XII
(5) Hist. V.,L X, 6: «is Annrornra xopudioda. \2
de Sannÿrion, cité par ce même Athénée, le nom de rè drè Anyæiou 2exp67.
Suidas se borne à dire que Mélétus, fils de Laius, fut un orateur athénien qui fit aussi des tragédies, et qui, de concert avec Anytus, accusa Socrate. |
Tous ces personnages n’en font-ils qu'un seul, ou bien y a-t-il plusieurs Mélétus, et dans ce cas quel fut celui qui accusa Socrate? Voilà les questions qu’il est plus facile de poser que de résoudre (1).
D'abord, on ne peut guère admettre que laccusateur de Socrate fût le Mélétus compromis dans l'affaire des mystères; il aurait eu certainement, par suite de ce scandale, un âge et une notoriété qui n’eussent pas permis à S0crate de lappeler un jeune homme inconnu.
Peut-on supposer d’ailleurs qu'après avoir été lui-même accusé d’impiété, il eût eu le front, au risque de rappeler un passé si dangereux, d’intenter un procès de cette nature? Et quand il aurait eu cette impudence, comment admet-
(1) Fréret, dans le mémoire souvent cité, après avoir compté quatre Mélétus : 1° le poète tragique, 2° l'ambassadeur à Sparte, æ le complice de la mutilation des Hermès, 4° l'accusateur de Socrate, les réduit à deux, et fait de l’accusateur, le négociateur et le poète, ce qui souffre quelques difficultés.
tre que ni Xénophon, ni Platon, r’eussent pas relevé tette circonstance, qui aurait enlevé tout crédit, toute autorité à son accusation. On prouve par cette même raison, je dis le silence de Xénophon et de Platon, que l’accusateur de Socrate n’était pas le fils de ce Mélétus.
Était-ce donc le poète ? Mais, outre que celui-ci, désigné par Aristophane, dans sa pièce des rewpyo/ pour ses rapports avec Callias, ne pouvait plus être, quatorze ans après, considéré comme un jeune homme, le poète comique à qui Euripide avait emprunté quelques vers, bafoué dans les Grenouilles pour la froideur de sa verve et la dépravation de ses mœurs, ne pouvait plus, vingt-cinq ans après, avoir le moindre titre à ce nom de jeune homme imberbe et inconnu.
Cependant, d’un autre côté, tous les textes, et celui de Platon, Yrèp r&y monrë dutémevos sont là pour nous obliger de conclure que l’accusateur de Socrate était un poète. M. K. Fr. Hermann ne trouve d'autre issue à cette difficulté que de supposer qu’on a eu tort de confondre l’amant de Callias avec le profanateur des mystères, et il voit dans l’accusateur de Socrate le poète Mélétus, qui, ayant de trente à quarante ans en 399, pouvait, comme l'a observé déjà Clinton, être appelé jeune par &o-
crate (1), qui le comparait à lui-même ou peutêtre à Anvtus. J’ai bien de la peine à admettre ce biais : un poète tragique dont Aristophane s’était à plusieursreprises occupé, auquel Euripide passait pour avoir fait des emprunts, encore qu’il pût passer pour jeune, ne pouvait pas être si mconnu et si obscur que Socrate ne soit pas sûr de son nom.
Puisqu' on est contraint de faire des hypothèses, j’aurais mieux aimé supposer l’existence d’un troisième Mélétus (2), poète très-jeune et très-obscur, comme Platon nous le dit; mais d’une obscurité telle, que les scholiastes, pour n'être pas à court de renseignements sur sa personne, l'ont confondu avec le poète tragique, victime des plaisanteries d’Aristophane, amant de Callias et complice d’Alcibiade dans la profanation des mystères. Quant à déterminer lequel des deux fut le négociateur heureux du traité de paix conclu avec Lacédémone, nous n’avons aucun moyen de le faire, et nous ne l’essayerons même pas.
Quant à l’accusateur de Socrate, on ignore
: (1) Fynes Clinton, Fast. Hellen, II, p. 91 : « An age « which might be called young in comparison with that « of Socrates or perhaps of Anytus. »
(2) M. K. Hermann en fait le fils du poète, qu'il distingue de l'amant de Callias.
absolument quel fut le mobile particulier qui le poussa à cette mauvaise action. Le scholiaste de Platon, Diogène de Laërte et Libanius (1), prétendent qu’Anytus avait acheté la complicité de Mélétus, qui faisait tout pour de l'argent; mais dans l'incertitude où nous sommes sur la vraie individualité de ce personnage, il ne serait pas prudent d’attacher trop d'importance à ces asserlions de témoins si éloignés.
Quoi qu'il en soit, Mélétus expia son crime : Diogène semble dire (2), et Thémiste dit en termes exprès, qu'il fut traduit devant les tribunaux sur la poursuite d’Antisthène et légalement condamné à mort. Mais Diodore de Sicile (3) raconte que, saisi de repentir et de remords, le peuple athénien, dans un emportement de colère, massacra sans jugement tous les ‘accusateurs de Socrate; Suidas complète le récit, en ce qui concerne Mélétus, en disant que ce fut à coup de pierres.
Ce fut Antisthène qui poursuivit également,
(1) Schol. Plat., 4pol.; 18 b; Diog. L., II, 38. Liban., Apol. Socr., p. 11.
(2) Diog. L., IT, 43 : Mexñrou de bévaroy xaréyvuaav; et VI, 9, il ajoute, en parlant d’'Antisthènes : abrèç xai Maïñre aîrioç yéveobar d'oxei reù Bavareu:; ce qui veut dire sans doute
. qu'Antisthène l'accusa. Thém., Or., xx, 293. (3) Diod. Sic., XIV, 31.
. au dire de Diogène, Anytus, qu’il fit condamner à l'exil (1). Cet Anytus semble n’avoir rien de commun avec celui que Timoclès, poète de la comédie moyenne, dans lu pièce des Zcariens,
appelle 5 rzxvs (2), ni avec celui que Démosthène produit comme témoin dans son discours contre Néère (3), et auquel il donne pour père Lacias, et pour ancêtres ceux qu’on appelle les Brytides. L’accusateur de Socrate était fils du riche et sage Anthémion, qui devait sa fortune non pas au hasard ou à la générosité d’un testateur, mais qui l’avait faite lui-même par son intelligence et son travail (4). Comme Lysias, Démosthène et Sophocle, qui s'étaient enrichis dans la vente et la fabrication des armes; comme Platon, qui avait pu: subvenir aux frais de ses voyages par un grand commerce d'huiles, le père d’Anytus avait créé, et Anytus exploitait un établissement de tannerie, qu’en bon père de famille et en bon négociant il entendait laisser à son fils qu’il élevait en conséquence (5).
. Organe des intérêts les plus positifs, les intérêts
(1) Diog. L., VI, 9.
(2) Athén., VIII, 339 d.
(3) Dém., 1366, Reisk.
(4) Plat., Men., 90 a.
(5) Schol. Plat., 18 b, 28; Xén., Apol., 29; Epist., Socr., VII, p. 30.
de l'industrie et du commerce, richesse et force de l’État, Anytus, dans le procès où Mélétus avait en apparence le premier rôle, le rôle de protagoniste, représentait les classes commerçantes et ouvrières et en même temps les hommes politiques (1). Son influence dut être considérable. Toute l’Apologie de Libanius est une réponse à Anytus seul, qui, suivant ce rhéteur, était monté à la tribune après Mélétus et avant Lycon (2). Il avait trouvé fort mauvais que Socrate l’'admonestât publiquement, et lui reprochât de ne penser à faire de son fils qu’un
tanneur (3). Ses sentiments politiques, tout au-
(1). Il y a peut-être dans ce rapprochement une ironie de Platon : Eh quoi! les industriels, les commerçants, des hommes politiques ! et leur chef, un tanneur! Quelle monstruosité|!
(2) Liban., À pol., t. III, p. 1, Reisk.
(3) Xén., A pol. : mspi füpous made, Le scholiaste de Platon, À pol., 18 b, dit, avec Diog. L., II, 38, que Socrate le plaisantait sur sa profession, et que l'accusation qu'il soutint ne fut qu'une vengeance d’un amour-propre blessé. Ce conte est reproduit par Libanius, qui ajoute (p. 11) que, l'acte d'accusation déjà déposé, la cause déjà annoncée, Anytus fit proposer à Socrate une réconciliation, s’engageant à renoncer à la poursuite, à condition que Socrate s’engagerait à ne plus se moquer de sa profession. Mais qu'y a-t-il d'historique dans les faits articulés par Libanius, dont l'œuvre est une composition toute sophistique, un exercice de rhétorique et une déclamation d'école? Comment croire que Socrate
tant que ses légitimes prétentions à élever son fils comme il l’enlendait, avaient contribué à l'irriter contre Socrate. Il avait combattu et souffert pour la liberté et la démocratie, etn’était revenu de l’exilqu’avec Thrasybule etaprès avoir perdu une partie de sa fortune (1). Isocrate atteste que bien qu’il eût cruellement àse plaindre du parti oligarchique, et qu’il connût parfaitement ceux ‘qui étaient les auteurs du mal qu'il avait souffert, fidèle au serment d’amnistie, il ne voulut, pas plus que Thrasybule, les poursuivre ou les inquiéter (2). Cependant, sansallerjusqu’à des poursuites judiciaires, on peut, sans calomnie, croire qu’Anytus avait rapporté de l’exil un fond d’irritation et de mécontentement, et il semble même, de hame; il s’en prenait -à tous les sophistes comme à Socrate ; il gémissait de l’aveuglement déplorable des jeunes gens, des pères de famille, des cités, qui, au lieu de
fût si aristocratiquement dédaigneux, lui, le tailleur de pierres et le fils d'une pauvre sage-femme? Comment croire qu'Anytus fût si susceptible, lui qui se laissait appeler par Théopompe une pantoufle dans la pièce des Stpariwndes, et par Archippe un savetier dans celle des Poissons?
