‹ Vie de Saint Bernard, abbé de ClairvauxChapitre 39 sur 58 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Durant tout le pontiCcat d'Eugène III, le chemin fut courtde Clairvaux à Rome. Un commerce de lettres tort régulier entretfinait l'amitiÉ du pape cistercien et de son ancien supérieur. Le temps est venu d'analyser un ouvrage qui mit le sceau à celle correspondance; nous voulons parler du livre De la Considération, sorte de testament qui contient la pensée suprême de l'abbé de Clair- . vaux sur les devoirs de la papauté (1). Commencé en H49 (2), il fut achevé en 1152 ou en H33 (3). Le saint le composa à cette heure tardive et silencieuse de la vie, où l'homme, se recueillant une dernière fois et jugeant le passé, le présent et l'avenir avec une pleine sérénité, porte sur toutes choses un regard plus calme et plus assuré. C'est un fruit d'automne : on y trouve condensé tout ce qu'il y avait d'exquis dans lame si pure et si noble de saint Bernard.

(i) De Consideratione , Mignc, lom. CLX.\XI1, col. 727-80S.

(2) Pétri Venerab.. Ub. VI, ep. 7.

{3) Le second livre fut ^cnt «près la croisade (et. cap. i) ; le truisme livre après Is mort de Hugues d'Auxerre (cf. cap, ii, ii° H) et dans la qualrièine anaée ([ai suivît le coacile de Reims [ibid., cap. ?. n» 20), c'est-à-dire en 1152. Le quatrième fut rraisemllablcmcnt composé en 1152, cf. lib. IV, cap. i, n" 1.

L'abbé de Clairvaux hésitait, malgré le désir exprès du souverain Pontife , à entreprendre cet ouvrage. « L'amour me presse, écrit-il à Eugène Itl, mais le respect me retient. » A la fin, la crainte futvaincue. « Qu'importe après tout, ajoute-t-il discrètement, comme pour s'enhardir, qu'importe que vous soyez élevé sur la cbaire de Pierre? Quand vous marcheriez sur l'aile des vents, vous ne pourriez vous soustraire à mon affection. L'amour ne sait pas ce que c'est qu'un maître; il reconnaît un fils même sous la tiare. La charité ne meurt pas. Si, à vrai dire, je n'ai plus à remplir à voire égard les devoirs d'une mère , j'en ai toujours la tendresse. Vous avez jadis été mêlé à mes entrailles ; il n'est pas si facile de voua en arracher. Je vous donnerai donc des avis , non pas comme un maître , mais comme une mère , autrement dit comme quelqu'un qui aime. On me prendra peut-être pour un insensé; mais je ^ne paraîtrai tel qu'aux yeux de celui qui n'aime pas, de celui qui ne sent pas la force de l'amour (1), »

C'est en ces termes que saint Bernard annonçait au souverain Pontife la première partie du livre de la Considération. On y trouve une idée de tout l'ouvrage. C'est une sorte d'examen de conscience d'un pape. Nous ne suivrons pas l'auteur pas h pas dans le domaine qu'il parcourt et dans les digressions auxquelles il s'abandonne volontiers. Ce que nous recherchons dans son œuvre , c'est le document humain, le document historique.

Le pape occupe le centre d'une sphère dont les rayons s'étendent à tout l'univers. Ce qui est autour de lui, au-

(1) De CoHsidei-atione , proli^ae, ap. MFgne, col, 7î7-7î8.

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dessous de lui, au-dessus de lui, doit être, aussi bien que lui-même, l'objet de sa « Considération (1). » Qu'il promène ses regards de la terre au ciel; mais qu'il n'oublie pas de sonder ses reins et d'envisager en sa personne l'extrême faiblesse unie à la suprême grandeur.

Nul plus que saint Bernard n'a rehaussé la majesté du pontificat romain; mais nul n'a su donner & un pape de plus fortes leçons d'humilité. Qu'est-ce qu'un pape? Les termes manquent pour exalter sa dignité, u 11 n'a pas son égal sur la terre; » qui parem non kabet (2). Les grands hommes de l'Ancien Testament ont montré en figure sa gloire future et son incomparable autorité. Dans le Nouveau il éclipse toute grandeur : « il est Pierre par la puissance; par l'onction il est Christ (3). n Ces fonctions en impliquent beaucoup d'autres que Bernard résume dans nne magnifique énumération qui clôt le quatrième livre : >< Considérez, dit-il au pape , que vous devez être le modèle de la piété, le champion de !a vérité, le défenseur de la foi , le docteur des nations , le chef des chrétiens , le régulateur du clergé, le pasteur des peuples, le vengeur des crimes, la terreur des méchants, la gloire des bons, le marteau qui frappe les tyrans , le père des rois, le modérateur des lois, le dispensateur des canons, le sel de la terre , la lumière du monde , le prêtre du Très-Haut, le vicaire du Christ, le Christ du Seigneur. » Quoi de plus? Bernard ne recule pas devant une qualification étonnante : Souvenez-vous enfin que vous devez être le « Dieu de Pharaon (4). »

Nous expliquerons plus loin cette expression biblique

(1) Ue Consider., IJb. II, cap. m.

(2) De Consideratione , lib. Il, cap. i, n" 4.

(3) Ibid., iib. 11, cap. viii, n" 15.

(4) Ibid., lib. IV, cap. ïii.

OÙ éclate l'ardent respect que l'abbé de Clairvaux professe pour la papauté. Remarquons seulement qu'un éloge si pompeux , si oriental de forme , n'est point de sa part une vaine flatterie. Bernard fait voir au souverain Pontife, avec une égale hardiesse, le revers de cette grandeur. « Voici un autre cantique, lui dit-il, que je vais tous chanter; il est moins agréable à entendre peut-être, mais non moins salutaire. » Et il dépouille Eugène III de tous ses insignes pour découvrir la bassesse de son origine. Qu'étiez-vous , quand vous êtes sorti du sein de voire mère? « Ëtiez-vous alors paré de la tiare, étincelant de pierreries, brillant des reflets de la soie, ombragé de plumes ou cbargé de métaux précieux? Dissipez tout cela. comme les nuages fugitifs du matin, au souffle de votre Considéralion ; vous n'aurez plus devant les yeux qu'an homme nu, pauvre et misérable, un homme qui se plaint d'être homme, qui rougit d'être nu, qui déplore d'être né et qui murmure contre l'existence , un homme né pour le travail et non pour l'honneur, un homme qui n'a que peu de temps à vivre et qui le passe dans la crainte, un homme enfin condamné à mort. Quel salutaire rapprochement dans cette pensée : en môme temps que vous êtes pape , vous n'êtes qu'une vile poussière (!) ! »

Qu'est-ce qui comblera l'abîme ainsi creusé entre la grandeur et le néant d'un homme? La vertu. Sur ce thème, l'abbé de Clairvaux développe les avertissements les plus graves. C'est une monstruosité, dit-il, que la dignité suprême soit unie à une àme basse. Un roi insensé sur le trftne ressemble à un singe assis sur un toit (2). Le pape est le fds des ap6tres et des prophètes ; il faut qu'il ail des mœurs dignes de la noblesse de sa race. Voulez-vous

[1] De Consideratione, lib. II, cap. n, a' 18. (î) Iblil., lib. II, cap. Tii.

LE TBAITÉ DE LA CONSIDÉ RATION. 457

montrer que vous êtes leur héritier? Ayez la foi, ayez la piété , ayez la sagesse , mais la sagesse des saints , qui est la crainte du Seigneur (i). De tous les héritages, le plus précieux c'est la vertu. Ayez la prudence , la justice , la tempérance (2). Ayez surtout rhumilité : c'est la plus belle parure d'un souverain Pontife (3). »

Eugène III pouvait entendre ces avis. Sorti do l'école de Clairvaux, il « avait fait l'apprentissage de la vertu, avant de connaître les honneurs (4). <> Bernard lui rend ce témoignage , qu'il n'est pas de « ceux qui prennent les dignités pour des vertus (o), » Ces vertus sont des fleurs qui croissent mieux i l'ombre du cloître qu'au faite du pouvoir. Mais il importe que ceux qui les ont acquises dans le mystère les portent avec eux sur le trône, pour en répandre autour d'eux le pénétrant parfum.

Par quel secret les conserveront-ils ou même parviendront-ils à les développer? « Par la considération (6). » Un pape a ta charge de toutes les âmes ; mais la première âme commise h ses soins, c'est la sienne propre. Le sage doit d'abord être sage pour lui-même. « Vous êtes pour vous le premier et le dernier, s'écrie saint Bernard (7). Votre cœur est une fontaine publique où tout le monde a le droit de boire (8). N'est-il pas juste que vous buviez

(1) De Consideralione , Vih. il, cap. vi, n" 13,

(2) Ibid., lib. I, cap. viii, n»- 9-n.

(3). n Nnllu splendidior gemma, in omni pra^cipue ornala sùmmi PontîQcJE. • Ibitl., lib., Il, cap. ti, n" 13.

(4) « Tibi aDle exp«rta vlrlus, quam dignitas fuit, a Ibid., lit». II, cap. Tii.

(5) a Kon lu de illis es, qui dignilales virtutes pulant. » Ibid.

(6) Ibid., lib., t, cap. i; lib. Il, cap. ii-xi.

(7) Ibid., Iib.,ir, cap. m.

(g) n Omnes de fonte publico bibunl peclore tuo. ■ Ibid., lib. 1,

le premier à la source de votre puits? C'est donc par vous que doit commencer votre considération; et c'est encore par vous qu'elle doit finir (1). »

L'abbé de Clairvaux prévoit l'objection. Dans l'accablement des affaires qui lui ravissent tous ses instants, un pape peut-il s'adonner à la r considération »? Les prûdéceaseurs d'Eugèue lll, dira-t-on, en usaient tout autrement. Inaugurer un genre de vie différent du leur n'estce pas leur infliger un blâme, en même temps que se singulariser?» En fait de modèles, répond saint Bernard, il s'agit d'imiter, non pas les nouveaux, mais les bons. Or il ne manque pas de souverains Pontires qui ont su se créer des loisirs au milieu des plus grandes afTaires, ■ témoin saint Grégoire le Grand , qui , durant un siège terrible, expliquait à ses ouailles, sans trouble et sans découragement, la partie la plus obscure des prophéties d'Ézéchiel (2).

Le second objet de la « considération » d'un pape, c'est « sa maison ». « Si quelqu'un ne sait pas gouverner sa maison, comment aurait-il le soin de l'Église de Dieu? " Est-ce à dire que le souverain Pontife doive s'occuper personnellement des menus détails de l'administratioD matérielle? Nullement. Un économe, un intendant, ayant la domesticité sous ses ordres, suffît pour cette besogne. Mais il faut que ce soit un homme de confiance. A tout prendre, cependant, mieux vaut supporter « un intendant peu sûr que de se mêler soi-même à ces tracas. » Souve-

(1) De Considérât., lib. II, cap.

