‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 20 sur 52 · MF, DK SAINTE TKKi->K · texte numérisé non relu

MF, DK SAINTE TKKi->K

cœur à cœur avec lui, sans fatiguer l'cnlendement, cl savourer le bonheur d'êlre en sa compagnie. Là, clans ce doux entretien , point de pénibles raisonnements, mais une exposition naïve des besoins de l'âme et des motifs qu'aurait le Divin Maître de ne pas nous souffrir à ses pieds. Il faut , suivant les temps, varier cette occupation de l'âme, afin qu'elle ne se dégoûte pas d'avoir toujours la même nourriture. Les aliments dont je viens de parler sont très-savoureux et très-agréables. Dès qu'on a commencé à les goûter, ils communiquent à l'âme une forte substance qui la vivifie , et l'enrichissent en outre des plus précieux trésors.

Je veux rendre ma pensée d'une manière plus claire , car tout ce qui regarde l'oraison présente de la difficulté, et l'on a beaucoup de peine à le comprendre , sans le secours d'un maître. Mon désir serait d'abréger, et vu l'excellent esprit de celui qui m'a commandé d'écrire, l'exposé le plus sommaire suffirait ; mais mon peu de pénétration ne me permet pas de faire comprendre en quelques mots une matière qu'il est si important de bien exposer. Ayant tant souffert , j'ai compassion de ceux qui commencent avec le seul secours des livres. On ne saurait croire combien les lumières qu'on y puise sont différentes de celles de l'expérience.

Je reviens à ce que je disais : nous prenons pour sujet de méditation un mystère de la Passion , par exemple, Notre- Seigneur à la colonne. L'entendement considère et tâche d'approfondir les étonnantes douleurs du Divin Maître, au milieu d'un tel abandon ; il en recherche les causes ; enfin , il creuse ce mystère sous divers points de vue, travail facile à un esprit actif ou exercé par la science. Voilà la manière d'oraison par laquelle tous doivent commencer , continuer et finir. C'est une voie très-excellente et très-sûre, jusqu'à ce qu'il plaise au Seigneur d'élever à des états surnaturels. Cette manière est pour tous, comme je viens de le dire ; mais le sujet qu'on médite varie. Il y a un grand nombre d'âmes qui tirent plus d'avantage de quelques autres méditations que

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de celle de la Passion du Sauveur ; comme il existe plusieurs demeures dans le ciel , on y arrive aussi par plusieurs chemins. Certaines personnes font des progrès en se considérant dans renier ; d'autres cpie celle seule pensée contrisle, s'animent à servir Dieu , en se considérant dans le ciel. Il est des âmes pour qui la médilalion de la mort est excellente. Enlin il en e^t quelques-unes d'une si grande tendresse de cœur, qu'il leur serait très-pénible de méditer constamment la Passion. Hlles trouvent leurs délices et leur avancement , ù contempler tantôt la puissance et la grandeur de Dieu dans les créatures, tantôt cet amour dont il nous aime et qui resplendit dans tous ses ouvrages. C'est là une admirable manière de procéder, pourvu qu'on revienne souvent à la source féconde de tous les biens , je veux dire à la vie et à la Passion de Noire-Seigneur Jésus-Clirist.

Les commençants ont besoin de discernement pour reconnaître ce qui les fait avancer davantage. C'est pourquoi un maître liabile et expérimenté leur est nécessaire. S'il n'est pas tel, il peut commettre de graves erreurs ; non-seulement il ne saura pas les conduire , mais il les cmpôclicra de suivre leurs propret» lumières ; car, persuadés du mérite de l'obéissance . ils n'oseront en rien s'écarter de ses ordres. J'ai rencontré de ces pauvres Ames jetées dans l'angoisse et dans une aflliction profonde , |)ar rinex|)érience de leurs guides. Elles me faisaient compassion. J'en ai vu une entre autres qui ne savait plus que devenir. Etrangers à la science spirituelle, de tels directeurs fatiguent l'âme et le corps, et empêchent les progrès. J'ai intimement connu une de ces âmes que son confesseur tenait enchaînée depuis huit ans dans la connaissance d'elle-même, sans lui jamais permettre d'en sortir ; Notre-Seigneur néanmoins l'avait déjà élevée à l'oraison de Quiétude ; il en résultait pour elle de bien cruelles souffrances. Sans doute on ne doit jamais abandonner cetle considération de la connaissance de soi ; sans doute il n'est point d'âme , fCit-elle de la taille d'un géant, dans la vie spirituelle , qui ne