(1) Isocr., adv. Callim., $ 11; Xén., [Jellen., II, 3; Lysias, adv. À gor., $'18; Diod. Sic., XIII, 63; ÆEpist. Plat., VIT.
(2) Isoc., adv. Callim., $ 11.
proscrire ceséloquents professeurs d’unescience dangereuse, les accueillaient et les comblaient d'honneur et d'argent. Quant à lui, il s'était fait un devoir de rompre tout commerce avec eux et de les ignorer complétement (1).
C’était un citoyen non-seulement riche, mais populaire, très-influent, très-Duissant, et qui avait occupé les plus hautes magistratures de V'État (2). Antérieurement à l’année 411, ilavait été archonte (3). On le voit ensuite commander une flotte de trente vaisseaux envoyés contre Pylos (4); enfin Lysias (5) nous le montre à Phylé, l’un des chefs de ces proscrits héroïques qui rendirent plus tard à leur pays la liberté et la paix. Aussi son nom est associé par Isocrate, comme par Xénophon (6), à celui de Trasybule. Dans l’exil même, il donna envers Agoratus l'exemple d’une conduite pleine de clémence et inspirée par une sage et généreuse politique.
(1) Plat, Men., 92 a.
(2) Plat., Men., 90 a; Ep. Plat., t. III, p. 325 : du- VAGTEUOYTÉE TIVEG.
(3) Lys., adv. Dard., p. 58, Auger. C’est du moins ainsi que Fréret interprète le mot &pxovras, que M. K. Hermann interprète dans un sens plus général, celui de airopÜAXXSG.
(4) Diod. Sic., XIII, 64.
(5) Adv. Agor., I, p. 368, Aug.
(6) Xén.. Hellen., IT, c. 111, $ 42.
L’expulsion des Trente ajouta, comme on le devine, à son crédit et à son influence; Andocide, dans sa péroraison éloquente, Pappelle à son secours et le prie de venir prendre sa défense avec Céphalus (1). Or, Céphalus. avait eu, avec Archinus, la plus grande part au rétablissement des anciennes lois (2). On peut donc croire qu'Anytus n'avait pas été étranger à cette politique, à laquelle, suivant Dinarque, fut dû, non moins qu'aux victoires d’Iphicrate, de Chabrias et de Timothée, le rétablissement peu durable, mais brillant encore, de la puissance et de la gloire d'Athènes (3).
On veut, ce qui est loin d’être évident, que les éloges donnés à son père, que Platon appelle un homme sans orgueil et sans haine, modéré et économe, soient autant de traits dé-
(1) De myst., p. », ed. H. St.
(2) Cf. Dinarch., adv. Dem., p. 171 et 185.
(3) On serait disposé à croire que Libanius (A pol. S., p. 20, 1. 15) fait allusion à Anytus, lorsque, après avoir dit de Socrate : « A-t-il fait partie de l'oligarchie des Quatre Cents? de la tyrannie des Trente? A-t-il imité Pisandre? s'est-il rangé du parti de Théramène? » il ajoute : « C’est là le fait d’un autre {érépou), d'un homme qui fut du conseil des Quatre Cents, et qui, plus tard, eut à rendre compte des crimes qu'il avait commis. » Mais on ne saurait s'arrêter à cette interprétation : Libanius n'ignorait pas qu'Anytus avait joué un rôle politique tout différent.
LE PROCÈS 219 cochés contre les défauts du fils, qui cependant avait reçu une bonne éducation, ou du mois, comme dit Platon, ce que les Athéuiens entendaient par là (1). On a voulu trouver dans des vices de caractère, et dans les ressentiments d’un ignoble amour méprisé, l’origine de cette irritation quiéclate en menaces dans le dialogue de Platon (2). Accusé pour le mauvais succès de expédition de Pylos qu’il commandait, il n’aurait dû son acquittement qu’à la corruption des juges, détestable pratique dont il aurait donné le premier l’exemple (3).
De plus, il aurait été l’amoureux malheureux et jaloux d’Alcibiade, qui prodiguait à Socrate les marques de la plus grande affection, et lui offrait l'honneur tant envié de manger et de lutter avec lui, et même de coucher dans sa tente (4), L'histoire qu’on raconte à ce sujet, quoiqu’elle porte sur des relations que nous ne pouvons pas même désigner par leur nom, ne donne pourtant pas du caractère d’Anytus une
(1) Men., 90 a.
(2) Men., 92, 9,4 e.
(3) Harpocrat., v. Aexov; Plut., Coriol., XIV; schol. Æsch. c. Tim., $ 87; Diod. Sic., XIIT, 64, qui fixe la date à la quatrième année de la 92° olympiade, quatre ans avant la fin de la guerre du Péloponèse.
(4)Plut., 4 lc1b., IV; Amator., XVII; Athén., XII, 584 e. |
idée aussi défavorable. Il invite un jour Alciciade à souper ; celui-ci refuse; puis, ivre, s’en va faire vacarme à la porte du festin où il avait été prié, et, sans daigner entrer, ofdonne aux esclaves qui l’accompagnaient de prendre sur la table et d’emporter chez lui la moitié des coupes et des vases qui y étaient étalés; les convives s’indignent de cette insolence méprisante et de ce sans-facon de grand seigneur mal appris. Anytus sourit et répond : « Sachons-lui gré au contraire de sa modération, car, s’il l'avait voulu, il aurait bien pu tout prendre (1). » C'est au moins spirituel et certainement libéral.
D'ailleurs l’anecdote est suspecte; comment, si les dédains d’Alcibiade eussent provoqué contre Socrate les ressentiments d’un amant maltraité et jaloux, comment Xénophon et Platon n’en eussent-ils pas dit un mot?
Il est probable qu'aveuglé par ses opinions et le sentiment même du danger que faisaient courir à l’État cesrivaux heureux des hommes politiques (2), Anytus ne vit et ne poursuivit dans Socrate qu’un sophiste plus habile et plus dangereux que tous les autres, dont les leçons avaient formé ce Critias, tyran sanguinaire
(i) Plut., Aicib., 4; Amat., XVII; Athén., XII, 5: (2) Plat., Rep., VI, 493 a : dvriréyvous,
L% PROCÈS 217 d'Athènes (1). Il paya, dit-on, de sa vie cette injustice. Accusé par Antisthène et exilé, il eut le malheur d’aller à Héraclée pour y vivre; il y fut reconnu par quelques jeunes gens qui avaient autrefois connu Socrate, et qu’Anlisthène avait déjà, à Athènes, excités contre lui. Suivant le récit de Maxime de Tyr, il fut lapidé, et on montrait encore de son temps, dans les faubourgs de la ville, la place où il avait été massacré, et où on lui avait donné la sépulture (2). Diogène de Laërte se borne à dire qu’il reçut l’ordre de quitter Héraclée le jour même où 1l y était arrivé (3). Plutarque a une autre version sur sa fin. Les Athéniens, dit-il, conçurent une telle horreur contre les infâmes délateurs de Socrate, qu'ils leur refusaient du feu, qu'ils ne daignaient pas répondre à leurs questions, qu’ils ne voulaient pas au bain se servir de la même eau et faisaient vider celle où ils avaient touché. Ne pouvant supporter une pareille aversion, ces malheureux, ct Anytus entre eux, se pendirent de désespoir.
Les procédures préparatoires devant le conseil des Prytants, pour amener un jugement
(1) Æsch. c. Tim. $ 173 : bueïs, & Aënvaior, Ewxpérny Tov ccpiornv dmexteivate rt Kourixv épavn nemad'euxos, (2) Max. Tyr., Orat. XX, p. 263; Diog. L., VI, 10 (3) Diog. L:, 11, 43. | - \S
218 VIE DK SOCRATE
par lequel l’accusation serait reçue et par lequel on déclarerait qu’il y avait lieu de poursuivre, d’assigner et de juger Socrate (1), furent conduites par Lycon qui, dans le procès, repré scutait les griefs et l'irritation des orateurs (2). Ce personnage, que Diogène de Laërte appelle un démagogue (3), prit la parole, comme Anytus, en qualité d’auxiliaire de l’accusation, ‘avrnyopos, avdixos (4), et Platon constate que c’est par leurs efforts unis que Mélétus put ob tenir gain de cause.