(3) ■ Si de bonis, non de novia sideralione, lib. I, cap, \i.

nons-nousque nleSauvcuravait Judas pour économe(l). » Sous Eugène III , l'intendant général des finances pontificales , le camerarius, avait sous sa main une nombreuse clientèle. L'Ordo de Cencius mentionne comme officiers de la chambre apostolique, outre les cortesiani comptable, un changeur, un sartoi; un custode, viennent le sénéchal du seigneur pape et les panetier: échanson et les bouteillers, un maitre-queux et les siniers, les maréchaux et les écuyers (2). Il faut y , dre différentes scolœ ou compagnies, telles que la i criecis ou porte-croix, les ostiarU, huissiers ou gari du palais, les adextratores ou porte-mitre , les mappi, ou cuàicularii, porte-dais, les majorentes ou officie: police qui, la canne à la main, maintenaient l'ordre les processions, etc., etc. Quelques autres scoln baines avaient pareillement affaire avec le camerarii recevaient de ses mains un cadeau en argent à l'occ: des grandes solennités qui réclamaient leur pré3 ou leurs services (3).

Eugène m suivit sûrement les conseils de son ai maître, s'il ne les prévint. Nous savons que, pour m ordre à ses finances, il entreprit de rédiger un livre sier, liber Censuum, qui fut achevé un peu plus tard £ camérier Cencius (4). Nul doute que son amour de I

(1) De Considérât., Vib. IV, cap. vi, n- 17-20.

(2) L'Ordo Romanvs XU de Cencius se lit dans Habilion sxum llaticwn. II, lâ7-120-, cf. n* 57.

(3) Cencius, 42; sur les adextralorc». a" 43; sur les oiHarii, sur \eamappularii et cubienlarii qni remplissent unum fere offi qui ont soin des lapis, des coussins, des prie-Dieu, et partent \( aile portant mappulam super caput ponlifieil, n" 45 (cf. ■Romanus XI du chanoine Benoit, dans Habilion, ibid., p. 118 n°* t7et47);sur les »j(VO''«'(f«<, Cencius, n" 47 (cr. Genedictus, i

(4) A Les documents XCI-XCVl du manuscrit original du Libe)

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nomie ne lui ait fait choisir en même temps un intendanl sévère.

Au-dessus de cette domeslicilé, il faut signaler le clergé des divers ordres qui donnait à la cour pontificale son lustre et sa majesté.

Au plus bas degré de la hiérarchie nous rencontrons cette sco/a cantorum qui , depuis plusieurs siècles déjà, comprenait dans son sein les clercs des trois ordres mineurs de portier, d'exorciste et de lecteur, jeunes gens ou adolescents soumis ix la direction de maîtres ecclésiastiques, comme le sont maintenant dans les séminaires, jusqu'au diaconat inclusivement, les aspirants au sacerdoce. « On sortait de la scola avec le degré d'acolyte. Il n'y avait ainsi, dans les fonctions sacrées, d'autres clercs inférieurs que les acolytes et les sous-diacres. Encore parmi ceux-ci faut-il distinguer les sous-diacres régionnaires, chargés en particulier de gouverner dans les douze régions urbaines le personnel des acolytes (1). » Au temps d'Eugène III, il semble qu'un groupe de sous-diacres faisait également partie de la scola cantorum (2). Ce qui est sûr, c'est que dans l'ordre du sous-diaconat les sous-diacres palatins, au nombre de sept, formaient un corps distinct du groupe des sousdiacres régionnaires; ils avaient pour office de chanter

luuni de Gencias provleniieat très évkleinineiit d'une compilaliDn faile aons Eugène III. o Paul Fabre, liber Censuum, Paria, Ttwriii, |i. 1, col. 2, Dole I; cf. p. 88, col. 2, et Introduction.

(1) Duchesne, Lib. Pont., I, 321, noie 3. Sur la dimion de Dôme en douze régions au lu" siècle, cf. ibid., II, 2â3, noie 7.

(2) Dans l'Ordo du Chanoine Benoit, n° 7, nous rofons 1« primieerias cuiii scola mentionné entre les diacres et les sous-diacits basilicarii. Cf. Wallerich, Roman. Pontif. Vitx. I, G. Le aombrc □ITiciel des sous-diacres était de il -. chilTre parlois dépassé : n eliain&i tfigiola Tel amplius essenl, u dit \Oido de (}eaciu6, Watterich, 1, )7.

les épitres et les leçons dans la basilique de Latran (1).

Laissons de côté l'armée des clercs qui desservaient les trois cents églises de Rome (2) ; passons même sous silence les chanoines réguliers attachés au patriarchium de Latran el chargés de remplacer habituellement le clei^é titulaire pour l'office eucologique du jour et de la nuit (3). Dans l'entourage immédiat du pape nous trouvons des diacres, des prêtres et les évêques qui forment un collège spécial, le Sacré-Collège, Ce sont eux qui constituent plus parliculièrement et plus éminemment, avec les sous-diacres, les acolytes, la scola canlorum et les capeltanif ce que Bernard appelle « la maison » papale.

Le pieux abbé exige qu'Eugène III exerce sur tous les membres de cette famille religieuse une étroite surveillance. N'est-ii pas juste qu'elle donne l'exemple d'une régularité parfaite et d'une irréprochable moralité? « Ce n'est pas seulement l'impudicité qu'il faut proscrire du palais pontifical, mais tout ce qui sent la mollesse et la mondanité. Pas denfants aux longs cheveux bouclés , pas déjeunes gens frisés autour de vous, comme on en voit près de certains évêques. Il ne convient pas que des têtes calamistrées se montrent parmi les tètes mitrées (4). >.

(1) Walterlch, t. I, p. 6; Beaedictus, n" 7.

(2) Exactemeot 293, plus 21 sine elerkis, rraisemblableroent abandoDDées (Cencius, n" io). Parmi ces églises, il faut coraprendre les tUuli ou litres presbftéraui et les dlaconies, d<tsserTis par un clergé paroissial A is place de; cardinaui, pr£(rcs et diacres, les ^lises des laonastëres et les simples cbapelles. VOrdo de Cencius (d° 67) nomme 28 monastères in Urbe.

(3) Sur les fonctions des chanoines attachés aui basiliques romainés, cf. Elatiffol, Histoire du bréviaire romain, Paris, 1891, p.

(4) u Cerle înler milratos discurrere calamistra^os non decel. » De Contider., lib. IV, cap. vi, n" 21. Cf. ep, 290.

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Pontife suprême, en même temps que chef de famille, le pape doit avoir les sentiments qui conviennent 6 celle double dignité. Bernard souhaite qu'Eugène témoigne i ses inrêrieurs une alTection grave, aussi éloignée de l'austérité que de la familiarité. « Dans la curie, soyez pape; cbez vous, soyez père. » II faut pourtant prendre garde que la familiarité ne blesse le respect. « Que vos familiers TOUS aiment, sinon faites qu'ils vous craignent {!). «Il importe surtout de surveiller leur langage. L'abbé de Clairvaux se forme un idéal si élevé de la conversation des clercs, que nous ne pouvons résister à la tentation de citer les conseils qu'il donne sur ce sujet au souverain Pontife : a Entre séculiers, les plaisanteries ne sont que des plaisanteries; dans la bouche d'un prêtre ce sont des blasphèmes. Quand elles éclatent à l'improviste.il r4iul peut-être les supporter; les répéter, jamais. En pareil cas, le mieux est d'intervenir prudemment et de détourner la conversation sur quelque matière sérieuse et intéressante. Gela coupe court aux bagatelles. Vous avez consacré votre bouche h, l'Ëvangile; l'ouvrir désormais pour de pareilles choses vous est défendu , l'y accoutumer serait un sacrilège. « Les lèvres du prèti'c, est*il dit, gar- " dent la science ; et ce qu'on attend de sa bouche , c'est la 1' loi. » Vous l'entendez : la loi, non pas des plaisanteries et des fables... Quant aux bouffonneries que l'on décore du nom de traits d'esprit, il ne sufût pas de les écarler de vos lèvres; il faut aussi les écarter de vos oreilles. Une vous sied pas de vous abandonner aux éclats de rire, encore moins de les provoquer. Pour la détraction, lequel est le plus coupable, ou de la proférer ou de l'écouter, je ne saurais le dire (2). »

(1) De Considérât., lib. IV, cap. n, a' 22. (3) De Contideratione. lib. II, cap. xm.

LE TRAITÉ DE ÏA COSSIDÉBATION- 463

Les membres du sacré-collège, que Bernard appelle les u coHatéraus et les coadjuteurs m du pape (1), étaient divisés en trois ordres : soit six (autrefois sept) cardinaux évéques, vtngt-huit cardinaux prêtres formant quatre séries égales présidées par les titulaires des quatre basiliques patriarcales de Sainte-Marîe-Majeure, de Saint- Pierre, de Saint-Paul, et de Saint-Laurent-Hors-les-Murs; enCn dix-huit cardinaux diacres, dont six palatins et douze régionnaires ayant à leur télé un archidiacre , le titulaire de Sainte-Marie in Dominica (2). Le collège total comptait ainsi, lorsqu'il était complet, cinquante-deux membres. Sous le pontificat d'Eugène III, vingt et un titres de prêtrise seulement nous fournissent les noms de leurs titulaires (3).

La hiérarchie et l'inégalité entre les trois ordres étaient nettement déterminées. 11 semble que l'abbé de Clairvaux n'ait pas fort apprécié en soi le cardinalat et l'honneur qu'il confère. Loin d'admettre que les cardinaux prêtres et diacres eussent la prééminence sur les évêques de la catholicité, il trouvait ridicule , contraire aux convenances, au droit et à la coutume, qu'ils "eussent la prétention de prendre rang avant leurs confrères dans la prêtrise et le diaconat. " Le nom de diacre , en particulier, dit- il , implique non pas un privilégia de dignité , mais un service spécial. Si vous assistez de plus près au trône

(I) - CollatcHlei et coadjutore». e De Considérai., lib. IV, cap. iv, n'S. L'abbé Je C lai rïaui joue même sur lemot collatérales : " Si inali sont, dit-il au pape, ne le dixeris sanum, dolenteai ialera. » Ibiil.

(Z) Armellioi, U Chiese dl Roma, 2? édit., p. 14-20; Walterlch, !, 5-6; Cencius,ap. Mabillon, Mus. ltal.,lt, 171. Aa temps d'Eugène III. le Bi^e épiscopal de Sainte-Riiliiie était supprimé ou plus exactement uni i celui de Porto.