doive souvent revenir à l'enfance et à la mamelle. Ou on n oublie jamais cet avis ; je le répèlerai peut-èlre plus dune fois encore , tant il est important , car il n'existe aucun état (l'oraison si élevé, où il ne soit souvent nécessaire de revenir au commencement. Oui , on doit le reconnaître : cette consi- I dération de ses péchés , et de la connaissance de soi , est le / pain avec lequel se doivent manger tous les autres aliments , quelque délicats qu'ils soient ; sans ce pain , on ne pourrait vivre. Mais enCn , on le doit prendre avec mesure. Quand une âme déjà souple sous la main de Dieu , voit son indigence et son néant ; quand , pénétrée de honte en présence d'un si grand roi , elle sent de quel faible retour elle paie de si grands bienfaits , quel besoin a-t-elle de consumer là son temps ? ne doit-elle pas plutôt s'élever à d'autres considérations auxquelles le Seigneur la convie ? la raison ne lui en fait-elle pas une loi? Notre-Seigneur sait bien mieux que nous les aliments qui nous conviennent.

Il importe donc extrêmement que le maître soit judicieux, je veux dire qu'il ail un esprit solide et de l'expérience. Si à cela il joint la doctrine, c'est parfait. Mais si ces trois qualités ne se peuvent trouver ensemble, les deux premières sont préférables, parce qu'on peut, s'il en est besoin, consulter des personnes savantes. Quoique , selon moi , des savants, étrangers à l'oraison . soient peu propres à faire avancer ceux qui commencent , je maintiens néanmoins que les rapports avec eux sont toujours très-utiles. ,J'aimerais mieux , je l'avoue , qu'une âme renonçât à l'oraison , que de la voir , dès le début, s'engager dans une fausse route. C'est un grand trésor que la science ; elle instruit , elle éclaire ceux qui savent peu , comme nous. Guidés par elle au flambeau même des saintes Ecritures ,

, nous nous acquittons de nos devoirs avec sécurité. Dieu nous

[ délivre des dévotions mal entendues ! ^

Je veux donner plus de jour à ma pensée : je me mêle , je le vois, de beaucoup de choses. Je l'ai dit, ce fut toujours mon défaut de ne savoir m'expliquer qu'avec un grand frais de

KCllIlE l'AU EI.I.K-Ml'.ME. 1 0^{

paroles. Voilà une religieuse qui commence à s'adonner à l'oraison. Un homme simple la dirige ; il lui vient en fantaisie (|u'elle doil lui obéir plulùl qu'à son supérieur : il n'hésite [)as à le lui |)ersuailcr , et cela , sans malice, mais croyant faire merveille. En effet, s'il n'est pas Religieux , il croira qu'il en doil être ainsi. A-t-il à conduire une femme mariée? II lui dira de passer en oraison , au dcj)lai3ir mémo de son mari , les heures qu'elle doit aux soins de sa famille. Ainsi . il ne sait régler ni le temps ni les occupations d'après la vérité ; privé de lumière , il ne peut , malgré tous ses désirs, la donner aux autres. Quoique la science ne semble pas nécessaire pour la direction des âmes , mon opinion a été et sera toujours que tout chrélion doit , quand il le peut . rechercher un guide instruit . et le meilleur sera le plus éclairé. Un tel secours est encore plus nécessaire aux personnes d'oraison , et c'est dans les états les plus élevés , qu'elles peuvent le moins s'en passer. On dira peut-être : des savants , étrangers à l'oraison , ne sauraient convenir aux âmes qui la pratiquent. C'est une erreur manifeste. J'ai été en rapport avec un grand nombre d'entre eux ; les besoins de mon Ame ayant été plus grands dans ces dernières années, j'ai recherché leurs lumières avec plus d'empressement. Enfin , j'ai toujours aimé les hommes éminenls en doctrine. Quelques-uns , j'en conviens, n'auront pas une connaissance expérimentale des voies spirituelles; mais ils n'en ont point aversion , ils ne les ignorent pas , et à l'aide de l'Ecriture sainte dont ils font une étude constante, ils découvrent toujours les véritables marques du bon esprit. Je suis convaincue (ju'une personne d'oraison , qui consulte des gens savants , ne sera point trompée par les artifices du démon , si elle ne veut se tromper elle-même. Cet esprit de ténèbres redoute singulièrement , selon moi , la science humble et vertueuse ; il sait qu'il sera découvert [)ar elle , et qu'ainsi ses stratagèmes tourneront à sa perte.

J'ai parlé de la sorte , parce que , selon certains esprits , des savants , étrangers aux voies intérieures , ne sont pas faits

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pour conduire les personnes d'oraison. J'ai déjà dit que le maître doit ôlre spirituel ; mais si la science lui manque , c'est un grave inconvénient. C'est pourquoi il demeure vrai de dire que nous [)uiserons de grands secours dans les lumières des savants , en qui la vertu se trouve unie à la doctrine. Sans marcher eux-mêmes dans ces voies spirituelles , ils nous seront utiles ; Dieu leur fera comprendre ce qu'ils nous doivent enseigner , il les rendra môme spirituels dans la vue de notre avancement. C'est ce qu'une expérience personnelle me permet d'aflBrmer ; cela m'est arrivé avec plus de deux.

