VIE
DE
Naissance de François. — Sa vie mondaine. — Son amour pour les pauvres. — Il est fait prisonnier.
Entre Pérouse et Spolète, dans un des sites les plus pittoresques de cette vallée de l'Ombrie, où la nature semble avoir réuni comme à plaisir toutes les magnificences de la création, s'élève la petite ville d'Assise, bâtie sur une colline, au milieu d'un paysage enchanteur. Le voyageur, simple touriste ou pieux pèlerin , se rendant à la Ville éternelle, ne manque jamais de s'y arrêter, attiré par le souvenir du saint dont nous entreprenons de raconter l'histoire.
Assise doit, en effet, sa gloire et son renom à saint François, qui y vint au monde l'an 1182. Pierre Bernardone, son père, était un riche marchand faisant avec la France un commerce important. Sa mère s'appelait Pica ; elle appartenait à une noble famille de Provence et n'eut que deux fils, François et Ange.
Si l'on en croit les vieux chroniqueurs, la naissance de l'enfant prédestiné fut entourée de circonstances merveilleuses, présages des grandes choses qu'il devait accomplir dans le cours de sa vie. Depuis plusieurs jours, Pica était dans une attente pleine d'angoisse, lorsqu'un étranger, vêtu d'un habit de pèlerin, avertit
les serviteurs de la maison que l'enfant ne naîtrait que sur la paille d'une étable. On tint compte de cet avis, si bizarre qu'il parût, et François vit le jour dans la demeure des animaux. Ce fut son premier trait de ressemblance avec le Sauveur. L'étable, transformée en chapelle , est toujours debout. On lit sur la porte cette inscription que nous traduisons du latin : Cet oy^aloire a été Vétable du bœuf et de l'âne où est né François, le miroir du monde.
La nuit qui suivit cette heureuse naissance, on entendit dans les airs, comme autrefois à Bethléhem, les chants joyeux des anges célébrant la gloire du Créateur.
L'enfant reçut au baptême le nom de Jean. Une ancienne tradition rapporte qu'un inconnu , d'aspect vénérable, sollicita la faveur de le tenir sur les fonts sacrés. Il le porta dans ses bras pendant toute la cérémonie et disparut ensuite, laissant l'empreinte de ses genoux sur les degrés du sanctuaire. L'église cathédrale d'Assise possède encore aujourd'hui le marbre miraculeux et le baptistère, sur lequel on a gravé ces paroles : Voici les fonts où fut baptisé le séraphique père saint François.
Après le baptême, un autre personnage mystérieux, sans doute un envoyé de Dieu , comme les deux premiers, vint à la maison des parents, demandant avec instance à voir le nouveau -né. Il le considéra longtemps, le combla de caresses et lui traça sur» l'épaule droite le signe de la croix.
ce Veillez soigneusement sur cet enfant, dit-il, car il sera grand devant le Seigneur. Les malins esprits , qui pressentent ses glorieuses destinées, n'épargneront rien pour lui ôter la vie. Prenez garde qu'il ne soit victime de leurs embûches. 3>
Après cette recommandation , l'étranger se retira , et toutes les recherches pour le retrouver daiis la ville demeurèrent sans résultat.
On apprit peu de temps après , de la bouche d'un énergumène que l'on exorcisait, que les démons avaient plusieurs fois tenté de faire périr l'enfant. Dans la suite, ce possédé fut délivré par François lui-même de l'esprit malin qui le tourmentait.
Historiques ou légendaires, ces faits prodigieux, recueillis avec respect par de pieux auteurs , ont une grâce naïve et un parfum céleste qui ne permettent pas de les passer sous silence. La vie de saint François offre d'ailleurs des analogies si frappantes avec celle du Sauveur, le surnaturel y tient une si grande place, qu'il y a moins lieu de s'étonner en voyant la Providence multiplier les merveilles autour de son berceau.
Pierre Bernardone apprit la naissance de son fils au retour d'un voyage en France. En souvenir de ce pays , (( le plus beau royaume après celui du ciel , )) et peut-être en considération des gros profits qu'il y réalisait, il le surnomma François, et c'est ainsi qu'on fa toujours appelé depuis. Cependant, selon certains auteurs, son père lui aurait donné ce nom plus tard, à cause de la correction avec laquelle il parlait la langue française.
Pica remplit avec joie les devoirs de la maternité. Elle nourrit elle-même son fils et l'entoura des soins les plus tendres et les plus vigilants. Persuadée que la première éducation exerce sur toute la vie une infl uence décisive, elle s'appliqua de bonne heure à former son cœur à la piété. Les heureuses inclinations de l'enfant lui rendirent la tâche facile. Sous la direction de cette mère chrétienne, ses qualités natives se développaient rapidement; la grâce, trouvant dans son âme une terre admirablement préparée, y faisait croître et fleurir toutes les vertus du jeune âge, et déjà l'on pouvait pressentir que le Ciel avait sur lui de secrets desseins.
Le temps de commencer ses études étant arrivé, ses parents le confièrent au clergé de la paroisse Saint- Georges. Sa précoce intelligence et son application soutenue lui permirent d'acquérir en quelques années une certaine connaissance des belles-lettres, pour lesquelles il éprouvait un vif attrait.
Dès qu'il eut quatorze ans, son père, qui ne visait pas à faire de lui un savant, mais un bon négociant, s'empressa de l'associer à son commerce. L'esprit du père contrastait étrangement avec celui du fils. Pierre Bernardone, dur et avare, toujours à la recherche de quelque nouveau gain, n'avait d'autre souci que d'aug-
menter sa fortune. François, au contraire, était compatissant et désintéressé ; il faisait peu de cas de l'argent et se montrait volontiers libéral jusqu'à la prodigalité. A mesure qu'il avançait en âge, le monde et ses frivolités prenaient de l'empire sur son cœur. Il aimait les riches habits, les joyeuses compagnies, les jeux et les festins , donnait des repas somptueux à ses amis , faisait de grandes dépenses, et consacrait au plaisir le temps qu'il pouvait dérober au négoce.
Bernardone s'alarmait des profusions du jeune homme et l'en reprenait parfois avec humeur.
(( En vérité, lui disait-il, on te prendrait plutôt poui le fils d'un prince que pour le fils d'un marchand. »
Au fond, son orgueil paternel était flatté des succès mondains de François, et tout en regrettant de lui voir jeter l'or à pleines mains, il n'osait pas lui interdire ses coûteux divertissements,tantilcraignait de le contrister.
Pica, faible comme la plupart des mères , ne semblait pas apercevoir les dangers de cette vie dissipée. Fière de son fils, elle prenait vivement sa défense lorsqu'on blâmait devant elle sa conduite.
«Attendez un peu, disait-elle, pour moi, j'ai bonne opinion de lui. Je vois dans ses paroles, dans ses actions et jusque dans ses amusements quelque chose de noble et d'élevé qui me fait concevoir les meilleures espérances pour l'avenir. »
Il y avait dans la personne de François un ensemble de qualités aimables qui inspirait la sympathie et lui gagnait les cœurs. Son esprit vif et brillant, sa distinction et sa courtoisie, l'aménité de son caractère, son humeur enjouée et surtout ses fastueuses libéralités l'avaient rendu très populaire parmi ses concitoyens. Il exerçait un réel ascendant sur les jeunes gens d'Assise, qui s'étaient placés sous son patronage; s'ils entreprenaient quelque expédition aventureuse, François en était le chef, comme il était l'âme et le héros de toutes les fêtes. Dans leur admiration, ses compatriotes l'avaient surnommé (( la fleur de la jeunesse ».
Cette vie de plaisirs dura dix années. Les historiens de notre saint s'étonnent avec raison que sa vertu ait
pu traverser tant d'écueils sans faire naufrage. Par un miracle de la protection divine, à un âge où le cœur est faible et les passions violentes, il conserva intact le trésor de son innocence au sein d'une société foncièrement corrompue. Si l'on se permettait en sa présence une parole trop libre ouun propos licencieux, il montrait par l'expression de son visage la répulsion que lui inspiraient de pareils discours. Il faut le reconnaître, cette préservation n'est pas le moindre prodige d'une existence pleine de merveilles.
Elle fut sans doute la récompense de sa générosité. Tout petit enfant, il manifestait déjà pour les malheureux de grands sentiments de compassion, qui ne firent que se développer avec les années. Les pauvres ne sollicitaient jamais en vain sa charité; il s'était même promis de donner toujours l'aumône à qui la lui demanderait pour l'amour de Dieu. Une fois cependant un mendiant l'ayant abordé, la pieuse formule sur les lèvres, dans un moment où il était absorbé par les affaires de son commerce , il le rebuta sèchement. Mais à peine eut- il fait réflexion sur sa conduite, qu'il sentit au fond de son cœur l'aiguillon du remords. Sans perdre un instant, il court après le mendiant, lui met dans la main une riche offrande, et renouvelle sa résolution de ne jamais refuser ce qu'on lui demanderait pour l'amour de Dieu. Il y demeura toute sa vie scrupuleusement fidèle.
Un fait dans lequel les habitants d'Assise virent une intervention d'en haut accrut encore leur estime pour le fils de Bernardone. Un homme fort simple, grand admirateur de François, étendait son manteau devant lui toutes les fois qu'il le rencontrait dans la rue, en disant aux passants:
(( Entourez d'honneurs ce jeune homme ; il sera illustre entre tous ses compatriotes et vénéré de tous les fidèles. »
Le sens de cette prédiction échappait à François, dont l'esprit était alors rempli de projets frivoles et de rêves ambitieux. Il fallait les dures leçons de l'adversité pour lui ravir ses illusions et lui montrer le néant de la gloire humaine.
Depuis deux ans, Assise etPérouse étaient en guerre. ce L'an 1201, les milices d'Assise, plus braves que prudentes, sortirent de la ville et se portèrent, enseignes déployées, au-devant de l'ennemi. La mêlée fut terrible ; mais finalement le sort des armes fut contraire aux défenseurs de la commune d'Assise. Plusieurs d'entre eux périrent sur le champ de bataille ; d'autres furent faits prisonniers et emmenés àPérouse^ »
François était du nombre de ces derniers. Si cruelle que fût l'épreuve, elle n'abattit pas son courage et ne lui enleva rien de sa belle humeur. Ses amis, au contraire, très attristés de leur sort, trouvaient sa gaieté hors de saison et la lui reprochèrent une fois en termes amers.
(( Vous m'inspirez de la compassion, leur répondit-il ; pour moi , j'ai l'esprit libre et je suis plein d'espoir : un jour vous me verrez honoré de toute la terre. »
Peut-être voulait-il faire allusion à la prédiction que nous avons rapportée plus haut; en tout cas, s'il aspirait à de hautes destinées, il ne soupçonnait guère les vues que la Providence avait sur lui.
Au nombre des captifs s'en trouvait un dont le caractère naturellement violent était encore aigri par l'ennui d'une longue détention. Dans une heure de colère, il avait insulté ses compagnons d'infortune, qui depuis lors le tenaient à l'écart. François essaya d'obtenir le pardon du coupable; n'ayant pu y réussir, il passa ses journées près de lui, s'insinua dans son esprit à force de douceur et de prévenances, le calma peu à peu et finit par le rendre sociable.
Après une année de captivité, il revint dans sa patrie, sans que son cœur fût changé par cette épreuve. Pour le détacher des vanités du siècle. Dieu, dans sa miséricorde, l'affligea d'une cruelle maladie qui le cloua longtemps sur un lit de douleur et le réduisit à une extrême faiblesse. Dès qu'il put marcher, appuyé sur un bâton, il alla respirer l'air pur de la campagne. Une transformation inattendue s'était opérée dans ses
* R. P. Léopold de Chérancé, Saint François d'Assise, chap. I.
SAIxNT FRANÇOIS D'ASSISE 15
pensées : cette nature si riante et si belle, cette délicieuse vallée de l'Ombrie, qui naguère avaient pour lui tant de charmes et d'attraits, le laissaient froid ei indifférent. Un immense dégoût avait envahi son âme, et sa vie passée lui apparaissait une folie. Ce ne fut là toutefois qu'une impression fugitive. La santé revmt, et avec elle l'ambition, l'amour de la gloire et des plaisirs. Dieu n'était pas encore vainqueur.
Songe prophétique. — Conversion de François. — Il se retire dans une grotte. — Ses rapports avec les lépreux. — Pèlerinage à Rome.
François, depuis sa guérison, se montrait plus charitable que jamais. Sa main était sans cesse ouverte pour l'aumône; lorsqu'il avait donné tout son argent, il distribuait ses vêtements, préférant se dépouiller lui-même plutôt que de renvoyer un pauvre sans le secourir. Ayant un jour rencontré un gentilhomme vêtu misérablement, il crut voir en sa personne Jésus- Christ portant les livrées de la pauvreté. Très ému à cette pensée, il se retire à l'écart, enlève son riche habit et l'en couvre sur-le-champ.
Cet acte de charité, qui rappelle saint Martin jetant la moitié de son manteau sur les épaules d'un mendiant, ne tarda pas à recevoir sa récompense. La nuit suivante, il eut un songe mystérieux et se trouva subitement transporté dans un vaste et somptueux palais tout rempli d'armes. Aux murailles étaient suspendus des boucliers étincelants ornés d'une croix. François, émerveillé de ce spectacle, demanda quel était rheureux possesseur de ces armes et de ce palais. Une voix lui répondit :
(( Tout cela est pour toi et pour tes soldats. »
Le matin, en s'éveillant, il était tout joyeux de ce songe, cpi flattait ses instincts chevaleresques et semblait lui promettre la gloire et les grandeurs qu'il
avait toujours désirées. Prenant à la lettre cette vision, il résolut d'aller tenter la fortune sur les champs de bataille. Le comte de Brienne était alors en guerre avec l'empereur Frédéric II et menait vigoureusement la campagne dans le royaume de Naples. François partit en bel équipage pour s'enrôler sous ses étendards, après avoir annoncé à ses amis, en leur disant adieu, qu'il serait un jour un grand prince. Mais l'heure était venue où la lumière allait se faire dans son esprit et dissiper toutes ses illusions.
Arrivé à Spolète , il reçut du ciel un nouvel avertissement qui lui donna l'intelligence de son premier songe. Dans un demi-sommeil, il entendit une voix qui lui disait :
ce François, lequel des deux peut te faire le plus de bien, le maître ou le serviteur, le riche ou le pauvre?
— Le maître et le riche, répondit -il.
— Pourquoi donc, reprit la voix, délaisses-tu Dieu, qui est le maître et le riche, pour rechercher l'homme, qui est le serviteur et le pauvre ?
— 0 mon Dieu! s'écria- 1- il, que voulez -vous que je fasse?
— Retourne dans ta ville ; la vision que tu as eue a un sens tout spirituel. C'est de Dieu et non des hommes que tu dois en espérer l'accomplissement. »
Il n'hésita pas ; sans se mettre en peine des railleries que pourrait lui valoir son retour précipité, il revint gaiement à Assise pour y attendre les ordres d'en haut. Si la surprise de ses amis fut grande en le revoyant, leur joie ne le fut pas moins. Ils s'empressèrent autour de lui et le prièrent d'être comme auparavant l'organisateur de leurs fêtes. Il les accueillit avec une courtoisie parfaite, sans leur rien révéler du changement opéré dans ses pensées.
Avant de leur dire un adieu définitif, il les réunit dans un dernier festin et les traita magnifiquement. Le repas terminé, la bande joyeuse parcourait en chantant les rues de la ville, et François, tenant à la main le bâton de roi de la fête, marchait en arrière, absorbé dans une rêverie profonde. Tout à coup l'Esprit de Dieu, s'emparant de son âme, l'illumina
de si vives clartés , lui montra la vanité des biens du temps et l'excellence des récompenses éternelles avec tant de force et de suavité, qu'il tomba dans une sorte d'extase et resta sans parole et sans mouvement. Il confia depuis à son confesseur que pendant ce ravissement on eût pu mettre son corps en pièces sans qu'il en sentit rien. Ses amis furent d'abord très effrayés en le voyant dans cet état extraordinaire ; mais dès qu'il eut repris possession de lui-même, ils le plaisantèrent sur sa gravité insolite :
(( Où aviez-vous donc l'esprit? lui demandèrent-ils. Songeriez-vous à prendre femme ?
— Oui , répondit-il ; je veux prendre une épouse si noble, si riche et si belle, qu'il n'y en aura point de semblable au monde. ))
Cette épouse, c'était la pauvreté de Jésus-Christ, qu'il devait embrasser dans la suite, et dont l'Esprit- Saint venait de lui révéler les divins attraits.
A dater de ce jour, il négligea le commerce et n'eut plus d'autre souci que de répondre à l'appel mystérieux qui s'était fait entendre au fond de son cœur. Pour mieux connaître la volonté de Dieu, il recherchait la solitude et se retirait dans une grotte isolée du mont Soubase. Là, dans le silence et la paix, il prolongeait ses oraisons et pleurait les négligences desaviepassée. Lorsqu'il en sortait, le visage défait, les yeux rougis par les larmes de la pénitence, il était consumé de l'amour divin et pouvait à peine contenir la joie dont son âme était inondée.
(( J'ai découvert un trésor, » disait-il un jour à un jeune homme, son confident, qui l'avait accompagné dans sa retraite.
Ce trésor, qu'il voulait acffuérir à tout prix, c'était la perfection évangélique. ^lais il ne savait comment s'y prendre pour l'atteindre, et il suppliait le Seigneur d'avoir pitié de son ignorance et de sa faiblesse. II apprit, dans ses entretiens intimes avec le Ciel, que pour être parfait il faut avant tout renoncer au monde et se vaincre soi-même. Leçon sublime, qu'il eut bientôt l'occasion de mettre en pratique.
François se promenait à cheval dans la plaine qui se
déroule en face d'Assise, lorsqu'il aperçut un lépreux venant à sa rencontre. Sa première pensée fut de tourner bride et de s'enfuir. La lèpre lui inspirait, en effet, une profonde horreur, et du plus loin qu'il apercevait une des victimes de ce mal , il rebroussait chemin ou passait à l'écart en se bouchant les narines. A ce moment, il se rappela les désirs de perfection et la nécessité de se renoncer soi-même pour être un vrai disciple du Sauveur. Un combat violent se livra dans son âme, mais la grâce eut vite le dessus. Surmontant sa répulsion, il met pied à terre, s'approche du lépreux et lui donne l'aumône; puis, collant ses lèvres sur cette chair repoussante, il la baise avec respect. Après cet acte héroïque, il remonte à cheval et cherche vainement du regard celui qu'il vient d'assister : le pauvre avait disparu, François était seul dans la campagne. Il se souvint alors que Jésus- Christ s'était plusieurs fois caché sous les traits d'un lépreux, et tout joyeux il poursuivit sa route en chantant les louanges du Seigneur.
Cette première victoire fit époque dans sa vie. Dès lors il courut à pas de géant dans les voies de la sainteté ; sa retraite lui devint plus chère, ses prières furent plus ardentes et son détachement plus complet.
Un jour que dans la ferveur de son oraison il était tout abîmé en Dieu, Jésus-Christ lui apparut attaché à la croix. A la vue des plaies sanglantes du Sauveur, il sentit, dit saint Bonaventure, son cœur se fondre de douleur et d'amour. L'image du divin crucifié s'imprima si fortement dans son âme , que le simple souvenir de cette vision lui arrachait des larmes et des sanglots.
Pour suivre de plus près le divin Maître et l'honorer dans ses membres souffrants , il triompha de sa répugnance naturelle et se mit au service des lépreux. Il les visitait dans les hôpitaux, leur donnait d'abondantes aumônes, pansait leurs plaies et s'abaissait jusqu'à leur rendre les services les plus humiliants. Parfois même il baisait le visage et les mains de ces malheureux, en leur témoignant une tendre compassion.
Notre- Seigneur encouragea son zèle :
ce François, lui dit-il, si tu veux connaître ma volonté , il faut que tu méprises et que tu haïsses ce que tu as aimé et désiré selon la chair. Que ce nouveau sentier ne t'effraye pas : si les choses qui te plaisaient doivent te devenir amères, celles qui te déplaisaient te paraîtront douces et agréables. ))
Sur le point de rendre le dernier soupir, le saint déclarait que cette promesse s'était réalisée à la lettre.
(( Lorsque je menais une vie de péché , fit-il écrire en tête de son testament, il me semblait trop amer de voir les lépreux ; mais le Seigneur me conduisit au milieu d'eux, et j'exerçai la miséricorde à leur égard. Et quand je m'éloignai , ce qui m'avait paru amer se changea en douceur pour l'âme et pour le corps. ))
Depuis qu'il avait contemplé le Sauveur en croix, le pieux jeune homme se serait volontiers donné luimême pour soulager la misère des indigents. En l'absence de son père, il déposait sur la table, à l'heure des repas, une grande quantité de pain. Pica lui ayant demandé ce qu'il prétendait faire de tant de provisions :
(c C'est, lui dit- il avec un doux sourire, pour les pauvres du bon Dieu; car je les porte tous dans mon cœur, ))
L'heureuse mère, émue jusqu'aux larmes, rendait, grâces au Ciel de lui avoir donné «n tel fils.
Cependant François aspirait à une perfection plus haute. Encore indécis sur sa vocation, il songeait à se retirer en quelque pays éloigné, afin d'y pratiquer plus librement la pauvreté volontaire; mais, avant de prendre une si grave détermination, (( il résolut d'aller à Rome visiter ces deux pauvres illustres qui ont vu les empereurs prosternés devant leurs tombeaux ^ » Par leur intercession, il espérait obtenir les grâces de lumière et de force dont il avait besoin pour connaître la voie où Dieu l'appelait et la suivre sans défaillance.
1 Rohrbacher, Histoire universelle de l'Église catholique, liv. LXXI.
Parvenu au terme de son pèlerinage , il pria longtemps avec ferveur près du tombeau de saint Pierre. Quand il se fut relevé, après avoir satisfait sa dévotion, il fut péniblement surpris de constater qu'une si grande affluence de peuple apportait à la basilique des dons très minimes et presque insignifiants.
Eh quoi! se dit-il, la piété est-elle donc refroidie à ce point? Gomment les hommes n'offrent -ils pas tout ce qu'ils ont et ne s'offrent- ils pas eux-mêmes dans un sanctuaire où reposent les cendres du prince des Apôtres ? Gomment ne décorent-ils pas avec toute la magnificence possible ^ cette pierre sur laquelle Jésus-Ghrist a fondé son Église ?
Ouvrant aussitôt son aumônière, il y puise sans compter et dépose sur le tombeau une somme considérable.
En sortant de la basilique, il vit une foule de pauvres qui sollicitaient la charité des pèlerins. Saisi d'une inspiration soudaine, il se plaça dans leurs rangs, échangea ses vêtements contre les haillons du plus misérable d'entre eux, et resta tout le jour à demander l'aumône en leur compagnie. Ge premier apprentissage de la pauvreté remplit son âme d'une joie ineffable et fut un des moments les plus délicieux de sa vie. Au jugement de la sagesse mondaine, cette conduite est extravagante et insensée ; si on la considère avec les yeux de la foi, elle apparaît héroïque et sublime.
Le lendemain, François, vêtu d'habits honnêtes, reprit le chemin d'Assise. De terribles luttes l'y attendaient. L'ennemi du salut mit tout en œuvre pour le détourner de son dessein et le ramener dans le siècle. Il fit revivre dans son imagination les plaisirs de sa jeunesse, les fêtes dont il était le héros, son luxe d'autrefois et ses rêves ambitieux. Ges dangereux fantômes passaient et repassaient dans son esprit, mais, avec la grâce de Dieu, ne lui inspiraient aucun regret. Vaincu de ce côté, le démon essaya de l'effrayer par de grandes menaces. François méprisa les nouvelles attaques du tentateur , il redoubla ses prières et ses mortifications et s'affermit de plus en plus dans sa résolution d'imiter le Sauveur pauvre et humilié.
SATNT FRANÇOIS D'ASSISE 21
Le tableau miraculeux de Saint -Damien.
Violences de Bernardone. — Au tribunal de ï'évêque.
François, se promenant un matin sous les murs d'Assise, se sentit porté, par un mouvement intérieur de la grâce, à entrer dans la vieille église Saint- Damien, qui menaçait ruine. Il se prosterna devant un tableau représentant le Sauveur en croix et fît trois fois cette prière, qu'il répéta souvent depuis :
(( Grand Dieu, plein de gloire, et vous, Seigneur Jésus, je vous supplie de m'éclairer, de dissiper les ténèbres de mon esprit , de me donner une foi pure et une parfaite charité. Faites, ô mon Dieu, que je vous connaisse si bien , que j'agisse en toutes choses selon vos lumières et conformément à votre sainte volonté. »
Gomme il achevait ces paroles, les yeux baignés de larmes et fixés sur le crucifix , une voix qui sortait de la bouche du christ lui adressa par trois fois cet ordre :
(( François, va, répare ma maison, que tu vois tomber en ruine. ))
Gette voix céleste lui causa d'abord une telle frayeur, qu'il resta quelque temps immobile et tout interdit. Quand son émotion fut calmée, il sortit de l'église, et, rencontrant à la porte le prêtre qui la desservait, il lui remit une somme d'argent pour entretenir une lampe allumée devant le tableau miraculeux.
Ce n'étaient pas seulement les ruines matérielles de Saint-Damien, il le sut plus tard, que Dieu le chargeait de relever, c'étaient surtout les ruines spirituelles de l'Eglise de Jésus-Ghrist, désolée à cette époque par des scandales inouïs, contre lesquels les pontifes romains luttaient avec plus d'énergie que de succès.
Pour obéir à Tordre du Sauveur, François prit
dans les magasins de son père plusieurs pièces d'étoffe et s'en alla sur l'heure les vendre à Foligno. Il vendit également son cheval et revint à pied rapporter le produit de son négoce au chapelain de Saint-Damien. Celui-ci consentit à l'abriter sous son toit pendant quelques jours ; mais par crainte de Bernardone , qu'il savait avare et violent , il refusa l'argent qui lui était offert pour la restauration de l'édifice , bien que François, associé au commerce de son père, pût en disposer légitimement. Le saint jeune homme méprisa cet argent désormais inutile, et le jeta sur une des fenêtres du sanctuaire.
Au retour d'un voyage qui avait duré plusieurs mois, Bernardone apprit les grandes libérahtés de son fils et le changement survenu dans sa conduite : il en fut révolté. Sans perdre un instant, il réunit quelques-uns de ses amis et accourut furieux à Saint- Damien. François, entendant la voix courroucée de son père et les menaces qu'il proférait contre lui , ne se sentit pas le courage d'affronter sa colère, et il alla se réfugier dans la chambre de son hôte. D'après une ancienne tradition , lorsqu'on vint l'y chercher, il se serait enfoncé miraculeusement dans la muraille et aurait ainsi échappé aux regards de ceux qui le poursuivaient. On montre à Assise le mur témoin du prodige; une niche, dans laquelle est peinte l'image du saint, rappelle l'endroit précis où le fait se serait accompli.
Dès que son père se fut éloigné , François s'enfuit secrètement et se cacha dans une caverne où il savait être en sûreté. Seul, un serviteur fidèle connaissait le lieu de sa retraite et pourvoyait à sa subsistance. Il demeura dans cette solitude pendant un mois , ne cessant de demander à Dieu, avec une grande abondance de larmes , la grâce d'être délivré des persécutions de sa famille et de répondre librement à sa vocation.
Il comprit enfin qu'il devait s'abandonner entre les bras de la Providence et mettre toute sa confiance dans le Seigneur, sans compter sur ses propres forces. Cette pensée calma ses angoisses et releva son cou-
rage abattu. Animé soudain d'une sainte audace, il se reproche sa poltronnerie et quitte aussitôt sa grotte pour se rendre à la ville.
Lorsqu'il parut dans les rues d'Assise, le visage pâle et amaigri, les traits défaits, il y eut tout d'abord parmi les habitants un mouvement de stupeur et de compassion. Mais quand ils entendirent ses discours et virent combien ses sentiments étaient changés, ils se persuadèrent qu'il avait perdu l'esprit. Alors cette foule, qui l'avait autrefois idolâtré, se mit à l'insulter lâchement : « Le fou! le fou! » criait- on autour de lui avec des rires et des gestes méprisants. Et ils le poursuivaient de leurs huées en lui jetant des pierres et en le couvrant de boue. François ne semblait rien entendre ; insensible à tous les outrages, il continuait sa route en silence et rendait grâces à Dieu des humiliations que ses compatriotes lui infligeaient.
Les nouvelles se propagent rapidement dans une petite ville. Bernardone fut bientôt mis au courant de ce qui se passait. En apprenant que son fils était l'objet de la risée publique, il bondit de colère et d'indignation. Il vole aussitôt à sa rencontre, non pour le défendre, mais pour faire cesser un scandale qui, dans son estime, déshonore sa maison. A la vue de François honni et bafoué par la populace , sa fureur ne connaît plus de bornes. Il se jette sur lui, le frappe brutalement, l'accable d'injures et de reproches, et l'entraîne à son logis, où il le somme de renoncer sur-le-champ aux allures extravagantes qui le ridiculisent et le font prendre pour un insensé. Les menaces et les coups ne troublent pas le saint jeune homme, qui les supporte sans murmure et demeure inébranlable dans sa résolution.
Pour vaincre sa résistance, Bernardone l'enferma dans un cachot et jura qu'il n'en sortirait pas avant d'avoir changé de conduite. Ces injustes rigueurs, loin d'abattre la constance du captif, fortifièrent son courage et firent éclater sa vertu. A tous les mauvais traitements il opposait une douceur angélique et s'excitait lui-même à la patience en méditant la parole de l'Evangile : (( Heureux ceux qui souffrent perse-
cution pour la justice, car le royaume des cieux leur appartient. »
On devine à quelles tortures était soumis le cœur de Pica dans ces pénibles circonstances. Elle essaya d'abord d'apaiser son mari et de le ramener à des sentiments plus humains. Tousses efforts échouèrent devant l'opiniâtreté de cet homme orgueilleux et sans entrailles. Voyant qu'elle n'aboutissait à rien de ce côté, la pauvre mère se flatta d'être plus heureuse dans ses démarches auprès du prisonnier. Bernardone venait de partir en voyage ; elle profita de son absence pour s'introduire dans le cachot et supplier François de céder aux ordres de son père. L'entretien dura longtemps. Pica fit valoir tous les arguments que lui suggérait la tendresse maternelle pour l'amener à reprendre la vie de famille. Ce fut en vain : il avait entendu l'appel de Dieu , nulle puissance humaine ne l'empêcherait d'y répondre. A la fin, persuadée qu'elle était en présence d'une vocation vraiment surnaturelle , cette mère chrétienne n'hésita plus , elle brisa les liens du captif et lui rendit la liberté. François la remercia de ce bienfait, bénit le Ciel de sa délivrance et vint en hâte se réfugier à Saint-Damien.
Bernardone, à son retour, ne trouvant plus sa victime, fit de durs reproches à sa femme.
(( Pourquoi, lui dit-il, soutenir ainsi votre fils ? Il nous ruine par ses prodigalités et nous déshonore par ses folies : je vais moi-même le chercher ; je le ramènerai ici, ou je le chasserai du pays. »
Et il se rendit aussitôt à Saint-Damien. Cette fois le jeune homme ne trembla pas devant les violences de son père. Il écouta ses récriminations et ses menaces dans une attitude digne et respectueuse , et lui déclara bravement qu'il était prêt à tout souffrir pour le nom de Jésus-Christ. A la fermeté de son langage, Bernardone comprit que toute insistance serait superflue. Si humihante que lui parût sa défaite, il s'y résigna et ne pensa plus qu'à rentrer en possession du prix des étoffes et du cheval. Il retrouva sur la fenêtre de l'église l'argent refusé par le prêtre et s'en saisit avec avidité. La passion de l'or exerçait un tel
empire sur cette âme de marchand, qu'il oublia pour un instant sa colère et son ressentiment.
Gomme il s'en retournait, il fit réflexion que François avait peut-être d'autres sommes en réserve. Aussitôt sa cupidité s'alluma. Pour le contraindre à les lui remettre, il le somma de comparaître devantles magistrats et prétendit même lui arracher une renonciation complète à sa part de patrimoine. Le jeune homme répondit à la citation que, s'étant retiré du monde pour entrer au service de Dieu , il ne relevait plus de la juridiction civile. Ce fut aussi l'avis des magistrats, qui conseillèrent à Bernardone de s'adresser aux juges ecclésiastiques.
L'évêque d'Assise, qui aimait François et avait reçu plus d'une fois ses confidences, le fit appeler à son tribunal.
(ï J'irai volontiers, répondit-il, trouver l'évêque, parce qu'il est le père et le pasteur des âmes. ))
Le pontife l'accueillit avec une bonté toute paternelle.