(3) Cf. Jaffé, Regesla, 11,20.

pontifical, c'est uniquement alin que le pape vous ait plus racilement sous la main (1). »

Cependant , par un autre cdlé , les fonctions du collège total des cardinaux sont extrêmement délicates et surémîneutes. C'est à lui qu'échoit l'examen de toutes les afTaires importantes de l'Église. Il est donc nécessaire que le souverain Pontife, appelé â recruter le sacré-collège, mette dans le choix de ses membres la plus grande circonspection. 11 importe avant tout d'écarter les clercs trop jeunes, tes beaux parleurs, les habitués de la curie, qai ne sont pas de la curie , et qui appartiennent évidemment à la race des intrigants , ambientium genus , les flatteurs, ces gens toujours prêts à vous approuver, quoi que vous disiez ou quoi que vous fassiez. Le champ oùs'exerce votre choix est assez vaste. « Pourquoi ne choisiriezvous pas dans l'univers ceux qui doivent juger l'univers entier? Prenez des hommes éprouvés et non pas hommes à éprouver. Nous, dans nos cloîtres, nous recevons toute sorte de personnes, en vue de les améliorer mais ce n'est pas la coutume que la curie rende les clercs meilleurs : il est donc plus facile et plus sûr pour elle de les recevoir déjà bons (2). »

L'abbé do Clairvaux trace ensuite le portrait du cardinal, tel qu'il rêve de le voir briller dans l'Église. Les défauts reprochés à quelques membres du sacré-collège sont une ombre singulière à son tableau. Leur désiotéressèment en particulier est mis en question. Avec quelle vigueur il relève la faiblesse « de ceux qui courent après

(I) ■ Ridicule niinislrl Testri veslris se coin|)reEb}terU antiiferrî conantur, » elc. De Consider., Mb. IV, cap. v, n' 16. CF. Bichard Piclaviens.. Catalogue, ap. Huralori, Anliq. liai., IV, 1113; Uergeiirû' ther. Histoire de VÉglise, Irad. Bélel, III, 296.

(ï) De Consider., lib. IV, cap. iï, n" 9-10.

LE TBAtTË DE LA C0:4SIDËRATI0^. 463

l'or au lieu de suivre le Christ, qui épuisent les bourses au lieu de corriger tes crimes, qui s'enrichissenL enfin ou enricbissent leurs familles avec les biens de la veuve et le patrimoine du crucifié (1)! »

La peinture ici confine évidemment à la satire, et le pinceau devient un fouet. Bernard voudrait que le pape, nouveau Jésus , s'en armât pour chasser tous « les vendeurs B du temple.

11 s'élève ensuite à une autre « considération. » Ce n'est plas seulement l'Église de Rome qu'il a en vue, c'est l'Eglise universelle. Son admiration éclate de nouveau devant l'éminente dignité du Pontife romain, en qui il salue M l'évoque des évêques. » Les apôtres, <• vos aïeux, » ditil, parentes lui, « ont reçu pour mission d'abattre l'uatvers n aux pieds de Jésus-Christ. « Vous êtes leur héritier; par conséquent, l'univers est votre héritage (2). D'autres sans doute sont aussi portiers du ciel et pasteurs de troupeaux, mais vous avez hérité de ces titres d'une façon spéciale. Chacun d'eux a un troupeau qui lui est particulièrement assigné; pour vous, tous les troupeaux ensemble n'en font qu'un seul, qui vous est conQé. Vous n'êtes pas seulement le pasteur de toutes les brebis, mais encore celui de tous les pasteurs. Vous pouvez, le cas échéant et pour un motif grave, fermer le ciel même à un évoque, le déposer et le livrer à Satan (3). En un mot, TOUS êtes par excellence le vicaire du Christ (4). »

(1) De Considérât., lib. IV, cap. iv, n° 12.

(I) Ibiil., \ib. III, cap. I, n" 1.

(3) De Comideratione , lib. Il, cap. vcii, n^ 15 e[ IS.

(4) « tJDicuin Chriali Ticarium. » tbid., n' IG. Cf. lib. IV, n" 23.

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11 ne faudraii cependant pas se méprendre sur la nature de ce pouvoir. L'abbé de Clairvaux se hâte d'en indiquer le caractère el d'en marquer les limites. Ce n'est pas un domaine à exploiter, c'est une fonction à exercer (I). n La chaire pontiDcale vous flatte. Ce n'est pourtant qu'un poste d'observation, comme l'indique le nom d'évéque, une éminence, d'où, semblable à la sentinelle, vous pouvez jeter un regard sur le monde (2)... » Ce monde, vous n'en avez pas la propriété, vous n'en avez que » la ^rde et « le soin (3) ». a La souveraineté, dominatut, en a été interdite aux apôtres; par conséquent, cette souveraineté, dominatio, vous est également interdite [i). Hais q«oi?direz-vous, vous convenez que je préside au monde et vous me défendez de dominer? Oui, certes. N'est-ce pas déjà excellemment présider que présider par la sollicitude? » Vous avez été mis à la tête du troupeau du Christ « pour le servir et non pour régner sur lui. » Prœsis ut prosis, non ut imperes (5). Et j'ajoute ceci : a il n'y a fer ni poison que je redoute autant pour vous que la passion de dominer (6). »

Cet avis n'était peut-être pas inopportun, au moment

l'ar extension Beratrd appelle aussi qaelquerou loi éTâqu«s > Cbriili Vicarioa. b De Offieio tpUeoporum, cap. ix , n- 36.

(1) « Non doroîaîiini.sedorficium. ■ Dt Considtr., tib. Il, «p. ïI, n-IO.

(1) Ibid. m Bltnditur calhedraT Spécula est..., sonans tibî eiriscopi nomiae..., uode prospectes omoia, qaï «peculator super omni* onttitueris. a

(3) n Diapensatio tibi crédita est, ooa data poascssio... Fosseuionem et dotniaium cède buk (Cbrtsto); tn curam habe. Pars tua hiec ; ultra ne eitendas mtnum. u Ibid., lib. III, cap. i, n° i.

(4) tbid., lib. H, cap. vi, n'" 10 et 11.

(5) De Cunsideralioiie , lib. 111, cap. i, n" î.

(G) n NulJum llbi «enenutti, nullurn gladium plus fonnido, qun libidlnein dominandi. • Ibid.

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OÙ une centralisation excessive menaçait de produire des effets déplorables. Cette centralisation, {^ui fut particulièremeot active de Grégoire VIT à Innocent III, est devenue un beau prétexte à déclamation dans ces derniers siècles. 11 ne faudrait pourtant pas que les abus dont elle fut l'occasion ou la source en fissent méconnaître les avantages et même la nécessité. A l'époque de son plus grand développement, elle fut vraiment une mesure de salut public (1). Les liens de la hiérarchie étaient relâchés ou dissous dans la plupart des provinces ecclésiastiques. Au lien d'être un juge et un redresseur des torts, le métropolitain ne se montrait que trop souvent un oppresseur à redouter. De là des appels fréquents et inévitables au Saint- Siège, tribunal suprême et suprême refuge des opprimés. Il était du devoir des papes de couvrir de leur protection tous les appelants, évèques, abbés ou seigneurs laïques, de briser le joug sous lequel gémissaient les églises particulières, et de renfermer dans des bornes plus étroites le pouvoir des métropolitains. Celte réforme était d'autant plus facile que la constitution métropolitaine avait une origine purement historique et ne reposait point, comme l'épiscopal et la primauté , sur un droit divin (2). Pour remédier aux abus, Rome employa àes légats a latere, sorte de missi dominîd, chargés de visiter les provinces ecclésiastiques; elle encouragea les appels, et enfin elle institua ou du moins développa les exemptions. De cette sorte, avec ses mains longues et étendues, elle atteignit jusqu'aux extrémités du monde catholique. Malheureusement, les abus rentrèrent dans l'Ëglise par la triple voie qui était destinée à les faire disparaître. Dès

(I) " H^na oecessitate prorUam. « De Considérât., Mb. ll[,cap. n, ii»e.

(a) Cf. Hergenrôlher, HisC. de l'Église, trad. Bélet, l. III, p. 29T.

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le douzième siècle, les meilleurs esprits s'élèvent contre la conduile de cerUins légals , contre Tabus des appels et des exemptions. Ce qui avait été un bienfait était déjà devenu un péril : « te remède tournait en poison (1). »

L'abbé de Clairvaux signale ce fléau à l'attention du souverain Pontife. 11 insiste sur le soin à apporter dans le choix des légats. Qu'ils soient des hommes de dévoaement et non des hommes d'argent. Qu'ils estiment leur mission au fruit qu'elle produit, et non au profit qu'elle rapporte. « S'ils retournent à Rome fatigués, que ce ne Eoit pas sous le poids de leurs rapines. S'ils se glorifient, que ce ne soit pas d'avoir amassé les choses les plus curieuses et les plus précieuses des pays qu'ils ont visités, mais d'avoir laissé la paix aux royaumes, la loi aux barbares , le repos aux monastères , l'ordre dans les églises et la discipline dans le clergé {t). »

Qu'est-ce, par exemple, que ce cardinal Jordanoqai, des Alpes jusqu'à Rouen, rançonne les églises et sème le désordre partout où il passe ;3)? Qu'est-ce que ces légals qui visitent le Midi et sacrifient le salut du peuple à l'or de l'Espagne (4)? Sont-ce là ces réformateurs tant promis et si désirés? N'est-ce pas déjà assez que de faux légtls exploitent la crédulité publique (5)? Évidemment, Rome a d'autres instruments de sa justice et de sa sagesse. Bernard, qui ne l'ignore pas, a soin de distribuer l'éloge après le blâme. S'il est de mauvais légats, ii en est aussi d'excellents. Témoin le cardinal Martin, de douce mé-

(I) e Antidolum Tersam in Tcnennin. u De Considérât., lib. 111, m|i.

Il, a- 7.

[î) Ibid., lib, IV, cap. iv, n" 12.

(3) Bern., ep. 290.

(4] De Comider., lib. III, cap. i, q*4. (5) Cf. JatTé, Hegesta. a' 9353.

moire, qui accomplit sa mission enDacie, sans se )ai corrompre. « Qu'un légat ait ainsi traversé le pays de sans en rien rapporter, c'est là une vertu d'un a âge, » s'écrie l'abbé de Clairvaux (1). L'éloge est lég ment emphatique. Bien d'antres légats donnèrent, ( le même temps, des preuves non équivoques de Icui sintéressement. Bernard lui-même en nomme plusi avec une complaisance marquée, le cardinal Paparoi Papirion en Irlande (2), et Geoffroy, évoque de Char en France. Celui-ci poussa la délicatesse jusqu'à rel tout cadeau, d'où qu'il provint, fût-ce un plateau o poisson, même offert par un prêtre (3).

L'avarice était, en effet, le défaut le plus communéi et le plus amèrement reproché aux légats. Si l'on en saint Bernard, c'était un mal ilalien (4), c'était surtoi mal romain (5). Il est triste de penser que la fréqu des appels au Saint-Siège l'avaitlongtemps entretenu la curie.

