CHAPITRE XXIX
Saint-Pierre de Cluny(i). Le grand saint qui, plus qu'aucun des abbés de Cluny, réalisa cette imposante union, nous apparaît au centre comme le patriarche de tant de moines. « Le voilà avec les fils que le Seigneur lui a donnés pour at- « tirer sur lui tous les yeux, pour faire Tétonnement d'Is- « raël(2). » Hugues le Grand était bien à la taille de l'immense basilique, chef de tant d'églises, dont il posa les fondements, & dont il couronna lui-même le faîte. Ce rapprochement n'a rien d'arbitraire. La basilique de Cluny offrait aux yeux Timage de cette union clunisienne. On y voyait des autels érigés aux patrons des principaux monastères sujets de la grande abbaye, saint Martial, saint Eutrope, sainte Madeleine, &c. Les missels de Cluny nous montrent cts mêmes saints portés à leur calendrier. Il y avait ainsi dans la liturgie de l'ordre une expression toujours vivante de cette union réalisée par saint Hugues. C'était un lien de plus pour la maintenir.
A un autre point de vue, c'était une hiérarchie féodale que le grand abbé avait constituée. Il y avait là une abbaye suzeraine, avec son domaine propre, entourée de grandes abbayes vassales, riches elles-mêmes en fiefs immédiats par rapport à elles, médiats par rapport à Saint-Pierre de Cluny. Ce caraftère de vassalité est affirmé par une condition que l'on trouve dans plus d'une charte, celle du cens à payer à l'abbaye suzeraine. A coup sûr, ce cens n'était point destiné à subvenir aux besoins du grand monastère ; car il était souvent bien minime ; il rappelle cette livre de cire & cette livre d'huile que demandait pour toute redevance l'abbesse de Vallombreuse , en cédant sa forêt à saint Jean Gualbert. C'était ainsi que l'entendait le Siège apostolique lorsque, en prenant sous sa garde immédiate une abbaye, Saint-Benoît du Pô si l'on veut, il stipulait le paiement annuel d'une once d'or ou d'une livre d'argent. C'était aussi l'intention de saint Hugues là où nous trouvons cette clause exprimée au sujet
(i) BibUotb. Cluniac. col. 600 & 1658.
(2) Isai. vuii 18.
d'un de ses monastères. La charte de fondation de Saint- Pancrace d'Angleterre le prouve clairement. « Pour que notre « don ne tombe jamais en servitude séculière, dit le comte de « Surrey, il a été convenu entre Tabbé de Cluny & nous « que chaque année il recevrait de Saint-Pancrace cinquante « sous de la monnaie anglaise (i). » C'était le témoignage d'une vassalité effective ; en sorte que le seigneur abbé de Cluny contractait , en retour de cet hommage , un devoir de protection contre toute entreprise d'un seigneur séculier sur ce fief de l'abbaye. Ce n'était pas seulement à titre de père abbé protégeant un prieuré qui était sien , mais en outre à titre de suzerain obligé à protéger un vassal. Cette précaution n'était pas jugée toujours nécessaire ; &, dans l'histoire des fondations ou restaurations clunisiennes, il s'en faut de beaucoup qu'on la trouve d'une manière uniforme, ainsi que le donneraient à penser des historiens modernes (2). Il n'en reste pas moins vrai que l'idée féodale s'était introduite dans la hiérarchie monastique. Le .cours des idées, la forme générale
(1) Monasticon AnglicanumyX, V, p. 13. « Qyia noluimus quod elemosina nostra in posterum in saecularem servitutem verteretur, tum constitutum est inter nos & abbatem quod Cluniacum habeat omni anno l solides tnonetae anglicae de dono Sanifli Pancratii... »
(2) L'esprit de système est tellement de notre époque» que l'on veut en voir partout dans Tœuvre des grands moines du moyen-âge. Ainsi la rédaction des coutumes clunisiennes est encore donnée comme une mesure inspirée a saint Hugues par le désir de maintenir l'uniformité dans ses monastères. Mais qu'on lise le prologue du moine Bernard, en tête de VOrdo Cluniacensis, & l'on verra ce qu'il faut penser de cette rédadion. « Très glorieux père, dit Bernard à son abbé Hugues, les anciens de Cluny se succèdent peu à peu dans la voie de toute chair ; les novices les remplacent ; alors s'élèvent de fréquentes controverses sur nos coutumes ; chacun a son avis ; & la plupart du temps, après avoir entendu ces discussions, les novices sortent du chapitre plus embarrassés qu'ils n'y étaient entrés. J'ai donc pensé qu'il serait utile de rechercher aussi soigneusement que possible la vérité sur nos observances, de puiser les solutions les plus exaâes & les mieux comprises soit dans des manuscrits, soit dans les renseignements que j'ai pu & que je pourrais encore recueillir,... puis de les codifier en un volume, sous le bon plaisir de votre autorité, pour le léguer à ceux qui viendront après nous, &c. »