‹ Vie de Socrate (volume 4)Chapitre 30 sur 34 · APPRECIATION DES CAUSES DU PROCES ET DE LA ' CONDAMNATION DE SOCRATE · texte numérisé non relu

APPRECIATION DES CAUSES DU PROCES ET DE LA ' CONDAMNATION DE SOCRATE

Pourquoi donc le^ hommes Tont-ils accusé, condamné, tué? Quelles ont été les vraies causes de ce procès et du meurtre juridique qui en fut la suite? On peut soutenir et on a soutenu, à cet égard, plusieurs opinions différentes.

Les uns disent qu^il a été Yictime d^inimitiés personnelles qu'il s'était attirées par son enquête universelle et perpétuelle sur les citoyens les plus considérables de PÉtat, et par la critique amère qu'il faisait de leur vanité et de leur ignorance; d'autres pensent qu'il fut accusé et condamné pour avoir ouvertement professé des opinions politiques contraires à celles du gouvernement établi, et provoqué les ressentiments d'une démocratie d'autant plus ombrageuse et irritable qu'elle venait de

288 VIE DE SOGRATE

traverser un affreux régime de terreur oligarchique, et avait en horreur les théories politiques dont la pratique s^était montrée si cruellement sanguinaire. Pour d^autres, c^est Tensemble de ses idées morales, religieuses, politiques, qui Font perdu, qui ont suscité Taccusation et Tout fait réussir. « C'est Tesprit de ce temps, et non Anytus, ni l'Aréopage, qui a mis en cause et condamné Socrate (1), » Enfin, en ces derniers temps, on est allé jusqu^à dire que, quels qu^aient été les motifs de Taccusation, il ne faut accuser quç Socrate de la condamnation qui Ta frappé. Si, par un orgueil insolent, il n'eût pas offensé ses juges, évidemment disposés à Tacquitter, ou du moins à lui faire grâce, il n'eût pas attiré sur lui-même ce châtiment, ni à ses concitoyens le reproche immérité d^unô sanglante injustice (2).

D'abord, que Socrate n'ait pas succombé à des inimitiés personnelles, c^est ce que prouve

(1) M. V. Cousin. Préf. de VApol.

(2) Il ne faut pas prendre à la lettre la raison que Cicéron met dans la bouche d'Antoine, de Orat.y I, 54 : « nie damnatus est nullam aliam ab culpam nisipropter dicendi inscîenliam,» car Grassus dira plus tard, Id, III. 16 : « Socrates fuit is, qui omnium auditorum testimonio, totiusque judicio Grsecise, quum prudentia et acumine, et venustate, et subtilitate, tum vero eloquentia, varietate, copia, quam se cumque in parlem dédisse t,

V Apologie même de Platon. Sans doute Any tus était fort opposé à ses doctrines et peut-être fort irrité contre sa personne; mais le document même que nous invoquons atteste qu'il y a eu des causes plus générales, et sinon plus généreuses, en tous cas moins basses et moins viles. Any tus parait avoir été ce qu'on appelle im honnête homme , et si des motifs perspnnels ont dû Taigrir, il est constant qu'il a été averti, par sa sollicitude de père de famille, que Socrate menaçait l'État d'un grand danger : il a agi ou cru agir au nom d'un intérêt général et, comme on Ta si souvent répété depuis, au nom du salut public.

D'un autre côté, la passion politique n'a pas été, quoi qu'en dise Fréret, ni l'unique ni le principal ressort de la poursuite; il est bien vrai qu'x\nytus était un démocrate ; que Socrate avait un penchant avoué pour le gouvernement aristocratique; qu^on lui reproche d'avoir inspiré à Alcibiade et à Critias leur odieuse politique, d'avoir critiqué le gouvernement populaire, le mode d'élection par le sort, d'avoir conseillé de traiter les classes inférieures d'aune

omnium fuit facile princeps.' y> La réputation de son éloquence est attestée par Plat., ApoL § 1, «î^eivoS ovtoç