Jl y avait à Athènes une sorte de collége d’orateurs de l’État, sous le nom de puropes, ovvyopar, audixu, chargés par le peuple, tantôt de poursuivre l’acceptation ou l’abrogation d’une loi, tantôt de plaider des causes publiques. Ces avocats, qu'en Angleterre on appellerait de la ‘couronne, recevaient du trésor une drachme par chaque plaidoyer, honoraires appelés ri
(1) Le dialogue de l'Eutyphron semble indiquer qu'il s'écoula quelque temps entre les procédures préliminaires et le jugement.
(2) Plat., Apol. 283 e : bnp rüv bnrépov.
(3) 11, 38. Je ne sais où Libanius (4 pol. S., t. Il,
p. 13)a pris qu'Arytus aurait demandé l'intervention ans le procès, des orateurs, lesquels, ajoute-t-il, n'avaient le droit de requérir que contre rüv ra xouwa mpar- TOVTUV, Xat mt Piux AGvroy al yvouac dvayépeuoavrov xai
pioua:.a YJAPOVTUY.
(4) Plat., 4 pol., 36 a.
avyn) spixëy (1), et formaicut une espèce de magistrature, jouant en quelque manière le rôle d’un ministère public; maisil n’est guère probable que ce soit de cette corporation restreinte qu'il s'agisse ici. L’équivalent dont se sert Diogène, en appelant Lycon un démagoguc,moutre qu’il est question d’une classe d'individus plus puissante et plüs nombreuse, et dont l'intervention dans les affaires publiques n'était pas, comme celle des orateurs fonctionnaires, déter-
(1) Aristoph., Vesp., 601, et schol. Ils différaient des simples orateurs ou citoyens qui prenaient la parole dans lés assemblées quand bon leur semblait. Ainsi Eschine (in Tim., 22) oppose roy ldiwrwv à rov bnrépuv, et Démosthène, Phil. IV, distingue des particuliers, tdwsais, les orateurs, qu'il appelle rexrcucyéveus. Dans la Couronne, peignant la consternation de la ville à la prise d’Élatée, Démosthène s'é:rie que personne dans l'assemblée n'osa demander la parole, quoique tous les stratéges et tous les Orateurs fussent présents.
Eschine même distingue (in Ctesiph., p. 55), les +cûç rs dx rcû Boukeurnpicu briropas et red; x vcû drucu, Comme si le conseil et le peuple noinmaient, chacun de son côté, des commissaires pour soutenir ou attaquer les proposilions de lais. La scholie des Œuénes, citée plus haut, et la scholie de Plutus, v. 912, nous apprennent qu'ils étaient au nombre de dix. Lorsqu'ils parlaient dans l’assemblée ils prenaient une couronne (Aristoph., Eccles., v. 131, et schol., 133, 148, 164, 171). Il était interdit de remplir cette fonction avant l’âge de quarante ans, et l'on ne pouvait en être revêtu qu'une seule fois. Les conditions morales exigées étaient des plus sévères,
minée et limitée (1). Lycon se présentait au nom de tous ceux qui, par la parole, prétendaïent à une action politique et à une influence dans le gouvernement (2).
Quant à lui, c'était un Ionien de naissance, du dème de Thoricium, pauvre diable d’ailleurs, bafoué par les poètes comiques, Cratinus, Aristophane, Eupolis, Métagène, comme étranger, comme traître et comme mari malheureux; ce qui ne l’empêchait pas d’être les délices de l’Agora (3), où Dion l’accuse d’avoir trop aimé à faire le métier d’accusateur et de sycophante (4). Il avait un fils, nommé Autolycus. Xénophon, qui l'introduit dans son Banquet, lui met dans la bouche quelques paroles gracieuses pour Socrate. Si c’est bien le même personnage dont parle Ctésias (5), non-seulement Lycon eût fait commerce d'accusation, mais il
(1) Nous avons vu que Libanius limite leur action judiciaire au cas où les accusés auraient pris part à l'administration de l'État. |
(2) Sur les démagogues, voir Mist. de la démagogie (PaicLoMATHIR de Wachler); Roetscher, Aristophanes, p. 154. Sur les orateurs, Sigonius, IV, 6; S. Petit, III, p. 344; Schoeman, De comit. Athen., p. 107; Acad. inscript., t. XLIII, p. 1. -
(3) Schol. Plat,, Anol., 23 b : dycpäs &yalua; Aristoph., Lysist., 210; schol., 1. L., et ad Vesp., 1169.
(4) Dion Chrysost.,, Orat., 53, 22.
(5) Persic., S 52.
avait vendu la ville de Naupacte et livré por” une somme d'argent, au roi de Perse, son compagnon d'armes Pisuthnès (1).
Voilà les trois personnages nommés par Platon comme accusateurs de Socrate, les seuls qui figurent également comme parties au precès, suivant le récit d’Antisthène, dans son Hisloire de la succession des philosophes, citée par Diogène (2), où il représente comme Platon les mobiles et les intérêts de chacun d’eux.
Il est certain que tous les trois prirent la parole; mais il est présumable que Mélétus dit peu de chose, et que ce fut sur Anytus, que toutes les traditions donnent comme l’âme de ce complot, et sur le mercenaire Lycon, que re- . tomba la lutte oratoire ; c’est du moins à ceux-ci que Socrate attribue sa condamnation (3). Le discours que Libanius met dans la bouche d’un ami de Socrate, et qui est uniquement dirigé contre Anytus; certaines expressions de l’Apologie de Platon, autorisent même à croire qu'Anytus y remplit le rôle le plus considérable et décisif (4).
Outre ces trois personnages, Diogène en
(1) Schol. Plat., Apol., 83 b.
(3) Plat., Apol. S., 36.
(4) Ep. Socr., 14 : %v pèv yap à piba Ts papñe.
nomme encore deux autres : Polyeucte qui, au rapport de Phavorin, prononça les plaidoyers, et Polycrate le sophiste qui, suivant Hermippe, avait écrit le discours attribué par d’autres à Anytus lui-même (1). Polyeucte ne peut avoir été une partie importante au procès, car alors son nom n’aurait pas été omis par Platon : ce n’est pas une raison cependant pour nier son existence et changer le texte de Liogène, en substituant, comme le propose M. K. F, Hermanh, dans la phrase eîre nai ri dfan y Doaveuxro:, le nom d’Anytus, et en remplaçant également par le nom de Polyeucte celui d’Anytus, contenu dans la suivante au-éypabs roy A6yov ToAuxpaTns, &s qnoi?"Esuimmos, HAyutos às rives, EI SOTtE QUE le dissentiment d'Hermippe et des autres ne por. terait que sur une légère différence d’écriture, puisque Polycrate peut être facilement confondu avec Polyeucte.
Polyeucte n’est pas absolument Inconnu :
Ruhnkhen (2) a trouvé son nom dans uf grammâirien, et Bekker, dans secs Anecdola (3), cite un discours d’Antiphon contre Polyeucte. MénageenCiteunautre de Dinarquecontrele même,
(1) Diog. L., IT, 38.
(2) ist. crit. orat. gr., p. 80.
d’après Denys d'Halicarnasse (1. Ne pourraiton admettre avec Fréret que ce fut ce Polyeucte qui, dans l’action préliminaire, pour obtenir une ordonnance de renvoi, poursuivit devant le conseil des Cinq-Cents, et, guidé par Lycon, avait prononcé le plaidoÿer (2).
Le fait que le sophiste Polycrate avait écrit un discours contre Socrate, est attesté par une letire écrite au nom d’Eschine, et qui fait partie du recueil des Lettres socratiques. Il est qualifié du titre de logographe par Thémiste, qui prétend que le plaidoyer composé par Polycrate exerça sur les juges une fascination magique. (3) ; par Suidas, qui ajoute qu'il écrivit deux plaidoyers, l’un pour Mélétus, lautre pour Anytus; enfin par Ælien (4) et par Quintilien (6). -
C'était un homme pauvre, nous apprend Pauteur de largument du Busiris d’Isocrate, et c'était cette situation qui l’avait contraint à faire le métier de sophiste. Au moment où.Isocrate lui adressa son Busiris, il vivait, quoique
(1) Harpocrat., v. ÉxpuAlopopñoan.
(2) Fréret, Acad. inscript. t. XLVII, p. 212. (3) Thém., Orat. 23, p. 296, Hard. ; éénmarrünaav xai
éponrebbnoav.
(4) ist. V., XI, 10.