Rome était transformée, quand Eugène 111 monte le siège de saint Pierre, en un véritable palais de ji

(1) De Considérât; lib. IV, cap. v, n" 13.

(2) Ep. 290.

(3] De Considérai., lib. IV, cap. v, a» 14. Cf. Joann. Sarisbï Polycraticvs , lib. Y, cap. 15 et 16.

(4) oltalica rapacitas. > De Consider., lib. III, cap. i, d" 5.

[5] « mis indulgeodum. Sunt eoim Komaiii et pecunla vidcbal ■nanis, ae rehemens fuit isia tenlalio. » Bernard, fila, lib. Il vii,n°24. On se rappelle ledisliqnesuivant qui courait les monas Marljris Albini seu marlyris ossa Ruiini, Romce si qujs habet, lerlere cuncta valet. Ap. Mon. Germ. \, US; Hist. des Gaules , t. XV, p. 595. Cf. De de Consider., lib, IV, cap. ii, n° 4; Tractât, de Officia ep cap, vil, D' 29; Geroh Reicbersp., de Invesligat. Antiehriili, 74, 7&, 80, 81, 85; HeîimanTornacens., ap. Bouquet, t. XIII, p. i09, elc.

MINT BEHHABD. — T. 11. Ï7

universelle. Toutes les causes y aflluaient , depuis la plainte du moine jusqu'aux revendications des rois. Les causes civiles même y faisaient irruption. De là cette nuée de plaideurs et d'avocats qui étourdissaient par leur bavardage, à deux cents lieues de dislance, les oreilles délicates de l'abbé àei Clairvaux (1).

Son premier vceu était qu'on supprimât, sinon d'un seul coup, au moins peu à peu , l'introductioa des causes civiles devant le tribunal de la curie. « Eb quoi ! le palais retentit chaque jourdu bruitdes lois de Justinien,etnon de celles du Seigneur! Est-ce juste? La loi du Seigneur est appelée à convertir les âmes. Mais celles-Iù sont moins des lois que des matières à procès et à chicanes, bonnes à troubler ta justice (2). On n'entend du matin au soir que les criailleries des plaideurs. Que dis-je? les nuits elles-mêmes ne sont pas tranquilles. Le jour au jour annonce des procès, et la nuit à la nuil redit des iniquités. » Comment pouvet-vous supporter une telle fatigue? Il La patience est une grande vertu ; mais, en vérité, quelquefois il est bon d'èire impatient (3)? » Du reste cet office de justicier universel abaisse votre dignité de pontife suprême. « Qui vous a chargé de régler les héritages et de faire le partage des propriétés? Ces affaires inflmes et terrestres ont leurs juges naturels, les rois et les princes. Pourquoi empiétez-vous sur le domaine d'autrui? Pourquoi jelez-vous voire faux dans la moisson du voisin(4)?i>

A la justice civile, au préfet par exemple ou au sénat, revient le soin des affaires temporelles. Ce retranchement opéré, il ne restera que trop de causes, d'un caractère

(I ) De Consider. , lib. 1, cap. i et ii. (2) Ibid., lib. I, cap. ir.

(3J lOid., cap. III.

(4) lOld.. cap. ïi.

vraiment Spirituel, à juger en cour de Rome. Dececâté encore l'abbé de Clairvaux tranche dans le vif et réclame une réforme sérieuse, » On en appelle i vous de toutes les parties du monde. C'est un hommage rendu k votre primauté. Faut-il vous en réjouir? Oui, pour tes avantages que l'Église peut en retirer (1). Les appels sont un grand bien, un bien aussi nécessaire que la lumière du soleil , mais à la condition qu'ils soient faits dans une juste mesure et selon les canons (2). » Or, que d'appels abusifs! Qu'on en appelle d'une sentence, soit : mais comment admettre qu'on interjette appel avant que la sentence soit portée. .1 L'appel est un refuge, et non un subterfuge (3), >i N'y a-t-il pas une infinité de causes qui devraient ressortir au tribunal de l'évêque?" Vous vous trompez, si vous croyen que votre puissance apostolique, pour être souveraine, a été seule instituée par Dieu (4). » Les évéques aussi sont des juges , et il est des cas où l'appel à Rome , fait au détriment de leur autorité, devient à la fois ridicule et odieux. Et Bernard cite l'exemple de la cérémonie d'un mariage, interrompue, en plein Paris, par un appel que rien ne justifiait (5) , au grand scandale des gens de la noce et des deux futurs époux.

Même les appels, qui ont quelque apparence de légitimité , ne doivent être admis en cour de Rome qu'avec des précautions infinies. Que de gens ont recours à ce moyen

(1) De Consider., lib. JII. cap. ii, n°6,

(2) Ibii., w 10, Bernard ea appelle lui-même très souvent à la cour Je Home, par exempte en faveur de l'archevêque de TrÈves, epp. 176 et 323, écrites en lUU(cr. Jaffé, ff«ji., n<^8087, S093, 8111); en faveur de révèque du Hans, epp. 294-196, écrites au plust6t en 1150, etc.

(3) ' Non fiullugium, «ed rerugium. » /ftirf-, u" 7.

(4) « Erras, si, ut summam, ilael soiamu Deo vestrau apostolicam poteslatem Cl is limas. u/Ai<l., )ib. III, cap. iv, n" 1. Cf. lib. IV, cap. vir.

(M Ibid., tib, m, cap. 11, n* n.

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SOUS des prétextes futiles ou faux, afin d'entraver le bien et de favoriser le mal [1) ! Le sanctuaire de la justice apparaît ainsi comme Tasile des ambitieux , des avares , des simoniaques , des sacrilèges {% ; tranchons te mot : comme une caverne de voleurs (3)! « Mais pourquoi, dites-vous, ceux qui sont appelés à tort ne viennent-ils pas prouver leur innocence et convaincre leurs adversaires d'injustice? " A cela je vais vous dire ce qu'on répond : « Nous ne voulons pas nous déplacer inutilement. 11 y a dans la curie trop de gens enclins à favoriser les appelants et les appels. Puisque nous perdrions notre procès il Rome, mieux vaut le perdre cbez nous (4). >

« Je crois, ajoule le saint, qu'ils n'ont pas tout à fait tort. » Et, sur ce fondement, il s'élève contre les dépenses excessives que nécessitent les appels. « La cbasse aux appels est devenue une industrie; » appellaliones venaliones (5). Borne s'enrichit ainsi aux dépens de l'univers. On répète partout qu'à Rome, avec de l'aident, on est sûr de gagner sa cause. Des juges, dont l'intégrité devrait être au-dessus de tout soupçon, passent pour regarder plus aux mains de ceux qui les abordent, qu'à la nécessité où les plaignants se trouvent réduits (6).

Un pareil reproche était exagéré au temps d'Eugène III. Le pape cistercien donnait lui-même l'exemple du plus parfait désintéressement. Son aversion pour les richesses était universellement reconnue. « On disait de lui qu'il

[1) De Considérât., lib. III, cap. n, n' S.

[2) Ibid., lib. I, cap. iT.

(3) De CoHsideratione , lib. 1. cap. x.

(4) Ibid,, lib. IJI, cap. ii, n" 8.

(5)/Wd., no 9.

(6] BerDard demande des juges n qui adTenienlium Don maous alteudant, sed nécessitâtes. " Ibid., lib. IV, cap.iT, n' 12.

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LE THAITÉ DE lA CONSIDÉRATION. 473

n'estimait pas plusTai^ent qu'un brin de paille (1). » Son exemple et ses avis exercèrent forcément sur le sacrécollège une salutaire influence. Bientôt on apprit que des sacs déçus, venus d'Allemagne, n'avaient pu franchir le seuil de la curie (2). « C'est une nouveauté, s'écrie l'abbé de Clairvaux. Depuis quand Rome refuse-t-elle de l'or? Que des Romains aient donné un semblable conseil , c'est à n'y pas croire! » Cependant le fait était vrai et préludait à une réforme générale. A la fin du pontificat d'Eugène III, il restait sûrement forl peu de cardinaux, s'il en était encore, à qui l'on pùl adresser justement le reproche d'avarice (3). Bernard ne l'ignorait pas , et , s'il tonnait si fort contre un vice à peu près entièrement disparu de la curie, c'est qu'il voulait en bannir jusqu'à l'ombre. En fils zélé de l'Eglise, il estimait que la cour de Rome ne doit pas même être soupçonnée (4).

De la critique des appels abusifs, il passe à celle des exemptions inconsidérées. Quelques monastères, fondés avec l'appui de la cour de Home, jouissaient de privilè-

(1) De Considérât., Mb. II, cap. mv. Cf. Mb, JII, cap. m. <■ Hii: (EngeDias) cum ab oiDnibus nunliarelur avidus pecunûe non esse. » Heriinan.-Tornacens., Hist. des G., t. XIII, p. 409.

(2) De Consider., Kb. lli, cap, iir.

(3) Comparer l'inecriptioa que Baronius a pu IJrc sur le mur sud de

l> tour ducblteau de Terracioc : uEugenius papa lit quorunidani

Titiumin inodam honestalig rede^t, nequid aquuquaro pelèrent neve quidaquoquara anledecisam causant acclperent,post decisam oblalum quid verecunde cl cum gratiarum aclione acciperent. a Baron., Attnal. eccles., éd. Pagi, \iX, p. 70, uole. Jean de SaMsbury écrirait encore soQS Adrien IV : n Unum audacter conacieniia leste profileor, quia nusquam bonestiores clericos vidi quam in ccclesia romana, aut qui magis aTflriliam deleslentnr... Paucorum labes sinceria maculam ingerit, 0 etc. Polyeratieus, Mb. Vi, cap. 24.

(4] n Non jît ia lama niBTDS mette speclei. » De Consider., lib. [Il,

ges particuliers et relevaient directement du Saint-Siège. Cette faveur fut bientôt enviée des autres abbayes, qui, non contentes de se placer sous la protection de l'Ëglise romaine, mirent tout en œuvre pour être également exemptes de la juridiction de l'Ordinaire. Les papes prêtèrent les mains « à ce démembrement des églises particulières (1), n comme parle saint Bernard. Un pareil système d'exemptions minait la hiéiardiie et la discipline. Le mal gagna insensiblement tout le corps ecclésiastique. « Les abbés étaient parvenu? à se soustraire aux évêques, les évéques aux archevêques, les archevêques aux patriarches ou aux primats {!). »

Alors un murmure général s'éleva en France, en Italie et en Allemagne. On en appela comme d'abus, si je puis m'exprimer ainsi, contre Rome elle-même. « Ce qu'on met en question, dit l'abbé de Clairvaux, ce n'est pas votre pouvoir, mais votre droit. Il est clair que vous avez la plénitude de la puissance, mais il ne l'est pas autant que vous l'exerciez justement (3). En toute œuvre, il faut considérer trois choses : premièrement, si elle est licite; en second lieu, si elle est convenable; enfin, si elle est avantageuse... Or quel est le fruit de cette émancipation? Je n'en vois pas d'autre que l'insolence plus grande des évêques et le relâchement plus déplorable des moines; » ajouleï-y « l'appauvrissement des monastères. Un arbre qui porte de tels fruits ne saurait être un bon arbre. Vous voyez combien il est vrai de dire : « Tout m'est permis ,

(1) ce Trtincari ee damllant ac demembrari. ■ De Consider., l]b. III,

(2) De CoMideralione, lib. III, cap. \i, n" 14.

