs , la fin et les moyens , pour voir si tout est as-

< saisonné de son bon plaisir : les proposer aux sages et en pren-

< dre avis de ceux qui ont soin de nous , et qui sont les dépositaires « des trésors de la science et de la sagesse de Dieu ; et faisant ce « qu'ils conseillent , on fait la volonté de Dieu. >

Et parlant un jour aux mêmes , il leur fit un avertissement très important sur ce sujet : c Je m'assure , leur dit*il , qu'il n'y a au-

< cun de ceux qui sont ici présens qui n'ait tâché de pratiquer « aujourd'hui quelques actions qui d'elles-mêmes sont bonnes et

< saintes , et cependant il se peut faire que Dieu aura rejeté ces c actionSf pour avoir été faites parle mouvement de votre propre ■ volonté. N'est-ce pas ce que le prophète a déclaré , quand il a

< dit de la part de Dieu : Je ne veux point de vos jeûnes, par c lesquels en pensant m^lionorer vous faites le contraire :

< parce que quand vous jeûnez vous faites votre propre vo- € lonté; et par cette propre volonté, vous gâtez et corrompez c votre jeûne " . Or l'on peut dire le même de toutes les autres œu-

< vres de piété, dans lesquelles le mélange de notre propre volonté

< gâte et corrompt nos dévotions, nos travaux, nos pénitences,

< etc. Il y a vingt ans que je ne lis jamais en la sainte Messe cette • épitre, tirée du cinquante-huitième chapitre d'Isaie, que je n'en

< sois fort troublé. Gomment faut-il donc faire pour ne pas perdre c notre temps et nos peines? C'est qu'il ne faut jamais agir par le c mouvement de notre propre intérêt , inclination , humeur ou « fantaisie , mais nous accoutumer et habituer k faire la volonté c de Dieu en tout : je dis en tout et non pas en partie ; car c'est c là le propre effet de la grâce, qui rend la personne et l'action

< agré9d)les à Dieu. >

Nous finirons ce chapitre par une dévote réflexion que ce saint homme fit un jour sur le bonheur d'un chrétien qui est parfaitement établi dans cette conformité à la volonté de Dieu, c Voyez, dit-il , les dispositions toutes saintes dans lesquelles il passe sa vie , et les bénédictions qui accompagnent tout ce qu'il fait : il ne tient qu'à Dieu, et c'est Dieu qui le conduit en tout et partout ; de sorte qu'il peut lui dire avec le prophète : Tcnuisti manum dexteram meam, et in voluntate tuâ deduxisti me. Dieu le tient comme par la main droite , et se tenant réciproquement avec une entière soumission à cette divine conduite, vous le verrez demain , après-demain , toute la semaine , toute l'année

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et enfin toute sa vie en paix et tranquillité , en ardeur et tendance continuelle vers Dieu , et répandant toujours dans les âmes de son prochain les douces et salutaires opérations de Tesprit qui ranime. Si vous le comparez avec ceux qui suivent leurs propres inclinations , vous verrez ses conduites toutes brillantes de lumière , et toujours fécondes en fruits ; on remarque un progrès notable en sa personne , une force et énergie en toutes ses paroles : Dieu donne une bénédiction particulière k toutes ses en-* treprises , et accompagne de sa grâce les desseins qu'il prend pour lui , et les conseils qu'il donne aux autres , et toutes ses • actions sont de grande édification ; mais d'un autre côté , Ton voit que les personnes attachées k leurs inclinations et plaisirs ' n'ont que des pensées de terre , des discours d'esclaves , et des œuvres mortes ; et cette différence vient de ce que ceux-ci s'at- ' tachent aux créatures , et que celui-lk s'en sépare; la nature agit dans ces âmes basses , et la grâce dans celles qui s'élèvent à Dieu et qui ne respirent que sa volonté. >

SECTION II

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