Athénien de naissance, dans l’île de Chypre, où probablement 1l tenait école de rhétorique (1). Pour qui a-t-il écrit le ou les discours qu’on lui prête? Il n’est pas probable que ce fût pour Lycon, orateur distingué lui-même. La lettre supposée d’Eschine que nous citions tout à l'heure, dit que ce fut pour Mélétus, qui n'en profita guère, s’il faut en croire ce récit; car il l’avait appris par cœur, comme font les écoliers leurs déclamations, et lorsqu'il fut monté à la tribune de l’accusateur, il se troubla, perdit la mémoire, et finalement, ayant compromis par cet échec sa réputation et la force de son discours, fut obligé de descendre au milieu de la risée universelle. Suidas et Thémiste prétendent qu'il fut écrit pour Anytus’; mais nous savons que dans sa haine. pour les sophistes, Anytus avait rompu tout commerce avec eux, et qu'il devait partager la répulsion, commune à tous les hommes politiques de ce temps, contre les logographes (2). | Fréret, et avant lui Bentley (3), ont fait observer, après Phavorin, que ce discours de Polycrate n'était pas authentique. Il résulte, dit Fréret, du préambule del’ Éloge de Busiris d’1-
(1) Cf. Spengel, Artt. Script., p. "15.
© (2) Thém, Orat., XXIIT; Plat, Phœdr., 251.
(3) De ep. Socr., Orell., $ 6.
LE PROCÈS . 225 socrate, « que ce Polycrate était un sophiste de son temps, qui, pour donner des preuves de son éloquence et pour montrer combien le choix des sujets lui était indifférent, avait composé deux déclamations, l’une contre Socrate, l’autre en faveur de Busiris. Cependant l’auteur de l'argument du Busiris d’'Isocrate soutient que ce discours de Polycrate était celui par lequel Anytus avait fait condamner Socrate, sans songer que cela est formellement contraire à Isocrate lui-même. » Rien dans le texte du discours d’Isocrate ne me paraît contraire à l’argument cité : c’est donc par d’autres raisons qu’il faut se décider. Phavorin avait remarqué qu'il était question dans le discours de Polycrate du rétablissement des Longs Murs, qui n'eut lieu par les soins de Conon que six ans après la mort deSocrate. Il serait donc impossible d'y voir un discours réellement prononcé dans le procès, et puisqu'il a existé, 1l est plus naturel d’y voir une composition d’école, un exercice de rhétorique, une déclamation sophistique enfin, comme celle dont le. sophiste se vantait dans l’Eloge de Busiris, et qui ne valait pas mieux, suivant Isocrate; ce travail serait alors Comme le pendant, dans le sens opposé, de lApologie de Libanius. Tout en admettant cette conclusion, M. K. F. Hermann ° 13.
a soutenu avec insistance (1) que cette pièce était antérieure à la mort de Socrate et aurtit été inspirée par le même sentiment qui dictait à Aristophane. tant d'années avant lé procès, la pièce des Nuées. Au moment du procès, dit lo savant professeur, Polycrate vivait à Chypre et la réputation de Socrate ne pouvait pas être, dans cette île, assez éclatante pour fournir un sujet suffisamment intéressant à une composition sophistique.D'’ailleurs, nous savons par les scholies d’Arislide (2) que Lysias avait fait un discours pour Socrate en réponse à Polvcrate (3). Or, cette Apologie de Lysias a été faite, on le sait, du vivant de Socrate, et si elle est une réponse à Polycrate, l’œuvre du sophiste était donc antérieure à celle de Lysias et à fortiori à la mort du philosophe.
Mais l’Apologie de Socrate par Lysias, signalée par les anciens (4), a été écrite, non pour lutter d’habileté avec un rival de talent oratoire, mais pour servir aux débats judiciaires; il est peu probable et presqueincroyäble que le
(1) Gesch. u. Syst. d. Plat. Philos., t. I, p. 629, et De Socrat. accusat., p. 15.
(2) T. IIT, p. 319 et 480.
(3) Spengel, Artt. Scripptt., p. 141 : be Auoias dr : bnèp Zoxparcuc np0ç IokuxpaTnv Ace. :
(4) Schol. Plat., Apol., 18b; Diog. L., II, 40 et 4i,
rhéteur Polycrate ait choisi pour thème d’une amplification de rhétorique, une accusation contre Socrate, au moment même où pesait sur la tête de cet innocent une accusation réelle et dangereuse; mais M. K. F. Hermann ajoute qu'il n’y a pas dans le discours de Polycrate la preuve qu'on veut y voir, d’une œuvre postérieure au procès. Selon lui, le sophiste avait parlé des Longs Murs, et c’est Phavorin qui ajoute, en le citant, qu’ils ont été rebâtis plus tard par Conon. Je ne vois pas sur quoi s’appuie cette interprétation; comment Phavorin aurait-il, d’un détail ajouté par lui-même, conclu à l'authenticité de la pièce? On pourrait pour tout concilier, admettre que les mots pos Toauapædruy Ont été ajoutés par mégarde ou par légèreté dans les scholies d’Aristide, ou bien, et c’est l’opinion de M. Spengel, que Lysias, refaisant ou éditant son Apologie, l'aura adressée, peut-être avec une lettre, à Polycrate, ou encore qu'il en aura composé une autre après avoir eu connaissance de celle où le sophiste attaquait une mémoire qui lui était chère. En tout cas, il paraît à peu près prouvé que Polycrate ne joua aucun rôle, ni de sa personne, ni de sa plume, dans la condamnation de Socrate el ne doit pas figurer parmi ses accusateurs. Du reste, ses accusateurs n'étaient pas ses
seuls ennemis; outre une colère inquiète. et sourde, outre un soulèvement général de lopinion publique, aveugle ou aveuglée, des inimitiés personnelles avaient dû travailler à le perdre; nous ne connaissons pas tous les noms, mais nous en connaissons du moins quelques-uns.
C’étaient Thrasymaque de Chalcédoine, orateur passionné et violent, que Platon nous peint comme une bête féroce, prêt à se jeter sur Socrate pour le déchirer à belles dents (1) ; peutêtre est-ce ce personnage que Platon nomme un orgueilleux logographe, et désigne à la fin de l'Euthydème comme un des ennemis acharnés de Socrate (2); Antiphon, nommé par Diogène (3), qui exerçait le métier de devin, expliquant les songes et les prodiges, et se mtlant à ses moments perdus, s’il faut en croire Hermogène, de faire celui de rhéteur et de logographe (4) ; un Antilochus de Lemnos,
(1) De Rep., 336 b : Gonep Onprov nrev sic nus ç diapre GOLLEVOS.
(2) Euthyd., 305 c. C'est l'opinion de Winckelmann, Prolegg. ad Euthyd., p. xxx1v. M. Stallbaum croit qu'aucun individu n’est désigné et que Platon dépeint ici-toute une classe, celle des écrivains de discours.
(3) II, 46 : roro épranveixer.
(4) Vossius, De hist. Græc., p. 313; Ménag., ad Diog: L. IF, 46; Fréret, Acad. inscript., t. XLVII p.262.
signalé par Aristide dans son troisième livre sur la Poésie (1), et dont on ne connaît rien, pas même exactement le nom (2); enfin, Aristophane, le célèbre poète comique, auquel, à tort ou à raison, on attribue une influence considérable sur le sort de Socrate, par sa comédie des Nuées. On sait le rôle que le philosophe joue dans cette pièce, et quoi qu’on puisse penser de Pinfluence qu’elle a exercée sur sa condamnation, on ne peut ‘pas dire assurément qu’elle soit l’œuvre d’un ami, ou même d’un indifférent. Représentée en 423 pour la première fois, si elle a eu deux représentations, comme elle a eu certainement deux éditions, cette pièce, qu’il n’est pas nécessaire de croire composée à l’instigation du haineux Anytus, quoi qu’en dise Diogène, n’est pas la seule où Aristophane a livré ce nom respectable à la risée publique, par des ‘ plaïisanteries, sinon toujours cruelles, du moins toujours menteuses. Dans les Oiseaux, pièce jorée en 414, il lui reproche, et nous savons que c’est un reproche dénué de vérité, sa négligencede costume et sa saleté (3). Dans les Gre-
(1) Cet ouvrage, cité par Diog. L., II, 46, est perdu.
(2) A la fin de la Vie de Pythagore Diogène donne Âvrid'ucos. ‘
(8) Vers 1271 : éphüruv….. éswxpareuv, et 1554 : acuroç cÙ fuzayéye Euxparns.
nouilles(1), dont la date se rapproche beaucoup de celle du procès, il signale son intimité avec Euripide, ce philosophe du théâtre, ce sophiste des poètes, comme on l’appelait (2), et qui pas sait pour faire ses tragédies en collaboration avec Socrate (3). Assurément ce n'était pas une intention bienveillante qui animaït Aristophane à l’égard d’Euripide, et on peut croire qu’en associant à son nom celui de Socrate, il satisfaisait doublement un séntiment qui n'a rien de commun avec l’amitié.”Je ne juge pas encore la conduite d’Aristophane, je me borne à constater que, soit passion, soit devoir, elle n’a rien eu d’affectueux, ni même d’impartial.
Je sais que pour l’expliquer et ôter au poète. tout motif d'inimitié personnelle, on rappelle les éternels et réciproques griefs de la philos6phie et de la comédie grecques, et le scholiaste d’Aristophane insiste sur ce fait, queiles autres ‘ comiques n’avaient pas plus que lui ménagé Socrate (4). La plaisanterie que les hommes . sont sous la voûte céleste qui les enferme,
(1) Vers 1491.