(3) ce Sic factltaiido, probalis vos habere iiknilndioem potestatiâ, sed jiistiti» forte non ila, Facilis bac quia potestis : sed utrum et de.

beaLis. quieslio esl. ■ tbiil.

« mais tout ne m'est pas avantageux, n Et pardoonez-moi, je n'admettrai môme pas facilement que ce qui produit tant de mal soit permis (1). »

L'abbé de Clairvaux est loin cependant d'attaquer le principo des exemptions : il n'en conteste pas l'utilité; il veut seulement qu'elles soient accordées avec prudence et pour un motif d'utilité publique, jamais dans l'intérêt des particuliers (2). Que ne suivit-on son avis! Le relâchement qui s'était introduit dans les cloîtres par la faute des abbés ne fît que croître à la faveur des exemptions. En un temps où les communications avec Rome étaient difficiles et rares, l'exemption privait les ordres religieux d'une surveillance immédiate, qui devenait plus nécessaire à mesure que leur ferveur primitive allait s'alTaiblissant. De là une décadence inévitable , dont aucune autorité présente n'entravait la marche. Qui oserait dire que, replacés sous la juridiction de l'Ordinaire, nombre de monastères n'eussent pas échappé à une ruine totale, ou même n'eussent pas vu refleurir la beauté des anciens jours?

Un remède général, applicable â tous ces maux, eût été l'observation stricte des canons des conciles. L'abbé de Glairvaux en rappelle brièvement la teneur au souverain législateur lui-même. Le pape n'est-il pas le premier gardien des lois conciliaires? Du haut de son trône il interroge l'Eglise universelle. C'est à lui qu'il appartient de châtier les délinquants. Qu'il n'épargne ni le rang ni l'âge : 11 l'impunité , fille de l'incurie, est la mère de l'insolence et la nourrice des dérèglements. »

Bernard dénonce, en particulier, au souverain Pontife

(1) De Considérât., lib- III, cap. vi, n" 15 el 16. CT.de Of/iew episcop., cap. iï, q«' 33-35.

(2) Il Ulitifas communis non proprja. » De Consid., n° 18.

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deux transgressions qui blessent extrêmement sa délicatesse : l'inconvenance du costume des clercs séculiers et l'irrégularité des ordinations ecclésiastiques. Nous avons rapporté ailleurs ses critiques et en avons fait voir la justesse; il est inutile d'y revenir. Remarquons seulement que, dans cet examen de conscience de l'Ëglise universelle, la continence des clercs romains n'est l'objet d'aucune observation. Ce silence de l'auslére réformateur est, à notre sens, très significatif. On n'a pas oublié les accents indignés par lesquels le vengeur de l'honneur sacerdotal stigmatisait en 1140, en présence du clei^é des écoles de Paris, les membres impurs du corps ecclésiastique. Son imagination ardente croyait voir encore les cendres exécrables de Sodome et de Gomorrhe voltiger dans l'air et souiller les ministres du Seigneur, en s'abattant sur eux (I ). Jamais il ne laissa échapper une occasion de flétrir ceux qui, engagés témérairement dans la profession religieuse ou dans les ordres sacrés, violaient leur vœu de chasteté. Evidemment, s'il se tait sur un sujet aussi important dans son livre de Consideratione , c'est qu'il ses yeux le mal avait considérablement diminué depuis dix ou douze ans (2). Les membres du clergé n'étaient sans doute pas encore tous sans tache. Hais l'Ëglise pouvait montrer discrètement à son époux divin la ceinture de jour en jour plus éclatante de son sacerdoce.

Au déliX de l'Eglise catholique, il semble qu'il n'y ait plus rien. Mais il reste encore les inlidèles , les Juifs , les

[1) Senno(/e Conversionc ad elericos, cap. ix, n"' 34-36.

(2) Voir, cepBnJanl, les canons 3 et Tdu concile de Heims, ap. Jaffé, Regesla, tom. II, p. 52.

scbis ma tiques et les hérétiques : le pape est leur <> débiteur, » et sa sollicitude doit s'étendre jusqu'à eux (1). Les croisades marquent un temps d'arrêt dans la diffusion du christianisme. Les musulmans ceignaient alors d'un demi-cercle de fer la Méditerranée ; et vers le Nord les peuples slaves pressaient, jusqu'àles rompre, les barrières que la civilisation leur opposait sur l'Oder. Les nations catholiques étaient sur la défensive. Aux violences des musulmans et des barbares, l'abbé de Glairvaux demande qu'on réponde par la violence. Nous connaissons son système de représailles (2). Son zèle apostolique n'est pas pour cela amoindri, il déplore l'interruption des missions évangéliques. » Comment vos prédécesseurs ont-ils eu l'idée de mettre des bornes à l'Évangile et d'arrêter l'essor de la parole de foi, pendant que l'infidélité dure encore? H est nécessaire que la vérité arrive jusqu'aux oreilles des Gentils. Attendons- nous que la foi tombe sur eux d'elle-même? Comment croiront-ils, si on ne les prêche? Pierre fut envoyé à Corneille, Philippe à l'Eunuque, et, pour prendre un exemple plus récent, Augustin fut chargé par le bienheureux Grégoire de transmettre aux Anglais la règle de la foi (3)? » Que d'inlidèles sont encore assis à l'ombre de la mort! Et cependant, dans la pensée de Bernard , le nombre de ces âmes déshéritées était bien restreint. Le monde connu de son temps n'occupait qu'un espace fort limité de l'orhe terrestre. Quelles eussent été ses plaintes et quelle l'inquiétude de son zèle , s'il eût pu apercevoir, par deli l'horizon, les nations qui

(1) De Considérât., lib. III, cap. i, n' 2. u Orbe eieundum est ei ijui forte volet ex|)larare i\ux non ad tuam [Krllnenl curam. >■ Ibid.,

(ï) Cf. ep. 363, n» 7; ep. 457.

(3i De Considérât., lilUll, cap, i, d" 3 el i.

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peuplaient l'extrême Orient et les sauvages du nouveau monde !

Les Juifs étaient plus à portée de son regard. Tous les Etats catholiques leur offraient l'hospitalité, mais une hospitalité parfois chèrement payée. Rome seule, au moyen âge , fut pour eus vraiment pitoyable. Us avaient sous le gouvernement des papes un sort envié de tous leurs coreligionnaires. Non seulement ils n'étaient pas pressurés, comme partout ailleurs, par un impôt arbitraire, mais, sansëtreégauxauxcatholiques, ils formaient dans ta cité une sorte de corporation autorisée, et, quand ils venaient, comme les autres sco/^ urbaines, offrir leurs hommages au pape, laudem facere, et lui présenter le livre de la Loi dans les processions solennelles, il recevaient pour leur démarche , comme les autres corporations , le presbyterium réglementaire , soit un don de vingt sous d'argent (1). C'est ainsi qu'en 1149 on les voit prendre rang parmi les Romains pour fêter le retour d'Eugène 111 dans sa capitale (â).

L'abbé de Glairvaux connaissait bien ces mœurs paisibles des Juifs de Rome. En génénri, il répugnait à s'associer aux persécutions dirigées contre les fils d'Israël. A la différence d'un grand nombre de ses contemporains et k l'exemple <le la papauté , il les prit en quelque sorte sous

(1) :• JudœL ei legem suani prEBsenlant el Taciuat laudes — facere laudem équivanl à souhailer Domino papx vita — et recipiunt a caméra rio viginti solidos provesmos. u Cencius, d°33. Cr. Ordo Benedicti, ap. MabilloQ, .Viif.rufn Hal.., Il, 743. Le jour du couronnemeot du pape, 1 Judtei reprisse ntant Domino papas in fia legem et ei hciuiil laudes, et Ires lîbras, unam piperis et diia« de cianamomo, afTeraDt ad eamcram. >> Cencius. ibid., p. zoo. En retour iU reçoivent la gratilicallon ordinaire de vingt sous proTinots. Watterlch, I, 17.

{1) i Judiei qtio(|ueQon deerant lanlte letilife, portantes in bameris BuU legem mosaicam. s Boso. Vita Eugenii III, Vallerich, 11, 383.

sa protection (1). 11 ne pensait pas que l'amour du Christ dût être fait de haine, même de la haine des Juifs. Chose plus remarquable encore, il abandonne consciencieusement ce peuple k son sort déplorable; il ne songe même pas à l'évangéliser. « Les temps marqués pour ta conversion des Juifs ne sont pas arrivés, dit-il au pape; vous ^tes excusable de ne pas prévenir les desseins de la Providence (2). »

Les Grecs schismatiques réclament plutôt l'attention et les soins vigilants du vicaire du Christ. « Ils sont avec nous, sans être avec nous; unis par la foi , ils se séparent de nous par la désobéissance; leur foi même est chancelante et boiteuse (3). » Par quels secrets efforts pourrontils être ramenés à l'Église romaine? Qui brisera leur « opiniâtreté? » Eugène 1(1, on s'en souvient, avait déjà pris de lui-même l'initialive d'un rapprochement entre tes Grecs et les Latins. Huis les négociations qu'il avait préparées en ce sens , entravées par d'autres desseins , ne furent pas môme entamées (4). Malheureusement, après les désastres de la seconde croisade et dans l'état politique de l'Europe qui en fut la suite, la route de Constantinople devait être fermée pour longtemps encore au zèle des pontifes romains.

Si la vigilance des papes est ainsi resserrée, par le malheur des temps, entre certaines limites, n'est-ce pas un motif de plus pour qu'elle s'exerce très activement dans les pays catholiques que l'hérésie désole? Telle est du moins la pensée de Bernard. Les hérétiques sont les pires ennemis de l'Église : « pervertis euA-mt)mes, ils se

(1) et. epp. 363, n* 6-7. el 365; m CaiitUa, Senn. LXIV; Liùer ad milites Templi, cap. x.

(2) DeConsider., Itb. lit, cap. i, n''3.

(3) Ibid., 11° 4.

