‹ Vie de SocrateChapitre 18 sur 114 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LSS SOURCES.

Tous les anciens sont unanimes (1) à nous confirmer que Socrate n'avait rien écrit : s'il ne s'est pas donné la peine de nous rien transmettre sur sa doctrine, on ne sera pas étonné qull ait gardé le même silence sur sa personne. On trouve cependant, dans le recueil dès Épîtrès socratiques, sept lettres qui lui sont attribuées, et dont Léo Allazzi (2), par les raisons les plus bizarres et les plus faibles, a vainement défendu Tauthenticité contre Pearson, Olearius et Richard Bentley (3). L'affectation du style et

(1) Gicér., De orat.y III, 16: a Quum ipse litteram SocratesnuUam reliquisset. » Cf. Plut., De Alex. Virt.y *I, 4. DionChrys., De Soc. Orat.y p.557; Aristid., Oral, Plat^l et II ; Diog. L.,1, 16, fait une réserve cependant:

(2) De scriptis Socratis dialogusy 1637.

(3) Orelli. Socratis et Socraticorum epistoîœ, 1815, p. 381.

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le tour sophistique des idées, les anachronismes qu'elles renferment, les rendraient déjà suspectes, quand bien même le silence absolu que gardent les anciens (1) sur le document ne le condamnerait pas'. D'ailleurs, elles ne contiennent aucun fait que nous ne connaissions d'ailleurs, et "semblent des exercices d'école, des compositions oratoires, dont les faits connus delà vie ou du caractère de Socrate fournissent le thème.

Mais si le maître, par un instinct de prudence commun aux grands réformateurs, ou par un goût de liberté que gênerait un texte écrit, ou par un mépris réfléchi pour cette mémoire sourde et muette de récriture, n'a laissé rien d'écrit sur sa persoiine, sa vie et sa doctrine, il n'en a pas été ainsi de ses disciples. Tous ceux qui avaient assisté à ses charmants entretiens, paraissent avoir gardé par écrit une note exacte de leurs souvenirs (2), et quand bien même nous ne le

(1) Il est vrai que Libanius (Apol Socr., t. III, p. 59, Reiske) les mentionne; mais il est loin d'être prouvé, par la phrase obscure de ce discours, quUleût sous les yeux leî texte de ces lettres. Cependant cela prouve que le recueil existait au temps de Libanius, c'est-à-dire au iv* Fièole après Jésus-Christ.

(2) Diog. Ïj. , II, 122 : âv i{AviD,u.cvEUcvTo &irc(nf}(AStÛ9ti; êTTOUÎTO... Xénoph., Afem.) IV, 3, 2: àXXcifAÎv c5v»ùrà «pà; «XXcu; ouTû); 6[i.iXoûvTi wapa-YSvo'pievot <^ir<-yc3vT0, et dans VApo-*'

verrions pas par Texemple de Platon et de Xénophon, le bon sens nous assurerait qu^en reproduisant ses enseignements, ils n^avaient pas négligé de transmettre tout ce qu^ils savaient do sa personnalité si curieuse, si originale, si bizarre, et à laquelle ils attachaient, avec raison, une importance si considérable.

Quels ont été ces biographes grecs de Socrate? Les plus autorisés sont évidemment Platon et Xénophon, ses contemporains, ses disciples, ses amis, sur lesquels je n'ai pas besoin de m'étendre. Malheureusement les détails sont disséminés cà et là dans leurs œuvres, mêlés à Texposition des doctrines, et sont loin, même en étant réunis et rapprochés; de constituer une biographie complète : il est assurément regrettable que ni Tun ni Tautre n'ait eu ridée d'écrire la vie entière d'un homme qu'ils connaissaient si bien et qu'ils aimaient tendrement. Il ne paraît pas qu'Euclide, Antisthène,Phédon,Criton,Simmias, Simon, Eschine aient, non plus qu^eux, pris ce soin pieux, qui nous aurait épargné tant de recherches et tant d'incertitudes. Il est vrai que leurs ouvrages, si nombreux cependant, sont tous perdus et que

logie,!^ il dit: •yt'Ypacpaffi [liv wepl tcÛTou; ce dernier mot ne se peut, dans la phrase, rapporter qu*à Socrate lui* même ou à tou pîou, c'est-à-dire à sa vie.