(( Votre père est grandement irrité contre vous, lui dit-il; si vous voulez servir Dieu, rendez -lui l'argent que vous avez : peut-être a-t-il été acquis injustement. Dieu ne veut pas que vous employiez au profit de l'Eglise ce qui peut calmer la fureur de votre père. Mon fils, ayez confiance en Dieu, agissez franchement , .ne craignez rien ; il sera votre aide et pourvoira lui-même à vos besoins pour le bien de son Eglise. )>
Encouragé par ce langage bienveillant, le jeune homme se lève, et dans un élan de ferveur :
(( Monseigneur, dit-il, je rendrai à mon père tout ce qui lui appartient, même les vêtements que je porte. ))
Il se retire immédiatement dans une chambre voisine, se dépouille de ses habits, ne gardant qu'un cilice, et revient les déposer aux pieds du prélat.
(( Ecoutez et comprenez, s'écrie-t-il avec un accent pénétrant; jusqu'à ce jour j'ai appelé Pierre Bernarione mon père, désormais je puis dire hardiment : Notre Père qui êtes aux cieux, en qui j'ai mis mes Tésors et placé mes espérances I »
Les témoins de cette scène étaient fortement impressionnés; tous pleuraient d'attendrissement et maudissaient dans leur cœur l'avarice et la dureté de Bernardone. L'évêque lui-même, ravi d'admiration, ne pouvait retenir ses larmes. Il s'avança vers François , le reçut dans ses bras et le couvrit de son manteau , lui promettant d'être à l'avenir son protecteur et son père.
On apporta, pour couvrir la nudité de ce pauvre volontaire, le vieux manteau d'un paysan au service de l'évêque. Il le reçut avec reconnaissance, y traça une croix avec du mortier qu'il trouva par hasard, et s'en alla le cœur joyeux, remerciant Dieu d'avoir brisé ses chaînes, heureux d'avoir tout quitté pour se confier aux soins maternels de la Providence.
Ce fut au mois d'avril 1207 que François remporta sur le monde cette victoire définitive : il avait alors vingt- cinq ans.
François est battu par des voleurs. — Les lépreux de Gubbio. — Il mendie pour la restauration de l'église Saint -Damien. -— Bernardone et Ange exercent sa patience. — Victoires qu'il remporte sur lui-même.
Débarrassé désormais de tout souci du côté de la terre, François aimait à se retirer dans la solitude, où il se sentait plus près de Dieu. Il gravissait les montagnes voisines d'Assise, et devant le spectacle grandiose qui se déroulait sous ses yeux, son iime s'enthousiasmait, il admirait les œuvres du Créateur Qt célébrait à haute voix ses louanges.
Un jour qu'il traversait un bois en chantant un cantique en français , il rencontra des voleurs à qui ses allures parurent étranges. Ils s'approchèrent et lui demandèrent qui il était.
(L Je suis le héraut du grand Roi, » répondit-il d'un air inspiré.
Ces misérables cran nt avoir affaire à un insensé; ils se moquèrent de lui, le battirent cruellement et le jetèrent dans une fosse pleine de neige. François se réjouissait en son cœur d'avoir quelque chose à souffrir pour l'amour de Jésus -Christ. Il attendit que les voleurs se fussent éloignés pour sortir de la fosse, puis il continua sa route en faisant retentir tous les échos de la montagne de ses chants d'allégresse.
Il vint demander l'aumône à la porte d'un monastère. Les religieux, qui ne le connaissaient pas, l'employèrent pendant plusieurs jours aux plus bas offices de la cuisine; mais il trouva que ce genre d'occupation s'accordait mal avec ses exercices spirituels, et comprit que la volonté de Dieu l'appelait ailleurs. Il se rendit à Gubbio. Là , un de ses amis d'enfance eut pitié de son dénuement et le revêtit d'un habit semblable à celui que portaient les ermites : une tunique courte, une ceinture de cuir, des souliers et un bâton.
A l'exemple de l'Apôtre, François, dans sa nouvelle résidence, châtiait rudement son corps et le réduisait en servitude. Pendant un mois environ qu'il habita Gubbio, il redoubla ses austérités et consacra son temps au service des lépreux. Il ne quittait guère leurs hôpitaux, pourvoyait à tous leurs besoins, leur lavait les pieds, purifiait leurs plaies et les baisait avec respect.
C'est alors que Dieu, pour récompenser sa charité, lui accorda le don des miracles. Le premier, et non le moins remarquable, fut opéré en faveur d'un habitant du duché de Spolète dont le visage était rongé par un cancer. Après avoir inutilement consulté les hommes de l'art et employé sans résultat toutes sortes de remèdes , cet infortuné s'était rendu à Rome pour y implorer le secours des saints Apôtres; mais ses prières n'avaient pas été exaucées , le mal continuait à faire des progrès effrayants. Au retour de son pèlerinage, il entendit vanter les mérites du serviteur de Dieu et conçut l'espoir de recouvrer la santé par son entremise. Il alla donc le trouver, se prosterna devant lui avec les marques d'une profonde vénération, et voulut lui baiser les pieds. François, très troublé de cet honneur, se hâta de le relever, le pressa tendre*
ment sur son cœur et, malgré son dégoût, n'hésita pas à le baiser au visage. Soudain, au contact des lèvres du saint, l'horrible plaie se ferme et disparaît sans laisser aucune trace, ce En vérité, dit saint Bonaventure, qui rapporte ce prodige, je ne sais ce qu'on doit le plus admirer, d'un tel baiser ou d'une telle guérison. »
François éprouvait une si douce satisfaction intérieure à soigner les lépreux de Gubbio, qu'il se proposait de rester dans cette ville, où d'ailleurs il n'avait pas à redouter les emportements de son père. Mais le souvenir du crucifix miraculeux lui revenait sans cesse à l'esprit ; nuit et jour il se rappelait l'ordre du Sauveur et gémissait de n'avoir encore rien entrepris pour relever les ruines de Saint -Damien. Persuadé que l'heure était venue de se mettre à l'oeuvre, il reparut à Assise et parcourut les rues en publiant les grandeurs de Dieu et en quêtant des pierres pour la restauration de l'église.
(( Qui me donnera une pierre, disait-il ingénument, aura une récompense ; qui m'en donnera deux , en aura deux; qui m'en donnera trois, en aura trois, »
L'étonnement fut grand dans la ville lorsqu'on vit ce jeune homme de bonne famille aller de porte en porte demander l'aumône. Les sentiments étaient très partagés à son endroit : beaucoup supposaient qu'il avait réellement perdu l'esprit, et ils le repoussaient . avec des injures et des railleries ; d'autres, touchés de | sa patience et de son humilité, se disaient que le ^ changement survenu dans sa conduite était sûrement l'œuvre de Dieu. Peu à peu il se fit un certain revirement dans l'opinion, et François eut la joie de recueillir des offrandes suffisantes pour commencer la réparation du vieux sanctuaire. Il y travaillait luimême avec ardeur, faisait l'office de manœuvre et portait les matériaux sur ses épaules , sans ménagement pour son corps délicat, peu préparé à ce labeur fatigant et exténué par les jeûnes et les pratiques de la pénitence.
Le chapelain de Saint-Damien , édifié de son zèle, eut compassion de sa faiblesse et de la pénurie à
laquelle il s'était volontairement réduit. Bien que très pauvre, il voulut pourvoir à sa subsistance, et chaque soir le pieux ouvrier trouvait chez lui un repas abondant qui réparait ses forces épuisées. François
Saint François en prière. (D'après B. Castelli.)
accepta d'abord sans scrupule l'hospitalité qui lui était si généreusement offerte ; mais au bout de quelques jours il se dit à lui-même :
(( François, trouveras-tu partout un prêtre qui te traite avec tant de bienveillance? Ce n'est pas là le genre de vie que tu as choisi. Va-t-en donc désormais mendier de porte en porte à la façon des pauvres, un plat à la
main, pour recueillir les restes qu'on te donnera ; car c'est ainsi que tu dois vivre pour Tamourde Celui qui est né pauvre, qui a vécu pauvrement, et qui a été mis après sa mort dans un sépulcre d'emprunt. »
Le lendemain , muni d'un vase de terre, il s'en alla quêter sa nourriture, comme il se l'était promis, et s'assit ensuite dans la rue pour prendre son repas. Mais quand il vit ce mélange repoussant d'aliments de toute nature et de toute provenance, son cœur se souleva de dégoût. Honteux de cette défaillance, il se la reprocha sévèrement et s'en punit aussitôt en se forçant à manger. A peine avait- il triomphé de sa répugnance, que, par une admirable attention de la bonté divine, ces mets grossiers lui parurent exquis , et il avouait dans la suite n'avoir jamais fait plus délicieux festin. Dès lors sa résolution fut prise de mendier sa pam. Le soir même il en avertit le prêtre de Saint- Damien :
(( Ne vous mettez plus en peine de ma nourriture, lui dît-il ; j'ai découvert un excellent économe et un très habile cuisinier qui sait fort bien assaisonner les mets. »
Bernardone souffrait cruellement dans son orgueil de la conduite de son fils. La pensée que François, devenu mendiant, était la risée de ses compatriotes, le mettait au désespoir. S'il passait à côté de lui dans la rue, il détournait la tête avec mépris et parfois même l'accablait d'injures et de malédictions. Aucune épreuve ne fut plus douloureuse au cœur du saint jeune homme. Pour en adoucir l'amertume , il s'entendit avec un pauvre vieillard qui mendiait aussi :
c( Venez avec moi, lui dit -il, je serai votre fils, et nous partagerons les aumônes. Lorsque mon père selon la nature me maudira, je vous dirai : « Bénissez- (( moi, mon père. » Et vous me donnerez votre bénédiction. ))
Ce fut ainsi que les choses se passèrent en effet. Toutes les fois que Bernardone maudissait son fils, le vieux mendiant faisait sur son compagnon le signe de la croix, et François disait doucement à son père :
« Croyez que Dieu m'a donné un autre père de qui
je reçois des bénédictions pour vos malédictions. »
Ange, son frère, ne se montrait pas moins dur à son égard et ne lui ménageait ni les railleries ni les insultes. îl l'aperçut un jour agenouillé dans une église et grelottant de froid sous son pauvre habit d'ermite. Loin de le toucher, ce spectacle excita sa verve moqueuse :
« Va donc le prier de te vendre quelques gouttes de sa sueur, dit-il en riant à l'un de ses amis.
— Je ne veux pas vendre ma sueur aux hommes, répondit François à l'impertinent messager, je la vendrai plus cher à Dieu. »
On s'imagine parfois, en lisant la vie des saints, que la vertu leur était toute naturelle et ne leur demandait aucun effort, aucun sacrifice. C'est une grave erreur. Les saints ont trouvé sur leur chemin les obstacles qui nous arrêtent nous-mêmes ; ils ont eu à lutter comme nous et d'ordinaire beaucoup plus que nous contre les révoltes de la nature et les assauts de l'ennemi du salut. Sans doute TEsprit-Saint, qui les appelait à marcher dans des voies extraordinaires, leur donnait aussi des secours exceptionnels ; mais s'ils ont pu dire avec saint Paul : a C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, )) ils étaient en droit d'ajouter avec le même apôtre , a La grâce n'a pas été stérile en moi. »
Pour faire fructifier dans leur âme le don de Dieu, il leur a fallu travailler à se vaincre eux-mêmes et soutenir de rudes combats contre la chair, le monde et le démon. Quand François tendait la main à ses concitoyens et recueillait des outrages en guise d'aumônes, il lui arriva plus d'une fois de sentir son cœur battre avec violence dans sa poitrine et la rougeur de la honte lui monter au visage. Souvent même, en rencontrant sur son chemin quelqu'un de ses anciens amis, son rôle de mendiant volontaire le couvrit de confusion. Mais dès qu'il remarquait ces légères faiblesses, il les déplorait comme des fautes sérieuses et refoulait promptement l'orgueil en demandant l'aumône avec de plus grands sentiments d'humilité.
Quêtant un jour de l'huile pour entretenir des lampes
devant le christ de Saint-Damien, il entra dans une maison où plusieurs personnes de sa connaissance étaient en train de jouer. Leur présence l'impressionna si fort, qu'il eut honte de sa démarche et s'empressa de sortir. Quand il fut dehors, il réfléchit à ce qu'il venait de faire et rougit de sa lâcheté. Aussitôt, mettant de côté toute crainte, il rentre dans la maison et avoue publiquement sa faute, au milieu des éclats de rire des assistants, incapables de comprendre l'héroïsme d'une telle action. C'est ainsi que, selon le mot de l'Ecriture: (( Pour ceux qui aiment Dieu tout concourt à bien, » — (( même les fautes, » ajoute saint Augustin.
Une prophétie de François. — Sainte -Marie -des -Anges. — Vocation à la vie apostolique. — Il pleure la Passion du Sauveur.
C'est trop souvent le sort de la vertu d'être méconnue et persécutée sur la terre. Il est rare cependant qu'un jour ou l'autre son mérite n'éclate pas à tous les yeux et ne force l'opinion à lui rendre enfin justice. La vie des saints en fournit de nombreux exemples. Combien de serviteurs de Dieu, après avoir été méprisés de leurs contemporains, sont devenus tout à coup l'objet de l'admiration générale et se sont vus entourés de respect et d'honneur ! Le peuple est facile à égarer, mais il possède à un haut degré le flair de la sainteté : quelles qu'aient été ses préventions, il n'hésite pas à les renier dès qu'il reconnaît un élu de Dieu. François devait en faire l'expérience. Son humilité, sa patience et sa ferveur persévérante détruisaient l'un après l'autre les préjugés hostiles et lui gagnaient chaque jour de nouvelles sympathies. Parmi ceux qui avaient taxé sa conduite de folie, beaucoup finissaient par comprendre qu'il agissait sous l'impulsion de l'Esprit -Saint, et ils venaient lui
demander pardon des outrages immérités qu'ils lui avaient infligés.
Ces dispositions bienveillantes lui permirent d'achever la restauration de Féglise Saint-Damien vers la fin de l'année 1207. Au cours des travaux, on avait remarqué l'appel qu'il adressait aux passants :
(( Venez, leur disait-il, aidez-nous à terminer cet édifice , car vous verrez ici un monastère de pauvres dames dont la sainte vie et la réputation feront glorifier le Père céleste dans toute lEglise. »
Cette prophétie s'accomplit cinq ans plus tard, lorsque Glaire et ses compagnes s'établirent en ce lieu pour y vivre dans la prière et dans la pauvreté. Elle était d'ailleurs si connue, que la sainte en reproduisit les propres termes dans son testament.
Il y avait, aux portes d'Assise, une autre église en fort mauvais état dédiée à saint Pierre. François, qui avait une tendre dévotion pour le prince des apôtres, entreprit de la réparer. Il en vint promptement à bout, grâce à la libéralité de ses concitoyens qui mirent à sa disposition de généreuses aumônes.
Ce double succès enflamma son zèle et lui donna le désirde relever lesruinesd'un troisième sanctuaire bâti à quelque distance de la ville. C'était un modeste oratoire dontlafondation remontait au milieu duiv^siècle. Un an après l'apparition de la croix lumineuse qui brilla en plein jour au-dessus de Jérusalem, de la colline du Calvaire à celle des Oliviers, quatre saints ermites étaient venus de Palestine en Italie et avaient obtenu du pape Libère la permission de demeurer dans la vallée de Spolète. Ils s'étaient établis près d'Assise et avaient construit une chapelle que l'on appelait Sainte-Marie-de-Josaphat, parce qu'ils y avaient mis une relique du sépulcre de la sainte Vierge et que l'autel était consacré sous le titre de sa glorieuse assomption. C'est, en effet, à Gethsémani, dans la vallée de Josaphat, qu'une tradition constante et autorisée place le tombeau dans lequel reposa le corps virginal de Marie avant d'être transporté au ciel par les anges.
Au VI® siècle, ce petit sanctuaire fut donné aux
religieux de l'ordre de Saint -Benoît, qui l'agrandirent et le consolidèrent. Gomme ils possédaient dans le voisinage une parcelle de terrain, on en prit occasion de désigner la chapelle sous le nom de Portioncule. On la nommait encore Sainte -Marie- des -Anges, à cause des apparitions qu'y faisaient, disait-on, les esprits célestes. Elle avait été longtemps un lieu de pèlerinage très fréquenté ; mais, au commencementdu XIII® siècle, ce n'était plus qu'une ruine abandonnée dans laquelle les pâtres et leurs troupeaux cherchaient un refuge contre l'intempérie des saisons. Cependant, malgré son état de délabrement, les pieux fidèles continuaient à la visiter ; Pica, d'après la croyance populaire, y serait venue implorer la protection de la sainte Vierge, et ses prières auraient obtenu l'enfant de bénédiction qui devait être un jour le restaurateur de ce vénérable sanctuaire.
Les travaux de la Portioncule furent conduits si rapidement, qu'avant la fin de l'année 1208 François eut la joie de la voir rendue au culte. Pour honorer la mère de Dieu, il s'y établit à demeure et y fut souvent favorisé de la visite des anges, au témoignage de saint Bonaventure. La Providence a veillé sur cet humble monument, qui est toujours debout, protégé par une superbe basilique bâtie au xvi® siècle. « Là, tous les ans, du l®"" au 2 août, des milliers de pèlerins accourus de tous les pays viennent prier où pria le séraphin d'Assise, chercher le pardon qu'il obtint pour eux, et reconquérir, avec la pureté et l'innocence baptismales, les joies seules désirables du divin amour. Le pavé de la chapelle est littéralement usé par les genoux des fidèles, et les murailles ont gardé l'empreinte des baisers brûlants de six générations ^ »
C'est chose vraiment merveilleuse qu'un pauvre mendiant dénué de tout ait accompli de pareils travaux, et l'on ne saurait douter qu'il n'ait reçu du ciel une assistance particulière. L'Esprit-Saint, qui le dirigeaitdans toutes ses actions, voulut qu'il réparât trois
* R. P. Léopold de Chérancé, Saint François d'Assise, chap. IX.
églises avant de fonder ses trois ordres, remarque un de ses biographes, afin que ces temples de pierre fussent la figure des édifices spirituels qu'il allait élever à la gloire de Dieu, et qui devaient produire de si heureux fruits de sanctification.
François ne quittait guère la Portioncule ; il "y passait les jours et souvent les nuits en oraison, demandant à la sainte Vierge de se faire son avocate auprès de son divin Fils , et de lui obtenir la grâce de marcher courageusement dans les âpres sentiers de la perfection. Un matin qu'il assistait avec grande ferveur, dans son sanctuaire de prédilection, à la messe que le chapelain de Saint- Damien célébrait sur sa demande en l'honneur des apôtres, il fut très frappé de ce passage de l'Evangile : (( Ne portez ni or, ni argent, ni aucune monnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton. » Le saint sacrifice achevé, il se fit expliquer par le prêtre le vrai sens de cette recommandation , adressée par le Sauveur à ses apôtres, lorsqu'il les envoya deux à deux annoncer aux enfants d'Israël la venue du royaume de Dieu. C'était bien là cette pauvreté qui lui paraissait si belle et qu'il voulait épouser.
(( Voilà ce que je cherche ! s'écria-t-il radieux; voilà ce que je souhaite de tout mon cœur! j)
Aussitôt il jette sa bourse et son bâton, ôte ses chaussures, se revêt d'une tunique rude et grossière, de couleur gris cendré, à laquelle était attaché un capuce, et s'en va, les reins ceints d'une corde, prêcher la pénitence aux habitants d'Assise,
Il y a, entre cette vocation et celle de l'illustre solitaire de la Thébaïde, une ressemblance frappante que les historiens de notre saint n'ont pas manqué de signaler. Antoine, lui aussi, était jeune et riche quand il entendit cette autre parole du divin Maître :
(( Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, donnez -en le prix aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel ; puis venez et suivez-moi. ))
Il prit le conseil pour lui -môme, se dépouilla surle-champ de tous ses biens, qui étaient considérables,
et s'enfuit au désert , où il devint le père de la grande famille des cénobites et l'une des plus fermes colonnes de TEglise.
La prédication de François lui valut plus d'un affront de la part de ceux de ses concitoyens qui jugeaient sa conduite à un point de vue tout mondain et n'y voyaient que des extravagances d'un esprit exalté. Les autres écoutaient avec émotion cette parole ardente et convaincue, que l'on sentait animée de l'esprit de Dieu. Son langage était simple et sans apprêt, jamais A^ulgaire. (( Que le Seigneur vous donne sa paix I )) avait- il coutume de dire en commençant. On sut plus tard que cette manière de saluer ses auditeurs lui avait été révélée.
Il continua ce ministère pendant deux mois, multipliant les prières et les mortifications pour attirer sur sa prédication la grâce d'en haut, qui seule touche les cœurs et les convertit. Le chapelain de Saint- Damien lui donnait l'hospitalité; mais François allait de temps en temps réchauffer sa ferveur et son zèle à Sainte-Marie-des- Anges, et là, dans le recueillement et le silence , il méditait la Passion du divin Maître et pleurait à l'aise les égarements et l'ingratitude des hommes. La considération des souffrances du Sauveur faisait sur son âme une si vive impression, qu'elle lui arrachait des gémissements et des sanglots. Un de ses amis, l'entendant un jour exhaler tout haut sa douleur, entra dans la chapelle et le trouva baigné de larmes. Il lui en témoigna sa surprise et lui reprocha ce qu'il appelait une faiblesse indigne d'un homme.
(( Je pleure la Passion de mon Seigneur Jésus- Christ, répondit François, et je ne rougirais pas de la pleurer ouvertement par toute la terre. »
Elle lui fit, en effet, verser tant de larmes, qu'il faillit en perdre la vue. Quel exemple et quel sujet de confusion pour un si grand nombre de chrétiens dont le cœur reste froid et insensible devant la sainte victime du Golgotha I
SAIiNT FRANÇOIS D'ASSISE 37
Commencements de l'ordre séraphique. — Bernard de Qiiintavalle. — Frère Gilles. — Jean de Capella. — Consolantes révélations. — Premières missions.
Laprédication de François, ridiculisée par les esprits vains et superficiels, trouvait de Técho dans les âmes de bonne volonté, qui rentraient en elles-mêmes et faisaient pénitence.
Un riche habitant d'Assise, Bernard de Quintavalle, très estimé de ses concitoyens, observait avec attention les démarches du jeune homme et se demandait si le mépris qu'il témoignait pour les biens de ce monde provenait d'un réel et sincère détachement. Il voulut s'en assurer, noua des relations avec lui et usa, si nous en croyons un vieux chroniqueur, d'un innocent stratagème pour éprouver sa vertu. Un soir, il le pria d'accepter l'hospitalité dans sa maison, le reçut à sa table et, la nuit venue, lui offrit un lit dans sa propre chambre. Feignant bientôt un profond sommeil, il surveilla tous les mouvements de son hôte à la lueur de la lampe qui éclairait l'appartement. François, qui ne se doutait pas de la supercherie, se leva sans bruit, s'agenouilla, étendit les bras en croix, et, tenant au ciel ses yeux baignés de larmes , prononça lentement ces paroles, qu'il répéta toute la nuit :
« Mon Dieu et mon tout ! »
Ce spectacle remplit Bernard de respect et d'admiration :
Vraiment, se dit-il , c'est là un homme de Dieu I
Et, confus de sa tiédeur, il forma la résolution de tout quitter pour honorer, lui aussi, la pauvreté de Jésus-Christ. Il soumit encore François à plusieurs épreuves ; puis, sans lui rien révéler de ses intentions, il lui posa cette question :
(c Si un serviteur avait reçu de son maître un trésor
pour plusieurs années, et qu'avant le terme fixé il n'en eût plus besoin, que devrait- il faire?
— Il devrait le rendre à son maître.
— Ce serviteur, c'est moi, reprit Bernard. J'ai reçu de Dieu beaucoup plus de richesses que je n'en méritais; je veux aujourd'hui les lui remettre et m'attacher à vous. »
Ce langage ravit François, qui bénit le Seigneur de lui choisir un tel sujet pour commencer son œuvre.
« Mon frère, répondit-il, dans un projet de si grave conséquence il faut consulter Dieu. Allons à l'église, entendons la sainte messe, et l'Esprit- Saint nous inspirera la détermination que nous avons à prendre. »
Le lendemain, pendant qu'ils se dirigeaient vers l'église Saint-Nicolas, un savant et pieux chanoine de la cathédrale, nommé Pierre de Catane, se joignit à eux. C'était alors un usage commun dans le peuple, lorsqu'on voulait connaître la volonté divine, d'ouvrir trois fois de suite, en l'honneur des trois personnes de la sainte Trinité, le livre des Evangiles placé sur l'autel : le verset qui tombait sous les yeux était regardé comme un oracle. Après la messe, le curé de Saint-Nicolas consulta le livre sacré.
La première fois, il lut ces paroles : (( Si vous voulez être parfait , allez , vendez ce que vous avez et donnezen le prix aux pauvres. »
La seconde fois : (( Il leur commanda de ne rien porter en voyage. »
La troisième : (( Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. »
(( Voilà notre vie, dit François à ses compagnons, voilà notre règle, à nous et à tous ceux qui voudront se joindre à nous. Allez donc et exécutez ce que vous venez d'entendre. »
Ils s'empressèrent d'obéir, et lorsqu'ils eurent distribué aux pauvres tous leurs biens, ils revinrent trouver le serviteur de Dieu pour ne plus se séparer de lui : l'ordre des Frères mineurs était fondé. C'était le 16 avril 1209. François revêtit ses deux compagnons d'une tunique semblable à la sienne, et ils s'in-
stallèrent ensemble dans une pauvre cabane abandonnée, près d'un ruisseau cjue son cours sinueux a fait appeler le Rivo-Torio.
Sept jours après, un autre habitant d'Assise, ^^gidius ou Gilles, aussi distingué par sa naissance que par sa piété, conçut le dessein de s'adjoindre à la communauté naissante. Après avoir passé la nuit en prières et entendu la messe dans l'église Saint- Georges, il vint, visiblement conduit par la Providence, à l'endroit où s'étaient retirés les trois serviteurs de Dieu. François, qui était en oraison dans un bois voisin, accourut au-devant de lui. Gilles, se jetant à ses pieds, le supplia de le recevoir en sa compagnie.
v(( Mon frère , lui répondit le saint , vous demandez que le Seigneur vous agrée pour son serviteur et son chevalier : ce n'est pas là une petite grâce. Si l'empereur venait à Assise et voulait y choisir un favori, chacun dirait en soi-même : Plaise à Dieu que ce soit moi ! Vous devez bénir le Roi du ciel d'avoir arrêté ses regards sur vous. »
Puis, l'ayant exhorté à la persévérance, il alla le présenter à Pierre et à Bernard en leur disant :
(( Yoilà un bon frère que Dieu nous envoie. ))
Lorsqu'ils eurent pris un modeste repas en commun, le maître et son nouveau disciple se rendirent à la ville afin d'y chercher une tunique de bure. En chemin, une femme leur demanda l'aumône. Le saint, se tournant vers son compagnon, lui dit avec une expression angélique :
(( Mon frère , donnons à cette pauvre femme , pour l'amour de Dieu, le manteau que vous portez, j)
Gilles obéit avec joie, et il lui sembla voir son aumône s'élever jusqu'au ciel. Ils mendièrent ensuite une étoffe fort grossière, et le saint fondateur, de retour à la cabane, en revêtit son disciple.
Frère Gilles est l'une des figures les plus aimables et les plus attachantes de la famille franciscaine. Au témoignage de saint Bonaventure , qui l'avait intimement connu, sa vie fut celle d'un ange beaucoup plus que d'un homme. Ses extases étaient fréquentes, et le grand docteur atteste en avoir été plusieurs fois
témoin. Le nom seul de paradis le transportait hors de lui-même; les enfants, qui savaient cela, couraient après lui en criant : (( Paradis ! paradis ! » pour le faire tomber en extase.
Du temps que saint Bonaventure était ministre général de Tordre, frère Gilles vint un jour Tinterroger.
((Mon père, lui dit- il. Dieu vous a comblé de grâces; mais nous, qui sommes des ignorants, comment pouvons-nous correspondre à sa bonté infinie et parvenir au salut?
— Quand Dieu ne vous aurait donné que son amour, répondit le saint docteur, cela suffirait.
— Eh quoi ! poursuivit le bon frère avec candeur, un ignorant peut- il aimer Dieu autant qu'un savant?
— Assurément ; une pauvre bonne femme peut aimer Dieu autant et plus qu'un docteur en théologie.»
Enthousiasmé de cette réponse, frère Gilles vole au jardin, ouvre la porte qui donnait accès sur la route et se met à crier :
(( Bonnes femmes, simples et ignorantes, aimez le Seigneur votre Dieu, et vous pourrez devenir plus grandes que frère Bonaventure. ))
Après quoi, il eut un ravissement qui dura trois heures.
François formait ses disciples aux exercices de la vie religieuse et les préparait, par de pieuses instructions, à travailler au salut des âmes. Sous l'action de la grâce, ils firent en peu de temps de tels progrès dans les voies intérieures, que le saint les jugea capables d'annoncer avec fruit la parole de Dieu. Il envoya donc Pierre et Bernard en Emilie, et partit avec Gilles pour la Marche d'Ancône. Dans toutes les villes qu'ils visitaient, ils publiaient la grandeur et la miséricorde du Créateur, recommandaient l'obéissance à sa loi et pressaient les pécheurs de faire pénitence. Quelques personnes les traitèrent avec bienveillance et pourvurent à leurs besoins ; mais le plus souvent la singularité de leur habit et l'austérité de leur vie leur attirèrent le mépris de la populace. En plusieurs rencontres ils furent insultés, couverts de boue, frappés
brutalement et traînés dans les rues par leur capuce. Ils enduraient avec patience tous ces mauvais traitements et se félicitaient d'être persécutés pour le nom de Jésus-Christ.
Cette mission fut de courte durée ; ils revinrent dans leur solitude de Rivo-Torto, où la Providence leur amena deux nouveaux compagnons, Sabbatino et Morico. Ce dernier était un religieux de Tordre des Groisiers qui, se trouvant fort malade et délaissé des médecins, se fit recommander aux prières de François. Le saint pria pour lui, puis il remit à deux de ses frères un peu de mie de pain trempée dans l'huil? de la lampe de la Portioncule, en leur disant :
(( Portez ce remède à notre cher frère Morico ; non seulement la puissance de Jésus-Christ lui rendra une santé parfaite, mais encore elle fera de lui un vaillant soldat, qui entrera dans notre milice et y persévérera. »
Le malade prit le remède, se trouva subitement guéri et ne tarda pas à s'enrôler dans l'ordre séraphique.
Les origines de cet ordre offrent d'étonnantes analogies avec le collège apostolique. Comme le divin Maitre, dont il devait être une copie si fidèle, François réunit autour de lui douze disciples et eut la douleur de compter un apostat parmi eux. Ce triste émule de Judas s'appelait Jean de Capella, et ce fut aussi l'attachement aux biens temporels qui causa sa perte. Il était chargé de répartir entre ses frères les aumônes reçues. Sous prétexte qu'il avait à pourvoiraux besoins de la petite communauté, il se répandit beaucoup au dehors et perdit bien vite le recueillement et l'esprit de pauvreté. Maintes fois le saint lui donna de paternels avis et lui montra le danger d'une conduite si opposée à sa vocation : exhortations et réprimandes demeurèrent sans effet ; la menace même des châtiments qui l'attendaient ne put le déterminer à changer de vie. La vengeance divine fut terrible. Atteint d'une lèpre affreuse qui lui couvrait tout le corps et le faisait cruellement souffrir, ce mauvais religieux ne sut pas accepter chrétiennement cette épreuve ; il rentra dans
le siècle, se livra au désespoir et finit par se pendre comme Judas. François ne se consola de cette défection qu'en voyant arriver d'Angleterre un nouveau postulant, qui prit parmi les douze la place du disciple infidèle : frère Guillaume fut ainsi le Mathias de cet autre collège apostolique.
Dans les instructions qu'il adressait à ses frères , le serviteur de Dieu s'efforçait de leur inspirer une grande estime de la pauvreté. Pour leur rendre cette vertu plus familière , il les conduisit à Assise et les envoya demander l'aumône de porte en porte. Ils y firent une ample moisson de mépris et d'outrages : chose triste à constater, ce furent leurs parents qui les traitèrent le plus durement. L'évêque, qui aimait beaucoup François, ne put s'empêcher de lui dire qu'il jugeait trop rigoureux de renoncer absolument à toute possession.
ce Pour moi, répliqua le saint, je trouve encore plus fâcheux de posséder quelque chose; car on ne saurait conserver son bien sans se créer une foule de soucis, de discussions et de procès. Quelquefois môme il faut prendre les armes pour le défendre, et tout cela éteint ordinairement l'amour de Dieu et du prochain. ))
L'évêque fut satisfait de la réponse, et promit sa protection aux pauvres de Jésus -Christ.