(4", cr. JalTé, «esMfa ,-9095, 9110.

plaisent à pervertir les autres; ce sont des chiens pour déchirer et des renards par la ruse- » Deux moyens s'offrent à vous pour les réduire : la persuasion ou la force. « Corrigez-les, afin qu'ils ne périssent pas; sinon, ôtezlour le moyen de perdre les autres (1). » On connaît la théorie de l'abbé de Clairvaux sur le pouvoir coercitif de l'Église. II enseigne, à ta vérité, qu'il « faut prendre les hérétiques par des arguments , et non par les armes (S) ; » et en cela il ne fait que suivre la doctrine de saint Augustin; mais, pour se conformer entièrement à la pratique de t'évëque d'IIippone, il ne dédaigne pas le secours du bras séculier dans la répression des manoeuvres ouvertes de l'hérésie. L'hérésie , au moyen âge , était , en effet, un attentai contre l'ordre public, en même temps qu'une attaque contre la religion. Les lois, conformes aux mœurs , s'opposaient à sa propagation. Un hérétique , selon l'abbé de Clairvaux, n'avait qu'un moyen d'échapper à leur rigueur, c'était de s'abstenir de toute propagande. L'Église était vis-à-vis de lui en état de défense : attaquée, elle frappait; et, si les armes spirituelles ne suffisaient pas à écarter le péril, elle avait recours à l'épéc de celui que, dès le quatrième siècle, on appelait « l'évéque du dehors (3). »

Dans l'esprit de l'ardent apûtre , ce n'était là qu'une mesure d'exception, d'une application délicate. Son expérience lui prouvait que des missions bien organisées

(t) a SubversoL'es invictis raCionibus caavinranlur, ut vel cmenilentur i|)sl, si Deri potesl; vel si oon, perdant auctoritulem facultateni' que alios subvertendi. • De Considérât., lib. III, cap. i n' 3.

(3) Hœretici capiiDtur, non armiâ, sed argu mentis. » In Cantie., Serin. LXIV, a- 9. Cf. nale deUabillon, in loc.

(3) 1 Aut corrîgendi, ne peretnt; aut ne périmant, coercendi. u De Consider., lib. I», cap. i, n"3; cf. epp. 2 il, 2iî.

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pouvaient quelquerois suppléer avantageusement aux rigueurs des lois et & l'emploi de ta force. 11 n'est pas éloigné d'attribuer à l'incapacité des légats l'échec qu'ils subissaient dans le Midi (1). Que ne put-il achever luimême à loisir la croisade pacifique qu'il avait commencée en H43! Peut-être eût-il prévenu par ses prédications la difTusion du manichéisme et les horreurs de la guerre des Albigeois.

Ce droit du glaive, tel que le concevait le moyen âge, est un des usages qui blessent le plus l'esprit moderne. Nous avons déjà indiqué ailleurs comment saint Bernard entendait qu'il fût exercé. On comprendra mieux encore sa théorie, quand on verra ce qu'il pense du pouvoir temporel des papes et des rapports de l'Église et de l'État. Sur ces deux points, son livre de Considérations fournit des renseignements précieux à recueillir.

Bernard croyait, comme la plupart de ses contemporains , à la fabuleuse donation de Constantin (3). Peu s'en faut qu'il ne la déplore; il déplore au moins les soucis et le luxe qu'elle impose au souverain Ponlife. Sa modestie chrétienne s'offense de voir « le successeur de Pierre orné de soie et de pierres précieuses , couvert d'or, porté par une blanche haquenée, escorté de gendarmes et entouré de ministres bruyants, « comme un prince de ce monde, comme « un successeur de Constantin (3). »

(I) De Considérât., lib. III, cap. i, n° 4.

(2] Papslfabeln , dans Her^earitther, Histoire de VÈglUe, Irad. Hèlet, lom. I, p. &G2-!ia7.

(3) 0 In hU succe«sUti, non p«lto, sed ConsUnlino. » De Consider., lib. IV, cap. m. n" 6.

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CetLe description sommaire ne donne qu'une très faible idée de la pompe déployée , en certains jours de fête, par la cour romaine. 11 faut ouvrir les Ordines romani pour en retrouver tous les détails. Il est aisé de comprendre que le peuple, aussi bien que « les satrapes » et les « palatins » de la Ville éternelle, aient aimé ces brillantes cérémonies. Même ceux qui étaient k l'honneur y trouvaient leur profit. Chaque procession était suivie d'une distribution de presbijteria ou dons en argent, auxquels tous les dignitaires, tous les ordres, et toutes les scolx, depuis le préfet jusqu'au simple balayeur, avaient part (I). Bernard craint seulement qu'Eugène m ne se complaise dans cette pompe. Il n'ose pourtant lui conseiller d'y renoncer tout à fait. « Il feut tolérer cela, lui dit-il, à cause des temps, mais non l'exiger comme un honneur qui vous soit dû (2). »

Mais le plus grand péril qui menaçait Eugène 111 n'était pas dans cet éclat attaché indirectement à la souveraineté temporelle; il était bien plutôt dans le gouvernement même du peuple romain, naturellement indocile et aigri encore par ta révolution. Le surcroit de soucis que la politique créait ainsi à la papauté troublait nécessairement le service des affaires purement religieuses. Toute l'Ëglise souiïrait de cette perturbation. Aussi l'abbé de Cluirvaux ressent-il , contre ceux qui en sont la cause, une véritable colère, qu'il exhale dans une de ses invectives les plus éloquentes. " Que dirai-je de ce peuple? s'écrie-t-il. C'est le peuple romain. Impossible d'exprimer plus brièvement et plus fortement ce que je pense de vos diocésains, parochianU. Qu'y a-t-il de plus connu au

(1) Cf. Oi-do du chanoine Benoit, et Ceacius, n" 4, 38, 39, 40, 41.

(2) De ConiUlei:, lib. IV, cap. m, a' 6.

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LE TRAITÉ DE LA CONSIDÉRATION. A%'i

monde que la morgue et le faste des Romains? Race ennemie de la paix, amoureuse du désordre, race intraitable et insoumise, si ce n'est quand elle ne peut résister. Faut-il vous montrer que je connais bien les mœurs de vos sujets? Avant tout, ils sont habiles à faire le mal, incapables de faire le bien, odieux au ciel et à la terre, impies contre Dieu, séditieux entre eux, jaloux de leurs voisins, inhumains envers les étrangers; ils n'aiment personne , et personne ne les aime ; et, comme ils veulent que tout le monde les craigne , il leur faut craindre tout le monde. Ils ne peuvent pas souffrir d'avoir des supérieurs, et ils ne savent pas commander. Leur langue annonce de grandes choses, mais ils ne font rien. Très riches en promesses, ils sont très pauvres en œuvres; flatteurs très caressants, et détracteurs très mordants; hardis à demander, effrontés pour refuser; importuns pour solliciter, ingrats dès qu'ils ont reçu. Voilà les Romains! montrez-m'en un, dans toute cette grande ville, qui vous ait accepté comme pape', si ce n'est pour de l'argent, ou dans l'espérance d'en recevoir. Ces gens-là regardent tous aux mains du législateur; bien peu regardent à ses lèvres (1). «

Tel est le mal, ajoute l'abbé de Clairvaux; il est inutile de le dissimuler. Faut-il renoncer à l'espoir de le guérir? il Ne vous découragez pas ; ce qu'on exige de vous, c'est la

(1) <i Pauciad os legislatoris, ad inanus omnes rcspicijnt. u De Comtlder., tJb. IV, cap. ii, ii°* 2 et 4. G«rob de Reicherâberi; (rfe Investigat. Antichritli, lib. I, cap. S5, 167} remarque que, de son temps, tout pape nouvellement élu devait offrir aux Romains comme don de jojeuv avènement, ta primo tngressa suo, andecim taleatorum mitlia. Jean de Salisbary [Hist. Pontif., ap. Mon. G., .VX, 533) rapporte ma- IJcieu&emeal qu'en rentrant à Rame, en 1M9, Eugène 111 a magna- Hbus Honorine susceplas est, qui auriim et arijeatam olfeeeranl Galliarum.

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cure, et non la guérison, curam, non curationem. Comme l'a dit le poète : // n'est pas toujours au pouvoir du médecin de guérir son malade (1). Je saU combien est endurci le cœur de ce peuple; mais de ces pierres Dieu peut encore susciter des enfants d'Abraham (2). S'il est indompté , rien ne prouve qn'il soit indomptable (3). "

A.U moment où Bernard écrivait ces lignes , Eugène III était sur le point de rentrer dans Rome, s'il n'y était déjà rentré, après un troisième esil (4). Son principal adversaire était toujours Amauld. Vainement, le 15 juillet H48, il avait frappé le sectaire de l'excommunication (3). Vainement it avait contraint, l'année suivante, les Romains à accepter ses conditions, appuyées par les armes du roi de Sicile (6). La turbulente bourgeoisie romaine avait de nouveau rompu la paix, dès le mois de juin 1150 (7). La lutte, nous l'avons vu, était engagée entre les principes, plus encore qu'entre les hommes. Ce n'était pas seulement la liberté que réclamait alors le sénat; c'était la souveraineté absolue, à la fois civile et

(I) Non est in mêdico semper relevetur ut xger. Ovid., I, de Ponto, eleg. 10.

(S) De Coniider., lib. IV, cap. ii, n" 7.. (3] ma., cap. iii,n° S.

(4) Eugiine III rentra pour la troisième fuis dans Rome le 9 décembre 1152. Annal. CaHneni., ap. Mon. Germ., XIX, 310.

(5) Hist. Pontifical., ap. Mon. Genn., XX, 637; Jaffé, Regesta,

ifi) Annal. Casinens., ap. Mon. Germ., XiX; 310; Romoald, ibid., 42â. Eagène III était à Home fe 28;oi>Terobre 11(9. i»(!i (Regesta , n< 9359). Sur le» conditions de paii, voiries Promiisa Romanomm, ap. WatlerJch, II, 312, ep, Wibald., n° 2i7, p. 480. Pour la dale de c«s nègoclaEions . cf. Bernhardi Konrad III, p. 779, note 26. Watlerich tes place A tort en 1151.

(7) Cf. Jaffé, Regesta, 0' 9398;Jîis(, Ponlific, Mon. Germ., XX,

religieuse. L'aboUlion du pouvoir temporel des papes ne formait que le premier article de son programme (1); le second n'allait à rien moins qu'à subordonner le pouvoir spirituel au pouvoir civil. Et ce renversement des rôles, qui dut scandaliser maints esprits au douzième siècle, étaitla dernière conséquence de la doctrine d'Arr Va de ses partisans avait osé oITrir au roi Conrad lec du château Saint-Ange, afin que les empereurs d magne pussent disposer à l'avenir de la tiare et d les élections papales (2). Selon ce nouveau systèn gouvernement, le pape n'était plus rien et l'emp élaît tout; le sénat lui-même se trouvait réduit à ui elTacé, Telle n'avait pas été sans doute la première sée d'Arnauld. hfais par la force des événements t passions, la révolution qu'il dirigeait, purement cor nale dans le principe , était devenue peu à peu so et sa politique, d'abord essentiellement républicaine, sait dans un impérialisme décidé. On se ferait dif ment une idée des bassesses du langage que ses par tenaient au roi Conrad (3). L'avènement de FM Barberousse entretint pour un temps leurs rêves de i et de servilisme. Mais bientôt l'habile politique

(I] a Omni clericorum obsUculo reniolo. » Ep. Wibald., D" 2 U- 315, p. 333 et 335.