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nous n'en connaissions guère que le sujet et quelquefois le titre. La première biographie de Socrate fut due à Aristoxène do Tarente. Ce savant, à la fois mathématicien, musicien et philosophe (1), avait eu pour maître et pour père un musicien, célèbre lui-même, nommé Spinthare, qui, s^il faut en croire son fils, avait vécu dans rintimité de Socrate (2) comme dans celle d^Épamînondas (3). Les nombreux ouvrages de ce polygraphe se rapportaient à la musique, aux mathématiques, à la philosophie et à l'histoire, outre des mélanges sur des sujets divers. Ses travaux historiques ^comprenaient une série de biographies (4), parmi lesquelles se trouTaient celles de Socrate et de Platon De la première il nous reste quelques fragments épars; mais Taccent marqué de dénigrement et de calomnie qui y perce, rend son témoignage suspect -autant que les faits dont il dépose sont invraisemblables. Cette disposition d'esprit et

(1) Suid. V. Gicér., Tuscul, I, 10. Cf. Diatribe de Aristoxeno, G. L. Mahne, Amsterdam, 1793, 8.

(2) Aristox. fragm., 28 ; Hisioric, Grœcor. Fragm.^

t. II, p. 283, éd. Didol: âxr,)cosvai 27:ivôxpou Ta wspl aÙTcu,S; r* eî; Twv TCVTû) Èvtuxovtwv.

(3) Plut.,' De Gen. Socraû., c. XXIII, p. 592, f.

(4) Bl&i àvtJ'pwv. Nous avons conservé trois livres de ses Eléments d'harmonie^ et des fragments étendus de son Mémoire sur le rhylhme.

de caractère est signalée par les anciens et prouvée par les faits qu'on lui reproche. Longtemps disciple d'Aristote, dont il avait espéré être le successeur, frustré de son attente ambitieuse, et voyant Técole du Lycée laissée à Xénocrate, il insulta le maître c^u'il venait de perdre (1). Si Aristoclès soutient qu^il n^a jamais parlé qu'en termes honorables d'Aristote.ilestcependant le premier à reconnaître qu^il n'y a pas moyen d'ajouter foi à ce qu'il nous raconte de Platon (2). "Le philosophe Adraste d'Aphrodise, cité par Proclus, nous dit en effet que le caractère de l'homme ne participait pas des qualités de son art, qui repose sur la douceur, l'harmonie et la mesure, et qu'il sacrifiait tout au plaisir de dire quelque chose de nouveau (3). Ce qu'il nous dit de Socrate peut en effet passer pour tel, et.a paru, à bon droit, suspect à M. H. Ritter ; je ne vois pas pourquoi M. Grote

(1) Suid. V. eîç 8v àîTcôavovTa uCpiae.

(2) ArislocL, lib. VII, De philos. PZa^ow.,dansEusèb.,

PrOSp, JEv,f XV, C. 2 : tÎ; ^'àv wsidOeivi tcIçOtc' ÂpioroÇévou Iv

Tw pîû> Tou nxaTwvoç, Cet Aristoclès de Messénie, péripatéticien, avait laissé dix livres où il faisait Thistoire de tous les philosophes et de leurs opinions,

(3) ProcL, in Tim,, éd. Cous., t. III, p. 192: on oùirav^

ro ei^oç àvTip ' éxeîvcç (Acuaixoç, àXX' cireo; âv ^o^ip rt xaivov Xé'fEtv

ir6(ppovTtxoî;. On peut approuver la leçon de Meibom, qui lit danc ce passage ^ç, quoique le texte des mss. puisse être défendu.

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a voulu réhabiliter un témoin si partial et si passionné.