Quelque temps après, François descendit avec ses disciples dans la vallée de Riéti et s'arrêta dans un ermitage abandonné, qui lui sembla favorable à la contemplation. De là ils allaient prêcher et demander l'aumône à Poggio-Bastone et revenaientlesoir prendre leur repos à l'abri d'un grand rocher. Un jour que notre saint, en oraison sur ce rocher, repassait dans son cœur les années dissipées de sa jeunesse, il lui fut révélé que toutes les fautes de sa vie lui étaient entièrement remises et que sa famille religieuse prendrait rapidement un accroissement merveilleux. Quand il retourna vers ses frères, son cœur débordait de joie :
« Prenez courage, mes chers enfants, leur dit-il ; réjouissez -vous daas le Seigneur. Que votre petit nombre ne vous attriste point, que ma simplicité et la vôtre ne vous alarment pas ; car Dieu m'a montré
clairement que par sa bénédiction il répandra dans toutes les parties du monde cette famille dont il est le père. Je voudrais taire ce que j'ai vu, mais la charité m'oblige à vous en faire part. J'ai vu une grande multitude venant à nous pour prendre le même habit et mener la même vie. J'ai vu tous les chemins remplis d'hommes qui se dirigeaient de ce côté-ci et se nâtaient fort. Français, Espagnols, Allemands et Anglais accourent en foule ; presque toutes les nations s'ébranlent, et le bruit de ceux qui vont et viennent pour exécuter les ordres de la sainte obéissance retentit encore à mes oreilles. »
Ne croirait-on pas entendre comme un écho lointain d'Isaïe, annonçant les progrès de l'Evangile ?
Durant les quelques jours que François et ses compagnons demeurèrent dans cet ermitage, ils reçurent de nombreux visiteurs, attirés par la bonne odeur de leurs vertus. Un septième disciple s'y enrôla dans la jeune milice : ce fut Philippe, surnommé le Long, à cause de sa haute taille. Puis le bienheureux père les ramena tous à Rio-Torto et continua de les former à la vie spirituelle, en leur enseignant le mépris du monde, la mortification des sens et le renoncement à la volonté propre. Il les assembla un soir autour de lui et leur déclara son projet de les envoyer prêcher la pénitence :
(( Considérons, mes frères, leur dit-il, quelle est notre vocation. Ce n'est pas seulement pour notre salut que Dieu nous a appelés par sa miséricorde, c'est aussi pour le salut de beaucoup d'autres ; c'est afin que nous allions exhorter tous les pécheurs, plus par nos exemples que par nos paroles, à faire pénitence et à garder les préceptes divins. Nous paraissons méprisables et insensés ; mais ne craignez point, prenez courage et ayez confiance que Notre- Seigneur, qui a vaincu le monde, parlera en vous d'une manière efficace. Gardons-nous bien, après avoir tout quitté, de perdre le royaume des cieux pour un léger intérêt. Si nous trouvons de l'argent quelque part, n'en faisons pas plus de cas que de la poussière du chemin... Allez donc annoncer aux hommes la paix et la péni-
tence pour la rémission des péchés. Les uns vous accueilleront avec joie et vous écouteront volontiers ; les autres, impies, orgueilleux et violents, vous blâmeront et se déclareront contre vous... Soyez patients dans les tribulations, fervents dans la prière, courageux dans le travail, modestes dans vos paroles, graves dans vos mœurs et reconnaissants du bien que l'on vous fera. Le royaume des cieux, qui est éternel, sera votre récompense. y>
Dès qu'il eut achevé ce discours , tous se jetèrent à ses pieds pour recevoir ses ordres. Il leur partagea l'univers en forme de croix, prit d'abord un côté pour lui et son compagnon, et envoya les autres deux à deux dans des directions différentes. S'ils passaient près d'une église, ils allaient s'y prosterner et récitaient cette prière que François leur avait apprise :
(( Nous vous adorons, ô Seigneur Jésus-Christ, ici et dans toutes vos églises qui sont par toute la terre , et nous vous bénissons d'avoir racheté le monde par votre sainte croix. »
Ils se servaient de cette pieuse formule comme salutation :
(( Que le Seigneur vous donne sa paix I » Si quelqu'un leur demandait le nom de leur pays et leur profession , ils répondaient humblement :
(( Nous sommes des pénitents venus d'Assise. »
Il n'y avait aucune recherche dans leur prédication ; ce que l'Esprit- Saint leur suggérait, ils le disaient avec simplicité, montraient à tous le vrai chemin du ciel et s'efforçaient de faire pénétrer dans les cœurs la crainte et l'amour de Dieu. Au cours de cette mission , s'ils trouvèrent çà et là quelque bienveillance, ils recueillirent aussi beaucoup d'insultes et d'humiliations.
Revenu le premier à sa chère cabane de Rivo-Torto, François souhaita de revoir ses disciples et pria le Seigneur de les ramener auprès de lui. Quelques jours après, sans s'être concertés, ils furent tous réunis et se réjouirent avec leur bienheureux père des bénédictions que le Ciel avait répandues sur leurs travaux.
La première règle. — Ange Tancrède. — Une audience du
Eape. — Retour à Rivo-Torto. — Vocation raerveiliouse. — es Frères mineurs s'établissent à la Portioncule.
Jusqu'à ce jour, François avait dirigé sa petite famille spirituelle selon que l'Esprit de Dieu le lui avait inspiré, sans imposer aucune forme dévie déterminée. Il crut ne pas devoir attendre davantage pour lui donner une règle et la constituer en société religieuse. Ayant donc rassemblé ses disciples, il leur confia son dessein :
(( Je vois, mes chers frères, leur dit-il, que le Seigneur dans sa bonté veut étendre notre compagnie. II faut par conséquent nous choisir une règle et la soumettre au jugement du saint -siège ; car je suis persuadé qu'en miatière de foi et d'ordres religieux, on ne peut rien faire de stable sans son agrément et son approbation. Allons donc trouver notre mère la sainte Eglise romaine ; rendons compte au souverain pontife de ce que le Seigneur a daigné accomplir par notre ministère, afin que nous poursuivions sous ses ordres et selon sa volonté l'œuvre que nous avons commencée. »
Il est à remarquer qu'à l'époque où François tenait ce langage aucune loi ecclésiastique n'obligeait encore à soumettre à l'approbation du pape les règles des instituts religieux. Cette obligation fut imposée six ans plus tard, en 1213, par le quatrième concile de Latran. Le saint fondateur voulut donc, en cette occasion, manifester la pureté de sa foi et son inviolable attachement au siège apostolique.
Sa proposition rallia tous les suffrages. On convint qu'il rédigerait une règle et que l'on irait à Rome en demanderlaconfirmation. Cette règle, écriteenun style très simple, eut vingt-trois chapitres. Outre les vœux ordinaires de pauvreté, d'obéissance et de chasteté,
elle prescrivait la renonciation absolue à toute possession et l'engagement de vivre d'aumônes. Lorsqu'elle eut été lue et acceptée, tous partirent pour la "Ville éternelle, sous la conduite de Bernard de Quintavalle, établi par l'humble François chef de la pieuse caravane. Ils allaient, modestes et recueillis, la prière sur les lèvres, la joie au cœur et confiants dans la Providence, sans s'inquiéter de savoir s'ils auraient un gîte pour la nuit.
A Riéti , où ils demeurèrent deux jours , François rencontra dans les rues un chevaher nommé Ange Tancrède, qu'il ne connaissait pas. Il l'aborda néanmoins, et sans autre préambule :
(( Ange, lui dit -il, vous portez depuis assez longtemps le baudrier, l'épée et les éperons ; il faut maintenant que vous ayez pour baudrier une grosse corde, pour épée la croix de Jésus-Christ, pour éperons la poussière et la boue. Suivez-moi donc, je vous ferai soldat de Jéus-Christ. »
Docile à cet appel, le chevalier quitta tout et revêtit les livrées de la pauvreté.
Ils poursuivirent leur route et furent grandement réjouis par une vision dont fut favorisé le saint fondateur, et dans laquelle ils reconnurent un présage de l'accueil favorable que le souverain pontife réservait à leur requête.
L'évêque d'Assise était alors à Rome. Il eut bien quelque appréhension en les voyant arriver, car il craignait que ces hommes évangéliques n'eussent l'intention de quitter sa ville épiscopale ; mais lorsqu'il sut le but de leur voyage, il leur promit de favoriser leurs démarches et les mit en relations avec le cardinal Jean de Saint-Paul, l'un des membres les plus influents du sacré collège. Le cardinal leur témoigna la plus grande bienveillance, leur rendit toute sorte de bons offices et leur assura la protection de plusieurs de ses éminents collègues, entre autres du cardinal Hugolin, neveu du pape, qui s'assit lui-même plus tard sur la chaire de saint Pierre, sous le nom de Grégoire IX.
En ce temps -là, Innocent III gouvernait l'Eglise
universelle et déployait une indomptable énergie à défendre la foi et à réformer les abus qui s'étaient glissés jusque dans le sanctuaire. Quand François parut devant lui , au palais de Latran , le moment n'était guère favorable pour solliciter l'approbation d'un ordre mendiant. Les faux pauvres de Lyon, connus sous le nom de Vaudois, bouleversaient le midi de la France, où leurs détestables doctrines avaient allumé la guerre religieuse et faisaient couler des flots de sang. Cachant leurs crimes sous des dehors hypocrites, ils avaient d'abord réclamé l'appui du saintsiège ; mais bientôt ils avaient dévoilé leurs secrètes intentions et s'étaient déclarés les ennemis de l'Eglise romaine. La répression de cette hérésie, l'une des plus dangereuses qui aient ^ti le jour, puisqu'elle renversait de fond en comble l'ordre social , était pour le pape une source d'amers soucis et de douloureuses préoccupations. Innocent III, apercevant cet étranger de chétive apparence et grossièrement vêtu, pensa peut-être à ces hérétiques; toujours est-il qu'il réconduisit assez rudement et refusa de l'écouter. Mais la nuit suivante il vit croître à ses pieds, durant son sommeil, une palme qui devint un très bel arbre, et Dieu lui fît comprendre, par une lumière intérieure, que cette palme représentait le pauvre qu'il avait rebuté la veille.
A son réveil, il donna l'ordre de rechercher ce pauvre et de le lui amener dès qu'on l'aurait trouvé. Ses émissaires découvrirent François à l'hôpital Saint- Antoine et le conduisirent au palais de Latran, où le pape, entouré du sacré collège, lui fit le plus paternel accueil. Le pieux fondateur exposa le genre de vie qu'il suivait avec ses disciples et supplia très instamment le saint-père de l'approuver.
Le pontife, admirant sa conduite et son zèle, le prit en affection et se disposait à lui accorder sa demande, lorsque plusieurs cardinaux représentèrent que l'apparition de cet ordre de mendiants serait une nouveauté dans l'Eglise, et que la pauvreté prescrite par la règle était excessive et au-dessus des forces humaines. Une telle objection parut choquante au
cardinal Jean de Saint-Paul, qui la réfuta vigoureusement :
(( Si nous repoussons la requête de ce pauvre, dit-il, sous prétexte que sa règle est nouvelle et trop difficile, prenons garde de rejeter l'Evangile lui-même, puisque la règle dont il sollicite l'approbation est conforme à ses enseignements. Soutenir que la perfection évangélique, ou le vœu de la pratiquer, renferme quelque chose de déraisonnable ou d'impossible, c'est blasphémer contre Jésus-Christ, auteur de l'Evangile. ))
Innocent III fut frappé de la justesse de ce raisonnement :
(( Mon fils, dit-il à François, priez Jésus-Christ de nous faire connaître sa volonté , afin que nous puissions favoriser vos désirs. ï>
Le saint alla tout de suite se mettre en prières , et revint bientôt proposer cette parabole :
(( Très saint père, il y avait une fille très belle, mais pauvre, qui habitait un désert. Un roi la vit et fut tellement charmé de sa beauté, qu'il la prit pour épouse. Il demeura quelques années avec elle et en eut des enfants qui avaient tous les traits de leur père et la beauté de leur mère ; puis il retourna dans son palais. La mère éleva ses enfants avec beaucoup de soin , et dans la suite elle leur parla en ces termes :
(( — Mes enfants , vous êtes nés d'un grand roi ; allez à sa cour, et vous y serez traités avec tous les égards dus à votre naissance. »
« Ils vinrent donc trouver le roi leur père. Celui-ci, frappé de leur beauté , leur dit :
(( — De qui êtes -vous fils ? »
(L Et ils répondirent :
(( — Nous sommes les enfants de cette pauvre femme qui habite au désert. »
ce Aussitôt le roi , les embrassant avec une grande joie :
(( — Ne craignez rien, leur dit-il, vous êtes mes fils ; si je nourris mes officiers des mets de ma table, combien n'aurai -je pas plus soin de mes propres enfants I »
a Ce roi, très saint père, c'est Notre- Seigneur Jésus-Christ; cette fille si belle, c'est la pauvreté , qui , méprisée partout, se trouve en ce monde comme dans un désert. Le roi des rois, descendant du ciel et venant sur la terre, eut pour elle tant d'amour, qu'il l'épousa dans la crèche. Il en eut plusieurs enfants dans le désert de ce monde : les apôtres, les anachorètes, les cénobites, et enfin, dans ces temps malheureux, votre petit serviteur et ses compagnons. Lui-même m'a donné l'assurance qu'il pourvoirait à nos besoins comme il a pourvu à ceux de nos frères aînés ; il m'a dit : « Si je nourris les mercenaires et (( jusqu'aux ennemis de mon nom , à plus forte raison (( prendrai -je soin de ceux qui sont mes fils et mes « héritiers. Si je fais luire mon soleil même sur lespé- (( cheurs et leur distribue les biens de laterre, comment (( ne donnerai-je pas le pain de chaque jour à ceux qui (( sont nés de la pauvreté , ma très chère épouse ? »
Le pape goûta fort la parabole et ne douta pas que l'Esprit de Dieu n'eût parlé par la bouche de François :
a Âhl véritablement, s'écria-t-il, voilà l'homme qui soutiendra l'Eglise de Jésus-Christ par sa doctrine et par ses œuvres. »
En prédisant ainsi les grands services que le saint fondateur et ses disciples devaient rendre à l'Eglise , il faisait allusion à un songe qu'il avait eu quelques jours auparavant et qu'il raconta en présence du sacré collège. Pendant son sommeil il avait vu la basilique de Saint-Jean-de-Latran chanceler sur ses bases, et il s'efforçait vainement d'en prévenir la chute, lorsqu'un homme pauvre et chétif était accouru et l'avait soutenue de ses épaules.
La volonté du Ciel apparaissait trop visiblement pour que le pape eût encore l'ombre d'une hésitation. II embrassa le serviteur de Dieu, approuva sa règle de vive voix, l'établit supérieur général et lui donna de précieux conseils pour la direction de son ordre. Il chargea le cardinal Jean de Saint-Paul de leur conférer la tonsure, puis il les admit à la profession religieuse.
(( Allez, leur dit-il en les congédiant, prêchez partout librement la pénitence, selon que le Seigneur vous rinspirera. Quand votre petite société aura grandi, vous reviendrez, et nous vous accorderons volontiers de plus amples faveurs. »
Ayant reçu la bénédiction apostolique, ils se retirèrent pleins de joie en rendant grâces à Dieu de l'heureuse issue de leur voyage.
Gomme ils regagnaient la vallée de Spolète, une touchante attention de la Providence vint encore accroître leur gratitude. Après une longue marche , se sentant fatigués et pressés par la faim, ils s'assirent à l'écart pour se reposer un peu ; mais ils étaient sans vivres et ne voyaient autour d'eux aucune habitation. Tout à coup, dit saint Bonaventure, surgit un beau jeune homme qui leur remit un pain blanc et disparut aussitôt. Les frères attribuèrent aux mérites de leur bienheureux père ce présent céleste , et s'affermirent dans leur résolution de ne jamais abandonner la pauvreté.
Ils s'arrêtèrent une quinzaine de jours aux environs d'Orte, où ils eurent la consolation de ramener à la vraie foi un grand nombre d'hérétiques. Ils se demandaient s'ils devaient se retirer dans la solitude ou aller travailler à la conversion des pécheurs. François, s'étant mis en prières, apprit par révélation que la volonté de Dieu les destinait à la vie apostolique ; ils continuèrent donc leur route et arrivèrent à la cabane de Rivo-Torto.
Elle était si étroite, cette humble cabane, qu'ils pouvaient à peine s'y asseoir, et il fallut que le saint écrivît le nom de chacun sur les solives , pour qu'il fût possible à tous de s'y loger et de se livrer à l'oraison sans trop s'incommoder les uns les autres. Ils y menaient une vie très laborieuse et très pauvre, manquaient souvent de pain et en étaient alors réduits à se nourrir d'herbes et de racines. Une croix de bois , plantée au milieu de la cabane, leur tenait lieu de livres de prières et leur rappelait éloquemment l'amour du Sauveur pour les hommes.
Sur ces entrefaites, un nouveau disciple, le douzième,
revêtit la robe de bure des Frères mineurs. Il était prêtre et s'appelait Sylvestre. Sa vocation avait une origine singulière qui mérite d'être rappelée. Lors de la restauration de Saint-Damien, il avait vendu des pierres à François, et le prix lui en avait été payé intégralement. Quand il vit le saint distribuer aux pauvres les biens de Bernard de Quintavalle, la cupidité lui fit commettre une grave indélicatesse : il prétendit avoir été lésé dans ses intérêts et demanda une indemnité. Le serviteur de Dieu, qui ne voulait pas contester avec lui, puisa de l'or à pleines mains dans un sac et le lui remit, en disant :
(( Voici pour le payement que vous me réclamez , et que je ne vous dois pas. »
Sylvestre s'en alla satisfait, mais le soir même sa vilaine action lui revint à l'esprit ; il en conçut une vive douleur et promit à Dieu de réparer l'injustice dont il s'était rendu coupable. Un songe qu'il eut pendant la nuit et dans lequel il vit François, une croix d'or à la boucbe, mettre en fuite un horrible dragon, changea complètement son cœur. Il alla se jeter aux pieds du saint, le supplia de lui pardonner sa faute et de l'admettre au nombre de ses disciples. Il oh)tint aisément l'une et l'autre faveur ; cependant il différa de plusieurs mois son entrée dans l'ordre.
Averti par le Ciel que l'heure était venue où sa famille religieuse allait prendreunsubitaccroissement, le fondateur se préoccupa de trouver une demeure plus vaste et une église pour la célébration de l'office divin. Les bénédictins du mont Soubase lui concédèrent gracieusementla chapelle delà Portioncule avec ses dépendances, à la condition, si l'ordre grandissait, qu'elle en serait toujours considérée comme le centre.
François, au comble de ses vœux, s'installa tout de suite dans ce sanctuaire qui lui rappelait de si doux souvenirs. Pour se mettre d'une façon plus spéciale sous la protection de la sainte Vierge , il voulut passer la première nuit en prière devant son autel. Cet acte de piété fut magnifiquement récompensé. Pendant son oraison, la mère de Dieu lui apparut, souriante et radieuse, environnée d'une multitude d'esprits
célestes, et le considéra longtemps avec une expression d'ineffable tendresse. La vision disparue, il s'écria :
(( Vraiment, c'est ici un lieu saint qui devrait être habité par des anges plutôt que par des hommes I Tant que je le pourrai , je n'en sortirai pas ; il sera pour moi et les miens un monument éternel de la bonté divine. »
Et il exhorta ses frères à avoir une grande reconnaissance pour les fils de saint Benoît, qui leur abandonnaient un sanctuaire aussi vénérable.
Nouveaux disciples. — La joie parfaite. — Apostolat de François. — Son carême dans une île. — Jean Parent. — Frère Ange.
L'opinion publique, longtemps hostile, puis indécise , se prononçait franchement en faveur du fils de Bernardone. Le petit couvent de la Portioncule voyait arriver de jour en jour de nouvelles recrues qui demandaient à s'enrôler sous l'étendard de la pauvreté. Parmi ceux qui entrèrent alors dans l'ordre naissant, les historiens citent avec complaisance Masséo , Junipère, Rufîn et Léon, qui eurent avec le saint patriarches des relations plus intimes.
Masséo joignait à une exquise politesse des vertus éminentes et un rare talent pour traiter les questions de spiritualité ; aussi le serviteur de Dieu l'envoyait-il souvent à sa place pour entretenir les personnes qui désiraient le consulter sur des sujets de piété. Junipère, dontlenom latin signifie geMévrier, se distinguait surtout par un extrême empressement à rechercher les humiliations. François l'avait en particulière estime et disait agréablement, en parlant de lui :
(( Plût à Dieu que nous eussions un bois de pareils genévriers 1 ))
Rufin appartenait à une noble famille d'Assise et
SAINT FRANÇOIS D'ASSISE b3
était parent de sainte Claire. Le bienheureux père lui rendit un jour ce beau témoignage :
(( J'ai su par révélation que c'est une des âmes les plus fidèles et les plus pures qu'il y ait au monde, et je n'hésiterais pas à lui donner dès maintenant le titre de saint, puisqu'il est déjà canonisé dans le ciel. ))
FrèreLéon, le confesseur et le secrétaire de François, qui l'appelait « la petite brebis de Dieu », était d'une nature tout angélique, d'une innocence et d'une candeur admirables. La poésie a peut-être embelli les conversations que le maître et le disciple échangeaient entre eux; elles n'en exhalent pas moins un parfum céleste qui a toujours fait les délices des âmes pieuses.
Un jour d'hiver qu'ils allaient ensemble de Pérouse à Sainte-Marie- des- Anges par un froid très rigoureux, François interpella son compagnon :
(( Frère Léon, lui dit-il, plaise au Ciel que les Frères mineurs donnent à toute la terre un grand exemple de sainteté ! Néanmoins, sache-le bien, ce n'est pas là la joie parfaite. »
Un peu plus loin il reprit : ce 0 Léon , quand les Frères rendraient la \ue aux aveugles, chasseraient les démons, feraient parler des muets ou ressusciteraient des morts de quatre jours, ce n'est point là la joie parfaite. »
Et un peu plus loin : (c Frère Léon, si les Frères mineurs savaient toutes les langues et toutes les sciences, s'ils avaient le don de prophétie et celui du discernement des cœurs, ce n'est point là la joie parfaite. ))
Après quelques pas, il ajouta : (( 0 Léon, petite brebis deDieu, si les Frères mineurs parlaientlalangue des anges, s'ils connaissaient le cours des astres, la \ertu des plantes, les secrets de la terre, la nature des oiseaux, des poissons, des hommes, des animaux, des arbres, des pierres et de l'eau, sache-le, ce n'est point là la joie parfaite. ))
Et plus loin encore : (( 0 frère Léon, quand les Frères mineurs, parleurs prédications, convertiraient à la foi chrétienne tous les peuples infidèles, ce n'est point là la joie parfaite. »
A la fin , surpris de ce langage, frère Léon lui dit .-
« Père, je vous en prie au nom de Dieu, dites-moi donc où est la joie parfaite. ))
François répondit :
a Quand nous arriverons à Sainte-Marie-des-Anges, bien mouillés, transis de froid, mourant de faim, et que nous frapperons à la porte, si le portier nous dit : ce Vous êtes deux fainéants, deux vagabonds qui (( courez le monde et volez les aumônes aux vrais (( pauvres; )) s'il nous laisse à la porte pendant la nuit, exposés à la neige et au froid, et que nous endurions tout avec patience, sans trouble ni murmure, en nous disant que Ton nous traite suivant nos mérites et que cela nous arrive par la permission de Dieu, crois-moi, frère Léon, c'est \h une joie parfaite. Si nous continuons de frapper à la porte et que le portier vienne nous souffleter et nous dire : (( Retirez-vous, (( faquins; allez à Thôpital, il n'y a rien ici pour (( vous, )) et que nous endurions cela patiemment, en lui pardonnant de tout notre cœur, crois que c'est là une joie parfaite. Enfin, si dans cette extrémité la faim, le froid et la nuit nous contraignent à insister avec des larmes et des sanglots pour qu'il nous laisse entrer dans le couvent, et que, sortant en colère, un gros bâton noueux à la main, il nous jette dans la neige, nous accable de coups et nous couvre de plaies ; si nous supportons avec joie ces mauvais traitements , dans la pensée que nous devons participer aux souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ô Léon, crois bien que c'est là une parfaite allégresse ; car, de tous les dons que le Saint-Esprit répand dans les âmes, le plus excellent est de se vaincre soi-même et de souffrir pour l'amour de Dieu. »
François s'apercevait bien qu'il en coûtait beaucoup à plusieurs de ses disciples d'aller demander l'aumône de porte en porte. Souvent ce charitable père mendiait seul pour leur épargner un peu de confusion ; mais, comme il ne pouvait suffire à tout, il les pressait vivement de surmonter les répugnances de la nature.
(( Mes très chers frères et bien-aimés enfants, leur disait-il , n'ayez point de honte d'aller demander l'aumône , puisque Notre-Seigneur s'est rendu pauvre en
ce monde pour l'amour de nous, et qu'à son exemple nous avons choisi l'état de la plus complète pauvreté. Si nous avons fait ce choix pour l'amour de Jésus- Christ, il ne faut pas que nous rougissions de mendier en qualité de pauvres... Allez donc, avec la bénédiction de Dieu, tendre la main, pleins de confiance et de joie, plus que celui qui offrirait cent pour un ; c'est, en effet, Tamour de Dieu que vous offrez en quêtant, puisque vous dites : a Donnez -nous pour (( l'amour de Dieu, )) et qu'en comparaison de ce divin amour le ciel et la terre ne sont rien. T)
Vers le commencement de l'année 1211, le saint, trouvant ses disciples suffisamment préparés à exercer le ministère évangélique, résolut de les envoyer en mission. Avant leur départ, il les rassembla tous et les fit prêcher l'un après l'autre sur des sujets qu'il leur indiqua séance tenante. Ils parlèrent avec tant d'élévation, de force et d'onction, que l'on reconnut visiblement qu'ils étaient assistés de l'Esprit divin. Quand ils eurent achevé cet essai de prédication , le Sauveur parut dans cet autre cénacle sous les traits d'un beau jeune homme, et bénit chacun d'eux avec une ineffable bonté.
Le lendemain , François leur partagea l'Italie et prit lui-même le chemin de la Toscane avec le frère Sylvestre. En passant à Pérouse, il s'arrêta sur la place publique pour prêcher. Tandis qu'il parlait, de jeunes cavaliers des premières familles de la ville vinrent organiser dans son voisinage une sorte de tournoi et menèrent si grand bruit, qu'ils couvrirent la voix du prédicateur. Les remontrances du peuple ne produisant aucun effet, le saint les admonesta vigoureusement et leur prédit les calamités qui allaient fondre sur Pérouse en punition des injustices et des violences dont ses habitants s'étaient rendus coupables à l'égard des villes environnantes.
a Je vous déclare, leur dit-il, que si vous ne vous hâtez de vous convertir et de réparer les dommages que vous avez causés, le Seigneur, qui ne laisse rien d'impuni, tirera vengeance de vos péchés. Pour vous confondre davantage, il permettra que vous vous éle-
viez les uns contre les autres , que vous excitiez une sédition et que vous vous fassiez vous-mêmes plus de mal que vos rivaux ne pourraient vous en faire. »
Cette prédiction ne tarda pas à s'accomplir. François n'avait pas encore quitté Pérouse que le peuple se soulevait contre la noblesse et le clergé, les chassait de la ville, massacrait leurs serviteurs et mettait leurs biens au pillage. Instruits par cet événement de la sainteté du prédicateur, plusieurs jeunes gens le supplièrent, dès que le calme fut rétabli, de les admettre dans son ordre. La vocation de l'un d'eux fut entourée de circonstances merveilleuses. Il se promenait dans la campagne, tout préoccupé de la pensée de se consacrer à Dieu, lorsque Jésus-Christ lui apparut et lui dit :
« Homme de désirs, si vous voulez jouir de la paix que vous souhaitez et faire votre salut, prenez l'habit religieux et suivez-moi. ))
Le jeune homme demanda dans quel ordre il devait entrer.
ce Dans l'ordre naissant de François d'Assise, répondit le Sauveur.
— Et quand j'y serai, que ferai-je, Seigneur, pour vous être plus agréable ?
— Menez -y la vie commune, n'ayez point de liaisons particulières avec aucun de vos frères et ne formez pas de jugements à leur désavantage. »
Il vint aussitôt trouver le saint fondateur, qui l'accueillit avec joie et le nomma frère Humble, à cause de l'humilité qu'il discernait au fond de son cœur.
A Cortone , le serviteur de Dieu reçut l'hospitalité chez un jeune homme de grande vertu , le bienheureux Guy, et annonça que son hôte prendrait le jour même l'habit des Frères mineurs, ce qu'il fit en effet, après s'être dépouillé de tous ses biens.
Il y avait aux environs de la ville un endroit solitaire et pittoresque appelé Celles, très favorable au recueillement. Le saint y construisit une pauvre maison , qui se remplit rapidement de novices. Deux mois durant, il évangélisa Cortone et forma ses nouveaux disciples à la vie religieuse ; puis il chargea le frère Sylvestre de diriger la petite communauté en son
absence, et, sans rien lui révéler de son dessein, il se fît conduire dans une île déserte du lac de Pérouse. Il n'avait emporté que deux pains pour toutes provisions. C'était le mercredi des Gendres ; il pria le batelier de venir le chercher le mercredi de la semaine sainte et lui recommanda de ne révéler à personne le lieu de sa retraite. Installé sous un berceau formé de branches d'arbre et de ronces entrelacées, il passa les jours et les nuits en oraison et jeûna si rigoureusement, qu'il ne mangea, pendant son séjour dans cette île, que la moitié d'un des pains qu'il avait apportés. A la date fixée , le batelier vint le reprendre pour le ramener à Gortone. Durant la traversée, François apaisa les flots soulevés par la tempête en faisant sur eux le signe de la croix. L'île témoin de son jeûne extraordinaire devint un but de pèlerinage, et la foi des visiteurs y obtint souvent des miracles.
L'homme de Dieu, ayant célébré les fêtes de Pâques au couvent de Gelles , établit un supérieur dans cette maison, puis il bénit les religieux et partit avec Sylvestre pour Arezzo. Gette ville était alors divisée en deux factions très animées l'une contre l'autre et prêtes à recourir aux armes pour vider leur querelle. En y entrant, il trouva les habitants dans une agitation extrême et vit, par une lumière surnaturelle, une nuée de démons qui les excitaient à s'entr'égorger.
(( Allez sur les remparts, dit -il à son compagnon, et, de la part du Dieu tout-puissant, commandez aux esprits malins de se retirer sur-le-champ. »
Sylvestre obéit avec la simplicité d'un enfant et se mit à crier de toutes ses forces :
(( Tout ce que vous êtes ici de démons, fuyez au loin ; je vous l'ordonne au nom du Dieu tout-puissant et de François, son serviteur. »
La troupe infernale s'enfuit en toute hâte et la concorde se rétablit comme par enchantement parmi les citoyens. Pour témoigner leur reconnaissance à leur bienfaiteur, les magistrats le reçurent avec honneur au palais communal et firent bâtir dans la ville un couvent de son ordre.
Les deux missionnaires arrivèrent enfin à Florence
et se logèrent à l'hôpital. Dès le lendemain, François prêcha la pénitence aux habitants de cette grande cité, qui Técoutèrent avec respect et conçurent tout de suite une grande estime pour sa vertu. On lui donna, près de l'église Saint-Gail, aux portes de la ville, une petite maison où les novices ne tardèrent pas à se présenter. Le plus célèbre d'entre eux fut Jean Parent, jurisconsulte distingué, premier magistrat de Gitta- Gastellana , à qui son mérite avait valu le titre et les privilèges de citoyen romain.
Une circonstance assez singulière détermina ce savant homme à quitter le monde. Il se promenait un soir aux environs de la ville, lorsque son attention fut attirée par un pâtre qui s'efforçait vainement de faire entrer un troupeau de porcs dans une étable. ces animaux couraient à droite et à gauche, au grand désespoir de leur gardien , qui , tout en colère et les frappant de son bâton, finit par leur lancer cette apostrophe :
(( Allons, pourceaux, entrez dans votre étable comme les juges entrent en enfer 1 »
Les animaux récalcitrants, subitement calmés, cessèrent aussitôt toute résistance, Ge fait impressionna le magistrat. Au lieu de voir dans la langue du pâtre une grossière impertinence, il se dit que les fonctions de juge entraînaient, en effet, une responsabilité bien lourde et rendaient le salut difficile. Après de mûres réflexions et de sérieux entretiens avec François, il se démit de sa charge et revêtit l'habit des Frères mineurs.