(!) ■ Ut sine vealrs juasione ac ilispoailione nonquam de Aposlolicus in Urbe ordinelur. « Ep. Wibïid., n" 2IS, p. 333. L de la lettre, nommé Weliel, se déclare un partisan du sénat ; dam fidelis senatùs. ■ Gicaebreclit et Bernhardi s'accordent k • lui un disciple d'Arnauld.

(3) ■ Quidquid desideral urbis cor impériale , In ea obtinere dnblo polerit. u Kp. TVibald., n" 215, p. 335. n Pro vestra imper rona eialtanda et omnimodo augenda quotidie decerlamua. <• E bald., n= 2U, p. 332; cf. Watlerich, II, 285. ci Rei valeat , qi capil obllneat... Cieurîs accipiat Ccesar, qute sunl sua..., Pet venle tribulum. Ibû'., p. î9fi.

486 VIE DE SAI\r BERNARD.

gène III, servie par les armes de Roger de Sicile et par l'ambition de Frédéric, ruina leurs espérances. Bernard connaissait-il le traité qu'Eugène III avait proposé à Frédéric Barberousse pour la défense du pouvoir temporel des papes (i)? Il est permis d'en douter. Du reste, la contlance que le saint abbé metlait dans l'emploi de la force , pour assurer le succès d'une œuvre religieuse autant que politique, était fort limitée. Le souverain Pontife a en main deux glaives, le glaive spirituel et le glaive matériel. Doit-il user indistinctementdel'un ou de l'autre contre ses sujets? « Usez du glaive de la parole et non du fer, » répond l'abbé de Clairvaux. « Il vous a été dit en la personne de saint Pierre : « Remettez votre épée (( dans le fourreau. » C^tte épée est à vous assurément; les deus glaives appartiennent à l'Eglise. Mais c'est l'empereur qui tient pour vous le glaive matériel et qui ne doit le tirer, en faveur de l'Ëglise, que sur un signe de votre volonté (2). » Bernard estime que l'état de la cause pontificale- n'est pas tellement désespéré qu'il faille recourir aux armes. Plaçant tout son espoir en Dieu , il conseille à Eugène III d'agir uniquement en pasleur (3). « Obs ti nez- vous , dit-il, contre l'obstination des Romains. A leur endurcissement, opposez un front plus dur encore. Vous ne serez quitte- envers votre cons-

(1) Ce traité dont on pcu[ Toir les termes dans WallerJch, Poiil. Bom. Yilx, 11, 318-320, fut signé i Constance le 33 inar« 1153. Frédéric avait suecidèà Conrad le 6 mars 1152. Ep. Wibald.. n° 344.

(2) « Aggreàtre eos, sed Terbo, non ferro... Tuua ergo el ipse (malerlalts), tuo forsan nutu, etsi non tua manu , eTai^nandus. Ulerque crgo EcclesicB, et spiritualis Bcilicel gladius et malerialU; sed is quideni pro Ecclesia , ille vero et ab E^cciesia eiserendus; ille sacerdotls, H militis mano, sedsancad nulum aacerdolis et jussum imperatoris. ■ De Coiitideral., lib. IV, cap. m, n" 7.

(3) De Consider., ibid., n" 6.

cience que lorsque vous pourrez dire en toute vérité : « 0 mon peuple, qu'ai-je dû faire pour toi que je n'aie i< pas faitfi). »

Si de tels avis sont excellents, on sent toutefois qu'ils sont d'un moine habitué à conunancler et à être obéi au nom de la règle sainte , plutôt que d'un souverain obligé de plier ses sajets révoltés à une loi humainement discutable. Arnauld ne les aurait pas désavoués. 11 y a entre ces avis et sa doctrine une véritable parenté (2). Cependant un point les sépare. Pendant qu'Arnauld dénie absolument à l'Eglise le droit du glaive , l'abbé de Clairvaux le lui reconnail, dans la mesure et avec les réserves qu'il a expliquées. De là entre'les vues politiques des deux moines une véritable incompatibilité.

Les flatteries d'Amauld s'adressaient surtout à la démocratie. Voyant qu'il n'avait rien à attendre de Frédéric, et que la haute bourgeoisie aussi bien que la noblesse se détachaient peu à peu de sa personne et refusaient df te suivre dans sa campagne anticatholique, il se tourna vers la banlieue de Rome, pour y chercher un nouveau point d'appui et préparer les élections sénatoriales du 1" novembre 1152. Dans sa détresse, il imagina, dit-on, de créer un empereur, servi par deux consuls et un sénat de cent membres. Une république impériale , ou \m empire démocratique, tel était le dernier mot de sa réforme

(I) De Coniideral., lib. IV, cap. m, n- 8.

(2] Wetiel, dijciple d'Amauld, écrivait : « Propter id utile faclum afGrmo, ne per aacerdates bella liant sut homlcidia in mundo. Nam non liceteis ferre gladium el calicem, sed priedicare, DCquaquain bella et lites in mundo committere. ■ Ep. Vibiild., n" 216, p. 335. Arnauld allait plas loin encore ; « Ipsum papam non esse... qni incendiis et bomicidijspraslstaucloritatem. i> Bût. Pont., »p. Mon, Germ., XX, 53g. C'est TraîsembUblement la connaissance de ces théories qui pousMil l'abbé de Clairvaux i la modération.

politique et religieuse. Eugène III eut vent de ce projet, et le dénonça à Frédéric (1), avant même qu'il eftl un commencement d'exécution. Nul ne s'étonnera que les élections aient trompé les espérances d'Arnauld. Dès le 9 décembre, Eugène III avait fait sa paix avec les nouveaux sénateurs, et il était rentré dans Rome. Ses libéralités lui gagnèrent tous les cœurs, dit un contemporain. Les bourgeois apaisés reconnurent sa souveraineté. Si la mort ne t'eût prévenu, i! eût fini par abolir, avec l'agrément du peuple, les prérogatives politiques du sénat (2). Cette abolitionfutl'œuvredeses successeurs. En 1153, Adrien IV donna le dernier coup au parti d'Arnauld (3). Amauld luimôme, fugitif et prisonnier, fut condamné à la strangulation parle préfet de Rome, à la suite d'une émeute que réprimèrent les soldats de Frédéric. Le corps du moine rebelle fut ensuite brûlé, et ses cendres jetées dans le Tibre, (1 de peur, dit un chroniqueur, que le peuple ne les recueillit et ne les honorât comme les cendres d'un martyr (4). »

Le chanoine Ijeroh de Reîchersberg a blâmé la rigueur de ce châtiment. II est difficile de dire ce qu'en eût pensé saint Bernard, s'il l'eût connu. II est sûr, pourtant, qu'il n'était pas partisan des mesures sanguinaires. Malgré

(Ij Gp. £ui;eDiia(IWibald.,ap.Wallerich, 11,317-213; ep. WJbald., n" 383 1 Jafré, Begrsta, 9G06.

(S) Romuald. Salernitaa., ap. WsUerich, II, 318. Bern., ep. 48S : 1 Jam fere senatum annibilaverat. u

(3) Boso, Vita Hailiiani. ap. WaUericb, II, 314-325. Les sénateare gardërenl [oujours le droit de tmttre monaaie. tua proTïnoia du aénat jwrlCDt au droil Senatus P. Q. R. et au revers Borna eapul nfandi.

(1) Boso, p. 320 el 330; OUo Frising., Gesta Frid., Il, 33; Fabre, liber Ceitsuum, Puiia, Ttioria, p. U, noie 4. Cf. Viaceul d« Prague , ap. Wattericb,II, 319, nute;Gerob Relcbersberg , (fe Invesligal. Anlichristi, Mb. l, cap. 42; Otto Friaiag., loc, cit., il, il; et Annal. Patid., ap. 3lon. Ceim., XVI, 89.

l'ardeur naturelle de son tempérament et l'absolutisme de ses idées, tous ses conseils tendent à inspirer au pape Eugèoe l'esprit de douceur. La question romaine se posait déjà nettement, avec un caractère singulièrement révolutionnaire. On'ne sera pas médiocrement surpris d'apprendre que, pour la trancher, l'abbé deClairvaux, las de luttes armées, ne reculait pas devant une solution extrêmement libérale, l'abandon de Rome. » Quand vous aurez tout fait, dit-il, si tout est inutile, il vous restera encore une chose à faire. Sortez de la capitale des Gbaldéens et dites : « Il faut que je porte aussi l'Évangile à ■« d'autres cités. » Si je ne m'abuse , en échangeant ainsi Rome pour l'univers, vous n'aurez pas à vous repentir de votre exil (i). >»

Le conseil était hardi. Comme toutes les solutions radicales, celle-ci pouvait sourire à un esprit absolu. Mais il est douteux qu'elle eût obtenu le succès qu'en attendait son auteur. Les papes ont été , ce semble , mieux inspirés en croyant à la destinée providentielle de Rome , et en défendant avec une invincible persévérance le patrimoine de saint Pierre et la capitale du monde chrétien.

Si l'abbé de Clairvaux se résignait à sacrifier la souveraineté temporelle des papes, c'était en vue d'assurer leur prestige et leur suprématie spirituelle. Qu'importe, semble-l-il dire, une royauté particulière, à qui règne sur l'univers catholique (2) ? Bernard explique en diverses ren-

(1] « Puto necpœnitebit exeilii, orbeprombeconunutali). a De ConlideraL, lih. IV, cap. m. n° 8.

12] Il Levari super genlts et régna, u De Consider., lib. II, cap. t. « Ad régna et imperia dîsponenda. o Ep. 137.

contres, mais toujours dans les mûmes termes, c'està-dire par la comparaison des deux glaives , ia théorip des rapports de l'Ëglise et des Etals chrétiens. Selon cette conception figurée, l'État chrétien, l'empire, qui en est la plus haute expression , est le bras droit de l'Église. L'Église a droit aux deux glaives ; mais c'est l'État qui porte en son nom le glaive matériel , qu'elle ne saurait brandir sans violer la décence. La société chrétienne reçoit-elle une atteinte au dehors on au dedans, la tôte commande et le bras exécute (1).