La biographie de Socrate fut Tobjet d'autres travaux nombreux qui malheureusement sont entièrement perdus ou dont il ne nous reste que quelques fragments mutilés, le titre et le nom des auteurs. Il n'est cependant pas inutile d^'en dire quelques mots, car c^'est de Tautorité de ces historiens que dépend la valeur du seul ouvrage .complet qui nous soit resté sur notre philosophe :je veux parler de la vie de Socrate par Diogène de L,aërte, auteur de la seule histoire de la philosophie que nous possédions- de l'antiquité.

Diogène est uu écrivain sans critique et souvent crédule, mais cependant d'une bonne foi et d'une conscience parfaites ; il est rare, surtout quand il s'agit de faits, qu'il ne cite pas et l'auteur et le livre qui en témoignent, et nous allons voir par une revue rapide de ceux qu^il allègue dans sa vie de Socrate, que nous avons quelque droit d'avoir confiance dans son récit.

C'est d'abord Alexandre, auteur d'un de ces livres intitulé b.if/.èax.tf-^i (?)/;\oao(p®y, c'est-à-dire di'une sorte de généalogie des philosophes. Si Jonsius (1) et Brandis (2) ont raison d'attribuer

(1) Hist. script, philos., p. 238.

(2) Gesch. der Philos, , I, p. 31. Vossius est dans le

cet ouvrage à Alexandre de Milet, il aura pour auteur ce fameux Polyhistor, connu et célèbre pour sa profonde connaissance de l'antiquité (1) ; il vivait du temps de Sylla, qui en fit un citoyen romain et lui donna son nom (2), Cornélius.

Douris de Samos, né vers 352 avant J.-Q., cité par Pline, Plutarque, Athénée, et auquel Gicéron décerne ce court mais bel éloge : homo in historia diligens (3), avait écrit une histoire des peintres et des sculpteurs.

Idoménée de Lampsaque, disciple d'Épicure, dans la familiarité duquel il vécut de 310 à 370 av. J.-C, auteur d^un ouvrage spécial sur les Socratiques, est mentionné par Plutarque et Athénée.

Favorin d'Arles, né sous Trajan, outre une histoire universelle, UAvro^ttTrti ijrop/at, avait écrit une biographie spéciale de Socrate ; Suidas caractérise son talent en ces termes : ttoau^a^w^

doute, et Beinea rattribue à un Alexandre d'-SJges, pré^

capteur de Néron.

' (1) Suét., De illust. Ghramm,, c. 20: «Gornelium Alexan-

drum, grammaticum Graecum, quem propter antiqui-

tatis notiti^m Polyhistorem multi, quidam Historicum

Yocant.»

(2) Servius ad jEn„ X, 388.

(3) Ep. ad Ait, l. VI, ep. 1.

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Ji ^rtPkAoy gV/é>g^.gvoç;quoiqii^il fût profondément versé dans toute espèce de science, et particulièrement dans la philosophie, il s'était surtout consacré à la rhétorique.

Démétrius deBysancé, lepéripatéticien, dont l'ouvrage sur la poésie et les poètes est sans doute la source où puise Diogène.

Aristippe de Gyrène, disciple immédiat de Socrate, sur lequel il donnait quelques renseignements suspects dans son ouvrage : Sur le hcxe des anciens.

Ion de Chio, poète, philosophe et historien, qu'on voit à Athènes vers 470 avant Jésus- Christ; on cite parmi ses oeuvres des Mémoires historiques qui renfermaient sans doute ce qu'on cite de lui sur Cimon, Périclès et So- . crate, dont il était contemporain. Il ne faut pas, avec le scholiaste d'Aristophane (1) , le confondre avec le rhapsode Ion, interlocuteur du dialogue de Platon , qui était d'Éphèse.

Pamphilé, fille ou femme de Sotéridas, d'Épidaure, suivant Suidas, ou diÉgypte, d'après Photius, avait écrit des mémoires ou mélanges historiques sur toutes sortes de matières, qui formaient un grand ouvrage en tf ente -trois

(1) Paœ.y V., 835.

livres/ très-utiles et très-savants, dit Photius qui les avait lus en partie (1).