(2) Plut., Opp., V, p.848; Athén., IV, 48; Sext. Kmp, adv. Mathem., I, 288 : oxnvmès quadoopes.
(3) Diog. L. If, 19. C’est pour cette raison qu'Euripide fut ménagé par tous les socratiques.
(4) Nub., 917.
comme des charbons dans un vaste étouffoir.
avait été déjà faite par Cratinus contre le philosophe Hippon. Eupolis, quine fit mention que rarement de Socrate, fut plus odieux qu’Aristhophane, car, dans sa comédie, on pouvait voir le philosophe, au moment où son tour arrive de chanter, glisser l’aiguière d'argent sous son manteau pour la dérober (1). Il ne cachait pas les sentiments qui l’animaient : « Je hais, disait-1l, ce vieux bavard, ce vieux gueux, qui passe sa vie à méditer, et n’a jamais médiié au moyen d’avoir de quoi manger (2). » Ameipsias, dans son Connus, quiavait remporté le prix sur les.Nuées d’Aristophane, y avait inséré ces vers que nous a conservés Diogène (3): « Socrate, homme rare parmi les hommes rares, mais le plus fou parmi les fous, et toi aussi tu viens à nous; tu es capable sans doute de supporter toutes les privations, mais tu n’as pas de quoi
(1) Aristophane n’est pas en reste : car (Nub., v. 181) il accuse aussi Socrate d'avoir volé un munteau dans un gymnase. Chéréphon n'était pas mieux traité : Aristophane l'appelle un voleur, un fils de la Nuit, un hibou. (Schol., A pol. Plat.)
(2) Meinek., Fragm. Com., p. 553, frag. 311 :
Mioû d'éyo xai Zuxpérny Tov mruov AJoké Sn Êc TAG meEppovrtxsv, Encbev Je xarapayeuv ÉLor TcUTEU xATNLÉATXEV.
(3) Diog. L., II, 28.
te faire faire un manteau (1). » Avant Aristophane, Diphile, dont Meineke fait un poète iambique, avait attaqué le philosophe Bæœdas (2), et ce que les poètes.de l’ancienne comédie avaient fait à visage découvert contre Socrate et d’autres philosophes, les poètes de la moyenne le firent, avec plus de discrétion il est vrai, contre les académiciens et les pythagoriciens (3.)
C’est ainsi qu’on explique comment Platon a donné, dans son Banquet, une place au grand poète comique, et on soutient que le disciple dévoué et fidèle n’aurait pas fait asseoir à la même table, causer avec une familiarité aimable et enjouée, se livrer à l’entraînement d’une débauche commune, Aristophane et Socrate, s’il avait pu croire que ce dernier eût été
(1; Athénée (V, 218) nous dit que, dans cette. pièce, Ameipsias n'avait pas mis Protagoras dans son chœur de penseurs, ocvrioruv. Je ne vois pas pourquoi Roetscher (Aristoph., p. 433) ne veut pas qu'on prenne ici le mot chœur dans son sens étroit et technique. Meineke, p. 208, et Fritzsch (Qu. Aristoph., t. I, p. 243) ont conclu, avec raison suivant moi, du récit d'Athènée qu'Ameipsias avait introduit dans son Connus un chœur de sophistes occupés à la méditation et à la contemplation. Les sophistes el les philosophes, en tout cas, y étaient joués, et probablement Socrate y avait une belle part.
(2) Schol. Arist., Nub.,'11; Meinek, Hist. crit. com. p. 449.
(3) Platon le Comique avait fait une pièce contre les sophistes. Schol. Arist., Nub., 330.
la victime de l’autre. On a donc dit, tantôt qu'il n’y arien de grave et d’offensant dans les critiques d’Aristophane, tantôt que celui-ci se serait réconcilié avec le philosophe qu’il aurait appris à mieux connaître, et qu’il aurait même fait à cette nouvelle amitié le sacrifice de ne pas remettre à la scène la seconde récension qu’il avait faite des Nuées.
Quant à ce qui concerne la gravité des imputations du poète, nous pouvons nous en rendre compte par l'impression qu'en avait reçue Socrate lui-même : impression constatée par trois passages qui, bien qu'émanés tous trois de Platon, n’en paraissent pas moins avoir une valeur historique (1).
Le premier est le plus grave : quoiqu'il nese plaigne nulle part des autres poètes comiques, Socrate se plaint ouvertement d’Aristophane, constatant que des calomnies longues et habiles ont rempli le peuple athénien de soupçons contre sa personne; 1l s’écrie qu'ilest cruel pour lui de ne pouvoir démasquer ces accusateurs inconnus, dont il ne peut connaître ni la personne ni le nom, à l’exception d’un certain faiseur de comédies, ris xwuodéroos. Puis, il cite les traits lancés contre lui dans la comédie des
(1) Apol., 18 c, et 19 c; Phædon, 0 b.
Nuées, où il était dépeint comme un homme dont la démarcherévèle l’égarement, quia la prétention de marcher dans les airs, et qui débite mille sottises sur des sujets dont il ne sait ni peu ni prou. Enfin, dans le Phédon, au moment d’aborder la question de l’immortalité de l’âme, il s’arrête pour faire observer que si quelqu'un l’entendait parler en ce moment, il ne pourrait pas dire, fût-1l même un poète comique, qu’il perd son temps à bavarder (1) et à parler de choses qui ne l’intéressent pas.
Il est d'fficilé d’admettre avec M. Stallbaum, que Socrate ne se plaint pas ici d’Aristophane, mais de la légèreté frivole avec laquelle le public va chercher, dans des plaisanteries sans fondement sérieux, des sujets d’une accusation grave et bientôt d’une accusation capitale (2). Si l’on ne sent pas dans le ton de ces passages une amertume profonde et un reproche
(1 Âdokéoyw. Sur l'éSoxcoyia reprochée aux philosophes par les comiques, voir Ruhnkh. ad Xen. Mem., 1, 2,31: To Ko Toi quACOIpCLG DT TOY TOAAGWY ÉTITHLWLEVOV. Est-il question ici de la physique ou de la rhétorique sophistiqué!
(2) Stallb., De rationibus quibusdam quæ inter 80:
* cratem et ejus adversarios intercesserunt (p. 15). Mais
M.Stallbaum exprime une opinion très-différente ailleurs
(Prolegg. ad Plat. Symp., XUV) : « Acerbius in Apo-
« logia Socrates de Aristophanis calumniis conquestus « est, »
sévère et indigné, c’est que-le caractère de So- : crate ne se prêtait pas à cette véhémence d’indignation, et on ne peut s'empêcher d’y recon: naître uñ orgueil assez dédaigneux et une ironie pénétrante, si elle n’est pas cruelle.
Maintenant, croire à une réconciliation de Socrate et d’Aristophane, opinion à laquelle M. Siallbaum a renoncé après l’avoir vivement soutenue (1) et qu'avait proposée Groen Van Prinsterer, c’est oublier ct les termes même de V'Âpologie de Socrate, et la date où se place nécessairement dans sa vie ce discours plus ou moins historique. D’un autre côlé, croire que Platon avait pardonné au poète, soit la part qu’il avait pu prendre au procès de Socrate, soit la haine qu’il lui avait témoignée, semblerait accuser l'indifférence ou la tiédeur pour une mémoire qui lui était si chère. On a voulu que le rôle d’Aristophane ait été introduit dans le Banquet pour mieux faire sentir par le rapprochement, liufériorité intellectuelle du poète (2), On voit un reproche amer et violent dans la mention faite par ‘Platon, qu’Aristophane ne s’occupait que de Bacchus et de Vé-
(1) Stallb., De ration., p. 14; Disput. in Euthyd., p. 56. | (2) Stallb., Prolegg. ad Symp.
nus (1); 1l est plus naturel de n’y voir qu’une allusion à l'esprit plein de grâce et à l’objet spécial des travaux du poète, et non une critique de ses mœurs, qui ne se serait certainement pas produite en ces termes (2). Le hoquet qui l’empêche de prendre la parole à son tour est considéré comme une ironie malveillante, parce qu'on l’attribue à son intempérance.N’est-ce pas, dit-on, rendre Aristophane ridicule que d’opposer à la fable qu'il raconte le mythe sublime et profond de Diotime, qui prouve qu’une
femme même en sait sur l'amour plus long que.
lui? Enfin l'éloge magnifique de Socrate par Alcibiade, n’est-1l pas une réponse victorieuse à toutes les calomnies de l’auteur des Nuées, et n’esi-il pas suffisamment puni et Socrate suffisamment vengé, lorsqu'il est obligé d’entendre cette apologie et réduit à se taire ?
On aura beau faire, on aura bien de la peine à trouver dans ces compliments, ou dans quelques piqûres légères, quelque chose qui ressemble aux cris d’une amitié cruellement blessée (3). Pour moi, je renonce à dire, parce que
(1) Symp., e : à mapi Atôvuoov xat Âppod'irny räca à du- TpiOn.
(2) C’est cependant l'opinion de Wolf et de Fabricius,
Bibl, græc., vol. I, p. 106.