Est-ce à dire que l'État ne soit que le bras d'un corps dont l'Eglise est la tête? Sans aller jusqu'à cette conclusion extrême, quelques écrivains ont cru apercevoir dans la comparaison des deux glaives, très répandue au moyen âge (2) et consacrée par la bulle Unam sanclam (3), une preuve k l'appui de la thèse de la subordination de l'État k l'Église. D'autres, au contraire, y ont vu un simple témoignage en faveur de la distinction des deux pouvoirs. Ces derniers étaient plus dans le vrai. Il n'est pas permis aujourd'hui de soutenir que l'Etat soit, en principe, subordonné Â l'Église; chacun des deux pouvoirs forme.

(1] « Pétri ulerqne gladius, aller suo nutu, aller suâ maBO, qaolies necesseest, evagiaandus. « £p. 206. Cf. De Consider.., lib. IV, cap.

(2) » Hune ergo gladium de manu Ecclesife accipil princeps, euro ipsa Radium sanguiais non habeM, Uabel tarnen et islum; sed eo ulilurper principis maQnm. » Joana, Sariaberiens., PofycralîcMf ,lib.]V, cap. 111. Cf. Goffrid. Vindocinens., OpKscut. IV, ap. Migne, lom. CXXM, p. 220; Hildeb. Genomann., ap. Biblioih. PP. Maxim.. Ion. XXI, p. l36iRicbard. Cantuar. inler epp. Petr. Blesene., ap. Migne, t. CGVll , p. 226; Geroh Keii^bersp.. de IiiveUigat. Antùihrist., lib. 1, n"' 37 et BUÎT. Voir d'antres indications, ap. Hergeorotber, Bist. de l'Église, Irad. Bélet, t. III, p. 734-73B.

(.1) Cf. Revue des Quesl. Itist., arril, 1891, p. i07, note 2.

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dans sa spbère, un pouvoir suprême et indépendant (I). Hais quand Léon XIU n'aurait pas défini avec une incomparable netteté cette vérité dogmatique, l'abbé de Clairvaux n'en serait pas moins historiquement irresponsable des idées politiques que certains théologiens ont attachées à sa comparaison. Son unique but était de montrer que l'Ëglise , inhabile à se servir par elle-mi'me du glaive matériel , possédait un droit strict à la protection de l'État, dans l'exercice de ses droits spirituels ou même dans la jouissance de ses droits temporels.

Sans doute, tout le monde, selon la doctrine de l'abbé de Claicvaux, relève du souverain Pontife, les princes non moins que les sujets (3). Mais cette subordination résulte de leur baptême et de leur conscience, non de leurs fonctions; et, loin d'abaisser l'autorité royale, une telle suprématie, essentiellement surnaturelle, en accroît au contraire le prestige.

Du reste, l'idéal politique de Bernard consiste dans l'union des deux pouvoirs, impliquant la réciprocité et un échange perpétuel de bons oftices (3). En cela ses écrits reflètent la pensée générale du douzième siècle. Ce que nous appelons aujourd'hui la séparation de l'Ëglise et de l'État est une idée profondément étrangère à son temps. Arnauld de Brescia, qui l'entrevit le premier et entreprit de l'ériger en dogme politique, est demeuré incompris presque jusqu'à nos jours.

(!)■ Ëcclesia et civilas suum htbelulraqaeprindpalum; aeutra paret aller!, u Encyclique : Sapierttiœ Chriitianx. <• Utraque Ml in suo génère mailmB. « Eocjclique : Imtnortale Dei.

(2) De Cooiider., lib. I, cap. v et passliii.

(3) « Regnum sacerdotiumque..., onines reges et sacerdoles..,, jungant se aniinù, quijuncli sunt iastJlulis; invicem se foveant, invicem se défendant, iovicein onera sua portent, » etc. Ep. 244.

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Le moyen âge ne connut pourlant pas les douceurs d'une paix sans nuage. Quoique alliés en principe, les deux pouvoirs étaient souvent en lutte. L'abbé de Clairvaux suppose le cas, non chimérique, ou un prince chrétien léserait injustement les droits de l'Église. « Montrez alors, dit-ii au pape, montrez que vous êtes Je Dieu de Pharaon. » C'était là un souvenir de l'Exode (1). Dieu avait dit à Moïse : <> Je t'ai établi le Dieu de Pharaon. Dis à Pharaon qu'il permette aux enfants d'Israël de sortir de son pays. Pharaon ne t'écoutera point; j'étendrai ma main sur l'Egypte, et les Égyptiens apprendront que je suis le Seigneur. » Tel doit paraître le vicaire de Jésus-Christ et plus redoutable encore aux princes qui abusent de leur pouvoir pour opprimer l'Église ou les peuples. « Si la malice est jointe à la puissance, ayez des hardiesses plus qu'humaines. De votre regard frappez les méchants. Que celui qui ne craint ni les hommes ni le glaive redoute votre colère. Que celui qui a méprisé vos avis craigne l'effet de votre prière. Que celui contre lequel vous êtes irrité sache que ce n'est pas un homme, mais un Dieu qui est irrité contre lui. Que celui qui ne vous a pas écouté tremble qu'un Dieo ne vous écoute (2). »

Touchante explosion de la foi d'un moine, d'une foi capable de transporter les montagnes. Aux violences brutales de la force toute -puissante Bernard oppose, quoi? l'indignation et la colère d'un pape. Ce système de défense a fait sourire bien des politiques. Et cependant c'est pour l'avoir mis en vigueur que l'Église, au sentiment des saints, n'a jamais subi de défaites, ou du moins que ses défaites ont été triomphantes à l'envi des

(1) Cap. Tii, 1-s.

(2) De Comider., lib. IV, cap. vu.

victoires. Aussi celte politique, dont l'abbé de Glairvaux proclamait après David l'efûcacité , est -elle encore et sera-t-elle jusqu'à la fin des temps celle des successeurs d'Eugène 111.

On remarquera que, dans cette dtStresse hypothétique des pontifes romains, le pieux moine laisse dormir les foudres de l'Église. S'il en reconnaît, en principe, l'ulii lité, il semble qu'en fait il en redoute l'usage. Faut-il croire qu'il refusait aux successeurs de Grégoire VU le droit d'excommunier les empereurs et les rois, ou même le droit de les déposer, pour des motifs graves et avec l'assentiment présumé des peuples? Son silence, sur une question aussi délicate , équivaut sans doute à une leçon de prudence qu'il adresse à son disciple; mais il no donne pas la mesure exacte de sa pensée. Ce qui est sClr en tout état de cause, c'est que l'arme principale, donl ce défenseur si ardent des droits de l'Église recommande l'emploi contre les souverains, est la modération, jointe à la fermeté.

Il ferme là-dessus son quatrième livre; le cinquième a pour objet la philosophie pure, l'étude de Dieu. Le <^cle des <i considérations » pratiques est parcouru. Quel tableau ou, pour mieux dire, quelle revue 1 La papauté en sort agrandie et plus vénérable, mais non pas la cour de Rome, ni même tel ou tel prédécesseur d'Eugène !lï. Faut-il s'en étonner? Toute institution, même divine, en posant son pied sur la terre, perd nécessairement de son éclat. L'homme, » qui gâte tout, » comme parle Bossuet, y mêle du sien. Heureux quand il ne la défigure pas entièrement et ne lui ûte pas la marque de son origine!

N'oublions pas, du moins, que cette peinture de Rome au douzième siècle est faite par un moine, et que cet examen de conscience de la papauté est tracé par un saint.

L'horreur que les saints éprouvent pour le mal devient aisément chez eux un verre grossissant. L'exact rapport des choses en souffre. Dans le de Contideratione , (ouïes les fautes de la curie romaine sont mises en lumière; les vertus restent dans l'ombre. Mais n'en est-il pas toujours ainsi dans un examen de conscience, quand il est libre et sincère?

Le mal, du reste, était indéniable; il était criant. Ce sera l'étemel honneur de l'abbé de Clairvaux de l'avoir dénoncé, jugé, condamné comme il l'a fait, nous voulons dire avec le respect dû à l'institution, mais sans acception de personnes, sans réserve et sans fausse pudeur. 11 n'était pas de ceux qui croient nécessaire de détenir la vérité captive, parce qu'elle offenserait les coupables qu'elle doit atteindre. Il n'estimait pas que la meilleure manière de guérir un mal fût de l'ignorer ou de le dissimuler. 11 ne se sentait pas non plus tenu à nier ou atténuer des fautes publiques et notoires, parce que ceux qui les avaient commises étaient des membres du clergé. La faute, suivant lui, appelait un châtiment d'autant plus prompt et plus sévère, que le coupable était plus haut placé dans la hiérarchie. Aussi sa censure n'épargnet-elle personne, ni abbés, ni évéques, ni cardinaux, ni même les papes.

Les ennemis de l'Ëglise ont triomphé là-dessus. Us ont comparé saint Bernard à Luther, le moine cistercien au moine saxon (1). La comparaison est inûniment injurieuse pour l'abbé de Clairvaux. Les sentiments et le langage, en apparence si semblables, des deux réformateurs

(1) Cf. Moriaon, The lifeand Urnes of saint Bernard, f. 417. Zel- 1er, dans sa Thèse sur le de Consideraiione (Rhcdonibus, 1S49) ne nous pirate |ias avoir mieux saisi le caraclère de la doelrine de saint Bcr-

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LE TRAITÉ DE LA CONaSÊBATION. 495

sont profondément différents. Bernard aime et honore la papauté, mônie lorsqu'il en flétrit les erreurs et les faiblesses. Lutber l'enveloppe, au contraire, dans I qu'il porte aux vices de la curie, et ne craint p: honnir sous le nom de papisme. Bernard a toujoi sidéré l'Eglise romaine comme la mère de toutes ses; Luther estime et proclame qu'ayant trahi sa i elle a perdu ses titres à la primauté. Bernard , si l'expression, garde toujours en ses écrits ie res l'autorité papale; Luther, dans ses propos, perd te sure. Ainsi l'un n'est que rude, l'autre est inso premier châtie, le second outrage. Ce sont là de gences de vues et des différences de procédés trè téristiques. Les pontifes romains l'ont bien sent ont-ils placé l'un sur les autels, et livré l'autre a geances de la justice divine. Les écrits des deux i teurs ont eu inévitablement une fortune diverse. 1 que l'Ëglise vouait les ouvrages de Luther à la r lion universelle, elle mettait ceux de l'abbé de C entre les mains des fidèles. Et, pour ne parler traité de Consideratione , on sait qu'il est devenu nuel des papes, leur livre de chevet [{).

(1) Jlonilam Ilorslii Uertonis, ap. Migne, t. CLXXXII, p. d. Dom Cléroracet, H Moire littéraire de saint Bernard Vacaudard, La Vie de saint Bernard el ses ciHliqites, da des Quesl. kUtor., Juillet 1B97, p. 199-200.

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