Satyrus, le péripatéticien, spécialement un biographe, est cité par Athénée, et saint Jérôme, dans la préface de son ouvrage sur les écrivains ecclésiastiques, l'appelle un homme de talent.

Jérôme de Rhodes, disciple d^Aristote, et con-

temporain d'Arcésilas, nommé par Athénée et Plutarque, avait, outre son livre sur Ylvresse, laissé des travaux historiques ou mélanges (2).

Hermippe de Smyrne, biographe, cité par Athénée , et dont Flavius Josèphe atteste la science et l'exactitude (3). Il est certain qu'il avait écrit la vie de Théophraste, et comme saint Jérôme nous dit que son ouvrage s'étendait à tous les personnages illustres par leur ' savoir (4), ce n^est pas une témérité de conclure qu'il n^avait pas négligé d^écrire la vie de Socrate.

Antisthène, de Rhodes, auteur d'une généalogie des philosophes, semblable à celle d^Alexandre (5).

(1) Phot., Bih., cod, ns, p. 119.

(3) FI. Joseph., c. A pion, 1. 1.

(4) De Script, eccl. Frœf.

(5) Et à celle de Sotion d'Alexandrie, que Diogène cite

Héraelide, qui avait fait un abrégé des biographies de Satyrua.

PhilochoM, Athénien, nommé par Plutarque, Aulur^Gelle, Harpocration , TertuUi^n, saint Clément, avait écrit une histoire cornplète de TAttique juaqu*au temps d'Antiochus le Dieu.

Apolladore d*Athènea, grammairien, disciple d'Aristarque et de Panétius; outre sa Bihlrnihèque en trois livres, ou Histoire de ta mythalogie. grecque , que nous avons conservée, Lucien, Aulu-Gelle, saint Clément citent une Chronolùffie que nous avons perdue.

Dionysodore de Béotie, auteur d'une his -

toire de la Grèce jusqu^au temps de Philippe,

que mentionne Diodore de Sicile à la fin de

' son quinzième livre. On ne sait rien sur Tépo-

que de sa vie. ^ •

Justua de Tibériade, contemporain de Josèphe, .eut avec lui de graves démêlés; Photius J'aeouae d'être peu véridique, jugement qui s'accorde avec celui de Josèphe, et le confirme, s'il ne lui est pas emprunté. L'ouvrage que cite Diogène était une Histoire de la couronne, c'est-à-dire des princes qui avaient, en Judée, porté la couronne royale.

dans upe autre partie de son ouvragÇj mais qu'il a certainement consultée dans toutes.

Le célèbre Démétrius de Phalère, disciple de Théophraste, et qui avait, pendant dix ans, gouverné Athènes, outre ses traités de rhétorique, de pgésie, de politique, avait aussi écrit des ouvrages d^histoire qu'allègue Plutarque aussi bien que Diogène.

Enfin, à ces autorités qui donnent une importance considérable au récit de notre biographe, il convient d'ajouter Porphyre, le célèbre disciple de Platon : il était Fauteur d'une histoire de la philosophie, en quatre livres (1), fréquemment citée, et dont faisait partie le fragment étendu que nous avons conservé sur la vie de Pythagore. Le quatrième livre était consacré à Platon (2), où s'arrêtait l'ouvrage, et le troisième contenait la vie de Socrate (3).

A Taide de ces documents, ainsi autorisés, et en profitant des renseignements dispersés dans Aristote, Plutarque, Athénée, Éhen, Cicéron, Aulu-Gelle, Apulée, Maxime de Tyr, nous espérons pouvoir présenter un tableau à peu près complet, et suffisamment justifié, de la vie de Socrate.

(1) Suid. (ptXotroçcç toTopia. Cf. Eunap., Proœm., p. 2; Eusèb., Chronic., p. 139.

(2) Gyrill., c. Julian.^ ]. VIII.

(3) Théodor., Therap., 1. 1. Gyrill. c /wZ., VI, p. 2C8- Dans ce passage, Porphyre cite lui-même le témoignage d'Aristoxène,

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