Xé-yeiv, el par Xénophon, Mem., TV, wavd; ^è Xo-yw, eîweîvTe

290 VIE DE SOGRATE

manière dédaigneuse et sévère ; mais cependant ces griefs ne font pas partie de Taccusation, et n^occupent, dans le portrait que nous a laissé Aristophane, qu'une place relativement petite. Je croîs donc que Socrate a succombé à un sentiment de terreur aveugle qui s'était emparé d'un grand nombre d'esprits, de ceux qui se croient ou se disent conservateurs, et qui voyaient attaquer avec une peri^évérance, une habileté, une force, une modération invincibles, des principes de religion, de politique, de morale, sur lesquels, pensaient-ils, reposaient l'intérêt de l'État et aussi le leur. Il me semble que, sous les traits chargés que la licence de la comédie explique, le portrait qu'Aristophane nous trace de Socrate est celui que devaient s'en faire la majorité de l'opinion, ou du moins ceux qui pouvaient, dans l'opinion publique, toujours si vague, créer une majorité factice ou réelle. Or, l'idée qu'Aristophane nous donne de Socrate est claire et précise : c'est un sophiste dont le scepticisme universel ébranle la religion, la famille et l'État. On l'accusa donc de ruiner tout l'édifie^ social. Les proscrits héroïques, qui venaient avec Trasybule de rétablir la liberté et Tindépendance d'Athènes, purent croire que Socrate était le repré-' sentant de la sophistique : or, la sophistique.

était pour eux le principe du mal moral et religieux qui dénouait rapidement tous les liens qui avaient fait autrefois la force et la gloire de la patrie ; ils crurent qtfil fallait, comme on dit, donner un grand exemple et frapper un* grand coup.

Il faut remarquer qu^on ne trouve aucune trace de fanatisme religieux dans cette affaire. Chez un peuple qui n'avait pas de hiérarchie sacrée, de dogmatique religieuse, [qui choisissait ses prêtres par Télection ou par le sort, et ne les considérait que comme des magistrats temporaires et des serviteurs de TÉtat; qui avait laissé une grande partie des fonctions sacerdotales aux magistrats politiques, aux particuliers et aux pères de famille ; où, de tout temps, les poètes s'étaient permis d'embellir la tradition des mythes, c^est-à-dire de changer les formes de Tidée religieuse, l'idée et le nom d'orthodoxie n'existaient môme pas ; on ne connaissait pas l'horreur qu'inspirent aux fidèles le schisme et l'hérésie; on n'en ressentait ni les haines ni les fureurs, et Socrate n'en a pas été la victime.

D'ailleurs il professait le culte de ses concitoyens (1). Quand un homme de cette loyauté

fait une déclaration. semblable, on n'a pas le droit de la mettre en doute. Son Daemonium n'introduisait aucune innovation sacrilège . Dans un pays où les prêtres n'étaient pas en possession exclusive des révélations divines, avoir un oracle privé qui s'ajoutait aux oracles publics, n'était point un crime ni une chose nouvelle ou rare. Qu'au-dessus des dieux visibles il crut à un dieu invisible, à un dieu suprême, unique et un, je le pense ; mais quel est celui des poètes grecs, et surtout des poètes moralistes, chez lesquels on ne surprendrait pas cette pensée exprimée avec autant de force et de clarté que chez Socrate ? Un dieu unique et tout-puissant au-dessus des dieux visibles et invisibles, ses agents et ses ministres, n'a rien qui contredise la donnée essentielle du polythéisme ;grec. Cette unité divine, on la trouve dans Homère comme dans Pindare et dans Sophocle (1), et elle est si peu contraire au polythéisme que le dernier défenseur du paganisme,

(1) Zeùç-^v, Zeù; larl, Zthç ea<j6Tai, vepscitéparPausanitts, X, 12, et attribué aux Péléades, auteurs d'un hymne à Jupiter. Glém., Strom.y V, 610 A. nîv^apoç àvTotpùç tîipwv, ti

ôso;; ÔTi To iràv. Soph., Troch,^ [1278], où^èv T6Ut«v 5,ti p.ri Ztuç,

Ménandre, Fragm. Trag.,58Sy attribue à Euphorion, fils d'Eschyle, ce vers :

Zeù; ^8 -y^, Zeù; r'cùpavoç, Zeûç toi rà îravTa XwTi Twv^e OitepTspov.

Proclus, professe ouvertement un monothéisme panthéistique. D^ailleurs, chez les anciens, qui n'ont pas connu la chaîne d'un dogme étroit, d'un symbole écrit, d'articles de foi, qui cherchaient Dieu en toute liberté dans la conscience et dans la nature, la religion officielle est moins une affaire de croyance qiie de culte, et, à cet égard, Socrate remplissait * toutes ses obligations de citoyen. Après s'être un instant occupé de physique, il avait rejeté ces études comme absurdes et inutiles. Les procédés sophistiques de la parole n'avaient pas de plus grand ennemi et de plus redoutable adversaire. Il est ridiculement injuste de le rendre responsable des vices d'Alcibiade et des cruautés de Gritias, et non moins absurde de l'accuser d'avoir corrompu la morale. On dit qu'il vient en contredire les principes et en ruiner les fondements, parce que, ces principes étant ceux de l'autorité, ces fondements ceux de l'habitude, Socrate vient donner à l'homme le droit et lui impose même le devoir de n'obéir qu'au Dieu qui lui parle dans sa conscience et dans sa raison. Il vaut mieux, dit-il, obéir à Dieu qu'aux honx-

Je ne parle pas des Orphiques, où Ton trouve ces mois étranges, fr. IV, 3,Mullach.