(8) Ilest vrai qu'Olympiodore, in PhϾd. p.44, penst
je lesignore, quels motifs ont poussé Platon à faire à Aristophane une place à côté de Socrate dans son Banquet; je me borne à remarquer qu'il ne serait pas plus aisé d'expliquer pourquoi il a fait de ce monstre de cruauté, du plus féroce des Trente Tyrans, de celui qui avait interdit à Socrate, sous peine de mort, l’exercice d’une profession qu’il aimait autant ct plus que la vie; qui a proféré contre lui des menaces que la chute de la tyrannie l’empêchä seule d'exécuter; pourquoi, dis-je, il a fait de Critias, dansle Timée, un si magnifique éloge, et a immortalisé sa mémoire en lui consacrant le dialogue inachevé qui porte son nom. La parenté de Platon avec Critias ne sera sans doute aux yeux de personne une raison ni une excuse.
Maintenant, quels motifs ont poussé Aristophane à donner à Socrate un rôle odieux dans la comédie des Nuées? A-t-il été acheté par Anytus, comme le disent les huitième et neuvième arguments, tandis que la scholie du vers 623 dit simplement que ce fut pour être agréable à Mélétus et Anytus, et observe d’ailleurs que ses accusations portent sur les philosophes
qu'il n'est pas fait allusion à Aristophane, mais à Eupolis, dans le Phæœdon. C'est une assertion sans preuves et que les deux passages de l'A nologie. applicables uniquement à Aristophane, détruisent,
cn général (11. Quand bien même on admettrait qu’Aristophane eût éié capable de se vendre pour un el rôle, comment supposer qu’Anytus eûi préparé, vingt-trois ans d'avance, son complot?
Le poète avait-il des raisons personnelles de haïr Socrate ? L’auteur du premier argument des Nuées est seul à nous dire que ses ressenti ments étaient attribués par quelques-uns à la préférence qu’Archélaüs, roi de Macédoine, avait témoignée à Socrate, et dont le comique aurait souffert comme d’une injustice et d'un mépris. L’amitié de Socrate pour Euripide (2) est le seul motif qu’on puisse fournir pour jusfier ou plutôt pour expliquer la conduite d'Aristophane; mais on ne peut guère s'arrêter sur une cause si peu naturelle, si mal garantie et désapprouvée même de lécrivain qui nous l'a racontée. N’y a-t-il pas eu donc d’autre cause que la rivalité des poètes et des philosophes, fondée sur des raisons d’un ordre moral et politique très-élevé (3)?
(| Kai 7:ds gcotscus 27205 dia ae.
2, Il n'allait pour ainsi dire jamais au Ubéâtre, si œ n'est quand on y représentait les pièces de son ami.
(3, Arg. des N'uves: uv xwutmbv æaès rod quacoigous EL TOY TivZ AVT-ACYLAY.
M. G. Hermann (1) pense qu’'Aristophane, non plus qu'Eupolis et Ameipsias, n’a eu des raisons si profondes et si délicates ; ils ont élé conduits uniquement par le désir de faire rire, sans qu’on ait droit de leur supposer un seniiment de haine ou d’irritation : or, Socrate leur fournissait un beau sujet. La personnalité de, Socrale, connu de {out le monde, vivant cons tamment sur la place publique, dont la figure était d’une laideur étrange, dont les habitudes et le langage choquaient les usages élégants et même reçus; qui, au milieu de sa pauvreté, gardait, dans l'ironie même de sa patience, le sentiment très-lier d’une supériorité intellectuelle et morale, le rendait très-facile à mettre en scène et irès-propre à être le type populaire du philosophe ridicule ou du sophiste grotesque. Il ne faut pas attacher trop d'importance aux invectives de celte comédie ancienne, qui, pour obtenir le succès du rire, se permettait tout. Ainsi s’expliquerait que Platon n'a pas gardé contre Aristophane les amers ressentiments que nous sommes disposés à lui prêter. Socrate nous apparaît consacré par le temps, la gloire et la mort; il n’apparaissait point ainsi à ses concitoyens. Aussi Aristophanc
(1) Præf. ad Nub., p. 33.
ne commettait-il pas un grand crime quand, vingt-trois ans avant toute poursuite judiciaire, il venait à se moquer de Socrate, comme 1l se moquait de tout le monde, et du peuple athénien en personne.
Ce sont là, je crois, des idées très-raisonnables et très-jusies, et que j'accepte en parte: je dis en partie, parce que je ne puis m’empécher de penser qu’il y a eu quelque chose de plus sérieux dans les attaques d’Aristophane.
C'est assurément une erreur, ou du moins une exagération, de prétendre que la comédic grecque était une espèce d'institution politique et comme un organe de la démocratie athénienne. Je suis très-persuadé que, chez les Grecs comme chez nous, on. allait au théâtre pour se distraire, et à la comédie pour s’amuser et rire; maison ne peut s’empêcher de reconnaître que si cet élément, qui est le principe de l’art, domine dans la comédie d’Aristophane, il s’y mêle un élément moral pratique et sérieux, l'intention évidente et avouée d'exercer une action sur l'esprit et les déterminations populaires, intention qu’on ne retrouve pas au même degré dans les littératures modernes, où l’art est plus profondément séparé ou distinct de la vie. La poésie a été précisément, jusqu’au temps des
sophistes et de Socrate, l’unique instrument de l’éducation chez les Grecs. Ce n’est pas sculement Homère qui est le maître de la vie morale (1); ce ne sont pas seulement les poètes moralistes, comme Solon, Théognis, Simonide, Phocylide, qui se croient tenus de faire la lecon aux hommes : les poètes comiques eux aussi avaient cette prétention jusqu'à un certain point légitime. Aristophane fixe ainsi lui-même le rôle de la parabase dans la comédie : « Le chœur sacré doit donner de sages conseils et d’utiles lecons aux citoyens (2). Pourquoi devons-nous notre admiration au poète? À cause de la sagesse de ses enseignements. C’est nous qui rendons les hommes meilleurs (3) : aux petits enfants, le maître est celui qui leur parle; mais, pour ceux qui sont arrivés à l’adolescence, le maître, c’est le poète (4). »
Le sujet des Nuées a certainement son côté grave ;1il pose l’éternel problème, le grand drame de la vie sociale et politique : la lutte du passé et de l’avenir quise disputent le pré-
(1) Dion. Hal., Ep. ad Pomp., p.156 : dt ëv % r'&n mœ- Quiz rüox mapAbey els Tôv fAisv.
(2) Ran., v. 666.
" (3) Ran., v. 1008.
(4\ Ran., v. 1083: rois d'hGoaw momrre.
sent. La pièce est évidemment dirigée contre les saphistes, qui commençaient à se substituer aux gnciens poètes dans l’éducation de la jeunesse, et, par une discussion universelle ed une critique souvent sceptique, ébranlaient les règles acceptées de la vie morale, fondée jus- . que-là sur l'autorité, la tradition et la coutume. Rien n’est plus beau, plus grave, plus tragique même que ces plaidoyers de la Justice et de l’Injustice, mis si vivement en scène par le génie du poète. Remarquons toutefois que les thèses odieuses nesont pas mises dans la bouche de Socrate, et qu'aucune personnalité même ne se découvre dans ces éloquentes inveciives du sens commun et du sens moral : le Justeet l’Injuste sont des personnages abhstraits (l). Maisil n’est pas moins certain que Socrate esi représenté comme un maître d'erreurs funesies, ruineuses des relations de famille comme des croyaiices religieuses ; il est accusé de joindre à des spéculations de physique, vaines et inutiles, qui ne pouvaient que porter atteinte aux idées reçues sur la divinité des astres, à des recherches de dialectique niaise, des railleries
(1) M. G. Hermann trouve une des causes de l'insutcès des Nuves dans ces deux abstractions personnifiées contraires aux habitudes de la comédie ancienne et au
génie mème de la comédie.
impies sus les dieux de l'Etat, ct- surtout une adresse perfide dans cet art sophistique de . la parole, qui donne à l'erreur les apparences ‘et les couleurs de la vérité, et sait faire d’une causé injuste la plus juste des causes. Aristophané ñe se bornait pas à lui prêterces théories dangereuses; il montre un pète de famillé insensé, hmenant son {ils dans l’école de Socrate pour ÿ apprendre ces belles maximes, et le fils profite si bien des enseignements de son maïtre que, säns respect pout la piété filiale, il s’oublie jusqu’à frapper son père, et, ce qui esl plus grave encore, justifie sa conduite par d’odieux sophismes, et prétend démontrer qu’elle est conforme à la véritable justice. Enfin, et ce trait ne doit pas être mis de côté, le père comprehant, mais trop tard, par sa propre expérience, combien élaient pervers ces principes - d’une morale raisonnée, combien funestes ces noväteurs audacieux, ne prenant plus conseil que de 8a colère, court à la vengeance et incendié là maison de Socrate. N’était-ce pas provoquer directement les ressentiments et les vengéancés populaires, et dire hautemént que devañt de pareilles immoralités et dé pareilles impiétés, le mépris et le ridicule no suffisaient pas: qu’il fallait les détruire pat Le fer et par le feu; qu’il fallait, en un mot, comme on l’a trop
244 YIE DE SOCRATE
souvent répété depuis, que la société menacée, si elle voulait être sauvée, prit des mesures de salut public où la fin justifie les moyens. Ce u’est pas encore le moment de savoir si Aristophane n’est pas allé trop loin, et s’il est vrai qu'il ait, par son exagération même, compromis le succès de son ouvrage.
