SON ESPRIT. — SON ÉCOLE
Si nous n'avobs, sur la première partie de la vie de Socrate, que des renseignements incom-
. plets et incertains, il n’en est pas de même des détails qui nous ont été conservés sur sa personne, et qui sont non-seulement abondants, mais paraissent avoir, en outre, un degré suf- . fisant de valeur historique.
On sait que, dans l’origine, les portraits, en Grèce, sont nés du désir de conserver l’image des vainqueurs des jeux sacrés : ce n'étaient que des représentations, traitées avec liberté, du caractère physique et moral de ces individus ; mais l’art grec arriva bien vite à une fidéhté plus exacte et à une reproduction plus vraic
es personnes. Les artistes se guidèrent d’abord d’après leur caractère connu; les traditions, les portraits écrits laissés par les contemporains.
est ainsi que nous avons la tête sublime d’Homère ; c’est ainsi que nous avons la tête riante, spirituelle et ferme de notre Socrate, évidemment imitée de celle de Silène, et modifiée par les détails tirés de Platon (1). Il n’est pas impossible que des données plus exactes et plus sûres aient servi à ceux qui nous ont transmis cette figure. En effet, ilest vraisemblable que le buste a été fait sur la statue en bronze de Lysippe, et quoique Lysippe ait vécu trop tard après Socrate pour le connaître, il a pu travailler d’après des dessins, ou des pierres gravées, ou des médailles, ou des reproductions plastiques, qui, dans un temps si glorieux pour la sculpture, ne devaient être ni rares ni inexactes (2 |
Le goût des anciens d’orner leurs bibliothèques ou leurs musées des bustes des poètes et des philosophes, a contribué à multiplier ces reproductions, qu’on peut considérer comme à peu près fidèles. D’après le buste qu’on peut voir
(1) Diog. L., 11.43 ; Plat., Banq., 215 b; E. Q. Visconti, Iconographie grecque, 1*° partie, p. 77. 80, PI. 18.
(2) Voir, sur les gemmes de Socrate, la plupart allégoriques ou capricieuses, l'ouvrage de Macarius, citéepar Ott. Müller : « Abraxas, seu apis{opistus quæ est anti® quaria de gemmis basilidianis disquisitio.» Anvers, 1614, d; il y & eu une réédition en 1657 avec un commentaire de Jean Chifflet.
| SA PERSONNE 63 dans l’Zconographie de Visconti (1), comme d’après la description de Platon, faite celle-là d’4près nature, Socrate était loin d’être beau (2) ; le visage d’un satyre, le nez camus, les yeux à fleur de tête, les lèvres épaisses, le teint pâle, la tête chauve (3), et cependant l'intelligence et la force intérieure de l’âme répandent sur cette physionomie une espèce de charme ct comme un rayon de la beauté morale (4). « Alcibiädes, dit Rabelais (5), on dialoge de Platon,” intitulé le Bancquet, louant son precepteur Soorates, sans controverse prince des philosophes, entre aultres parolles, le dict estre semblable es Silencs. Silenes estoyent jadis petites boytes, telles que nous voyons de present es boutiques des apothicaires, painctes au dessus de figures joyeuses et frivoles, comme des harpyes, Satyres, oisons bridez, lievres cornuz, canes bastees, boucqs volants, cerfs lymon-
(1) Cf, Q. Visconti, Zconog. grecq., l'° partie, p. T1, 80, et PI. 18.
(2) Symp.,IV,19 : rüv ravrov Setivev dv rot axrupuucis aia- XLaTOS.
(3) Theet., 143 e; Aristoph., Nub., 103; Xén.,c.V,1; Winckelm., Hist. de l'Art, t. 11, p. 15.
(4)Epict., Dissert.,LIV, c. xt, p.19-21, éd. de Schweigh.. t. 11, p. 658 : « At nitebat ejus corpus, éortXGev, et adeo erat gratum et suave cb uivev dx:0axt AAAX ai IE Rv.
(5) Prol. de Gargantua.
64 YIÉ DE SOCRATE niers, et aultres telles painctures contrefaictes a plaisir, pour exciter le monde a rire : quel. feut Silence, maistre du bon Bacchus : mais au dedans, lon reservoit les fines drogues, comme baulme, ambre gris, amomon, muscq, pierreries et aultres choses precieuses. Tel disoit estre Socrates, parce que le voyans au dehors et l’estimans par l’exteriore apparence, n’en eussiez donné ung coupeau d'oignon, tant laid ‘ilestoit de corps et ridicule en son maintien, le nez poinctu (1), le reguard d’un taureau (2), le visage d’un fol, simple en meurs, rusticq en vestiments, paoure.de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la republicque, toujours riant, toujours beuvant d’aultant à ung chascun, toujours se guabelant, toujours dissimulant son divin sçavoir. Mais, ouvrans ceste boyte, eussiez au dedans trouvé une celeste et impreciable drogue, entendement plus que humain, vertus merveilleuses, couraige invincible, sobresse non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, desprisement incrovable de tout ce pourquoi les humains tant veiglent, courent, travaillent, navigent et bataillent. »
Malgré quelques traits ajoutés par la riche
À Rabelais n'est point exact ici.
2) Phæd.. 117 b : sandy Saitas.