Le bienheureux patriarche reçut au couvent de Saint-Gall la visite de trois Florentins qui venaient lui demander sa bénédiction pour leurs enfants. Averti de leur arrivée, il alla cueillir au jardin cinq figues, en remit une à chacun des deux premiers enfants et donna les trois autres au dernier en lui disant :
« Toi, cher enfant, tu seras un jour un des miens. »
Quelques années plus tard , l'enfant, devenu jeune homme, entra dans l'ordre séraphique et reçut le nom de frère Ange ; il le justifia par l'innocence de sa vie et une ferveur toute céleste.
Vocation de sainte Claire. — Agnès. — Le couvent de Saint -Damien.
Après avoir évangélisé Florence, François revint à la Portioncule et mit tous ses soins à former les novices à la vie religieuse. Les sentiments de ses concitoyens à son égard étaient bien changés ; tous le considéraient maintenant comme un homme de Dieu et lui prodiguaient les témoignages d'estime et de vénération. Aussi sa prédication, pendant le carême de 1212, produisit-elle à Assise des fruits merveilleux : un très grand nombre de pécheurs se convertirent, les âmes fidèles devinrent plus ferventes, et beaucoup déjeunes filles, renonçant aux espérances du siècle, consacrèrent à Dieu leur virginité. Parmi celles-ci, dit saint Bonaventure. Claire parut comme la plus belle plante du jardin de l'Époux céleste et comme une étoile plus brillante que toutes les autres.
Sa famille était une des plus nobles et des plus riches d'Assise. Le chevalier Favorino, son père, descendait de l'antique maison des Scefî. Ortolana, sa mère, de la famille des Fiumi, était une femme d'une haute piété, qui savait concilier la pratique des bonnes œuvres avec les obligations de son état. Elle eut trois filles, Claire, Agnès et Béatrix. Quelques jours avant la naissance de celle qui devait être la gloire des Scefi, Ortolana, prosternée devant un crucifix, suppliait le Sauveur de l'assister aux heures difficiles qu'elle allait traverser, lorsqu'elle entendit une voix qui lui dit:
(( Ne crains rien, tu mettras heureusement au monde une lumière qui éclairera tout l'univers. »
En souvenir de cette promesse, l'enfant reçut au baptême le nom de Claire, symbole de l'éclat dont sa vertu devait un jour resplendir au firmament de rEglise.
Glaire manifesta de bonne heure un grand attrait pour les exercices de piété. Elle aimait à redire souvent l'oraison dominicale et se servait de petites pierres pour marquer le nombre de fois qu'elle l'avait récitée. Encore enfant, elle pratiquait diverses mortifications et dissimulait un cilice sous les riches habits que sa condition lui imposait. Les pauvres étaient ses amis de prédilection ; elle leur distribuait d'abondantes aumônes et leur faisait parvenir en secret des mets délicats dont elle se privait pour eux. La nature l'avait douée de tous les avantages que le monde apprécie tant : esprit, beauté, grâce, distinction, et ses parents formaient à son sujet les plus beaux rêves d'avenir. Mais la jeune fille avait placé ses affections plus haut que la terre et ne voulait pas avoir, d'autre époux que Jésus- Christ.
Il n'était bruit dans Assise que de la sainteté de François et du succès de sa prédication. Glaire, désirant l'entendre, vint assister à un de ses sermons avec sa mère et sa sœur Agnès. Elle fut ravie et résolut aussitôt de prendre cet homme de Dieu pour directeur. Accompagnée de Bona Guelfuccio, sa tante, elle alla secrètement le trouver à Sainte-Marie-des- Anges et lui confia son désir de renoncer à tout pour embrasser la vie parfaite. Le saint, qui reconnut de prime abord une âme d'élite , l'encouragea dans son dessein et lui inspira tant de mépris pour les vanités du siècle , qu'elle convint avec lui de revêtir au plus tôt les livrées de la pénitence. Le dimanche des Rameaux, elle se rendit à la cathédrale d'Assise ; mais au lieu de s'avancer comme les autres fidèles pour recevoir les rameaux bénits, elle demeura modestement à sa place. L'évêque, qui, selon toute apparence, était au courant de ses projets, descendit de l'autel et lui remit une palme, emblème de la victoire qu'elle allait remporter sur le monde.
La nuit suivante , profitant du sommeil de tous les siens, la jeune fille se para de ses plus beaux atours et sortit sans bruit de la maison paternelle, escortée de Bona, sa fidèle confidente. Elle se dirigea vers Sainte-Marie-des- Anges, où les Frères mineurs, qui
l'attendaient en chantant matines, la reçurent solennellement, le cierge à la main. François lui coupa les cheveux ; puis elle se dépouilla de ses ornements, prit une robe de bure et se ceignit d'une corde. Le saint lui couvrit alors la tête d'un voile épais, après quoi elle prononça ses vœux devant l'autel de la Reine des vierges. La cérémonie terminée, Claire fut conduite au monastère de Saint -Paul, chez les filles de saint Benoît, qui l'accueillirent avec empressement. Elle n'avait pas encore accompli sa dix-huitième année.
Grande fut l'irritation des parents lorsqu'ils apprirent ce qui s'était passé pendant la nuit. Ils réprouvèrent autant la résolution de leur fille que la façon dont elle l'avait exécutée. Dans l'espoir de la faire revenir sur sa décision, ils accoururent au monastère de Saint- Paul , et essayèrent de la gagner par des marques de tendresse et par le spectacle de leur douleur ; mais comme elle restait inébranlable dans sa résolution, ils ne reculèrent pas devant la violence et cherchèrent à l'arracher de force de ce saint asile. La courageuse vierge, embrassant les colonnes de l'autel, montra sa tête rasée, et protesta qu'aucune puissance humaine ne la ferait renoncer à sa vocation. Ses parents s'en retournèrent désolés. Las jours suivants, ils renouvelèrent leurs tentatives, et toujours en pure perte. A la fin, voyant l'inutilité de leurs instances, ils la laissèrent en repos.
Claire resta peu de temps au monastère de Saint- Paul. Sur le conseil de François, elle se transporta dans un autre couvent de bénédictines, celui de Saint- Ange -du- Panso, où sa sœur Agnès, alors âgée de quatorze ans, ne tarda pas à la rejoindre. Les deux sœurs avaient l'une pour l'autre une vive affection qui leur rendait la séparation bien pénible. Claire redoutait pour sa chère Agnès les dangers du monde et elle suppliait le Seigneur de l'attirer à lui et de l'attacher à son service. Ses prières furent promptement exaucées. Seize jours après sa consécration, elle eut la joie de voir sa sœur s'enfermer avec elle dans le cloître. Claire, au comble de ses vœux, la pressa
sur son cœur et rendit grâces au Ciel d'avoir réalisé le plus ardent de ses désirs.
Le départ d'Agnès provoqua dans sa famille une explosion de fureur. Le chevalier Favorino était au désespoir et prêt à tout entreprendre pour ramener sa fille au foyer paternel. Dès le lendemain, douze de ses amis se rendirent en armes au monastère de Saint- Ange-du-Panso. Ils feignirent d'abord d'être animés d'intentions pacifiques, pénétrèrent à l'intérieur du couvent et dirent à la jeune fugitive :
(( Qu'êtes-vous venue faire ici? Retournez prcrmptement à la maison de votre père. »
Elle répondit avec fermeté qu'elle ne voulait pas quitter sa sœur. L'un d'eux, oubliant toute retenue, se jeta sur l'innocente enfant et la frappa brutalement à coups de poing et de pied ; puis il la saisit par les cheveux, tandis que les autres s'efforçaient de l'enlever sur leurs bras pour l'emporter. Agnès, incapable de se défendre contre leurs violences , appelait sa sœur à son secours. Celle-ci, se jetant à genoux, suppliait le divin Maître de ne pas abandonner sa servante dans une circonstance si critique. Sa prière eut une efficacité merveilleuse. Tandis que les ravisseurs d'Agnès, malgré sa résistance désespérée, la traînaient jusqu'au bas de la montagne, mettant ses vêtements en lambeaux et semant ses cheveux le long du chemin, elle se trouva tout à coup si lourde, qu'ils furent impuissants à la soulever de terre, même avec l'aide de quelques paysans accourus des champs voisins. Au lieu de voirie doigt de Dieu dans cet événement extraordinaire, un de ses oncles en fut exaspéré ; dans sa colère, il tenta de la percer de son épée; mais le Ciel ne lui permit pas de commettre ce crime : au moment où il allait la frapper, une douleur aiguë arrêta son bras, qui retomba inerte et desséché. Plus tard , les prières de ses nièces obtinrent sa guérison , et il devint un de leurs plus fermes défenseurs. Glaire arriva sur ces entrefaites, et, voyant sa sœur dans un état si lamentable , elle conjura ses parents de ne pas la persécuter davantage. Ils cédèrent à regret, vaincas par une puissance supérieure, et s'en retour-
nèrent fort mécontents, pendant que les deux vierges bénissaient Dieu de leur victoire et rentraient toutes joyeuses au monastère de Saint- Ange- du-Panso.
"François coupa les cheveux d'Agnès et la revêtit de l'habit de la pénitence ; il l'établit ensuite avec sa sœur dans une maison attenante à Féghse Saint- Damien. Ainsi fut réalisée la prédiction qu'il avait faite cinq ans plus tôt, que l'on verrait un jour dans cet endroit un couvent de pauvres dames.
A peine étaient-elles installées dans leur nouvelle demeure, que la sainteté de Glaire y attirait un grand nombre de postulantes de tout âge et de toute condition, désireuses de se placer sous sa conduite et de pratiquer la pauvreté dans sa plus haute perfection. Leur règle était fort austère ; elles observaient quatre carêmes et gardaient une abstinence perpétuelle ; elles allaient pieds nus, couchaient sur la terre et ne rompaient jamais le silence, sinon quand la nécessité les y forçait. A ces mortifications générales, la sainte fondatrice en ajoutait d'autres vraiment effrayantes : depuis le mercredi des Cendres jusqu'à Pâques, et de la fête de saint Martin à la Nativité du Sauveur, elle ne vivait que de pain et d'eau, et même pendant ce temps elle s'abstenait de toute nourriture le lundi , le mercredi et le vendredi. En outre elle portait un rude cilice, se donnait de fréquentes disciplines et n'avait qu'un tronc d'arbre pour oreiller. Ces grandes austérités affaiblirent tellement sa santé, que François et l'évêque d'Assise lui défendirent de passer un seul jour sans prendre quelques aliments.
A l'exemple des Frères mineurs, les Pauvres Dames avaient en grand honneur la pauvreté. C'était la vertu que le saint patriarche leur recommandait le plus instamment.
(( Moi, votre tout petit frère François, leur écrivait-il, je veux imiter la vie et la pauvreté de notre très haut Seigneur Jésus et de sa très sainte mère, et y persévérer jusqu'à la fin. Je vous prie aussi, vous toutes que je considère comme mes dames , et je vous conjure de vous conformer toujours à cette vie et à cette glorieuse pauvreté. Gardez -vous bien de vous
en écarfer jamais en quoi que ce soit, et d'écouter là-dessus des maximes et des conseils contraires. »
Les sentiments de Glaire ne différaient pas sur ce point de ceux de François. Lorsque Grégoire IX voulut mitiger l'article de la règle concernant la pauvreté, elle le supplia de ne rien innover.
(( Si c'est votre vœu qui vous arrête, dit le pape, nous vous en délierons.
— Très saint père, répondit- elle, je serai heureuse d'être délivrée de mes péchés ; mais je ne veux pas d'une absolution qui me dispenserait de suivre les conseils évangéliques. »
A force de sollicitations, elle obtint même d'Innocent IV le privilège de la pauvreté perpétuelle pour son ordre.
ce Nous vous octroyons par ces présentes, disait le pape dans une lettre écrite de sa propre main , de ne pouvoir être contraintes par qui que ce soit à prendre, avoir ou retenir des possessions temporelles. Geux qui vous aimeront en Jésus-Ghrist, vous, votre ordre, et spécialement le monastère de Saint-Damien, qu'ils aient la sainte paix de Dieu, et qu'au jour du jugement ils reçoivent en récompense l'éternelle béatitude. ))
ce Voilà six siècles que les sœurs de sainte Glaire s'abandonnent totalement aux soins de la Providence, dit un biographe du patriarche séraphique, et depuis six siècles la Providence veille, avec une sollicitude toute maternelle, aux besoins des pauvres recluses. Quand, par hasard, le pain vient à manquer, on sonne la cloche du couvent pour implorer la charité des fidèles ; et si le secours n'arrive pas à temps , les saintes filles bénissent Dieu, et, joyeuses, remplacent leur repas par un chant d'action de grâces * . »
* R. P. Léopold de Chérancé, Saint François d'Assise, chap. VII.
Incertitude de François sur sa vocation. — Il prêche les oiseaux. — Guérison miraculeuse. — Les Frères mineurs s'établissent à Rome.
L'unique désir de François était de faire en tout la volonté de Dieu. Son grand attrait pour la vie contemplative lui donnait des doutes sur sa vocation, et il se demandait avec inquiétude s'il était vraiment appelé à exercer le ministère apostolique. Ses perplexités furent telles durant plusieurs jours, qu'il prit le parti de consulter ses frères et de s'en remettre à leur décision. Dieu permit cette incertitude, selon saint Bonaventure, pour entretenir son serviteur dans les sentiments d'une humilité plus profonde et afin que sa prédication fût accréditée par un oracle du ciel. Il réunit donc ses disciples et leur dit : « Mes frères, que me conseillez -vous? Lequel des deux jugez-vous le meilleur pour moi , de m'adonner à l'oraison ou d'aller prêcher? Il semble que l'oraison me convienne mieux; car je suis un homme simple et ignorant dans l'art de bien dire, et j'ai le don de la prière plus que celui de la parole. D'ailleurs on gagne beaucoup en priant : c'est la source des grâces ; mais en prêchant on ne fait que distribuer aux autres ce que l'on a reçu de Dieu. La prière purifie nos affections, nous unit au souverain bien et nous affermit dans la vertu ; par elle nous conversons avec le Créateur et les anges, comme si nous menions une vie céleste. La prédication, au contraire, rend poudreux les pieds de l'homme spirituel; elle distrait, dissipe et conduit au relâchement de la discipline. Le prédicateur est obligé d'avoir beaucoup de condescendance pour les hommes; vi\ant au milieu d'eux, il voit, pense et parle comme eux d'une manière tout humaine. Néanmoins il est une considération qui m'incline vers la vie apostolique : c'est l'exemple du Fils de Dieu,
descendu du ciel pour sauver les hommes et les instruire par ses actions et sa parole. Puisque nous devons faire toutes choses selon le modèle qui nous est montré dans sa personne , il parait plus conforme à la volonté de Dieu que je sacrifie mon repos pour aller travailler au dehors. »
Son doute persévérant encore après cette communication, il envoya deux de ses religieux, Philippe et Masséo, interroger Glaire au monastère de Saint- Damien, et le frère Sylvestre, alors retiré sur le mont Soubase. A leur retour, il les reçut avec de grandes marques de respect et de tendresse, leur lava les pieds, les embrassa et leur servit à manger. Il les conduisit ensuite dans un bois voisin ; là , s'étant mis à genoux, la tête nue, les bras croisés sur la poitrine, il leur dit :
ce Mes frères, apprenez -moi ce que mon Seigneur Jésus -Christ me commande de faire.
— Très cher père , dit Masséo , Sylvestre et Claire ont reçu de Notre-Seigneur Jésus-Christ précisément la même réponse. Il veut que vous alliez prêcher, parce que ce n'est pas seulement pour votre salut qu'il vous a appelé, mais aussi pour le salut des autres; et pour eux, il mettra ses paroles dans votre bouche. »
A ces mots, François se lève, rempli de l'Esprit divin et tout brûlant de zèle :
ce Allons, au nom du Seigneur! » s'écrie-t-il.
Et il part sur-le-champ avec Ange de Riéti et Masséo pour obéir à l'ordre du Ciel.
Il prêcha ce jour- là devant un gracieux auditoire auquel les prédicateurs ne s'étaient pas adressés avant lui. Comme il approchait de la ville de Bevagna, il aperçut une multitude d'oiseaux qui voltigeaient sur les arbres le long de la route.
ce Attendez-moi ici, dit- il à ses deux compagnons; il faut que j'aille prêcher mes frères les oiseaux. »
Il s'avance aussitôt du côté où la troupe ailée prenait ses ébats; tous accourent à sa voix, s'empressent autour de lui et manifestent à leur manière la joie que leur cause sa présence.
(( Chers oiseaux, mes petits frères, leur dit le saint, écoutez la parole de Dieu. Le Créateur vous a comblés de bienfaits, et vous devez l'en bénir à toute heure et en tout lieu. C'est lui qui vous a revêtus de votre beau plumage et vous a donné des ailes avec la liberté de voler où il vous plaît ; c'est lui qui a conservé votre race dans l'arche de Noé, et qui vous a placés dans la région si pure de l'air. Il vous nourrit sans que vous avez besoin de semer ni de moissonner; il vous a donné l'eau des rivières et des fontaines pour étancher votre soif, les montagnes et les vallées pour vous servir de refuge, les arbres pour y poser vos nids ; et il veille sur votre petite famille. Puisque votre Créateur vous aime tant, gardez-vous bien, mes petits frères, de vous montrer jamais ingrats; appliquez-vous, au contraire, à faire sans cesse monter vers lui le tribut de vos louanges. »
Pendant qu'il leur parlait, les oiseaux le regardaient curieusement sans bouger de place ; ceux qui s'étaient posés sur des branches plus élevées baissaient la tête comme pour mieux saisir ses paroles. Ils allongeaient le cou, agitaient leurs ailes, ouvraient le bec et semblaient ravis d'entendre le prédicateur, qui, allant et venant au milieu d'eux, les touchait du bord de sa tunique sans qu'ils en fussent le moins du monde effrayés. Après les avoir considérés avec admiration, le saint les bénit; puis il leur fit signe de la main et tous prirent leur volée en jetant vers le ciel leurs notes les plus joyeuses. Revenu vers ses compagnons :
(( Je suis un négligent, leur dit-il avec une admirable candeur, d'avoir tant tardé à prêcher mes frères les oiseaux. »
A Bevagna, François parla sur l'amour de Dieu avec une éloquence entraînante qui remua profondément ses auditeurs. Le sermon terminé, il guérit une jeune fille aveugle, en lui mettant trois fois de la salive sur les yeux et en invoquant la très sainte Trinité. Ce miracle acheva ce qu'avait commencé le discours du prédicateur : un grand nombre de pécheurs se convertirent, et plusieurs demandèrent à entrer dans l'ordre des Frères mineurs.
En sortant de Bevagna, le saint vint évangéliser les habitants d'Alviano. Au cours de son sermon, des hirondelles, qui avaient leurs nids près de là, se mirent à voltiger et à babiller avec tant de bruit, qu'il lui était impossible de se faire entendre. H interpella ces importunes :
(( Hirondelles, mes sœurs, dit- il, vous avez assez bavardé. Laissez- moi parler à mon tour. Ecoutez la parole de Dieu, et gardez le silence pendant que je prêcherai. »
La recommandation porta ses fruits ; elles se turent aussitôt et restèrent immobiles et silencieuses jusqu'à la fin de la prédication, comme si elles eussent compris la défense qui leur était faite.
Saint Bonaventure, qui nous a conservé ce détail charmant, y ajoute un trait digne d'être rapporté. Un pieux jeune homme, étudiant à l'université de Paris, étant un jour dérangé dans son travail par le gazouillement d'une hirondelle, dit à ses condisciples :
(( Voilà sans doute une des bavardes qui troublaient le bienheureux François dans son sermon et qu'il fit taire. »
Et, s'adressant à l'oiseau, il ajouta :
(( Au nom de François, le serviteur de Dieu, je t'ordonne de garder le silence et de venir à moi. »
L'hirondelle se tut immédiatement et vint à lui. Très surpris de ce prodige, l'écolier ne songea même pas à retenir l'oiseau, qui bientôt prit son vol et le laissa travailler en paix.
Les conversions merveilleuses que la grâce avait opérées à Bevagna firent naître dans le cœur du saint patriarche le désir d'aller porter la foi aux peuples infidèles. L'Orient l'attirait : un secret espoir de cueillir la palme du martyre dans ces contrées lointaines enflammait son zèle. Mais quelque envie qu'il eût de rendre témoignage à Jésus-Christ par refï'usion de son sang, il ne voulut rien entreprendre sans l'autorisation du souverain pontife. Il se dirigea donc vers la Ville éternelle, prêchant partout les vérités du salut et confirmant par des miracles l'autorité de sa parole.
Innocent III occupait encore le siège de saint Pierre. Il accueillit François avec bienveillance et fut heureux d'apprendre le rapide accroissement de son ordre et
Saint François en extase. (D'après Murillo.)
la vie édifiante de ses frères; il agréa son projet d'aller annoncer l'Evangile aux mahométans et lui accorda tous les pouvoirs nécessaires. Durant son séjour à Rome, le saint prêcha deux fois et fit la conquête de plusieurs disciples , entre autres de l'Anglais
Guillaume, qui prit, dans le collège séraphique, la place de Jean de Gapella, dont on connaît la triste fin.
Une dame romaine de grande naissance, Jacqueline de Settesoli, qui avait entendu les sermons du serviteur de Dieu, désirait vivement avoir un entretien avec lui. Il y consentit avec peine, car il n'aimait pas à s'occuper en particulier de la direction spirituelle des femmes. Cette pieuse veuve fut si touchée de ses exhortations, qu'elle remit à ses enfants le soin de ses affaires domestiques pour travailler plus librement à sa sanctification. A dater de ce jour, elle se constitua la protectrice des Frères mineurs. Elle les logeait lorsqu'ils venaient à Rome , les nourrissait et pourvoyait à tous leurs besoins avec la tendresse et le dévouement d'une mère. Par son entremise, les bénédictins de l'abbaye de Saint-Gôme, au delà du Tibre, permirent aux fils de Saint-François de s'établir à l'hôpital Saint- Biaise. En 1229, à la demande de Grégoire IX, ils leur cédèrent entièrement cet hôpital ; ce fut le cou- j vent de Saint- François da Ripa, aujourd'hui trans- j formé en caserne par le gouvernement italien. On y montre encore la cellule du saint et la pierre dont il se servait en guise d'oreiller.
De retour à Sainte-Marie -des- Anges, le saint fondateur découvrit à ses frères son dessein d'aller en Orient porter la foi aux musulmans ; il leur donna Pierre de Gatane pour supérieur en son absence, leur recommanda d'observer fidèlement la règle et se mit en route pour la Palestine.
Départ pour l'Orient. — Retour à Assise. — Un grand acte d'humilité. — Deux lettres de saint François. — Il se rend en Espagne.
François passa par Ascoli et reçut dans cette ville un accueil enthousiaste. Les habitants, le considérant comme un saint, s'attachaient à Ses pas, le suivaient en foule et s'écrasaient les uns les autres pour l'ap-
SAINT FRANÇOIS D'ASSISE li
procher de plus près et toucher son pauvre vêtement. Il y fit la conquête de trente nouveaux disciples, qu'il distribua en plusieurs maisons de son ordre. Volontiers il eût prolongé son séjour au milieu de cette population sympathique, si bien disposée à profiter de ses exhortations ; mais il avait hâte d'aller travailler à la conversion des musulmans et brûlait du désir de répandre son sang pour le nom de Jésus- Christ.
Accompagné d'un seul religieux, il gagna le port le plus voisin et s'embarqua sur un navire qui faisait voile pour la Syrie. La navigation ne fut pas heureuse ; les vents contraires l'obligèrent à s'arrêter sur les côtes de l'Esclavonie, où le saint missionnaire attendit vainement un vaisseau qui pût le transporter en Orient. Ce contretemps lui fit comprendre que la Providence n'approuvait pas son voyage, et il résolut de retourner dans son pays. Il pria des matelots qui allaient à Ancône de le prendre à leur bord pour l'amour de Dieu, car il n'avait pas d'argent à leur offrir. Gomme ils s'y refusaient, malgré toutes ses instances, il se glissa furtivement dans le vaisseau avec son compagnon. Au moment de lever l'ancre, un mystérieux inconnu leur apporta des provisions. Par suite du mauvais temps, la traversée ayant été beaucoup plus longue qu'on ne l'avait prévu et les vivres étant épuisés , le Ciel multiplia de telle sorte ceux des deux religieux, qu'ils suffirent à nourrir tout l'équipage jusqu'à l'arrivée à Ancône. Ce miracle fit rentrer les matelots en euxmêmes, et ils rendirent grâces à Dieu de les avoir sauvés par les mérites de ce pauvre qu'ils avaient si durement repoussé.
A peine débarqué , François reprit le cours de ses prédications avec un succès toujours grandissant. A San-Severino, dans la Marche d' Ancône, un célèbre trouvère de l'époque, Guillaume de Lisciano, couronné par l'empereur Frédéric II et surnommé le Roi des vers, entra dans l'église d'un couvent au moment où le saint prêchait sur le mystère de la Croix. Pendant le sermon, il aperçut deux.épées flamboyantes se croisant sur la poitrine de l'homme de Dieu. Cette vision fit sur son cœur une impression si profonde,
qu'il se promit aussitôt de changer de vie. Les exhortations du prédicateur achevèrent sa conversion : le lendemain, il renonçait aux vanités du monde et revêtait l'habit des Frères mineurs. François le nomma frère Pacifique, pour rappeler avec quelle promptitude il avait passé du tumulte du siècle à la paix de Jésus- Christ.
Frère Pacifique fut plus d'une fois, dans la suite, favorisé de communications surnaturelles. Un jour, il vit au milieu des splendeurs du paradis un trône d'une richesse incomparable, et Dieu lui révéla que ce trône, perdu par l'ange rebelle, était destiné au bienheureux patriarche. Le frère émerveillé voulut savoir si François avait conscience de son propre mérite.
(( Mon père, lui demanda- 1- il ingénument, que pensez -vous de vous-même?
— Je pense, répondit le saint, que je suis le plus misérable et le dernier des pécheurs. »
Et comme le religieux témoignait sa surprise :
(( Oui, continua-t-il, je suis intimement convaincu que si n'importe quel scélérat avait reçu les mêmes grâces que moi, il en aurait dix fois mieux profité. »
Frère Pacifique, très édifié de cette réponse, la méditait en lui-même, lorsqu'il entendit une voix intérieure lui dire :
(( L'orgueil a perdu le trône de gloire qui t'a été montré ; l'humilité le reconquerra. »
Cette vertu était si solidement affermie dans l'âme de François , que tous les témoignages de vénération dont on l'entourait ne faisaient aucune impression sur son cœur. Depuis sa mission à Ancône, ses courses apostoliques étaient de vraies marches triomphales. A son entrée dans les villes, les cloches sonnaient à toute volée, prêtres et fidèles accouraient à sa rencontre, chantant des cantiques et portant des rameaux à la main. Tous voulaient l'entendre, toucher le bord de sa robe, baiser la trace de ses pas. Le saint les laissait satisfaire leur piété sans paraître s'émouvoir de ces marques de respect. Son compagnon, lui,
s'étonnait et se scandalisait presque de Ini Yoir accepter de tels honneurs , et il lui demanda la raison de sa conduite.
(( Sachez, mon frère, lui dit le saint, que je renvoie à Dieu tous ces hommages sans m'en réserver la moindre part, comme une statue renvoie à son original tout l'honneur qu'on lui rend. De son côté, le peuple y trouve profit en honorant le Seigneur dans la plus vile de ses créatures. »
Les travaux incessants et les grandes austérités du saint patriarche minaient peu à peu sa santé. Vers la fin de l'année 1212, il fut atteint de fièvres intermittentes qui le réduisirent à une extrême faiblesse. L'évêque d'Assise, voyant son état de langueur, le fit transporter malgré sa résistance au palais épiscopal, où on l'entoura des soins les phis dévoués. François, tout confus des attentions dont il était l'objet, attendait avec impatience l'occasion de s'y soustraire. Dès qu'il se sentit un peu plus fort, il se reprocha d'avoir usé de trop de ménagements envers son corps :
Il ne convient pas, se dit- il, que le peuple me regarde comme un homme austère, tandis qu'en secret je suis si bien traité.
Aussitôt, pour se punir de ses prétendues immortifications , il se rend avec plusieurs de ses frères à la cathédrale d'Assise, qui ne tarde pas à s'emplir d'une foule de fidèles. Il ordonne alors au vicaire de son couvent de le traîner, la corde au cou et à demi vêtu, jusqu'au lieu des exécutions. Là , grelottant de fièvre et de froid, il s'écrie en présence de toute l'assemblée :
(( Mes frères, je vous assure que je ne dois pas être honoré comme un homme spirituel. Je suis un homme charnel, sensuel et gourmand, que vous devez tous mépriser. »
Les témoins de cette scène étrange, qui savaient la vie mortifiée de François, trouvaient sa conduite plus admirable qu'imitable.
(( C'est un saint ! se disaient-ils les uns aux autres.
— Taisez-vous, repartit finement le serviteur de Dieu qui les avait entendus. Il ne faut point ainsi canoniser les gens tant qu'ils peuvent se damner. »
L'amélioration qni s'était produite dans sa santé ne persévéra pas longtemps. Au commencementde l'année suivante, la fièvre reparut plus intense que jamais et le mit dans l'impossibilité de continuer son ministère apostolique. Il supporta cetteépreuve avecunepatience inaltérable, heureux de vivre en compagnie de (( sa sœur )) la souffrance, estimant l'ardeur de la fièvre qui le consumait bien préférable au feu des tentations. Une seule chose l'attristait dans sa maladie, c'était de ne pouvoir travailler au salut des âmes. Son zèle lui suggéra la pensée de remplacer la prédication par des lettres adressées à tous les fidèles de l'univers. La première était fort courte et conçue en ces termes :
(( A tous les chrétiens, clercs, religieux, laïques, hommes et femmes qui sont par toute la terre.
(( Ah I qu'ils sont heureux et bénis, ceux qui aiment Dieu et qui remplissent parfaitement le précepte du Sauveur dans l'Evangile : ce Vous aimerez le Seigneur « votre Dieu de tout votre cœur et de toute votre âme, ({ et votre prochain comme vous-même! )) Aimons Dieu et adorons-le avec une grande pureté d'esprit et de cœur, car c'est là ce qu'il demande par-dessus toutes choses quand il dit : (( Les véritables adorateurs ado- (( reront le Père en esprit et en vérité , et ceux qui (( l'adorent doivent aussi l'adorer en esprit et en (( vérité. »
Cette petite lettre était à peine connue , qu'il fallut en multiplier les copies pour répondre aux désirs d'une foule de chrétiens qui recueillaient avec une sainte avidité les moindres paroles du serviteur de Dieu. A la demande de plusieurs personnes, il en écrivit une seconde, beaucoup plus longue, dans laquelle il rappelle le mystère de l'Incarnation , l'institution de l'Eucharistie, la mort de Jésus- Christ et les devoirs de la vie chrétienne. Il la termine par un tableau saisissant de la mort du pécheur qui s'est enrichi par des moyens injustes.
(( Un homme du monde tombe malade; la mort approche, et l'on ne saurait s'empêcher de lui dire : Mettez ordre à vos affaires , car vous êtes en danger. Sa femme, ses enfants, ses parents, ses amis éplorés
s*assemblent autour de son lit. I) les regarde et pleure avec eux. (( Voyez, leur dit- il, ce qu'il convient de « faire pour mon âme, pour mon corps, pour mes (( biens : je mets tout entre vos mains. » Malheureux et maudit, selon la parole du prophète, qui place son salut et sa confiance en de telles mains ! On appelle un prêtre qui, sachant la vie que cet homme a menée, lui demande s"il consent à se confesser et à faire pénitence de ses péchés autant qu'il lui sera possible. Le malade répond qu'il y est tout disposé. (( Mais, con- (( tinue le prêtre, voulez -vous restituer ce que vous (( avez pris injustement à autrui? — Restituer! s'écrie « le moribond, c'est impossible ; ce serait la ruine de (( ma famille. » Cependant son mal augmente, il perd la parole et meurt dans ce déplorable état. Or tout le monde doit savoir que lorsqu'un homme meurt en péché mortel et sans avoir satisfait à la justice de Dieu, il est dépouillé de tout ce qu'il avait, le démon s'empare de son âme pour la torturer dans l'enfer, tandis que les vers rongent son corps et que ses proches se partagent ses trésors en maudissant sa mémoire. C'est ainsi que l'amour des biens passagers de la terre fait |)erdre à ce malheureux son corps et son âme pour l'éternité. »
Au retour du printemps, la fièvre lui laissant un peu de répit, François confia le gouvernement de son ordre à Pierre de Gatane, et partit avec Bernard de Quintavalle et quelques autres frères pour l'empire du Maroc, où il espérait remporter la palme du martyre. Durant ce voyage, chacun de ses pas fut en quelque sorte marqué par un prodige.