M. G. Hermann voudrait savoir pourquoi les Athéniens ont préféré les pièces de Cratinus et d’Ameipsias, à celle de leur concurrent qu nous vante lui-même la sienne comme un de ses meilleurs ouvrages. C’est être bien curieux; nous avons perdu les deux comédies qui lui ont ravi le prix, et, par conséquent, toute comparaison paraît impossible. Cette circonstance, qui aurait arrêté tout le monde, n'a pas arrêté l’insatiable et peut-être indiscrète curiosité de l’illustre savant. Il imagine donc qu'en prêtant à Socrate des opinions et des mœurs si contraires à la vérité, en ne présentant qu'une charge au lieu d’un portrait, il avait Ôté à sa peñnture ces traits de fidélité qui en auraient fait le prix. Je voudrais pouvoir le croire “Je voudrais que ce qui nous paraît une infâme calomnie eût pu avoir aux yeux des Athéniens ce même aspect, et leur inspirer le dégoût et la colère qu’elle nous inspire. Mais comment ladmettre quand nous voyons que
ces griefs sont ceux-là même que reprend la forgule d’accusation, et que développaient les plaidoyers d’Anytus et de Lycon, comme nous pouvons le voir dans l’Apologie de Platon et les Mémorables de Xénophon? Comment l'admettre enfin quand nous savons que ces griefs, articulés par les accusateurs, furent accueillis par les juges et sanctionnés par une condamnation à mort?
Ce n’est donc ni la légèreté, n1 l’insignifiance, ni l’invraisemblance des calomnies des Nuées, qui ont porté Platon à donner une place honorable à Aristophane dans son dialogue, et Xénophon à ne faire à cette comédie que des allusions sans récrimination et sans amertume, tandis que leur indignation éclate contre Anytus et Mélétus, seuls responsables, à leurs yeux, du malheur qüi avait frappé leur maitre. S'il faut deviner les causes de cette indulgence, j'imagine qu'elles se ramènent toutes à ceci : dans une ville où lattaque la plus libre et la plus vive des hommes, comme des idées et des choses, était une pratique universelle, la dénonciation d’Aristophane, moitié sérieuse et moitié plaisante, ne heurtait pas les sentiments des meilleurs amis de Socrate, comme il froisse nos instincts plus délicats ou nos habitudes moins viriles. Si Aristophane désignait
dans sa comédie, Socrate comme un ennemi de la religion, de l’ordre, de l’État et de la famille, Socrate n’en faisait-1l pas tout autant à l’égard des sophistes, etavec une ironie non moinssanglante ne les livrait-1l pas à la risée et à l’indignation publiques? Et Socrate ne s’en prend pas seulement aux sophistes, la plupart étrangersà Athènes, 1l s'attaque aux plus grands hommes de la patrie, à Thémistocle comme à Périclès ; il les accuse d’avoir corrompu leurs concitoyens qu’ils croyaient avoir sauvés, et commencé la ruime d’une ville dont ils passaient pour avoir fondé la gloire ou augmenté la grandeur. Non-seulement :l-agissait envers eux coinme Aristophanc agissait envers lui, mais on peut dire qu’il employait les mêmes armes, et versait à pleines mains sur ses adversaires le ridicule par la plus terrible ironie. Quel sarique que ce Platon! s’écriait Gorgias. Quel comique que ce Socrate! aurait:l pu dire avec autant de raison. Comment donc Platon aurait-il pensé à se plaindre qu’on employât contre Socrate ces armes que lui-même et son maitte savaient si bien employer contre les autres? D'ailleurs, vingt-trois années s'étaient écoulécs depuis la représentation des Nuées, et je crois que personne, à Athènes, pas même les amis de Socrate, n’ont attribué à celle
LE PROCÈS 247 piècé, ni l’accusation dont il fut l’objet, ni la- condamnation dont il fut la victime, et qui s’explique parfaitement sans cette hypothèse.
Au rcmbre des ennemis qui, en unissant leurs haines, 6ût conspiré la mort de Socrate, on à pendant longtemps placé les sophistes.
C’est sur le témoignage d’Æilien (1) qu’a été portée contre éux cette accusation, dont Fréret, dans un mémoire qui est un chef-d'œuvre de science et de saine critique, a depuis longtemps démontré la fausscté et l'injustice.
Ælien soutient que la cause de la mort de Socrate fut l'immense succès de la comédio d’Aristophane, reçue, dit-il, avec de tels applaudissements que le public força les juges, par ses acclamations, d'inscrire le nom de son auteur .avant celui de tous ses rivaux. Or, il est constant per les scholies et les anciens arguments, tirés des Diduscalies où les critiques grecs avaient déposé l’histoire du théâtre, il est certain par la pièce elle-même, qu’elle échoua une fois certainement, deux fois peut-être si elle fut jouée deux fois, ct qu’elle n’eut pas d'autre représentation. Nous sommes donc déjà en droit de récuser un témoin si léger et si mal
(1) ist. var., 1. IT, c. xur.
informé, quand :1l ajoute que ce furent les sophistesirrités des railleries de Socrate sur leurs opinions et leur conduite, qui engagèrent Mélétus et Anvtus à donner une somme d’argent considérable à Aristophane pour qu’il exaspérât contre leur ennemi l'opinion publique.
Fréret a prouvé, et d’une manière invincible :
l° Que les sophistes n’étaient pas moins maltraités que Socrate par Aristophane, qui n’attaque en lui qu'un Sophiste, et la sophistique même ;
2° Qu'Anytus et l'opinion publique étaient aussi irrités qu’Aristophane pouvait l'être contre les sophistes, dont le plus grand, Protagoras, avait été frappé par un jugement. °
La conspiration des sophistes est donc une invention des écrivains postérieurs, légèrement reproduite par un historien, « sans choix, sans discernement et sans exactitude. »
Sice complot estimaginaire, les cireonstances danslesquelles se présentait l’affaire, n’offraient à l'accusation que trop de chances, et malgré l'illusion de ses amis qui croyaient une condamnation impossible, Socrate plus clairvoyant, s'attendait au résultat, qu’il fit peu d’efforts, on doit l’avouer, pour éviter, quoiqu’on ne puisse
dire qu’il l'ait secrètement désiré et indirectement provoqué.
Les accusateurs ne se bornèrent pas à développer le thème de la formule judiciaire : autant que nous pouvons en juger par les écrits de Platon et de Xénophon, ils y ajoutèrent des chefs nouveaux (1).
On lui reprocha d’avoir excité à la hairfe etau mépris du gouvernement, en soutenant qu’il était absurde deconfier au hasard, c’est-à-direau sort, Le choix des magistrats (2) et des chefs de l'État ; ils insinuèrent que c’étaient ses leçons qui avaient formé Critias et Alcibiade (3); ils P'accusèrent d’avoir conseillé à ses amis de traiter avec hauteur et violence le petit peuple et les pauvres (4); ses commentaires perfides arrachaient aux poètes les plus purs les enseignements les plus détestables ; c’est ainsi qu’il autorisait par un vers d’Hésiode cette abominable maxime, que l’action en soi est toujours
(1) Liban., Apol. S., p. 17, est le seul, je crois, qui prétende qu'Anytus réclama dans l'affaire l'intervention des orateurs, intervention illégale, dit-il, puisque les orateurs n’ont de compétence pour accuser que vis-à-vis de ceux 7% xoiva mparroyruy, etc.
(2) Xén., Mem., I, 2, 9.
(3) Xén., Mem., 1, 2, 12.
(4) Xén., Mem.., I, 2,59.
bonne, quelle qu’en soit la moralité (1); enfin il allait jusqu’à détruire dans l’âme des jeunes gens toute obéissance et tout respect de l’autorité paternelle, disant que c’ést au sage à cor: riger l’insensé, et que si Le fils est le sage et le père l’insensé, c’est au fils à réprimander et à châtier son père (2). Sophiste indiscret et deñgereux, Socrate ne s'occupe pas seulement d’études de physique inutiles et de niaïseries dielectiques, il nie l’exisience des dieux de l’État, en déiruit la religion antique et sacrée, et renverse à la fois les fondements de la morale, de la justice, de la raison, en pratiquant et en enseignant l’art détestable de donner à l’erreur et au mal les couleurs de la vérité et de la vertu. De ces gricfs, les uns, comme on le voit, n6 sont que le développement des chefs de l’accusation : offense à la religion reconnué, et précision de la vague formule de corruption de la jeunesse. Mais il y en a un tout nouveau : €&@ sont ses doctrines politiques, son mépris du gouvernement démocratique et sa préférenct marquée pour l’aristocratie dorienne. De ce que le grief ne fait pas partie de la formule judi ciaire, on n’a pas le droit d'en conclure qu'ilne fut pas mis en avant par Anytus ou Lycon, €!