El; 6eb; h îràvTiaai,

mes, et à sa conscience qu'à l'État. Eh bien ! avait-il raison de proclamer ce principe, vraie source de la vie morale? Mais il attaquait l'État et TÉtat se défendit. L'État n'était point attaqué et n'avait point à se défendre.* Au point de vue religieux, en proclamant le principe du libre examen, de la libre discussion, Socrate fondait comme une espèce de protestantisme païen qui, loin d'éteindre l'idée religieuse, pouvait la ranimer en l'épurant. C'est un véritable réformateur. Les protestants soutiennent que le catholicisme doit au protestantisme ce qu'il a conservé de vie et dQ puissance, et à voir ce que le catholicisme devient dans les pays oii la réforme n'a pas pénétré, on ne saurait s'empêcher de croire qu'ils ont raison. De même, Socrate et tout le mouvement philosophique qui se rattacha à son école, ont rendu le paganisme plus vivace en le rendant plus sensé, et lui ont permis de résister pendant plus de dix siècles aux critiques négatives du scepticisme et à la propagande positive du dogmatisme chrétien.

\ti point de vue politique, le principe du libre examen ne supprime pas la force de l'autorité et de la tradition, seulement il la mesure, et il est bon que cette force ait une limite. Socrate, en sachant la lui faire, sut en même temps la respecter. Il proclame les droits de la con-

science et de la raison individuelles, il déclare qu'il aime mieux mourir que d'y renoncer ; mais aussi il meurt pour ne pas désobéir aux lois de son pays, et reconnaît les droits de rÉtat, alors même qu'il les mesure et les limite. Enfin , quels sophistes s'étaient interdits d'ébranler par la discussion les anciennes croyances et les anciens usages ?

Disons au contraire que Socrate a sauvé l'État et la religion, ou du moins, en leur infusant le principe généreux d^une vie nouvelle, en a prolongé l'existence pendant dix siècles. La bête morte, mort ne fut pas le venin. On peut dire, au contraire, que son supplice n'a pas été, pour son OBuvre, d'un effet moins puissant que sa vie. Sa mort a été sa dernière, et on peut ajouter sa plus belle leçon. Toute son école poussa un cri de douleur qui retentit encore dans la postérité, et cette indignation généreuse, cette sympathie pour l'opprimé, ne contribua pas peu à répandre une doctrine qui sauva d'une décadence peut-être prochaine, l'art,' l'éloquence, la morale, la philosophie, la civilisation de l'antiquité païenne.

E^t-il vrai qu'il ait attaqué les institutions établies et excité « à la haine et au mépris du gouvernement ? » Il est certain qu'il était peu favorable à la démocratie telle qu'elle était pra-

296 VIE DE SOGRATE

tiquée sous ses yeux ;- il en voyait les vices et les dangers plus que les vertus et la force. Ce sage que la liberté politique a élevé, auquel elle a permis, pendant quarante ans, Tusage de la plus libre critique, ce révolutionnaire modéré qu^elle a nourri de son esprit, imbu de ses idées, penchait vers un idéal rétrograde, vers le gouvernement dorien, qui n^'aurait pas souffert un an, un jour, une heure, ses investigations critiques et son opposition spirituelle et railleuse. Mais depuis quand Topposition estelle un acte de trahison ? En tous cas, ce n^est pas à Athènes qu'on pouvait poser ce principe ridicule et violent. La critique des institutions et des lois y était permise à tous, et jamais rÉtat n'était intervenu dans les pures opinions spéculatives en fait de politique. Ne pas dire ce que Ton pense, Tacquiescement menteur même du silence, c'était le fait de la. servitude asiatique (1). La libre parole, le franc parler, que Platon considérera plus .tard comme un des fléaux de la démocratie, est un élémient de la constitution athénienne. Chose étrange! Platon attaque cette liberté, et c'est pour en avoir usé que Socrate est mort ; et c'est pour l'avoir in-