A Terni, le saint ressuscita un jeune garçon qui venait d'être écrasé par la chute d'une muraille. Après avoir prié, il s'étendit sur le petit cadavre, comme Elisée sur le fils de la Sunamite, rappela l'enfant à la vie et le rendit à ses parents émerveillés.
Dans cette même ville, l'évêque, ayant assisté au sermon du bienheureux patriarche, monta en chaire après lui et dit au peuple :
(( Mes frères, le Seigneur, qui a souvent éclairé son EgUse par des docteurs, vous envoie aujourd'hui ce
François que vous venez d'entendre, homme pauvre, sans lettres, à l'air méprisable, afin de vous édifier par ses paroles et par ses exemples. Moins il est savant, plus on voit éclater en lui la puissance de Dieu, qui choisit ce qui est insensé selon le monde pour confondre la sagesse humaine. Le soin que le Seigneur prend de notre salut nous oblige à l'honorer et à le glorifier; car il n'en a pas usé de la sorte à l'égard des autres nations.
Cet étrange compliment eût sans doute blessé l'amour-propre de plus d'un prédicateur; François était radieux. Il courut se jeter aux genoux du prélat, lui baisa la main et le remercia de lui avoir si bien rendu justice :
(( En vérité, lui dit-il, personne ne m'a jamais fait tant d'honneur que j'en ai reçu aujourd'hui de votre part. D'autres m'attribuent je ne sais quelle sainteté qui ne m'appartient point et qu'ils ne devraient rapporter qu'à Dieu seul, auteur de tout don parfait. Mais vous, mon seigneur, avez sagement séparé le précieux d'avec le vil, le digne d'avec l'indigne, le saint d'avec le pécheur, en rapportant la gloire à Dieu seul et non à moi, qui suis un homme chétif et misérable. C'est, en effet, au seul Dieu, roi des siècles, immortel et invisible, que les hommes doivent rendre honneur et gloire dans les siècles des siècles. »
L'évêque, charmé de son humilité, l'embrassa tendrement et conçut une haute estime de sa vertu.
François, continuant son voyage, passa près de Montefeltro le jour même où le seigneur de l'endroit devait être armé chevalier. Toute la noblesse florentine était accourue pour assister à la cérémonie et prendre part aux réjouissances préparées à cette occasion. Déjà le son des trompettes annonçait l'ouverture de la fête.
(( Allons au château, dit le saint à ses compagnons, nous y ferons, avec l'aide de Dieu, un chevalier spirituel. »
Ayant donc assisté à la messe solennelle, il vint se placer sur un tertre, d'où il se mit à prêcher ceux qui sortaient de l'église. Il commenta ce proverbe italien :
(( Le bien que je désire est si grand, que toute peine m'est un plaisir. »
Les raisons qu'il apporta furent si fortes, ses accents si pathétiques, qu'il toucha vivement son noble auditoire. Mais le plus ému fut le comte Orlando Catanio, seigneur de Chiusi-Nuovo. A l'issue du sermon , il prit à part le prédicateur et lui témoigna le désir de s'entretenir avec lui des affaires de son âme.
(( Comte, lui dit François toujours discret, faites d'abord à vos amis l'honneur d'assister à la fête; ensuite nous converserons ensemble autant qu'il vous plaira. »
Le comte suivit ce conseil; la fête terminée, il eut avec le bienheureux père une longue conférence, à la suite de laquelle il offrit de lui donner le mont Alverne pour y installer un couvent de son ordre. C'était un endroit solitaire et sauvage, très favorable au recueillement. François agréa de grand cœur la proposition et envoya tout de suite deux de ses religieux habiter cette montagne, qui devint bientôt le théâtre d'événements extraordinaires.
Une petite humiliation attendait le saint à Imola. En arrivant dans cette ville, son premier soin fut d'aller saluer l'évêque et de solliciter la permission d'évangéliser son peuple.
(( Je prêche, et cela suffît, » répondit le prélat d'un ton sec qui n'admettait pas de réplique.
François s'inclina respectueusement et se retira sans insister. Au bout d'une heure, il reparut devant l'évêque qui, tout surpris de le revoir, lui demanda ce qui l'amenait encore.
(( Monseigneur, répondit-il humblement, quand un père chasse son fils par une porte, il faut que le fils rentre par une autre. »
Le prélat était vaincu; il ouvrit ses bras au zélé missionnaire et lui dit en le pressant sur son cœur :
(( Désormais, vous et vos frères, prêchez dans mon diocèse; je vous en donne une permission générale. »
La pieuse caravane traversa le Piémont et de là se rendit en Espagne, en passant par le midi de la France,
si nous en croyons la tradition. Avant d'aller travailler à la conversion des Maures, François vint implorer l'assistance de l'apôtre saint Jacques dans le célèbre sanctuaire de Compostelle. Un vieux chroniqueur rapporte qu'il y eut une vision dans laquelle le Sauveur lui enjoignit de retourner en Italie , où sa présence était nécessaire pour affermir et développer son ordre naissant. Il obéit sans hésiter et reprit le chemin de sa patrie , après avoir édifié l'Espagne par le spectacle de ses vertus et accompli un très grand nombre de miracles. Au retour de ce voyage, il s'arrêta quelque lemps à Perpignan; mais il ne séjourna pas dans le Languedoc, où la prédication de saint Dominique produisait alors des fruits merveilleux.
Reproches à Pierre de Catane. — François se rend sur le mont Alverne. — « Le Loup. »
Il y eut une grande joie à Sainte-Marie-des- Anges et chez les Pauvres Dames à l'arrivée du saint fondateur. De son côté, il fut heureux de voir que la ferveur de sa famille religieuse ne s'était pas démentie, et de trouver un bon nombre de jeunes gens qui attendaient son retour pour revêtir l'habit des Frères mineurs.
Une surprise désagréable lui était pourtant réservée : auprès du modeste couvent s'élevait un édifice somptueux que Pierre de Catane avait fait construire en son absence pour loger les pèlerins qui affluaient à la Portioncule. François, très mécontent de cette infraction à la sainte pauvreté, n'accepta point les raisons qu'on allégua pour la justifier.
a Mon frère, dit-il sévèrement à Pierre de Catane, ce couvent est la règle et le modèle de tout Tordre. Je veux que ceux qui y viennent, aussi bien que ceux qui l'habitent, souffrent les incommodités de la pauvreté, afin quils puissent dire ailleurs combien on vit pauvrement à Sainte-Marie-des-Anges. »
Et il lui enjoignit de démolir au plus tôt ce bâtiment trop luxueux pour des religieux mendiants. Ses frères obtinrent à grand'peine qu'il revint sur sa décision, en lui représentant que, si Ton détruisait ce logement, il leur serait désormais impossible d'exercer l'hospitalité.
Le bienheureux père ne séjourna pas longtemps à la Portioncule. Les religieux qu'il avait envoyés sur le mont Alverne étaient venus lui faire une peinture si enthousiaste de leur solitude, qu'il eut envie d'aller la visiter.
(( Mes chers enfants, dit-il à ses disciples, le carême de la Saint-Michel approche ; je crois que Dieu nous appelle à le passer sur cette montagne, pour la consacrer par la pénitence au Sauveur, à sa glorieuse mère et aux saints anges, j)
Il partit donc avec les frères Léon, Ange et Massée. Ce dernier devait être le supérieur de la petite troupe pendant le voyage. François lui recommanda de s'en remettre à la Providence pour le gîte et le couvert, et de veiller à ce que la règle fût observée aussi fidèlement que possible.
La première nuit, ils reçurent l'hospitalité dans une maison de leur ordre ; mais le lendemain soir ils durent se réfugier dans une vieille église abandonnée. Tandis que ses trois compagnons dormaient d'un profond sommeil, le saint prolongeait son oraison et s'y appliquait d'autant mieux que les démons faisaient de plus grands efforts pour l'en détourner. Ces esprits malins, furieux de voir échouei leurs artillces, lui apparurent alors sous des formes horribles et cherchèrent à l'épouvanter.
a Faites contre moi tout ce que vous pouvez, leur dit-il, car vous ne pouvez que ce que Dieu vous permet. Me voici prêt à endurer avec joie toutes les peines qu'il voudra m'infliger. »
Son calme et sa résignation les exaspérèrent; ils se jetèrent sur lui et le frappèrent si cruellement, qu'il demeura étendu sur le pavé. La douleur n'altérait pas la sérénité de son âme : ^
a Seigneur Jésus, disait-il, je vous rends grâces
pour tous vos bienfaits et spécialement pour celui-ci, qui m'est un gage assuré de votre amour. Vous punissez mes péchés en ce monde pour m'épargner en l'autre. Mon cœur est prêt, ô mon Dieu, à souffrir encore davantage, si telle est votre sainte volonté. »
Au témoignage de saint Bonaventure, il eut souvent à subir de semblables assauts ; mais les démons, humiliés et vaincus par sa constance, étaient toujours contraints de prendre la fuite.
Cette lutte avait laissé François dans un tel état de faiblesse, qu'il était incapable le lendemain de continuer sa route à pied. Ses compagnons se mirent en qaête d'une monture, et trouvèrent au village voisin un paysan qui leur prêta volontiers son âne et tint à honneur d'amener le serviteur de Dieu dans sa maison. Chemin faisant, il semblait au saint que ses forces reviendraient plus vite s'il mangeait un peu de volaille et se reposait quelques jours chez cet homme. A la réflexion, il eut horreur de cette pensée et se la reprocha comme une faute de sensualité. Pour s'en punir, il ramassa sur un tas d'immondices le corps à demi putréfié d'une poule, et, aspirant longuement l'odeur infecte qui s'en exhalait :
(( Tiens, gourmand, s'écria-t-il, voilà de la chair de volaille ; contente-toi, mange autant que tu voudras. »
Ce jour-là, malgré son extrême fatigue, il se contenta de pain sur lequel il mit de la cendre et ne but que de l'eau.
Porté par son humble monture, François poursuivit son voyage et atteignit bientôt les premières ondulations du mont Alverne. Cette montagne, qui se détache comme un géant de la chaîne des Apennins, n'est accessible que d'un seul côté, les trois autres étant formés de rochers à pic qui ressemblent de loin à de gigantesques murailles. L'ascension de l'Alverne est fatigante et périlleuse, et l'on n'oserait l'entreprendre si l'on voyait à découvert les précipices dissimulés par le feuillage des arbres. Des prairies verdoyantes et une belle forêt de hêtres en couronnent la cime.
Tout en gravissant la montagne , le paysan qui ac-
compagnait le saint malade lui faisait naïvement ses recommandations :
(c Mon frère, disait-il, j'entends raconter beaucoup de bien de vous, et je comprends que Dieu vous a fait de grandes grâces. Appliquez -vous donc à être tel qu'on prétend que vous êtes, afin que ceux qui ont confiance en vous ne soient pas trompés. C'est un bon avis que je vous donne. »
Le conseil était, en effet, excellent, et François en fut si touché, qu'il descendit à terre pour baiser les pieds du pauvre artisan qui lui parlait avec tant de franchise et de simplicité.
Cependant la petite caravane continuait péniblement son ascension ; à mesure que l'on avançait, les flancs de la montagne devenaient plus escarpés, le sentier plus raide, la marche plus ardue. A bout de forces et dévoré par la soif, le paysan s'arrêta tout à coup :
(( Je n'en puis plus! murmura-t-il. Je me meurs si je ne trouve à boire. ))
Où prendre de l'eau dans ces lieux arides, au milieu de rochers brûlés par le soleil? Le saint eut pitié de son guide : à genoux, les mains levées au ciel, il se mit à prier avec ferveur. Il comprit bientôt que Dieu l'avait exaucé. Montrant alors au paysan un gros bloc de pierre :
(( Yoyez-vous cette roche? lui dit-iL Allez-y, vous trouverez de l'eau vive que Jésus-Christ dans sa miséricorde a fait jaillir pour vous désaltérer. »
Cet homme ne douta pas de la parole du serviteur de Dieu. Il courut à l'endroit désigné : la pierre miraculeusement entr'ouverte laissait couler une eau fraiche et limpide dont il but avec délices. Quand il eut apaisé sa soif, la source merveilleuse disparut, et jamais depuis on ne put la découvrir.
Ils arrivèrent enfin au sommet de la montagne, où les religieux avaient fixé leur résidence. François, admirateur passionné de la nature, s'assit au pied d'un arbre pour contempler à loisir le panorama grandiose qui se déroulait sous ses yeux. A peine y était-il installé, que tous les oiseaux du voisinage l'entou-
rèrent et lui firent fête. Ils voltigeaient au-dessus de lui, se posaient sur ses épaules, sur ses mains, battaient des ailes et chantaient à plein gosier comme pour manifester leur joie et lui souhaiter la bienvenue. Tout habitué qu'il fût à la familiarité de ces innocentes créatures, leurs caresses le ravirent.
a Je vois qu'il nous faut rester ici, dit- il à ses compagnons, puisque notre arrivée cause tant de plaisir à nos frères les oiseaux. »
Le comte Orlando vint le lendemain, avec quelques hommes chargés de provisions, rejoindre le saint fondateur sur la cime de l'Alverne. A sa demande, il fit construire sous un hêtre une petite cabane de branchages destinée à lui servir d'oratoire. Avant de se retirer, il prit à part les autres religieux et leur dit :
c( Mes chers frères, je ne veux pas que sur cette montagne sauvage les nécessités de la vie vous empêchent de vous livrer à votre aise à la méditation des vérités éternelles. Je vous le dis une fois pour toutes, je tiens à ce que vous veniez chercher dans ma maison tout ce dont vous avez besoin. Si vous agissiez autrement, j'en éprouverais beaucoup de peine. »
François, très touché des bontés de ce généreux bienfaiteur, lui exprima sa gratitude en termes chaleureux et appela les bénédictions du Ciel sur sa personne et sur sa famille. Après le départ du comte, il réunit ses frères et leur dit :
(( Mes chers enfants, c'est Dieu qui dispose ainsi le cœur des fidèles en faveur de ses petits serviteurs. Fondons notre espérance pour l'avenir sur ce que nous avons déjà reçu. Si nous lui sommes fidèles, le Seigneur, qui est infiniment libéral, nous accordera des bienfaits plus grands encore. Abandonnez-lui le soin de tout ce qui vous regarde, et il vous nourrira, comme il a nourri Elle, Paul et Antoine dans le désert. Ne faites pas trop de fonds sur les offres charitables du comte Orlando. Ce seigneur agit noblement à notre égard. N'abusons pas de sa libéralité ; tenonsnous dans une extrême réserve, afin de ne blesser en rien la sainte pauvreté. Soyez sûrs, mes chers enfants,
que notre meilleure ressource pour subvenir à nos
besoins, c'est de n'en avoir aucune. Si nous sommes de vrais pauvres, le monde aura compassion de nous et nous donnera le pain de chaque jour; mais on nous délaissera si nous nous écartons de la pauvreté. Les moyens illicites que nous prendrions pour éviter l'indigence nous la feraient sentir davantage. ))
Pour l'instant, le monastère du mont Alverne réalisait à l'excès cet idéal de la pauvreté absolue. Les cellules étaient de feuillage, et les religieux n'avaient même pas un abri convenable pour célébrer les saints mystères. Il était urgent de remédier à cet état de choses ; le bienheureux patriarche n'eut qu'à exprimer un désir au comte Orlando pour que l'on commençât aussitôt la construction d'un petit couvent et d'une chapelle.
En explorant la montagne pour rechercher les lieux les plus favorables à la contemplation, François découvrit des rochers énormes déchirés par de larges crevasses à travers lesquelles on apercevait des gouffres affreux. Les fentes de ces rochers affectaient des formes si bizarres, qu'il se demanda par suite de quels bouleversements de la nature elles avaient pu se produire. Persuadé que ce fait devait avoir quelque cause mystérieuse, il pria Dieu de l'en instruire et récita dévotement à cette intention les psaumes de la pénitence. Il lui fut révélé que ce phénomène était dû au tremblement de terre qui eut lieu à la mort du Sauveur. Cette circonstance accrut encore son attrait pour le mont Alverne. A la vue de ces rochers entr'ouverts, il se rappelait les souffrances de l'Homme- Dieu et sentait son cœur se briser de douleur.
Le cardinal Baronius fait observer qu'il ne répugne en aucune façon d'admettre que l'origine de ces crevasses extraordinaires remonte à l'heure où Jésus- Christ rendit le dernier soupir, puisque le tremblement de terre fut universel, comme l'attestent Eusèbe, saint Jérôme et quelques autres, d'après le témoignage même des auteurs païens.
En face du plateau sur lequel s'étaient établis les Frères mineurs se dresse une roche complètement
isolée , entourée de précipices qui en rendent l'accès impraticable. Là s'était retiré un brigand si redouté dans la contrée, qu on l'avait surnommé ce le Loup ». A la tête d'une bande de voleurs, il parcourait le pays, semant partout la terreur par ses pillages et ses meurtres, et enlevant les voyageurs, qu'il gardait comme otages jusqu'à ce qu'on eût payé leur rançon. Le voisinage d'un couvent n'était pas de nature à lui plaire. A plusieurs reprises, il avait sommé les religieux de s'éloigner de son domaine. Ceux-ci n'ayant tenu aucun compte de ses injonctions, il revint furieux et leur fit de grandes menaces pour les déterminer à partir au plus tôt. François l'écouta patiemment et lui répondit avec tant de douceur et de bienveillance, que sa colère se calma peu a peu. Tandis que le saint parlait, la grâce, agissant sur le cœur de ce scélérat, le transformait si bien , qu'au lieu d'exiger le départ des Frères , il sollicita la faveur de demeurer quelque temps en leur compagnie. Le spectacle de leur vie angélique acheva sa conversion. Après une courte épreuve, le saint n'hésita pas à l'admettre dans son ordre et lui donna le nom symbolique de frère Agnello. Frère Agnello passa le reste de ses jours sur le mont Alverne, édifiant par sa rigoureuse pénitence ceux qu'il avait autrefois scandalisés par ses crimes. La tradition a fidèlement gardé son souvenir, et l'ancien repaire du brigand converti s'appelle encore aujourd'hui (( la Roche du frère Loup ».
Le concile de Latran. — Premier chapitre général. — Rencontre de saint Dominique et de saint François. — Le cardinal Hugolin. — François prêche devant le pape. — Il délivre la vallée de Riéti de deux fléaux.
Le saint patriarche quitta les hauteurs de l'Alverne pour se rendre à Rome, où l'appelaient les intérêts de son ordre. Durant le voyage, il reprit le cours de
ses prédications, fonda plusieurs couvents et multiplia les prophéties et les miracles.
Lorsqu'il entra dans la Ville éternelle, au commencement de novembre 1215, le lY® concile de Latran était à la veille de commencer ses travaux. Innocent III, très attristé des maux causés dans l'Eglise par les Albigeois, avait convoqué cette auguste assemblée dans l'espoir que les condamnations portées par un concile œcuménique viendraient plus facilement à bout des pernicieuses doctrines de ces hérétiques. Il était important pour ces religieux mendiants de n'être pas confondus, comme il arrivait quelquefois, avec les faux pauvres dont les crimes soulevaient l'indignation générale. François venait donc prier le pape de renouveler publiquement l'approbation qu'il avait donnée à son ordre. Le souverain pontife se prêta volontiers à ce désir et déclara, devant les Pères du concile, qu'il avait approuvé de vive voix et qu'il approuvait de nouveau l'ordre et la règle des Frères mineurs.
De Rome, le saint fondateur adressa des lettres circulaires à toutes les maisons de son ordre, pour convoquer ses frères au premier chapitre général qu'il se proposait de tenir l'année suivante à Sainte- Marie-des- Anges. Le concile terminé, il se mit en route pour revenir à Assise.
Les Frères mineurs répondirent à l'appel de leur père, et le chapitre fut ouvert le 30 mai 1216, fête de la Pentecôte. Deux mesures principales y furent prises : François étal)lit des ministres provinciaux qui eurent le pouvoir d'admettre à la profession religieuse, privilège qu'il s'était réservé jusque-là, et il partagea le monde entre ses disciples, assignant à chacun le pays qu'il devait évangéliser. Il choisit pour lui-même Paris et les provinces du nord de la France avec les Pays-Bas.
ce Paris m'attire malgré moi, dit -il à ses frères, non seulement parce que c'est la capitale de la France, que j'aime tant, mais encore et surtout parce que c'est la ville où l'adorable sacrement de nos autels reçoit le plus d'honneurs. »
Avant la séparation , il réunit ses disciples autour de lui et leur donna ses dernières instructions.
(( Mes chers frères, leur dit-il, au nom du Seigneur, allez deux à deux avec modestie et humilité, gardant exactement le silence depuis les matines jusqu'à tierce, et priant Dieu dans votre cœur. Qu'on n'entende parmi vous aucune parole oiseuse et inutile. Quoique vous soyez en voyage, que votre conduite soit aussi sainte que si vous étiez dans un ermitage ou dans votre cellule ; car, quelque part que nous allions, nous portons toujours notre cellule avec nous. Notre frère le corps est notre cellule, et notre âme est Termite qui l'habite, avec charge de penser à Dieu et de le prier. Si un religieux ne demeure pas en repos dans la cellule de son corps , les cellules extérieures ne lui serviront guère. Comportez -vous de telle sorte au milieu du monde, que quiconque vous verra ou vous entendra soit rempli de dévotion et loue le Père céleste, à qui toute gloire appartient. Annoncez la paix à tous ; mais qu'elle soit encore plus dans vos cœurs que sur vos lèvres. Ne donnez à personne occasion de colère ni de scandale; au contraire, par votre douceur, portez tout le monde à la bénignité, à la concorde, à l'union. Guérir les blessés, consoler ceux qui pleurent, ramener les égarés, voilà notre vocation. Plusieurs qui vous paraissent être les membres du démon seront un jour les disciples de Jésus-Christ.»
Ce discours achevé, François bénit les missionnaires, qui s'en allèrent joyeusement où l'obéissance les appelait. Pour lui, accompagné de Masséo, il voulut, avant de partir pour la France, implorer la protection des saints apôtres Pierre et Paul , et faire un pèlerinage à leur tombeau.
En chemin , les deux voyageurs s'arrêtèrent sur le bord d'une fontaine et s'assirent à l'ombre d'un arbre pour prendre leur repas. Ils déposèrent sur une pierre des morceaux de pain dur et presque moisi qu'ils avaient quêtes dans la ville voisine. Le saint paraissait transporté de joie.
(( 0 Masséo , s'écria-t-il , rendons grâce à Dieu qui nous a donné un si grand trésor 1 »
A plusieurs reprises , il répéta ces mêmes paroles en élevant de plus en plus la voix.
(( Et de quel trésor parlez- vous? demanda Massée très intrigué. Nous manquons de tout !
— Le grand trésor, reprit le serviteur de Dieu, c'est que, dans cet extrême dénuement, la Providence ait eu la bonté de nous fournir ce pain, cette source, cet ombrage et jusqu'à cette pierre qui nous sert de table. ))
Et les deux pauvres de Jésus -Christ mangèrent avec délices le pain de l'aumône.
Dès qu'ils furent arrivés à Rome, leur premier soin fut de se rendre à la basilique de Saint-Pierre. Agenouillé dans une chapelle, François priait avec larmes saint Pierre et saint Paul de le former à la vie apostolique et de l'instruire de la parfaite pauvreté. Soudain les deux apôtres lui apparurent tout resplendissants de lumière, et lui dirent :
(( François, Notre- Seigneur Jésus -Christ nous envoie pour t' avertir qu'il a exaucé tes prières et tes pleurs au sujet de la sainte pauvreté qu'il a lui-même embrassée, aussi bien que sa glorieuse mère, et que nous, ses apôtres, nous avons pratiquée à son exemple. Il vous accorde ce trésor, à toi et à tes fils ; ceux qui le conserveront avec soin auront pour récompense le royaume des cieux. ))
Le bienheureux père s'empressa de faire part de cette vision à Masséo, et ils allèrent ensemble se prosterner devant la Confession de Saint-Pierre, pour rendre grâces de cette faveur.
Pendant qu'ils étaient à Rome, Innocent III mourut à Pérouse, après dix -huit ans et demi de pontificat. Il eut pour successeur le cardinal Censio Savelli, qui prit le nom d'Honorius III, et témoigna la plus grande bienveillance aux Frères mineurs.
Sur ces entrefaites arriva saint Dominique^ qui venait solliciter du nouveau pape l'approbation de son ordre. Une circonstance merveilleuse le mit en relations avec saint François, qu'il n'avait jamais vu. Une nuit qu'il priait avec ferveur dans la basilique du prince des apôtres, le patriarche des Frères prêcheurs vit le Fils de Dieu très irrité contre le monde et tenant
à la main trois dards flamboyants avec lesquels il voulait exterminer les orgueilleux, les avares et les voluptueux. La Vierge Marie, se jetant aux pieds de son Fils, le conjura de pardonner aux coupables et lui présenta, pour l'apaiser, deux hommes qui devaient faire refleurir partout les vertus évangéliques. Dominique se reconnut pour l'un des deux, mais il ne savait qui était l'autre. Il le regarda fort attentivement, et ses traits lui demeurèrent gravés dans la mémoire.
Le lendemain, il retrouva dans une église, sous la bure d'un religieux mendiant, le mystérieux étranger qui lui avait été montré la nuit précédente. Il courut à lui , et le pressant sur son cœur :
(( Vous êtes mon compagnon, lui dit-il; nous travaillerons de concert. Soyons unis, et nul ne pourra prévaloir contre nous. »
Ensuite il lui raconta la vision dont il avait été favorisé.
(( Le baiser de Dominique et de François, dit le Père Lacordaire, s'est transmis de génération en génération sur les lèvres de leur postérité. Une jeune amitié unit encore les Frères prêcheurs aux Frères mineurs. Ils se sont rencontrés dans des offices semblables sur tous les points du monde; ils ont bâti leurs couvents aux mêmes lieux ; ils ont mendié aux mêmes portes; leur sang répandu pour Jésus-Christ s'est mêlé mille fois dans le même sacrifice et la même gloire ; ils ont couvert de leurs livrées les épaules des princes et des princesses ; ils ont peuplé à l'envi le ciel de leurs saints; leurs vertus, leur puissance, leur renommée, leurs besoins se sont touchés sans cesse et partout : et jamais un souffle de jalousie n'a terni le cristal sans tache de leur amitié six fois séculaire*. »
Après avoir beaucoup prié pour le succès de sa mission, François quitta Rome et se dirigea vers la France. En passant à Florence, il alla saluer le cardinal Hugolin, qui s'y trouvait alors en qualité de légat. Le cardinal le retint quelques jours et s'enquit
* Lacordaire, Vie de saint Dominique, chap. vu.
avec bonté des affaires de son ordre. Il jugea que le saint choisissait mal son moment pour s'éloigner, et il le pressa de renoncer à son voyage.
« Votre institut ne fait que de naître, lui dit-il, vous savez les oppositions qu'il a rencontrées à la cour de Rome , où vous avez encore des ennemis cachés ; s'il n'y a personne pour défendre vos intérêts, il sera facile de faire révoquer ce que vous avez obtenu. Votre présence est nécessaire pour maintenir votre œuvre, et ceux qui vous sont attachés en auront plus de zèle à vous soutenir. Quant à moi, je vous assure dès à présent de toute ma bonne volonté. »
François remercia le cardinal de sa bienveillance, et lui objecta qu'il se croyait obligé de donner l'exemple à ses frères :
(( J'en ai envoyé plusieurs, dit-il, en des pays lointains : si je reste en repos dans le couvent sans prendre part à leurs travaux, ce sera une honte pour moi, et ces pauvres religieux , qui souffrent la faim et la soif chez des étrangers, auront occasion de murmurer. S'ils apprennent, au contraire, que je travaille autant qu'eux, ils supporteront plus volontiers leurs fatigues, et je pourrai plus aisément engager les autres à marcher sur leurs traces.
— Pourquoi, mon frère, reprit le cardmal, avezvous exposé vos disciples à de si longs voyages et à tant de peines? Gela est bien dur.
— Monseigneur, vous pensez que Dieu n'a suscité les Frères mineurs que pour nos provinces ; mais je vous le dis en vérité, il les a choisis pour le bien de l'univers et le saliit de tous les hommes. »
Il se rendit toutefois aux raisons du prélat et prit le parti de demeurer en Italie.
Le mauvais vouloir que les Frères mineurs rencontraient du côté de certains évêques, et jusqu'en cour de Rome, détermina le saint patriarche à demander au pape un cardinal protecteur. Les chroniqueurs contemporains racontent que cette résolution lui fut inspirée d'en haut, à la suite d'un songe dans lequel il vit une poule qui s'efforçait vainement de rassembler ses nombreux poussins sous ses ailes pour les défendre
contre un milan, lorsqu'un autre grand oiseau parut, étendit ses larges ailes et les mit tous à l'abri du danger. A son réveil, François pria Notre-Seigneur de lui donner l'interprétation de ce songe; il apprit que la poule le représentait lui-même, que les poussins figuraient ses disciples, et l'oiseau aux ailes puissantes , le cardinal qu'il devait avoir pour protecteur.
Il mit ses frères au courant de ce qui lui était arrivé, puis il ajouta :
(( L'Eglise romaine est la mère de toutes les Eglises et la souveraine de tous les ordres religieux. C'est à elle que je m'adresserai pour lui recommander mes frères, afin qu'elle réprime par son autorité ceux qui voudraient leur nuire et qu'elle procure partout aux enfants de Dieu la liberté pleine et entière de s'avancer dans la voie du salut éternel. Quand ils seront sous sa protection, aucun ennemi n'osera plus les inquiéter. »
A. Rome, le bienheureux père trouva le cardinal Hugolin, de retour de sa légation en Toscane, et lui confia son dessein de le demander au souverain pontife pour protecteur de son ordre. Le cardinal approuva son projet et lui exprima le désir de l'entendre prêcher devant le pape et le sacré collège. François résista tant qu'il put, alléguant que son ignorance et sa grossièreté ne lui permettaient pas de paraître devant cet illustre auditoire. A la fin, il dut céder aux instances du prélat et, d'après son conseil, il se mit à composer avec grand soin un beau discours dans lequel il fit entrer tout ce qu'il possédait de science et de littérature. C'était la première fois qu'il écrivait un sermon et l'apprenait par cœur. Jusque-là il n'avait jamais dit en chaire que ce que Dieu lui inspirait. Lorsqu'il fut en présence du pape, il oublia si bien tout ce qu'il avait préparé, qu'il ne put en dire un seul mot. Il en fit l'aveu avec une simplicité charmante ; puis il invoqua l'Esprit- Saint et parla comme à son ordinaire, sans prétention ni recherche, mais avec tant de force et d'onction, que le souverain pontife et les cardinaux en furent émerveillés. On connut bien, dit
un de ses biographes , que ce n'était pas lui qui parlait, mais que c'était l'Esprit de Dieu qui parlait par sa bouche.
François obtint sans difficulté d'Honorius III que le cardinal Hugolin devînt le protecteur de son ordre. Cette dernière faveur mit le comble à ses vœux et l'attacha plus étroitement encore au siège apostolique.
En retournant à la Portioncule, il s'arrêta un certain temps dans la vallée de Riéti, où sa prédication produisit de grands fruits. A Grécio, les habitants, témoins de ses miracles, le supplièrent de les délivrer de deux fléaux, les loups et la grêle, qui faisaient de terribles ravages dans le pays. Les loups étaient si nombreux et si carnassiers, qu'ils décimaient les troupeaux et s'attaquaient même aux hommes ; quant à la grêle, elle tombait chaque année en telle quantité, qu'elle détruisait toutes les récoltes. Le saint leur promit solennellement que, s'ils faisaient pénitence, le Seigneur les délivrerait de ces calamités et leur accorderait l'abondance des biens de la terre ; mais il les avertit en même temps que s'ils se montraient ingrats, la colère divine s'appesantirait sur eux plus redoutable que jamais. Saint Bonaventure, qui rapporte ce trait, ajoute qu'ils se convertirent à la parole du saint, et que Ton ne vit plus dans la vallée de Riéti ni loups ni grêle tant qu'ils demeurèrent fidèles à Dieu.
Lé chapitre des Nattes. — François se rend en Orient. — Ses rapports avec le soudan d'Égj'pte.
François, ayant décidé la tenue d'un second chapitre général, en avait fixé l'ouverture à la fête de la Pentecôte de l'année 1219. Il crut à propos de conférer à l'avance avec le cardinal protecteur sur les matières qui seraient soumises aux délibérations de l'assemblée ; il se rendit donc à Pérouse , où ce prélat rem-
plissait alors les fonctions de légat, et il eut la Joie d'y rencontrer saint Dominique.