(1) Xén., Mem., I, 2, 56.
(2) Xen., Mem., I, 2, 19.
LE PROCÈS 20] qu’il n’eut pas sur l’issue du procès Pinfluence la plus décisive. Était-il interdit aux avocats de plaider d’autres moyens que ceux que contenaient leurs conclusions écrites? Je l’ignore : “j'ai de la peine à le croire devant les termes de Xénophon qui fait précéder chacun des faits articulés contre Socrate de la formule identique : oxarñ)cpos Eqn.
Soit mépris de la mort, soit conviction que son rôle actif était terminé et sa vie utile achevés, soit seulement qu'il fût certain de l’inutilité de ses efforts, Socrate répugnait à se défendre : il sentait qu'il valait mieux pour lui mourir que de vivre (l); mais 1l voulut encore en cela obéir à la loi, et essayer de remplir cette tâche, quelque difficile qu’elle fñt (2). Ce ne fut donc pas dans son intérêt, mais dans l'intérêt de ses concitoyens, et pour remplir un devoir, qu’il résolut de se défendre, et se défendit : il se défendit même sérieusement, sans vouloir, il est vrai, abaisser son caractère, ni laisser compromettre en sa persanne les droits de la libre pensée et de la vérité. Il voulut préparer un discours et
(1) Xén., Apol.,l et 4; Mem., 1V,8, 6; Plat., Apol., p. 29 b, ce, d, et 30 c.
(2) Plat., Apol., 19 a : cuar dë mdr yrhemèv alu. luog . à To vue maaticv,
le méditer d'avance ; il s’y remit même à deux fois : deux fois le signe divin l’en détourna (1). Il obéit enfin à cet ordre réitéré, d’ailleurs sl conforme à son propre sentiment et à ses habitudes, et se présenia sans discours écrit, préparé, ni médité, se fiant à l'inspiration du moment, et résolu à ne rien changer aux allures familières et simples de sa parole, n1 à l'attitude un peu dédaigneuse dans sa fierté, qui convient à l’innocence calomniée. Sa devise était que le devoir de l’orateur était uniquement de dire la vérité et toute la vérité, celui des juges de la discerner et de la proclamer (2). Lysias avait écrit pour lui un discours apologétique ; après en avoir entendu la lecture : C’est un beau discours, dit-il, mais quine me convient pas (3).— Et comment, reprit Lysias, ne te con-
1) Xén., Apol., 4; Mem. IV, 8, 5.
(à Plat., Apol., p. 18 a.
(3) Diogène de L., 11, 40, qui päraït l'avoir eu entre les mains, dit que c'était un discours plutôt du genre judiciaire que du genre philosophique. Le Scholiaste de Platon, À pol., 18 b, en parle aussi comme s’il existait de son temps.etnousapprend que Lysias y prenait à partie Mélétus. L'auteurdes Vié. X Orat., dans la vie de Lysias, le caractérise par ces mots: écroyaouévr ruv dixxoruv, c'està-dire « ad judicum animos commovendostcomposita. » D'après Cicéron, de Orat.,l, 54, Socrate reprocha au discours de Lysias de manquer de fierté virile et de noblesse courageuse, « disertam sibi et oratoriam videri,
LE PROCÈS 253 vient-il pas s’il est beau? — Ne sais-tu pas, lui répondit Socrate, que les belles chaussures et les beaux habits ne me vont guère. » Stobée modifie un peu les termes de la réponse sans en changer le sens. Lysias ayant dit à Socrate que son discours ne lui paraissait pas manquer de beauté : « Les roses aussi, réponditle philosophe, sont bien belles, et néanmoins il ne me conviendrait guère de me couronner deroscs(1l).
Le courage de cette conduite ne peut en faire méconnaître la signification un peu dédaigneuse ; ce n’est plus un prévenu qui sc recommande en suppliant à la justice et à la bicuveillance de ses juges, c’est un homme supérieur, un maître qui se croit en droit de donner des leçons et de signifier des ordres (2). Cette hauteur d’attitude qui avait sa source, non dans un vain orgueil, mais dans une vraie grandeur d’âme (3),ne contribua pas peu sans doute à le
fortem et virilem non videri», Cf. Quintil., XI, 15, 30, et XI, 1,11, Val. Max. VI, 4,2. Nous avons déjà rappelé l’opinion qui attribue à L.ysias deux discours apologétiques, l'un antérieur, l’autre postérieur à la mort de Socrate. Cette conjecture ne s'appuie sur aucune raison sérieuse.
(1) Stob., Sermon., VIII, 9.
(2) Cic.. de Orat., JT, 54: « Ut non supplex autieus, sed magister aut dominus videretur esse judicum.»
(3;Cic., T'uscul., 1,29: « Liberam contumaciam a mogniludine animi ductam, non a superbia. »
in
2.3 VIE LE SOURATE perdre, mais n'autorise pas cependant l’opinion qu'il ait désiré et ouvertement provoqué sa condamnation en irritant à dessein ses juges. Je ne vois pas que Socrate ait reconnu /a nécessité de sa mort, et qu'il ait nulle part dit ou fait entendre «qu’il est inutile de reculer devant la nécessité, qu’il faut que sa mort s’accomplisse et que son heure est venue (1;.» Sans douteil déclare qu’il aime mieux mourir que de renorcer à son devoir, qu’il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ; mais il n’a nulle part exprimé la pensée que sa condamnation fût une chose nécessaire. Parce qu’il se défend avec noblesse, on n’a pas le droit de dire « qu’il abandonne de propos délibéré le but immédiat d’une défense, et qu'il parle pour la postérité sans souci de la vie (2) : Sola posteritatis cura, et abrupns vuæ blandimentis. »
C’eût été là, comme pour Othon à qui Tacite applique ces admirables paroles, une préparation un peu artificielle, théâtrale, un calcul, une pose, comme nous dirions, contraire à sa simplicité, et d’ailleurs une forme indirecte du suicide, contraire à ses doctrines. Rie n n’empêchaitles Athéniens d'écouter la voix de la raison,
(1) M. V. Cousin, Arg. de l'Apol., p. 58.
(2) M. Grote, IZist. de la Gr.,t. VII, p.328, trad. fr.
LE PROCÈS 259 de l’humanité el dela justice. Sa condamnation n’était pas, comme on l'a dit, « forcée et un ” résultat inévitable de la lutte qu’il avait engagée contre le dogmatisme religieux ct la fausse sagesse de son temps (1).» N’introduisons pas si facilement la fatalité dans l’histoire où elle expliquerait et justifierait tout, Les Athénicens auraient pu et auraient dû écouter les vérités courageuses que Socrate méêlait à sa défense, et 1l ne leur était pas impossible de lacquitter.
Socrate se défendit donc (2), sans espérance, sans illusion, mais aussi, à mon sens, séricusement, sans découragement et sans s’abandonner, car 1l se croit et se proclame innocent (3).
Nous avons, sous le titre d’Apologie de Socrate, deux discours attribués l’un à Xénophon, l'autre à Platon.
L’Apologie de Xénophon avait longtemps
(1) M. V. Cousin, Arg. de l'Apol. de Plat., p. 59.
(2) Fut-il seul à prendre la parole ? accepta-t-il leconcours d'autres ‘orateurs? S'il est vrai que Platon voulut monter à la tribune pour prononcer un discours en sa faveur, si les paroles que Justus de Tibériade lui met dans la bouche, (Diogène, I], 41 : vewrarcs &v … rüv ni 0 Bñua xra6avruv), avaient été prononcées, il faudrait bien l'admettre, quoique le fait puisse paraître se mal concilier avec l'attitude de Socrate au procès.
(3) Xénophon affirme que plusieurs de sesamis prirent la parole pour le défendre, À pol., 22 : rüv ouvayepeuivrov pÜhowv adTé,
passé pour une pièce authentique : elle estcitée comme appartenant à Xénophon par Diogène de Laërte (1), qui la compte dans le catalogue de ses ouvrages; par Athénée, auteur d'un Truité de rhétorique attribué à Denys; enfin par Stobée qui en reproduit quelques passages avec la mention du nom de Xénophon. Walckenaër, dans ses notes sur les Mémorables (2), est, je crois, le premierqui aitcontesté l’authenticité de ce morceau qu’il trouve indigne du génie de Xtnophon, ct,argument qui me touche davantage, qu'il montre composé entièrement des Mémorables, sans contenir aucune idée nouvelle nl aucun fait nouveau. D'ailleurs, l’Apologie de Xénophon est un récit plutôt qu’un discours; le plaidoyer de Socrate tient une petite place dans une pièce qui elle-même est de peu d’étendue. L'auteur déclare qu’il n’a point eu l'intention de reproduire intégralement ce grand débat (3), soin que d’autres que lui avaient déjà pris (4); il veut seulement insister sur un point particulier, àsavoir, qu’il valait mieux pour$0crate mourir que vivre. Sans juger au fond de