CHAPITRE VI
ton AnSMTION OONTmUBLLB A LA PHiSBlTCB DB fiOCU.
La grandeur et la perfection de l'amour que M. Vincent avait pour Dieu s'est fait connaître , non seuFement par sa soumission parfaite à toutes ses volontés , mais encore particulièrement par son attention continuelle ii la présence de sa divine Majesté : car o'est le propre de l'amour que de faire désirer et rechercher la présence de la personne aimée, et de se plaire en sa compagnie , en sa vue et en ses entretiens. Or , l'application de M. Vincent ^ Dieu était telle (wlon le témoignage qu'en a rendu un très vertueux prêtre ^m l'a particulièrement connu et observé durant plusieurs années ) , qu'il était facile de juger que son esprit était aontiauellement attentif k la présence de Dieu : on ne le voyait jamais dissipé pour quelques sortes d'affaires et occupations qui lui pussent arriver , mais toujours recueilli et présent ï lui-même ; et on a remarqué que pour l'ordinaire il ne rendait point de réponse k ee qu'on lui demandait , surtout si c'était quelque chose importante , sans faire quelque petite pause , pendant laquelle il élevait son esprit a Dieu pour implorer sa lumière et sa grâce , afin de ne dire ni faire aucune chose que selon sa volonté et pour sa plus grande gkrire.
Ce même ecclésiastique a témoigné qu'il l'avait vu quelquefois les heures entières tenir les yeux collés sur un crucifix qu'à avait
entre lea mains ; et qu'en diverses autres occasions p lorsqu'on lui apportait les nouvelles de quelques affaires fâcheuses , ou d'autres qui pouvaient lui donner quelque sujet de consolation , il paraissait en son visage une telle égalité d'esprit , qu'elle ne pouvait provenir sinon de celte application continuelle qu'il avait à Dieu. A ce propos on lui a souvent oui dire c qu'il n'y avait pas c grand'chose à espérer d'un homme qui n'aimait pas à s'entre^ c tenir avec Dieu ; et que si on ne s'acquittait pas comme il falc lait de ses emplois pour le service de Notre-Seigneur , c'était c faute de se bien tenir à lui , et de lui demander le secours de sa ff grâce avec une parfaite confiance. >
Quand il allait ou venait parla ville, c'était dans un grand recueille* ment , marchant en la présence de Dieu , le louant et le priant eo son cœur : et sur ses dernières années, lorsqu'il allait tout seul avec son compagnon dans le carrosse dont il avait été obligé de se servir, non seulement il se tenait intérieurement recueilli , mais ordinairement il avait les yeux fermés , et le plus souvent il tirait sur lui le rideau, en sorte qu'il ne pouvait ni voir ni être vu de personne , pour se pouvoir mieux entretenir avec Dieu.
Il avait cette sainte coutume , que toutes les fois qu'il entendait sonner Thorloge , soit les heures , ou les quarts , k la maison ou à la ville , soit qu'il fût seul ou en compagnie , il se découvrait , et faisant un signe de croix élevait son e^rit à Dieu. Il disait que cette pratique était très propre pour renouveler en son esprit la présence de Dieu , et se ressouvenir des résolutions qu'on aurait prises le matin en l'oraison ; et pour cela il l'a introduite panni ceux de sa compagnie , qui en usent selon que le temps et les lieux leur peuvent permettre.