Un jour que le cardinal s'entretenait avec les deux patriarches des affaires de l'Eglise, ils leur demanda s'ils approuveraient que quelques-uns de leurs disciples fussent élevés aux dignités ecclésiastiques.
(( Je suis persuadé, leur dit-il, qu'ils n'auraient pas moins de zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes que les évoques des premiers temps. »
Obligé de répondre le premier, Dominique déclara que c'était un grand honneur d'annoncer la parole de Dieu, et qu'il souhaitait ardemment que l'on ne détournât pas les Frères prêcheurs de leur vocation.
(( Monseigneur, dit à son tour François, mes frères ont été appelés mineurs, parce qu'ils occupent le dernier rang dans l'Eglise. Si vous voulez qu'ils fassent du bien, laissez-les à leur place et ne permettez jamais qu'on les élève aux prélatures. »
L'humilité des deux saints édifia le légat, mais ne le fit pas changer de sentiment.
Le frère Léon , qui avait accompagné son bienheureux père, rapporte que saint Dominique proposa de fondre les deux ordres en un seul. Saint François n'agréa pas ce projet :
(( Mon très cher frère, répondit-il, le Seigneur a voulu que nos deux ordres fussent différents , et l'un plus rigoureux que l'autre, afin de permettre à ceux qu'une vie austère rebuterait d'en embrasser une plus douce. »
A force d'instances, Dominique obtint que le séraphique patriarche lui donnât la grosse corde qui lui servait de ceinture, et depuis il la porta toujours sous sa robe blanche, comme un symbole de la charité fraternelle qui unissait les deux fondateurs et leurs familles religieuses. L'archiconfrérie du (( Gordon de Saint- François » tire de là son origine.
Muni des instructions du cardinal Hugolin, notre saint reprit le chemin d'Assise. Durant le voyage, la \ertu de l'humilité fut le thème favori de ses conversations avec son compagnon. Il lui avoua, dans un
moment d'abandon , qu'il ne se croirait pas un vrai Frère mineur s'il n'était pas capable d'accepter avec une parfaite tranquillité d'esprit d'être couvert d'affronts par ses frères et même déposé de sa charge.
(( Les postes élevés, lui dit-il, sont bien dangereux pour le salut, à cause de la vaine gloire à laquelle ils exposent et des responsabilités qu'ils entraînent; tandis que dans les opprobres il n'y a que des sujets de mérite. Les dignités sont souvent une occasion de chute, et les louanges mettent sur le bord du précipice; au contraire, il y a beaucoup à gagner dans l'humble position d'inférieur. ))
Grande et lumineuse vérité , qu'il est d'autant plus opportun de proclamer bien haut, qu'elle est plus méconnue de nos jours, où l'intrigue et l'ambition pénètrent partout et mettent en péril l'ordre social.
Le chapitre général s'ouvrit à la date indiquée. Plus de cinq mille Frères mineurs y assistèrent, si nous en croyons les vieux historiens de l'ordre. Ils se logèrent dans des cabanes de feuillages et de nattes , dressées autour du couvent de la Portioncule , ce qui fit donner à cette assemblée le nom de « chapitre des Nattes )). Les religieux allèrent processionnellement à la rencontre du cardinal Hugolin qui devait présider à leurs délibérations. Après la messe pontificale et la première séance capitulaire, le cardinal parcourut les rangs de cette armée des soldats du Ghrist. Il les trouva réunis par groupes de soixante et de cent, uniquement occupés des choses du ciel, de leur propre sanctification et des moyens à prendre pour convertir les pécheurs. Ce spectacle le toucha jusqu'aux larmes :
a En vérité, c'est ici le camp de Dieu ! )) s'écria-t-il en empruntant la parole de Jacob.
François lui-même était ravi du prodigieux accroissement de son ordre et plus encore de la ferveur de ses disciples. Il se multipliait pour leur porter à tous des conseils et des encouragements. Dans une exhortation chaleureuse, il leur rappela les principaux devoirs de l'état religieux
(( Nous avons promis de grandes choses, leur dit-il, on nous en a promis de plus grandes encore. Gardons
les unes, soupirons après les autres. Le plaisir est court, la peine est éternelle; les souffrances sont légères, la gloire est infinie. Beaucoup d'appelés, peu d'élus ; tous recevront ce qu'ils auront mérité. »
Il développa ces pensées avec une éloquence tout apostolique et s'appliqua plus particulièrement à inspier à ses frères une entière soumission à l'Eglise romaine. En terminant, il leur interdit de se préoccuper en aucune façon dès besoins corporels, et il leur cita la parole du Psalmiste :
(( Abandonnez au Seigneur le soin de ce qui vous regarde, et lui-même vous nourrira. ))
Le bienheureux père leur donnait l'exemple : confiant dans la Providence, il n'avait aucune provision pour les recevoir.
Une pareille conduite, à juger les choses humainement, ne semble pas exempte de témérité. Celui qui nourrit les oiseaux du ciel se chargea de montrer que la folie de François valait bien la sagesse mondaine. D'Assise, de Pérouse, de Spolète et d'autres villes plus éloignées accoururent des clercs et des laïques, des nobles et des hommes du peuple qui apportèrent en abondance les choses nécessaires à la subsistance d'un si grand nombre de personnes, et les servirent de leurs mains avec un pieux empressement tout le temps que dura le chapitre.
Les foules attirées à la Portioncule par la curiosité ne pouvaient taire leur admiration en voyant la vie austère des religieux.
ce Voilà qui montre bien, disaient les visiteurs, que le chemin du ciel est étroit et qu'il est difficile aux riches d'entrer dans le royaume de Dieu ! Nous nous flattons de faire notre salut en jouissant des douceurs de la vie et en prenant toutes nos aises, tandis que pour se sauver ces bons frères se privent de tout, macèrent leur corps et ne laissent pas de trembler. Nous voudrions mourir comme eux, mais nous ne voulons pas vivre de même ; et cependant on meurt comme on a vécu. »
Ces réflexions en déterminèrent plus de cinq cents à demander l'habit des Frères mineurs.
Le saint patriarche, ayant appris que beaucoup de ses disciples compromettaient leur santé par des mortifications excessives, défendit en vertu de l'obéissance de continuer ces austérités indiscrètes, et ordonna qu'on lui remit les cottes de mailles, les ceintures de fer et autres instruments de pénitence. Le nombre en dépassa cinq cents. François les fit voir au cardinal protecteur, qui en fut grandement édifié. En sa présence, il prohiba de nouveau ces sortes de macérations qui rendaient les religieux incapables de remplir convenablement leur ministère. C'était la seule réforme dont Tordre eût besoin. Heureux temps !
Quelques esprits inquiets , ayant à leur tête le frère Elle, ministre provincial de Toscane, vinrent prier secrètement le cardinal Hugolin de dire à leur fondateur qu'il devait écouter les conseils de ses frères et ne pas leur imposer une règle aussi sévère. Le cardinal choisit son temps et s'acquitta de la commission avec la finesse et l'habileté d'un diplomate. Le saint ne s'y trompa point ; du premier coup il devina que ces belles raisons avaient été suggérées au prélat. Sans plus tarder, il le conduisit au milieu des religieux alors assemblés en chapitre, et là il protesta devant tous qu'il n'agissait pas d'après ses propres inspirations, et ne prescrivait pas d'autre règle que celle qu'il avait plu à Dieu de lui donner dans sa miséricorde. Puis s'adressant au cardinal :
(( Monseigneur, ajouta-t-il, ces sages que Votre Seigneurie loue tant, voudraient par leur prudence humaine tromper Dieu et vous ; mais ils se trompent eux-mêmes et cherchent à détruire ce que le Seigneur ordonne pour leur salut, par moi son indigne serviteur. Je ne m'attribue rien de ce que je fais ni de ce que je dis ; je ne me fie pas à mes lumières dans le gouvernement de l'ordre; je concerte tout, par de longues prières, avec le Père céleste qui le dirige souverainement. Ceux qui préfèrent la sagesse de ce monde à la volonté de Dieu, s'exposent visiblement à se perdre. ))
Après cette protestation faite d'un ton énergique , le saint se retira. Le frère Elie et les autres ministres
provinciaux paraissaient très confus de voir leur intrigue démasquée. Le cardinal leur dit que c'était l'Esprit- Saint qui venait de parler par la bouche, de leur père, et il leur conseilla de se soumettre humblement à tout ce que François leur prescrivait, s'ils ne voulaient pas s'exposer à compromettre le fruit de leur vocation. Ce langage les toucha, et nul ne contesta plus les décisions du vénérable fondateur.
Avant de se séparer, le chapitre général statua que l'on célébrerait chaque samedi, dans tous les couvents de l'ordre, une messe solennelle en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie immaculée. C'est une des gloires de l'ordre séraphique de s'être fait dès son berceau le champion de la croyance à l'immaculée conception de la mère de Dieu , six siècles avant que l'Eglise ait défini ce dogme de foi.
Quand les frères se furent dispersés pour regagner leurs couvents respectifs , François confia le gouvernement de l'ordre au frère Elie, et partit lui-même pour l'Orient avec onze de ses disciples. Ils s'embarquèrent à Ancône et firent voile vers la Syrie. Arrivés à Saint-Jean-d'Acre, il se séparèrent, et le saint patriarche , suivi seulement du frère Illuminé de Riéti , vint rejoindre l'armée chrétienne, qui assiégeait alors Damiette. Il la trouva dans une situation fort critique. La division s'était mise dans le camp des Croisés, qui s'accusaient réciproquement de trahison et de lâcheté. Chaque parti voulant montrer sa valeur, ils avaient contraint Jean de Brienne, roi titulaire de Jérusalem, de les conduire à l'ennemi.
Le saint, averti d'en haut qu'ils couraient au-devant d'une sanglante défaite, dit à son compagnon :
oc Mon frère, le Seigneur m'a fait connaître que si l'on en vient aux mains, les chrétiens seront battus. Si je le dis, je passerai pour un fou ; si je ne le dis pas, ma conscience me le reprochera. Qu'en pensez-vous ?
— Mon père, répondit le frère Illuminé, ne vous arrêtez pas au jugement des hommes; ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on vous regarde comme un insensé. Déchargez votre conscience, et craignez plus Dieu que le monde. »
François n'hésita plus ; il se rendit auprès des chefs de l'armée et les supplia de ne pas livrer bataille, leur prédisant de grands revers s'ils s'obstinaient dans leur dessein. On le prit pour un rêvenr et l'on ne tint aucun compte de ses avertissements. Le combat s'engagea sous un soleil de feu, et l'armée chrétienne fut mise en déroute. Cette fatale journée lui coûta six mille hommes tués ou faits prisonniers.
Le serviteur de Dieu, n'écoutant que son zèle et sa soif du martyre, résolut de pénétrer dans le camp des infidèles. L'entreprise était périlleuse, car le soudan avait promis un besant d'or à quiconque lui apporterait la tète d'un chrétien. Cette considération n'était pas faite pour l'arrêter. Après avoir imploré la protection du Ciel, il se mit en route, plein de courage et d'espoir. Il aperçut d'abord deux brebis, dont la vue éveilla dans son âme un sentiment de joie.
(( Mon frère, dit-il à son compagnon, ayons confiance dans le Seigneur, la parole de l'Evangile s'accomplit pour nous : « Voici que je vous envoie comme « des brebis au milieu des loups. »
Les loups, en effet, n'étaient pas loin; à quelques pas de là , des Sarrasins se jetèrent sur les deux religieux et les chargèrent de chaînes, en les accablant, û mjures et de coups.
« Je suis chrétien, leur dit François avec assurance, menez -moi à votre maître. »
Les deux prisonniers furent traînés devant le soudan Mélédin, qui leur demanda rudement qui les envoyait et ce qu'ils venaient faire. François lui répondit sans se laisser intimider :
(( Ce ne sont pas les hommes, c'est le Très -Haut qui m'envoie pour vous montrer à vous et à votre peuple la voie du salut, en vous annonçant les vérités de l'Evangile. »
Et aussitôt il commença l'exposition de la doctrine catholique, et prêcha courageusement les mystères d'un Dieu en trois personnes et de Jésus -Christ sauveur du monde.
Au grand étonnement des témoins de cette scène , Mélédin écoutait avec respect l'intrépide missionnaire
et sernblait vivement impressionné de son discours, Il lui permit pendant plusieurs jours de l'entretenir de la religion chrétienne et l'invita même à rester auprès de lui.
« Si vous et vos sujets, répondit le saint, voulez vous convertir, je demeurerai volontiers avec vous pour l'amour de Jésus-Christ. Si voushalancez entre sa loi et celle de Mahomet, faites allumer un grand feu : j'y entrerai avec vos prêtres , et vous jugerez par le résultat de quel côté se trouve la vérité.
— Je ne crois pas , répliqua Mélédin , qu'aucun de nos imans consente à entrer dans les flammes ni à souffrir quelque tourment pour la défense de sa foi. »
Il venait, en effet, de remarquer que l'un des plus considérables d'entre eux avait prestemerTl disparu en entendant la proposition de l'homme de Dieu.
François insista :
% Si vous me promettez en votre nom et en celui de votre peuple d'embrasser la religion chrétienne, dit- il au prince, j'entrerai seul dans le bûcher. Si les flammes me dévorent, vous l'imputerez à mes péchés ; si j'en sors sain et sauf, vous reconnaîtrez Jésus-Christ pour le vrai Dieu et le sauveur de tous les hommes. »
Mélédin n'osa pas accepter cette épreuve , de peur d'exciter une sédition parmi ses sujets ; mais il offrit au saint de riches présents, que celui-ci refusa. Son estime pour François s'en accrut, et il le pria instamment de recevoir ses dons et de les distribuer aux églises et aux chrétiens pauvres pour le salut de son âme. Le serviteur de Dieu , qui méprisait l'or comme la boue, ne voulut jamais y consentir; voyant que sa prédication ne portait aucun fruit, il prit congé du Soudan , qui le fit reconduire avec honneur, après lui avoir dit confidentiellement :
(( Priez pour moi, afin que Dieu me fasse connaître }a vraie religion. »
On ignore combien de temps saint François demeura parmi les Croisés ; mais on pense généralement qu'il visita Jérusalem avant de rentrer en Italie.
Retour de François en , Italie. — Le couvent de Bologne. Déposition du frère Élie. — Le saint fondateur donne démission.
Profitant de l'absence de François, le -frère Élie, vicaire général de l'ordre, introduisit de regrettables modifications dans la règle, qu'il trouvait trop sévère. C'était un homme fort intelligent, savant théologien, habile administrateur, mais excessivement vaniteux. Tout en accordant de grands éloges à la vertu du saint fondateur, il répétait sans cesse que tout le monde n'était pas appelé à une si haute perfection; qu'il fallait user d'indulgence peur la faiblesse humaine et ne pas imposer à de pauvres religieux des obligations au-dessus de leurs forces. Ce langage trouvait des approbateurs même parmi les ministres provinciaux, et les partisans du frère Elie devenaient de jour en jour plus nombreux. On fit donc de nouveaux règlements ; mais , par une contradiction singulière, on prescrivit l'abstinence perpétuelle, alors qu'il s'agissait d'adoucir les anciennes observances.
Ceux qui avaient gardé l'esprit de leur saint état voyaient ces innovations avec une affliction profonde. Ils appelaient de tous leurs vœux le retour de leur père, qui seul pouvait arrêter les progrès du mal. Après s'être concertés secrètement, ils envoyèrent en Palestine le frère Etienne pour l'informer de ce qui se passait. A la nouvelle du danger que courait son institut, le saint s'embarqua promptement pour revenir en Italie.
Arrivé à Venise, il s'empressa de convoquer ses religieux à un troisième chapitre général qui devait se tenir au couvent de Sainte-Marie-des- Anges, en la fête de saint Michel. Il visita les principales villes de la Lombardie , prêchai,ji*^p^teii^^xétablissant
la paix et fondant partout des maisons de son ordre. A Crémone, il rencontra saint Dominique, qu'il retrouva peu de temps après à Bologne.
L'entrée de François à Bologne fut un véritable triomphe. Lorsqu'on signala son approche, la ville presque entière accourut au-devant de lui. Il y avait un tel concours de peuple, l'empressement pour le voir et l'entendre était si grand , qu'il eut bien de la peine à se frayer un passage jusqu'à la place du Petit- Palais. Le discours qu'il y prononça excita l'enthousiasme de son auditoire, qui croyait entendre un ange et non pas un homme. Cette prédication remua les cœurs les plus endurcis et détermina la conversion d'une foule de pécheurs.
L'impression produite par le serviteur de Dieu sur les habitants de Bologne a été décrite par un témoin oculaire dont la déposition est conservée dans les archives de l'église de Spolatro. Voici en quels termes il s'exprime :
ce Moi , Thomas, citoyen de Spolatro et archidiacre de l'église cathédrale de cette même ville , étant étudiant à Bologne, l'an 1220, à la fête de l'Assomption de la mère de Dieu, j'ai entendu saint François prêcher sur la place, devant le Petit-Palais, où presque toute la ville était assemblée. Il partagea ainsi son sermon : les anges, les hommes, les démons. Il parla de ces êtres inintelligents avec tant d'éloquence et d'exactitude , que les gens de lettres qui l'écoutaient admirèrent un si beau langage dans la bouche d'un homme simple. Il ne suivit pas la marche ordinaire des prédicateurs ; mais, parlant à la façon des orateurs populaires, il ramena tout à ce seul point, le rétablissement de la paix, de la concorde et de l'union entre les citoyens. Son habit était vil et grossier, sa personne chétive , son visage défait ; mais Dieu donnait à ses paroles une telle efficacité , qu'elles amenèrent la réconciliation d'un grand nombre de gentilshommes extrêmement animés les uns contre les autres et dont la fureur avait répandu beaucoup de sang. L'affection et la vénération pour le saint étaient si universelles et allaient si loin, que les foules couraient à lui et qu'on
s'estimait heureux de pouvoir seulement toucher le bord de sa robe. »
Après avoir présenté ses hommages au cardinal Hugolin, alors légat en Lombardie, François se rendit au couvent des Frères mineurs. Lorsqu'il aperçut, à la place de la modeste habitation qu'il s'attendait à trouver, une spacieuse et superbe maison, il manifesta un vif mécontentement.
(( Est-ce donc là, s'écria-t-il avec indignation, la demeure des pauvres évangéiiques? Quoi I des Frères mineurs logent dans ce palais ! Je ne reconnais pas cette maison pour une des nôtres, et ceux qui l'habitent, je ne les considère pas comme mes frères. C'est pourquoi je commande, en vertu de l'obéissance, à tous ceux qui veulent garder le nom de Frères mineurs, d'en sortir au plus vite et d'abandonner aux riches du siècle des bâtiments qui ne sont faits que pour eux. d
Les religieux consternés s'empressèrent de lui obéir sans hasarder la moindre réflexion. Les malades euxmêmes, parmi lesquels était le frère Léon, qui raconte ce fait, furent immédiatement transportés dehors. Ils y restèrent tous jusqu'à l'arrivée du cardinal protecteur, qui parvint à calmer l'irritation du saint en lui représentant la nécessité d'avoir des couvents un peu vastes.
« Mon fils, lui dit- il, n'ayez point de scrupule d'accepter cette maison ; il faut aux infirmes de l'air et de l'espace pour se rétablir, et ceux qui sont en santé en ont aussi besoin pour se délasser l'esprit. Quant à la propriété, vos frères, je vous l'assure, ne l'ont en aucune façon ; elle appartient tout entière aux fondateurs et à l'Eglise romaine, d
François, malgré ses répugnances, s'inclina devant les raisons du légat. Il permit à ses frères et même il leur ordonna de retourner dans leur couvent ; pour lui, il refusa de l'habiter, et il se retira chez les Frères prêcheurs, où il passa plusieurs jours en compagnie de saint Dominique. Gom.me on le pressait de revenir au milieu de ses enfants, il répondit : ^ (( L'indulgence qui donne lieu de retomber plus aisément dans le péché n'est plus de l'indulgence,
mais de la complicité. Je ne veux point autoriser par ma présence la faute que Ton a commise contre la sainte pauvreté. » .
Il consentit pourtant à leur rendre visite , et n'hésita plus à leur pardonner en voyant la sincérité de leur repentir.
Le coupable en tout cela était le provincial Jean de Strachia, l'un de ceux qui demandaient la mitigation de la règle au chapitre des Nattes. Le saint fondateur lui reprocha très sévèrement non seulement d'avoir laissé construire une si belle maison, mais encore d'avoir établi sans son autorisation des cours de théologie et d'éloquence sacrée. Il supprima cet enseignement, dont les règlements, faits par le provincial, étaient plus favorables à la science qu'à la piété. Certes, saint François n'était pas l'ennemi de la science, loin de là ; mais il condamnait l'étude qui, n'étant pas sanctifiée par l'amour et la crainte de Dieu, développe l'orgueil, détruit l'esprit de foi et enlève le goût de l'oraison.
Après avoir visité le mont Alverne en compagnie du cardinal Hugolin , le bienheureux Père se dirigea vers son cher couvent de la Portioncule. En chemin, la fatigue et les infirmités l'obligèrent à se servir d'un âne. Le frère Léonard d'Assise, qui le suivait à pied, se sentait aussi fort las et faisait intérieurement des réflexions assez peu surnaturelles.
Ses parents, se disait- il avec humeur, n'allaient pas de pair avec les miens; cependant le voilà sur une monture , et c'est moi qui le conduis à pied.
François connut la pensée qui tourmentait son compagnon ; il descendit aussitôt et lui dit :
(( Non, mon frère, il ne convient pas que j'aie une monture et que vous alliez à pied , car vous êtes de meilleure famille que moi, et vous étiez bien plus considéré dans le monde. ))
Surpris et confus, Léonard se jeta aux pieds de son supérieur en rougissant de honte et le pria, les larmes aux yeux, de lui pardonner sa .faute.
Quand le serviteur de Dieu entra dans la vallée de
Spolète, il vit accourir de toutes parts ses fidèles disciples qui venaient le féliciter de son retour. Il acquit alors la certitude que les plaintes formulées contre le gouvernement du frère Elie étaient trop fondées ; il eut bientôt d'ailleurs Toccasion de le constater par lui-même. Elie s'avança, en effet, à sa rencontre avec tous ses religieux : ses allures prétentieuses, sa mise recherchée, le signalaient tout de suite à l'attention. 11 avait une tunique d'une étoffe plus fine que les autres, son capuce était plus long, ses manches plus larges, et il affectait des manières mondaines qui ne convenaient guère à un moine. Rien de tout cela n'échappa au regard observateur du saint patriarche, qui se promit de lui montrer en temps opportun le ridicule et l'inconvenance de sa vanité. Un soir, il lui dit en présence de tous les religieux :
« Mon frère, prêtez-moi votre habit. y> Elie n'osa pas refuser; se retirant à l'écart, il ôta sa belle tunique et revint un instant après l'apporter à François. Celui-ci la revêtit par-dessus la sienne', en ajusta les plis avec toute l'élégance possible , releva le capuce, et prenant une attitude arrogante, la tête haute, la poitrine proéminente, il fit plusieurs fois le tour de la salle en répétant d'un ton dédaigneux :
« Dieu vous garde, bonnes gens ! Dieu vous garde ! »
Puis il s'arrêta tout à coup , enleva cette tunique et
la jeta loin de lui avec mépris, en disant au frère Elie:
(( Yoilà comment marcheront les frères bâtards de
notre ordre. »
Reprenant alors soç visage habituel, son air humble, sa contenance modeste, il fit quelques pas et dit aux autres religieux :
a Voici la démarche des véritables Frères mineurs. ))
Cette leçon couvrit Elie de confusion, mais ne le
guérit pas de sa vanité. Les assistants furent tellement
impressionnés, que pas un d'eux n'osa prendre la
défense du vicaire général.
François révoqua toutes les nouveautés introduites dans l'ordre en son absence, sauf la défense de man-
ger de la viande, qu'il leva quelque temps après, à la suite d'un événement qui mérite d'être rapporté.
Un jour que l'homme de Dieu était en contemplation dans le bois voisin de la Portioncule, un jeane voyageur se présenta au couvent et demanda le frère Elie, qui refusa de se déranger pour le recevoir. Masséo remplissait alors l'office de portier; il ne savait quelle réponse faire à l'étranger pour ne pas le scandaliser tout en respectant la vérité. Celui-ci vit bien son embarras :
(( Je sais tout, lui dit-il en souriant. Allez, je vous prie, trouver le frère François, afin qu'il lui ordonne de venir me parler. »
Masséo courut au bois et fit la commission au saint fondateur, qui se tenait immobile, les yeux fixés au ciel , et comme ravi en extase.
(( Dites au frère Elie, répondit-il sans modifier son attitude, que je lui commande de parler à ce jeune homme. »
L'ordre était formel, il fallut bien s'y soumettre. Le vicaire général arriva tout en colère au parloir.
(( Ne vous fâchez pas, lui dit avec douceur le jeune inconnu ; je voudrais simplement savoir si ceux qui font profession d'observer l'Evangile ne peuvent pas , suivant le conseil de Jésus -Christ, manger ce qu'on leur présente, et si quelqu'un a le droit de leur prescrire le contraire. »
Elie saisit brusquement la porte pour la fermer.
(( Je n'ai pas de réponse à vous faire, dit-il ; passez votre chemin.
— J'ignore ce que vous répondriez, répliqua l'étranger; mais je sais bien ce que vous devriez répondre. »
Le frère, très piqué, regagna sa cellule en maugréant. Quand son émotion fut calmée, il comprit qu'il avait eu tort d'accueillir si mal ce jeune homme et il revint au parloir pour s'excuser; mais il n'y trouva plus personne. François apprit par révélation que ce voyageur était un ange; il fit au frère Elie de sévères remontrances.
(( Vous êtes bien coupable, lui dit-il, de rejeter dédaigneusement des anges qui viennent de la part de Dieu nous visiter et nous instruire. Je crains fort
SAINT FRANÇOIS D'ASSISE lOS.
que votre orgueil ne vous rende indigne de rester dans notre humble institut. ))
L'année suivante, le saint lui prédit d'une manière positive qu'il serait infidèle à sa vocation et mourrait hors de l'ordre. La prophétie se réalisa vingt-trois ans plus tard. En 1244, ce malheureux se révolta contre le saint-siège, abandonna son ordre et fut excommunié par Innocent IV. Dans sa dernière maladie, Dieu lui fît grâce d'être relevé de la sentence d'excommunication et de recevoir l'absolution de ses fautes par le ministère d'un Frère mineur.
Le troisième chapitre général s'ouvrit à la Portioncule le 29 septembre 1220, en la fête de saint Michel. François y déposa le frère Elle et abrogea le statut qui prescrivait l'abstinence perpétuelle. Jean de Strachia, qui avait rouvert à Bologne le cours de théologie malgré la défense formelle de san supérieur, fut traité plus sévèrement encore> Le saint, connaissant par une lumière surnaturelle l'endurcissement de ce religieux, lui enleva sa charge de provincial et lui donna publiquement sa malédiction. Toutes les instances pour lui faire retirer cet anathème furent superflues.
« Je ne puis bénir, répondit- il, celui que le Seigneur a maudit. »
Jean de Strachia ne se soumit point; il mourut peu de temps après, en poussant ce cri de désespoir:
(( Je suis damné! Je suis maudit pour l'éternité! »
D'affreuses circonstances suivirent sa mort et donnèrent lieu de penser que sa réprobation n'était que trop certaine.
Avant la clôture du chapitre, le saint patriarche dit à ses disciples :
c Désormais je suis mort pour vous. Voici votre supérieur, Pierre de Gatane ; c'est à lui que nous obéirons tous, vous et moi. »
Aussitôt il se prosterna devant le nouveau supérieur et lui promit obéissance et respect en toutes choses. Etant toujours à genoux, il fît à haute voix cette prière ju'il accompagna de ses larmes :
a Mon Seigneur Jésus-Christ, je vous recommanda
cette famille qui vous appartient et que vous m'avez confiée jusqu'à ce moment. Vous savez que mes infirmités me mettent hors d'état de la gouverner ; je la laisse donc entre les mains des ministres. Si par suite de leur négligence, de leurs scandales ou de leur trop grande rigueur quelqu'un des Frères vient à périr, ils vous en rendront compte, Seigneur, au jour du jugement. »
Les religieux ne voulurent point qu'un autre que leur bienheureux père portât le titre de ministre général, et ils convinrent que, de son vivant, ses successeurs seraient appelés vicaires généraux.
Le tiers ordre. — Indulgence de la Portioncule.
Le chapitre terminé, François reprit ses courses apostoliques et évangélisa les villes voisines d'Assise. La sainteté de sa vie, l'éclat de ses miracles donnaient à sa parole un tel ascendant, que les foules abandonnaient tout pour le suivre et recueillir ses enseignements. Un mouvement irrésistible se manifestait dans toutes les classes de la société, poussant les âmes vers la vie religieuse. De généreux chrétiens, avides de perfection, mais retenus dans le siècle par leâ liens du mariage, demandaient au serviteur de Dieu de leur indiquer les moyens de vivre saintement et de pratiquer dans le monde les vertus du cloître. Il promit de leur donner une règle qui leur permettrait de se sanctifier tout en restant dans la condition où la Providence les avait placés.
Le saint patriarche se préoccupait de tenir cet engagement lorsque, passant à Poggi-Bonzi, en Toscane, il fit la rencontre d'un marchand nommé Luchesio^ l'un de ses amis d'autrefois, que la grâce de Dieu avait récemment converti. Cet homme, naguère avare et sans entrailles pour les indigents, édifiait maintenant ses concitoyens par sa piété fervente, ses grandes
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aumônes et son dévouement pour les pauvres malades qu'il allait soigner dans les hôpitaux. Bonna- Donna, sa femme, était chrétienne, mais les intérêts temporels la préoccupaient outre mesure. Les libéralités de son mari lui semblaient déraisonnables et la mettaient parfois hors d'elle-même. Luchesio ne souhaitait rien tant que de la voir partager ses sentiments charitables, et il s'efforçait vainement de les lui inspirer. Il fallut un miracle pour amener ce résultat.
Le pieux marchand, ayant un jour distribué tout le pain qui se trouvait à la maison , pria sa femme de ne pas renvoyer les mains vides les pauvres qui continuaient à se présenter. A cette requête, la colère de Bona-Donna fit explosion.
(( Tête sans cervelle et affaiblie par les jeûnes, s'écria-t-elle, tu négligeras donc toujours les intérêts de la famille ! f)
Luchesio courba la tête sous l'orage , en invoquant au fond du cœur Celui qui avait multiplié les pains dans le désert; puis il invita doucement sa femme à regarder à l'endroit où d'ordinaire le pain était déposé. Celle-ci savait bien que la provision était épuisée; elle obéit néanmoins, jouissant d'avance de la confusion de son mari. 0 surprise ! la huche, vide un instant auparavant, était remplie de pains tout frais. Devant cette intervention manifeste de la puissance divine, Bona-Donna comprit l'excellence de l'aumône, et depuis ce jour loin de blâmer les largesses de Luchesio , elle rivalisait avec lui de charité compatissante et de générosité.
Ces pieux époux avaient déjà prié François de les diriger dans les voies de la perfection et de leur donner une règle de vie compatible avec les obligations de leur état. En entrant chez eux, le saint leur révéla le plan qu'il mûrissait depuis quelque temps :
((J'ai songé, leur dit-il, à instituer un troisième ordre, où les personnes mariées pourront servir Dieu d'une manière parfaite, et je crois que vous ne sauriez mieux faire que d'en être les prémices. »
Après y avoir sérieusement réfléchi, ils acceptèrent la proposition et sollicitèrent leur admission dans le
nouvel institut. Le saint fondateur les revêtit d'une tunique grise, les ceignit d'un cordon et leur prescrivit certains exercices de piété, en attendant qu'il eût composé une règle définitive.
Telles furent les humbles origines du tiers ordre de la pénitence, dont la création fut un trait de génie. Il prit rapidement une extension considérable et exerça sur la société du moyen âge une grande et salutaire influence.
Un peu plus tard, saint Dominique, à l'imitation de son saint ami, institua également un troisième ordre. (( Alors , dit le Père Lacordaire , le monde se peupla de jeunes filles , de veuves , de gens mariés , d'hommes de tout état qui portaient publiquement les insignes d'un ordre religieux et s'astreignaient à ses pratiques dans le secret de leurs maisons. L'esprit d'association qui régnait au moyen âge, et qui est celui du christianisme, favorisa ce mouvement. De même qu'on appartenait à une famille par le sang, à une corporation par le service auquel on s'était voué , à un peuple par le sol , à l'Eglise par le baptême, on voulut appartenir par un dévouement de choix à l'une des glorieuses milices qui servaient Jésus-Christ dans les sueurs de la parole et de la pénitence. On revêtait les livrées de saint Dominique ou de saint François ; on se greffait sur l'un de ces deux troncs pour vivre de leur sève, tout en conservant encore sa propre nature; on fréquentait leurs églises, on participait à leurs prières, on les assistait de son amitié, on suivait d'aussi près que possible la trace de leurs vertus. On ne croyait plus qu'il fallût fuir le monde pour s'élever à l'imitation des saints : toute chambre pouvait devenir une cellule, et toute maison une thébaïde... L'histoire de cette institution est une des plus belles choses que l'on puisse lire. Elle a produit des saints sur tous les degrés de la vie humaine, depuis le trône jusqu'à l'escabeau, avec une telle abondance que le désert et le cloître pouvaient s'en montrer jaloux*. »
* Lacordaire, Vie de saint Dominique, chap. xvi.