(1) Eurip., Phœn,, v. 392 :

terditeunjotir à Socrate que nous faisons ànotre tour, à Athènes, au nom de la justice et de la liberté, un amer reproche. Les opinions de Socrate étaient légalement inattaquables. Quant à sa conduite, il a rempli tous ses devoirs de citoyen. Il aimait avec passion cette ville charmante et spirituelle, patrie de toutes les grandeurs morales, hors de laquelle on ne conçoit plus de place pour la mission qu^il avait à remplir, et n^avait, pour aucun prix, pour aucune circonstance, consenti à s'en absenter (1). On ne lui fera pas sans doute un crime capital de s'être abstenu, quand il n'y était pas obligé par la loi, de la vie poHtique active (2). Enfin, je trouve que c'est une raillerie cruelle de dire à Socrate qu'il n'a qu'à s'en prendre à lui-même de l'issue fâcheuse de son procès, que ses juges étaient disposés à l'indulgence, et qu'avec un peu moins de hauteur, un peu plus de complaisance, et, tranchons le mot, avec un peu de bassesse, il se seraittiré d'affaire. L'intention dfe M. Groteestde

(1) CHU 52 b.

(2) La loi de Solon, que mentionne Plutarque [Solon^ 20), ne s'applique pas à celui qui s'abstient de briguer les magistratures, mais à celui qui s'abstient d'avoir une opinion et un parti politique. Ce que Solon frappe d'infamie, c'est l'indifférence en matière de gouvernement, ce qui n'est qu'une forme de Tabsence de patriotisme.

délivrer la démocratie athénienne de la responsabilité de cette iniquité ; il aime la liberté et la voudrait pure et sans tache ; il souffre de voir le sang du juste souiller ce noble drapeau; mais il faut aimer les peuples libres comme ils méritent d'être aimés, virilement ; il faut savoir leur dire la vérité. On peut plaider pour Athènes les circonstances atténuantes; mais Tabsoudre, la justifier, et, pour la justifier, accuser l'innocent qui a été sa victime, ce serait trahir les droits de la justice et de la liberté môme dont Socrate, plus qu'Athènes, est à ce moment le représentant.

D'ailleurs, il ne faut pas être indulgent pour les fautes des gouvernements démocratiques et libres. Il n'est pas étonnant que les gouvernements absolus et despotiques agissent avec perfidie, violence, cruauté, injustice : c'est leur essence. Il ne faut pas demander qu'un arbre sauvage porte des fruits sains et doux ; mais la justice est le fruit naturel de la liberté, et quand un peuple qui est libre ne sait pas être juste ni clément, on ne saurait être envers lui trop sévère ; car d'où attendre maintenant la clémence et la justice (1)? Il compromet non-

Ci) Oie, dé Off.y I, 25: « In liberis vero populis exepcenda etiam est facilitas et altitudo animi I »

seulement son honneur, mais la civilisation dont il fait douter et désespérer un instant.

Disons-le donc : la condamnation de So* crate, mesure de réaction, a été un crime, et de plus une faute , car elle a été aussi inutile qu^injuste. Ce qu'on peut dire en faveur d'Athènes, c'est que, si elle a fait périr Socrate, c'est elle qui l'avait fait naître; elle seule l'avait pu élever^ encourager, entendre et supporter pendant cinquante ans. Ajoutons encore qu'elle si'est repentie de sa cruauté, et a pleuré le grand citoyen et le grand homme qu^elle avait méconnu. C'est du moins ce qu'attestent Diodore, Plutarque, Diogène de Laërte, S. Augustin, Suidas (1), et sans doute c'est un scepticisme excessif que de refuser d'ajouter foi à ces témoignages d'un fait en soi gi naturel et si conforme au caractère athénien. € Je ne sais pas, dit M. Grote, sur quelle autorité repose cette assertion, et j'en doute complètement (2). » Il est certain que Platon n'en parle pas plus que Xénophon; mais doiton supprimer de l'histoire de Socrate tous les

(1) Diod. Sic, XIV, 31; Plut., de Invid. c. 6.; Diog. L. 11, 43JetVI, 9;Thénji3t.,OnXX, 239; S. Augustin, de Civ, D., VIII, c. 3; Arg. du -Bwsms d'I socrate.