Parlant en général , je dis qu'une urne . avant de s'abandonner entièrement à la conduite d'un seul maître , doit avoir soin de le choisir tel que je l'ai dépeint. Ne pas agir ainsi , serait une grande faute. Une personne engagée dans la vie religieuse doit mettre plus de zèle encore dans ce choix ; car elle peut dépendre d'un supérieur qui manquera de ces trois qualités ; et certes , c'est assez d'une pareille croix , sans aller en outre , de gaîté de cœur , soumettre son jugement à un liomme qui en manque. Quant à moi , je n'ai jamais pu m'y résoudre ; et à vrai dire , je ne vois aucune raison de le faire. Si c'est une personne séculière, elle est complètement libre de choisir celui auquel elle doit être soumise. Qu'elle en bénisse Dieu et ne se prive point d'une si sainte liberté. Je dis plus : qu'elle demeure plutôt sans directeur , jusqu'à ce qu'elle en ail trouvé un marqué au bon coin. Le Seigneur le lui donnera, sans nul doute , pourvu qu'elle en ait un grand désir et le lui demande avec humilité.

Je bénis Dieu de toute mon âme : et les femmes, et ceux qui sont sans lettres, devraient sans cesse, comme moi, lui rendre d'infinies actions de grâces de ce qu'il se trouve des hommes qui , à force de labeurs , ont conquis la vérité que nous ignorons. Je considère souvent avec effroi la peine que coûte la science aux savants , et en particulier aux Religieux, tandis (ju'il nous suffit de les interroger pour avoir part à leur trésor. El il se trouverait des personnes qui refusent d'en profiler!

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Plaise à Dieu de ne le |)oinl pcrmcllrc ! Que de fois me suis-je scnlie couverte de confusion en considérant cette immolation sublime des Relii^ieux ! Joug des observances , austérités , nourriture grossiôre , soumission à leurs supérieurs , sommeil court , lit dur, abnégation de toutes les heures, partout , toujoui*s, la croix, voilà leur vie ! Ce serait, selon moi, un grand mal de perdre , par sa faute, un bien d'un tel prix. Et nous , exemjjts des sacrifices qu'ils acceptent, recevant de leurs mains la nourriture toute préparée , vivant à notre gré, tandis qu'ils portent le poids de tant de travaux, nous nous préférons peutêtre intérieurement à eux , parce que nous donnons un peu plus de temps à l'oraison.

Seigneur , malgré mon ignorance et mon inutilité , je vous bénis ; je suis l'ouvrage de vos mains. Mais je vous bénis bien plus encore de ce que vous avez allumé dans tant d'ùmes héroïques le feu sacré pour nous le communiquer. Nous devrions faire monter vers vous une prière incessante pour ces ministres fidèles qui nous donnent la lumière. Et que serions-nous sans eux , au milieu des grandes tempêtes qui . de nos jours, agitent l'Eglise? Si quelques-uns n'ont pas répondu à la sainteté de leur mission, la fidélité des autres n'en brillera que d'un éclat [)lus pur. Daigne le Seigneur les tenir de sa main , et [)roléger ces fermes appuis de notre faiblesse ! Ainsi soit-il !

Me voici bien loin du sujet que j'avais commencé à traiter ; mais ces avis auront leur utilité. Us empêcheront les comniençants de s'égarer dans la voie sublime où ils marchent Je reviens à ce que je disais du mystère de Notre-Seigneur Jésus-Christ à la colonne. Il sera bon. sans doute, de discourir pendant quelque temps , de considérer quel est celui qui souffre . la grandeur et les causes de son supplice , enfin l'amour avec lequel il l'endure. Mais l'on ne doit pas toujours se fatiguer à ap|)rofondir ces divers points; il sera excellent de se tenir en paix , sans discourir , auprès du Divin Maître. L'âme s'occupera doucement à considérer qu'il nous regarde ;

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elle lui tiendra com|3agnie , elle lui parlera et lui adressera ses demandes ; elle s'humiliera , elle prendra avec lui ses délices, se souvenant toujours qu'elle était indigne de jouir ainsi de sa divine présence. Si elle en peut venir là . môme dès le commencement de l'oraison , elle en retirera un grand profit. Une telle méthode est la source de grands biens , elle l'a du moins été pour mon âme. Je ne sais , mon Père , si je m'explique bien , vous en serez juge. Plaise au Seigneur qu'au moins je réussisse à le contenter toujours ! Ainsi soit-il !

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