Après avoir établi le tiers ordre dans plusieurs villes de Toscane, François revint à Sainte-Marie-des- Anges. Une nuit qu il priait avec ferveur pour la conversion des pécheurs, il entendit une voix qui l'appelait à la chapelle. Il y courut aussitôt et fut témoin d'un spectacle incomparable : au-dessus du tabernacle, dans une auréole de gloire dont les rayons remplissaient le lieu saint d'une admirable clarté, se tenait le Fils de Dieu, tout resplendissant d'une beauté surhumaine. Sa divine mère était à sa droite et une multitude d'esprits célestes formaient sa cour. A cette vue, le saint, transporté de joie, se prosterna sur les dalles du sanctuaire pour adorer le Sauveur des hommes.
oc François, lui dit Jésus- Christ, je sais avec quel zèle toi et tes frères travaillez au salut des âmes. En récompense, demande-moi pour elles et pour la gloire de mon nom telle grâce qu'il te plaira, et je te l'accorderai : car je t'ai donné au monde pour être la lumière des peuples et le soutien de mon Eglise. ))
Il y avait sur le visage du Sauveur une telle expression de bonté , sa voix était si suave et si paternelle, que François, mettant de côté toute crainte, formula cette supplique avec une entière confiance :
a 0 Dieu très saint, puisque j'ai trouvé grâce à vos yeux, moi qui suis le plus misérable des pécheurs, je vous conjure avec tout le respect dont je suis capable de daigner accorder à vos fidèles que tous ceux qui , confessés et contrits, visiteront cette église, y reçoivent l'indulgence plénière et le pardon de leurs péchés. Je prie la bienheureuse Vierge, votre mère , l'avocate du genre humain, de plaider ma cause devant vous. »
L'auguste Vierge joignit ses instances à celles du saint patriarche, et Jésus, qui ne refuse rien à sa mère, concéda tout de suite la requête.
({ François, dit-il, ce que tu demandes là est grand; mais tu recevras des faveurs plus grandes encore. Je t'accorde l'indulgence que tu sollicites, à la condition toutefois qu'elle sera confirmée par mon vicaire, à qui j'ai donné le pouvoir de lier et de délier ici-bas. 5)
Les paroles du Fils de Dieu résonnaient encore à
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l'oreille de son serviteur comme une pure et ravissante mélodie, quand la vision disparut. De leurs cellules les religieux avaient vu la lumière qui éclairait la chapelle et entendu le mystérieux colloque; mais une frayeur respectueuse les avait empêchés d'approcher. Le lendemain, dès l'aube, le saint les réunit tous et leur défendit de parler du prodige dont ils avaient été les témoins; puis il partit avec Masséo pour Pérouse, où désidait alors Honorius III.
Admis en présence du pape, François lui dit avec simplicité :
(( Très saint père, j'ai réparé il y a quelques années une petite église de vos domaines, dédiée à la mère de Dieu ; je vous supplie de l'enrichir d'une indulgence, sans obligation de faire aucune aumône. »
Le pontife, après un instant d'hésitation, lui demanda pour combien d'années il sollicitait cette indulgence.
(( Saint-père, répondit-il, qu'il plaise à Votre Sainteté de me donner non pas tant des années que des âmes.
— Et comment cela ? dit le pape.
— Je désire, si tel est le bon plaisir de Votre Sainteté, que tous ceux qui, repentants et absous, entreront dans l'église Sainte-Marie-des-Anges , reçoivent l'entière rémission de leurs péchés pour ce monde et pour l'autre '.
— Vous demandez là un grand privilège; la cour romaine n'a pas coutume d'en accorder de semblables.
— Aussi , très saint père , je ne vous le demande pas de moi-même, mais au nom de Jésus-Ghrist, qui m'a envoyé. »
Alors le pape répéta par trois fois :
(( Au nom du Seigneur, il nous plaît que vous ayez cette indulgence. »
Plusieurs des cardinaux présents exprimèrent la crainte que cette faveur ne nuisît aux pèlerinages de Rome et de Jérusalem.
* Saint François entendait la rémission de la peine temporelle due aux péchés.
(( La concession est faite, répondit Honorius; nous ne pouvons révoquer ce que nous avons librement concédé, mais seulement en déterminer la durée. »
Il ajouta, s'adressant à François :
(( Nous voulons que cette indulgence soit valable à perpétuité, pendant un jour naturel, d'un soir à un autre soir. »
François remercia le pape, s'inclina respectueusement et voulut se retirer. Le pontife le rappela :
(( Homme simple, où allez-vous? lui dit-il. Quel témoignage emportez -vous de la grâce que vous avez obtenue ?
— Saint -père, votre parole me suffit. Que Jésus- Christ soit le notaire, la sainte Vierge la charte, et les anges les témoins. Je ne réclame point d'autre acte authentique, et je laisse à Dieu le soin de prouver que cette œuvre vient de lui. »
Le jour de l'indulgence ne fut fixé que deux ans plus tard. Une nuit que le bienheureux patriarche était en prières dans sa cellule de Sainte-Marie-des- Anges, le démon lui suggéra la pensée qu'à son âge on avait grand besoin de sommeil ; que ses veilles prolongées ne tarderaient pas à le faire mourir, et qu'il devait ménager ses forces pour servir Dieu plus longtemps. Il reconnut bien vite la ruse du tentateur. Pour la déjouer, il court dans le bois voisin, se dépouille de sa tunique et se roule dans un buisson d'épines, en disant à son corps tout sanglant :
(( Mieux vaut souffrir ces douleurs avec Jésus-Christ que de te laisser prendre aux caresses de Tennemi. »
Pendant qu'il accomplit cet acte héroïque, une lumJère éclatante l'environne, et, quoique l'on fût au mois de janvier, le buisson se couvre de roses. Soudain les anges apparaissent, jettent sur ses épaules un vêtement plus blanc que la neige et l'invitent à venir à la chapelle, où l'attendent le Siuveur et sa sainte mère. François cueille à la hâte vingt-quatre roses, douze blanches et autant de rouges, et se rend à la petite église par un chemin qui lui semble couvert de tapis moelleux.
Jésus était, en effet, sur l'autel, et se montrait bril-
lant de gloire à son humble serviteur. Le saint l'adora et lui offrit ses roses, en lui adressant cette prière :
ce 0 Dieu très saint , souverain maître du ciel et de la terre et sauveur du genre humain, daignez dans votre grande miséricorde déterminer le jour de l'indulgence dont vous avez enrichi ce saint lieu.
— Je veux, dit Jésus, que ce soit le jour où l'apôtre Pierre se trouva délivré de ses liens , depuis les premières vêpres jusqu'au soir du lendemain.
— Mais, Seigneur, comment les hommes ajouteront-ils foi à ma parole?
— Ne crains rien ; va de nouveau trouver mon vicaire, afin qu'il publie cette indulgence; ma grâce fera le reste. »
Les anges chantèrent le Te Deum, et la vision s'évanouit.
Le serviteur de Dieu , accompagné de Bernard de Quintavalle, de Pierre de Gatane et d'Ange de Riéti, qui avaient entendu les paroles du Sauveur, partit pour Rome, emportant six des roses miraculeuses, trois rouges et trois blanches, en l'honneur de la sainte Trinité. Reçu en audience par le pape , il lui raconta l'apparition dont il avait été favorisé, et lui montra les roses en témoignage de sa véracité. Honorius fit droit à sa requête et désignasept évêques pour promulguer solennellement l'indulgence la veille de la fête de Saint-Pierre-ès-Liens.
Une foule immense accourut à la Portioncule au jour indiqué. A la demande des évêques, François expliqua au peuple l'origine du grand pardon accordé par le pape. Il déplia ensuite un parchemin et lut ce qui suit :
« Je veux vous faire aller tous en paradis. Je vous annonce une indulgence plénière que j'ai obtenue de la bonté céleste et de la bouche même du souverain pontife. Vous tous qui êtes venus ici le cœur contrit, confessés et absous par un prêtre, vous aurez la pleine rémission de la peine due à vos péchés, et il en sera de même tous les ans à perpétuité pour tous ceux qui s'y présenteront dans les mêmes dispositions. Je
souhaitais que cela durât huit jours , mais je n'ai pu Tobtenir. »
Cette concession perpétuelle parut excessive aux évéques , et ils convinrent entre eux de promulguer l'indulgence pour dix ans seulement ; mais les uns après les autres ils ne purent s'empêcher de dire qu'elle était accordée à perpétuité , et ils virent dans cette circonstance une preuve évidente de la volonté du Ciel.
La nouvelle règle. — A la table du cardinal Hugolin. — Une messe de minuit. — Les miracles de Pierre de Catane.
La règle approuvée par Innocent III ne réalisait pas complètement l'idéal que François avait rêvé. Depuis plusieurs années, il songeait à la modifier et à lui donner sa forme définitive. A la suite d'une révélation que raconte saint Bonaventure, il n'hésita plus à en faire une autre rédaction, plus concise et mieux ordonnée.
Une nuit qu'il prolongeait son oraison , il se sentit tout à coup environné de lumière, et il lui sembla voir la terre couverte de miettes de pain qu'il ramassait soigneusement pour les distribuer à ses frères affamés. Ces miettes étaient si menues, qu'il craignait de les laisser échapper entre ses doigts.
a François, lui dit une voix qui venait du ciel, réunis toutes ces parcelles en une seule hostie et donne à manger à ceux qui en voudront. »
Il obéit, et tous les religieux qui recevaient cette nourriture avec mépris ou sans dévotion paraissaient aussitôt atteints de la lèpre. Le matin, en mettant ses frères au courant de la vision qu'il avait eue, il s'attristait de n'en pouvoir pénétrer le sens. L'explication lui fut donnée le lendemain. Pendant qu'il
était en prière , la même voix céleste se fit entendre et lui dit :
ce François, les miettes de la nuit précédente figurent les paroles de l'Evangile; l'hostie est la règle, et la lèpre l'miquité. ))
Le saint patriarche conclut de cette révélation que le Seigneur avait pour agréable son dessein de rédiger des constitutions plus courtes et plus méthodiques. Accompagné des frères Léon et Bonizio, il se retira dans l'anfractuosité d'un rocher, à Mont- Colombe, près de Riéti, où il resta quarante jours. Là il se prépara, parla prière et le jeûne, à recevoir les inspirations du Ciel pour la grande œuvre qu'il méditait. Quand la règle eut été écrite sous la dictée de l'Esprit- Saint, il revint à la Portioncule et la remit au frère Elie, en lui recommandant de la lire attentivement et de la faire observer. Celui-ci , malgré ses défauts, avait été rétabli dans la charge de vicaire général dont Pierre de Gatane s'était démis , l'estimant trop lourde pour ses épaules. Elie, ayant pris connaissance de la nouvelle règle, la trouva trop austère et se garda bien de la communiquer aux autres religieux. Il se flatta même de la supprimer en feignant de l'avoir perdue. François ne fut pas dupe de sa fourberie ; il retourna sans rien dire à son rocher, et la fît écrire une seconde fois.
Si nous en croyons un des biographes de notre saint, la promulgation de cette règle fut entourée de circonstances merveilleuses, trop intéressantes pour être passées sous silence. Elie, convaincu que le bienheureux père ne renoncerait pas facilement à son projet, prévint plusieurs des ministres provinciaux qu'ils étaient menacés d'être astreints à une forme de vie encore plus sévère que celle qu'ils avaient menée jusqu'alors. Ceux-ci, très émus, délibérèrent sur les moyens à prendre pour empêcher les innovations de leur fondateur. Ils jugèrent que le vicaire général était naturellement désigné pour aller lui porter leurs doléances et lui déclarer que les Frères n'accepteraient pas les observances rigoureuses qu'il prétendait leur imposer. Elie ne se sentit pas le courage de tenter seul une pareille démarche : la fermeté du saint lui
était connue , et les vertes réprimandes qu'il en avait reçues en certaines occasions étaient toujours présentes à sa mémoire. Il avoua sans détour ses appréhensions, et l'on convint d'envoyer une députation dont il serait le chef.
Instruit par le Ciel de leur approche et du motif qui les amenait, François sortit de sa caverne, et, s'avançant à leur rencontre, il dit au vicaire général d'une voix qui trahissait son indignation :
« Que venez-vous chercher ici, vous et les ministres provinciaux qui vous accompagnent?
— Ils ont appris, répondit Elie tout tremblant et les yeux baissés, que vous avez l'intention de leur donner une règle au-dessus des forces humaines, et ils m'ont engagé à venir vous prier de la modérer, parce qu'ils sont résolus à ne pas la recevoir si elle est trop austère. ))
En entendant ce langage, le saint ne put sô défendre d'une vive émotion; il frémit en lui-même, leva les yeux au ciel et s'écria :
ce Seigneur, ne vous avais-je pas dit que ces gens-là ne me croiraient pas? Pour moi, je garderai cette règle jusqu'à la mort avec ceux de mes compagnons qui aiment la pauvreté; quant aux autres, je ne prétends point les y obliger malgré eux. »
A ce moment, rapporte le vieux chroniqueur à qui nous devons ce récit, Jésus- Christ parut dans une nuée lumineuse au-dessus de la tète de François, et prononça ces paroles . que tous entendirent :
(( Pourquoi te troubler, comme si c'était là ton œuvre ? C'est moi qui suis l'auteur de cette règle ; il n'y a rien de toi. Je veux qu'elle soit observée à la lettre, à la lettre, à la lettre, sans glose, sans glose, sans glose. Je sais de quoi la faiblesse humaine est capable et quel secours je puis lui donner. Que ceux qui refusent d'observer la règle sortent de l'ordre; j'en susciterai d'autres à leur place, et au besoin j'en ferai naître de ces pierres mêmes. »
Quand la vision eut disparu, le saint, qui s'était agenouillé sur le rocher, dit à Elie et à ses compagnons :
« Vous comprenez bien maintenant que votre complot n'a été qu'une opposition à la volonté de Dieu, et qu'au lieu de considérer sa puissance et sa bonté pour nous, vous n'avez consulté que les faibles lumières de la prudence humaine. Avez-vous entendu, avez-vous entendu la voix qui est sortie de la nue ? Si elle ne retentit pas à vos oreilles , je vais faire en sorte que vous l'entendiez encore une fois. »
Les mécontents , remplis de trouble et de confusion, n'osèrent répliquer un seul mot, et ils se hâtèrent de quitter ce lieu redoutable.
Le saint patriarche apporta la règle au couvent de la Portioncule et les religieux présents l'acceptèrent de bon cœur. Elle était réduite à douze chapitres, au lieu de vingt-trois qu'elle avait primitivement; mais, dans sa brièveté, elle résumait une haute perfection.
ce Je n'y ai rien mis de moi-même, disait François; j'ai fait tout écrire comme Dieu me l'a révélé. »
On l'envoya dans les provinces pour y être examinée avant qu'on sollicitât l'approbation du saintsiège.
Cette approbation, il vint la demander au mois d'octobre 1223. Le cardinal Hugolin, qui se trouvait à Rome, lui fit le plus bienveillant accueil et voulut le recevoir à sa table. Saint Bonaventure raconte qu'en se rendant au dîner du prélat, le serviteur de Dieu quêta quelques morceaux de pain, comme il avait coutume de le faire lorsque les circonstances le forçaient d'accepter l'invitation d'un personnage de marque. Au commencement du repas , il tira de sa manche le pain qu'il avait mendié, le déposa sur la table et se mit à en manger, après en avoir offert à tous les convives. Le repas achevé, le cardinal prit à part le saint homme, l'embrassa, et lui dit en souriant :
(( Pourquoi, venant dîner chez moi, me faites-vous l'affront de quêter du pain et de l'apporter à ma table ?
— Monseigneur, répondit aimablement François , je ne vous ai fait ni injure ni affront, mais au contraire grand honneur en amenant chez vous Notre-
Seigneur Jésus-Christ, le parfait amant de la pauvreté volontaire. Yoiîà pourquoi il m'est plus doux de m'asseoir à une table pauvre, couverte des dons de la charité , qu'à une table somptueuse chargée de mets succulents.
Saint François écrivant sa règle sous l'inspiration de N.-S.
(D'après Juan de Sevilla.)
— Allez, mon fils, reprit le prélat, et faites ce qui vous semble bon ; car je vois que le Seigneur est avec vous. ))
Le cardinal Hugolin était trop vertueux pour contrarier le saint dans ses pieuses pratiques. Lui-même
aimait à vivre de la vie mortifiée des Frères mineurs.
ce Que de fois, dit Thomas de Gélano, ne Ta-t-on pas vu déposer les insignes de sa dignité, revêtir la robe de bure des religieux, et, les pieds nus, suivre leurs exercices et leur parler de Dieu ! De son côté , François avait pour lui les sentiments de la plus vive piété filiale, et il se reposait sur lui de toutes les sollicitudes temporelles, comme l'enfant se repose en paix sur le sein de sa mère. »
Il le vénérait encore plus depuis qu'il avait appris d'en haut que cet éminent prélat s'asseoirait un jour sur la chaire de Saint-Pierre. A dater de cette époque, il avait contracté l'habitude de mettre en tête des lettres qu'il lui écrivait :
(( A mon révérend père et seigneur Hugolin , futur évêque du monde entier et père commun des fidèles. ))
Cependant il ne fut pas témoin de l'exaltation du protecteur de son ordre , qui fut élu pape par acclamation, le 19 mars 1227, et régna glorieusement sous le nom de Grégoire IX.
François, ayant été présenté à Honorius III par le cardinal Hugolin, lui remit sa règle et le pria de vouloir bien la confirmer. Le pape la lut et demanda que l'on adoucît certaines prescriptions qu'il trouvait trop rigoureuses. Le serviteur de Dieu protesta que ce n'était en aucune façon son œuvre , mais exclusivement celle de Jésus-Christ. Cette affirmation impressionna le souverain pontife, qui, après avoir pris l'avis du sacré collège, approuva solennellement les nouvelles constitutions des Frères mineurs, par une bulle datée de Rome, le vingt-neuvième jour de novembre 1223.
Pendant son séjour dans la Ville éternelle, le saint patriarche avait formé le projet de célébrer à Grécio la fête de Noël avec un éclat inaccoutumé. Le mystère de la naissance du Sauveur lui inspirait une tendre dévotion et son cœur débordait de joie à l'anniversaire de ce grand événement. Interrogé un jour par ses frères, qui désiraient savoir s'il était convenable de manger de la viande quand la fête de Noël tombait un vendredi :
ce Assurément, leur avait -il répondu; et je souhaiterais que les princes et les grands fissent jeter des viandes et du froment dans les campagnes et sur les voies publiques, afin que les oiseaux et les bêtes des champs prissent leur part d'une si belle fête. ))
Profondément respectueux de l'autorité du saintsiège, François ne voulut rien innover sans son assentiment. Il consulta donc le pape au sujet de la cérémonie qu'il projetait à Grécio. Le pontife applaudit à son dessein et accorda même des indulgences à ceux qui assisteraient à la pieuse solennité.
Muni de cette approbation, le saint écrivit au chevalier Jean Velita, son intime ami, pour le charger des préparatifs de la fête. Lorsqu'il arriva, la veille de Noël, il constata que ses instructions avaient été scrupuleusement remplies : une crèche était construite dans le bois, et l'on y avait amené un bœuf et un âne pour que la ressemblance avec l'étable de Bethléhem fût plus parfaite. Au milieu de la nuit, les Frères mineurs de Grécio et des couvents voisins se rendirent en procession à la crèche , suivis des habitants des pays environnants , portant tous à la main des torches allumées et chantant en chœur de gracieux cantiques en l'honneur du divin Enfant. Au-dessus de la crèche s'élevait un autel sur lequel la messe fut célébrée. François, à qui ce spectacle arrachait des larmes de joie, prêcha sur les grandeurs et les abaissements du Sauveur naissant. Il ne l'appela que oc l'enfant de Bethléhem )), mais il prononçait ce nom avec une expression indéfinissable de tendresse et de respect qui toucha vivement les auditeurs.
Jean Yelita, homm.e très vertueux, au témoignage de saint Bonaventure, affirma sous la foi du serment avoir vu dans la crèche un enfant d'une merveilleuse beauté, qui semblait dormir, et que le serviteur de Dieu couvrait de baisers comme pour le tirer de son sommeil. La paille sur laquelle il avait reposé opéra dans la suite plusieurs guérisons miraculeuses.
En l'absence du saint fondateur, un de ses premiers disciples, Pierre de Catane, mourut à Sainte- Mariedes- Anges, le 2 mars 1224. C'était un rehgieux de
grand mérite, dont la vertu dominante avait été l'obéissance. A peine était-il dans le tombeau, que Dieu manifesta sa sainteté par des prodiges éclatants. Le bruit s'en répandit bien vite, et de toutes parts les fidèles accoururent réclamer son intercession. Cette affluence troublait la retraite des Frères, et les offrandes considérables laissées au monastère blessaient leur étroite pauvreté. François, en ayant été instruit, partit tout de suite pour mettre un terme à cet abus. Il se pencha sur la tombe du thaumaturge et dit à haute voix :
ce Frère Pierre, vous m'obéissiez toujours ponctuellement pendant votre vie ; j'exige que vous m'obéissiez de même en ce moment. Ceux qui viennent ici nous incommodent beaucoup ; ils sont cause que la pauvreté est méconnue, le silence mal gardé, la discipline compromise. Je vous commande donc, au nom de l'obéissance, de cesser de faire des miracles. »
Dieu, pour montrer sans doute en quelle estime il tient l'obéissance, surtout dans un religieux, permit que cet ordre fût exécuté ; depuis lors il ne se fit plus de miracles au tombeau de Pierre de Gatane.
Les miracles de saint François. — Ses prédictions. — Son empire sur les animaux. — Le loup de Gubbio.
Ce serait une erreur d'attribuer uniquement à l'ascendant de la vertu l'influence extraordinaire de saint François sur son siècle. Les œuvres admirables dont il était l'instrument, les prodiges qu'il semait sur ses pas, l'esprit prophétique qui souvent l'inspirait, donnaient à sa prédication une très grande autorité. Le miracle est, en effet, la lettre de créance des envoyés de Dieu. Quand, à la voix d'un homme, les démons prennent la fuite, les malades recouvrent la santé, les morts sortent du tombeau , comment douter de sa mission divine ? On s'explique aisément l'admiration
des contemporains pour l'humble péniten^ d'Assise, lorsqu'on se représente le nombre et l'éclat des miracles qu'ils lui voyaient accomplir. Les merveilles des temps apostoliques se renouvelaient, pour ainsi dire, chaque jour sous leurs yeux. A l'arrivée du thaumaturge, on s'empressait d'apporter les infirmes dans les rues et les places publiques, afin qu'en passant il priât pour eux et obtînt leur guérison. Beaucoup lui faisaient en même temps bénir des pains qui devaient servir de remède aux maladies futures.
Il avait sur les esprits malins un tel pouvoir, qu'ils tremblaient à son approche et n'osaient lui résister. Vers la fin de sa vie, étant venu à Gastello , il logea dans une maison où se trouvait une femme possédée d'un démon qui la faisait parler sans discontinuer. Le saint , qui se disait sans doute que cette excessive loquacité pouvait fort bien avoir une cause toute naturelle, crut prudent, avant de paraître lui-même, d'envoyer un de ses frères examiner si la possession de cette femme était feinte ou réelle. Le religieux ne resta pas longtemps dans l'incertitude. A peine fut-il en présence de l'énergumène, que celle-ci , le regardant avec des yeux furibonds, se mit à grincer les dents et à contrefaire le cri de l'éléphant. Puis, avec un rire plein de mépris , elle lui ordonna de sortir, ajoutant qu'elle ne le craignait guère, mais qu'elle redoutait extrêmement le religieux qui se cachait dans la maison. François, pendant ce temps, priait avec ferveur. Lorsqu'il sut l'accueil fait à son compagnon, il entra dans la chambre où la possédée se tenait au milieu d'une nombreuse assistance, devant laquelle elle parlait avec une volubilité extraordinaire et sans aucune retenue. Cette malheureuse ne l'eut pas plus tôt aperçu, qu'elle se jeta par terre toute tremblante et donna des signes de la plus vive frayeur. L'homme de Dieu gourmanda sévèrement le démon et lui commanda de quitter à l'instant sa victime. L'esprit malin obéit sur-le-champ et partit avec grand fracas, témoignant ainsi sa fureur et son impuissance.
Outre le don des mJracles, François possédait aussi celui de prophétie. Souvent il prédit des événements
à venir et vit comme présentes des choses qui se passaient loin de lui. Il recevait d'en haut des lumières surnaturelles qui lui permettaient de lire dans les cœurs et de pénétrer les secrets des consciences.
Il lui fut un jour révélé pendant son oraison qu'un Frère mineur, qui avait la réputation d'un saint, finirait misérablement. Ce religieux, d'allures singulières, ne faisait rien comme les autres et affectait un rigorisme outré, à ce point que, pour mieux observer la règle du silence, il ne voulait se confesser que par signes. Le bienheureux père, ayant eu occasion de voir ce religieux dans son couvent, découvrit sans peine que sa prétendue sainteté cachait un orgueil très subtil. En vain les autres religieux lui vantèrent les mérites de leur frère et lui firent les plus grands éloges de sa vertu : il ne changea point de sentiment.
(( Mes frères, leur dit-il, n'accordez pas tant de louanges aux inventions du diable. Sachez que tout ceci n'est qu'une tentation et une illusion raffinée. »
Ils avaient peine à se persuader que l'hypocrisie pût être poussée si loin; cependant, quelques jours après, ce moine, si parfait en apparence, abandonnait sa vocation et rentrait dans le siècle.
Une autre fois les disciples du saint s'étonnaient devant lui qu'un de leurs frères, dont la conduite avait toujours été fort édifiante et qui semblait très avancé dans la perfection, eût quitté Thabit de l'ordre.
a N'en soyez pas surpris, leur dit-il ; ce misérable s'est perdu parce qu'il n'était pas fondé dans l'humilité et la crainte de Dieu. Croyez-moi , sans ce fondement c'est en vain que l'on travaille à devenir vertueux. ))
Il vit un jour en esprit deux religieux qui venaient de la terre de Labour et dont le plus ancien était un sujet de scandale pour son compagnon. Lorsqu'ils furent arrivés , François prit à part ce dernier et le pria de lui raconter ce qui s'était passé durant le voyage. Celui-ci répondit vaguement qu'il ne s'était rien passé qui valût la peine d'être rapporté.
a Prenez garde, mon frère, répliqua le saint, ne
mentez pas sous prétexte de charité. Je sais, je sais... Mais attendez un peu, et vous verrez, d
De fait, à quelque temps de là, le moine scandaleux désertait son couvent et retournait dans le monde.
Un autre Frère mineur, également infidèle à sa vocation, étant venu le supplier de l'admettre de nouveau dans sa famille spirituelle, il Taccueillit avec bonté, l'embrassa tendrement, et lui montrant tout près de là, sur une émJnence, les fourches patibulaires, il lui fit cette prédiction :
(( Si le démon vous porte à sortir une seconde fois du sein de la -religion , il vous conduira jusqu'à la potence que vous voyez là. y)
Le malheureux ne sut pas profiter de cet avertissement; quelques mois après il reprit l'habit séculier, vécut dans le libertinage et le vol, et fut enfin pendu à l'endroit désigné.
Une des particularités les plus remarquables de la vie de saint François, c'est assurément l'empire qu'il possédait sur les animaux. Ce pouvoir, l'homme l'exerçait sans conteste avant la chute originelle ; mais le péché l'a dépouillé de ce privilège et de tant d'autres dont il jouissait dans l'état d'innocence. Faut -il s'étonner que Dieu l'ait accordé à quelques-uns de ses serviteurs qui, par leur vie pénitente et la pratique des plus difficiles vertus, avaient en quelque sorte recouvré la justice primitive? Il semble toutefois qu'aucun n'ait eu sur les créatures privées de raison une autorité comparable à celle du patriarche séraphique.
(( Lorsqu'il sortait du couvent de Notre-Dame-des- Anges pour parcourir les plaines de l'Ombrie, dit un biographe contemporain , les animaux saluaient en lui le roi de la création. N'apercevant plus que l'empreinte divine sur cette figure amaigrie, où il n'y avait presque plus rien de terrestre, et n'éprouvant plus dès lors cette terreur instinctive que leur inspirent notre état de déchéance et notre dureté, ils entouraient le saint pour l'admirer et le servir. Les lièvres et les lapins se réfugiaient dans les plis de sa
robe. Traversait-il un pâturage, les brebis, s'entendant saluer du doux nom de sœurs, levaient la tête et accouraient vers lui, laissant les bergers stupéfaits. Et lui-même, sevré depuis si longtemps des jouissances de la compagnie des hommes, prenait plaisir à ces fêtes que lui faisaient les animaux des champs ^ »
Quelques traits charmants, la plupart empruntés à saint Bonaventure et reproduits dans leur naïve simplicité, montreront avec quel empressement les créatures inférieures obéissaient au saint patriarche.
Au retour de son voyage en Egypte , François aperçut, dans les lagunes de Venise, une multitude d'oiseaux qui chantaient.
c( Nos frères les oiseaux louent Dieu, dit-il à son compagnon, allons au milieu d'eux réciter l'office divin. ))
Mais le ramage des oiseaux était si bruyant, que les deux religieux ne pouvaient s'entendre. Le saint, se tournant vers eux, leur enjoignit de demeurer en silence jusqu'à ce qu'il eût achevé son office. Ils suspendirent aussitôt leurs chants et ne les reprirent que lorsqu'il leur en eut donné la permission.
Il y avait à Sainte-Marie-des- Anges, proche de la cellule de François , un figuier sur lequel il aperçut un jour une cigale qui chantait. A son appel la bestiole accourut et se posa sur sa main.
(( Ma sœur, lui dit-il, chante et loue le Seigneur. »
Elle obéit immédiatement et ne s'arrêta que sur son ordre. Huit jours durant, elle se rendit ainsi à ses invitations et vint souvent le réjouir de son chant. Au bout de ce temps, il dit à ses frères :
ce II y a assez longtemps que notre petite sœur nous excite à louer Dieu; donnons-lui son congé. ))
La cigale prit son vol à l'instant même, et depuis lors on ne la revit plus.
Un soir, dans les solitudes de l'Alverne, François entendit le chant d'un rossignol. Cette suave mélodie
1 R. P. Léopold de Chérancé, Saint François d'Assise, chap. XV.
le ravit jusqu'au fond deTâme et il pria le frère Léon de chanter alternativement avec l'oiseau les louanges du Créateur. Le frère s'en étant excusé en objectant sa mauvaise voix, il répondit lui-même au rossignol pendant plusieurs heures. A la fin, se sentant épuisé, il le fit venir sur son doigt, le caressa doucement et le félicita d'avoir si bien chanté ; puis il dit à son compagnon :
(( Donnons à manger à notre frère le rossignol , car il le mérite mieux que moi. »
L'oiseau mangea dans la main du serviteur de Dieu, après quoi il reçut sa bénédiction et s'éleva dans les airs.
Lors du séjour que François fît à Rome en 1222, il avait toujours avec lui un petit agneau, en souvenir de l'Agneau divin qui a lavé dans son sang les péchés du monde. Au moment de partir, il le confia aux soins de Jacqueline de Settesoli, la pieuse veuve qui témoignait aux Frères mineurs un si grand dévouement. A voir ce petit animal, on eût dit que le saint l'avait formé aux exercices spirituels. Il ne quittait plus sa nouvelle maîtresse; il la suivait partout, même à l'église, où il demeurait près d'elle, immobile et silencieux, attendant qu'elle eût terminé ses oraisons. Le matin, si elle tardait un peu à se lever, il s'approchait de son lit et, par ses bêlements et son agitation, semblait lui rappeler qu'il était temps de servir Dieu. Jacqueline aimait beaucoup cet agneau extraordinaire pour lequel elle avait une admiration presque respectueuse ; elle le regardait, dit saint Bonaventure, comme un disciple de François , devenu pour elle un maître en dévotion.