GoDune il connaissait par sa propre expérience les grâces et bénédictions renfermées dans ce recueillement intérieur et dans cette attention h la présence de Dieu , il y portait les autres autant qu'il pouvait, pour les en rendre participans : pour cet effet il fit mettre en divers endroits du cloitre de Saint*Lazare ces paroles écrites en gros caractère : Dieu vous regarde , afin que les siens et les autres personnes du dehors qui se trouveraient en la maison de Saint-Lazare fussent par ce moyen avertis , en allant et venant, de se souvenir de la présence de Dieu ; et il avait une telle estime pour cet exercice , qu'il disait que < s'il se tsouvait une personne « qui te sût bien pratiquer , et qui se rendit fidèle k suivre les at-
■ traits de cette vue de Dieu, elle panriendrait bientôt k on très c haut degré de sainteté. >
Tl était fort intelligent à se servir des choses naturelles et sensibles pour s'élever k Dieu ; et pour cet effet, il ne s'arrêtait pas k l'écorce ni k la figure extérieure, ni même aux excellences particulières des êtres créés , mais il s'en servait seulement pour passer a la considération des perfections du Créateur. Quand il voyait des campagnes couvertes de blés , ou des arbres chargés de fruits , cela lui donnait sujet d'admirer cette abondance inépuisable de biens qui est en Dieu , ou bien de louer et bénir le soin paternel de sa Providence pour fournir la nourriture et pourvoir k la conservation de ses créatures. Lorsqu'il voyait des fleurs, ou quelqu'autre chose belle ou agréable , il en prenait occasion de penser k la perfection et beauté in&nie de Dieu , et de dire en son cœur ces paroles qu'on a trouvées écrites de sa main : c Qu'est-ce c qu'il y a de comparable k la beauté de Dieu , qui est le principe « de toute la beauté et perfection des créatures ? N'est-ce pas de lui c que les fleurs, les oiseaux , les astres , la lune et le soleil em- « prnntent leur lustre et leur beauté ? >
Il dit un jour k sa communauté qu'étant allé voir une personne malade et affligée d'un continuel mal de tête , elle souffrait cette incommodité avec une si grande patience, qu'il lui semblait voir sur son visage je ne sais quelle grâce , qui lui faisait connaître que Dieu résidait dans cette âme souffrante ; d'où il prit sujet de faire cette exclamation : c 0 l'heureux état que celui de souffrir c pour l'amour de Dieu ! Combien est-il agréable k ses yeux , puis- < que son propre Fils a voulu couronner les actions héroïques de c sa sainte vie d'un excès de douleurs qui Font fait mourir? >
Il ajouta en cette même occasion que , s'étant trouvé quelques jours auparavant dans une chambre tout entourée de miroirs , en sorte qu'une mouche n'eût pas pu s'échapper qu'elle n'eût été vue, de quelque côté qu'elle eût tâché de s'envoler, cela lui donna sujet de dire en lui-même : c Si les hommes ont trouvé l'invention de représenter de la sorte tout ce qui se passe en un lieu , jusques au moiùdre mouvement des plus petites choses , k plus forte raison devons-nous croire qu'elles sont toutes représentées dans ce grand miroir de la divinité , qui remplit tout et qui renferme tout par son immeiisité , et en qui les bienheureux voient toutes choses, et particulièrement les bonnes œuvres des âmes fidèles ,
« et par conséquent tons leors actes de patience , d'humilité , de « conformité k la volonté de Dieu , et des autres vertus. >
Nous finirons ce chapitre par les paroles très dignes de remarque qu*il dit un jour à sa communauté sur l'exercice de la présence de Dieu :
« La pensée de la présence de Dieu nous rendra familière la pra« tique de faire incessamment sa volonté : le souvenir de la divine présence s'établira peu k peu dans l'esprit , et par sa gr&ce se formera en habitude ; en sorte que nous serons enfin comme animés de cette divine présence. Combien pensez-vous , mes Frères , qu'il y a de personnes, même dans le monde , qui ne perdent presque point Dieu de vue? Je me rencontrai ces jours passés avec une qui faisait conscience d'avoir été trois fois le jour distraite de la pensée de Dieu : ces gcns-là seront nos juges, qui nous condamneront devant la Majesté divine de l'oubli que nous avons pour elle, nous qui n'avons autre chose k faire qu'k l'aimer, et k lui témoigner notre amour par nos regards, et par nos services. Prions Notre-Seigneur qu'il nous fasse la gr&ce de dire comme lui : Cibus meus est , ut faciam voUmtatem ejus qui misit me : ma nourriture et ma vie est de faire la volonté de Dieu. Supplions-le qu'il nous donne toujours une faim et une soif de cette justice. >