(2) Hist. ofGr.y t. YIII, p. 615. « I. disbellcveit altogether. »

faits qui n'ont pas pour garants ces deux témoins ? M. Grote va jusqu'à dire que la mémoire de Socrate a dû rester longtemps impopulaire, puisque Xénophon n'a écrit ses Mémorables que pour dissiper les injustes soupçons qui pesaient encore sur elle, comme si on ne comprenait pas Toeuvre de Xénophon, dans l'hypothèse môme où les Athéniens auraient reconnu et regretté leur erreu^. S'il n'est pas certain, comme l'affirme Diogène, qu'ils lui aient élevé une statue, cela n'est pas aussi impossible que semble le croire M. Grote, s'appuyant sur ce que Lysippe, à qui on Tattribue, est très-postérieur à Socrate. Lysippe aura pu travailler d'après les indications de Xénophon et de Platon, d'après des traditions encore récentes, et peut-être môme d'après des reproductions plastiques, qui, dans un temps si brillant et si fécond pour la sculpture, ne doivent pas surprendre. Fréret, avant Forchhammer et Grote, avait remarqué qu'Euripide ne pouvait pas avoir glissé, comme le prétend Diogène, dans ces vers de son Palamède :

ÈxàvgT* é)cav6Teà navaccpcv, « Aavaoî, Tàv cù^èv àXpvouffxv ài^o^a. Mouaàv,

une allusion touchante à la mort de son ami.

a pièce dont il est question, mentionnée par

Aristophane dans ses Thesmophories (1), comédie représentée, d'après les calculs de Fréret et de S. Petit (2), là vingtième année de la guerre du Péloponèse, est antérieure au moins de dix ans à la mort de Socrate, et, ce qui est un 'argument plus décisif encore, Euripide est mort sept ans avant Socrate (3). Mais qu'est-ce qui empêche de croire que, lors de la reprise de la pièce, sous le coup d'un sentiment de remords, les spectateurs aient appliqué ces vers à Socrate (4), et n'aient pu retenir, en les entendant, ces larmes généreuses (5) que Phrynichus avait fait couler autrefois en leur peignant les malheurs de Milet, qui avait été aussi victime' de leur imprudence et de leur légèreté ? Ces nobles remords sont trop dans la nature du cœur humain, et surtout dans le caractère athénien, pour douter d'une tradition si répandue. Isocrate semble y faire une allusion discrète

(2) S. Petit, MiscelL, I, c» xiii.

(3) Philochore, cité par Diog. L. 11, 44, et qui vivait 130 ou 140 ans après Socrate, avait déjà» fait cette observation.

(4) C'estropinion de Valckenaër, i>?Vi^. deFrag, Eitr^ p. 190, et de G. Hermann, Prœf, ad Nub., p. XXXIIL M. Boeckh suppose ces vers introduits dans la pièce postérieurement, par une interpolation.

(5) Arg. de Busiris^ vor^xxv ro ferpcy «wav t«^axou(TSi

302 VIE D8 SOCRA.TB

dans ces mots de VAntidosis : < Vous n'ignorez pas, je pense, que la ville a eu souvent à se repentir de condamnations prononcées sous le coup de la colère et sans preuves évidentes, et que> peu de temps après, elle a demandéun compte sévère à ceux qui avaient égaré sa justice, tandis qu^elle eût souhaité à ceux qu'ils avaient indignement calomniés plus de prospérités qu^ils n'en avaient goûtées (1)? » J'aime mieux même, dans Tincertitude des deux côtés égale, croire è ces sentiments qu'à ceux que

{l)l8oer., wipi àvT.,§ 19. Jeae trouve qu'un fait à Tappui de ropinion de M. Grote, soutenue déjà par Fréret et adoptée par Ed. Zeller: c'est le passage d'Eschine, c. rim., p. 168 : « Eufin, Atliéniens, vous avez mis à mort le bophistd Socrate, parce qu'il avait élevé Criti«)S. » Quoiqu'il n'y ait là ni éloge ni blâme, on ne peut nier que l'épiihète de sophiste n'est pas gracieuse et que la mention du supplice de Socrate. à l'appui d'une condamnation semblable demandée contre Démoslhène, écarte l'idée d'un rejjret des Athéniens. Niais le mouvement des idées ne pourrdit-il pas'être celui-ci : Eh quoi! parce qu'ilavait eu le malheur d'avoir pour auditeur UtiGrilias, vous avez puni de mort le «oge el innocent Socrate, et TOUS paidoniiertec à un Démosthène les crimes d'Aristari^ue. Ainsi, on ne peut rien cundure de ce passage, qui s'explique dans les deux hypothèses. Quant au mot sophiste, il n'A pas toujours la signification dét'< vorable quenous sommes disposés à lui attribuer de nos jours? Aristid., voL III, p. 511, éd. Did., p. 401, vol. Il î cv A««iiç

nXaT(ûva aoçiffTTjv xoiXtT Jtxi itèfXtv Aî«xivviv. Goof* Athéll*,

Page 1