Plus remarquable encore était la brebis que l'on avait offerte au saint patriarche à Sainte - Marie -des- Anges. Il l'avait acceptée avec bonheur, à cause de l'innocence dont elle était le symbole, et lui avait recommandé, comme si elle eût été capable de le comprendre, de se tenir bien tranquille et de ne jamais troubler les Frères quand elle les entendrait chanter les louanges de Dieu. Elle suivit ses instructions avec une docilité parfaite. Chaque fois que les
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religieux se retidslient au thœtlr, elle accbùPàit d'ellemême à Tégiise, et, se plaçîint devant l'autel de là sainte Vierge, elle ployait les genoux et poussait dé petits bêlements pour honorer sans doute à sa manière la Reine du ciel. A la messe, lorsque le prêtre élevait l'hostie, elle inclinait la tête et semblait inviter les assistants à adorer leur Créateur. Le respect que cette brebis témoignait durant la célébration des saints mystères, observe le docteur séraphique, apprenait aux chrétiens avec quel recueillement ils doivent y prendre part, et condamnait les irrévérences et la dissipation que l'on s'y permet trop souvent.
François rencontra le long du lac de Riéti un pêcheur qui lui fit cadeau d'un oiseau de rivière. Après l'avoir tenu quelque temps dans ses mains, il voulut lui rendre la liberté ; mais il eut beau l'exciter, l'oiseau ne s'envola point. Levant alors les yeux au ciel, le saint resta plus d'une heure dans une sorte d'extase. Quand il eut repris possession de lui-même, il bénit l'oiseau et lui ordonna d'aller célébrer dans les airs les louanges du Seigneur. Aussitôt le petit oiseau battit joyeusement des ailes et s'élança vers les cieux.
Un autre pêcheur lui présenta un jour, sur ce même lae, un grand poisson qu'il venait de prendre. Le serviteur de Dieu le garda quelques minutes , puis il le remit à l'eau. Au lieu de disparaître, le poisson sô tint au même endroit, jouant à la surface de l'eau ^ comme s'il eût eu plaisir à se trouver en la présence du saint. Il ne s'enfonça dans les profondeurs du lac que sur un signe de François et après avoir reçu sa bénédiction.
Près du couvent de Mont-Colombe, il y avait un nid d'alouettes huppées dont la mère venait chaque jour recevoir de l'homme de Dieu la pâture nécessaire à sa couvée. Dès que ses petits purent quitter le nid^ elle les lui amena toute joyeuse. François, leur ayant jeté quelques miettes de pain, vit avec peine que la plus robuste des jeunes alouettes frappait les autres à coups de bec et les éloignait pour manger leur part. H gronda cette gourmande et lui prédit son châtiment.
(( Insatiable et cruelle 1 lui dit-il, tu périras misérablement, et les animaux les plus avides ne voudront pas goûter de ta chair. »
En effet, quelques jours plus tard elle se noya dans un vase d'eau, et son cadavre fut jeté aux chiens et aux chats, qui n'y touchèrent pas.
On se rappelle l'accueil empressé que les oiseaux firent au bienheureux père lorsqu'il parut pour la première fois sur l'Alverne. A son dernier voyage, que nous raconterons bientôt, ils témoignèrent la même joie de le revoir. Un faucon se prit pour lui d'un tel attachement, qu'il venait régulièrement chaque nuit, à l'heure de matines, chanter et faire du bruit à sa porte pour l'éveiller. S'il arrivait que les infirmités du saint fussent plus grandes, l'oiseau, bien instruit par Celui qui le faisait agir, le laissait reposer jusqu'au lever du soleil, et encore ne chantait-il que faiblement.
A l'époque où François fut malade à Sienne, un gentilhomme lui envoya un faisan vivant. L'oiseau n'eut pas plus tôt vu le saint et entendu sa voix, qu'il le prit en affection et ne voulut plus le quitter. On le porta plusieurs fois dans les vignes pour lui rendre la liberté; il s'envolait aussitôt et revenait à tire-d'aile vers le serviteur de Dieu. On le remit ensuite à un des amis du saint malade, qui le garda quelque temps chez lui; mais le faisan était devenu triste et refusait toute nourriture. Il serait mort de faim et d'ennui, si on avait tardé davantage à le rapporter auprès du serviteur de Dieu. En le revoyant, il manifesta une joie très vive et retrouva subitement l'appétit.
A ces gracieux récits, embellis peut-être par la piété des vieux chroniqueurs, mais qui montrent sous un jour si aimable la figure du patriarche séraphique, nous ajouterons, pour terminer, la poétique légende du loup de Guhhio.
Gubbio est une petite ville de l'Ombrie située au nord d'Assise et bâtie en amphithéâtre sur les pentes abruptes des Apennins. Elle était à cette époque terrorisée par le voisinage d'un énorme loup extrêmement féroce. Ce loup avait dévoré tant de victimes parmi les animaux et même parmi les hommes, que
les habitants n'osaient plus s'aventurer dans la campagne sans être armés. François résolut d'aller trouver le fauve dans son repaire. 11 partit plein de confiance en Dieu, suivi de loin par une foule nombreuse, partagée entre la crainte et l'espoir. L'animal ne tarda pas à paraître. En apercevant l'homme de Dieu, il s'élance, la gueule béante, le regard flamboyant. Le saint, sans se troubler, fait sur lui le signe de la croix et lui crie d'une voix retentissante :
ce Viens ici, frère loup, et, au nom de Jésus-Christ, ne me fais aucun mal , à moi ni à personne. »
La bête furieuse se calme aussitôt et vient en rampant se coucher à ses pieds.
(( Frère loup , lui dit François , tu as commis de grands crimes. Tu n'as pas seulement égorgé des animaux, tu as poussé la cruauté jusqu'à dévorer des hommes créés à l'image de Dieu : tu mérites la mort. Tout le monde se plaint de toi, et tu es un objet d'horreur pour tous les habitants de ce pays. Mais je le veux, tu vas signer un traité de paix avec eux. Je sais que la faim est la seule cause de tes crimes ; promets-moi donc de ne plus nuire à personne, et, de leur côté, les hommes te pardonneront et pourvoiront désormais à ta subsistance. Y consens-tu ?
Le loup, qui avait écouté cette admonestation d'un air contrit, inclina la tête en signe d'assentiment.
François reprit alors le chemin de la ville , accompagné du loup, devenu doux comme un agneau. Toute la population s'était assemblée sur la place publique pour contempler un spectacle si nouveau. Le thaumaturge monta sur une pierre et harangua la foule :
(( Mes frères, dit-il, c'est en punition de vos péchés que le Seigneur a permis ce fléau. Songez-y, si la gueule d'un pauvre animal , qui après tout ne peut tuer que le corps, a suffi pour jeter l'effroi dans votre ville et dans toute la contrée, combien plus ne devezvous pas craindre l'abîme de l'enfer, qui dévore éternellement ses victimes ! Convertissez-vous, faites pénitence, et Dieu vous délivrera, non seulement de la fureur du loup dans cette vie, mais encore des flammes éternelles après votre mort. »
Ayant ainsi parlé, il demanda aux magistrats et aux habitants s'ils acceptaient un traité de paix avec le loup aux conditions suivantes : ils promettaient de le nourrir jusqu'à la fin de ses jours, et lui s'engagerait à ne plus jamais faire de mal à personne. Cette proposition rallia tous les sufï'rages, y compris celui du loup, qui en guise de serment mit sa patte dans la main de François, aux applaudissements enthousiastes de la multitude.
Frère loup vécut encore deux années après sa conversion, et c'était un spectacle vraiment curieux de le voir aller paisiblement de porte en porte et pénétrer dans les maisons, où il trouvait toujours bon accueil. Les chiens eux-mêmes s'étaient familiarisés avec lui et n'aboyaient point sur son passage. Quand il mourut, les habitants de Gubbio en eurent un vif regret; car la vue de cet animal se promenant dans les rues leur rappelait le dévouement et la puissance de leur bienfaiteur.
Dernier séjour sur le mont Alverne. — Impression des stigmates.
Au mois d'août de l'année 1224, François, obéissant à une secrète impulsion de l'Esprit- Saint, se rendit sur l'Alverne avec les frères Léon et Rufin , pour s'y préparer par le jeûne et l'oraison à la fête de l'archange saint Michel. Il s'installa dans un des endroits les plus sauvages de la montagne , et depuis la fête de l'Assomption jusqu'à celle de l'Exaltation de la sainte Croix, il vécut dans une profonde retraite, n'ayant de relations qu'avec le frère Léon , et consacrant ses jours et ses nuits à la prière et à la contemplation. Ce fut le temps où les faveurs célestes lui furent départies avec le plus d'abondance.
Tandis qu'il goûtait les délices des consolations divines, son compagnon était tourmenté par des peines d'esprit qui le jetaient dans un grand abattement.
N'osant pas s'en ouvrir à son bienheureux père, le frère Léon souhaitait intérieurement d'avoir quelque pieuse sentence écrite de sa main , persuadé qu'avec ce secours il vaincrait la tentation ou tout au moins la supporterait plus facilement. François, instruit par le Ciel des préoccupations et du désir de son disciple, se fit apporter de l'encre et du parchemin et écrivit la bénédiction suivante, au bas de laquelle il traça le Tau symbolique :
« Que le Seigneur te bénisse et te garde; qu'il te montre sa face et qu'il ait pitié de toi ; qu'il tourne vers toi son visage et te donne sa paix. T. Que le Seigneur te bénisse, frère Léon. »
(( Prends cette feuille, lui dit-il, et conserve-la toute ta vie. »
Le religieux ne l'eut pas plus tôt reçue qu'il fut sur-le-champ délivré de sa tentation. Saint Bonaventure rapporte que le contact de ce parchemin guérit dans la suite un certain nombre de malades.
Peu de jours après , le saint conversa familièrement avec un ange qui lui apparut assis sur une table de pierre où il prenait ses repas, et lui fit de consolantes révélations sur l'avenir de son ordre. Quand la vision se fut évanouie, il répandit de l'huile sur cette pierre et la consacra au Seigneur, en prononçant ces paroles
(( C'est vraiment ici l'autel de Dieu. »
La pierre, pieusement conservée, est encore aujourd'hui l'objet de la vénération des fidèles.
Les souffrances de l'Homme-Dieu, qui étaient l'objet le plus habituel des méditations de François, l'occupèrent presque exclusivement pendant son séjour sur | î'Alverne. Il se tenait en esprit sur le Calvaire et sentait dans son cœur un ardent désir de porter sa croix à la suite du Sauveur ; mais comme la volonté de Dieu était en toutes choses la seule règle de sa conduite, il supplia le divin Maître de lui faire connaître ses intentions sur lui. Ayant su par une révélation qu'il devait chercher la lumière dans les saints Evangiles, il chargea le frère Léon de consulter le livre sacré. Léon l'ouvrit à trois reprises, et chaque fois il tomba sur la Passion de Jésus-Christ. Le saint
comprit que le Sauveur l'appelait à marcher avec lui dans la voie de la douleur et de rexpiation. Cette pensée ne l'effraya point, et il s'écria joyeusement :
*( Mon cœur est prêt, Seigneur, mon cœur est prêt. ))
Il avait été convenu entre François et son compagnon que lorsque celui-ci viendrait le trouver au niilieu de la nuit pour réciter matines, il n'entrerait pas dans sa cellule improvisée, mais qu'il resterait à la porte et annoncerait sa présence en disant à haute voix les premières paroles de l'office : Domine, lahia raea aperies. Si le saint gardait le silence, le frère Léon devait s'en retourner à son ermitage. Une nuit que le frère avait prononcé la sainte formule sans obtenir de réponse, il eut la curiosité de jeter un regard à travers les fentes de la porte et vit la grotte toute resplendissante de lumière. Une flamme très pure bi^illait dans le ciel et projetait un vif éclat sur le visage du serviteur de Dieu, qui se tenait à genoux, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur un être invisible avec lequel il entretenait un mystérieux colloque. Léon ne saisit que ces mots, souvent répétés par le saint patriarche :
a Qui êtes-vous. Seigneur, et qui suis-je? »
A trois reprises il le vit plonger la main dans son sein et l'étendre chaque fois vers la flamme. Puis le céleste dialogue cessa, la lumière disparut, et le frère Léon, qui avait un instant oublié la terre, essaya de se retirer sans bruit.
Mais François l'avait entendu ; il l'appela et lui reprocha doucement son indiscrétion :
« Chère brebis du bon Dieu, lui dit-il, pourquoi as-tu cherché à connaître ce qui doit rester secret? ))
Le frère avoua sa faute et sollicita humblement son pardon. Quand il l'eut obtenu, il pria le saint de lui expliquer, pour la plus grande gloire de Dieu, la vision qu'il avait eue. François ne crut pas devoir refuser cette marque de confiance à son confesseur.
(( Le Seigneur, lui dit-il, m'a apparu dans la flamme que tu as vue. Il m'a communiqué une si haute connaissance de ses perfections et de mon néant, que j'en ai été frappé d'admiration et me suis écrié :
(( — Mon Dieu, qui êtes-vous, et qui suis-je ? D'où vient que vous daignez abaisser vos regards sur moi, qui ne suis qu'un ver de terre ? »
(( Le Seigneur Jésus m'a dévoilé des mystères si élevés, que l'esprit humain ne peut les comprendre. Avant de remonter au ciel , il m'a dit pour adieu :
(( — François, en retour de tous les biens que tu as reçus de moi, offre-moi quelque présent. y>
(( J'ai répondu que je n'avais plus rien au monde que mon corps et mon âme, dont je lui avais fait le sacrifice depuis longtemps. Alors le Seigneur m'a dit :
c( — Mets la main dans ton sein, et donne -moi ce que tu y trouveras. ))
(( J'ai obéi, et par trois fois j'en ai retiré des pièces d'or que je me suis empressé de lui présenter. C'était lorsque tu m'as vu étendre le bras vers la flamme. J'ai rendu grâces à Dieu de tous les bienfaits et du moyen qu'il me donnait de les reconnaître, et je lui ai demandé ce que signifiaient les trois pièces d'or miraculeuses.
c( — Elles sont, m'a-t-il répondu, le symbole des trois vœux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté que tu as su garder à l'abri de toute souillure. »
(( Et il a rempli mon âme d'une telle abondance de grâces que je ne veux jamais cesser de l'en louer et de l'en bénir. ))
Après cette confidence , François congédia le frère Léon, en lui défendant de chercher désormais à surprendre le secret de ses rapports avec le Ciel.
Quelques jours plus tard, une scène plus merveilleuse encore se déroulait sur l'Alverne. Nous essayerons de la raconter en suivant le récit fidèle que nous a laissé saint Bonaventure.
Un matin, vers la fête de l'Exaltation de la sainte Croix, François était en prière sur le versant de la montagne. Tout à coup il vit descendre des hauteurs du ciel un séraphin ayant six ailes ardentes et lumineuses. L'ange vint d'un vol rapide jusqu'auprès de lui et demeura suspendu dans les airs. Alors parut entre ses ailes la figure d'un homme qui avait les mains et les pieds étendus et attachés à une croix.
Deux ailes s'élevaient au-dessus de sa tête, deux autres étaient déployées pour voler, et les deux dernières couvraient tout son corps. A cette vue, François fut frappé de stupeur, La joie et la douleur se partageaient
Saint François recevant les stigmates.
(D'après Rizzi.)
son âme : la présence du séraphin , qui se montrait à lui d une manière si merveilleuse et avec tant de familiarité , lui causait un extrême plaisir ; mais le cruel spectacle de son crucifiement le pénétrait de compassion , et il en avait le cœur comme percé d'un glaive. Cette apparition était pour lui pleine de mystère, car il savait que la souffrance et l'infirmité sont
inconciliables avec l'état d'immortalité des esprits bienheureux. L'ange Téclaira intérieurement et lui découvrit le sens caché de cette vision. Il lui apprit qu'elle lui avait été envoyée afin qu'il sût que ce n'était point par le martyre corporel, mais par le feu de l'amour divin , qu'il devait se transformer tout entier et devenir semblable au Sauveur crucifié.
La vision disparut, laissant son âme embrasée d'une ardeur extraordinaire et sa chair empreinte des stigmates de la Passion. Aussitôt, en effet, des marques de clous commencèrent à paraître au milieu de ses mains et de ses pieds. Les têtes des clous, rondes et noires, étaient au dedans des mains et au-dessus des pieds ; les pointes, longues et recourbées, se voyaient de l'autre côté et dépassaient le reste de la chair. En outre, il avait à la poitrine une large plaie, pareille à celle d'un coup de lance. Souvent, dans la suite, le sang coula de cette plaie et transperça ses vêtements.
Les sacrés stigmates imprimés sur sa chair le jetèrent dans un grand embarras. Il eût voulu les dissimuler à tous les regards, mais ils étaient trop visibles pour qu'il pût les celer longtemps à ses familiers. Ne sachant s'il devait garder cette faveur secrète ou la confier à ses frères, il en manda quelques-uns et leur soumit son doute en termes vagues, comme s'il n'eût pas été lui-même en cause. A son émotion mal contenue, le frère Illuminé jugea qu'il avait vu quelque merveille.
« Mon frère, lui dit-il, rappelez-vous que ce n'est pas pour vous seul , mais aussi pour les autres , que les mystères du ciel vous sont parfois dévoilés. Si vous les gardez exclusivement pour vous , vous avez lieu de craindre que Dieu ne vous demande compte un jour du talent que vous aurez enfoui. )>
Cette réflexion impressionna fortement le saint. D'ordinaire, en ces occasions, il répondait volontiers le mot d'Isaïe : a Mon secret est pour moi. » Cette fois, il leur raconta en détail, et non sans trouble, l'apparition céleste dont il venait d'être favorisé, ajoutant que le séraphin lui avait découvert des choses qu'il ne révélerait jamais à personne.
Après cette confidence, qui avait tant coûté à son humilité, François descendit de la montagne et prit dès lors mille précautions pour dissimuler autant que possible ses glorieuses plaies. Mais il eut beau tenir ses mains toujours recouvertes et porter habituellement des chaussures, il ne put empêcher que ses stigmates ne fussent vus d'un grand nombre de personnes. Le pape Alexandre IV, des cardinaux, des Frères mineurs affirmèrent plus tard, sous la foi du serment, les avoir contemples de son vivant. A sa mort, plus de cinquante de ses disciples, la vierge Claire et ses sœurs, une foule de séculiers dont le témoignage mérite toQte créance, les touchèrent de leurs mains et les examinèrent à loisir. Ce fut alors seulement que l'on vit de près la blessure du côté, car il l'avait soigneusement cachée pendant sa vie, et c'était à peine si deux ou trois de ses frères l'avaient aperçue à la dérobée.
Ce prodige est un fait historique d'une incontestable authenticité. Il est attesté par les plus graves personnages, par des papes, des docteurs, des saints, et reconnu solennellement par TEglise.
Dans une bulle adressée à l'univers catholique, Grégoire IX, intime ami du saint et ancien protecteur de son ordre, s'exprimait en ces termes :
(( Nous croyons inutile de vous exposer dans ces lettres les grands mérites qui ont conduit à la céleste patrie le glorieux confesseur saint François, puisqu'il n'y a presque pas de fidèles qui n'en soient informés. Mais nous avons jugé qu'il convenait de vous instruire tous plus particulièrement de la merveilleuse et singulière faveur dont il a été honoré par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est la gloire et la splendeur des saints. Par un effet de la puissance créatrice de Dieu, il a reçu pendant sa vie les stigmates aux mains, aux pieds et au côté ; et l'on a pu en constater encore l'existence après sa mort. La connaissance certaine que nous et nos frères les cardinaux en avons eue, aussi bien que de ses autres miracles, dûment certifiés par des témoins très dignes de foi, a été le principal motif qui nous a porté à l'inscrire au catalogue des saints, de l'avis de nos frères les cardinaux et de tous
les prélats qui étaient alors réunis autour de nous. » Pour conserver la mémoire de cet événement, Benoît XI décida que la fête des stigmates de saint François serait célébrée chaque année, le 17 septembre, dans toutes les maisons de l'ordre séraphique. Cette fête fut étendue par Paul V à toute la chrétienté.
Dernière maladie et mort de saint François.
Après avoir célébré sur l'Alverne la fête de saint Michel, François revint à la Portioncule, d'où il partit bientôt pour aller travailler à la conquête des âmes.
a Ne pouvant plus marcher à cause des clous qui lui transperçaient les pieds, dit saint Bonaventure, il se faisait conduire, tout languissant et à demi mort, à travers les villes et les bourgades, pour exciter les chrétiens à porter dignement la croix avec le Sauveur. « Commençons à servir le Seigneur notre Dieu, (( disait- il à ses frères, car jusqu'à présent nous ce n'avons, pour ainsi dire, rien fait pour lui. »
De cruelles infirmités, qui s'aggravaient chaque jour, interrompaient le cours de ses travaux apostoliques. Les douleurs qu'il ressentait étaient si violentes, que son corps devint d'une maigreur extrême et put être comparé à un squelette endolori. Un mal d'yeux, dont il était atteint depuis longtemps, fit tout à coup des progrès alarmants , et il fut menacé de perdre complètement la vue. Tous les soins qu'on lui donnait restant sans effet, on le conduisit à Riéti , dans l'espoir que les médecins de cette ville apporteraient quelque adoucissement à ses souffrances.
La cour pontificale se trouvait alors à Riéti. Le saint patriarche s'empressa d'aller présenter ses hommages au pape et aux cardinaux, qui le reçurent avec honneur et lui témoignèrent beaucoup d'estime et de bienveillance.
Cependant le médecin qui le soignait, après avoir essayé divers remèdes sans obtenir de résultat, fut d'avis de lui appliquer un fer rouge aux tempes. Le saint malade se soumit volontiers à cette douloureuse opération. Quand il aperçut le fer incandescent, il eut un mouvement instinctif de répulsion ; mais il le réprima bien vite et se mit à parler au feu comme s'il se fût adressé à un ami :
(( Mon frère le 'feu, dit-il, toi que le Seigneur a fait brillant, utile et beau, sois-moi propice en ce moment. Je prie le grand Dieu qui t'a créé de tempérer ta chaleur, afin que je puisse la soutenir, d
Il fît ensuite le signe de la croix sur l'instrument, et il s'abandonna sans crainte au chirurgien, qui enfonça le fer chaud dans les chairs, depuis l'oreille jusqu'aux sourcils. Le patient ne proféra pas une plainte. L'opération terminée, il dit à ses frères qui n'avaient pas eu le courage d'y assister :
a. Louez le Très-Haut, car je vous l'assure, je n'ai senti ni l'ardeur du feu ni aucune douleur, d
Et il proposa de recommencer une nouvelle cautérisation, si la première ne semblait pas suffisante.
Les larmes que François répandait en abondance étaient la principale cause du mal d'yeux dont il souffrait. Le médecin le suppliant un jour de ne plus pleurer, il lui répondit :
« Mon frère , pour garder cette vue corporelle qui nous est commune avec les mouches , je ne veux pas m'exposer à perdre les effusions de la lumière divine. Ce n'est pas pour la chair, mais pour l'esprit, que le bienfait de la vne nous a été donné. »
De Riéti, le malade fut transporté à Sienne, au printemps de l'année 1226. Il y fut pris d'un vomissement de sang qui fît craindre pour ses jours, et l'on perdit dès lors tout espoir de guérison. Sur sa demande, on le ramena dans sa ville natale, où ses concitoyens l'accueillirent avec de grandes démonstrations de joie et de respect. L'évêque d'Assise voulut le loger dans son palais , dont les magistrats firent surveiller les abords, de peur qu'on ne vînt des villes voisines enlever de force le vénérable stigmatisé.
Un jour que François endurait des douleurs atroces, l'infirmier, touché de compassion, lui dit :
(( Mon frère , priez donc le Seigneur de vous traiter plus doucement ; il semble que sa main s'appesantisse trop durement sur vous. »
Le saint, en entendant ce langage, ne put retenir un cri d'indignation.
(( Si je ne connaissais votre simplicité et la droiture de vos intentions, répliqua-t-il, j'aurais horreur de demeurer avec vous qui avez la hardiesse de trouver à redire aux jugements de Dieu sur moi. »
Il se lève aussitôt malgré sa faiblesse , et se jette si rudement sur le sol que ses membres en sont tout meurtris ; puis , baisant la terre , il s'écrie dans un élan de ferveur :
« Seigneur, je vous rends grâces pour toutes mes souffrances. Ajoutez -en cent fois davantage, si c'est votre bon plaisir. Il me sera très agréable que vous m'affligiez sans m'épargner, car ma plus douce consolation est d'accomplir votre sainte volonté. »
Le bienheureux père , ayant été averti que le jour de sa mort n'était plus éloigné, rassembla ses disciples autour de sa couche pour leur donner sa bénédiction. Il étendit les bras, et les croisant l'un sur l'autre à l'exemple de Jacob, il posa la main droite sur la tête du frère Elie, vicaire général de l'ordre.
« Mon fils, lui dit-il, je vous bénis en tout et pour tout. De même que sous votre main le Seigneur a multiplié mes enfants, ainsi je les bénis tous en vous. Que Dieu, le souverain maître de toutes choses, vous bénisse dans le ciel et sur la terre I Pour moi , je vous bénis autant et plus que je ne le puis. Je conjure Celui qui peut tout de suppléer à mon impuissance ; qu'il se souvienne de vos œuvres, qu'il exauce tous vos vœux et vous donne part un jour à la récompense des justes 1 D
Ce fut sans doute à cette bénédiction que le frère Elie, qui donna de si grands scandales, dut de ne pas mourir dans l'impénitence.
Vers la fin de septembre, François exprima le désir d être conduit au couvent de Sainte-Marie-des-Anges,
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où il voulait achever sa vie mortelle. Pendant que ses frères l'emportaient sur un brancard, il demanda si l'on approchait de l'hôpital où il avait si souvent soigné les lépreux. Les religieux lui répondirent qu'on y était arrivé.
(( Tournez-moi vers la ville et déposez-moi à terre, » leur dit -il.
Quand ce fut fait, il se souleva péniblement, jeta un long regard sur Assise et versa quelques larmes en songeant aux maux que les guerres devaient lui attirer dans l'avenir ; puis il dit d'un ton inspiré :
« Sois bénie du Seigneur, ô cité d'Assise, parce que beaucoup d'âmes seront sauvées en toi et par toi. Le Très -Haut comptera d'innombrables serviteurs dans l'enceinte de tes murailles, et beaucoup de tes enfants seront choisis pour les tabernacles éternels. Que la paix soit avec toi ! »
A peine installé à la Portioncule, il voulut informer de sa mort prochaine Jacqueline de Settesoli, la généreuse bienfaitrice de son ordre ; mais au moment où le porteur du message allait partir pour Rome, il le retint et annonça que la pieuse veuve était en route et ne tarderait pas à arriver. Bientôt, en effet, Jacqueline, qui avait été avertie par un ange, frappait à la porte du couvent. Par une exception que justifiaient ses rares mérites, elle fut autorisée à pénétrer à l'intérieur du monastère, et elle vint avec ses deux fils se prosterner aux pieds du saint malade. Comme elle trouvait son état moins grave qu'elle ne l'avait craint, elle se disposait à renvoyer une partie des gens de sa suite.
(( Ma fille, lui dit François, gardez-les près de vous. Samedi soir, je retournerai à Dieu. Quand vous aurez rendu les derniers devoirs à ce pauvre corps, vous pourrez reprendre le chemin de Rome avec tout votre monde, d
Dépouillé de sa robe de bure et couché sur la terre nue, le serviteur de Dieu attendait avec une sainte impatience l'appel de son Bien-Aimé. Les yeux fixés au ciel, l'esprit tout préoccupé du bonheur dont il allait jouir, il dit à ceux qui l'entouraient :
a J'ai fait mon devoir ; je prie Jésus-Christ de vous enseigner le vôtre. »
Les frères devinèrent sa pensée ; ils lui apportèrent une tunique et une corde d'emprunt :
<c Voici ce que nous vous prêtons comme à un pauvre, lui dirent-ils, recevez-le par obéissance. »
Il accepta cette aumône avec reconnaissance , heureux d'être fidèle jusqu'à la fin à sa dame la pauvreté. Oubliant ses souffrances , il s'efforça de consoler ses disciples et leur fit, dans les termes les plus touchants, ses suprêmes recommandations. Il voulut encore leur laisser par écrit un mémorial de ses dernières volontés ; il dicta, malgré son épuisement, un assez long testament spirituel, dans lequel il retraçait à grands traits l'histoire de sa vie et rappelait aux Frères mineurs les obligations de leur saint état.
Le samedi , 3 octobre 1226 , dans la soirée, voyant que sa fin était proche, il adressa de pressantes exhortations à ses disciples réunis autour de son grabat, et leur donna une nouvelle bénédiction au nom du Sauveur crucifié.
(( Adieu, mes enfants, leur dit-il; adieu à tousl Je vous laisse dans la crainte du Seigneur : demeurez-y toujours. Le temps de l'épreuve et de la tribulation n'est pas loin. Dans la tourmente, il y aura des défections et des scandales : heureux ceux qui persévéreront! Pour moi, je vais à Dieu; j'y vais avec joie, j'ai hâte de le voir; j'y vais avec confiance, je l'ai servi de toute l'énergie de mon âme. Je vous recommande tous à sa grâce. »
Un peu plus tard, il se fit lire le récit de la Passion, dans l'Evangile de saint Jean ; puis il récita le psaume GXLI, qui commence par ces mots :
« J'ai élevé la voix pour crier vers le Seigneur, j'ai élevé la voix pour implorer son secours. ))
Il le poursuivit avec de pénibles efforts jusqu'à ce verset qui termine le psaume :
oc Tirez mon âme de sa prison , afin que je puisse glorifier votre nom. Les justes sont dans l'attente de la récompense que vous m'accorderez. »
Au moment où il achevait ces paroles, son âme
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brisa les liens qui la retenaient à la terre et s'élança dans la patrie des bienheureux.
La nouvelle de la mort du saint se répandit promptement dans Assise et dans les villes voisines. De toutes parts les foules accouraient pour vénérer les restes du thaumaturge de l'Ombrie.
<c Autant François s'était fait humble et petit, dit saint Bonaventure, autant Dieu prenait plaisir à le glorifier après sa mort. On voyait, dans ses mains et dans ses pieds, des clous ayant la teinte du fer, miraculeusement formés de sa chair et tellement adhérents que lorsqu'on les poussait d'un côté, ils avançaient de l'autre, comme des nerfs très durs et d'une seule pièce. Rien n'empêchait plus de voir la plaie du côté, qu'il cachait avec tant de soin durant sa vie, cette plaie que la main de l'homme n'avait point faite et qui rappelait celle du Sauveur. Avec sa couleur rouge et ses bords repliés, elle ressemblait à une rose nouvellement épanouie. La peau du saint, naturellement brune, un peu basanée par la maladie, était devenue très blanche ; ses membres avaient la souplesse de ceux d'un petit enfant : autant de symboles de la pureté de son âme. On eût dit un autre Christ descendu de la croix. ))
Le lendemain, les funérailles du serviteur de Dieu furent célébrées en grande pompe, au milieu d'un concours considérable de peuple. Le cortège quitta la Portioncule dès le matin et se déroula lentement sur la route d'Assise. A la suite des trompettes guerrières qui ouvraient la marche, venaient d'abord les fidèles, tenant à la main des branches d'olivier, puis les Frères mineurs avec des torches allumées. Les premiers magistrats de la ville avaient revendiqué l'honneur de s'adjoindre aux religieux pour porter sur leurs épaules le corps de leur illustre compatriote. On fit passer le convoi par le monastère de Saint- Damien, afin de procurer aux Pauvres Dames la consolation de contempler la dépouille mortelle de leur vénéré fondateur. La vue des stigmates les remplit d'admiration. Glaire saisit la tête d'un des clous miraculeux et s'efforça de l'arracher ; n'ayant pu y réussir,
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elle trempa un linge dans le Sang qu'elle avait fait couler de la blessure et le conserva comme une relique.
De Saint- Damien, le cortège se rendit à l'église Saint- Georges, oii le corps de François fut enfermé dans un cercueil de cyprès.
« C'est là, dit saint Bonaventure, qu'il avait été iilitié à l'étude des lettres chrétiennes ; c'est là qu'il avait pour la première fois prêché la pénitence et l'amour de Dieu ; là devait être aussi le premier lieu de son repos. »
Moins de deux ans plus tard, le 16 juillet 1228, dans cette même église Saint-Georges, le pape Grégoire IX Canonisait solennellement l'humble mendiant d'Assise, dont il connaissait de science personnelle les vertus héroïques, et décidait que sa fête serait célébrée le 4 octobre dans l'Eglise universelle.
Le culte de saint François se répandit promptement jusqu'aux extrémités du monde chrétien. Après six siècles, son nom est toujours aussi populaire, et les grâces sans nombre obtenues par son intercession attestent le crédit dont jouit auprès de Dieu cet amant passionné de la pauvreté.